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CONTES POPULAIRES
DE LORRAINE
MAÇON, IMPRIMERIE PROTAT FRÈRES
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HUMA NUEL COSO UIN
CONTES POPULAIRES
LORRAINE
COMPARÉS AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE
ET DES PAYS ÉTRANGERS
ET PRÉCÉDÉS
SUR l'origine et la propagation
TES POPULAIRES EUROPÉENS
OUVRAGE
COURONNÉ PAR l' ACADÉMIE FRANÇAISE
i*^"" Prix Archon-Despénmses i88j
DEUXIÈME TIRAGE
TOME I
PARIS
t \ lEWKG, LIBRAIRE-ÉDITi:UK
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Lir.LON ET E. VlEVVI . Jf o
67, RUE DE RICHELIEU, 67 ^ X
AVANT-PROPOS
Cette collection de contes populaires présente ce caractère
particulier que, pour la former, nous avons puisé dans la tradi-
tion orale d'un seul village : les cent contes et variantes dont elle
se compose viennent tous de cette môme source ; ils ont été
recueillis par mes sœurs et moi à Montiers-sur-SauIx , village de
Lorraine, — ou, si l'on veut plus de précision^ du Barrois, —
situé à quelques centaines de pas de l'ancienne frontière de Cham-
pagne ^ Nous devons la plus grande partie de notre collection au
zèle intelligent et à la mémoire prodigieuse d'une jeune fille du
pays , morte aujourd'hui, qui s'est chargée de rechercher par tout
le village les contes des veillées, et nous les a ensuite transmis
avec une rigoureuse fidélité.
De bons juges ont parfois exprimé le regret de trouver dans
certaines collections de contes populaires un style apprêté, des
développements et des enjolivements qui trahissent le littérateur.
Nous espérons qu'on ne nous adressera pas cette critique ; nous
avons, du moins, tout fait pour ne pas nous y exposer, et, si
notre collection a un mérite, c'est, ce nous semble, de repro-
duire avec simplicité les récits que nous avons entendus.
A la suite de chacun des contes sont indiquées les ressem-
blances qu'il peut présenter avec tels ou tels récits faisant partie
i. Montiers-sur-Saulx est un chef-lieu de canton du département de la
Meuse ; il se trouve tout près de la Haute-Marne.
Cosauix , Conifs. Il
VI AVAKT-PROPOS
de quelqu'un des recueils de contes populaires édités en France
ou à l'étranger, et surtout avec les contes orientaux. Ces rappro-
chements fourniront toute une série de pièces justificatives, si
--' l'on peut parler ainsi, à l'histoire des migrations des fictions
indiennes à travers le monde, histoire que cherche à exposer
l'introduction de cet ouvrage.
Dans un Supplément aux remarques^ placé à la fin du second
volume, nous mettons à profit divers documents, dont plusieurs
n'ont été livrés à la publicité que pendant l'impression de notre
travail. Un Index bibliographique donne le titre complet des livres
qui ont été indiqués en abrégé dans l'intérêt de la brièveté.
Publiées d'abord, de 1876 à 1881 , dans la revue la Romania^
cette collection et ses remarques ont reçu , de la part de savants
de toute nationalité, comme M. Gaston Paris, M. Reinhold
Kœhler, xM. Ralston, un accueil qui était pour l'auteur un encou-
ragement à faire paraître les Contes lorrains en volumes, avec
des remarques considérablement augmentées et souvent tout
à fait transformées.
Me permettra-t-on d'exprimer ici mon affectueuse reconnais-
sance envers les dévouées collaboratrices sans lesquelles ce travail
n'aurait jamais été ni entrepris ni achevé ? C'est en commun avec
elles qu'a été faite la rédaction des contes ; pour celle des
remarques, j'ai reçu l'aide de leurs conseils, et l'une d'elles ne
s'est jamais lassée de me signaler, dans les innombrables collec-
tions de contes européens, les plus intéressants rapprochements.
Août 1886.
INTRODUCTION
ESSAI SUR L^ORIGINE ET LA PROPAGATION
DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS '
Quand Perrault voulut publier les contes dont son enfance
avait été bercée , il n'osa les faire paraître sous son nom : il crai-
gnait qu'on ne le soupçonnât d'attacher la moindre importance
à des récits de paysans et de bonnes femmes. Aujourd'hui
Perrault n'aurait plus cette fausse honte, — on recueille, en
notre temps, dans tous les pays, les contes des veillées ; il existe
même, en littérature, ce que l'on pourrait appeler" la « ques-
tion des contes populaires » ; — mais Perrault serait exposé à un
autre danger : il pourrait, après tant d'autres auteurs, céder à la
tentation de grossir démesurément un problème déjà pourtant
très intéressant, très sérieux même; de traiter nos contes bleus
comme de graves documents ; de voir dans le Chat Botté, le Petit
Poucet et leurs compagnons l'incarnation de « mythes » dignes
de la plus religieuse attention , et de les invoquer comme des
témoins des idées primitives de l'humanité ou tout au moins de
la race à laquelle appartiennent les nations indo-européennes,
la race aryenne. Tel est, en efiet, l'enseignement de toute une
école, et voilà dans quels nuages, dans quels brouillards se
I. Une première esquisse de ce travail a paru, le 25 juin 1873, dans le
Corresponikiit.
vin INTRODUCTION
plaisent des hommes qui ne sont pas sans valeur. Pour nous, le
brouillard est toujours malsain, fût-ce le brouillard mythique.
Contribuer à le dissiper, c'est faire œuvre bonne et utile : nous
l'essaierons ici.
I.
Si l'on compare entre eux les contes populaires, merveilleux
ou plaisants, des diverses nations européennes, de l'Islande à la
Grèce, de l'Espagne à la Russie, on trouvera dans ces récits,
recueillis chez des peuples si différents de mœurs et de langage,
les ressemblances les plus surprenantes. Il n'y a pas là seulement
un fonds commun d'idées, des éléments identiques; mais cette
identité s'étend à la manière dont ces idées sont mises en œuvre
et dont ces éléments sont combinés. C'est là un fait bien connu
aujourd'hui, dont il sera facile de se convaincre en jetant un
coup d'œil sur n'importe quel conte de notre collection et sur les
contes étrangers que nous en rapprochons dans nos remarques.
Comment expliquer ces ressemblances si frappantes ?
Les frères Grimm , ceux-là mêmes qui les premiers ont posé le
problème, en ont donné une solution qui séduit au premier
abord. Leur système, adopté par M. Max Mûller et par bien
d'autres, a été précisé et développé, notamment par un philo-
logue autrichien, M. de Hahn, dans son introduction aux contes
grecs et albanais recueillis par lui ^ On peut le formuler ainsi :
Les peuples européens appartiennent presque tous à une
môme f:imille , la famille aryenne 2. De FAsie centrale, jadis leur
commune patrie, les diverses tribus de cette famille ont apporté,
1. Griechisclie und albanesische Marclxn (Leipzig, 1864).
2. D'après l'opinion la plus générale, les Aryas, peuplade japhétique,
habitaient , bien des siècles avant l'ère chrétienne , sur le plus haut plateau de
l'Asie centrale, dans la région qui s'appela plus tard la Bactriane et qui
aujourd'hui fait partie du Turkestan. C'est à cette souche que se rattachent les
Indiens et les Perses , les Grecs , les Romains et la plupart des races euro-
péennes.
INTRODUCTION IX
dans les pays où elles ont émigré, avec le fond de leurs idiomes
les germes de leur mythologie. Ces mythes antiques, leur patri-
moine commun, se sont, dans la suite des temps, développés,
transformés, et le dernier produit de cette transformation n'est
autre que les contes populaires. Rien d'étonnant que ces contes
présentent, chez tous les peuples aryens, de si nombreux traits
de ressemblance, puisqu'ils proviennent, en dernière analyse, de
mythes autrefois communs à tous ces peuples.
« Ces éléments mythiques, qu'on retrouve dans tous les
contes, ressemblent, dit Guillaume Grimm, à des fragments
d'une pierre précieuse brisée, que l'on aurait dispersés sur le sol,
au milieu du gazon et des fleurs : les yeux les plus perçants
peuvent seuls les découvrir. Leur signification est perdue
depuis longtemps, mais on la sent encore, et c'est ce qui donne
au conte sa valeur ^ » — « Les contes populaires, dit Jacques
Grimm, sont les derniers échos de mythes antiques... C'est une
illusion de croire qu'ils sont nés dans tel ou tel endroit favorisé,
d'où par la suite ils auraient été portés au loin par telles ou telles
voies 2. » En d'autres termes, les ressemblances qui existent
entre les contes populaires ne doivent pas être expliquées par des
emprunts qu'un peuple aurait faits à un autre. — « Les éléments,
les germes des contes de fées, dit à son tour M. Max Mûller,
appartiennent à la période qui précéda la dispersion de la race
aryenne; le même peuple qui, dans ses migrations vers le nord
et vers le sud, emportait avec lui les noms du soleil et de l'au-
rore, et sa croyance aux brillants dieux du ciel, possédait, dans
son langage môme, dans sa phraséologie mythologique et pro-
verbiale , les germes plus ou moins développés qui devaient un
jour, à coup sûr, donner des plantes identiques ou très ressem-
blantes dans tous les sols et sous tous les climats J. »
1. Kindei--iind Haiismcrchcn , t. III (5e éd., Gœttingue, 1856), p. 409.
2. Préface à] la traduction allemande du Pentanterone (Breslau, 1846),
p. VIII.
3. Chips frotn a Germait IVorkslMp, t. II, p. 226; article publié d'abord en
1859.
X INTRODUCTION
Nous ne nous engagerons pas dans l'exposition détaillée du
système, telle que nous la trouvons dans M. de Hahn : il nous
faudrait cheminer trop longtemps à travers les théories philoso-
phiques les plus contestables , pour arriver enfin à cette assertion
prodigieuse, que les contes nous ont conservé « les idées primi-
tives de l'humanité ». Ce commentaire du savant autrichien, —
pour ne parler que de celui-là , — sur les idées de Jacques et
Guillaume Grimm, est loin pourtant de nous avoir été inutile.
Les frères Grimm se tiennent d'ordinaire dans un certain vague
vaporeux et poétique. M. de Hahn précise , épreuve redoutable
pour les théories les plus ingénieuses : il crève la bulle de savon
en voulant lui donner de la consistance.
Un effort un peu sérieux d'attention soulève , en effet , contre
ce système une objection des plus graves. Les ressemblances si
nombreuses et si frappantes qu'offrent entre eux les contes des
peuples européens ne portent pas seulement sur le fond , sur les
idées qui servent de base à ces récits , mais aussi , — nous avons
indiqué ce point, — sur la forme et sur la combinaison de ces
idées. On nous dit que les contes sont le produit de la décom-
position de mythes primitifs communs aux diverses nations
aryennes et que celles-ci auraient emportés en Europe du ber-
ceau de leur race. C'est de cette décomposition, assure-t-on,
que sont sortis les différents éléments , les différents thèmes qui ,
se groupant de mille et mille façons, composent la mosaïque des
contes populaires. « Pour beaucoup de nos contes de fées, dit
M. Max Millier, nous savons d'une manière certaine {sic) qu'ils
sont le détritus d'une ancienne mythologie, à demi oubliée, mal
comprise, reconstruite'. » — Mais alors comment expHquer
que ces mythes, se décomposant dans les milieux les plus
divers, chez vingt peuples différents de mœurs et d'habitudes
d'esprit, se soient, en définitive, transformés partout d'une
manière si semblable , parfois même d'une manière identique ?
De plus, comment se fait-il que, sans entente préalable, plu-
I. Op. cil., p. 233.
INTRODUCTION XI
sieurs peuples se soient accordés pour grouper les prétendus
éléments mythiques dans le cadre de tel ou tel récit bien caracté-
risé ? N'est-ce pas là une impossibilité absolue ?
Prenons un exemple. Il a été recueilli , chez plusieurs peuples
de race aryenne , notamment chez les Hindous du Pandjab , chez
les Bretons, les Albanais, les Grecs modernes, les Russes (et
aussi chez les habitants de Mardîn en Mésopotamie , population
de langue arabe, et les Kariaines de la Birmanie, qui, ni les uns
ni les autres, ne sont de race aryenne, mais supposons qu'ils le
soient), un conte dont voici brièvement le sujet ^ : Un jeune
homme devient possesseur d'un anneau magique ; cet anneau ,
après diverses aventures, lui est volé par certain personnage
malfaisant, et il le recouvre ensuite, grâce aux bons offices de
trois animaux , auxquels il a rendu service. Dans tous ces contes
asiatiques et européens, nous constatons l'identité non seulement
du plan général du récit , mais de détails parfois bizarres : amsi ,
dans tous, la souris reconnaissante introduit, pendant la nuit,
sa queue dans le nez de l'ennemi de son bienfaiteur pour le faire
éternuer et rejeter l'anneau qu'il tient caché dans sa bouche.
Comment expliquer ces ressemblances ou plutôt, nous le répé-
tons, cette identité ? Le bon^ens répond qu'évidemment ce récit,
avec ses détails caractéristiques , a dû être inventé dans tel ou tel
pays, d'où il a passé dans les autres. Ce détail de la queue de
souris , par exemple , est-ce qu'on peut en expliquer raisonnable-
ment la présence dans tous ces contes asiatiques et européens , si
l'on n'admet pas qu'il existait déjà, à l'origine, dans un proto-
type dont tous ces contes sont dérivés ? Et ce prototype , — le
détail en question et bien d'autres le montrent, — était un conte
et non un mythe.
I. Indian Antiquary, 1881, p. 347; — Luzel , i" Rapport, p. 131;
— S(ibillot, III, n" 18; — Dozon, p. 73 ; — Gubernatis, Zoological Mytlioîogy,
II, pp. 56, 57 ; — Zeilschrift ikr Deutschen Marge nhendischcn GeseUschaft, 1882,
p. 238 ; — Journal of the Asiatic Society of Betigal , t. XXXIV (1865), 2^ par-
tie, p. 225. (Voir, pour ces indications, l'Index Bibliographique, à la fin du
tome second.)
XII INTRODUCTION
Si Ton veut à toute force faire dériver nos contes populaires de
mythes primitifs des Aryas, et si, en même temps, on soutient,
avec l'école des frères Grimm , que les contes ainsi dérivés n'au-
raient point passé d'un peuple aryen à l'autre par voie d'emprunt,
il n'y a qu'un moyen de se mettre en règle avec le bon sens. Il
faut dire que les mythes d'où seraient sortis nos contes étaient
déjà décomposés et parvenus à la forme actuelle avec ses détails
caractéristiques, au moment où les premières tribus aryennes
quittèrent le plateau de l'Asie centrale, bien des siècles avant
notre ère. Nos ancêtres, les pères des nations européennes,
auraient , de cette façon , emporté dans leurs fourgons la collec-
tion complète des contes bleus actuels.
C'est là une hypothèse qu'on n'ira guère soutenir; elle est,
d'ailleurs, en contradiction directe avec les idées mêmes des
partisans du système mythique. Les « contes aryens » sont ,
d'après eux, le dernier terme du développement des mythes
aryens ; or, de leur propre aveu , à l'époque de la séparation des
tribus aryennes, le développement de ces mythes n'en était encore
qu'à son premier degré.
Le système des frères Grimm et de leurs disciples étant de tout
point insoutenable, il ne reste qu'une solution possible de la
question : c'est d'admettre qu'après avoir été inventés dans tel
ou tel endroit , qu'il s'agit de déterminer, les contes populaires
communs aux diverses nations européennes ( pour ne mentionner
que celles-là) se sont répandus dans le monde, de peuple à
peuple et par voie d'emprunt.
Dans l'examen que nous venons de faire des opinions des
frères Grimm , nous nous sommes volontairement privé d'un
avantage, en acceptant les données du problème telles qu'elles
nous étaient présentées. Nous aurions pu , en effet , contester dès
l'abord l'assertion qui est la base de tout le système.
A l'époque où les frères Grimm ont imaginé leur système
« mythique » , le problème ne pouvait encore être posé dans ses
termes véritables, faute de documents suffisants. Les deux illustres
INTRODUCTION XIII
philologues croyaient, — et Guillaume Griram le répétait encore
en 1866 ^, — que les ressemblances existant entre les contes
populaires se renfermaient dans les limites de la famille indo-
européenne (peuples d'Europe, Persans, Indiens). Aujourd'hui
la question a pris une tout autre tournure. Chaque jour des
découvertes nouvelles reculent les frontières arbitrairement tra-
cées par les frères Grimm et l'école « m3'thique ». Nos contes
prétendus aryens existent, on le constate maintenant, chez bon
nombre de peuples nullement aryens. Qu'on examine, à ce point
de vue, la collection, très riche en rapprochements, de contes et
poèmes recueillis par M. W. Radloff chez les tribus tartares de
la Sibérie méridionale et publiés avec traduction allemande de
1866 à 1872. Qu'on étudie également les contes de forme si
populaire, identiques pour le fond à nos contes européens, et qui
ont été trouvés chez les Avares, peuplade mongole du Caucase,-
et traduits en allemand, en 1873, par feu M. Schiefner. Qu'on
lise les contes syriaques, provenant de la région montagneuse
située au nord de la Mésopotamie et publiés en 1881 par deux
orientalistes allemands , MM. Eugène Prym et Albert Socin ; les
contes arabes d'Egypte, recueillis par feu M. Spitta-Bey (1883 ) et
par M. Dulac ( 1884) ; les contes découverts chez les Kabyles du
Djurdjura par feu le P. Rivière (1882) ; les contes swahili de l'île
de Zanzibar, édités en anglais par feu M. Steere (1870); le
recueil de contes cambodgiens de M. Aymonier (1878); celui
de contes annamites, de M. A. Landes (1884-1886); les contes
kariaines de la Birmanie (1865), que nous avons mentionnés
tout à l'heure. Enfin n'oublions pas qu'en Europe les prétendus
contes aryens existent en grand nombre chez les Hongrois,
peuple qui n'est aryen ni de langue ni d'origine, pas plus que les
Finlandais et les Esthoniens, chez lesquels on en a recueilli éga-
lement.
Ainsi , la base même sur laquelle s'appuie le système des frères
Grimm n'a aucune solidité : ce n'est autre chose qu'une erreur
de fait.
I. Op. cil., p. 411.
XIV INTRODUCTION
Examinerons-nous maintenant en détail un autre système, qui
s'est produit en Angleterre et qui voit dans les contes populaires
l'incarnation d'idées communes aux sauvages de toutes les races?
Les ancêtres de toutes les races humaines, que l'auteur du sys-
tème, M. A, Lang, déclare sans hésitation avoir été des sauvages,
tout semblables aux sauvages actuels, auraient incarné leurs
idées, supposées les mêmes partcut, dans des contes qui, de
cette façon, se trouveraient partout identiques. — En réalité,
tout est à contester dans ce système : prétendre qu'on trouvera
chez les sauvages actuels les idées primitives de l'humanité est
une assertion sans aucune preuve ^ ; prétendre que les sauvages
de l'Amérique, par exemple, doivent forcément posséder et
possèdent en effet des contes semblables à nos contes populaires ,
c'est énoncer une inexactitude de fait : à de très rares exceptions
près, qui peuvent facilement s'expliquer par une importation rela-
tivement récente, tout ce qu'on nous donne ici pour des ressem-
blances n'a aucun rapport avec cette identité de fond et de forme
que l'on constate dans les collections de contes européens, asia-
tiques, africains, mentionnées il y a un instant; tout cela est
vague, sans aucun trait caractéristique, ou c'est purement ima-
ginaire 2.
Du reste, même en admettant comme vraies les affirmations
qui servent de point de départ à M. Lang, nous devrions faire à
1 . Voir, par exemple , le remarquable travail dans lequel M. Max Mùller
démontre, après d'autres, que le sauvage actuel est un homme non pas primi-
tif, mais dégénér»i (Nviettvtith Century, livraison de janvier 1885 ).
2. A propos de quelques contes recueillis chez les indigènes du Brésil , nous
lisons dans Mèlmine : « Cette collection fournit des similaires à des contes
connus en Europe, en Asie, en Afrique, etc., et leur présence au Brésil pose
bien des problèmes » (n" du S juin 1885 , col. 408). — Il nous est impossible de
voir quels problèmes peuvent se poser ici. Les Portugais ont apporté au Brésil
les contes de leur pays , et ils continuent à les raconter ; M. Roméro en a
publié, en 1885, un recueil assez considérable. Que quelqu'un de ces contes
ou de leurs traits principaux ait pénétré chez les indigènes , c'est là une chose
dont il n'y a nullement lieu de s'étonner. — Disons, à ce propos, que les
Espagnols ont , de leur côté , apporté leurs contes au Chili ; M. Machado y
Alvarez en a donné plusieurs, en 1884, dans la Bibliokca de las iradiciones
populares espanoks.
INTRODUCTION XV
cette théorie la même objection qu'au système mythique. A
supposer que , dans toutes les races humaines , on ait eu primi-
tivement les mêmes idées de sauvages, comment ces idées
auraient-elles revêtu partout les mêmes formes si caractéristiques,
et se seraient-elles groupées de la même façon dans les mêmes
cadres ?
Nous avons hâte de mettre le pied sur un terrain plus ferme ,
et d'entrer dans la voie ouverte, il y a une trentaine d'années,
par Théodore Benfey, l'éminent et regretté orientaliste de
Gœttingue^
n.
La question de l'origine des contes populaires est une question
de fait. M. Reinhold Kœhler, bibliothécaire à Weimar, l'homme
qui assurément possède en cette matière l'érudition la plus vaste
et la plus sûre, insiste sur ce point comme M. Benfey^. Il s'agit
de prendre successivement chaque type de contes , de le suivre ,
si nous le pouvons, d'âge en âge, de peuple en peuple, et de voir
où nous conduira ce voyage de découverte. Or, ce travail d'in-
vestigation est en partie fait, et, cheminant ainsi de proche en
proche , souvent par plusieurs routes , partant de divers points de
l'horizon, on est toujours arrivé au même centre, à l'Inde, non
pas à l'Inde des temps fabuleux, mais h l'Inde historique.
1. M. Benfey a fait connaître ses découvertes, avec les conclusions qu'il en
tirait, dans divers articles insérés dans des revues : Bulletin de V Académie de
Saint-Pétersbourg, n° du 4/16 septembre 1857; — Ausland , 1858, n°s 41 à
4S ■) — Gœltingische GeleJjrte An^eigen , années 1857 et suivantes ; — Orient und
Occident (1860 à 1866), et dans le volume d'introduction dont il a fait précé-
der sa traduction allemande du livre sanscrit intitulé le Pantchatantra ( Leipzig,
1859). On peut voir aussi son introduction à la vieille traduction syriaque du
même livre, publiée par M. Bickell , professeur à la Faculté de théologie catho-
lique de l'Université d'Inspruck, sous ce titre : Kalilag und Damtiag (Leipzig,
1876).
2. IVeimarer Beilnt^e ^ur Literalur und Kumt (Weimar, 1865), p. 190.
XVI INTRODUCTION
Ce qui est venu grandement en aide à l'explorateur et lui a
permis d'accomplir sa tâche, c'est qu'un certain nombre des
types des contes actuels se trouvent fixés par écrit depuis fort long-
temps, souvent depuis des siècles. Si nous remontons jusqu'au
xvii-^ siècle et jusqu'à la Renaissance, nous rencontrerons, dans la
littérature européenne de ces deux époques, une bonne partie de
ces types. Mais les livres de Straparola et de Basile, en Italie,
de Perrault et de M""= d'Aulnoy, en France ^ ne sont pas la
source des contes populaires actuels : ces livres ont été écrits
sous la dictée du peuple, et les récits qu'ils renferment présentent
parfois des lacunes et des altérations dont se sont préservées
certaines versions parvenues jusqu'à nous par voie de simple
tradition orale. Et, d'ailleurs, la littérature du moyen âge nous a
conservé des traces irrécusables de l'existence de contes iden-
tiques aux contes actuels. Ce n'est pas non plus à cette littéra-
ture du moyen âge que nous devrons nous arrêter. Il nous faut
quitter l'Europe et chercher ailleurs.
Il existe en Orient plusieurs collections de récits merveilleux
ou plaisants. Le plus généralement connu parmi ces ouvrages est
le livre arabe qui porte le titre de Mille et une Nuits, et qui fut
traduit, sur un manuscrit incomplet, et publié en 1704 par
l'orientaliste Galland. Là encore nous rencontrons un certain
nombre des thèmes dont se composent nos contes populaires
européens , et plusieurs de ces contes eux-mêmes.
S'ensuit-il que les Mille et une Nuits soient le prototype d'une
partie de nos contes actuels? Non, car les Mille et une Nuits
elles-mêmes ne sont pas le produit de l'imagination des Arabes :
I. Le Vénitien Straparola a inséré plusieurs contes mer\'eilleux dans son
recueil de nouvelles Tredici piacevoU Notti, publié de 1350 A 1354, dont
Guillaume Grimm (III, p. 285) flétrit l'impardonnable licence, et qui, après
avoir été mis i l'Index en 1605, fut réimprimé en une édition expurgée.
— Giambattista Basile a donné, sous le titre de Pentatnerone , un recueil de
contes populaires napolitains, dans le dialecte et dans la manière parfois
effrontée du pays. Ce livre, qui parut en 1637, eut un grand nombre d'édi-
tions, dont une à Rome en 1679 et la plupart à Naples. — Les Histoires ou
Contes du temps passé, que Perrault puBlia sous le nom de son fils , âgé de dix
ans, parurent en 1697; les Contes des Fées, de la comtesse d'Aulnoy, en 1698.
IXTRODUCTIOX XVII
un passage très précis du Fihrist , histoire de la littérature arabe
écrite au x^ siècle de notre ère, nous apprend que les Mille et une
Nuits et d'autres livres arabes du même genre ont été traduits ou
imités du persane — Mais les Persans eux-mêmes ont emprunté
à l'Inde plusieurs livres de contes. Ainsi, au sixième siècle de
notre ère (entrel'an 531 et l'an 579), l'original du recueil indien
de fables, contes et fabliaux qui porte aujourd'hui le titre de
Pantchatantra , c'est-à-dire en sanscrit les « Cinq livres » , fut
traduit dans la langue de la cour des Sassanides , le pehlvi , sur
l'ordre de Khosrou Anoushirvan (Chosroës le Grand), roi de
Perse, et une version arabe, qui existe encore, fut faite plus
tard, d'après cette traduction persane, aujourd'hui perdue, sous
le titre de Kalilah et Diinnah. Ainsi encore le célèbre livre persan
le Toûti-Nâmeh ou « Livre du Perroquet », qui renferme plusieurs
contes que l'on peut rapprocher de nos contes européens , n'est
autre chose que la traduction libre d'un ouvrage indien de même
titre, la Çouka-saptati (les « Soixante-dix Histoires du Perro-
quet »), augmentée de récits tirés d'autres collections de contes,
également rédigées en sanscrit. — D'ailleurs , au témoignage de
M. Benfey, la substance des Mille et une Nuits se retrouve presque
d'un bout à l'autre dans la littérature indienne.
Nous voilà donc, — en partant d'une collection de contes
arabes , parfois semblables à nos contes européens , — arrivés
dans l'Inde, et nos recherches ne peuvent nous conduire plus
loin. Voyons si un autre chemin nous amènera encore au même
terme.
Notre point de départ sera, cette fois, la région, située au
nord de l'Inde , où habitent les tribus mongoles comprises sous
le nom de Kalmouks. On sera peut-être surpris d'apprendre que
ces peuplades nomades ont une littérature écrite. Elles possèdent,
I. Ce passage du FiJirisl, nous dit M. G. Weil dans l'introduction à sa
traduction des Mille et une Nuits, a été découvert par un orientaliste allemand,
M. de Hammcr. — Il est très possible, du reste, pour ne pas dire certain, que
le recueil des Mille et une Nuits ait subi , depuis le x« siècle, de nombreuses
modifications et quant i la forme et quant au fond.
XVUI INTRODUCTION
entre autres oaYi^es» une collection de contes intitulée Siddhi-
Kûr (« le Mort doué da siddbi », c'est-à-dire d'une vertu
magique) ^, et les récits qui composent ce livre présentent de
nombreux traits de ressemblance avec les contes populaires
européens.
Quelle est l'origine du Siddhi-Ktlr? Le plus rapide coup d'ϔl,
le plus simple examen des noms propres , par exemple, et du
titre même de l'ouvrage (le mot siddhi est sanscrit) nous
montrent d'une manière évidente que nous avons affaire à une
traduction ou imitation de récits indiens. Le cadre du Siddhi-
Kûr a été emprunté à un recueil indien de contes , dont le titre
a la plus grande analogie avec celui du livre kalmouk , la Vetâla-
pantchaviiiçati (les « Vingt-cinq Histoires d'un vetâla », c'est-à-
dire d'un démon qui entre dans le corps des morts). — Une
autre collection mongole, V Histoire d' Ardji Bordji Khan, qui a
été traduite en 1868 par M. Jûlg sur un manuscrit incomplet
consen'é à Saint-Pétersbourg, et qui offre plusieurs points de
comparaison avec nos contes européens , est une imitation d'un
livre qui porte en sanscrit le titre de Sinhâsana-dvâtritiçati , les
« Trente-deux Récits du Trône ».
Ainsi, de ce côté encore, le dernier terme de nos investiga-
tions est l'Inde.
Des récits indiens ont également passé, par voie littéraire,
chez les Thibétains^ et dans l'Indo-Chine î .
Les livres de contes indiens, on le voit, ont ra3'^onné tout
autour de leur pays d'origine, et parfois même, de proche en
proche, ils sont arrivés jusqu'en Europe. Le Pantchatantra , par
1. L'introduction et les treize premiers contes du Siddbi-Kûr ont été' deux
fois traduits en allemand sur le texte kalmouk : en 1804, par le voyageur
B. Bergmann, et en 1866, par M. Jûlg, professeur à l'Université d'Inspruck.
M. Jûlg a publié, à la fin de 1868, le texte et la traduction des neuf derniers
contes, d'après un manuscrit en langue mongole.
2. M. Schiefner a publié un grand nombre de « Récits indiens » , tirés de
livres thibétains. (Voir Mémoires de V Académie de Saint-Pétersbourg, année 1875,
et Mélanges asiatiqtus, publiés par la même Académie, t. VII. ) — M. Ralston
a traduit ces récits en anglais , sous le titre de Tibetan Taies.
3. Adolf Bastian, Geographische und ethnologische Bildtr (léna, 1873), p. 248.
INTRODUCTION XIX
exemple, dont nous parlions tout à l'heure, après avoir été
apporté de l'Inde en Perse, vers le milieu du sixième siècle de
notre ère , par Barzoï, médecin de Chosroës le Grand , est traduit
en pehlvi par ce même Barzoï. Cette traduction elle-même est
traduite en syriaque vers l'an 570, et, deux siècles plus tard, en
arabe, sous le calife Almansour (754-775). Enfin, à cette version
arabe se rattachent diverses traductions , — dont les plus impor-
tantes sont une traduction grecque (1080) et une traduction
hébraïque (1250) , cette dernière presque aussitôt mise en latin,
— qui répandent le livre indien dans l'Europe du moyen âge ^
Rappelons, à ce propos , la singulière histoire d'un autre livre
indien, la vie légendaire du Bouddha, qui, transformée en une
légende chrétienne, sous le titre de Fie des saints Barlaam et
Josaphat, est rédigée en grec, dans le cours du septième ou du
huitième siècle , probablement dans un couvent de Palestine ,
pénètre dans l'Europe occidentale dès avant le xii= siècle, par
l'intermédiaire d'une traduction latine, et obtient une très grande
diffusion pendant le moyen âge-.
Ces courants littéraires, qui ont porté dans toutes les direc-
tions et si loin les contes indiens , sont très importants à consta-
ter. Il y a là une indication précieuse, et de la faveuf que ces
contes ont rencontrée partout , et des voies qu'a pu suivre égale-
ment un courant oral. Car, assurément , nous ne prétendons pas
attribuer à la littérature, à ces recueils traduits, imités de tous
côtés, il y a déjà si longtemps, une part exclusive ou même pré-
pondérante dans la propagation des contes indiens en Asie, en
Europe et dans le nord de l'Afrique. Combien de nos contes popu-
laires européens doivent se rattacher, non point à la forme con-
servée par la littérature indienne , — quand elle y est conservée ,
— mais à telle forme orale, encore vivante aujourd'hui dans
1. Voir les travaux de M. Benfey sur le Pantchatantra , indiqués plus haut,
p. XV.
2. Ce fait est si curieux , que nous croyons devoir lui cons;icrer une étude
spéciale. Voir, à la suite de cette introduction , V Appendice A.
XX INTRODUCTION
l'Inde! Voici seulement quelques années qu'on a commencé à
rassembler les contes populaires du Bengale, du Deccan ou du
Pandjab, et déjà cette observation frappera tous les esprits atten-
tifs. Veut-on un exemple? Nous avons résumé, dans les
remarques de notre n° 60, le Sorcier (II, pp. 193-195), deux
contes indiens : l'un pris dans la grande collection sanscrite
formée au xii* siècle de notre ère par Somadeva, de Cache-
mire, et intitulée Kathâ-Sarit-Sâgara, V « Océan des Histoires » ;
l'autre recueilli en 1875 par M. Minaef chez les Kamaoniens,
tribus montagnardes habitant au pied de l'Himalaya. Que l'on
rapproche ces deux contes de notre conte français et d'un conte
populaire sicilien de même famille, cité dans nos remarques:
c'est évidemment avec le conte oral indien que ces contes euro-
péens présentent la plus grande ressemblance , une ressemblance
qui va jusqu'à l'identité d'un petit détail caractéristique.
Il importe, à ce propos, de le faire remarquer : ce n'est pas
une forme unique de chaque théine, de chaque type de contes,
qui serait venue de l'Inde en Europe pour y donner naissance à
diverses variantes. Bien que, jusqu'à présent, on ait à peine
puisé dans les richesses de la tradition orale de l'Inde , ce qu'on
en a tiré suffit pour faire penser que plus tard il sera possible de
mettre en regard de chacune, pour ainsi dire, des variantes
caractéristiques d'un conte européen , une variante indienne
correspondante. Dès maintenant nous sommes en état de le faire
en partie pour certains contes. Nous renverrons, par exemple,
à notre conte n° 4, Tapai apautau , et à ses remarques. Dans ce
conte et dans la plupart des contes européens de cette famille,
des objets magiques, qu'un pauvre homme reçoit d'un person-
nage mystérieux, lui sont dérobés par un hôtelier, qui leur
substitue des objets en apparence semblables. Or, jusqu'à ces der-
nières années , nous ne connaissions qu'un seul conte indien du
même genre, provenant du Deccan; mais, dans ce conte, —
dont il faut rapprocher sous ce rapport un conte syriaque, un
conte russe, un conte allemand d'Autriche, etc., — les objets
sont enlevés par ordre d'un roi, et il n'est pas question de substitu-
INTRODUCTION XXI
tion (voiri, p. 55). On n'avait donc pas trouvé dans l'Inde la
forme de ce thème la plus répandue en Europe. Cette forme,
nous la possédons aujourd'hui : nous en avons trois versions,
qui ont été recueillies. Tune dans l'Inde septentrionale, chez les
Kamaoniens, les deux autres, dans le Bengale (I, pp. 56-57), et
l'une de ces dernières met même en scène, comme les contes
européens, un fripon d'aubergiste.
Il est probable que les auteurs des vieux livres de contes
indiens ont fait comme les Perrault ou les Basile au xvii^ siècle :
ils ont fixé par écrit telle ou telle des formes orales existant dans
leur pays. Il en est résulté que cette forme particulière a pu péné-
trer, par la voie littéraire, chez les Persans, chez les Arabes,
chez les Mongols, et enfin en Europe; ce qui ne Ta pas empê-
chée défaire aussi son chemin , avec les autres variantes du même
thème, par transmission orale.
Par quelle voie cette transmission orale s'est-elle opérée ? Il est
bien difficile de suivre dans leur vol toutes ces graines emportées
aux quatre vents du ciel et qui ont dû voyager non point à telle
époque seulement, mais à bien des époques; qui voyagent peut-
être encore à l'heure qu'il est. Mais enfin on peut rechercher les
occasions que les contes indiens ont eues, dans le cours des
siècles, de se répandre au dehors et d'arriver jusqu'en Europe.
Les intermédiaires entre l'Inde et les autres contrées, depuis le
commencement de l'ère chrétienne, ont dû être, à l'ouest, avant
Mahomet, les Persans, puis, après l'hégire, les diverses nations
musulmanes; au nord et à l'est, les peuples bouddhistes.
Evidemment ce n'est pas uniquement par des traductions de
livres sanscrits que les Persans d'abord, et ensuite les Arabes et les
autres peuples soumis à l'islamisme ont fait connaissance avec les
contes indiens ; tous ces peuples ont dû en apprendre un grand
nombre de la bouche même des Indiens, dans les relations soit
belUqueuses, soit pacifiques, qu'ils eurent avec l'Inde. Dès le
milieu du sixième siècle de notre ère , Cliosrocs le Grand, roi de
Perse, fit une expédition dans l'Inde. En 707, quatre-vingt-cinq
ans après l'hégire, un lieutenant du calife Abdul-Mélek soumit les
Cosat'iM , Cunics. 0
XXII INTRODUCTION
bords de l'Indas. Enfin, en Tan looo, le sultan Mahmoud le
Ghasnévide s'étendit jusqu'au Gange. La domination arabe dans
l'Inde dura longtemps : elle fut, très probablement, d'une grande
influence sur la propagation des contes indiens dans les royaumes
islamites d'Asie, d'Afrique et d'Europe, et même dans l'Occident
chrétien, qui avait avec eux tant de points de contact, surtout
l'empire byzantin, l'Italie et l'Espagne ^ Avant l'époque de
Chosroës le Grand et des campagnes des Persans dans l'Inde , il
est à supposer qu'il ne sera parvenu de contes dans les contrées
situées à l'occident de ce pays que par l'intermédiaire de voyageurs
et de marchands. La « fable » de Psyché^ conte indien facilement .
reconnaissable sous le lourd manteau mythologique dont il a été
affublé par Apulée, nous montre qu'un de ces contes, tout au
moins, avait, au deuxième siècle de notre ère, pénétré dans
le monde gréco-romain ^.
On se tromperait grandement si l'on croyait qu'avant l'ère
chrétienne il n'existait pas de relations entre l'Inde et le monde
occidental. M. Reinaud a montré quelles furent, vers le milieu du
siècle qui précéda notre ère , les conséquences de la découverte de
la mousson, c'est-à-dire de la périodicité de certains vents qui, sur
l'Océan Indien, soufflent pendant six mois de l'ouest à l'est,
et pendant les six autres mois dans le sens contraire. A partir du
gouvernement de Marc-Antoine et de Cléopâtre, il se forma des
comptoirs romains dans les principales places de commerce des
mers orientales, et des compagnies de marchands s'organisèrent.
« Indépendamment des personnes qui, chaque année, se rendaient
par terre dans les régions orientales , il partait d'Egypte , par la
mousson , environ deux mille personnes , qui visitaient les côtes
de la mer Rouge , du golfe Persique et de la presqu'île de l'Inde.
Six mois après, il arrivait, avec la mousson contraire, le même
1 . Les contes si curieux et présentant avec nos contes européens de si nom-
breux traits de ressemblance, qui ont été recueillis chez les Kabyles du
Djurdjura par feu le P. Rivière et publiés en 1882, ont été évidemment apportés
en Kabylie, avec l'islamisme, parles Arabes.
2. Nous étudions cette fable de Psyché dans les remarques de nos n°^ 63 , k
Loup blanc, et 65 , Firoselk (II, pp. 224-230 ; 242-24$).
INTRODUCTION XXIII
nombre de personnes en Egypte. Naturellement ce qui s'était
passé d'important d'un côté était transmis de l'autre , et l'Orient
et l'Occident se trouvaient en communication régulière ^ »
' A l'orient et au nord de Tlnde, les récits indiens, d'après
M. Benfey , s'étaient répandus de bonne heure, principalement par
l'influence du bouddhisme 2. Ce fut ainsi que, toujours d'après le
même savant, ils pénétrèrent en Chine dès le premier siècle de
notre ère et tout le temps que la Chine demeura en relations
étroites avec les bouddhistes de l'Inde. Du Thibet, où ils étaient
aussi parvenus de la même manière qu'en Chine , ils arrivèrent ,
toujours avec le bouddhisme, chez les Mongols. (On se rappelle
que les Mongols firent passer dans leur langue des contes empruntés
à des recueils indiens). Or les Mongols ont dominé, dans l'Eu-
rope orientale , pendant près de deux cents ans à partir du xiii*=
siècle , et il n'est pas impossible qu'ils aient ouvert ainsi un nou-
veau débouché aux contes indiens 3.
L'influence des invasions mongoles fut plus grande qu'on ne
serait porté à le penser. « Que le lecteur se représente, dit
M. Léon Feer 4, le vaste mouvement dont la puissance mongole
fut la cause au xiii^ siècle, ces ambassadeurs tartares qui visi-
taient toutes les cours de l'Europe... ; cette résidence des
1 . Relations politiques et commerciales de V Empire romain avec TAsie orientale
pendant les sept premiers siècles de Vère chrétienne, par Reinaud (Paris, 1863),
pp. 18, 19.
2. Le bouddhisme, fondé, probablement vers le commencement du sixième
siècle avant notre ère , par l'ascète indien Câkyamouni, surnommé Bouddha, c'est-
à-dire sage, savant, fut d'abord une simple secte philosophique qui rejetait les
Védas, livres sacrés du brahmanisme, supprimait les distinctions de castes et
prêchait une morale sans Dieu. Il se transforma ensuite en une religion des
plus superstitieuses, qui se répandit hors de l'Inde dès avant l'ère chrétienne, et
qui , combattue pendant des siècles par le brahmanisme , finit par être presque
entièrement bannie de l'Inde vers le xivc siècle de notre ère.
} . « La domination mongole se consolida en Europe entre la mer Caspienne
et la mer Noire, et au nord de ces deux mers. C'est là un des faits les plus con-
sidérables de l'histoire , car l'élément tartare est prépondérant dans le sud de la
Russie , les souvenirs de la domination mongole y sont nombreux et vivaces. »
Voir la Puissance et la Civilisation mongoles au xin= siècle, par M. Léon Feer,
professeur de thibétainau Collège de France, 1867, p. 7.
4. La Puissance et la Civilisation mongoles au xiii= siècle, p. 37-
XXIV INTRODUCTION
Khaghans à Karakorum, et plus tard à Kambalikh, où les causes
les plus diverses, les combinaisons de la politique, le zèle de la
religion, les intérêts du commerce, les hasards de la guerre, le
goût même des aventures , rassemblaient des hommes de tous les
pa3's, et faisaient d'un canton de l'Asie centrale une sorte de ren-
dez-vous et d'abrégé de l'Europe et de l'Asie : cette cour de
Mangou, où un moine, venu pour répandre le christianisme,
pouvait admirer de colossales et ingénieuses pièces d'argenterie,
fabriquées avec le produit des rapines des Mongols par un orfèvre
de Paris, rencontrait une femme de Metz, un jeune homme des
environs de Rouen, sans compter bien d'autres représentants de
divers peuples et pays... Jamais peut-être il n'y eut de communi-
cations plus étroites entre des hommes venus de contrées plus
éloignées les unes des autres... Ce vaste ébranlemeot donné à la
société du moyen âge, succédant au mouvement déjà si considé-
rable des croisades , eut les suites les plus importantes ; il modifia
les notions reçues, fit sortir les peuples de leur immobilité, leur
apprit à tourner leurs regards et leurs pensées vers des régions nou-
velles, spécialement vers l'Asie. Quand la cause eut cessé, l'effet
subsista ; les voyages se succédèrent les uns aux autres. »
Les peuples bouddhistes ont donc pu parfaitement contribuer,
pour une certaine part, à la propagation des contes indiens, non-
seulement en Asie, mais en Europe.
m.
Il est un fait qui vient fortifier la thèse de l'origine indienne des
contes populaires européens : c'est la conformité de plusieurs des
idées fondamentales de ces contes avec les idées qui , de longue
date, régnent dans l'Inde.
M. Benfey a présenté des considérations fort intéressantes sur
les recueils sanscrits dans lesquels on retrouve une partie des
thèmes ou même des types de nos contes. Il y voit le reflet d'idées
INTRODUCTION XXV
non seulement indiennes, mais bouddhiques. Nous donnerons ici
la substance de ces considérations , en nous réservant d'indiquer
tout à l'heure quelques objections à une théorie trop exclusive.
D'après M, Benfey, les recueils sanscrits de fables, contes et
nouvelles furent primitivement rédigés par des écrivains boud-
dhistes. Après la réaction brahmanique qui anéantit le bouddhisme
dans l'Inde et dont nous avons dit un mot plus haut ^ , les origi-
naux de la plupart de ces livres furent remaniés par les brah-
manes , et c'est sous cette forme qu'ils nous sont parvenus. Mais
les traductions qui en avaient été faites avant cette refonte fournis-
sent le moyen de reconstituer, jusqu'à un certain point, le texte
primitif. Ainsi en est-il de cette traduction en pehlvi de l'origi-
nal du Pantchatantra , laquelle , faite par l'ordre du roi de Perse ,
au sixième siècle de notre ère, à une époque où le bouddhisme
était encore florissant dans l'Inde, a conservé (on le voit par la
version arabe qui en a été faite et qui existe encore 2) tout un
chapitre insultant pour les brahmanes , lequel a été retranché du
texte sanscrit actuel '. Ainsi en est-il encore des traductions, faites
par les Mongols, de récits provenant de l'Inde, que le boud-
dhisme leur avait apportés. Le Siddhi-Kûr, V Histoire d'Ardji
Bordji Khan, sont tout imprégnés des idées et de la mythologie
bouddhiques. Enfin, pour nous borner à ces remarques, la littéra-
ture bouddhique, que les Chinois ont empruntée à l'Inde, ren-
ferme plusieurs des récits figurant dans le Pantchatantra. On peut
étudier, à ce sujet, les Avâdanas , contes et apologues indiens, que
M. Stanislas Julien a extraits de deux encyclopédies bouddhiques
chinoises, et dont il a publié la traduction en 1859.
Ajoutons qu'une collection de contes et nouvelles, rédigée en
sanscrit , la grande collection formée , au xii'= siècle de notre ère,
par Somadeva , de Cachemire, avec des matériaux provenant de
recueils antérieurs, offre encore aujourd'hui, en divers endroits,
notamment dans son livre sixième , une physionomie franchement
1. Page xxiii, note 2.
2. Voir suprù, pp. xvti et xix.
3. Th. Benfey, Introduction au PatitclMlanlra , 5 225.
XXVI INTRODUCTION
bouddhique : ici, c'est un ennemi du bouddhisme qui se conver-
tit; là, c'est la fille d'un roi qui fait présenter des offrandes au
Bouddha ; le bouddhisme y est même désigné sous ce nom :
« notre religion. » ^.
Les autres recueils sanscrits, malgré les remaniements qu'ils
ont subis, ont conservé, d'après M. Benfey, des traces de boud-
dhisme. M. Benfey relève, par exemple, dans le Pantchatantra ,
une thèse qu'il considère comme une des thèses favorites des
bouddhistes : l'ingratitude des hommes, opposée à la reconnais-
sance des animaux ^. Cette thèse y est mise en action dans un
conte dont voici l'analyse :
« Un brahmane tire d'un trou, dans lequel ils sont tombés, un
tigre, un singe, un serpent et un homme. Tous lui font des pro-
testations de reconnaissance. Bientôt le singe lui apporte des
fruits; le tigre lui donne la chaîne d'or d'un prince qu'il a tué.
L'homme, au contraire, dénonce son libérateur comme le meur-
trier du prince. Jeté en prison , le brahmane pense au serpent ,
qui paraît aussitôt devant lui et lui dit : « Je vais piquer l'épouse
favorite du roi, et la blessure ne pourra être guérie que par toi. »
Tout arrive comme le serpent l'avait annoncé ; l'ingrat est puni ,
et le brahmane devient ministre du roi. »
Or, non seulement l'idée fondamentale de ce conte, mais la
forme même sous laquelle cette idée est exprimée se retrouve
dans deux Uvres bouddhiques, dans la Rasavdhini, collection de
légendes en langue pali 3 , et dans un livre thibétain , la Karma-
çataka , où ce conte est mis dans la bouche même du Bouddha
Çâkyamouni 4.
1. Orient tittd Occident , i86i , p. 373.
2. Pantschatantra , t. I, § 71 ; t. II, p. 128.
3. Le pali est la langue sacrée du bouddhisme, comme le sanscrit est la langue
sacrée du brahmanisme. L'un et l'autre appartiennent à la famille des langues
aryennes ou indo-européennes.
4. Il est intéressant de noter, avec M. Benfey, que ce conte s'est introduit,
plus ou moins modifié, dans deux ouvrages du moyen âge, le Livre des Merveilles
et les Gcsta Romanorum. En 1 195, d'après la Grande. Chronique de Mathieu Paris ,
Richard Cœur-de-Lion la racontait en public. On le retrouve également dans
un recueil de contes populaires de la Souabe (Meier, rfi 14) et dans la collée-
INTRODUCTION XXVII
L'empreinte du bouddhisme se reconnaît encore, — nous
continuons à exposer les idées de M. Benfey, — dans cette
étrange charité envers les animaux, dont les héros des contes
font preuve si souvent ^ On sait que la charité des bouddhistes
doit s'étendre à tout être vivant, et, dans la pratique, comme
M. Benfey le fait remarquer, les animaux en profitent bien plus
que les hommes. Cette vertu bouddhique atteint l'apogée de
l'absurde dans un conte persan du Touti-Nameh, originaire de
l'Inde, où le héros, après avoir délivré une grenouille qui vient
d'être saisie par un serpent, se fait conscience d'avoir privé le
serpent de sa nourriture naturelle, coupe un morceau de sa propre
chair et le lui donne en pâture ^. Les légendes bouddhiques sont
remplies de traits de ce genre. Tantôt le Bouddha abandonne son
corps à une tigresse affamée ; tantôt il donne un morceau de sa
chair à un épervier pour racheter la vie d'une colombe 3.
Ces légendes religieuses du bouddhisme ont, d'après M. Benfey,
joué un rôle dans la formation des contes indiens , et notamment
donné naissance à plusieurs fables ou contes du Panichatantra ou
d'autres collections. Ainsi un trait de charité et d'immolation de
soi-même du Bouddha s'est transformé en une simple fable en pas-
sant dans le Panichatantra. La légende en question est ce qu'on
appelle un djâtaka, c'est-à-dire un récit concernant Tune des
existences antérieures du Bouddha, où, selon les lois de la
métempsycose, il était tantôt homme, tantôt animal. Elle se
trouve dans un ouvrage bouddhique qui fut traduit du sanscrit en
chinois, sous le titre de Mémoires sur les contras occidentales, par
Hiouen-Thsang, en l'an 648 de notre ère, et que M. Stanislas
tion de contes siciliens de M. Pitre (n» 90). Enfin , ce qui est curieux , ce même
conte , un peu altéré , a été trouvé chez les Nagos , peuple nègre de la Côte-
des-Esclaves (Mèlusine, II, col. 49 seq. ).
1. Un missionnaire, Mgr Bruguière, écrivait de Bangkok, en 1829, que les
dévots siamois achètent du poisson encore vivant et le rejettent dans la rivière.
Absolument comme le héros du conte tchèque de la Vierge aux chavux d'or
(Chodzko, p. 84, ou Waldau, p. 17).
2. Voir Introduction au PaH/c/w/aH/ni, p. 217.
3. //'/</., p. 389.
XXVIII INTRODUCTION
Julien a fait passer du cliinois en notre langue. La voici, d'après
la traduction du célèbre sinologue (t. II, p. 6i) :
A l'est de tel couvent (dans l'Inde) , il y a un stoûpa (monument commémo-
ratif), qui a été bâti par le roi Açôka. Jadis le Bouddha y expliqua la loi pen-
dant la nuit, en faveur de la grande assemblée. Au moment où le Bouddha
expliquait la loi, il y eut un oiseleur qui chassait au filet dans la forêt. Ayant
passé un jour entier sans rien prendre , il fit cette réflexion : « Si j'ai peu
de bonheur, c'est sans doute parce que je fais cet indigne métier ». »
Il alla trouver le Bouddha et dit à haute voix : « Aujourd'hui , ô Joulaï,
vous expliquez ici la loi et vous êtes cause que je n'ai pu rien prendre dans mes
filets. Ma femme et mes enfants meurent de faim. Quel moyen employer pour
les soulager? — Il faut que vous allumiez du feu, » lui dit Joulaï; « je m'en-
gage à vous donner de quoi manger. »
En ce moment , Joulaï se changea en une grande colombe , qui se jeta dans
le feu et mourut. L'oiseleur la prit et l'emporta chez lui , de sorte que sa femme
et ses enfants trouvèrent là de quoi manger ensemble. Après cet événement, il
se rendit une seconde fois auprès du Bouddha qui , par des moyens habiles ,
opéra sa conversion. Après avoir entendu la loi, l'oiseleur se repentit de ses
fautes et devint un nouvel homme... Voilà pourquoi le couvent que bâtit
Açôka fut appelé le Kialan de la Colombe.
Voyons maintenant ce que cette légende religieuse devient
dans le Pantchatantra (t. H, p. 24) :
« Un chasseur prend une colombe et l'enferme dans une cage
qu'il porte avec lui. Eclate un orage ; il se réfugie sous un arbre
en s'écriant : « O toi, qui que tu sois, qui habites ici, j'implore
ton secours. » Or cet arbre était précisément la demeure du mâle
de la colombe prisonnière. Fidèle aux devoirs de l'hospitalité, et
oubliant son ressentiment , l'oiseau accueille le chasseur et cherche
partout pour lui quelque chose à manger. Ne trouvant rien , il se
précipite dans le brasier et lui livre son corps en nourriture. »
Il est évident que c'est bien là notre légende, mais purgée par
les brahmanes de ce qu'elle avait de trop expressément boud-
dhique.
Telle est, en abrégé, la thèse de M. Benfey. Nous devons dire
que d'autres indianistes sont loin d'admettre cette part si considé-
rable attribuée au bouddhisme, nous ne disons pas dans la propa-
I . Il faut se rappeler que le bouddhisme prêche la charité envers tout être
vivant. L'oiseleur viole constamment cette maxime.
INTRODUCTION XXIX
gation des contes indiens (sur ce point il n'y a pas de doute), mais
dans h formation , la création de ces contes. D'après eux, — s'il
nous est permis de traduire ainsi leur pensée, qui nous paraît
très juste, — les écrivains bouddhistes seraient à comparer à ces
prédicateurs du moyen âge qui, pour rendre sensibles et frap-
pantes certaines thèses, empruntaient à la tradition populaire des
anecdotes, des apologues, voire même des contes, et les adap-
taient à leurs sermons; les bouddhistes, dans leurs livres, où
fables et contes se groupent autour de thèses morales, auraient
donc fait œuvre non de création, mais d'adaptation. « Le boud-
dhisme, dit M. Sénart^, a été en réalité, au point de
vue mythique ou légendaire, très peu créateur (Lassen,
Alterthumskunde , I, p. 454). La nature populaire de ses origines
et de son apostolat a fait, il est vrai, de sa littérature un répertoire
capital de fables et de contes ; ces légendes et ces contes, il les a
recueillis, transmis, il ne les a pas inventés. Ce sont des restes,
sauvés par lui, sauf les accommodations inévitables , du dévelop-
pement antérieur, religieux et national, d'où il surgit... Et pour-
tant, dans la pratique surtout, on n'a pas jusqu'à présent tenu
grand compte de cette étroite relation entre ce que j'appellerai le
brahmanisme populaire et la légende bouddhique.» M. A. Barth,
lui aussi, critique, chez un indianiste anglais, M. Rhys Davids,
cette tendance à revendiquer pour le bouddi>:sme « un peu plus
que sa part ^ ».
Peu importe, du reste, pour notre thèse ^ que les contes popu-
laires européens aient ou non un cachet bouddhique ; s'ils ont un
cachet indien, cela suffit, et il nous semble que cette empreinte
des idées indiennes peut facilement se constater.
Il n'est pas inutile de montrer d'abord que certains de nos
contes européens portent la trace de modifications ayant pour
objet d'adapter à notre civilisation occidentale des contes nés dans
1. /oHr«a/ ^j'/a//^//^ ( aoùt-scptembrc 1873, p. 114).
2. Bulletin des religions de l'Inde, dans la Ra'ue de Vlnstoire des religions
(t. III, 1881, pp. 85 seq.)-
XXX INTRODUCTION
un tout autre milieu. Il était impossible, par exemple, de trans-
porter tel quel en Europe un conte où l'on voit les sept fetmms
d'un roi persécutées par une rivale, une râkshasi (mauvais génie),
qui a pris une forme humaine et s'est fait épouser, comme
huitième femme, par ce roi ^ Aussi, dans un conte sicilien
(Gonzenbach, n° 80), ressemblant pour le corps du récit aux
contes orientaux de ce type, tout ce qu'il y a là de trop étranger
à nos mœurs a-t-il été changé. Les sept femmes du roi sont deve-
nues ses sept filles, qui épousent sept princes, fils d'une reine
veuve, avec laquelle se remarie le roi, qui lui-même est veuf.
C'est cette reine qui persécute les sept princesses , ses belles-
filles; c'est elle qui, comme la râkshasi du conte indien, leur fait
arracher les yeux ; qui cherche à perdre , en le faisant envoyer
dans des expéditions périlleuses, le fils de la plus jeune des sept
princesses, etc. ^. — On peut voir encore, dans les remarques de
notre n" 18, VOiseau de vérité, comment s'est modifiée l'introduc-
tion d'un autre conte oriental, où un roi épouse trois sœurs.
Mais la polygamie n'est pas une institution spécialement
indienne ; elle est commune à tout l'Orient. Tout ce qu'on peut
donc affirmer ici, c'est que les contes européens que nous venons
de citer sont des contes orientaux, arrangés à la mode occiden-
tale. Nous pouvons, ce nous semble, nous prononcer plus for-
mellement au sujet de certains autres contes, et, — sans attri-
buer à cette partie de notre démonstration, à ces arguments
intrinsèques, une importance aussi grande qu'aux arguments
extrinsèques, aux arguments historiques que nous avons exposés
plus haut, — nous croyons qu'en étudiant avec quelque attention
les collections de contes européens, on y trouvera, en plus d'un
endroit, le reflet d'idées non pas seulement orientales, mais
1. Ce conte a été recueilli dans plusieurs pays de l'Inde (Steel et Temple,
p. 98 ; Stokes, n» n ; Lai Behari Day, n» 7) ; il se retrouve chez les Siamois
(Asiatic Researclies, t. XX, Calcutta, 1836, p. 345) et chez les Arabes du Caire
(Spitta-Bey, n» 2).
2. Ce conte est encore plus altéré dans un conte espagnol (Biblioteia de
las Iradiciones populares espanolas , I, p. 172) et dans un conte italien des
Abruzzes (Finamore, n" 94).
INTRODUCTION XXXI
indiennes; nous voulons surtout parler des idées se rattachant à la
croyance en la métempsycose. Rien, plus que cette croyance,
n'était favorable à la formation de fables et de contes. Dans
l'Inde, la fable, avec ses animaux parlants qui sont, au fond, des
hommes déguisés, était l'expression toute naturelle des idées
populaires : la même âme, en effet, dans ses transmigrations, ne se
voilait-elle pas tout aussi bien sous une forme animale que sous
une forme humaine ? Par conséquent, l'animal n'était-il pas, au
fond, identique à l'homme, et ne pouvait-il pas être substitué à
celui-ci dans les petits drames où l'on voulait mettre en action
une vérité morale ? La fable , dans l'Inde , était , pour ainsi dire ,
un produit spontané du pays ; ailleurs, ou du moins dans les pays
où ne régnait pas la croyance en la métempsycose , elle ne pou-
vait avoir cette fécondité, cette force d'expansion.
Dans les contes eux-mêmes, c'est-à-dire dans des récits où la
préoccupation de la leçon morale n'existe pas, où l'on cherche
avant tout à intéresser l'auditeur, cette doctrine de la métempsy-
cose joue, ce nous semble, un rôle qui doit être mis en relief.
Nous parlions tout à l'heure de cette singulière charité envers les
animaux, que manifestent tant de fois les héros des contes popu-
laires, et dont ils sont ensuite récompensés parleurs obligés. Si ce
n'est point là une idée bouddhique d'origino^^'est du moins une
idée bien indienne, et elle dérive certainement de la croyance en
la métempsycose, qui efface la distinction entre l'homme et l'ani-
mal, et qui, dans tout être vivant, voit un frère.
De cette mçme croyance vient encore, ce nous semble, l'idée
que les animaux, ces frères disgraciés, soumis à une dure épreuve,
sont meilleurs que l'homme; qu'ils sont reconnaissants, tandis
que l'homme est ingrat. Nous avons vu, plus haut, cette thèse
développée dans des récits bouddhiques ; nous la retrouvons dans
un conte européen bien connu, dans le Chat Botté. Les versions
bien conservées de ce conte ont, en effet, une dernière partie qui
manque dans Perrault : ainsi, dans un conte des Avares du Cau-
case (Schiefncr, n" 6), le renard qui , dans ce conte, — comme
dans divers contes européens, — joue le rôle du chat, et qui sert
XXXII INTRODUCTION
« Boukoutchi-Khan » par reconnaissance, fait le mort pour éprouver
son maître; celui-ci, qui doit au renard toute sa fortune, dit, en
le voyant étendu raide par terre, qu'il est bien débarrassé; sur quoi
le renard ressuscite et fait des reproches à l'ingrat ^
A la métempsycose se rattache encore le conte dont le prétendu
« mythe » de Psyché n'est qu'une version altérée. On peut voir,
dans les remarques de notre n° 63 , le Loup hlanc (t. II , pp. 224
et suivantes), que l'idée fondamentale, tout indienne, de ce conte
est celle d'un être humain revêtu d'une forme animale, d'une
véritable enveloppe, qu'il quitte à certains moments, mais qu'il
est obligé de reprendre.
Cette croyance en la métempsycose est bien indienne. Elle
n'est pas de ces idées que l'on peut supposer avoir été communes
aux diverses tribus aryennes, avant leur séparation. M. Benfey,
pour ne citer que lui, a fait remarquer qu'on ne la trouve, en
dehors de l'Inde , chez aucun peuple indo-européen , si ce n'est
tout au plus chez les Celtes, et encore n'y a-t-il là que de
faibles traces, à une époque tardive ^. Les Perses eux-mêmes, qui,
de tous les Aryas, sont restés le plus longtemps unis aux Indiens,
n'ont pas cette croyance. Il y a plus : dans l'Inde même, l'idée de
la métempsycose n'apparaît aucunement dans les monuments les
plus anciens de la littérature. Ce fait est d'autant plus frappant
que, plus tard, et certainement bien longtemps avant le boud-
dhisme, elle règne d'une manière incontestable chez les Indiens.
Entre autres hypothèses, M. Benfey s'est demandé si elle ne serait
pas venue dans l'Inde du dehors et spécialement de l'Egypte. « Il
y a eu, à une époque très reculée, dit-il i, des relations entre
l'Inde et l'Occident : nous le savons avec certitude par les expé-
ditions envoyées à Ophir par le roi Salomon. Assurément ces
1. Comparer un conte swahili de l'île de Zanzibar ( Steere, p. 51 ), le conte
no 14 du Pcnlamerotte napolitain , livre antérieur d'une soixantaine d'années à la
publication de Perrault, le conte sicilien n" 65 de la collection Gonzenbach, etc.
2. Cela est même contesté. Voir l'ouvrage du D"" Dœllinger, HeidentJmm und
Jtuieutbum (RatishonnQ, 1857, pp. 559, 560).
3. Voir la revue Orient und Occident, 3c année (1864), p. 170.
INTRODUCTIOX XXXIII
expéditions ne sont pas les plus anciennes. Longtemps aupara-
vant , les Phéniciens ont certainement été les intermédiaires du
commerce entre l'Inde et l'Occident , et , de même que très vrai-
semblablement ils apportèrent l'écriture dans l'Inde, ils peuvent
fort bien, — eux et peut-être les Egyptiens eux-mêmes, — y
avoir apporté et à leur tour en avoir emporté bien d'autres élé-
ments de civilisation. »
Ces réflexions de M. Benfey jettent-elles quelque lumière sur
une question d'un grand intérêt? Nous voulons parler des res-
semblances singulières qu'un conte égyptien, vieux de plus de
trois mille ans, le « roman » ou le « conte » des Deux Frères,
traduit pour la première fois en 1852 par M. de Rougé, présente
avec plusieurs contes actuels d'Europe et d'Asie , se rattachant,
comme les autres, à l'Inde ^
Ce conte des Deux Frères est-il originaire de l'Egypte elle-
même, ou vient-il de l'Inde ? S'il est né en Egypte, il s'ensuivrait
que dans les contes indiens se seraient introduits tout au moins
un certain nombre d'éléments égyptiens , ce qui nous ouvrirait
des horizons tout à fait nouveaux. Dans cette hypothèse, en effet,
ce vaste réservoir indien, d'où nous voyons les contes et les
fabliaux découler dans toutes les directions , n'aurait pas été ali-
menté exclusivement par des sources locales ;<i'aurait reçu l'af-
fluent de canaux restés inconnus jusqu'à ces derniers temps. —
Si, au contraire, ce conte des Deux Frères est né dans l'Inde, les
conséquences sont aussi, ce nous semble, très importantes. Il en
résulterait que ce conte des Deux Frères ou ses thèmes principaux
existaient dans l'Inde avant l'époque où le scribe Ennana, contem-
porain de Moïse , en écrivait ou plutôt en transcrivait une forme
égyptianisée, plus ancienne peut-être de beaucoup. Nous voici
donc reportés, dans l'Inde, à une époque antérieure au xiV siècle
avant notre ère. Mais quelles étaient à ce moment les populations
indiennes auxquelles les Egyptiens pouvaient emprunter les thèmes
I. Dans V Appendice fl, à la suite de cette introduction, nous traitons ce sujet
avec les développements que nous ne pourrions lui donner ici.
XXXIV INTRODUCTION
dont est formé le conte des Deux Frères ? 11 nous semble difficile
d'admettre que ce soient les Aryas, c'est-à-dire la race qui a joué
dans les temps historiques le rôle prépondérant dans l'Inde et
qui a créé la littérature sanscrite. Avant le xiv*^ siècle , les con-
quérants Aryas étaient-ils établis dans l'Inde , ou , du moins, l' oc-
cupaient-ils tout entière ? Cela n'est pas prouvé. En outre, — ce
qui est un point capital, — l'idée de la métempsycose, si l'on
en juge par leurs vieux monuments littéraires, ne devait pas encore
s'être implantée chez eux ; or , le conte des Deux Frères est cons-
truit en grande partie sur cette idée de la métempsycose. Si
donc les Egyptiens, à cette époque reculée, ont emprunté à l'Inde
des thèmes de contes (chose qui, après tout, n'a rien d'invrai-
semblable), ils ne peuvent guère les avoir empruntés qu'aux
populations habitant l'Inde avant l'invasion des Aryas, populations
très avancées en civilisation, paraît-il, et probablement de race
kouschite , c'est-à-dire se rattachant , comme les Egyptiens , à la
grande famille des Chamites ^. Mais alors ce serait de ces popula-
tions primitives que les Aryas conquérants de l'Inde auraient reçu
plus tard, eux aussi, ces thèmes de contes, et peut-être bien d'autres,
et peut-être aussi l'idée même de la métempsycose, étrangère
à la race aryenne, et germe d'une foule de contes. Il nous semble ,
du reste, que ce n'est guère par l'intermédiaire de navigateurs,
de trafiquants, égyptiens ou autres, qu'une croyance comme la
croyance en la métempsycose a pu s'implanter chez ces Aryas.
Autant de questions pour la solution desquelles les données
certaines nous font défaut. Bornons-nous à signaler l'intérêt du
problème.
IV.
Quoi qu'il en soit de l'origine première des contes indiens ou de
tel conte indien en particulier, il nous semble que l'importation
I. Voir, par exemple, \e Manuel (Thistoire ancienne dgV Orient, pur M.. François
Lenormant ( septième édition , 1869), III, pp. 415-429.
INTRODUCTION XXXV
de ces contes dans les pays voisins de l'Inde et de là en Europe ,
leur rayonnement autour de l'Inde, est un fait historiquement
démontré.
On a parlé , pour combattre cette thèse , de difficultés consi-
dérables qu'aurait forcément rencontrées cette importation dune
masse de contes orientaux en Europe. « Pour que les habitants
des campagnes, a-t-on dit S soient imprégnés de certaines tradi-
tions, superstitions ou croyances, il faut un long temps, un con-
tact prolongé , une propagande opiniâtre , c'est-à-dire un mélange
de races ou de civilisations , ou l'expansion d'une doctrine reli-
gieuse. » Nous avons répondu, il y a déjà quelques années, à cette
objection ^. Il nous est impossible de voir quelle « difficulté » les
les contes venus de l'Inde auraient eue jadis à « se faire adopter
par masses populaires et rurales. » Il existe, sous ce rapport,
une grande différence entre les « superstitions » et les contes.
Les premières, on y croit, et, pour qu'un peuple en devienne
« imprégné » , si elles arrivent du dehors , il faut , cela est vrai ,
« un long temps, un contact prolongé, une propagande opi-
niâtre. » Mais les contes, est-il besoin d'y croire pour y prendre
plaisir et les retenir ? Si un conte indien , — conte merveilleux ou
fabliau, — s'est trouvé du goût d'un marchand, d'un voyageur
persan ou arabe, est-il bien étonnant que ce marchand, ce
voyageur. Tait gardé dans sa mémoire et rapp(3l^ chez lui pour
le raconter à son tour? Aujourd'hui encore, c'est de cette
manière que les contes se répandent. Parmi les contes que nous-
môme nous avons recueiUis de la bouche de paysans lorrains,
quelques-uns avaient été apportés dans le village, peu d'années
auparavant, par un soldat qui les avait entendu raconter au régi-
ment. Voici encore un autre exemple. Un professeur à l'université
d'Helsingfors , en Finlande, M. Lœnnrot, demandait un jour à
un Finlandais , près de la frontière de Laponie , où il avait appris
tant de contes. Cet homme lui répondit qu'il avait passé plusieurs
années au service tantôt de pêcheurs russes , tantôt de pêcheurs
1. Mi-lmine, I, 1877, col. 236; article de M. Loys Brueyre.
2. Mél usine, I, col. 276 seq.
XXXVI INTRODUCTION
norvégiens, sur le bord de la mer Glaciale, Quand la tempête
empêchait d'aller à la pêche, on passait le temps à se raconter
des contes et toutes sortes d'histoires. Souvent, sans doute, il
s'était trouvé dans ces récits des mots, des passages qu'il n'avait
pas compris ou qu'il avait mal compris ; mais cela ne l'avait pas
empêché de saisir le sens général de chaque conte ; son imagi-
nation faisait le reste, quand ensuite, revenu au pays, il racon-
tait ces mêmes contes dans les longues soirées d'hiver et dans les
autres moments de loisir ^
Le témoignage de ce Finlandais est intéressant. Il montre bien,
notamment, comment les contes se modifient, et il confirme les
observations d'un savant qui ne se paie pas de mots, M. Gaston
Paris. « Les contes qui forment le patrimoine commun de tant
de peuples, se sont assurément modifiés dans leurs pérégrinations,
dit M. Paris ^, mais les raisons de ces changements doivent être
cherchées presque toujours dans leur propre évolution, si l'on
peut ainsi dire, et non dans l'influence des milieux oîi ils ont
pénétré. Un conte à l'origine est un, logique et complet ; en se
transmettant de bouche en bouche, il a perdu certaines parties,
altéré certains traits ; souvent alors les conteurs ont comblé les
lacunes, rétabli la suite du récit, inventé des motifs nouveaux à
des épisodes qui n'en avaient plus ; mais tout ce travail est
déterminé par l'état dans lequel ils avaient reçu le conte , et rare-
ment il a été bien actif et bien personnel. »
La diffusion des contes par la voie orale s'explique donc sans
aucune difficulté.
V.
Nous ne dirons qu'un mot des traits, des épisodes, épars dans
la littérature mythologique de la Grèce et de Rome , et que l'on
1. Bulletin de f Académie de Saint-Pêlersbotirg , t. III, 1861 , p. 503.
2. Revue critique, 1882, II, p. 236.
INTRODUCTION XXXVII
peut légitimement rapprocher des contes populaires actuels. A ce
sujet, nous sommes tout à fait de l'avis de M. Reinhold Kœhler :
« Il ne s'en trouve, dit-il, qu'un très petit nombre ; car il faut
assurément laisser de côté les essais qu'on a faits de ramener de
force certains de nos contes à la mythologie grecque ^ » Parmi
les rapprochements innombrables que nous avons eus à faire dans
les remarques de nos contes, c'est à peine si, — en dehors de la
fable de Psyché, qui n'est pas un mythe 2, — nous avons eu à citer
trois ou quatre fois la mythologie gréco-romaine ^
La mythologie germanique entre également pour peu de chose
dans les comparaisons que l'on peut faire à propos des contes
populaires actuels, môme allemands. C'est ce que disait, il y
a une vingtaine d'années, M. Kœhler, s'adressant particulière-
ment à ses compatriotes : « Ce dont il faut avant tout se garder,
c'est de chercher, et naturellement de trouver , dans chaque conte
allemand un vieux mythe païen affiiibli et défiguré, comme plus
d'un mythologue allemand a trop aimé à le faire... On court
risque ainsi, — un homme très versé dans la mythologie germa-
nique, M. Adalbert Kuhn, en a fait judicieusement l'observation,
— de prendre des idées bouddhiques pour les idàs de notre antiquité
germanique'^. »
Combien de fois aussi l'on s'égare quand on juge ces quêtions
d'origine par des raisons que nous appellerons de sentiment!
Prenons, par exemple, une « chanson de geste » célèbre, le
poème d'Amis et Amiles, qui remonte au onzième ou au dou-
zième siècle. « Amis et Amiles, dit M. Léon Gautier 5, sont deux
amis, et le modèle des parfaits amis... Or Amis devient lépreux;
1. Weitnarer Beitrag(,p. 186.
2. Voir notre tome II, pp. 224 seq., 242 seq.
3 . Voir I , pp. 48 , 77 , 80 ; II , p. 28.
4. Wdmarer Beilrage, p. 190. — Il est assez curieux de constater qu'un écri-
vain allemand de la seconde moitié du xvi"-' siècle, Rollenhagen , dans la préface
de son Froschmauseler , croit aussi trouver dans les contes des veillées « les doc-
trines païennes des anciens Germains. » (Cité dans VAcademy du 21 janvier
1882, p. 38.)
). Lfs Epopées frattçaises , l , p. 273.
Cosut'lN , Contes, ir'
XXXVUI INTRODUCTION
Amiles a une vision céleste, et apprend qu'il guérira son ami en
le lavant dans le sang de ses propres enfants. Amiles n'hésite pas,
et, d'une main implacable, tue ses deux fils pour sauver son
ami qui lui avait autrefois sauvé la vie et l'honneur. Mais Dieu
fait un beau miracle, et les deux innocents ressuscitent. Certes,
ajoute M. Léon Gautier, voilà une fiction terrible, et il n'en est
guère qui aient plus le parfum delà Germanie. » — Il est probable que
le savant écrivain n'aurait pas fait cette réflexion s'il avait connu le
vieux conte suivant de la Vetâla-pantchavinçati sanscrite : « Vîravara
s'est mis au service d'un roi. Un jour celui-ci, entendant de loin
les gémissements d'une femme, envoie Vîravara pour savoir
le sujet de ce chagrin, et le suit sans se laisser voir. Vîravara
interroge la femme, et apprend qu'elle est la Fortune du roi :
elle pleure parce qu'un grand malheur le menace, mais ce mal-
heur pourra être détourné, si Vîravara immole son fils à la
déesse Ûevî. Le fidèle serviteur, pour sauver son maître , offre à
la déesse le sacrifice qu'elle demande ; puis, dégoûté de la vie , il
s'immole lui-même. A cette vue, le roi veut se donner la mort,
mais la déesse se radoucit et ressuscite l'enfant et son père ^ » —
Dans un conte populaire indien du Bengale (Lai Behari Day,
n° 2), nous allons voir s'accentuer encore la ressemblance sur
certains points. Les héros de ce conte sont deux amis , comme
dans le poème du moyen âge. L'un d'eux ayant été changé en
statue de marbre, par suite de son dévouement à son ami, ce der-
nier, pour lui rendre la vie, immole son fils nouveau-né et prend
son sang (comme Amiles) pour en oindre la statue. Plus tard la
déesse Kali ressuscite l'enfant ^.
1. Th. Benfey, Introduction au PantclMtatitra , p. 416.
2. Un conte westphalien , variante du Fidèle Jean (Grimm, III, p. 17), pré-
sente la plus grande ressemblance avec ce conte indien : Une voix mystérieuse
a révélé à Joseph plusieurs dangers qui menacent son ami, et les moyens de l'en
préserver ; mais Joseph ne doit point répéter ce qu'il a entendu , sinon il sera
changé en pierre. Trois fois Joseph, par des démarches singulières, sauve la vie
à son ami, qui ne se doute pas du danger qu'il court , et qui trouve fort étrange
la conduite de Joseph. (Toute cette partie du récit est à peu près identique
dans le conte allemand et dans le conte indien.) Forcé de s'expliquer, Joseph
INTRODUCTION XXXIX
Après avoir lu ces récits indiens, que personne assurément
n'aura l'idée de faire dériver d'Amis et Amiles, fiez-vous en donc
au « parfum » d'une œuvre littéraire !
Nous aussi, en lisant jadis pour la première fois les contes
islandais de la collection Arnason, nous aurions volontiers
trouvé une saveur Scandinave à tel détail , à celui-ci , par exemple
(p. 243 ) : « Une troll (ogresse) qui , en changeant de forme, s'est
fait épouser par un roi, substitue sa fille à elle à la fille du roi, qu'un
prince est venu demander en mariage. Le prince , ayant découvert
la tromperie, tue la jeune troll; puis il fait saler sa chair, dont
on emplit des barils, et il la donne à manger à la mère, » Et
voici que non-seulement ce trait se retrouve dans des contes sici-
liens (Gonzenbach, n°^ 48, 49, 34, 33 ; Pitre, n° 59), avec
cette aggravation de sauvagerie que la tête de la fille a été mise
au fond du baril, afin que la mère ne puisse se méprendre sur la
nature de son horrible repas ; mais un conte annamite (A. Landes,
n° 22) présente identiquement la forme sicilienne, rattachant
ainsi à l'Inde un trait qu'à première vue, et en l'absence d'autres
documents, on pouvait croire exclusivement propre à la race des
farouches hommes du Nord ^
Chercher, dans les contes populaires des différents peuples, des
renseignements sur le caractère de ces peuples , paraît tout natu-
rel à quiconque est étranger à ces matières, et pourtant rien n'est
plus trompeur. Qiiand, par exemple, feu le P. Rivière, en
recueillant les contes des Kabyles du Djurdjura, s'imaginait que
est changé en pierre. Un an après, la femme de son ami, ayant rais au monde
un fils , rêve trois nuits de suite que , si l'on frottait Joseph avec le sang de l'en-
fant, il serait délivré du charme qui pèse sur lui. L'enfant est immolé, et Joseph
se réveille de son sommeil. Il se met aussitôt en route, et finit par trouver une
fiole d'eau de la vie, avec laquelle il ressuscite l'enfant. — Bien que nous
n'ayons pas à étudier ici ce type de conte , nous ajouterons qu'on l'a encore
trouvé dans l'Inde, sous une forme affaiblie , chez les populations du Deccan
(miss Frère, n» 5 ).
I . Voir l'analyse de ce conte annamite à la fin de notre second volume, dans
le Supplément aux remarques (au n" 23 , le Pair in (For).
XXXX INTRODUCTION
« dans ces pages si originales, un peuple illettré trace à notre
curiosité le tableau vivant de ses qualités et surtout de ses vices » ,
c'est qu'il ne savait pas que les contes kabyles sont identiques ,
pour le fond , à une foule de contes populaires d'Europe et
d'Asie : s'il eût connu ce fait , il n'aurait jamais songé à deman-
der à des récits d'importation étrangère des renseignements sur
les particularités morales du peuple au sein duquel ils ont été
introduits.
Nous en dirons autant des fabliaux du moyen âge , ces frères
d'origine des contes populaires. M. Gaston Paris a fait là-dessus
des réflexions admirablement justes ^ : « Quant aux contes
innombrables, presque toujours plaisants , trop souvent grossiers,
qui ont pour sujet les ruses et les perfidies des femmes, ils
ne sont pas nés spontanément de la société du moyen âge ; ils
procèdent de l'Inde... Ce qui surtout est nécessaire pour com-
prendre l'inspiration de ces contes, c'est de se représenter qu'ils
ont été composés dans un pays où les femmes, privées de liberté,
d'instruction, de dignité personnelle, ont toujours eu des vices
dont le tableau , déjà exagéré dans l'Inde, n'a jamais pu passer en
Europe que pour une caricature excessive. Cependant, la mali-
gnité aidant, les contes injurieux pour le beau sexe réussirent
merveilleusement chez nous, et se transmirent, en se renouvelant
sans cesse, de génération en génération. La nôtre en répète
encore plus d'un sans accepter la morale qu'ils enseignent, et
simplement pour en rire , parce qu'ils sont bien inventés et
piquants ; c'est ce que faisaient déjà nos pères, et il ne faut pas
apprécier la manière dont ils jugeaient les femmes et le mariage,
d'après quelques vieilles histoires, venues de l'Orient, qu'ils se
sont amusés à mettre en jolis vers. »
En dehors des fabliaux, dans la littérature d'imagination du
moyen âge, dans les romans de chevalerie notamment , on peut
signaler plus d'une œuvre où est bien marquée l'influence de
l'Inde. M. Benfey et M. Liebrecht ont montré qu'un passage du
I. Leçons sur les Contes orientaux dans la Utthature du moyen dge {\%']<^).
INTRODUCTION XXXXl
roman de Merlin reproduit un conte indien de la Çoukasapiati et
du recueil de Somadeva ^; on verra dans les remarques d'un de
nos contes (I, p. 144) qu'une certaine légende de Robert-le-
Diable n'est autre qu'un conte actuellement encore vivant dans
rinde et très répandu en Europe. Un autre récit, que parfois on
a considéré comme historique, la légende de Gabrielle de Vergy
et du châtelain de Coucy, est identique pour le fond à une
légende héroïque indienne , récemment recueillie de la bouche de
villageois du Pandjab, et dans laquelle se retrouve bien nettement
le trait caractéristique du récit français : le cœur de l'amant, que
le mari fait manger à la femme infidèle ^. Ces rapprochements
pourraient certainement être multipliés.
VI.
Au point où nous en sommes arrivé de notre exposé, il
est assez inutile d'entrer dans la discussion des interprétations
mythiques qui ont été données des contes. A supposer même
qu'au lieu d'origine, au centre d'où ils ont rayonné partout, les
contes aient eu primitivement une signification mythique, ou que
des éléments mythiques soient entrés dans leur composition,
il faudrait absolument, pour raisonner sur cette matière, avoir
sous les yeux la forme première, originale, de chaque conte, et
cette forme primitive, est-il besoin de le dire ? on ne pourra jamais
être certain de la posséder. D'ailleurs, nous nous méfions fort
des interprétations , fussent-elles les plus séduisantes. Un livre
célèbre au moyen âge , les Gesta Romanorum , donne bien l'inter-
prétation mystique (non pas mythique) de toute sortes de fables et
de contes, et c'est merveille de voir avec quelle ingéniosité le
1. Orient tind Occident (i86i, pp. 541-354).
2. R. C. Temple, The Legends of the Panjdh. (Bombay, 1883), p.. 64. — Cette
version est meilleure que celle que M. Gaston Paris a donnée dans la Romania
(1885. p. l>c)). d'après M. C. Swynncrton.
XXXXII INTRODUCTION
vieil écrivain fait une parabole chrétienne de tel ou tel conte,
parfois assez risqué, venu de l'Inde. Faudra-t-il dire pour cela que
les contes sont des paraboles chrétiennes ?
Revenons au bon sens, et ne nous perdons pas dans des
systèmes où prévaut l'imagination. Le spectacle que nous donnent
les enfants terribles de cette école mythique est bien fait, du
reste, pour nous prémunir contre ces fantaisies. Combinant ce
qu'ils prétendent découvrir dans les contes dits « aryens » avec
le résultat de l'analyse plus ou moins exacte des Fédas, ces vieux
livres indiens, supposés gratuitement l'expression fidèle des
croyances primitives de la race indo-européenne, ils dressent
toute une liste de mythes , dans lesquels seraient invariablement
symboHsés la lutte de la lumière et des ténèbres , du soleil et du
nuage , et autres phénomènes météorologiques. A entendre
M. André Lefèvre, par exemple, il n'y a pas un conte qui ne soit
un « petit drame cosmique » , ayant pour « acteurs » « le soleil
et l'aurore, le nuage, la nuit, Thiver, l'ouragan ». Voulez-vous
l'interprétation du Petit Chaperon rouge ? La voici : « Ce chaperon
ou coiffure rouge, dit gravement M. Lefèvre dans son édition des
Contes de Perrault, c'est le carmin de l'aurore. Cette petite qui
porte un gâteau, c'est l'aurore, que les Grecs nommaient déjà la
messagère, angelieia. Ce gâteau et ce pot de beurre, ce sont peut-
être les pains sacrés {adorea liba) et le beurre clarifié du sacrifice.
La mère-grand', c'est la personnification des vieilles aurores, que
chaque jeune aurore va rejoindre. Le loup astucieux, à la plai-
santerie féroce, c'est, ou bien le soleil dévorant et amoureux, ou
bien le nuage et la nuit. » Dans son interprétation de Peau-d'AnCy
M. André Lefèvre trouve plus que jamais l'aurore et le soleil ;
l'aurore, une fois, c'est l'héroïne; le soleil, trois fois, c'est :
1° le roi, père de Peau-d'Ane; 2° le prince qui épouse celle-ci,
et enfin 3° l'âne aux écus d'or, dont elle revêt la peau. Tous les
contes de nourrices recueiUis jadis par Perrault sont soumis par
M. André Lefèvre à une semblable exégèse.
Mais M. André Lefèvre n'est qu'un satellite ; le soleil de l'école
mythico-météorologique, c'est un Italien, M. Angelo de
INTRODUCTION XXXXIII
Gubernatis, professeur de sanscrit à Florence. Toutes les beautés
du système brillent dans les volumes de Mythologie ^^oologique,
Mythologie des plantes, Mythologie védique, Mythologie comparée,
Histoire des contes populaires , que ce mythomane a écrits en
anglais, en français et aussi dans sa propre langue. Ce que nous
avons cité de M. André Lcfèvre indique assez bien les procédés
d'interprétation que M. de Gubernatis applique aux contes et
fables. Voici, par exemple, le « mythe » contenu dans la fable
de la Laitière et le Pot au lait : « Dans Donna Truhana (l'héroïne
d'une vieille fable espagnole correspondant à celle de La Fontaine)
et dans Perrette, qui rêvent, rient et sautent à la pensée que la
richesse va venir , et avec elle l'épouseur , nous devons voir l'au-
rore qui rit, danse et célèbre ses noces avec le soleil, brisant, —
comme on brise , en pareille occasion , la vieille vaisselle de la
maison, — le pot qu'elle porte sur sa tète, et dans lequel est
contenu le lait que l'aube matinale verse et répand sur la terre ^ »
Si , après les mythes solaires , on veut faire connaissance avec
les mythes lunaires, M. de Gubernatis est encore là pour nous
instruire. Chez plusieurs peuples, et notamment en France, on a
recueilli un conte plaisant où le héros sème une graine qui
pousse si fort, que la plante monte jusqu'au-dessus des nuages.
Il grimpe à la tige et arrive soit au ciel, soit dans un pays
inconnu où il a diverses aventures, plus ou moins facétieuses^.
M. de Gubernatis nous révèle qu'il y a là un mythe lunaire.
D'abord , remarquez bien ce héros qui « vole au ciel sur un
légume » . Et ce légume lui-même , remarquez que c'est « tantôt
une fève, tantôt un pois, tantôt un chou, tantôt un autre légume
du rite funèbre ». Ce légume « du rite funèbre », puisque rite
funèbre il y a, qu'est-ce mythiquement ? « Ce légume, dit
M. de Gubernatis, c'est toujours la lune. » Et il ajoute : « Le
héros qui, dans ces contes, monte au ciel, en tombe toujours (?);
or le soleil et la lune , après être montés au ciel, redescendent sur
1. Storia dcUe nmellive popolari (Milan, 1883), P- 83.
2. Voir notre n" 56, le Pois de Rome et les remarques de ce conte.
XXXXIV INTRODUCTION
la terre. » Donc la fève est la lune. « Je serais infini , dit M. de
Gubernatis, si je voulais faire l'histoire des vicissitudes du mythe
lunaire; qu'il me suffise de dire que le fromage que le renard
ravit , ou fait tomber du bec du corbeau , est la lune que Taurore
matinale fait tomber à la fin de la nuit ; que la lune , pois chiche
ou fève^ est le viatique des morts; que l'obole donnée par les
morts à Caron pour passer le Styx, est encore la lune, etc.,
etc. ^ » — Que de choses dans les contes populaires ! Il est vrai
que c'est toujours la même chose , le soleil et la lune, la pluie et
le beau temps, bref Talmanach de Mathieu Laensberg.
D'autres écrivains, qui se moquent très agréablement de
l'exégèse mythique, ne nous paraissent pas plus heureux dans
leurs interprétations. Nous avons dit plus haut (p. xiv) un mot
de cette école qui croit trouver dans les idées et les coutumes des
sauvages actuels la clef de l'origine de nos contes ; nous donne-
rons ici un échantillon de ses explications. Dans le conte de
Psyché et dans les autres contes analogues , ou du moins- dans le
passage de ces contes où il est interdit à l'héroïne de chercher à
connaître les traits de son mystérieux époux, M. Lang, le princi-
pal représentant de l'école , découvre le reflet de « vieilles cou-
tumes nuptiales », d'une « étiquette » de nous ne savons plus
quels sauvages, d'après laquelle « la mariée ne doit pas voir son
époux ». Le malheur est que cette explication est tout à fait
arbitraire et qu'elle perd complètement de vue un élément
important du conte : la forme animale, l'enveloppe de serpent,
par exemple , dont l'époux mystérieux est revêtu pendant le jour,
et qu'il ne dépouille que la nuit, quand aucun œil humain ne
peut le voir. De là cette défense faite à la jeune femme d'allumer
une lumière. L'idée est tout indienne, et l'on pourra s'en con-
vaincre en lisant les remarques de notre n° 63 , auxquelles nous
avons déjà renvoyé ci-dessus ^.
1 . Milologia Vedica, p. 96. — On trouvera encore d'autres spécimens des
fantaisies mythiques de M. de Gubernatis dans l'excellent petit livre du P. do
Gara, Errori mitologici del projessore Angeh de Gubermtis (PtHo , 1883).
2. Pages XXII et xxxii.
INTRODUCTION XXXXV
Il est temps de finir. Réduite à ses justes proportions, la ques-
tion des contes populaires et de leur origine ne perd rien de son
intérêt. L'étude des contes, — si elle ne s'appelle plus du nom
ambitieux de « mythographie » , si elle ne prétend plus chercher
dans Perrault ou dans les frères Grimm des révélations sur la
« mythologie ancienne » des peuples indo-européens, ni sur les
idées de l'humanité primitive , — n'en sera pas moins une science
auxiliaire de l'histoire, de l'histoire littéraire et aussi de l'histoire
générale. Est-il, en effet , rien de plus curieux, de plus imprévu ,
sous ce double rapport, que de voir tant de nations diverses rece-
voir de la même source les récits dont s'amuse l'imagination
populaire ? Et quelle instructive odyssée que celle de ces humbles
contes, qui, au milieu de tant de guerres et de bouleversements,
à travers tant de civilisations profondément différentes, parvien-
nent des bords du Gange ou de l'Indus à ceux de tel ruisseau de
Lorraine ou de Bretagne ! L'édifice du système mythique avec
ses apparences séduisantes a beau s'écrouler : qu'importe ? Par
delà ces nuages évanouis s'étend un vaste champ de recherches,
rempli des plus vivantes , des plus saisissantes réalités.
APPENDICE A'
LA « VIE DES SAINTS BARLAAM ET JOSAPHAT »
ET LA LÉGENDE DU BOUDDHA ^.
Au nombre des ouvrages les plus répandus et les plus goûtés au moyen âge
se trouvait un livre qui, après un long oubli, a, dans ces derniers temps,
attiré l'attention du monde savant , la Vie des saints Barlaam et Josaphat. C'est
l'histoire d'un jeune prince, fils d'un roi des Indes et nommé Josaphat. A sa
naissance, il avait été prédit qu'il abandonnerait l'idolâtrie pour se faire chrétien
et renoncerait à la couronne. Malgré les précautions ordonnées par le roi son
père, qui le fait élever loin du monde et cherche à écarter des yeux de l'enfant
la vue des misères de cette vie, diverses circonstances révèlent à Josaphat
l'existence de la maladie, de la vieillesse, de la mort, et l'ermite Barlaam , qui
s'introduit auprès de lui, n'a pas de peine à le convertir au christianisme,
Josaphat, de son côté, convertit son père , les sujets de son roj'aume et jusqu'au
magicien employé pour le séduire ; puis il dépose la couronne et se fait ermite.
Attribuée jadis à saint Jean Damascène (vm^ siècle), — on ne sait trop sur
quel fondement, dit le D"" Alzog 3, — cette histoire, dont l'original est écrit en
grec et a dû être rédigé en Palestine ou dans une région voisine , fut traduite
en arabe, à l'usage des chrétiens parlant cette langue , et il existe encore un
manuscrit, datant du xie siècle, de cette traduction faite probablement sur une
version syriaque , aujourd'hui disparue. La traduction arabe, à son tour, donna
naissance à une traduction copte et à une traduction arménienne. — Au
xiic siècle, la Vie de Barlaam et Josaphat avait déjà pénétré dans l'Europe occi-
dentale, par l'intermédiaire d'une traduction latine. Dans le courant du
xiiie siècle, cette traduction était insérée par Vincent de Beauvais (mort vers
1264) dans son Spéculum hisloriale, puis par Jacques de Voragine, archevêque
de Gènes (mort en 1298), dans sa Légende dorée, qui a été si longtemps popu-
1. Cet Appendice se rapporte ù k p. xix.
1. Cette étude a paru d'abord dans la Revue des Questions hisloriquej d'octobre i88o.
;. • On lui attribue encore (à saint Jean Damascène), nous ignorons sur quel ftmdenunl, deux ouvrages
hagiographiques :' La vie de saint Barlaam et de saint Jotaptiat et ta Passion de saint Arihtmins. »
( Palrologie , trad. de l'abbé P. Bclet , 1877 , p. 6J),)
XXXXVIII APPENDICE A
laire. Dans la première moitié du même siècle, le trouvère Gui de Cambrai
tirait de cette traduction latine la matière d'un poème français, et il fut com-
posé dans le même siècle deux autres poèmes français de Barlaam et Josapixit,
ainsi qu'une traduction en prose. A la même époque que Gui de Cambrai , un
poète allemand, Rodolphe d'Ems , traitait le même sujet, et, lui aussi, d'après
la traduction latine; deux autres Allemands mettaient également cette traduc-
tion en vers. Les bibliographes mentionnent encore une traduction provençale,
probablement du xive siècle, et plusieurs versions italiennes, dont l'une se
trouve dans un manuscrit daté de 1323. Par l'intermédiaire d'une traduction
allemande en prose, l'histoire de Barlaam et Josaphat arriva en Suède et en Islande.
La rédaction latine fut traduite en espagnol, puis en langue tchèque (vers la fin
du xvie siècle), plus tard en polonais. Ces quelques détails peuvent donner
une idée de la diffusion de cette légende au moyen âge « .
*
* *
Or, voici que , de nos jours , des hommes très compétents sont venus affir-
mer que la Vie des saints Barlaam et Josaphat n'est autre chose qu'un arrangement
d'un récit indien. C'est M. Laboulaye qui, le premier, dans le Journal des
Débats du 26 juillet 1859, attira l'attention sur l'étrange ressemblance que cette
histoire présente avec la légende du Bouddha , contenue dans le livre indien le
Lalitavistdra. En 1860, les deux récits étaient l'objet d'une comparaison
détaillée de la part d'un érudit allemand, M. Liebrecht 2. Dix ans plus tard,
M. Max Mûller est revenu sur ce même sujet dans une conférence publique 3.
Chose curieuse, et qui a été signalée par M. H. Yule dans VAcademy du
I" septembre 1883, l'identité existant, pour le fond, entre les deux légendes
avait été reconnue, il y a environ trois siècles, par un historien portugais,
Diogo de Couto.
Il suffira, pour que le lecteur se fasse une opinion par lui-même, de mettre
en regard les principaux traits des deux récits. L'indication des chapitres de
Barlaam et Josapixit est donnée d'après la Patrologie grecque de Migne. La
légende du Bouddha, extraite pour la plus grande partie du Lalitavistdra,
est citée d'après l'ouvrage de M. Barthélémy Saint-Hilaire, le Bouddha et sa reli-
gion (Paris, i86o), complété par la traduction que M. Foucaux a donnée
du Lalitaviftdra d'après une version thibétaine de ce livre 4.
I. Voir Barlaam und Josaphat. Fran^testsches Gcdichi des drei^ehnlen Jahrhunderls von Gui de Cambrai,
herausgcgeben von H. Zotenberg und P. Meyer ( Stuttgart , 1864), p. jio seq. — Barlaam und
Josaphat iw» RudolJ von Ems, herausgcgeben von Franz Pfeiffer ( Leipzig , 1843 ) , p. viii seq. — Bnl-
Itlitt de l'Académie desScicnces de Saint-Pétersbourg {cUsse historicophilologique ), t. IX (l8)l), n»» îo .
21, pp. joo, 309.
î. Die Quellen des Barlaam und Josaphat, dans la revue Jahrhuch fur romanische und englische Littratur,
t. II ( 1860) p. 314 seq., ou dans le volume de M. Liebrecht intitulé Zur Folhkunde (Heilbronn, 1879),
p. 441.
j. On Ihe Migration of Fables , dans la Contemporary Rrview de juillet 1870, ou dans le 4» volume des
Chips from a Germa» îVorluhop ( 1875).
4. Rgya tch'er roi pa , ou Diveloppement des jeux , contenant l'histoire du Bouddha Çikya Mouni.
traduit sur la version thibétaine du Bkah Hgyour. et revu sur l'original sanscrit (Lalitavistira) . par
Ph.'E. Foucaux (Paris, 1849),
APPENDICE A
XXXXIX
LÉGENDE DE
BARLAAM ET JOSAPHAT
Abenner, roi de l'Inde, est ennemi
et persécuteur des chrétiens. Il lui naît
un fils merveilleusement beau, qui
reçoit le nom de Joasaph ' . Un astro-
logue révèle au roi que l'enfant devien-
dra glorieux, mais dans un autre
royaume que le sien, dans un royaume
d'un ordre supérieur : il s'attachera un
jour à la religion persécutée par son
père.
Le roi, très affligé, fait bâtir pour
son fils un palais magnifique, dans
une ville écartée ; il entoure Joasaph
uniquement de beaux jeunes gens,
pleins de force et de santé , auxquels
il défend de parler jamais à l'enfant
des misères de cette vie , de la mort ,
de la vieillesse, de la maladie, de la
pauvreté ; ils devront ne l'entretenir
que d'objets agréables, afin qu'il ne
tourne jamais son esprit vers les choses
de l'avenir; naturellement il leur est
défendu de dire le moindre mot du
christianisme (chap, m).
Joasaph, devenu jeune homme ,
demande à son père, qui n'ose la lui
refuser, la permission de faire des
excursions hors du palais. Un jour,
sur son chemin, il aperçoit deux
hommes, l'un lépreux, l'autre aveugle.
Il demande aux personnes de sa suite
d'où vient à ces hommes leur aspect
repoussant. On lui répond que ce sont
lA des maladies qui frappent les
hommes quand leurs humeurs sont
corrompues. Le prince, continuant ses
questions , finit par apprendre que tout
liomme peut être atteint de maux
semblables. Alors il cesse d'interroger ;
LÉGENDE DE
SIDDHÂRTA (le Bouddha)
Çouddhodana, roi de Kapilavastou ,
petit royaume de l'Inde , est marié à
une femme d'une beauté ravissante,
qui lui donne un fils aussi beau qu'elle-
même : l'enfant est appelé Siddhârta.
A sa naissance , les Brahmanes prédi-
sent qu'il pourra bien renoncer à la
couronne pour se faire ascète. (Bar-
thélémy Saint-Hilaire, pp. 4-6.)
Le roi voit en songe son fils qui se
fait religieux errant. Pour l'empêcher
de concevoir ce dessein, il lui fait
bâtir trois palais, un pour le prin-
temps , un pour l'été et un autre pour
l'hiver. Et à chaque coin de ces palais
se trouvent des escaliers où sont pla-
cés cinq cents hommes, de manière
que le jeune homme ne puisse sortir
sans être aperçu. Le prince voulant un
jour aller à un jardin de plaisance , le
roi fait publier à son de cloche , dans
la ville, l'ordre d'écarter tout ce qui
pourrait attrister les regards du jeune
homme. (Barthélémy Sainl-Hilaire ,
pp. 6-12. — Foucaux , p, 180.)
Un jour, le jeune prince « se dirigeait
avec une suite nombreuse, par la porte
du midi, vers le jardin de plaisance,
quand il aperçut sur le chemin un
homme atteint de maladie, brûlé de la
fièvre, le corps tout amaigri et tout
souillé, sans compagnons, sans asile,
respirant avec une grande peine , tout
essoufflé et paraissant obsédé de la
frayeur du mal et des approches de la
mort. Après s'être adressé â son
cocher, et en avoir reçu la réponse
qu'il en attendait : « La santé, dit le
jeune prince, est donc comme le jeu
d'un rêve, et la crainte du mal a donc
I. Joasafh c-st la forme primitive, telle que la donne l'orignal grec.
APPENDICE A
mais il change de visage , et son cœur
est déchiré au souvenir de ce qu'il a vu.
Peu de temps après , Joasaph , étant
de nouveau sorti de son palais, ren-
contre un vieillard tout courbé, les
jambes vacillantes , le visage ridé ,les
cheveux tout blancs, la bouche dégar-
nie de dents, la voix balbutiante.
Effrayé à ce spectacle , le jeune prince
demande à ses serviteurs l'explication
de ce qu'il voit. « Cet homme , lui
répondent-ils, est très âgé , et , comme
sa force s'est peu à peu amoindrie , et
que ses membres se sont affaiblis, il.
est enfin arrivé au triste état dans
lequel tu le vois. — Et quelle fin
l'attend ? » demande le prince. — « Pas
d'autre que la mort, » répondent les
gens de de sa suite. — v Est-ce que ce
destin est réservé à tous les hommes, »
dit le prince, « ou quelques-uns seule-
ment y sont-ils exposés ? » Les servi-
teurs lui expliquent que la mort est
inévitable et que tôt ou tard elle fi-appe
tous les hommes. Alors Joasaph pousse
un profond soupir, et il dit : « S'il en
est ainsi , cette vie est bien amère et
pleine de chagrins et de douleurs.
Comment l'homme pourrait-il être
exempt de soucis, quand la mort n'est
pas seulement inévitable , mais qu'elle
peut, comme vous le dites, fondre
sur lui à chaque instant ! » A partir
de ce jour, le prince reste plongé
dans une profonde tristesse, et il se
dit : « Il viendra une heure où la
mort s'emparera de moi aussi ; et qui
alors se souviendra de moi ? Et, quand
je mourrai, serai-je englouti dans le
néant, ou bien y a-t-il une autre vie
et un autre monde? » (chap. v.)
cette forme insupportable ! Qjiel est
donc l'homme sage qui , après avoir
vu ce qu'elle est, pourra désormais
avoir l'idée de la joie et du plaisir ? »
Le prince détourna son char , et ren-
tra dans la ville , sans vouloir aller
plus loin. » ( Barthélémy Saint-Hilaire,
p. 13.)
« Un jour qu'avec une suite nom-
breuse il sortait par la porte orientale
pour se rendre au jardin de Loumbinî
auquel s'attachaient tous les souvenirs
de son enfance, il rencontra sur sa
route un homme vieux , cassé , décré-
pit ; ses veines et ses muscles étaient
saillants sur tout son corps ; ses dents
étaient branlantes ; il était couvert de
rides , chauve , articulant à peine des
sons rauques et désagréables ; il était
tout incliné sur son bâton ; tous ses
membres, toutes ses jointures trem-
blaient. « Quel est cet homme? »
dit avec intention le prince à son
cocher. « Il est de petite taille et sans
forces ; ses chairs et son sang sont
desséchés ; ses muscles sont collés à sa
peau, sa tête est blanchie, ses dents
sont branlantes ; appuyé sur son bâton,
il marche avec peine, trébuchant à
chaque pas. Est-ce la condition parti-
culière de sa famille ? ou bien est-ce
la loi de toutes les créatures du
monde ? — Seigneur , » répondit le
cocher, « cet homme est accablé par
la vieillesse ; tous ses sens sont affai-
blis , la souffrance a détruit sa force ,
et il est dédaigné par ses proches ; il
est sans appui : inhabile aux affaires ,
on l'abandonne comme le bois mort
dans la forêt. Mais ce n'est pas la
condition paniculière de sa famille.
En toute créature la jeunesse est
vaincue par la vieillesse ; votre père,
votre mère, la foule de vos parents et
de vos alliés finiront par la vieillesse
aussi ; il n'y a pas d'autre issue pour
les créatures. — Ainsi donc, » reprit le
APPENDICE A
Ll
(On remarquera que les deux ren-
contres du Bouddha avec le vieillard et
avec le mort correspondent , pour les
réflexions qu'elles suggèrent au prince,
à la rencontre de Joasaph avec le seul
vieillard.)
L'ermite Barlaam parvient à péné-
trer sous un déguisement auprès de
Joasaph, lui expose dans une suite d'en-
tretiens toute la doctrine chrétienne
et le convertit. Après le départ de
Barlaam, Joasaph cherche à mener,
autant qu'il le peut, dans son palais,
la vie d'un ascète (chapitres vi-xxi).
prince, « la créature ignorante et faible,
au jugement mauvais, est fière de la
jeunesse qui l'enivre, et elle ne voit
pas la vieillesse qui l'attend. Pour moi,
je m'en vais. Cocher, détourne promp-
tement mon char. Moi qui suis aussi la
demeure future de la vieillesse, qu'ai-
je à faire avec le plaisir et la joie ? »
Et le jeune prince, détournant son
char, rentra dans la ville sans aller à
Loumbinî. » (p. 12 seq. )
« Une autre fois encore , il se ren-
dait par la porte de l'ouest au jardin
de plaisance , quand sur la route il vit
un homme mort placé dans une bière
et recouvert d'une toile. La foule de
ses parents tout en pleurs l'entourait ,
se lamentant avec de longs gémisse-
ments , s'arrachant les cheveux , se
couvrant la tête de poussière , et se
frappant la poitrine en poussant de
grands cris. Le prince, prenant encore
le cocher à témoin de ce douloureux
spectacle, s'écria : « Ah! malheur à
la jeunesse que la vieillesse doit
détruire ; ah ! malheur à la santé que
détruisent tant de maladies ! Ah ! mal-
heur à la vie où l'homme reste si peu
de jours ! S'il n'j' avait ni vieillesse ,
ni maladie , ni mort ! Si la vieillesse ,
la maladie, la mort, étaient pour tou-
jours enchaînées! » (p. 13.)
« Une dernière rencontre vint le
décider et terminer toutes ses hésita-
tions. Il sortait par la porte du nord
pour se rendre au jardin de plaisance,
quand il vit un hhikslmi (religieux
mendiant), qui paraissait, dans tout
son extérieur , calme , discipliné ,
retenu , voué aux pratiques d'un
Wahmatchari (nom donné au jeune
brahmane, tout le temps qu'il étudie
les Védas ) , tenant les yeux baissés ,
ne fixant pas ses regards plus loin que
la longueur d'un joug, ayant une
tenue accomplie , portant avec dignité
le vêtement du religieux et le vasç
LU
APPENDICE A
Le roi emploie tous les moyens
pour détourner Joasaph de la foi que
celui-ci vient d'embrasser et pour
le ramener à l'idolâtrie ; mais tous
ses efforts sont inutiles (chapitres
XXII-XXXIIl).
Après la mort du roi, que son fils a
converti, Joasaph fait connaître à ses
sujets sa résolution de renoncer au
trône et de se consacrer tout entier à
Dieu '. Le peuple et les magistrats
protestent à grands cris qu'ils ne le
laisseront point partir. Joasaph feint
de céder à leurs instances ; puis il
appelle un des principaux dignitaires ,
nommé Barachias , et lui dit que son
intention est de lui transférer la cou-
ronne. Barachias le supplie de ne pas
le charger de ce fardeau. Alors Joasaph
cesse de le presser ; mais , pendant la
nuit , il écrit une lettre adressée à son
peuple et dans laquelle il lui ordonne
de prendre Barachias pour roi , et il
s'échappe du palais.
Le lendemain, ses sujets se mettent
aux aumônes. « Q;iel est cet homme? »
demanda le prince. — « Seigneur, »
répondit le cocher, « cet homme est
un de ceux qu'on nomme bhikshous ; il
a renoncé à toutes les joies du désir
et il mène une vie très austère ; il
s'efforce de se dompter lui-même et
s'est fait religieux. Sans passions,
sans envie , il s'en va cherchant des
aumônes. — Cela est bon et bien dit , »
reprit Siddhârta. « L'entrée en reli-
gion a toujours été louée par les sages ;
elle sera mon recours et le recours des
autres créatures ; elle deviendra pour
nous un fruit de vie, de bonheur et
d'immortalité. » Puis le jeune prince,
ayant détourné son char , rentra dans
la ville sans voir Loumbinî ; sa résolu-
tion était prise. » (p. 1 5).
Le prince informe son père de
cette résolution ; le roi cherche à l'en
détourner , mais il finit par com-
prendre qu'il n'y a point à combattre
un dessein si bien arrêté (pp. 15-17).
Le roi ayant convoqué les Çâkyas
(la tribu à laquelle il appartenait)
pour leur annoncer cette triste nou-
velle, on décide de s'opposer par la
force à la fuite du prince. Toutes les
issues du palais et de la ville sont gar-
dées ; mais , une nuit , quand tous les
gardes , fatigués par de longues veilles,
sont endormis, le prince ordonne à
son cocher Tchandaka de lui seller un
cheval. En vain ce fidèle serviteur le
supplie-t-il de ne point sacrifier sa
belle jeunesse pour aller mener la vie
misérable d'un mendiant. Le prince
monte à cheval et s'échappe de la ville
sans que personne l'ait aperçu (p. 17
seq.).
Le roi envole des gens à la pour-
I. Du vivant de son père , Joasaph avait consenti à gouverner la moitié Ju royaume , et il en avait
converti les habiunts. — De même , le Bouddha amène son père et les sujets de celui-ci i embrasser U
nouvelle religion qu'il prêche ( Barthélémy Saint-Hilaire , p. 43 ).
APPENDICE A Lin
Si , j"(3rsuite et le ramènent dans la suite de son fils ; mais ceux-ci ren-
géc ; mais voyant que sa résolution contrent le fidèle Tchandaka, qui leur
St inébranlable , ils se résignent à sa démontre que leur démarche est inu-
retraite(chap. xxxvi). tile, et ils reviennent sans avoir rien
fait (p. 20).
Suit le récit des austérités de Joasaph Avant d'arriver à la « connaissance
et des combats qu'il doit soutenir suprême » , le Bouddha est assailli,
contre le démon dans le désert. Il sort dans la forêt où il se livre à d'ef-
victorieux de cette épreuve , comme froyables austérités , par Mâra , dieu
déjà, du vivant de son père, il avait de l'amour, du péché et de la mort,
triomphé du magicien Theudas , qui autrement appelé le démon Pâpiyân
avait cherché à le séduire par les ( « le très vicieux » ) , qui s'efforce
attraits de la volupté (chap. xxxvii. vainement de le séduire en envoyant
Cf. chap. xxx). vers lui ses filles, les Apsaras. Le
démon a beau tenter un dernier
assaut ; son armée se disperse , et il
s'écrie : Mon empire est passé (p. 64).
Il est inutile d'insister sur la ressemblance des deux récits ou plutôt sur l'iden-
tité qu'ils présentent pour le fond. Les seules modifications un peu notables sont
celles qu'a rendues nécessaires la transformation d'une légende bouddhique en
une légende chrétienne. Ainsi, le personnage de Barlaani , qui remplace le
hhikshou du récit indien , a pris un développement considérable : cela est natu-
rel, comme le fait très justement observer M. Liebrecht. Le Bouddha pouvait
bien, par ses seules réflexions, arriver à reconnaître le néant de la religion
dans laquelle il était né et la nécessité d'en fonder une autre; mais, si Joasaph
pouvait l'imiter dans la première partie, toute négative, de sa formation
religieuse, il lui fallait, pour devenir chrétien, un enseignement extérieur. De
1;\ le rôle important de Barlaam.
Dira-t-on que l'origine bouddhique de la légende de Barlaam et Joasaph n'est
pas suffisamment prouvée par ces rapprochements, et que la légende du
Bouddha a fort bien pu être calquée sur l'histoire de Joasaph ? Un ou deux faits
suffisent pour réfuter cette objection. Le Lalitavistdra , d'où sont tirés les prin-
cipaux passages de la légende bouddhique , était rédigé dès avant Van 76 de notre
ère '. De plus, le souvenir des rencontres attribuées par la légende au Bouddha
avec le malade , le vieillard , etc. , a été consacré , dès la fin du quatrième
siècle avant notre ère, par Açoka, roi de Magadha. Ce roi , dont le règne com-
mença vers l'an 325 avant Jésus-Christ, fit élever, aux endroits où la tradition
disait que ces rencontres avaient eu lieu, des stoùpas et des vihdras (monuments
commémoratifs). Ces monuments existaient encore au commencement du
cinquième siècle de notre ère, quand le voyageur chinois Fa-Hian visita l'Inde;
un autre voyageur chinois, Hiouen-Thsang, les vit également deux siècles plus
tard 2.
1. Suivant les Chinois, la première traduction du Lalilavislàra dans leur langue a ilé faite vers l'an
76 après Jésus-Christ (Foucaux,o/). cf/., p. XVI ).
î. Barthélémy Saint-Hilaire, p. 15 ; Max Millier, Chips froi» a German Worhhop, t. IV, p. t8o.
CosauiN , Contts. (*
LÏV APPENDICE A
Mais il y a plus encore : le nom même du héros de la légende que'uoP"^^" "
dions démontre l'origine bouddhique de cette légende, Le nom de Joa^^^' **
'Iwotaay, en effet, est identique à celui de Yoûasaf, qui, chez les Arabes, design. ^^^
le fondateur du bouddhisme, le Bouddha i.
Enfin, — s'il fallait un argument de plus à une démonstration qui, ce
semble, n'en a pas besoin, — nous pouvons faire remarquer que plusieurs des
paraboles mises dans la bouche de personnages de la légende chrétienne por-
tent des traces d'une origine bouddhique, ou tout au moins se retrouvent dans
des écrits bouddhiques 2.
Il nous reste à rechercher comment la légende du Bouddha a pu arriver dans
l'Asie occidentale, où a dû être rédigé le texte grec de Barlaam cl Josapbal. Ici
nous ne pouvons faire que des conjectures.
Il est très vraisemblable que l'original indien aura suivi à peu près la même
route que le Panichatanlra , cet autre livre de l'Inde dont nous avons raconté
plus haut (pp. xviii-xix) les pérégrinations à travers l'Asie et l'Europe î. Tra-
duit dans la langue de la cour des Sassanides, le pehlvi, il sera parvenu, par l'in-
termédiaire d'une version ou imitation soit syriaque, soit arabe, entre les mains
de l'écrivain grec qui aura paraphrasé cette version et l'aura munie des longues
expositions dogmatiques et polémiques que présente aujourd'hui l'ouvrage.
1. Voici, sur ce nom de Yoûasaf, ce que dit feu M. Rcinand dans son Mémoire gc'ographiqut, historique
et scientifique sur l'Inde antérieurement au milieu du XI' siècle de l'ère chrétienne, d'après les écri^wns arahs ,
persans et chinois ( t. XVIII des Mémoires de l'Académie des Inscriptions, p. 90 ) , qui a été lu k l'Académie
des Inscriptions, le 28 mars 1845 : « Massoudi (auteur arabe) rapporte qu'un des cultes les plus anciens
de l'Asie était celui des Sabéens. Suivant lui, il naquit jadis dans l'Inde, au temps où la Perse était sous
les lois, soit de Tbamouras, soit de Djemschid, un personnage appelé Youdasf, qui franchit l'Indus et
pénétra dans le Sedjestan et le Zabulistan, puis dans le Kerman et le Farès. Youdasf se disait envoyé de
Dieu, et chargé de servir de médiateur entre le créateur et la créature. C'est lui, ajoute Massoudi,
qui établit la religion des Sabéens ; or, par la religion des Sabéens, Massoudi parait entendre le boud-
dhisme. En effet, il dit que Youdasf prêcha le renoncement à ce monde et l'amour des mondes supé-
rieurs, vu que les âmes procèdent des mondes supérieurs, et que c'est là qu'elles retournent D'ailleurs...
Vtatear du Ketab-al-Fihrist (^naire écrivain arabe), qui emploie la forme Yoûasaf, dit positivement
qu'il s'agit du Bouddha considéré , soit comme le représentant de la divinité , soit comme son apôtre. Il
est évident que Koiiias/ et yoiiaia/ sont une altérJtion de la dénomination sanscrite bodhisativa , qui ,
chez les Bouddhistes, désigne les différents Bouddha. »
Quelques explications sur la transformation de hodhisattva en Yoûasaf ne seront pas inutiles. La forme
Boûdâsp, Boûdàshp, qui se trouve chez les auteurs arabes et persans (A. Webcr, Indische Streifen, t. III,
p. ;7, note), se rapproche déjà davantage de Bodhisattva , dont la transcription exacte aurait dQ être
Boûdsatf {hodh [i] sattv [a]). Mais comment , de cette forme, est-on arrivé i Yoûasaf? Par une altéra-
tion due au système d'écriture employé par les Arabes et les Persans. Dans l'écriture arabe , le même
signe , selon qu'il est accompagné ou non de points diversement disposés , représente diverses lettres ,
entre autres B et Y. Dans le cas présent, les points étant omis, on a eu la forme Yoûdsatf, dont
le» auteurs ne présentent pas d'exemple , mais que suppose le mot Yoûdsasp, qui a été trouvé
(A. Weber, loc. cit.); puis est venu Youdasf et enfin Yoûasaf.
M. Théodore Benfey a fait remarquer qu'un autre nom qui figure dans Barlaam et Josaphal se retrouve
dans les légendes bouddhiques. Le nom du magicien Theudas, qui cherche à séduire Joasaph, est, en
effet, philologiquement identique à celui de Devadatta, l'un des principaux adversaires du Bouddha
(Jhevdat= Dev [a\ datt [a]).
2. Voir M. Benfey {Pantschatantra, I, p. 80 seq., II, p. 528, et I, p. 407) et M. Liebrecht, op. cil.
3. On a la certitude qu'outre le Punlschatantra , rapporté par lui de l'Inde, Barzôi , médecin de
Chosroès le Grand, traduisit aussi divers ouvrages indiens ( Benfey, Pantschalantra, I, p. 84). Parmi ces
ouvrages se trouvait-il la légende du Bouddha? Naturellement il est impossible de l'affirmer; mais la
chose n'est nullement impossible, le bouddhisme étant encore florissant dans l'Inde à l'époque où B.trzôi
visita ce pays.
APPENDICE A LV
Si, comme M. H. Zotenberg a cherché dernièrement à le démontrer par d'in-
génieux arguments ', le texte grec est l'œuvre d'un moine grec du couvent de
Saint-Saba, près Jérusalem , et a été écrit avant l'année 634, c'eSt-à-dire avant
l'apparition des musulmans dans ces contrées , l'hypothèse d'une version arabe
de la légende du Bouddha semble inadmissible, et il faut recourir à l'hypo-
thèse d'une version syriaque, déjà peut-être christianisée. Mais ici s'élève une
grave objection. Le nom àajôasaph correspond exactement au mot Yoûasaf par
lequel le Bouddha est désigné dans des ouvrages écrits en arabe , et ce mot est
nous l'avons vu, le dernier terme d'une série de transformations dans lesquelles
des altérations graphiques, propres au système d'écriture arabe, jçuent un rôle
considérable. Ces erreurs auraient-elles pu se produire également en syriaque ?
On pourrait admettre, à la rigueur , que la lettre I ait été substituée par erreur
à la lettre B , qui graphiquement en est assez voisine : on aurait eu ainsi , en
syriaque, le prototype du Jôasaph grec; mais, nous l'avouons, supposer qu'en
partant du mot sanscrit Bodhisattva, les mêmes transformations, les mêmes
erreurs graphiques auraient concouru , en syriaque comme en arabe , à donner
finalement la forme Jôasaph, c'est, ce nous semble, une impossibilité.
Nous laissons aux orientalistes à résoudre cette difficulté. Qyant à l'objet
spécial de notre travail , il est assez peu important que le livre de Barlaam et
Josaphat ait été composé au vue siècle plutôt qu'au viii^.
Nous permettra-t-on d'efHeurer ici une question que nous avons traitée
ailleurs ^ avec plus de détails ?
En 1583, l'autorité du rédacteur prétendu du livre qui nous occupe,
saint Jean Damascène, fit entrer dans le Martyrologe Ronuiin les noms des
« saints Barlaam et Josaphat ». A la fin de la liste des saints dont il est fait
commémoration le 27 novembre, on lit, en efîet , ce qui suit : « Chez les
Indiens limitroplies de la Perse , les saints Barlaam et Josaphat , dont les actes
extraordinaires ont été écrits par saint Jean Damascène 3. » En faut-il conclure
que, comme l'a prétendu un indianiste, M. Rhys Davids, « le Bouddha, sous
le nom de saint Josaphat , est actuellement reconnu officiellement , honoré et
révéré dans toute la catholicité comme un saint chrétien ?» Il y a là, aux yeux
de tout homme impartial, une complète inexactitude, et un écrivain anglais bien
connu, M. Ralston, a eu la loyauté de le déclarer publiquement, dans une confé-
rence faite par lui à la London Institution, le 23 décembre 1880, et, l'année sui-
vante , dans la revue de VAcademy ( 22 janvier 1881 ). Après avoir renvoyé à notre
travail de la Revue des Questions historiques, il ajoute : « M. Emmanuel Cosquin
montre clairement que le Martyrologe Romain, q.ui a été rédigé en 1583 par
ordre de Grégoire XIII, n'a jamais eu le poids d'une autorité infaillible, et que
l'existence dans ses colonnes d'un nom précédé de l'épithète saint, sanctns, est
1. Notice sur le livre de Barlaam et Joasaph (Paris, 1886), extraite des Notices et Extraits lUs
manuscrits Je la Bibliothèque Nationale, t. XXVIII. — Voir aussi le Journal Asiatique (mai-juin 1885 ),
et le compte rendu de M. Gaston Paris dans la Rn'ue critique (11" du 7 juin 1886).
2. Dans l'article de la Revue des Questions historiques, indiqui ci-dessus.
j. « Apud Indos Persis fiiiitimos, sanctorum Barlaam et Josiipînt (commemoratio ) , quorum actus
mirandos smctus Joannes Damasccnus conscripsit. »
LVI APPENDICE A
une chose toute différente de la « canonisation ». Benoît XIV affirme expressé-
ment, dans son livre sur la Canonisation des saints , que « le Saint-Siège n'enseigne
point que tout ce qui a été inséré dans le Martyrologe Romain est vrai d'une
vérité certaine et inébranlable », et il ajoute qu'autre chose est la « sentence de
canonisation » , autre chose 1' « insertion d'un nom dans le Martyrologe
Romain » ; à l'appui de cette doctrine, il mentionne le fait que plusieurs erreurs
ont été découvertes et corrigées dans cet ouvrage. »
Et maintenant, que faut-il penser de cette transformation d'un récit boud-
dhique en une légende chrétienne? Est-il permis d'en tirer la conclusion
que le bouddhisme aurait de considérables analogies avec le christianisme?
Ce serait-là, — nous l'avons montré ailleurs ', — raisonner d'une façon fort
peu scientifique. Prenez, par exemple, l'ascète bouddhiste et le moine chrétien.
Sans doute, dit M. Laboulaye 2, la ressemblance extérieure est grande entre les
ascètes bouddhistes et les premiers moines de l'Egypte ; « il faut reconnaître
néanmoins qu'elle ne dépasse point la surface ; au fond , il n'y a rien de com-
mun entre l'ermite qui soupire après la vie éternelle en Jésus-Christ et le boud-
dhiste qui n'a d'autre espoir qu'un vague anéantissement. » Au fond , —
et nous terminerons cette digression par ces paroles de M. Barthélémy Saint-
Hilaire, le biographe du Bouddha 3, — « le bouddhisme n'a rien de commun
avec le christianisme, qui est autant au-dessus de lui que les sociétés euro-
péennes sont au-dessus des sociétés asiatiques. »
r. Dans notre article de la Revue des Questiom historiques ef dans le Français du i" septembre 1885.
2. Journal des Débals, du 26 juillet 1859.
3. Trois lettres de M. Barthélémy Saint-Hilaire, adressées à M. F abbé Deschamps, vicaire général de Châlons
(Paris, 1880), p. 2.
APPENDICE B"
LE CONTE ÉGYPTIEN DES DEUX FRÈRES \
Tous ceux qui se sont occupés de l'Egypte antique et de sa littérature ont lu
ce vieux conte des Deux Frères^ dont un manuscrit sur papyrus écrit au
xive siècle avant notre ère, pour un prince royal, fils de Menephtah, le
Pharaon de l'Exode, a été retrouvé dans un tombeau, comme tant de docu-
ments de tout genre 3.
Traduit d'abord, en 1852, par M. de Rouge, il l'a été ensuite, d'une manière
plus complète, par divers égyptologues, et notamment par M. Maspero 4. On
peut le résumer ainsi :
Il y avait une fois deux frères, dont l'aîné s'appelait Anoupou et le plus
jeune Bitiou. Anoupou avait une maison et une femme, et son frère demeu-
rait avec lui ; ce dernier était un très bon laboureur. Un jour qu'ils étaient tous
les deux ensemble aux champs, Anoupou envoya son jeune frère à'ia maison
pour chercher des semences.
Bitiou part donc, et, arrivé à la maison, il y trouve la femme de son frère
occupée à se parer et qui l'accueille par une proposition semblable à celle que la
femme de Putiphar fit à Joseph. Bitiou repousse avec indignation cette propo-
sition et retourne aux champs rejoindre son frère.
Cependant la femme d'Anoupou est effrayée des paroles qu'elle a dites, et elle
s'avise d'une ruse. Qiiand son mari rentre à la maison , il la trouve étendue par
terre , tout en désordre , et elle lui dit que son jeune frère a voulu lui faire vio-
lence. Anoupou, furieux, veut tuer Bitiou, mais celui-ci s'enfuit; il est au
moment d'être atteint , quand le dieu Râ ( le soleil ) , à sa prière , jette entre
eux deux une grande eau remplie de crocodiles. D'une rive à l'autre les deux
1. Cet .ippendicc se rapporte à la p. XXXIII.
2. Publié d'abord en octobre 1S77 , dans l.i Revue des Questions historiques , notre travail a ité longue-
ment cité par M. Maspero, dans ses Contes populaires de l'Egypte ancienne (^Paris, 1882).
3. Le manuscrit, dit M. Maspero (^op. cit., p. 4), a été écrit par le scribe Ennin , qui vécut
sous Ramscs II, sous Mincplitah et sous Scti II. Il porte, en deux places, le nom de son propriétaire
antique, le prince Seti Minephtah, qui régna plus tard sous le nom de Setill.
4. Rei-ue des cours tillt'raircs, t. VU, p. 780 seq. (1871). — Contes populaires de'FEgypl* ancienne
(pp. S -28).
LVIII APPENDICE B
frères se parlent : Bitiou se justifie. Il prévient ensuite Anoupou qu'il va se
retirer dans le Val de l'Acacia; il déposera son cœur sur la fleur de cet
arbre, auquel sa vie sera désormais indissolublement attachée. Si l'on coupe
l'acacia , la vie de Bitiou sera tranchée en même temps ; alors son frère devra
chercher son cœur, et, quand il l'aura trouvé, le mettre dans un vase plein
d'eau fraîche, et Bitiou ressuscitera. Ce qui devra montrer à Anoupou qu'il est
arrivé malheur à son frère , c'est s'il voit tout à coup la bière bouillonner dans
sa cruche.
Anoupou , désespéré , retourne dans sa maison et tue la femme impudique
qui l'a séparé de son frère. Pendant ce temps , Bitiou se rend au Val de l'Aca-
cia et dépose, comme il l'avait dit, son cœur sur la fleur de l'acacia, auprès
duquel il fixe sa demeure. Les dieux ne veulent pas le laisser seul ainsi. Ils lui
façonnent une femme, la plus belle de la terre entière ; Bitiou en devient folle-
ment amoureux, et lui révèle le secret de son existence liée à celle de l'acacia.
Cependant le fleuve (le Nil) s'éprend de la femme de Bitiou , de la créature
formée par le dieu Khnoum. Un jour qu'elle est à se promener sous l'acacia ,
son mari étant à la chasse, elle aperçoit le fleuve qui monte derrière elle. Elle
s'enfuit et rentre dans la maison. Le fleuve dit à l'acacia qu'il veut s'emparer
d'elle ; mais l'acacia lui livre seulement une boucle de cheveux de la belle. Le
fleuve emporte cette boucle en Egypte et la dépose dans l'endroit où se tenaient
les blanchisseurs du Pharaon. L'odeur de la boucle commence à se répandre
dans les vêtements du Pharaon, et l'on ne sait comment expliquer la chose.
Enfin le chef des blanchisseurs aperçoit la boucle de cheveux qui flotte sur
l'eau. Il envoie quel qu'un la retirer, et, trouvant qu'elle sent merveilleusement
bon, il la porte au Pharaon. On fait aussitôt venir les magiciens du Pharaon.
Ceux-ci lui disent que la boucle appartient à une fille des dieux : sur leur con-
seil, il envoie un grand nombre d'émissaires dans toutes les directions pour
chercher cette femme, et notamment vers le Val de l'Acacia. Bitiou les tue
tous, à l'exception d'un seul, qu'il laisse en vie pour rapporter la nouvelle. Alors
le Pharaon envoie toute une armée qui lui ramène la fille des dieux. Il élève
celle-ci au rang de « Grande Favorite » , et elle lui révèle le secret de la vie de
son mari. On coupe la fleur sur laquelle était le cœur de Bitiou , et Bitiou
meurt.
Le lendemain, comme Anoupou, le frère aîné de Bitiou, rentrait dans sa
maison , on lui apporte une cruche de bière, qui se met à écumer : on lui
en apporte une de vin , qui se trouble aussitôt. Il part pour le Val de l'Acacia
et trouve son frère étendu mort. Il se met immédiatement en quête, et, pen-
dant trois ans, cherche inutilement le cœur de Bitiou. Enfin, au commen-
cement de la quatrième année, l'âme de Bitiou éprouve le désir de revenir en
Egypte. Anoupou découvre le cœur de son frère sous l'acacia. Il le met dans
un vase rempli d'eau fraîche, et, au bout de quelques heures, Bitiou ressuscite.
Les deux frères se mettent en route pour punir l'infidèle. Bitiou prend
la forme d'un taureau sacré et se fait conduire par Anoupou à la cour du
Pharaon, qui est rempli de joie en le voyant et fait célébrer de grandes fêtes.
Un jour, le taureau se trouve auprès de la favorite et lui dit : « Vois, je suis
encore vivant; je suis Bitiou. Tu as su faire abattre par le Pharaon l'acacia sous
lequel était ma demeure , afin que je ne pusse plus vivre , et vois , je vis pour-
APPENDICE B LIX
tant; je suis taureau. » La favorite est très effrayée, mais elle se remet bientôt
et elle demande au Pharaon, comme une faveur, de lui donner à manger le foie
du taureau. Le Pharaon y consent, non sans chagrin, et l'on met à mort
l'animal, après avoir célébré en son honneur une grande fête d'offrande ; mais,
au moment où on lui coupe la gorge, il secoue son cou et lance par terre deux
gouttes de sang qui vont tomber, l'une d'un côté de la grande porte du
Pharaon, l'autre de l'autre côté, et il s'élève là deux grands et magnifiques
perséas.
Le Pharaon sort avec la favorite pour contempler le nouveau prodige, et l'un
des arbres, prenant la parole, révèle à la favorite qu'il est Bitiou, encore une
fois transformé. Elle demande alors au Pharaon qu'on abatte les perséas et
qu'on en fasse de bonnes planches. Le Pharaon y consent, et elle sort pour
assister à l'exécution de ses ordres. Or, pendant qu'on coupait les arbres. « un
copeau, ayant sauté, entra dans la bouche de la favorite. Elle l'avala et
conçut... Beaucoup de jours après, elle mit au monde un enfant mâle. »
Devenu grand , l'enfant , qui n'est autre que Bitiou revenu à une nouvelle
existence, succède au Pharaon sur le trône d'Egypte, et son premier soin est de
châtier la femme dont il a eu tant à se plaindre dans sa première vie.
Tel est le « roman d(is Deux Frères ». Ce curieux conte a été étudié au point
vue de la mythologie; M. François Lenormant lui a consacré un chapitre de
sonlivrQ Les Premières Civilisations (t. I, p. 397 seq.). Il y voit « la transformation
en un conte populaire du mythe, fondamental dans les religions de l'Asie occi-
dentale , du jeune dieu solaire mourant et revenant tour à tour à la vie, mythe
dont nous avons la version syro-phénicienne dans la fable d'Adonis, la version
phrygienne dans celle d'Atys, et enfin la version hellénisée, à une époque
encore impossible à déterminer, dans la légende de Zagreus. » Ce serait
« un exemple de plus de cet influx des traditions asiatiques en Egypte, à l'époque
de la dix-huitième et de la dix-neuvième dynastie , non plus de leur introduc-
tion dans la religion à l'état de mythe sacré, mais, ce qui est nouveau, de leur
importation sous la forme de conte populaire. » Mais nous n'avons pas l'inten-
tion de suivre M. Lenormant sur ce terrain ; c'est à un tout autre point de vue
que nous voudrions examiner le roman des Deux Frères.
*
* *
Nous avons affaire ici , comme M. Lenormant le dit fort bien , à un véritable
conte populaire. Or, si Ton rapproche des contes populaires actuels d'Europe et
d'Asie les divers éléments qui composent le récit égyptien, on constatera, non
sans surprise , que le roman des Deux Frères présente avec plusieurs de ces
contes des ressemblances frappantes et beaucoup trop précises pour provenir du
hasard.
Qu'on en juge.
Prenons d'abord le passage final où sont racontées les diverses transforma-
tions de Bitiou , et rapprochons-le d'un conte populaire allemand recueilli dans
la Hesse (Wolf, p. 394). Dans ce conte, un berger, devemi général des
armées d'un roi, se laisse dérober par une rusée princesse, fille d'un roi
LX APPENDICE B
ennemi , une épée qui le rendait invincible. Il est vaincu , tué , et son corps ,
haché en morceaux , est envoyé dans une boîte au roi son maître. Des enchan-
teurs lui rendent la vie et lui donnent le pouvoir de se transformer en ce qu'il
voudra. Il se change en un beau cheval et se fait vendre au roi ennemi. Quand
la princesse voit le cheval, elle dit qu'il faut lui couper la tête. La cuisinière, qui
a entendu, va caresser le cheval en le plaignant du sort qui l'attend. Le cheval
lui dit : « Qiaand on me coupera la tête , il sautera trois gouttes de mon sang
sur ton tablier : enterre-les pour l'amour de moi à telle place. « La cuisinière
fait ce que le cheval a demandé , et, le lendemain, à la place où les gouttes de
sang ont été enterrées, il s'élève un superbe cerisier. La princesse prie son père
de faire abattre le cerisier, La cuisinière va plaindre l'arbre , qui lui dit :
« Qjiand on m'abattra, ramasse pour l'amour de moi trois copeaux et jette-les
dans l'étang de la princesse. » Le lendemain matin , trois canards d'or nagent
dans l'étang. La princesse prend son arc et ses flèches et tue deux des canards ;
elle se contente de s'emparer du troisième, qu'elle enferme dans sa chambre. La
nuit venue , le canard reprend l'épée magique et s'envole.
On le voit , la ressemblance est surprenante. Dans les deux récits , allemand
et égyptien, le héros, qui est mort, puis ressuscité, prend la forme d'un bel ani-
mal, taureau ou cheval, et se fait conduire à la cour d'un roi où se trouve une
femme qui a été la cause de sa mort. Dans les deux récits, cette femme obtient
du roi que l'on tue l'animal, et, au moment où on l'égorgé, il saute des
gouttes de sang qui donnent naissance à un arbre. Enfm, en Allemagne comme
dans l'antique Egypte, la vie du héros se réfugie dans des copeaux de l'arbre
que la princesse a fait abattre.
Un conte hongrois, recueilli par le comte J. Mailath, a une grande analogie
avec le conte allemand ». Le héros, Laczi, a été tué et coupé en raille mor-
ceaux par un dragon. Le roi des serpents, à la fille duquel il a rendu service, le
ressuscite au moyen de certaines plantes. Laczi se change en cheval et va dans
la cour du dragon. La femme du dragon , bien qu'elle ne reconnaisse pas Laczi
sous sa nouvelle forme , se doute qu'il y a là quelque enchantement , et elle dit
au dragon qu'elle mourra si elle ne mange le foie du cheval (on se rappelle le
« foie du taureau » dans le conte égyptien). On prend le cheval pour le tuer.
La sœur de Laczi , prisonnière du dragon , vient à passer et plaint le sort
du cheval. Celui-ci lui dit tout bas de prendre la terre sur laquelle tomberont
les deux premières gouttes de son sang et de la jeter dans le jardin du dragon.
A cette place, il pousse un arbre à pommes d'or. La femme du dragon dit alors
qu'elle mourra si on ne lui fait cuire son repas avec le bois de l'arbre. La sœur
de Laczy ayant encore exprimé sa compassion pour l'arbre , celui-ci lui dit de
prendre les deux premiers copeaux qui tomberont et de les jeter dans l'étang du
dragon. Le lendemain , un beau poisson d'or nage dans l'étang. La femme du
dragon veut avoir le poisson. Le dragon se jette à l'eau pour le prendre ; mais,
comme il a ôté une certaine chemise qui le rendait invulnérable, le poisson
saute sur le rivage, redevient Laczi , qui revêt la chemise , s'empare d'une épée
enchantée que le dragon avait déposée sur le bord de l'étang, et tue le dragon.
I. Cite d'après O. L. B. Wolff, Die schansltn Marchm uni SagenalUr Zciten utij Valktr (Leipzig,
l8$o), t. I, p. 229 seq.
APPENDICEB LXI
Une légende héroïque de la Russie ' se rapproche encore davantage , sur un
point, du conte égyptien : la femme qui cherche à faire périr le héros est, en
effet, là comme en Egypte, sa propre femme. Dans cette légende, Ivan, fils
de Germain le sacristain , trouve dans un buisson une épée magique , dont il
s'empare , puis il va combattre les Turcs. Pour prix de ses exploits, il obtient la
main de Cléopâtre, fille du roi. Son beau-père meurt, le voilà roi à son tour ;
mais sa femme le trahit , livre son épée aux Turcs , et , quand Ivan désarmé a
péri dans la bataille, elle épouse le sultan. Cependant, Germain le sacristain,
averti par un flot de sang qui jaillit tout à coup au milieu de l'écurie, part et
retrouve le cadavre de son fils. Grâce au conseil d'un cheval , il se procure de
l'eau de la vie et ressuscite Ivan". Celui-ci se met aussitôt en route et rencontre
un paysan. « Je vais, » lui dit-il, « me changer pour toi en un cheval merveil-
leux à la crinière d'or; tu le conduiras devant le palais du sultan. » Quand
le sultan voit le cheval, il l'achète, le met dans son écurie et ne cesse d'aller le
visiter. « Pourquoi, seigneur, » lui dit Cléopâtre, « es-tu toujours aux écuries?
— J'ai acheté un cheval qui a une crinière d'or. — Ce n'est pas un cheval, c'est
Ivan , le fils du sacristain : commande qu'on le tue. » Du sang du cheval naît
un bœuf au pelage d'or ; Cléopâtre le fait tuer. De la tête du bœuf naît
un pommier aux pommes d'or; Cléopâtre le fait abattre. Le premier copeau se
métamorphose en un canard magnifique. Le sultan ordonne qu'on lui donne la
chasse, et se jette lui-même à l'eau pour l'attraper. Le canard s'échappe vers
l'autre rive, reprend sa figure d'Ivan, mais avec des habits de sultan, jette sur un
bûcher Cléopâtre et son amant, puis règne à leur place ^.
Nous pouvons encore rapprocher du conte égyptien un autre groupe de
contes actuels, voisin de celui que nous venons d'examiner.
Dans un conte grec moderne, recueilli dans l'Asie Mineure, à Aïvali, l'an-
cienne Cydonia (Hahn , n" 49), une jeune fille, fiancée d'un prince, est
changée en un poisson d'or par une négresse qui prend sa place auprès du
prince. Voyant que celui-ci a beaucoup de plaisir à regarder le poisson d'or, la
négresse fait la malade et dit que pour qu'elle soit guérie , il faut qu'on tue le
poisson et qu'on lui en fasse du bouillon. Quand on tue le poisson d'or, trois
gouttes de sang tombent par terre, et aussitôt à cette place il pousse un grand
cyprès. Alors la négresse feint une nouvelle maladie et demande qu'on brûle le
cyprès et qu'on lui en donne de la cendre, mais qu'on ne laisse personne
prendre du feu. Pendant qu'on est en train de brûler l'arbre, il s'approche une
vieille femme ; on la repousse , mais un copeau du cyprès s'est attaché au bord
de sa robe. Le lendemain matin , la vieille sort sans avoir mis son ménage en
ordre. Quand elle rentre, elle voit avec étonnement que tout est range. La
même chose s'étant renouvelée plusieurs fois , la vieille se cache et surprend la
jeune fille. Elle l'adopte, et plus tard la jeune fille se fait reconnaître du prince 3.
Encore ici, même thème : l'animal qu'on fait tuer, les gouttes de sang,
l'arbre, le copeau.
1. Rarabaud, la Russie épique , pp. 377-380.
2. Comparer un conte russe de la collection Erlcnwein (Gubcrnatis , Florileglo, p. jio).
3. Comparer un autre conte grec moderne (baron d'Hstournellcs de Constans, la Fie de province en
Grèce, Paris, 1878, p, 260 seq.), et un conte hongrois ( Erdclyi, n" i j ).
LXIl APPENDICE B
Au siècle dernier, en France, au xviie siècle, en Italie, on recueillait des
contes du même genre. Dans le conte français ', une jeune reine est tuée par
ordre de la vieille reine, sa belle-mère, et son corps jeté dans le fossé du
château. Une autre femme est mise à sa place. Un jour que le roi est à sa
fenêtre, il aperçoit dans l'eau un merveilleux poisson incarnat, blanc et noir. Il
ne peut se lasser de le contempler, mais la vieille obtient que le poisson soit
tué et servi à la fausse reine, alors enceinte, qui, dit-elle, en a envie. Tout à coup
on voit devant la fenêtre du château un arbre aux trois mêmes couleurs.
La vieille le fait brûler, mais de ses cendres s'élève un splendide château, tou-
jours incarnat, blanc et noir, dont le roi seul peut ouvrir la porte, et il
y trouve sa femme vivante. — Dans le conte italien {Petitanurone, n° 49),
comme dans le conte grec moderne, c'est une négresse qui se substitue à la
vraie fiancée d'un roi. Celle-ci est changée en colombe , et elle vient plusieurs
fois sous cette forme parler au cuisinier du château et lui demander ce qui se
passe. La négresse ordonne au cuisinier de prendre la colombe et de la faire
rôtir. Le cuisinier obéit, et, à l'endroit du jardin où il a jeté les plumes de la
colombe, il s'élève bientôt un magnifique citronnier avec trois beaux citrons.
Quand le roi ouvre un de ces citrons, il en sort sa vraie fiancée 2.
Nous trouvons dans l'Inde un conte populaire analogue , qui a été recueilli
dans le Deccan (miss Frère, no 6) : Sur)'a-Bay, qu'un roi a prise pour femme, est
jetée dans un étang par la « première reine » jalouse. Alors , dans cet étang ,
paraît une belle fleur d'or qui incline gentiment sa tête vers le roi quand celui-
ci s'approche pour la voir. Et tous les jours le roi va s'asseoir auprès de l'étang
et contempler la fleur d'or. La première reine, en étant instruite, ordonne
d'arracher la fleur et de la brûler. Mais , là où on a jeté les cendres , il pousse
un grand manguier dont le fruit est si beau, que personne n'ose le cueillir
et qu'on le réserve pour le roi. Un jour, la mère de Surya-Bay, pauvre laitière,
vient en passant se reposer sous le manguier. Pendant qu'elle dort , le fruit
tombe dans un de ses pots à lait. Elle l'emporte dans sa maison et le cache.
Mais, quand on veut le prendre, il se trouve à la place une belle petite dame,
pas plus grande qu'une mangue , qui grandit tous les jours et finit par avoir la
taille d'une femme, etc. 3. (Comparer un autre conte indien, recueilli dans le
Bengale par miss Stokes , n» 2 1 . )
Un conte annamite (A. Landes, n» 22) se rapproche encore davantage des
contes européens de ce groupe : Une jeune fille, nommée Cam, est tuée par
suite d'une machination de la fille de sa marâtre, nommée Tarn, et cette der-
nière prend sa place auprès d'un prince. Mais Cam revient à la vie sous la
forme d'un oiseau. Aussitôt Tam dit qu'elle veut manger l'oiseau. On le tue; à
la place où les plumes ont été jetées pousse un bambou. Le bambou est coupé :
de son écorce naît un arbre Ihi avec un beau fruit. Vient à passer une vieille
1 . Nouveaux Coula de fui (1718). Voir le conte Incarnai, Blanc el Noir {Cabinel des Fées, t. XXXI ,
p. 233 seq.).
2. Comparer un conte norvégien (Asbjœrnsen, Taies from ihe Fjeld, p. 156).
}. Dans un conte lithuanien ( Chodzko, p 368), le héros, i qui un roi a promis sa fille et la moitié
de son royaume, est tué traîtreusement p.ir ordre d'un des courtisans. De son sang , qui a jailli sous les
fenêtres de la princesse, il nait un pommier, dont bientôt les branches touchent ces fenêtres. Quand la
princesse veut prendre une des pommes, celle-ci se détache de l'arbre, et le jeune homme reparait plein
d« vie.
APPENDICE B LXIII
mendiante : « O thi, » dit-elle, « tombe dans la besace de la vieille. » Le
fruit obéit, et la vieille le rapporte chez elle. Pendant qu'elle est absente, Cam
sort du fruit et fait le ménage «. La vieille, un jour, se cache et la surprend. Elle
l'interroge et , ayant appris son histoire , elle fait venir le prince , qui reconnaît
sa femme.
Nous citerons enfin un conte des « Saxons» de Transylvanie (Haltrich, n» i),
qui se retrouve presque identiquement chez les Roumains du même pays
(Ausland, 1858, p. 118), chez les Tziganes de la Bukovine (Miklosisch,
p. 277), en Hongrie (Gaal-Stier, n" 7), et aussi chez les Valaques (Schott,
no 8) et chez les Serbes (Archiv fiir slavische Philologie, II, p. 627) : Deux
enfants aux cheveux d'or, fils d'une reine, sont, aussitôt après leur naissance,
enterrés dans un fumier par une servante qui, par ses calomnies, parvient à
perdre la reine et à se faire épouser par le roi. A l'endroit où les enfants ont
été enterrés , il pousse deux beaux sapins d'or. La nouvelle reine feint d'être
malade et dit qu'elle ne guérira que si elle couche sur des planches faites avec
les sapins d'or. On coupe les sapins , et, avec les deux planches qu'on en tire ,
on fait un lit pour le roi et la reine. Pendant la nuit, l'une des deux planches
dit à l'autre : « Frère , comme c'est lourd ! c'est la méchante marâtre qui
couche sur moi. » L'autre répond : « Frère, comme c'est léger! c'est notre
bon père qui couche sur moi. » La reine a tout entendu , et elle obtient qu'on*
brûlera les planches. Tandis qu'on y est occupé , deux étincelles sautent dans
de l'orge, qu'on donne ensuite à une brebis, et la brebis met bas deux agneaux
à laine d'or. La reine demande à manger, pour se guérir, les cœurs des deux
agneaux. On tue les agneaux ; mais , pendant qu'on lave les entrailles dans la
rivière, deux morceaux s'en vont au fil de l'eau et sont portés sur le bord, et les
deux enfants reparaissent sous leur forme naturelle.
Dans un conte indien du Bengale ( miss Stokes, n" 2 ) se trouve un passage
qui rappelle ce conte : Deux enfants, frère et sœur, ont été tués par ordre de
la reine leur marâtre. A l'endroit où l'on a jeté leurs foies dans le jardin, pousse
un arbre avec deux belles grandes fleurs, auxquelles succèdent deux beaux
fruits. La reine veut cueillir ces fruits , mais ils se retirent devant sa main de
plus en plus haut. Elle fait couper l'arbre ; mais il repousse, et la même chose
se reproduit plusieurs jours de suite. Le roi, en ayant été averti, va voir l'arbre,
et les deux fruits tombent d'eux-mêmes dans sa main. Il les emporte dans sa
chambre et les met sur une table auprès de son lit. Pendant la nuit , une petite
voix sort de dedans l'un des fruits : « Frère ! » Et une autre petite voix répond :
« Sœur! parle plus bas. Demain le roi ouvrira les fruits, et si la reine nous
trouve, elle nous tuera. Dieu nous a fait revivre trois fois, mais si nous mou-
rons une quatrième fois, il ne nous rendra plus la vie. » Le roi, qui a entendu,
ouvre les fruits avec précaution , retrouve ses enfants et fait périr la marâtre.
Pour terminer cette partie de notre étude, nous signalerons un conte russe
de ce même groupe (Gubernatis, Zoological Mylbology, I, p. 412). Là, les deux
jumeaux , après avoir passé à peu près par les transformations que nous avons
vues dans le conte transylvain, sont tués, sous leur forme d'agneaux, et leurs
entrailles sont jetées sur la route. Leur mère, la reine répudiée, ramasse ces
I. Comparer le conte grec moderne cité plus haut, p. lxi.
LXIV APPENDICE B
entrailles sans savoir d'où elles viennent, les fait cuire et les mange, et elle
donne de nouveau naissance à ses deux fils, lesquels, interrogés par le roi leur
père , racontent l'histoire de leur origine.
Dans cet étrange dénouement, n'y a-t-il pas quelque chose d'analogue à
la renaissance de Bitiou?
Un second passage du vieux conte égyptien prête aussi à de nombreux rap-
prochements.
Quand Bitiou s'en va vers le Val de l'Acacia , il dit à son frère : « J'enchan-
« terai mon cœur; je le placerai sur le sommet de la fleur de l'acacia, et, si
« l'on coupe l'acacia et que mon cœur tombe par terre, tu viendras le cher-
« cher. Quand tu passerais sept années à le chercher, ne te rebute pas. Une
« fois que tu l'auras trouvé , tu le mettras dans un vase d'eau fraîche , et alors
« je reviendrai à la vie, et je rendrai le mal qu'on m'aura fait. Or tu sauras que
« quelque chose m'est arrivé , lorsqu'on te mettra dans la main une cruche de
« bière et qu'elle bouillonnera; ne demeure pas un moment de plus, après que
« cela te sera arrivé. » On se rappelle qu'ensuite Bitiou a l'imprudence de révé-
ler à la femme que les dieux lui ont donnée , le mystère de sa vie.
Il faut étudier séparément dans ce passage , d'abord ce qui est relatif au
cœur de Bitiou , et ensuite ce qui concerne la manière dont le frère de Bitiou
doit être informé des malheurs de celui-ci.
Dans un grand nombre de contes actuels, comme dans le conte égyptien, le
« cœur » , r « âme » , la « vie » d'un personnage se trouvent cachés dans un
certain endroit et liés à un certain objet , et , dans le plus grand nombre de ces
contes, ce personnage se laisse aller à révéler son secret à une femme qu'il aime
et qui le trahit. Seulement, à la différence du roman des Deux Frères, le per-
sonnage en question n'est pas celui qui doit attirer la sympathie des auditeurs ;
c'est toujours un être malfaisant, un « géant » , un « magicien » , etc.
Ainsi, dans un conte norvégien intitulé le Géant qui n'avait pas de cœur dans la
poitrine (Asb']œrnsen, II, p. 65), une princesse, qui a été enlevée par le géant,
lui demande où est son cœur. Il finit par le lui dire : « Loin, loin d'ici, au milieu
d'une grande eau, il y a une île; dans cette île, une église; dans l'église, un
puits; dans le puits, un canard ; dans le canard, un œuf, et dans l'œuf mon
cœur. » — Dans un conte breton, le Corps sans âme ( Luzel, 5e rapport, p. 13),
la vie d'un géant est dans un œuf; cet œuf est dans une colombe ; la colombe
est dans un lièvre; le lièvre, dans un loup, et le loup est dans un coffre
au fond de la mer. « Et qui pensez-vous maintenant, » dit le géant, « qui puisse
me tuer ? »
On remarquera que, dans les contes actuels , ce thème a plus de netteté que
dans le conte égyptien ; on comprend très bien , en effet , dans le conte norvé-
gien et dans le conte breton , pourquoi le géant s'est séparé de son « cœur » ,
de son « âme » : il Ta cachée, il a voulu la mettre en sûreté; mais on ne se
rend pas compte du motif qui a porté Bitiou à mettre son cœur sur le sommet
delà fleur de l'acacia. Il nous semble que, dans le conte égyptien, malgré son
antiquité , nous a^ons affaire à une forme altérée de ce thème et non à la forme
primitive.
APPENDICE B LXV
Ayant traité assez au long de ce sujet dans les remarques de notre n» 15 ,
les Dons des trois Animaux (I, pp. 173-177), nous nous permettrons d'y ren-
voyer.
Venons à la seconde partie du passage. On a vu de quelle manière Anoupou,
le frère aîné, doit être averti de la mort de Bitiou. Complétons la citation :
« Le lendemain du jour où l'acacia avait été coupé , comme Anoupou , le grand
« frère de Bitiou, entrait dans sa maison et s'asseyait ayant lavé ses mains, on
« lui apporta une cruche de bière, et elle se mit à bouillonner; on lui
« en apporta une de vin, et elle se troubla. Il prit son bâton et ses sandales,
« ses vêtements et ses outils, partit pour le Val de l'Acacia, entra dans la mai-
« son de son petit frère et le trouva étendu mort sur sa natte. »
Ce trait se retrouve dans une foule de contes populaires modernes. Ainsi ,
dans un conte serbe (Vouk , n» 29) , un frère dit à son frère en le quittant pour
un long voyage : « Prends cette fiole remplie d'eau et garde-la toujours sur toi.
Si tu vois l'eau se troubler, alors sache que je suis mort. » Même chose dans
deux contes suédois (Cavallius, pp. 81 et 351) : En quittant son frère, un
jeune homme lui laisse une cuve pleine de lait : si le lait devient rouge, ce sera
signe qu'il est en grand danger ; ou bien , il lui indique une certaine source :
tout le temps que l'eau en sera claire , ce sera signe qu'il est en vie ; si elle
devient rouge et trouble , c'est qu'il sera mort. — On trouvera beaucoup
d'autres rapprochements dans les remarques de notre n» 5 , les Fils du Pêcheur
(I, pp. 70-72).
Ce thème , comme le précédent , nous paraît plus net dans les contes actuels
que dans le conte égyptien. Dans le conte serbe que nous venons de citer, par
exemple , le liquide qui doit se troubler en cas de malheur du héros, n'est pas
un liquide quelconque , comme la bière ou le vin d'Anoupou ; il a été donné
par celui-là même dont il fera connaître le sort. Mais ce n'est point encore là,
ce nous semble, la forme primitive, la forme logique de ce thème. Cette forme
logique , nous la trouvons, par exemple, dans notre conte n° 5 : Un pêcheur
prend plusieurs fois de suite un poisson merveilleux. Ce poisson lui dit :
« Puisque tu veux absolument m'avoir, je vais te dire ce que tu dois faire.
Quand tu m'auras tué, tu donneras trois gouttes de mon sang à ta femme,
trois gouttes à ta jument, et trois à ta petite chienne ; tu en mettras trois dans un
verre , et tu garderas mes ouïes. » Le pêcheur fait ce que lui dit le poisson.
Après un temps , sa femme accouche de trois beaux garçons ; le même jour, la
jument met bas trois beaux poulains, et la chienne trois beaux petits chiens ; à
l'endroit où étaient les ouïes du poisson, il se trouve trois belles lances. Le sang
qui est dans le veire doit bouillonner s'il arrive quelque malheur aux enfants ,
véritables incarnations du poisson. — Dans d'autres contes identiques, dans
un conte allemand , un conte écossais , un conte grec moderne , etc. , ce sont
des lis d'or, des cyprès ou d'autres arbres, nés du sang du poisson merveilleux,
qui doivent se flétrir s'il arrive malheur aux jeunes gens unis à eux par la
communauté d'origine.
Nous arrivons enfin à l'épisode de la boucle de cheveux dont le. parfum donne
l'idée de rechercher partout la femme de qui vient cette boucle.
LXVI APPENDICE B
Dans un conte siamois ', Phom-Haam , ou « la Belle aux boucles par-
fumées » , coupe un jour une de ses boucles et la livre au vent. Cette boucle
tombe dans l'Océan, et elle est portée à travers les flots jusqu'au pays d'un cer-
tain roi qui, guidé par le parfum qu'elle répand, la trouve en se baignant.
Comme dans le roman des Deux Frères, il consulte des devins pour savoir de
quelle femme vient cette précieuse boucle, et les devins lui indiquent où
demeure Phom-Haam.
Un conte mongol du Siddhi-Kûr (n» 23 ) off"re un épisode du même genre.
L'héroïne de ce conte étant un jour allée se baigner dans un fleuve, quelques
boucles de ses cheveux se détachent et s'en vont au fil de l'eau. Or « ces
boucles étaient ornées de cinq couleurs et de sept qualités précieuses ». Juste-
ment, à l'embouchure du fleuve, une servante d'un puissant roi était allée cher-
cher de l'eau : les boucles vont s'embarrasser dans le vase avec lequel elle puise,
et la servante les porte au roi. Celui-ci dit à ses gens : « A la source de ce
fleuve, il doit y avoir une femme très belle de qui viennent ces boucles ; prenez
des hommes avec vous et ramenez-la-moi. »
Dans des contes indiens du Pandjab (Steel et Temple, p. 61), du Bengale
(Lai Behari Day, p. 86) et du Kamaon (Minaef, n° 3 ; voir notre tome II,
p. 303 ), des cheveux d'or d'une princesse , flottant au cours d'un fleuve, don-
nent l'idée à un roi ou à un prince d'envoyer à la recherche de la femme à qui
appartenaient ces cheveux merveilleux.
En Europe, on peut comparer un conte tchèque de Bohême (Chodzko,
p. 81), où un roi, voyant tomber à ses pieds, du bec d'un oiseau, un cheveu
de la Vierge aux cheveux d'or, ordonne à l'un de ses serviteurs de lui ramener
cette jeune fille, qu'il veut épouser. — Le même trait se retrouve dans une
légende juive et dans le vieux roman de chevalerie de Tristan et Iseult. Il s'agit,
dans la légende juive 2, d'un roi d'Israël très impie, à qui les anciens du peuple
viennent un jour conseiller de prendre femme pour devenir meilleur. Le roi les
renvoie à huit jours. Pendant ce délai, un oiseau laisse tomber sur lui un long
cheveu d'or. Le roi déclare aux anciens qu'il n'épousera que la femme de qui
vient ce cheveu , et qu'il les fera tuer tous s'ils ne la lui ramènent pas. — Dans
le roman de Tristan et Iseult (voir la revue Germania, xie année, 1866, p. 393),
Tristan était si cher au roi Marke , son oncle , que celui-ci le considérait comme
son fils et ne voulait pas prendre femme. Un jour, les grands du royaume,
jaloux de Tristan, se rendent près du roi et le prient de se marier. Le roi pro-
met de leur donner réponse dans un certain délai. Tandis qu'il est à réfléchir
aux moyens d'éluder cette demande , il voit se disputer deux hirondelles qui
laissent tomber par terre un long et beau cheveu de femme. Il le ramasse et
répond aux seigneurs qu'il épousera celle à qui appartient ce cheveu.
Dans ces deux derniers récits , le thème primitif a été , comme on voit ,
modifié par l'introduction d'autres éléments.
*
* ♦
Tels sont les rapprochements que nous pouvons faire entre le vieux conte
égyptien et les contes modernes, et ces rapprochements ne portent pas sur des
I. Asiaiic Reseanha, t. XX(C«lcutta, 18)6), p. 342,
j. Voir notre tome II, p. 30a.
APPENDICE B LXVII
idées générales, qui peuvent éclore , d'une manière parfaitement indépendante,
dans plusieurs cerveaux humains. Les ressemblances ici portent sur des traits
caractéristiques, parfois bizarres, et qui ne s'inventeront pas plusieurs fois.
Rappelons, par exemple, cette curieuse série de transformations du héros
égyptien , si exactement reflétée dans un conte allemand et un conte hongrois
de nob jours, l'un et l'autre recueillis et publiés avant que M. de Rougé eût
révélé au monde, — et au monde savant seulement;, — le roman des Deux
Frères; ou bien ce trait si particulier de la bière qui bouillonne ou du vin qui se
trouble pour annoncer un malheur. Nous n'avons pas affaire ici à des ressem-
blances du genre de celle qu'on a prétendu trouver entre ce même roman des
Deux Frères et l'histoire de Joseph dans la Genèse. Et, à ce propos, disons qu'un
égyptologue bien connu, M. Ebers, a montré une perspicacité vraiment scienti-
fique en ne voyant entre le conte égyptien et le récit de la Bible qu'une ressem-
blance purement fortuite '. Cette idée d'une séduction tentée par une femme
adultère, qui ensuite accuse celui qu'elle n'a pu corrompre, est une idée qui
s'est présentée plus d'une fois et très naturellement à l'esprit des poètes et des
écrivains (M. Ebers rappelle, dans la mythologie grecque, Phèdre et Hippolyte,
Pelée et Astydamie, Phinée et Idée; dans la littérature persane, Sijavusch
et Sudabe) , comme plus d'une fois aussi le fait lui-même a dû se rencontrer
dans la vie réelle. Mais il y a un trait qui est particulier au récit historique de la
Genèse et qui lui donne son individualité : c'est le trait du manteau laissé par
Joseph entre les mains de la femme de Putiphar et qui permet à celle-ci de
rendre plus vraisemblable son accusation. Or ce trait distinctif et caractéristique,
il n'en est pas trace dans le conte égyptien.
Revenons à notre étude. Le problème ici, c'est d'expliquer la ressemblance si
frappante qui existe entre ce conte égyptien, vieux de plus de trois mille ans,
inconnu jusqu'à ces derniers temps, et certains des contes qui de l'Inde ont
rayonné dans toute l'Asie et de là en Europe. Sans doute nous connais-
sions déjà un curieux conte égyptien , qui a de nombreux pendants dans la
littérature populaire actuelle de l'Europe et de l'Asie , le conte du roi
Rhampsinite et des fils de son architecte, rapporté par Hérodote 2. Mais, dans
ce cas, on pourrait, à la rigueur, admettre une dérivation du récit d'Hérodote..
Ici la chose est différente, et l'on comprendra que nous ayons été amené, dans
notre introduction, à nous poser, à propos du roman des Dcnx Frères, la ques-
tion des rapports qui ont pu exister, dans les temps antiques, entre l'Egypte et
l'Inde }.
1. G. Ebers, ^gypten und die Bûclier Mose's, 1868, p. 315.
2. Hérodote, livre II, 121.
3. Un autre conte égyptien , le conte du Prince prédtsiM , presque aussi vieux que le conte des Deux
Frères ( Maspcro , p. 33 seq.), prséentc aussi des points de ressemblance avec des contes actuels Ainsi,
dans le conte égyptien, le roi de Syrie fait construire à sa fille une maison dont les soixante-dix fenêtres
sont éloignées du sol de soixante-dix coudées , et il dit aux princes des environs que celui qui atteindra
la fenêtre de sa (Ule l'aura pour femme ; de même, dans un conte russe , un conte polonais , un conte
finnois, les prétendants à la main d'une princesse doivent faire sauter leur cheval jusqu'au troisième
étage du ch.lteau royal. (Voir notre tome II, p. 96.)
JEAN DE L'OURS
Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne. Un jour que
celle-ci allait porter la soupe à son mari, elle se trouva retenue
par une branche au milieu du bois. Pendant qu'elle cherchait à se
dégager, un ours se jeta sur elle et l'emporta dans son antre.
Quelque temps après, la femme, qui était enceinte, accoucha
d'un fils moitié ours et moitié homme : on l'appela Jean de
l'Ours.
L'ours prit soin de la mère et de l'enfant : il leur apportait tous
les jours à manger ; il allait chercher pour eux des pommes et
d'autres fruits sauvages et tout ce qu'il pouvait trouver qui fût
à leur convenance.
Quand l'enfant eut quatre ans , sa mère lui dit d'essayer de
lever la pierre qui fermait la caverne où l'ours les tenait enfer-
més , mais l'enflint n'était pas encore assez fort. Lorsqu'il eut sept
ans, sa mère lui dit : « L'ours n'est pas ton père. Tâche de lever
la pierre pour que nous puissions nous enfuir. — Je la lèverai, »
répondit l'eniant. Le lendemain matin , pendant que l'ours était
parti , il leva en effet la pierre et s'enfuit avec sa mère. Ils arri-
vèrent à minuit chez le bûcheron ; la mère frappa \ la porte.
« Ouvre, » cria-t-elle, « c'est moi, ta femme. » Le mari se re-
leva et vint ouvrir : il fut dans une grande surprise de revoir sa
femme qu'il croyait morte. Elle lui dit : « Il m'est arrivé une ter-
rible aventure : j'ai été enlevée par un ours. Voici l'enfant que
je portais alors. »
On envoya le petit garçon h l'école ; il était très méchant et
d'une force extraordinaire : un jour, il donna i\ l'un de ses cama-
COSQVIV , Coillfl. \
2 JEAN DE l'ours
rades un tel coup de poing que tous les écoliers furent lancés à
l'autre bout du banc. Le maître d'école lui ayant fait des repro-
ches, Jean le jeta par la fenêtre. Après cet exploit, il fut renvoyé
de l'école , et son père lui dit : « Il est temps d'aller faire ton
tour d'apprentissage. »
Jean, qui avait alors quinze ans, entra chez un forgeron, mais
il faisait de mauvaise besogne : au bout de trois jours, il de-
manda son compte et se rendit chez un autre forgeron. Il y était
depuis trois semaines et commençait à se faire au métier, quand
l'idée lui vint de partir. Il entra chez un troisième forgeron ; il y
devint très habile, et son maître faisait grand cas de lui.
Un jour, Jean de l'Ours demanda au forgeron du fer pour se
forger une canne. « Prends ce qu'il te faut , » lui dit son maî-
tre. Jean prit tout le fer qui se trouvait dans la boutique et se
fit une canne qui pesait cinq cents livres. « Il me fiiudrait encore
du fer, » dit-il, « pour mettre un anneau à ma canne. — Prends
tout ce que tu en trouveras dans la maison , » lui dit son maître;
mais il n'y en avait plus.
Jean de l'Ours dit alors adieu au forgeron et partit avec sa
canne. Sur son chemin il rencontra Jean de la Meule qui jouait
au palet avec une meule de moulin. « Oh! oh! » dit Jean de
l'Ours, « tu es plus fort que moi. Veux-tu venir avec moi? —
Volontiers , » répondit Jean de la Meule. Un peu plus loin , ils
virent un autre jeune homme qui soutenait une montagne ; il se
nommait Appuie-Montagne. « Qiie fais-tu là? » lui demanda
Jean de l'Ours. — « Je soutiens cette montagne : sans moi elle
s'écroulerait. — Voyons, » dit Jean de l'Ours, « ôte-toi un
peu. » L'autre ne se fut pas plus tôt retiré, que la montagne
s'écroula. « Tu es plus fort que moi, » lui dit Jean de l'Ours.
« Veux-tu venir avec moi ? — Je le veux bien. » Arrivés dans un
bois, ils rencontrèrent encore un jeune homme qui tordait un
chêne pour lier ses fagots : on l'appelait Tord-Chêne. « Cama-
rade, » lui dit Jean de l'Ours, « veux-tu venir avec moi? —
Volontiers, » répondit Tord-Chêne.
Après avoir marché deux jours et deux nuits à travers le bois,
les quatre compagnons aperçurent un beau château ; ils y
entrèrent , et , ayant trouvé dans une des salles une table
magnifiquement servie, ils s'y assirent et mangèrent de bon
appétit. Ils tirèrent ensuite au sort à qui resterait au château ,
JEAN' DE l'ours 5
tandis que les autres iraient à la chasse : celui-là devait sonner
une cloche pour donner à ses compagnons le signal du dîner.
Jean de la Meule resta le premier pour garder le logis. Il allait
tremper la soupe, quand tout à coup il vit entrer un géant. « Que
fais-tu ici, drôle ? » lui dit le géant. En même temps, il terrassa
Jean de la Meule et partit. Jean de la Meule, tout meurtri, n'eut
pas la force de sonner la cloche.
Cependant ses compagnons, trouvant le temps long, revinrent
au château. « Qu'est-il donc arrivé? » demandèrent-ils à Jean de
la Meule. — « J'ai été un peu malade ; je crois que c'est la
fumée de la cuisine qui m'a incommodé. — N'est-ce que cela? »
dit Jean de l'Ours , « le mal n'est pas grand. »
Le lendemain, ce fut Appuie-Montagne qui resta au château.
Au moment où il allait sonner la cloche, le géant parut une
seconde fois. « Que fais-tu ici, drôle ? » dit-il à Appuie-Mon-
tagne, et en même temps il le renversa par terre. Les autres,
n'entendant pas le signal du dîner^ se décidèrent à revenir.
Arrivés au château, ils demandèrent à Appuie-Montagne pour-
quoi la soupe n'était pas prête. « C'est que la cuisine me rend
malade », répondit-il. — « N'est-ce que cela? » dit Jean de
l'Ours, « le mal n'est pas grand. »
Tord-Chêne resta le jour suivant au château. Le géant arriva
comme il allait tremper la soupe. « Que fais-tu ici, drôle? »
dit-il à Tord-Chêne, et, l'ayant terrassé, il s'en alla. 'Jean de
l'Ours, étant revenu avec ses compagnons, dit à Tord-Chêne :
« Pourquoi n'as-tu pas sonné? — C'est, » répondit l'autre,
« parce que la fumée m'a fait mal. — N'est-ce que cela ? » dit
Jean de l'Ours, « demain ce sera mon tour. »
Le jour suivant , au moment où Jean de l'Ours allait sonner,
le géant arriva. « Que fais-tu ici, drôle ? » dit-il au jeune homme,
et il allait se jeter sur lui, mais Jean de l'Ours ne lui en laissa
pas le temps ; il empoigna sa canne et fendit en deux le géant.
Quand ses camarades rentrèrent au château , il leur reprocha de
lui avoir caché leur aventure. « Je devrais vous faire mourir, »
dit-il, <( mais je vous pardonne. »
Jean de l'Ours se mit ensuite à visiter le château. Comme il
frappait le plancher avec sa canne , le plancher sonna le creux :
il voulut savoir pourquoi, et découvrit un grand trou. Ses com-
pagnons accoururent. On fit descendre d'abord Jean de la Meule
4 JEAN DE l'ours
à l'aide d'une corde ; il tenait à la main une clochette. « Quand
je sonnerai, » dit-il, « vous me remonterez. » Pendant qu'on le
descendait, il entendit au dessous de lui des hurlements épou-
vantables ; arrivé à moitié chemin , il cria qu'on le fît remonter,
qu'il allait mourir. Appuie-Montagne descendit ensuite; effrayé,
lui aussi, des hurlements qu'il entendait, il sonna bientôt pour
qu'on le remontât. Tord-Chêne fit de même.
Jean de l'Ours alors descendit avec sa canne. Il arriva en bas
sans avoir rien entendu et vit venir à lui une fée. « Tu n'as donc
pas peur du géant ? » lui dit-elle. — « Je l'ai tué, » répondit
Jean de l'Ours. — « Tu as bien fait, » dit la fée. « Maintenant
tu vois ce château : il y a des diables dans deux chambres, onze
dans la première et douze dans la seconde ; dans une autre
chambre tu trouveras trois belles princesses qui sont sœurs. »
Jean de l'Ours entra dans le château, qui était bien plus beau que
celui d'en haut : il y avait de magnifiques jardins , des arbres
chargés de fruits dorés, des prairies émaillées de mille fleurs
brillantes.
Arrivé à l'une des chambres, Jean de l'Ours frappa deux ou
trois fois avec sa canne sur la grille qui la fermait, et la fit voler
en mille pièces ; puis il donna un coup de canne à chacun des
petits diables et les tua tous. La grille de l'autre chambre était
plus solide; Jean finit pourtant par la briser et tua onze diables.
Le douzième lui demandait grâce et le priait de le laisser aller.
« Tu mourras comme les autres, » lui dit Jean de l'Ours, et il
le tua.
Il entra ensuite dans la chambre des princesses. La plus jeune,
qui était aussi la plus belle, lui fit présent d'une petite boule
ornée de perles, de diamants et d'émeraudes. Jean de l'Ours
revint avec elle à l'endroit où il était descendu , donna le signal et
fit remonter la princesse, que Jean de la Meule se hâta de
prendre pour lui. Jean de l'Ours alla chercher la seconde prin-
cesse, qui lui donna aussi une petite boule ornée de perles,
d'émeraudes et de diamants. On la remonta comme la première,
et Appuie-Montagne se l'adjugea. Jean de lOurs retourna près
de la troisième princesse ; il en reçut le môme cadeau , et la fit
remonter comme ses sœurs. : Tord-Chêne la prit pour lui. Jean
de l'Ours voulut alors remonter lui-même; mais ses compagnons
coupèrent la corde : il retomba et se cassa la jambe. Heureuse-
JEANDE l'ours 5
ment il avait un pot d'onguent que lui avait donné la fée ; il s'en
frotta le genou , et il n'y parut plus.
Il était à se demander ce qu'il avait à faire, quand la fée se
présenta encore à lui et lui dit : « Si tu veux sortir d'ici| , prends
ce sentier qui conduit au château d'en haut ; mais ne regarde
pas la petite lumière qui sera derrière toi : autrement la lumière
s'éteindrait, et tu ne verrais plus ton chemin. »
Jean de l'Ours suivit le conseil de la fée. Parvenu en haut, il
vit ses camarades qui faisaient leurs paquets pour partir avec les
princesses. « Hors d'ici, coquins ! » cria-t-il, « ou je vous tue.
C'est moi qui ai vaincu le géant, je suis le maître ici. » Et il les
chassa. Les princesses auraient voulu l'emmener chez le roi leur
père, mais il refusa. « Peut-être un jour, » leur dit-il, « passe-
rai-je dans votre pays : alors je viendrai vous voir. » Il mit les
trois boules dans sa poche et laissa partir les princesses , qui ,
une fois de retour chez leur père, ne pensèrent plus à lui.
Jean de TOurs se remit à voyager et arriva dans le pays du roi,
père des trois princesses. Il entra comme compagnon chez un
forgeron; comme il était très habile, la forge fut bientôt en
grand renom.
Le roi fit un jour appeler le forgeron et lui dit : « Il faut me
faire trois petites boules dont voici le modèle. Je fournirai tout
et je te donnerai un miUion pour ta peine ; mais si dans tel temps
les boules ne sont pas prêtes , tu mourras. » Le forgeroii raconta
la chose à Jean de l'Ours, qui lui répondit qu'il en faisait son
affaire.
Cependant le terme approchait, et Jean de l'Ours n'avait pas
encore travaillé ; il était à table avec son maître. « Les boules ne
vseront pas prêtes, » disait le forgeron. — « Maître, allez
encore tirer un broc. » Pendant que le forgeron était à la cave,
Jean de l'Ours frappa sur l'enclume , puis tira de sa poche les
boules que lui avaient données les princesses : la besogne était
fiiite.
Le forgeron courut porter les boules au roi. « Sont-elles bien
comme vous les vouliez ? » lui dit-il. — « Elles sont plus belles
encore, » répondit le roi. Il fit compter au forgeron le million
promis, et alla montrer les boules à ses filles. Celles-ci se dirent
l'une il l'autre : « Ce sont les boules que nous avons données au
jeune homme qui nous a délivrées. » Elles en avertirent leur
6 JEAN DE l'ours
père, qui envoya aussitôt de ses gardes pour aller chercher Jean
de rOurs ; mais il ne voulut pas se déranger. Le roi envoya
d'autres gardes, et lui fit dire que, s'il ne venait pas, il le ferait
mourir. Alors Jean de l'Ours se décida.
Le roi le salua , et , après force compliments , force remercie-
ments, il lui dit dechoisir pour femme celle de ses trois filles qui
lui plairait le plus. Jean de l'Ours prit la plus jeune , qui était
aussi la plus belle. On fit les noces trois mois durant. Quant aux
compagnons de Jean de l'Ours, ils furent brûlés dans un cent de
fagots.
REMARaUES
Comparer notre no 52 , la Canne de cinq cents livres] et ses deux variantes.
L'élément principal de Jean de l'Ours, — la défaite d'un monstre, la des-
cente dans le monde inférieur et la délivrance de princesses qui y sont rete-
nues , — se retrouve dans une foule de contes européens. Il en est beaucoup
moins , ou, pour mieux dire , assez peu , où figure l'introduction caractéris-
tique de Jean de l'Ours, et moins encore qui aient , en même temps que cette
introduction, la dernière partie de notre conte, l'histoire des bijoux. Nous
étudierons successivement ces trois parties da Jean de l'Ours.
L'introduction de notre conte est presque identique à celle d'un conte du
Tyrol italien de môme titre, Giuan daU'Urs (Schneller, p. 189). L'enlèvement
de la femme par l'ours, les efforts de l'enfant pour soulever la pierre qui
ferme l'entrée de la grotte (pour soulever la « montagne » , dit le conte tyro-
lien), ses méfaits à l'école, tout s'y retrouve. — Dans un conte wende de la
Lusace (Haupt et Schmaler, II, p. 169), une femme qui, par sa négligence, a
laissé plusieurs fois ses vaches s'échapper, n'ose plus rentrer à la maison ;\
cause des menaces de son mari. Elle rencontre un ours, et elle est bien
effrayée ; mais l'ours devient un homme et lui dit de venir demeurer avec lui
pour lui faire la cuisine. La femme le suit dans son antre , et , quelque temps
après , elle met au monde un fils. Quand celui-ci a sept ans , il parvient à sou-
lever la pierre qui ferme la caverne, et sa mère lui dit : « Nous allons retrouver
ton père. » — Dans un conte catalan {Rondallayre, fc série, p. 11 ), réunis-
sant les trois parties de Jean de l'Ours, le héros , qui porte le même nom , Jam
de l'Os, est le fils de l'ours et de la femme que celui-ci a enlevée. Joan est,
comme Jean, « moitié ours. » — Pierre l'Ours, dans un conte hanovrien
(Colshorn, n» 5) très complet et mieux conservé pour la dernière partie que le
conte catalan, est aussi le fils de l'ours. De même , le Giovanni ddV Orso d'un
conte italien du Mantouan (Visentini, n" 32), qui n'a pas la dernière partie. —
Un conte picard, Jean de l'Ours (Méhisine, 1877, col. 110, scq.), qui n'a pas
JEANDELOURS 7
non plus cette dernière partie , ressemble beaucoup à notre conte pour l'intro-
duction '.
Dans un conte allemand (Prœhle, II , no 29), Tétrangeté de ce thème a été
adoucie : Jean l'Ours, fils d'un forgeron, a été emporté tout petit par une
ourse dans son antre , où la mère de l'enfant l'a suivie , et il est allaité par
l'ourse , qui fait ménage avec la femme. — Il en est à peu près de même dans
un conte croate {Archiv fur slawische Philologie, V, p. 31 ), qui ne donne point
de nom au héros , fils d'un cordonnier. — Dans un conte de la Flandre fran-
çaise (Ch. Deulin, II, p. i ), Jean l'Ourson a été également allaité par une
ourse. (Ces trois derniers contes ont les trois parties du conte lorrain). —
Dans un conte suisse de la collection Grimm (no 166), l'altération du thème
primitif est beaucoup plus grande : Jean , à l'âge de deux ans, est enlevé avec
sa mère par des brigands , qui les retiennent dans leur caverne. — Un conte
souabe (Birlinger, p. 350), comme un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot,
Littérature orale, p. 81), a conservé seulement le nom àt Jean l'Ours , sans
expliquer quelle est l'origine de ce nom. Ce conte souabe offre une curieuse
combinaison de notre thème avec le thème de V Homme fort (y oh notre n» 46),
dont il a été parlé tout à l'heure dans une note.
Au conte allemand de Prœhle et au conte flamand , dans lesquels le héros
devient si fort parce qu'il a été allaité par une ourse, se rattache un groupe de
contes de cette même famille. Dans un conte du Tyrol italien (Schnel-
1er, no 39), le héros, fils adoptif de gens sans enfants, est allaité par une
ânesse et en garde le nom de Fillomusso (le Fils de l'ânesse). Dans un
conte portugais (Coelho, no 22), il l'eSt par une jument; de même, dans un
conte recueilli en Slavonie {Archiv filr slatvische Philologie, V, p. 29), où
Grujo est surnommé le Fils de la jument 2. — Ailleurs, c'est par sa mère
qu'il a été allaité, mais pendant de longues années. Ainsi, dans un conte du
« pays saxon » de Transylvanie (Haltrich, no 17), Jean est allaité par sa
mère, d'abord pendant sept ans, puis, après qu'un charme jeté sur elle l'a
métamorphosée en vache , pendant sept ans encore. Dans un conte lithuanien
(Schleicher, p. 128), le héros n'est sevré par sa mère qu'à douze ans; dans
un conte tchèque de Bohême (Waldau , p. 346), il ne l'est qu'à dix-huit ans.
Dans un conte serbe {Archiv fur slawische Philologie, V, p. 27), il a été allaité
par sa mère pendant trois périodes successives de sept ans, jusqu'à ce qu'il
1. Comparer encore, pour cette introduction, divers contes où le héros est aussi le fils d'un ours :
un conte basque, VOurson (Me'lusine, 1877, col. 160); un conte allemand du grand-duché d'Oldenbourg,
pan l'Ours (Strackcrjan , II , p. 326); un conte serbe (Vouk , n" i ). Tous ces contes, pour la suite
des aventures, appartiennent plus ou moins au thème de VHomme fort, que nous aurons plus loin i
étudier (voir nos n"» 46, Bèiitdicili, et 69, le Lahourtur tt son VaUl) ; du reste, plusieurs épisodes de ce
thème se sont , ainsi que nous l'indiquerons tout à l'heure, infiltrés dans certains contes du genre de
Jmn de l'Ours. — Dans un conte russe dont nous ne connaissons que ce passage, cité par M. de Guber-
natis dans sa Hoological MylMogy (II, p. 117), le héros, Ifatiio Medviedko (Jean, fils de l'Ours ), qui
est né d'un ours et d'une femme enlevée par celui-ci , est homme de la tète à la ceinture, et de la cein-
ture aux pieds il est ours.
2. Dans l'introduction d'un conte slave de cette famille, recueilli en Herzégovine (Krauss, n" 159),
le héros, étant déj.\ grand , est nourri au moyen d'une n.ippe merveilleuse , qu'une vache lui donne et
qui se couvre de mets au commandement. Cette forme particulière , qui se retrouve dans une autre
famille de contes (comparer notre n° aj , le Poirier d'or), s'est substituée ici au thème de l'allaiiemcnt,
q\ie nouscx.iminons.
8 JEAN DE L OURS
fût en état , non seulement de déraciner un grand chêne , mais de le replanter
les racines en l'air, — Dans un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébil-
lot, II , n» 26), Petite Baguette reste à ne rien faire jusqu'à l'âge de quatorze
ans ; après quoi il montre en diverses occasions sa force, avant de s'en aller par
le monde avec sa « baguette » de fer de sept cents livres ' .
Jean à la Barre de fer, dans un conte allemand du Schleswig (Mùllenhoff,
n° 16), est fort comme un géant ; mais il n'est pas dit d'où lui est venue sa
force, pas plus que dans un conte suisse (Sutermeister, n° 21), dont toute la
première partie, comme celle du conte souabe ci-dessus mentionné, n'est
autre que le conte de Y Homme fort , auquel nous venons de renvoyer.
Mentionnons à part l'introduction d'un conte slave de Bosnie (Mijatowics,
p. 123 ), toujours de la famille de notre conte lorrain. Grain-de-Poivre est né
après la mort de ses deux frères , ses parents ayant désiré un fils , fût-il aussi
petit qu'un grain de poivre. Il devient d'une force extraordinaire , et manie
comme une plume une énorme massue.
Enfin, dans un conte sicilien (Pitre, n" 83), Peppi est un homme tout
ordinaire ; mais il a l'adresse de faire croire à un drau (sorte d'ogre) qu'il est
très fort. (Toute cette première partie n'est autre que le thème de notre n» 25,
le Cordonnier et les Voleurs. Viennent ensuite la rencontre avec trois personnages
extraordinaires , dont l'un répond exactement à notre Appuie-Montagne , les
aventures dans la maison isolée et le reste).
Les moindres détails , pour ainsi dire , de l'introduction de notre conte lor-
rain, se retrouvent, tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre des contes étrangers
que nous avons mentionnés. Ainsi le conte du Tyrol italien, le premier cité
(Schneller, p. 189), nous donne le pendant des méfaits de Jean de l'Ours à
l'école : Giuan dall' Urs bat ses camarades qui lui donnent des sobriquets ;
un jour, il va même jusqu'à jeter le maître d'école et le curé du haut en bas de
l'escalier. On le met en prison ; quand il est las d'y être, il soulève la porte,
va trouver le juge et lui dit de lui donner une épée, sinon il le tuera. Le juge
effrayé lui donne une épée ; alors Giuan dit adieu à sa mère et s'en va courir
le monde. — Dans le conte croate , le jeune garçon tue son maître d'école en
croyant lui appliquer un petit soufflet. — Dans le conte catalan, Joan de
rOs étend raide par terre d'un seul coup de poing un de ses camarades qui
lui a cherché noise. — Dans le conte allemand de la collection Prcehle , Jean
l'Ours empoigne un jour deux de ses camarades, chacun d'une main, et les
cogne si fort l'un contre l'autre, qu'il les tue. — Voir aussi le conte flamand
et le conte picard.
Le héros de plusieurs des contes ci-dessus mentionnés apprend le métier
de forgeron, comme notre Jean de l'Ours. Dans le second conte cité du
Tyrol italien, Filomusso demande à son maître la permission de se forger une
canne et y emploie tout le fer qui se trouve dans l'atelier. — Dans le conte
picard, Jean de l'Ours se fait donner pour salaire tout le fer qu'il a cassé en
I. Pour CCS dis'crs contus où le héros a été allaité par sa mire pendant <ics années, comparer, dans
les remarques de notre n" 46, l'introduction de plusieurs contes , se rapportant au thème de l'Homme
fort , déjà mentionné.
JEAN DE LOURS 9
frappant trop fort sur l'enclume, et s'en fait une canne. — Dans le conte alle-
mand de la collection Prœhle, Jean l'Ours, dont le père est forgeron, se fait
une canne de deux quintaux; le Pierre l'Ours du conte hanovrien s'en fait une
de trois quintaux; le Mikes du conte tchèque, fils, lui aussi, d'un forgeron,
une de sept. — Dans d'autres contes déjà cités (conte suisse de la collection
Grimm, conte lithuanien, conte flamand), le héros demande, le plus souvent
à son père , qu'on lui forge une canne de fer.
Dans tous les contes que nous avons jusqu'à présent rapprochés de notre
conte lorrain , le héros , quand il s'en va courir le monde , s'associe à des
personnages extraordinaires i. Celui qui se rencontre le plus fréquemment,
c'est notre « Tord-Chêne » , ou un personnage analogue. Ainsi nous
trouvons Tord-Chêne lui-même dans les contes picard et flamand ; Tord-
Sapins {Tanne ndreher), dans le conte suisse de la collection Grimm ; Tord-
Arbres (Bawndrcber), dans le conte hanovrien et dans le conte transylvain.
Ailleurs, ce personnage n'a pas de nom , mais il est dit de lui qu'il arrache
des arbres entiers (conte allemand de la collection Prœhle, conte du Tyrol
italien, no 39, conte wende), des pins (contes catalan et portugais). —
Nous ne connaissons, dans les contes étrangers, que le conte sicilien n" 83
de la collection Pitre, déjà mentionné , où figure un personnage qui corres-
ponde exactement à notre Appuie-Montagne. Ce personnage se trouve en
France, dans le conte de la Bretagne non bretonnante, cité plus haut , où il
s'appelle « Range-Montagne » et « avec son dos range les montagnes et les
soutient ». Un autre conte de la Haute-Bretagne, toujours de la même
famille , mais dont l'introduction est absolument difî"érente de celle de Jean de
VOtirs, a un « Appuie-Montagne » 2. — Le Jean de la Meule du conte lor-
rain , qui joue au palet avec une meule de moulin , ne s'est pas présenté à
nous dans les contes étrangers de notre connaissance. 11 figure, avec le nom
de Petit-Palet , dans le premier conte de la Haute-Bretagne , mentionné plus
haut ( Sébillot , II , no 26).
Nous reviendrons , à la fin de ces remarques , sur ce thème des personnages
merveilleux.
L'épisode du château de la forêt se trouve dans tous les contes indiqués ci-
dessus ; mais presque toujours c'est un nain , — un nain à grande barbe assez
souvent , — qui bat les compagnons du héros. Dans le conte allemand de la
I. Il faut excepter le conte du Sclileswig , où les compagnons de Jean à la Barre de fer sont un cas-
seur de pierres , un scieur de planches et un findeur de bois ( altération évidente du thème primitif, où
se trouve, par exemple, un personnage qui, à coups de poing, brise des rochers); il faut excepter
aussi le conte suisse de la collection Suternieister, où les compagnons du héros sont un chasseur et un
pécheur; le premier conte du Tyrol italien (Schneller, p. 189) où Giuan dall' Urs rencontre et
emmène avec lui un cordier et un boulanger, appelé Bouche de Four ; le conte du Mantouan, où les
deux compagnons de Giovanni dell' Orso n'ont rien de caractéristique , et le conte souabe, où les
compagnons de Jean l'Ours sont un cordonnier et un tailleur qu'il a rencontrés sur la route et mis
dans sa poche.
1. Voir Sébillot, I , n" 6. — L'introduction de ce conte , qui a été raconté A M. Sébillot par un
matelot, a pris, en passant par la bouche des marins, une couleur toute particulière; mais les deux
personnages extraordinaires que rencontre le » capitaine Pierre » sont deux des trois personnages du
conte lorrain , Appuie-Montagne et Tord-Chine.
10 JEAN DE l'ours
collection Prœhle, dans le conte suisse de la collection Sutcrmeister, dans le
conte sicilien de la collection Pitre, c'est une vieille femme, une sorcière ;
dans le conte portugais, un diable. Nous ne rencontrons le géant du conte
lorrain que dans un conte sicilien (Gonzenbach, n" 59) et dans un conte ita-
lien du Napolitain (JaMuch fur rotiianische und aiglisclK Literatur , VIII ,
p. 241 ), appartenant tous les deux à un autre groupe de contes de cette famille.
Dans ce second groupe , l'introduction de Jean de VOurs fait défaut ; il s'agit
simplement de compagnons qui voyagent ensemble : dans un conte du Tyrol
allemand (Zingerle, II, p. 403) et dans un conte alsacien (Alsatia, année
1852 , p. 77), trois déserteurs ; dans un conte flamand (Wolf , Deutsche Man-
chen und Sagen, n» 21), un caporal, un tambour et un sergent; dans un conte
russe (Ralston, p, 144-146), quatre « héros » ; dans un conte italien de Pise
(Comparetti , n» 40), un boulanger et deux individus non désignés. — Ce der-
nier conte nous fournit un petit détail à rapprocher du conte lorrain : les deux
compagnons du boulanger, après avoir été battus dans la maison isolée par un
mystérieux petit bossu , disent qu'ils n'ont pu préparer le dîner parce que le
charbon leur a fait mal. C'est tout à fait, on le voit, le passage où les com-
pagnons de Jean de l'Ours disent que la fumée ou la cuisine les a rendus
malades. — Le conte sicilien n° 80 de la collection Pitre se rattache à ce
groupe, malgré l'altération de son introduction.
Dans beaucoup de contes de ce groupe, les compagnons vont à la recherche de
princesses disparues, ces mêmes princesses que le héros trouvera dans le monde
souterrain où il se fait descendre. Ces compagnons sont , dans un conte alle-
mand de la principauté de Waldeck (Curtze, n" 23 ), trois soldats ; dans un
autre conte allemand de la région de Paderborn (Grimm, no 91), trois jeunes
chasseurs; dans un conte sicilien (Gonzenbach, no 59), un vieux soldat et
trois princes ; dans le conte italien du Napolitain , cité un peu plus haut , trois
frères. — C'est, nous l'avons dit, uniquement dans ces deux derniers contes
(sicilien et napolitain) que nous avons retrouvé le géant du conte lorrain:
tous les contes de ce groupe que nous venons de mentionner, à l'exception du
conte russe, ont le vieux nain. — Dans un conte italien du Mantouan (Visen-
tini, no 18), où les compagnons sont trois frères, c'est à un monstre (bestiac-
cia ) qu'ils ont affaire.
Cette dernière forme d'introduction, — plusieurs compagnons ù la recherche
de princesses disparues , — se trouve combinée , dans le conte de la Flandre
française cité plus haut , avec l'introduction de Jeun de VOurs. Dans ce conte
de la collection Deulin , le roi fait publier qu'il donnera une de ses deux filles
en mariage à celui qui les délivrera de captivité. Jean l'Ourson demande qu'on
lui forge une caime grosse comme le bras , puis il se met en campagne. Il
rencontre d'abord sa mère nourrice l'ourse, qui le guide, puis Tord-Chône
qu'il prend avec lui. Ils arrivent dans un château. Suit l'aventure de Tord-
Chêne, puis de Jean l'Ourson avec un petit vieux qui rosse Tord-Chêne, mais
qui est battu comme plâtre par Jean. Descendu dans le monde inférieur, Jean
tue le petit vieux , dont une vieille femme était en train de panser les plaies.
Cette vieille femme indique à Jean où sont les princesses et, comme la fée de
notre conte , lui donne de la graisse qui guérit toutes les blessures, etc. —
J E A X D E L O U R s II
Dans le conte allemand du Schieswig, qui se rattache également au premier
groupe de contes , Jean à la Barre de fer apprend , lui aussi , que les trois
filles du roi ont disparu et que l'une d'elles est promise en mariage à celui qui
les ramènera. — Le conte souabe présente la même combinaison , mais avec
une curieuse modification. Le paysan au service duquel est entré Jean l'Ours ,
effrayé de la force de celui-ci , lui dit , pour se débarrasser de lui , d'aller cher-
cher les trois plus belles femmes du monde, pour que lui, le paysan, qui est
veuf, en choisisse une. Viennent ensuite la rencontre d'un cordonnier et
d'un tailleur, l'épisode de la maison isolée et la descente dans le monde infé-
rieur, où se trouvent les trois plus belles femmes du monde '.
Mentionnons encore certains contes où les compagnons sont également à la
recherche des princesses , mais où manque l'épisode de la maison i solée : un
conte autrichien (Vernalekcn, n" 54); deux contes siciliens (Gonzenbach,
nos 58 et 62); un conte irlandais (Kennedy, I, p. 43); un conte Hthuanien
(Leskien, n» 16); un conte russe (Gubernatis, Floriîegio, p. 72). Dans le
conte russe , le héros , Svetozor, est le plus jeune de trois frères, qui tous sont
devenus hommes faits en quelques heures. Pour faire l'épreuve de sa force,
Svetozor va chez le forgeron et lui commande une massue de fer qui pèse
douze piids (480 livres) ; il la jette en l'air et la reçoit sur la paume de sa
main ; la massue se brise. Il s'en fait faire une autre de vingt puds (800 Uvres),
qui se brise sur son genou. Enfin, on lui en forge une troisième, de trente
puds (1,200 livres); il la lance en l'air et la reçoit sur son front; elle plie,
mais ne rompt pas. (Nous retrouvons ici , comme on voit , un des éléments de
Jean de l'Ours). Svetozor fait redresser sa massue et l'emporte, quand il s'en
va, avec ses frères, pour délivrer les trois filles du tzar que trois magiciens ont
transportées dans leurs châteaux de cuivre , d'argent et d'or. — Dans un conte
des Tsiganes de la Bukovine (Miklosisch, n" 4), les trois frères se sont mis en
route pour aller chercher leur mère , qui a été enlevée par un dragon.
Un conte finlandais, résumé par M. Kœhler (Jahibiicb fiir romahische und
englischcLiteratiir, VII, p. 26), paraît, au premier abord, n'avoir pas non plus
l'épisode de la maison isolée; mais, en réalité, il a conservé quelque chose
d'analogue : Le palefrenier Gylplio, un jour qu'il est à couper du bois dans la
forêt , se rend maître du génie Pellerwoinen , en lui prenant les mains dans la
fente d'un tronc d'arbre. (Dans le conte allemand de la collection Prœhle,
Jean l'Ours , dans la maison isolée , fait de même avec la vieille ; dans le conte
lithuanien de la collection Schleicher, Martin , après avoir terrassé le nain , lui
emprisonne la barbe dans la fente d'un gros tronc d'arbre ). Gylpho ne délivre
Pellerwoinen qu'après que celui-ci lui a promis de lui dire où se trouvent trois
princesses disparues. Le génie lui montre dans des rochers un trou profond
dans lequel il le descend. Suit la délivrance des trois princesses. Mais trois
« hommes blancs » s'étaient glissés sur les pas de Gylpho, jusqu'au trou.
Quand Pellerwoinen a fait remonter les princesses et qu'il veut faire remonter
I. Dans un conte vaUtque (Scliott, n" lo), figurent .lussi la rencontre par le héros de personnages
extraordinaires, l'épisode de la maison isolée et la descente dans lo puits. Les aventures du héros dans
le monde inférieur sont diflerentes et se rapprochent principalement d'un des thèmes de notre n" 5, 1rs
Fils du Pèchfur (le thème de la princesse exposée .\ un dragon et délivrée par le héros), thème ijui, du
reste, s'est, d.ins certains contes, joint épisodiquemcnt au thème dont nous traitons ici.
12 JEAN DE LOURS
aussi Gylpho, ils accourent , coupent la corde , chassent Pellerwoinen et
s'emparent des princesses. (Ces trois « hommes blancs », qui interviennent
brusquement dans le récit , sont , comme on voit , un souvenir altéré des
compagnons du héros, traîtres à son égard.)
Nous arrivons enfin à une dernière forme d'introduction. Dans un conte
grec moderne de l'île de Syra (Hahn, n° 70), un roi a un pommier qui , tous
les ans , donne trois pommes d'or ; mais à peine sont-elles mûres, qu'elles
disparaissent. L'aîné des trois fils du roi s'oflfre à veiller auprès de l'arbre. Au
milieu de la nuit, un nuage s'abaisse ; quelque chose comme une main s'étend
vers l'arbre et une pomme d'or disparaît. Même chose arrive quand le second
prince veille. Mais le plus jeune tire une flèche dans le nuage ; du sang coule ,
et la pomme reste sur l'arbre. Le lendemain, les trois princes suivent les traces
du sang et arrivent sur une haute montagne, auprès d'une pierre au milieu
de laquelle est scellé un anneau de fer. Le plus jeune prince est seul assez fort
pour soulever la pierre et seul assez courageux pour descendre dans le monde
inférieur, où il tue le dragon qui a volé les pommes d'or ; il délivre ainsi trois
princesses. — On peut encore citer un conte sicilien (Gonzenbach, no 64), où
le voleur des Iruits du jardin d'un roi est un géant, qui, lui aussi, retient
captives dans le monde inférieur trois belles jeunes filles ; un conte du Tyrol
italien (Schneller, p. 190), où un enchanteur cueille chaque nuit des noix d'or
sur le noyer d'un roi (comparer un conte italien des environs de Sorrente ,
publié dans le Giambattisia Basile, I883, p. 31); un conte grec moderne de
Smyrne(E. Legrand, p. 191), où c'est un nègre qui vient couper des citrouilles,
dans lesquelles réside la force de trois princes ; un conte albanais (A. Dozon ,
n° 5), où une lamie (sorte d'ogresse) sort chaque jour d'un puits pour aller
prendre une pomme d'or sur le pommier d'un roi. — Dans un conte de la
Basse-Bretagne (Luzel , 5c rapport, p. 10), c'est un aigle qui vient chaque
nuit voler une poire d'or dans le jardin d'un roi ; dans un conte toscan (A. de
Gubcrnatis, Zoological MytMogy, II, p. 187), un dragon à trois têtes qui
s'abat chaque nuit sur le pommier à pommes d'or du roi de Portugal ; dans un
conte catalan {Rondallayre, I, p. 94), un gros oiseau noir qui vient prendre les
poires d'un certain jardin ; dans un conte russe (Ralston, p. 73), un monstre
qui ravage le parc d'un roi ; dans un conte hongrois (Gaal, p. 77), un dragon
qui enlève chaque nuit un pan de muraille d'une citadelle toute de lard {sic),
construite par un roi. Comparer encore un conte vénitien (Widter et Wolf ,
n" 4), et un conte wende de la Lusace (Veckenstedt, p. 244).
Il serait trop long d'examiner ici toutes les différences de détails que pré-
sente, dans les nombreux contes énumérés ci-dessus, le récit des aventures du
héros dans le monde inférieur Nous ferons seulement quelques remarques.
Dans le dernier groupe dont nous avons parlé, — à une exception près, celle du
conte catalan , — le monstre que le héros doit combattre dans le monde infé-
rieur est celui qu'il a déjà blessé sur la terre, le voleur des fruits. En le tuant ,
il délivre d'un coup les trois princesses , qui n'ont pas d'autre geôlier. C'est 1;\
la forme la plus ordinaire des contes de ce groupe. Pourtant, dans certains, le
JEAN DH l'ours I3
monstre ne garde qu'une des trois princesses ; les deux sœurs de celle-ci sont
gardées par deux autres monstres. Ainsi, dans le conte toscan, le prince, étant
descendu dans le monde inférieur, arrive dans une belle prairie où s'élèvent
trois châteaux, le premier de bronze, le second d'argent, le troisième d'or. Le
dragon à trois têtes, qui a volé les pommes d'or, est le maître du château de
bronze ; celui d'argent appartient à un dragon à cinq têtes ; celui d'or, à un
dragon â sept têtes. Même chose à peu près dans le conte hongrois, où les
trois châteaux sont de cuivre, d'argent et d'or. — Les trois châteaux (ici d'acier,
d'argent et d'or) se retrouvent dans le conte breton ; mais l'aigle que le prince
a blessé est seul pour garder les trois princesses. Il s'envole d'un château à
l'autre, et le jeune homme le tue dans le troisième château i.
Dans les contes qui ont l'épisode de la maison isolée, le personnage malfai-
sant que le héros châtie n'est pas, en général, celui qui garde les princesses
dans le monde inférieur. Nous ne connaissons guère, comme exceptions, que
le conte suisse de la collection Grimm , le conte bosniaque et le conte sicilien
n" 83 de la collection Pitre. Tantôt les princesses, presque toujours au nombre
de trois, sont gardées par un dragon à sept têtes (conte du Tyrol allemand),
à douze têtes (conte du « pays saxon » de Transylvanie), ou par trois dragons
à trois, six et neuf têtes (conte lithuanien); tantôt par deux dragons et deux
lions (conte tchèque, où il n'y a que deux princesses), par un ours, un lion et
un dragon (conte allemand de la collection Prœhle) ; tantôt encore par trois
géants (contes allemands du Schleswig et deja principauté de Waldeck), par
un magicien (conte italien de Pise), par trois vieux magiciens (conte du Tyrol
italien), etc., etc. — Dans le conte portugais, la première princesse est gardée
par un serpent, la seconde par une couleuvre, la troisième par le grand
diable. En dehors d'un conte breton déjà mentionné (Sébillot, Littérature oiale,
p. 81), où il est question d'une chambre remplie de diablotins, c'est le seul
rapprochement que nous trouvions à faire avec les diables du conte lorrain ^.
Plusieurs des contes de cette famille ont un trait qui n'existe pas dans le
conte lorrain. Quand le héros arrive auprès des princesses, en l'absence des
monstres qui les gardent , elles lui font boire d'une certaine eau qui le rend
capable de manier une lourde épée pendue au mur, et c'est avec cette épée
qu'il tue les monstres. Voir, par exemple, le conte wende, le conte allemand
de Waldeck, le conte grec de lîle de Syra, le conte hongrois. — Notre conte
lorrain , ainsi que tous les contes du type spécial de Jean de l'Ours, représentant
le jeune homme comme étant d'une force extraordinaire, il était inutile de lui
donner une autre arme que sa canne de fer. Pourtant, dans le conte lithuanien
et dans le conte du Schleswig, ce n'est pas avec sa canne de fer que le héros
tue les dragons ou les géants , et nous retrouvons l'épée et l'eau qui donne
la force.
Un autre détail, qui se rencontre dans un bon nombre des contes jusqu'ici
mentionnés, manque dans le conte lorrain. Après avoir fait remonter les prin-
cesses par ses compagnons, le jeune homme, se méfiant de ces derniers, attache
I. Les trois mêmes cliîtciux ou k peu près (verre, argent et or) figurent encore dans le conte Ju
Tyrol italien, n» 59, cité plus h.int. — Rappelons aussi le conte russe de Sxtlo^or.
3. Dans deux variantes lorraines que nous donnerons plus loin (n";]), les princesses sont gardies par
des monstres : bètc à sept tètes , serpent, etc.
14 JEAN DE LOURS
à la corde, (ou, dans certaines versions, met dans le panier suspendu à la
corde) une grosse pierre, qui se brise en retombant quand les traîtres coupent la
corde. Voir, par exemple, le conte alsacien , le conte westphalien (Grimm ,
no 91), le conte hanovrien, le conte du « pays saxon » de Transylvanie, un
des contes russes (Ralston, p. 73), un des contes du Tyrol italien (Schneller,
p. 190), un des contes siciliens (Gonzenbach, n° 59), le conte portugais. —
Dans plusieurs contes, c'est sa canne de fer que le héros attache à la corde. Il
en est ainsi dans le conte de la Flandre française, dans le conte suisse de la
collection Grimm , dans le conte tchèque, dans le conte hongrois (ici c'est une
massue). — Dans le conte allemand de la principauté de Waldeck, le héros
met dans le panier la tête d'un des géants qu'il a tués.
Qjjant à la manière dont le jeune homme sort du monde inférieur, il est,
dans la plupart des contes, emporté par un oiseau-géant. Nous aurons à étudier
cette forme dans les remarques de deux de nos variantes de Montiers (n° 52),
qui ont ce passage. — Ailleurs , le héros revient sur la terre par le moyen d'un
objet magique que lui ont donné les princesses (baguette, dans le conte
italien 'le la collection Comparetti ; pomme dans le conte sicilien n° 80 de
Pitre; noix, dans le conte grec de la collection E. Legrand). Dans le conte
suisse de Grimm, il trouve au doigt du nain qu'il a tué un anneau (comparer
le conte italien de Sorrente); il le met à son propre doigt, et, quand il le
tourne, il voit paraître des esprits qui , sur son commandement , le transportent
hors du monde inférieur; dans le conte westphalien (Grimm, nogi), une
flûte, qu'il décroche du mur, fait paraître, quand il en joue, une multitude
de nains , qui lui rendent le même service ( comparer le sifflet dans le conte
sicilien no 59 de la collection Gonzenbach, cité plus haut). Dans le conte
wende de la collection Veckenstedt, un « bon génie » apparaît au jeune
homme et lui off^re de le tirer du monde inférieur. — Ce n'est que dans trois
des contes mentionnés ci-dessus que nous trouvons quelque chose d'analogue
à notre conte , où une fée indique à Jean de l'Ours un sentier qui conduit au
château d'en haut. Dans l'un des deux contes catalans {RomiaUayre, I , p. 96),
une vieille , que le héros se trouve avoir délivrée d'un enchantement et qui est
devenue une belle dame , lui fait connaître également une issue ; dans le conte
souabe, c'est la sorcière à laquelle Jean l'Ours a déjà eu affaire dans la maison
isolée, qui lui indique cette issue, mais seulement après que Jean l'Ours l'a de
nouveau rudement battue ; dans une variante hessoise résumée par Guillaume
Grimm dans les remarques de son n" 91 (t. III, p. 165), c'est le nain de la
maison isolée, mais qui le fait bénévolement.
* *
Dans un petit nombre de contes de cette famille, le héros, au lieu de
descendre dans le monde inférieur, s'élève dans ce qu'on peut appeler le monde
supérieur, et c'est là qu'il trouve les princesses. Citons d'abord un conte grec
moderne, recueilli en Epire (Hahn, n° 26). La fille d'un roi est enlevée
par un drakos (sorte d'ogre), qui l'emporte sur une haute montagne. Le plus
jeune des trois frères de la princesse se met en route pour la délivrer. Un
serpent, auquel il a rendu service, le transporte sur la montagne. Il trouve
moyen de faire périr le drakos, puis il fiiit descendre avec une corde sa sœur
JEAN DE LOURS Ij
d'abord, puis trois princesses, prisonnières, elles aussi, du drakos. Quand il
est au moment de descendre lui-même, ses deux frères, qui attendaient au
pied de la montagne, coupent la corde. Le prince, resté seul dans le château
du drakos, voit trois objets merveilleux : un lévrier de velours, poursuivant un
lièvre également de velours; une aiguière d'or, qui verse d'elle-même de l'eau
dans un bassin d'or ; une poule d'or avec ses poussins. Il voit ensuite trois
chevaux ailés, l'un blanc, l'autre rouge , le troisième vert; il les met en liberté,
et les chevaux , par reconnaissance , le transportent dans la plaine, où chacun
lui donne un crin de sa queue, en lui disant de le brûler quand il aura besoin
de ses services. Le jeune prince se couvre la tête d'un bonnet de boyau de
mouton, pour avoir l'air d'un teigneux •, et entre comme valet chez un
orfèvre, dans la ville du roi son père. Cependant l'aîné des princes voulait épou-
ser l'aînée des trois princesses. Celle-ci déclare qu'auparavant il faut lui donner
un lévrier de velours poursuivant un lièvre de velours, comme elle en avait un
chez le drakos. Le roi fait publier que celui qui pourra fabriquer ce jouet sera
bien récompensé. Le prétendu valet de l'orfèvre dit à son maître qu'il se charge
de la chose ; il fait venir le cheval vert en brûlant le crin que celui-ci lui a donné
et lui ordonne de lui aller chercher dans le château du drakos les objets
demandés; puis il les donne à l'orfèvre, qui les porte au roi. Le jour du mariage,
à une sorte de tournoi , le jeune homme paraît, tout vêtu de vert, sur le cheval
vert; il se montre si adroit qu'on veut le retenir pour savoir qui il est, mais il
s'échappe. Le cheval rouge lui procure ensuite , "pour la seconde princesse ,
l'aiguière d'or et le bassin d'or, et le prince se signale également au tournoi ,
où il se montre en équipement rouge, sur le cheval rouge. Enfin le cheval
blanc va lui chercher la poule d'or pour la plus jeune princesse; mais , cette
fois, au tournoi, le jeune homme lance son javelot à la tête du fiancé, le frère
du roi, qui tombe mort. On l'arrête; il se fait reconnaître et épouse la prin-
cesse. — Comparer un conte serbe, très voisin (Vouk, no 2), où ne figurent
pas les objets merveilleux, mais seulement la triple apparition du héfos sur le
cheval noir, le cheval blanc et le cheval gris du dragon. — Dans un conte
russe (Dietrich, no 5), une tzarine a été enlevée par un ouragan. Ses trois fils
se mettent à sa recherche. Le plus jeune parvient, au moyen de crampons,
au sommet de la Montagne d'or. Il arrive successivement devant trois tentes ,
dans chacune desquelles est une princesse gardée par un dragon. Il tue les
dragons et trouve enfin sa mère, qui lui donne le moyen de faire périr le génie
par lequel elle a été enlevée. Il fait descendre sa mère et les princesses au moyen
d'une toile qu'il attache à un arbre. Ses frères lui arrachent la toile des mains ,
et il ne sait plus comment descendre. Machinalement il fait passer d'une main
à l'autre un bâton qu'il a trouvé chez le génie : aussitôt un homme paraît et
le transporte dans sa ville. Ce conte russe a une dernière partie correspondant
à celle du conte lorrain.
Cette forme particulière de notre thème a été versifiée en Espagne au siècle
dernier : on la trouvera dans le Romanaro gênerai (no 1263 de l'édition
Rivadcneyra, Madrid, 1856) : Un roi de Syrie, qui a trois filles, les enferme
I. Voir, pour ce détail et pour le trait des trois tournois , notre n" ii , le Prince tl son Chnvl,
ainsi que les remarques d; ce conte.
l6 JEAN DE l'ours
dans une tour enchantée , sans porte ni fenêtre , et fait publier que celui
qui pourra pénétrer dans la tour obtiendra la main d'une de ses filles. Trois
frères tentent l'entreprise. Le plus jeune, au moyen de clous, qu'il enfonce et
retire successivement, grimpe jusqu'au haut de la tour et fait descendre les
princesses en les attachant à une corde. Quand elles sont toutes descendues ,
les frères du jeune homme lui arrachent la corde des mains. Avant de le
quitter, les princesses lui avaient recommandé d'entrer dans une salle de la tour
où étaient enfermés trois beaux chevaux , et de leur prendre à chacun un crin
delà queue, qu'il conserverait précieusement pour le brûler en cas de danger.
En outre, la plus jeune princesse lui avait fait présent d'un collier. Se voyant
trahi par ses frères , le jeune homme entre dans l'écurie et saute sur le cheval
de la troisième princesse : aussitôt , d'un bond , le cheval le transporte dans un
désert. Le jeune homme échange ses habits contre ceux d'un berger et prend
le nom de Juanillo. Cependant la plus jeune dos princesses dessine le modèle
d'un collier tel que celui qu'elle avait dans la tour et dit à son père qu'elle
'épousera celui qui lui en fera un semblable. Le roi s'adresse au plus savant des
« alchimistes » , lui disant que , si dans deux mois le collier n'est pas prêt , il
lui fera couper la tête. Justement Juanillo est entré au service de l'alchimiste ;
il se charge du travail. La princesse reconnaît le collier qu'on lui apporte et
déclare, au grand mécontentement du roi, qu'elle épousera Juanillo. Le conte
se poursuit en passant dans le thème de notre n» 12, le Prince et son Cheval.
*
* *
La dernière partie de notre conte, — la commande, faite par le roi, de bijoux
semblables à ceux que les princesses avaient dans le monde inférieur, — ne se
trouve pas , à beaucoup près , dans tous les contes de cette famille. Nous avons
indiqué, chemin faisant, plusieurs contes où elle existe : nous citerons ici
quelques formes caractéristiques de ce thème.
Une des plus remarquables est celle du conte allemand no 29 de la collec-
tion Prœhle. Q.uand Jean l'Ours est arrivé auprès des trois princesses, dans le
monde inférieur, la chambre de la première était éclairée par une étoile ; celle
de la seconde, par une lune; celle de la troisième, par un soleil. Jean l'Ours
reçoit de l'aînée des princesses une boule d'argent ; de la seconde , une boule
d'or; de la plus jeune, une boule de diamant. Une fois sorti du monde infé-
rieur, après la trahison des douze géants , ses compagnons , Jean l'Ours entre
en qualité d'ouvrier chez un forgeron , dans la ville des princesses , et bientôt
les gens viennent en foule pour le voir travailler. Un soir, il s'avise de prendre
un cor de chasse qu'il a rapporté du monde inférieur et d'en jouer. Aussitôt
paraissent une multitude de nains, qui lui demandent ses ordres. Il leur dit que
les princesses sont malades depuis qu'elles n'ont plus leur étoile, leur lune et
leur soleil , et qu'il faut aller chercher d'abord l'étoile et la suspendre devant la
fenêtre de l'aînée des princesses. Il commande ensuite aux nains de suspendre
la lune et le soleil devant la fenêtre des deux autres princesses , et toutes les
trois guérissent. Pour se débarrasser des géants , les princesses avaient promis
que chacune en choisirait un pour mari , s'ils leur apportaient des boules aussi
précieuses que celles qu'elles avaient dans le monde inférieur. Les géants vont
trouver Jean l'Ours, qui fait semblant de fabriquer les boules, et leur remet
JEAN DE l'ours I7
celles qu'il a reçues des princesses. Celles-ci reconnaissent ainsi que leur libé-
rateur est arrivé.
Dans le conte allemand du Schleswig (MùllenhofF, n" i6), les princesses
n'épouseront leurs trois soi-disant libérateurs que lorsqu'elles auront un soleil
d'or, une étoile d'or et une lune d'or, comme ceux qu'elles avaient dans le
monde inférieur. Cela vient aux oreilles de Jean à la Barre de fer, qui va trou-
ver un orfèvre et lui dit qu'il se charge de l'affaire. — Dans le conte flamand
de la collection Deulin, les objets que les princesses Boule d'Or et Boule
d'Argent ont donnés à leur libérateur sont une boule d'or portant gravée la
figure du soleil , et une boule d'argent avec la figure de l'étoile du matin. —
Dans le conte wende de la collection Veckenstedt (p. ,244), les objets sont
des anneaux : sur le premier est le soleil ; sur le second , le soleil et la lune ;
sur le troisième, le soleil, la lune et les étoiles. — Dans le conte hanovrien
de la collection Colshorn (n° 5), ce sont aussi des anneaux , mais sur lesquels
sont gravés certains caractères.
Le conte grec de l'île de Syra (Hahn , no 70) présente une petite différence.
La princesse ayant successivement demandé avant de consentir à se marier,
trois robes sur lesquelles seraient figurés la terre avec ses fleurs , le ciel avec
ses étoiles , la mer avec ses poissons , le héros , qui est entré comme compa-
gnon chez un tailleur, tire ces robes d'une noix, d'une amande et d'une noi-
sette que la princesse lui avait données dans le monde souterrain. (Comparer,
dans la collection E. Legrand, p. 191 , un autre conte grec mentionné plus
haut. ) — Dans le conte sicilien n» 80 de la collection Pitre , les couronnes
que le roi demande pour ses filles sont procurées au jeune homme par des
objets magiques qu'il a reçus des princesses. (Comparer le conte de Sorrente.)
Enfin un conte russe (Ralston, p. 73) et un conte hongrois (Gaal, p. 77),
également mentionnés ci-dessus, ont ici une forme toute particulière. Quand le
héros du conte russe est au moment de faire remonter les princesses, celles-ci
changent en œufs leurs trois châteaux, de cuivre, d'argent et d'or, et elles
donnent ces œufs au prince. Arrivées à la cour du roi , après la trahison des
frères de leur libérateur, elles déclarent qu'elles ne se marieront que si elles ont
des habits pareils à ceux qu'elles portaient dans r« autre monde ». Le jeune
prince, qui est entré comme ouvrier chez un tailleur, souhaite que ses trois
œufs redeviennent des palais , et y prend les robes des princesses , qu'il leur
envoie par son maître II fait la même chose chez un cordonnier, etc. — Le
conte hongrois est à peu près identique. — Dans le conte de l'Herzégovine ,
n» 139 de la collection Krauss , les châteaux sont transformés également,
mais en pommes d'or. (Comparer le conte bohème.)
En Orient, nous allons trouver, pour ainsi dire aux quatre coins de l'Asie,
les différentes parties dont se compose Jean de l'Ours.
Dans le Dardistan , contrée située au nord de Cachemire , dans la vallée du
Haut-Indus, on raconte l'histoire d'une petite fille qu'un ours emporte dans
son antre ; toutes les fois qu'il sort , il roule une grosse pierre devant l'entrée
de la caverne. Q.uand l'enfant est devenue grande, il la prend pour femme.
Elle meurt en couches (Leitner. Tlx Languages atid Races of Dardistan, III, p. 12).
CosaviN , Coiiiei. ,
l8 JEAN DE l'ours
Un conte syriaque , recueilli dans la région du nord de la Mésopotamie , va
déjà se rapprocher davantage de l'introduction de notre Jean de l'Ours (E. Prym
et A. Socin, II, p. 258)': Une femme, poursuivant dans la montagne un
bœuf échappé , est prise par un ours , qui l'emporte dans sa caverne et en fait
sa femme. Elle finit par s'enfuir et rentre dans la maison de son mari. Elle y
accouche d'un fils moitié ours et moitié homme. Quand l'enfant est devenu
grand, personne n'est plus fort que lui. Le conte finit brusquement.
Avec un conte avare 2, nous aurons, non seulement l'introduction, mais
la plus grande partie des aventures de Jean de FOurs (Schiefner, no 2) :
La fille d'un roi est enlevée par un ours, qui en fait sa femme. Elle met au
monde un fils. L'enfant, qui a des oreilles d'ours, grandit d'une façon merveil-
leuse et devient d'une force extraordinaire. Un jour que l'ours est sorti , il se
fait raconter par sa mère toute son histoire. L'ours survenant, il le précipite
dans un ravin, où l'ours se tue; puis il dit à sa mère de retourner dans son
pays et s'en va d'un autre côté. — Il entre bientôt au service d'un roi qui ,
effrayé de sa force, cherche à se débarrasser de lui en le chargeant d'entre-
prises fort périlleuses 3. Après s'être tiré de tous ces dangers, il s'en va droit
devant lui et rencontre un homme qui porte sur ses bras deux platanes arrachés
avec leurs racines. « Qui es-tu , ami , homme de force ? » lui dit Oreille-
d'Ours. — « Quelle force puis-je avoir ? » répond l'autre. « Un homme fort ,
c'est , à ce qu'on dit , Oreille-d'Ours , qui a traîné la Kart ( un certain être
malfaisant) devant le roi. » Oreille-d'Ours se fait connaître, et l'autre se met
en route avec lui. Ils rencontrent , assis au milieu du chemin , un homme qui
fait tourner un mouUn sur ses genoux. Après avoir échangé avec Oreille-
d'Ours à peu près les mêmes paroles que le premier, cet homme se joint aussi
à lui. — Les trois amis s'arrêtent dans un endroit convenable pour une halte,
et vivent de leur chasse. Les deux compagnons d'Oreille-d'Ours sont successi-
vement, pendant qu'ils apprêtent le repas, garrottés par un nain à longue
barbe, qui arrive chevauchant sur un Uèvrc boiteux et qui mange toute la
viande 4. Mais Oreille-d'Ours empoigne le nain et lui emprisonne la barbe
dans la fente d'un platane. Le nain finit par s'échapper, traînant le platane
après lui ; les compagnons suivent ses traces et parviennent ù une ouverture ,
sur le bord de laquelle le platane a été jeté. Oreille-d'Ours s'y fait descendre.
Il trouve dans un palais une princesse que le nain retient prisonnière, et tue ce
dernier, — Ensuite, il est trahi par ses compagnons, qui enlèvent la princesse
et le laissent dans le monde inférieur. Vient alors l'épisode d'une fille de roi
I. Les contes syriaques, publiés par MM. Prym et Socin en 1881, ont été recueillis de U bouche
d'un chrétien jacobite , originaire du Tûr Wbdîn , région mont.igneuse située au nord de Id Mésopo-
tamie , dans le district de Mardin , et habitée par des Kurdes et des Jacobites.
3. Les Avares, peuplade d'origine mongole, de même race que les tribus de ce nom exterminées par
Charlemagne, habitent le versant septentrional du Caucase. AL Ant. Schiefner a publié, en 187 J, d'après
des manuscrits, plusieurs contes en langue avare, auxquels il a joint une traduction allemande et des
remarques fort intéressantes , dues à M. Reinhold Kœhler.
}. Toute cette partie du conte avare se rapporte au thème de l'Homme fort (voir nos n"* 46 et 69K
que nous avons déjà vu se combiner avec des contes de la famille de Jean de l'Ours. Nous aurons occa-
sion d'y revenir.
4. Dans le conte valaque (Schott, n" 10), cité plus h.iut en note, le nain ik gr.\nJe barbe arrive clu-
vauchant « sur une moitié de lièvre «.
JEAN DE LOURS I9
délivrée par Oreille-d'Ours d'un dragon à neuf têtes , à qui l'on était forcé de
donner chaque année une jeune fille '. Oreille-d'Ours est ramené sur la terre
par un aigle reconnaissant, dont il a sauvé les petits, menacés par un serpent.
Il arrive dans sa demeure , où il trouve ses deux compagnons qui se disputent
la princesse ; il les jette tous les deux par terre d'un revers de main, recon-
duit la jeune fille dans le royaume du père de celle-ci et l'épouse.
Il faut encore citer un conte kalmouk, faisant partie du livre de contes
intitulé Siddhi-Kilr (« le Mort doué du siddhi , » c'est-à-dire d'une vertu
magique), ouvrage dont M. Théodore Benfey a montré l'origine indienne, et
qui est imité du livre sanscrit la Vetdlapaiitchavinçati (« les Vingt-cinq Histoires
d'un veldla » , sorte de démon qui entre dans le corps des morts). Voici le
résumé de ce conte kalmouk (n» 3 de la traduction B. Jùlg) : Le héros,
Massang, a un corps d'homme et une tête de bœuf. Arrivant dans une
foret, il y trouve au pied d'un arbre un homme tout noir, qui est né
de la forêt; il le prend pour compagnon. Plus loin, dans une prairie, il ren-
contre un homme vert, qui est né du gazon, et, plus loin encore, près d'un
monticule de cristal , un homme blanc , né du cristal : il emmène aussi ces
deux derniers avec lui. Les quatre compagnons s'établissent dans une maison
isolée ; chaque jour trois d'entre eux vont à la chasse , le quatrième garde le
logis. Un jour l'homme noir, en préparant le repas, voit arriver une petite
vieille qui lui demande à goûter de son beurre et de sa viande ; il y consent,
mais à peine a-t-elle mangé un morceau , que le beOrre et la viande dispa-
raissent, et la vieille aussi 2. L'homme noir, bien ennuyé , s'avise d'un expé-
dient : il imprime sur le sol , tout autour de la maison , des traces de pieds de
chevaux , et dit à ses compagnons , à leur retour, qu'une grande troupe
d'hommes est venue, et qu'ils l'ont battu et lui ont volé son beurre et sa
viande. Les jours suivants , la même aventure arrive à l'homme vert , puis à
l'homme blanc. C'est alors le tour de Massang de rester seul ; mais il se méfie
delà vieille, combat contre elle et la met en sang. Q.uand ses compagnons
sont de retour, il leur fait des reproches et leur enjoint de se mettre avec lui
à la poursuite de la vieille. En suivant les traces du sang, ils arrivent à une
crevasse de rochers et aperçoivent au fond d'un grand trou le cadavre de la
vieille et d'immenses trésors. Massang se fait descendre dans le gouffre au
moyen d'une corde, puis fait remonter tous les trésors par ses compagnons.
Mais ceux-ci l'abandonnent dans ce trou. Massang croit alors qu'il ne lui reste
plus qu'à mourir. Cependant , en cherchant quelque chose à manger, il trouve
trois noyaux de cerise. Il les plante en disant : « Si je suis vraiment Massang,
qu'à mon réveil ces trois noyaux soient devenus de grands arbres. » Il s'étend
par terre, en se servant comme d'oreiller du cadavre de la vieille, et s'endort.
Plusieurs années s'écoulent : il dort toujours. Quand il se réveille, les cerisiers
sont devenus grands, et il peut, en y grimpant, sortir du trou. Il retrouve
1. Cet ipisotle, se r.ittacluntà un tliiinc que nous .lurons à étudier dans les remarques de notre n" ,,
Us Fils du Pfcheur, se trouve intcrcnlé également dans dos contes européens de la famille de Jtan Je
l'Ours (dans le conte grec moderne n'' 70 de la collection Halin et le conte russe de S\tlo^or).
2. On se rappelle que , dans plusieurs des contes européens cités plus haut et recueillis en Alle-
magne, en Suisse, en Sicile, et aussi en Russie ( Ralston , p. i h-m6 i> c'est une vieille sorcière qui
bat les compagnons du liéros.
20 JEAN DE LOURS
ses compagnons , auxquels il fait grâce ; puis , continuant sa route, il monte
dans le ciel, où, avec son arc de fer, il défend les dieux contre les attaques des
mauvais génies.
Un conte appartenant à cette famille a été recueilli dans l'Asie centrale,
chez des peuplades qui habitent au pied du plateau du Pamir, dans les vallées
des affluents de l'Oxus. Ce conte shighni a été publié dans le Journal of tlx
Asiatic Society of Bengal (t. XLVI, 1877, part. I, no 2) : Le fils d'un
vizir s'est mis en route pour aller chercher un faucon blanc, qui lui fera
obtenir la main de la fille du roi. Il rencontre un cavalier nommé Ala-aspa ;
il se joint à lui. Les deux compagnons entrent dans un château inhabité
qu'ils trouvent au milieu d'un désert. Le lendemain matin, Ala-aspa dit au fils
du vizir de rester à la maison , tandis que lui ira à la chasse. Le jeune homme
prépare le dîner; après avoir mangé sa part, il met de côté celle d' Ala-aspa.
Tout à coup la porte s'ouvre : un petit bout d'homme, haut d'un empan,
arrive près du foyer; il s'arrache un poil de la moustache, en lie les pieds et les
mains du fils du vizir et le jette par terre ; après quoi il mange ce qui était pré-
paré '. Pendant ce temps, le jeune homme a réussi à se dégager, il pour-
suit le nain et le voit disparaître dans une sorte de puits. Au retour d'Ala-aspa,
le fils du vizir , entendant la porte grincer , se précipite sabre en main ; en
voyant son compagnon , il lui raconte ce qui s'est passé. Le lendemain , c'est
Ala-aspa qui reste à la maison ; à peine le nain ouvre-t-il la porte , qu' Ala-aspa
lui tranche la tête d'un coup de sabre ; mais voilà la tête qui rejoint les
épaules, et le nain qui s'enfuit. Ala-aspa ne peut l'atteindre. — Il dit au fils du
vizir qu'il faut tresser une corde pour pouvoir descendre dans le puits. La
corde étant prête, c'est le fils du vizir qui tente le premier l'aventure. A
peine commence-t-il à descendre, qu'il se met à crier : « Je brûle. » Ala-aspa
le fait remonter et se fait descendre à son tour en ordonnant ù son camarade
de ne tenir aucun compte de ses cris. En effet, il a beau crier : « Je brûle, » le
fils du vizir n'en continue pas moins à lâcher la corde , et enfin Ala-aspa
touche terre. Il rencontre successivement plusieurs troupeaux , qu'on lui dit
appartenir au nain , et arrive à une ville. Un homme qui est assis à la porte
lui donne le moyen de tuer le nain, dont la vie est cachée dans deux pierres
placées auprès de lui. Le nain étant mort , Ala-aspa met la main sur ses qua-
rante clefs : dans la dernière chambre, il trouve une belle jeune fille, qui avait
été enlevée par le nain à l'âge de sept ans. Le lendemain , il ramasse toutes les
richesses du nain et les fait remonter par le fils du vizir ; il lui fait remonter en
dernier lieu la princesse. Au lieu de s'attacher ensuite lui-même â la corde , il
met à sa place une brebis noire. Le fils du vizir, qui veut s'emparer de la prin-
cesse, coupe la corde, et la brebis est broyée en tombant. Il regrette ensuitç
ce qu'il a fait et jette la corde à Ala-aspa, qu'il fait remonter. Ala-aspa lui par-
donne, lui cède ses droits sur les trésors et sur la jeune fille, et va même lui
chercher le faucon blanc.
I. Dans le conte avare que nous avons donné il y a un instant , le nain s'arrache également un poil
de la barbe pour lier les compagnons d'Oreillc-J'Ours.
JEAX DE LOURS 21
Dans l'Inde, chez les tribus Dzo du Bengale, on a trouvé un conte dont
notre thème forme la dernière partie». Voici cette dernière partie (Progressive
colloquial Exercises in the Lushai Dialect of the D^o or Kuki Language with vocabu-
laries and popular taies, by Capt. T. H. Lewin. Calcutta, 1874, p. 85) :
Deux jeunes gens, Hpohtir et Hrangchal, ont délivré une jeune femme,
nommée Kungori, des griffes d'un homme-tigre. L'homme-tigre est à peine
tué , que Kungori est enlevée par un certain Kuavang , qui l'emmène dans son
village , où l'on arrive par un grand trou ; mais la femme a eu la précaution
de marquer le chemin au moyen d'un fil qu'elle a laissé se dérouler derrière
elle , de sorte que Hpohtir et Hrangchal peuvent suivre les traces du ravisseur ;
ils écartent un rocher qui ferme le trou et arrivent au village de Kuavang.
Hpohtir se fait rendre la femme; mais, tandis qu'ils sont en route pour sortir
du monde inférieur, la femme s'aperçoit qu'elle a oublié son peigne ; Hrangchal
n'osant aller le chercher, Hpohtir y va lui même. Pendant ce temps, son
compagnon s'empare de la femme, l'emmène hors du monde inférieur et
ferme l'entrée avec une grosse pierre. La jeune femme, de retour chez ses
parents avec Hrangchal, est forcée d'épouser ce dernier, qui se donne pour
son libérateur. De son côté, Hpohtir est obligé de rester dans le village de
Kuavang et d'épouser la fille de celui-ci. Près de la maison, il sème une
graine d'une plante appelée koy, et la plante grandit chaque jour davantage, si
bien qu'un beau matin , profitant de l'absence de sa femme , Hpohtir grimpe à
la plante comme à une échelle et sort du monde inférieur. Il arrive chez
le père de Kungori, la jeune femme qu'il a déhvrée de l'horarae-tigre , coupe
d'un coup de son dao (sorte de couteau) la tête de Hrangchal , et , après avoir
raconté de quelle perfidie il a été la victime , il épouse Kungori.
Comme on voit, ce conte indien se rattache au groupe de contes étudiés plus
haut , où le héros se met à la recherche d'une ou plusieurs princesses enle-
vées, et l'épisode de la maison isolée fait défaut. On remarquera que le moyen
employé par Hpohtir pour sortir du monde inférieur est tout à fait celui que
prend Massang , le héros du conte kalmouk du Siddhi-Kiïr.
Nous nous contenterons ici de renvoyer à un fragment d'une sorte de
légende héroïque , recueillie chez les Tartares de la Sibérie méridionale , et
que nous résumerons dans les remarques de notre no 52, la Canne de cinq cents
livres.
Nous allons rencontrer, toujours en Orient, dans deux contes syriaques,
une autre forme de notre thème, celle que présentent les contes européens
appartenant, pour leur introduction, au dernier groupe.
Le premier de ces contes syriaques (E. Prym et A. Socin , n» 46) est très
simple. Comme dans le groupe que nous venons d'indiquer, c'est afin de pour-
suivre un monstre, — ici un géant , — qui vole chaque nuit les fruits d'un
certain arbre dans le jardin d'un roi , que le plus jeune des trois fils de ce roi
se fait descendre par ses frères dans une citerne. Il y voit le géant blessé , qui
repose sa tête sur les genoux d'une belle jeune fille. Après avoir tué le géant,
I. Nous aurons .\ ctiulicr l.i prcniicic partie de ce conte dans les remarques de notre n"» «2, 1t Princt
tl ion Cheval.
22 JEAN DE l'ours
il trouve encore deux autres jeunes filles. Il en épouse une , et donne les deux
autres à ses frères.
Le second conte syriaque (ibid., n» 39) est beaucoup plus complet, et il a
même tout un passage de Jean de l'Ours , — l'épisode des bijoux, — qui
ne s'était pas encore présenté à nous en Orient ». Ici , il ne s'agit pas des trois
fils d'un roi , mais de ses deux fils et de son frère , et le géant dérobe non point
des fruits, mais des oies. Le plus jeune prince , qui seul a pu veiller sans céder
au sommeil, a blessé d'un coup de feu {sic) le géant. Le lendemain, on suit la
trace du sang et on arrive à une citerne. Le frère du roi , puis l'aîné des
princes veulent se faire descendre dans le gouflre ; mais ils n'y sont pas plus
tôt jusqu'à moitié du corps, qu'ils crient : « J'étouffe. Remontez-moi. » Le
plus jeune prince, lui, parvient jusqu'au fond de la citerne, sur laquelle
s'ouvrent trois cavernes. Il trouve dans chacune un géant endormi et une belle
jeune fille, qui lui donne le moyen de tuer le géant. La seconde est plus belle
que la première, et la troisième est la plus belle de toutes. Il se dit dans son
cœur : « Celle-ci est pour moi. » La jeune fille jouait avec une poule d'or et
des poussins d'argent qui picoraient des perles ; elle portait un vêtement qui
avait été coupé sans ciseaux et cousu sans aiguille ; enfin elle avait une pan-
toufle d'or, qui ne touchait pas la terre quand elle marchait. Au moment où
il va faire remonter cette jeune fille , elle lui dit de remonter le premier ;
autrement ses compagnons s'empareront d'elle et le laisseront dans la citerne ;
mais i! ne veut pas la croire. Alors elle lui donne trois anneaux : s'il tourne le
chaton du premier, aussitôt paraîtra la poule d'or ; s'il tourne celui du second,
le vêtement merveilleux; s'il tourne celui du troisième, la pantoufle. Elle lui
donne de plus un certain oiseau : quand ses compagnons couperont la corde,
le jeune homme s'enfoncera jusqu'au fond de la terre; là, il verra trois
chevaux ; il leur arrachera à chacun un crin de la queue et le mettra dans sa
poche; ensuite l'oiseau le transportera à la surface de la terre. Tout arrive
comme la jeune fille l'avait dit, trahison des compagnons du prince, et le
reste. — Une fois sorti du monde inférieur, le prince se couvre la tête d'une
vessie (comparer notre n» 12, le Prince et son chevaî), afin d'avoir l'air chauve
et de ne pas être reconnu , et il se rend dans la ville de son père. A l'occasion
du mariage du frère du roi avec l'une des jeunes filles, on avait organisé un
grand tournoi. Le prince tire de sa poche un des crins : aussitôt paraît un
superbe cheval noir. Le prince endosse un beau vêtement , saute sur son cheval
et se môle aux cavaliers , qui se demandent qui peut bien être ce chauve. Il
reparaît ensuite sur un cheval blanc, puis sur un cheval brun. Cette fois il
enlève au marié son bonnet et s'enfuit , sans qu'on puisse l'atteindre. Il entre
alors au service d'un orfèvre 2. — Le mariage du frère du prince avec les deux
t. On trouvera d.ins un conte indien du Bengale , résumé dans les remarques de notre n° 19, U Pctil
Bossu , un épisode qui n'est pas sans ressemblance avec cet épisode des bijoux.
2. Ce conte syriaque offre , pour l'ensemble , une grande ressemblance avec un conte grec moderne,
analysé plus haut (Hahn , n" 26). — Dans plusieurs des contes de ce type , cités dans ces remarques ,
le prince paraît également à cheval , sous divers costumes. Voir, entre autres , les contes grecs
modernes, p. 19; de la collection Em. Legrand et n° 70 de la collection Hahn; le conte de la
Vénétie n° 4 de la collection Widter et Wolf ; le conte portugais n" 22 de la collection Coclho. Dans
les trois derniers , il y a un tournoi ou une course de chevaux. — Dans le conte portugais , le
héros s'est couvert la tète d'une vessie ; dans le second conte grec , d'un bonnet en boyau de mouton.
JEAN DE LOURS 2}
autres princesses devait avoir lieu ensuite; mais la fiancée du prince, qui avait
vu les trois chevaux, savait que le prince était de retour; elle dit qu'avant de
se marier, elle veut avoir une poule d'or et des poussins d'argent, qui picorent
des perles. Le roi ordonne à l'orfèvre de lui fabriquer ces objets, sinon il lui
fera couper la tête. Tandis que l'orfèvre est à se lamenter, le « chauve » lui dit
qu'il se charge de la besogne. Il tourne le chaton de la première bague, et
aussitôt paraissent la poule et les poussins. Même chose arrive pour le vête-
ment (le prince s'est engagé chez le tailleur de la ville), et enfin pour la pan-
toufle. Alors la princesse déclare qu'elle ne veut épouser que celui qui a fait la
pantoufle , et , comme le roi lui dit : « Mais c'est le chauve ! » elle répond :
« Non , c'est ton fils. » Le prince raconte toute l'histoire , et il épouse la belle
jeune fille.
Enfin , la littérature indienne nous offre , dans la grande collection sans-
crite de Somadeva , de Cachemire , la ' Kathd-Sarit-Sdgara ( « l'Océan des
Histoires » ), qui date du xiie siècle de notre ère , quelques traits des contes
que nous étudions. Dans deux récits de cette collection (t. I, p. 110-113, et
t. II, p. 175 de la traduction allemande de Brockhaus), le héros donne la
chasse à un sanglier énorme, qui se réfugie dans une caverne. Le héros l'y
poursuit et se trouve dans un autre monde, où il rencontre une belle jeune
fille. Dans le premier récit, la jeune fille a pour père un râhshasa (mauvais
génie), qui n'est vulnérable que dans la paume de sa main droite. C'est lui
qui était changé en sanglier. Sa fille apprend à Chandasena comment il
pourra le tuer». — Dans le second récit, la jeune fille est une princesse
retenue captive par un démon. Elle dit à Saktideva que le démon vient
justement de mourir d'une flèche qu'un hardi archer lui a lancée. Saktideva
lui apprend qu'il est cet archer et l'épouse.
C'est le moment de revenir sur un des éléments de notre conte , ces person-
nages d'une force extraordinaire , Tord-Chêne , Jean de ,1a Meule , Appuie-
Montagne , qui deviennent les compagnons de Jean de l'Ours. Cet élément
appartient évidemment à un autre thème ; car la force de ces personnages ne
sert absolument à rien dans le récit, et il semblerait même, à en juger par les
aventures du château de la forêt , qu'elle ait disparu après qu'ils se sont associés
à Jean de l'Ours. Au contraire , dans le thème auquel ils se rattachent vérita-
blement, les personnages doués de dons merveilleux, force, finesse d'ouïe,
rapidité à la course, etc., qui se mettent à la suite du héros, aident celui-ci à
mener à bonne fin des entreprises à première vue impossibles, imposées à
quiconque veut épouser une certaine princesse. (Voir, par exemple, le conte
allemand n" 71 de la collection Grimm.) M. Théodore Benfey, dans la revue
YAitsland (1858, nos 41-45), a traité i fond de ce thème et de son origine. —
Le seul personnage qui , en général , passe de ce thème dans celui de Jean
de rOiirs, est l'homme fort, le Bon-Dos du n» 28 du Peniamerone napolitain,
I. D.ins un conte russe, déji muntionni (Ralston , p. 144-146), c'est également grice aux avis des
filles de la Baha Yaga ( sorte de sorcière ou d'être malfaisant j que le héros réussit i tuer celle-ci.
— Comparer le conte italien de Sorrentc.
24 JEA\ DE l'ours
qui peut porter une montagne; le Forle-Écbinc du Chevalier Forttitté de
Mn^c d'Aulnoy, qui correspond à notre Tord-Chêne ; comme aussi le Bondos
d'un conte arabe traduit au siècle dernier par Chavis et Cazotte , véritable
parodie des contes de ce type, et le Tramhe-Mont du même conte, qui se
retrouve , sous le nom de Brise-Montagne , dans le conte picard de Jean de
l'Ours, mentionné ci-dessus. — Dans le conte catalan de Joan de Y Os, à côté
des hommes forts, Arrache-Pins et autres, il se trouve encore un autre
personnage appartenant au thème que nous venons d'indiquer : un homme à
l'ouïe si fine qu'il entend ce qui se passe à l'autre bout du monde, sans que ce
don merveilleux soit plus utile , dans la suite des aventures , que la force de
ses camarades.
Une forme orientale de ce thème des personnages extraordinaires présente
un détail caractéristique qui fait lien avec le thème de Jean de l'Ours. Nous la
rencontrons dans un conte indien, qui a été recueilli en 1875 chez les Kamao-
niens , tribus montagnardes habitant au pied de l'Himalaya, et publié en russe
par M. Minaef (n» 33) « : Un prince s'est mis en route pour aller demander la
main de la princesse Hirâ , une princesse qui , toutes les fois qu'elle rit , fait
tomber des rubis de ses lèvres et, quand elle pleure, des perles de ses yeux, et
que , par avarice , son père ne veut pas marier. Chemin faisant , le prince
aperçoit un berger qui fait paître des chèvres; il en a deux mille dans son
manteau. Ce berger arrache un arbre dont les branches touchent au ciel
et dont les racines descendent aux enfers. « Frère, » lui dit le prince, « que
tu es fort ! — Mahâradjâ, » dit l'autre, « l'homme qui est fort, c'est celui
qui va pour épouser la princesse Hirâ. — J'y vais , » dit le prince. Et le berger
se joint à lui. Ils rencontrent ensuite successivement et emmènent avec eux
quatre personnages extraordinaires, entre autres un habile tireur à l'arc, un
menuisier qui bâtit en une nuit un palais avec vingt-deux galeries et vingt-deux
portes, et un homme n'ayant qu'une jambe et qui, en une minute, rapporte
des nouvelles des quatre coins du monde. A chacun le prince dit : « Que tu es
fort ! » et chacun lui répond : « L'homme qui est fort , c'est celui qui va pour
épouser la princesse Hirâ. » Arrivé chez la princesse Hirâ , le prince n'a point
de peine à obtenir sa main, et il n'est plus question des personnages qu'il avait
amenés avec lui. Il y a là certainement une altération. — Le dialogue entre le
prince et les hommes qu'il rencontre relie tout à fait le conte indien aux
contes européens du type de Jean de TOurs. Déjà, en Orient, le conte avare
de ce dernier type présentait un passage analogue. En Europe aussi, nous
retrouvons le même trait dans un conte allemand (Prœhle, II, no 29). Jean
l'Ours rencontre un homme qui arrache des arbres comme en se jouant. « Tu
es bien fort, » lui dit-il. — « Pas aussi fort que Jean l'Ours , » répond l'autre
sans le connaître. D'autres hommes d'une force extraordinaire, que Jean
l'Ours rencontre ensuite, lui font une semblable réponse. Plusieurs des contes
mentionnés dans ces remarques, le conte hanovrien de Pierre l'Ours
(Colshorn, n" 5), le conte bosniaque de Grain de Poivre (Mijatowics , p. 123),
le conte portugais (Coelho , no 22), ont le même épisode.
I . Nous devons k traduction sommaire de ce conte et des autres contes kamaonicns que nous aurons
occasion de citer, à l'obligeance d'un savant bien connu , le R. P. Martinov, S. J.
JEAN DE L OURS 2)
Dans un autre conte indien , recueilli dans le Pandjab (Indian Antiquary,
août 1881, p. 228; — Steel et Temple, n° 5), une forme particulière du
thème des personnages extraordinaires se combine avec l'épisode de la
maison isolée : Le prince Cœur-de-Lion , jeune homme aussi courageux
que fort , est né d'une manière merveilleuse , neuf mois après qu'un fakir
a fait manger de certains grains d'orge à la reine , qui jusqu'alors n'avait point
d'enfants. Un jour, il veut voyager et se met en route , emmenant avec
lui trois compagnons, un rémouleur, un forgeron et un menuisier. (La suite
du récit montre que ces trois compagnons du prince sont des personnages
aussi extraordinaires pour leur habileté que le menuisier et le tireur à l'arc du
conte kamaonien qui précède.) Ils arrivent dans une ville complètement
déserte, et entrent dans un palais également abandonné. Le rémouleur dit au
prince qu'il se rappelle avoir entendu dire qu'un démon ne laisse personne
s'établir dans cette ville : il vaudrait donc mieux aller plus loin. Mais le prince
dit qu'il faut d'abord dîner, et que le rémouleur restera au palais pour préparer
le repas , tandis que les autres feront un tour dans la ville. Quand le dîner va
être prêt , arrive un petit personnage , armé de pied en cap , avec sabre
et lance , et monté sur une souris brillamment caparaçonnée ' . « Donne-moi
mon dîner, » dit-il au rémouleur, « ou je te pends à l'arbre le plus voisin. —
Bah ! » dit le rémouleur ; « approche un peu , et je t'écrase entre deux doigts. »
Aussitôt le nain se change en un terrible géant , qui pend , en effet , le rémou-
leur ; mais, la branche ayant cassé, celui-ci en est quitte*pour la peur. Quand
ses camarades reviennent, il leur dit qu'il a eu un accès de fièvre. Même aven-
ture arrive au forgeron , puis au menuisier. Quant au prince , il tue le démon
d'un coup d'épée. Puis il écrit à tous les gens de la ville de revenir, et leur
donne le rémouleur pour roi. Avant de continuer son voyage, il plante une
tige d'orge et dit au rémouleur que , si elle vient à languir, ce sera signe qu'il
lui est arrivé malheur à lui, le prince : alors il faudra venir à son secours ^. Le
prince se remet en route en compagnie du forgeron et du menuisier, et
parvient dans une seconde ville abandonnée où il leur arrive à peu près même
chose que dans la précédente. Le prince établit le forgeron roi du pays et
plante , là encore , une tige d'orge avant son départ ; ce qu'il fait aussi avant
de quitter une troisième ville, où il a marié le menuisier avec une princesse.
Lui-même, après diverses aventures, épouse une belle princesse qui était
gardée par un génie. Mais sa femme se laisse prendre aux paroles perfides
d'une vieille, et elle révèle innocemment à celle-ci que la vie du prince est
attachée ;\ une certaine épée : si cette épée est brisée , il mourra. La vieille
dérobe l'épée et la met dans un brasier ardent; le prince meurt. Aussitôt les
tiges d'orge se flétrissent chez les trois anciens compagnons du prince , qui se
mettent sans tarder à sa recherche. Ils trouvent le corps du prince et, près de
lui, l'épée brisée. Le forgeron en ramasse les débris et reforge l'épée; le
rémouleur lui rend son premier éclat , et le prince recouvre la vie. Alors c'est
au tour du menuisier de se rendre utile au prince en lui ramenant sa femme,
I. Comparer le passage correspondant du conte avare et du conte valaquc , où le nain chevauche sur
un lièvre,
î. Voir, pour ce détail, les remarques de notre n" 5, /« Fils du Pcchtur,
26 JEAN DE l'ours
qui a été enlevée par la vieille. Il y parvient au moyen d'un palanquin qu'il
construit et qui vole dans les airs.
On voit comme, dans ce conte indien, tout est logique et s'enchaîne bien :
les compagnons du prince sont des personnages extraordinaires , mais par leur
habileté, non par leur force, ce qui explique leur mésaventure avec le
démon ; et leurs dons merveilleux, loin d'être inutiles , servent à amener
le dénouement.
Un autre conte oriental , qui offre, pour la marche générale du récit, beau-
coup d'analogie avec ce conte indien , se rapproche davantage , sur certains
points , des contes du type de Jean de l'Ours : c'est par leurs qualités physiques
et non par leur habileté que les compagnons du héros sont extraordinaires;
de plus , si l'épisode de la maison isolée fait défaut , nous trouvons la déli-
vrance de trois jeunes filles, prisonnières de monstres. Voici ce conte, recueilli
chez un peuple de l'extrême Orient, les Kariaines, qui habitent dans l'Indo-
Chine , au milieu des montagnes du Pégu et de la Birmanie (Journal of the
Asiatic Society of Bengal, t. XXXIV (1865), seconde partie, p. 225) :
Par suite d'une malédiction du soleil contre sa mère, Ta-y\va est né aussi
petit qu'une jujube. Il mange énormément et devient très fort. S'étant fabriqué
un arc , il va à la fontaine où les enfants du soleil viennent à l'eau , les menace
et leur ordonne d'aller dire à leur père de le faire plus grand. Le soleil envoie
contre lui divers animaux, fait déborder les eaux, lance des rayons brûlants
pour le faire périr. Peine inutile. Alors il le fait très grand. Les gens
deviennent envieux de sa force et cherchent à se débarrasser de lui (comme
dans le conte avare et dans les contes européens du type de V Homme fort , déjà
plus d'une fois mentionné ). Voyant qu'on ne l'aime pas , il quitte le pays.
Sur son chemin il rencontre Longues-Jambes « qui a dans ses cheveux un
cotonnier dont l'ombre couvre six pays. » Ta-ywa lui raconte pourquoi il
s'est mis à voyager. L'autre lui dit qu'il s'est trouvé dans le même cas :
« Parce que mes jambes étaient longues , on ne m'aimait pas. » Et il se joint
à Ta-ywa. Mêmes scènes avec d'autres personnages extraordinaires, Longs-
Bras, Larges-Oreilles, etc. Mais il ne reste, en définitive, avec Ta-ywa que
Longs-Bras et Longues -Jambes. Après avoir vaincu un personnage nommé
Shic-oo, les trois compagnons arrivent dans une maison vide. « La place où
Ta-ywa s'assit était au dessus de la tête d'une belle jeune fille qui était cachée
dans une fente du plancher : elle se mit à le pincer. » Croyant que c'était un
insecte qui l'avait mordu , Ta-j^-a souleva le plancher et découvrit la jeune
fille. Celle-ci leur dit : « Ah! mes chers amis, comment êtes-vous venus ici?
Le grand aigle a mangé mon père et ma mère , mes frères et mes sœurs. Mes
parents ont eu pitié de moi et m'ont cachée. Comment êtes-vous venus ici? Le
grand aigle va vous dévorer. » Ils lui disent de ne rien craindre, et Ta-ywa
parvient à tuer l'aigle. Puis il plante deux herbes à haute tige et laisse dans la
maison de l'aigle Longues-Jambes en lui disant : « Si les plantes se flétrissent ,
mets-toi vite à ma recherche. » Ta-ywa et Longs-Bras reprennent leur route
et arrivent à une autre maison vide où ils trouvent dans une jarre une jeune
fille et où Ta-ywa tue des tigres , maîtres de la maison. Il plante encore des
herbes, et, laissant derrière lui Longs-Bras avec les recommandations qu'il a
faites à Longues-Jambes , il se remet en chemin et arrive dans une troisième
JEAN DE LOURS 27
maison où se cache encore une jeune fille. Cette fois, ce sont trois gros ser-
pents qu'il doit combattre. Il en tue deux, mais le troisième l'avale. Aussitôt
les plantes se flétrissent : Longues-Jambes et Longs-Bras accourent à son aide ,
tuent le serpent et rendent la vie à Ta-ywa.
Nous avons fait remarquer que , dans la combinaison du thème des person-
nages extraordinaires avec le thème qui est proprement celui de Jean de VOurs ,
la plus grande partie des aventures constituant le premier thème disparaît.
Nous allons voir, dans un conte écossais (Campbell, no i6), unique, croyons-
nous , en son genre , cette même combinaison se faire de la façon la plus ingé-
nieuse, sans occasionner l'élimination d'aucun élément important de l'un ni
de l'autre thème. — Le héros , fils d'une pauvre veuve , part avec trois
seigneurs pour aller délivrer les trois filles d'un roi que trois géants ont
emportées dans le monde inférieur. Il s'adjoint sur la route trois personnages
extraordinaires ; un « buveur », capable de boire toute une rivière; un « man-
geur », dont la faim ne peut être assouvie; un « écouteur », qui entend
l'herbe pousser. Ce dernier, grâce à sa finesse d'ouïe, découvre où sont les
princesses ; le fils de la veuve et les trois personnages extraordinaires se font
descendre par les seigneurs dans le monde inférieur. Le premier des géants
leur dit qu'ils n'auront pas les princesses avant d'avoir trouvé un homme
capable de boire autant d'eau que lui. Le buveur tient si. bien tête au géant,
que celui-ci crève. Il en est de même du second géant, quand il veut se mesurer
avec le mangeur. Le troisième géant donne les princesses, mais à condition
que le fils de la veuve restera à son service pendant un an et un jour. On fait
remonter les filles du roi, dont les seigneurs s'emparent. Le fils de la veuve
sort du monde inférieur sur un aigle que le géant lui a donné. Suit son entrée
comme compagnon chez un forgeron, et la commande, faite par les seigneurs ,
de trois couronnes pareilles à celles que les princesses portaient chez les géants.
Le fils de la veuve appelle l'aigle au moyen d'un sifflet que celui-ci lui a
donné, et l'envoie chercher ces couronnes dans le monde inférieur.
I
l
II
LE MILITAIRE AVISÉ
Il était une fois un militaire qui revenait du service. Passant
un jour devant un château , il frappa pour demander à boire , car
il avait grand' soif. Un lion vint lui ouvrir : dans ce temps-là les
lions faisaient l'office de domestiques. Le maître et la maîtresse
du château étaient sortis. Le mihtaire pria le lion de lui donner
un verre d'eau. « Militaire », répondit le Hon, « je ne te donne-
rai pas de l'eau; tu boiras du vin avec moi. » L'autre ne se le fit
pas dire deux fois. Ils burent ensemble quelques bouteilles, puis
le lion dit au militaire : « Militaire, veux-tu jouer avec moi une
partie de piquet? je sais que les miHtaires jouent à ce jeu quand
ils n'ont rien à faire. — Lion , très volontiers. »
Ils jouèrent sept ou huit parties. Le Hon, qui perdait toujours,
était furieux. Il laissa tomber à dessein une carte et demanda au
militaire de la lui ramasser; mais celui-ci, voyant bien que le
lion n'attendait que le moment où il se baisserait pour se jeter
sur lui, ne bougea pas et lui dit : « Je ne suis pas ton domes-
tique, tu peux la ramasser toi-même. Cependant, comme je
m'aperçois que tu es un peu en colère , nous allons jouer à un
autre jeu. Apporte-moi une poulie, une corde et une planche. »
Le lion alla chercher tout ce qu'il demandait ; le militaire fit une
balançoire et y monta le premier. A peine s'était-il balancé
quelques instants, que le lion lui cria : « Descends, miUtaire,
descends donc, c'est mon tour. — Pas encore, lion, » dit l'autre,
« tu as le temps d'y être. » Enfin le militaire se décida à des-
cendre; il aida le hon à monter sur la balançoire et lui dit :
« Lion, comme tu ne connais pas ce jeu, je crains que tu ne
tombes et que tu ne te casses les reins. Je vais t'attachcr par les
pattes. » Il l'attacha en effet , et , du premier coup , il le lança au
LE MILITAIRE AVISÉ 29
plafond. « Ah! militaire, militaire, descends-moi, » criait le
lion , « j'en ai assez. — Je te descendrai quand je repasserai par
ici, » répondit le militaire, et il sortit du château.
Le lion poussait des cris affreux qu'on entendait de trois lieues.
Les maîtres du château, qui étaient au bois, se hâtèrent de revenir.
Après avoir cherché partout, ils finirent par découvrir le Hon
suspendu en l'air sur la balançoire. « Eh! lion, » lui dirent-ils,
« que fais-tu là ? — Ah ! ne m'en parlez pas ! c'est un méchant
petit crapaud de militaire qui m'a mis où vous voyez. — Si nous
te descendons, que lui feras-tu ? — Je courrai après lui, et si je
l'attrape, je le tue et je le mange. »
Cependant le militaire continuait à marcher; il rencontra un
loup qui fendait du bois. « Loup », lui dit-il, « ce n'est pas ainsi
qu'on s'y prend. Donne-moi ton merlin, et puis mets ta patte
dans la fente pour servir de coin. » Le loup n'eut pas plutôt mis
sa patte dans la fente , que le militaire retira le merlin, et la patte
se trouva prise. « Militaire, militaire, dégage-moi donc la patte.
— C'est bon, » dit l'autre, « ce sera pour quand je repasserai
par ici. »
Le lion, qui était â la poursuite du militaire, accourut aux
hurlements du loup. « Q.u 'as-tu donc, loup? » lui dit-il. —
« Ah ! ne m'en parle pas ! c'est un méchant petit crapaud de
militaire qui m'a pris la patte dans cette fente. — Si je te
délivre, que lui feras-tu? — Je courrai avec toi après lui; nous
le tuerons et nous le mangerons. » Le lion dégagea la patte du
loup et ils coururent ensemble après le militaire.
Mais celui-ci avait déjà gagné du terrain ; il avait fait rencontre
d'un renard qui était au pied d'un arbre, le nez en l'air. « Eh!
renard, » lui dit-il, « que regardes-tu là-haut? — Je regarde ces
cerises de bois. — Si tu veux », dit le militaire, « je vais t'aider
à monter sur l'arbre. » En disant ces mots, il prit un bâton bien
aiguisé, l'enfonça dans le corps du renard, puis l'ayant élevé à
six pieds de terre , il ficha le bâton sur l'arbre et laissa le renard
embroché. « Ah! militaire, militaire, descends-moi donc, »
criait le renard. — « Oiiand je repasserai , » dit le militaire.
« Les cerises auront le temps de mûrir d'ici-là. »
Le renard poussait des cris lamentables, qui attirèrent de son
côté le lion et le loup. « Qjiie fais-tu là, renard ? » lui dirent-ils.
— « Ah ! ne m'en parlez pas ! c'est un méchant petit crapaud de
30 -^Jy LE MILITAIRE AVISÉ
militaire qui m'a joué ce tour. — Si nous te délivrons, que lui
feras-tu ? — Je courrai avec vous après lui ; nous le tuerons et
nous le mangerons. »
Le militaire, ayant continué sa route, rencontra une jeune
fille. « Mademoiselle, » lui dit-il, « il y a derrière nous trois
bêtes féroces qui vont nous dévorer : voulez-vous suivre mon
conseil? faisons une balançoire. » La jeune fille y consentit, et
le jeu était en train quand le lion, qui était en avance sur ses
compagnons, arriva. « Quoi? » dit-il, « encore le même jeu!
sauvons-nous. » Ensuite le militaire se mit à fendre du bois. Le
loup, étant survenu, s'écria : « C'est donc toujours la même
chose ! » Et il détala. Ainsi fit le renard.
Le militaire ramena la jeune fille chez ses parents, qui furent
bien joyeux d'apprendre qu'elle avait échappé à un si grand péril.
Ils firent mille remerciements au mifitaire et lui donnèrent leur
fille en mariage.
REMARQUES
Il a été recueilli dans la Basse-Normandie un conte analogue (J. Fleury,
p. 193) : Un rémouleur, qui va être mangé par un loup, demande à celui-ci
la permission de s'amuser A faire tourner encore une fois son « émoulette. »
Le loup y consent, et, trouvant le jeu très joli, veut jouer lui aussi. Le
rémouleur fait en sorte que le loup ait la patte prise, puis il se sauve. Un
autre loup délivre son camarade, et les voilà tous les deux à courir après
le rémouleur. Sur leur chemin , ils rencontrent un lièvre auquel le rémouleur
a mis de petits boulets aux oreilles, en lui faisant croire qu'ainsi il courra plus
vite ; et ensuite un renard , auquel ce même rémouleur a enfoncé , sous le
même prétexte, un « ragot » dans le derrière. Ils les débarrassent, l'un de ses
boulets, l'autre de son ragot, et tous se lancent sur les traces du rémouleur.
Ils l'aperçoivent enfin; mais alors le rémouleur montre l'émoulette au loup,
puis les boulets au lièvre et le ragot au renard , et successivement chacun des
trois s'enfuit.
Un conte croate (Krauss , n" 20) est du même genre : Un jeune paysan ,
dont le comte son maître voudrait se débarrasser, doit passer la nuit dans une
chambre où se trouve un ours affamé. Il y entre en jouant de la guimbarde.
L'ours demande aussitôt à apprendre cet instrument ; mais le jeune homme lui
dit qu'il a les griffes trop longues , et , sous prétexte de les lui couper, il lui
emprisonne la patte dans la fente d'un morceau de bois. Le lendemain, le
comte ordonne au jeune honniie de prendre une voiture et de se rendre dans
un autre de ses châteaux ; puis il lance l'ours à sa poursuite. Chemin faisant ,
le jeune homme joue de mauvais tours d'abord ;\ un renard qu'il suspend à un
LE MILITAIRE AVISÉ 31
arbre sous prétexte de le guérir de la colique, et ensuite à un lièvre, auquel il
disloque les jambes pour le rendre, dit-il, encore plus agile. Le renard et le
lièvre, délivrés par l'ours, se joignent à lui, et ils arrivent non loin du jeune
homme, à un moment où celui-ci est descendu de voiture et entré dans un
taillis. L'ours s'imagine le voir fendre un morceau de bois; le renard, préparer
une corde, et le lièvre, aiguiser un bâton. Et tous les trois décampent au plus
vite. (On se rappelle que, dans le conte lorrain, le militaire fait route avec
une jeune fille, qu'il épouse ensuite; dans le conte croate, le jeune homme
a pris avec lui dans sa voiture la fille du seigneur, à l'insu de celui-ci, et
il l'épouse également.")
Un conte allemand de la région de Worms (Grimm , no 8) présente une
forme écourtée de ce thème : Un joueur de violon , passant dans une forêt , se
met à jouer de son instrument pour voir s'il lui viendra un compagnon.
Arrive un loup , qui demande à apprendre le violon : le musicien lui dit de
mettre les pattes dans la fente d'un vieil arbre, et, quand les pattes se
trouvent prises , il le laisse là. Il traite un renard et un lièvre à peu près de la
même façon. Cependant le loup, à force de se débattre, est parvenu à se
dégager ; il délivre le renard et le lièvre , et tous les trois se mettent à la pour-
suite du musicien. Mais les sons du violon ont attiré près de celui-ci un bûche-
ron armé de sa hache, et les animaux n'osent pas l'attaquer.
Le dénouement du Militaire avisé , qui manque dans le conte allemand que
nous venons d'analyser, a beaucoup d'analogie avec celui d'un autre conte,
allemand aussi , et recueilli dans la Hesse (Grimm, no 114). Voici ce passage :
Un tailleur a serré dans un étau les pattes d'un ours qui veut apprendre le
violon. L'ours, délivré par des ennemis du tailleur, se met à sa poursuite;
alors le tailleur, qui se trouve en ce moment en voiture, sort brusquement les
jambes par la portière , et , les écartant et resserrant comme les branches d'un
étau : « Veux-tu rentrer là-dedans? » crie-t-il à l'ours. Celui-ci s'enfuit
épouvanté.
On peut encore comparer, dans les contes allemands de la collection Wolf ,
la fin du conte page 408 ; le conte souabe no 59 de la collection Mcier, et une
partie d'un autre conte allemand (Prœhle, II, no 28).
111
LE ROI D'ANGLETERRE & SON FILLEUL
Il était une fois un roi d'Angleterre qui aimait la chasse à la
folie. Trouvant qu'il n'y avait pas assez de gibier dans son pavs,
il passa en France où le gibier ne manquait pas.
Un jour qu'il était en chasse, il vit un bel oiseau d'une espèce
qu'il ne connaissait pas; il s'approcha tout doucement pour le
prendre , mais au moment où il mettait la main dessus , l'oiseau
s'envola, et, sautant d'arbre en arbre, il alla se percher dans le
jardin d'une hôtellerie. Le roi entra dans l'hôtellerie pour l'y
poursuivre, mais il perdit sa peine : l'oiseau lui échappa encore
et disparut.
Après toute une journée passée à battre les bois et la plaine, le
roi arriva le soir dans un hameau , où il dut passer la nuit. Il alla
frapper à la porte de la cabane d'un pauvre homme, qui
l'accueillit de son mieux, et lui dit que sa femme venait d'accou-
cher d'un petit garçon; mais ils n'avaient point de parrain,
parce qu'ils étaient pauvres. Le roi, à leur prière, voulut bien
être parrain de l'enfant, auquel il donna le nom d'Eugène. Avant
de prendre congé, il tira de son portefeuille un écrit cacheté
qu'il remit aux parents, en leur disant de le donner à leur fils
quand celui-ci aurait dix-sept ans accomplis.
Lorsque l'enfant eut six ans, il dit à son père : « Mon père,
vous me parlez souvent de ma marraine ; pourquoi ne me parlez-
vous pas de mon parrain? — Mon enfant, » répondit le père,
« ton parrain est un grand seigneur : c'est le roi d'Angleterre. Il
m'a laissé un écrit cacheté que je dois te remettre quand tu auras
dix-sept ans accomplis. »
Cependant le jeune garçon allait à l'école : une somme d'argent
LE ROI DANGLETERRE ET SON FILLEUL 3?
avait été déposée pour lui chez le maître d'école sans qu'on sût
d'où elle venait.
Enfin arriva le jour où Eugène eut ses dix-sept ans. Il se leva
de bon matin et dit à son père : « Il faut que j'aille trouver mon
parrain. » Le père lui donna un cheval et trente-six liards, et le
jeune homme lui dit adieu; mais, avant de se mettre en route,
il alla voir sa marraine, qui était un peu sorcière. « Mon ami, »
lui dit-elle, « si tu rencontres un tortu ou un bossu, il faudra
rebrousser chemin. »
Le jeune homme lui promit de suivre son avis et partit.. A
quelque distance du hameau , il rencontra un tortu et tourna
bride. Le jour suivant, il rencontra un bossu et revint encore sur
ses pas. « Demain, » pensail-il, « je serai peut-être plus heu-
reux. » Mais le lendemain encore, un autre bossu se trouva sur
son chemin : c'était un de ses camarades d'école, nommé Adolphe.
« Cette fois, » se dit Eugène, » je ne m'en retournerai plus. »
« Où vas-tu ? » lui demanda le bossu. — « Je m'en vais voir
mon parrain , le roi d'Angleterre. — Veux-tu que j'atlle avec toi?
— Je le veux bien. »
Ils firent route ensemble, et, le soir venu, ils entrèrent dans
une auberge. Eugène dit au garçon d'écurie qu'il partirait à
quatre heures du matin ; mais le bossu alla ensuite donner
l'ordre de tenir le cheval prêt pour trois heures , et , trois heures
sonnant , il prit le cheval et s'enfuit.
Eugène fut fort étonné de ne plus trouver son cheval. « Où donc
est mon cheval? » demanda-t-il au garçon d'écurie. — « Votre
compagnon , » répondit le garçon , « est venu de votre part dire
de le tenir prêt pour trois heures. Il y a une heure qu'il est parti.»
Eugène se mit aussitôt à la poursuite du bossu, et il le rejoignit
dans une forêt auprès d'une croix. Le bossu s'arrêta et dit à
Eugène en le menaçant : « Si tu tiens à la vie, jure devant cette
croix de ne dire à personne que tu es le filleul du roi , si ce n'est
trois jours après ta mort. » Eugène le jura, puis ils continuèrent
leur voyage et arrivèrent au palais du roi d'Angleterre.
Le roi , croyant que le bossu était son filleul , le reçut à bras
ouverts. Il accueillit aussi très bien son compagnon. « Quel est ce
jeune homme? » demanda-t-il au bossu. — « Mon parrain, c'est
un camarade d'école que j'ai amené avec moi. — Tu as bien fait, »
dit le roi. Puis il ajouta : « Mon enfant, je ne pourrai pas tenir
C0SQ.UIN , Conles. 3
54 LE ROI d'angleterre et son filleul
ma promesse. Tu sais que je me suis engagé autrefois à te
donner ma fille, quand tu serais en âge de te marier; mais elle
m'a été enlevée. Depuis onze ans que je la fais chercher par terre
et par mer, je n'ai pu encore parvenir à la retrouver. »
: [ Les deux jeunes gens furent logés au palais. Tous les seigneurs
et toutes les dames de la cour aimaient Eugène, qu'ils ne con-
naissaient que sous le nom d'Adolphe : c'était un jeune homme
bien fait et plein d'esprit ; mais tout le monde détestait le bossu.
Le roi seul, qui le croyait toujours son filleul, avait de l'affection
pour lui, mais il témoignait aussi beaucoup d'amitié à son com-
pagnon, ce dont le bossu était jaloux.
Un jour, celui-ci vint trouver le roi et lui dit : « Mon parrain,
Adolphe s'est vanté d'aller prendre la mule du géant. » Le roi fit
venir Adolphe : « Eugène m'a dit que tu t'es vanté d'aller prendre
la mule du géant. — Moi, sire? comment m'en scrais-je vanté?
je ne saurais seulement où la trouver, cette mule. — N'importe !
si tu ne me l'amènes pas, tu seras brûlé dans un cent de fagots. »
Adolphe prit quelques provisions et partit bien triste. Après
avoir marché quelque temps, il rencontra une vieille qui lui
demanda un peu de son pain. « Prenez tout si vous voulez, »
dit Adolphe; « je ne saurais manger. — Tu es triste, mon ami, »
dit la vieille; « je sais ce qui te cause ton chagrin : il faut que tu
ailles prendre la mule du géant. Eh bien! le géant demeure de
l'autre côté de la mer; il a un merle dont le chant se fait entendre
d'un rivage à l'autre. Dès que tu entendras le merle chanter, tu
passeras l'eau, mais pas avant. Une fois en présence du géant,
parle-lui hardiment. »
Le jeune homme fut bientôt arrivé au bord de la mer, mais le
merle ne chantait pas. Il attendit que l'oiseau eût chanté, et il
passa la mer. Le géant ne tarda pas à paraître devant lui et lui
dit : « Qjje viens-tu faire ici, ombre de mes moustaches, pous-
sière de mes mains ? — Je viens chercher ta mule. — Qu'en
veux-tu faire? — Que t'importe? donne-la-moi. — Eh bien! je
te la donne , mais à la condition que tu me la rendras un jour. »
Adolphe prit la mule , qui faisait cent lieues d'un pas , et retourna
au palais.
Le roi fut très content de le revoir et lui promit de ne plus lui
faire de peine. Mais bientôt le bossu , qui avait entendu parler du
merle du géant, vint dire au roi : « Mon parrain, Adolphe s'est
LE ROI D'ANGLETERRE ET SON FILLEUL 3$
vanté d'aller chercher le merle du géant qui chante si bien et
qu'on entend de si loin. » Le roi fit venir Adolphe : « Eugène
m'a dit que tu t'es vanté d'aller chercher le merle du géant. —
Moi, sire? je ne m'en suis point vanté, et comment ferais-je
pour le prendre ? — N'importe ! si tu ne me le rapportes pas, tu
sera brûlé dans un cent de fagots. »
Adolphe se rendit de nouveau sur le bord de la mer. Dès qu'il
entendit le merle chanter, il passa l'eau et s'empara de l'oiseau.
« Que viens-tu faire ici, » lui dit le géant, « ombre de mes
moustaches , poussière de mes mains ? — Je suis venu prendre
ton merle. — Qu'en veux-tu faire ? — Que t'importe ? laisse-le-
moi. — Eh bien ! je te le donne, mais à la condition que tu me
le rendras un jour. » Quand Adolphe fut de retour au palais du
roi, toutes les dames de la cour furent ravies d'entendre le merle
chanter, et le roi promit au jeune homme de ne plus le tour-
menter.
Quelque temps après, le bossu dit au roi : « Le géant a un
falot qui éclaire tout le pays à cent lieues à la ronde ; Adolphe
s'est vanté de prendre ce falot et de l'apporter ici. » Le roi
fit venir Adolphe : « Eugène m'a dit que tu t'es vanté d'aller
prendre le falot du géant. — Moi , sire ? comment le pourrais-je
faire? — N'importe! si tu ne me rapportes pas ce falot, tu seras
brûlé dans un cent de fagots. »
Adolphe s'éloigna et fut bientôt sur le bord de la mer. Le
merle n'était plus là pour l'avertir du moment où il pourrait
passer l'eau; il tenta pourtant l'aventure, et, étant parvenu sur
l'autre bord , il alla droit au géant. « Que viens-tu faire ici , » lui
dit le géant, « ombre de mes moustaches, poussière de mes
mains ? — Je viens prendre ton falot. — Qu'en veux-tu faire ? —
Que t'importe ? donne-le-moi. — Eh bien ! je te le donne, mais
à la condition que tu me le rendras un jour. » Le jeune homme
remercia le géant et s'en retourna. Quand il fut arrivé à quelque
distance du palais du roi, il attendit la nuit, et alors il s'avança
en tenant haut le falot , dont tout le pays fut éclairé. Le roi ,
remph de joie, promit encore une fois à Adolphe de ne plus lui
faire de peine.
Un bon bout de temps se passa sans qu'Adolphe eût à subir de
nouveaux ennuis; enfin le bossu dit au roi : « Adolphe s'est
vanté de savoir où est votre fille et de pouvoir vous la rendre. »
36 LE ROI D'ANGLETERRE ET SON FILLEUL
Le roi fit venir Adolphe : « Eugène m'a dit que tu t'es vanté
de savoir où est ma fille et de pouvoir me la rendre. —
— Ah ! sire , vous l'avez fait chercher partout , par terre et par
mer, sans avoir pu la retrouver. Comment voulez-vous que moi,
pauvre étranger, je puisse en venir à bout ? — N'importe ! si tu
ne me la ramènes pas, tu seras brûlé dans un cent de fagots. »
Adolphe s'en alla bien chagrin. La vieille qu'il avait déjà ren-
contrée se trouva encore sur son chemin ; elle lui dit : « Le roi
veut que tu lui ramènes sa fille. Retourne chez le géant. »
Adolphe passa donc encore la mer, et, arrivé chez le géant , il lui
demanda s'il savait où était la fille du roi. « Oui, je le sais, »
répondit le géant ; « elle est dans le château de la reine aux pieds
d'argent; mais pour la délivrer il y a beaucoup à faire. Il faut
d'abord que tu ailles redemander au roi ma mule , mon merle et
mon falot. Ensuite tu feras construire un vaisseau long de trois
cents toises, large d'autant et haut de cent cinquante toises; il
faut qu'il y ait dans ce vaisseau une chambre , et dans la chambre
un métier de tisserand. Mais, sur toutes choses, il ne doit entrer
dans ce bâtiment ni fer, ni acier : le roi fera comme il pourra. »
Adolphe alla rapporter au roi les paroles du géant. On fit
aussitôt venir des ouvriers, et on leur commanda de construire
un vaisseau long de- trois cents toises, large d'autant et haut de
cent cinquante toises; dans ce vaisseau, il devait y avoir une
chambre, et dans la chambre un métier de tisserand, le tout sans
fer ni acier. En quarante-huit heures, le bâtiment fut terminé;
mais le bossu avait donné de l'argent à un ouvrier pour qu'il y
mît une broche de fer.
Adolphe amena le bâtiment au géant. « Il est entré du fer dans
ton bâtiment, » dit le géant. — « Non, » répondit Adolphe,
« il n'y en a pas. — Il y a du fer en cet endroit, » dit le géant.
« Ramène au roi le vaisseau ; qu'il fasse venir un ouvrier avec un
marteau et un ciseau, et l'on verra si je dis vrai. » Dès que
l'ouvrier eut appuyé son ciseau à l'endroit indiqué, et qu'il eut
donné dessus un coup de marteau, le ciseau se cassa. On retira
la broche de fer, et le géant, quand Adolphe fut de retour avec
le vaisseau , ne trouva plus rien à redire.
« Maintenant , » dit-il , « il faut qu'il y ait dans ce vaisseau
trois cents miches de pain, trois cents livres de viande, trois
cents sacs de millet , trois cents livres de lin , et de plus qu'il s'y
LE ROI DANGLETERRE ET SON FILLEUL 37
trouve trois cents filles vierges. » Le roi fit chercher dans la ville
de Londres et dans les environs les trois cents filles demandées ;
quand on les eut trouvées , on les embarqua dans le vaisseau , on
y mit aussi le pain , la viande et le reste , et Adolphe retourna
chez le géant. Celui-ci donna un coup d'épaule, et le navire fut
porté à plus de deux cents lieues en mer. Adolphe était au gou-
vernail ; sous le pont , les trois cents filles filaient et le géant
tissait.
Tout à coup on aperçut au loin une grosse montagne toute
noire. « Ah! n dit Adolphe, « nous allons arriver! — Non, »
dit le géant. « C'est le royaume des poissons. Pour qu'ils te laissent
passer, tu diras que tu es un prince de France qui voyage. »
« Qiie viens-tu faire ici ? » demandèrent les poissons au jeune
homme. — « Je suis un prince de France qui voyage. — Prince
ou non, tu ne passeras pas. » Alors Adolphe leur jeta des miettes
de pain ; tous les poissons y coururent à la fois et le laissèrent
passer. Il n'était pas encore bien loin quand le roi des poissons dit
à son peuple : « Nous avons été bien malhonnêtes de n'avoir pas
remercié ce prince qui nous a secourus dans notre détresse. Courez
après lui et faites-le retourner. » Les poissons ayant ramené le
jeune homme, le roi lui dit : « Tenez, voici une de mes arêtes.
Quand vous aurez besoin d'aide , vous me retrouverez , moi et
mon royaume. »
« Eh bien ! » demanda le géant , « que t'a donné le" roi des
poissons ? — Il m'a donné une de ses arêtes : mais que ferai-je
de cette arête ? — Mets-la dans ta poche : tu auras occasion de
t'en servir. »
On aperçut bientôt une autre montagne plus noire encore que
la première. « N'allons-nous pas aborder ? » demanda le jeune
homme. — « Non, » répondit le géant. « C'est le royaume des
fourmis. »
Les fourmis avaient le sac au dos et faisaient l'exercice ;
elles crièrent à Adolphe : « Que viens-tu faire ici ? — Je suis
un prince de France qui voyage. — Prince ou non, tu ne pas-
seras pas. » Adolphe leur jeta du millet : les fourmis se mirent
à manger le grain et laissèrent passer le jeune homme. « Nous
avons été bien malhonnêtes, » dit alors le roi des fourmis, « de
n'avoir pas remercié ce prince. Courez le rappeler.. » Quand
Adolphe fut revenu près de lui, le roi des fourmis lui dit ;
jS LE ROI D'ANGLETERRE ET SON FILLEUL
« Prince, nous étions depuis sept ans dans la détresse; vous
nous en avez tirés pour quelque temps. Tenez , voici une de mes
pattes : quand vous aurez besoin d'aide, vous me retrouverez,
moi et mon royaume. »
« Que t'a donné le roi des fourmis ? » demanda le géant. —
« Il m'a donné une de ses pattes; mais que ferai-je d'une patte
de fourmi ? — Mets-la dans ta poche : tu auras occasion de t'en
servir. »
Quelque temps après , parut au loin une montagne plus grosse
et plus noire encore que les deux premières. « Allons-nous enfin
arriver? » demanda Adolphe. — « Non, » dit le géant. « C'est
le royaume des rats. »
« Que viens-tu faire ici ? » crièrent les rats. — « Je suis un
prince de France qui voyage. — Prince ou non , tu ne passeras
pas. » Adolphe leur jeta du pain, et les rats le laissèrent passer.
« Nous avons été bien malhonnêtes , » dit le roi des rats , « de
n'avoir pas remercié ce prince. Courez le rappeler. » Et le jeune
homme étant retourné sur ses pas : « Nous vous remercions
beaucoup, » lui dit le roi, « de nous avoir secourus dans notre
misère. Tenez, voici un poil de ma moustache : quand vous
aurez besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon royaume.»
« Eh bien! » demanda le géant, « que t'a donné le roi des
rats? — Il m'a donné un poil de sa moustache; que ferai-je de
cela ? — Mets-le dans ta poche : tu auras occasion de t'en servir. »
Le vaisseau continua sa route et arriva en vue d'une autre
grosse montagne. « N'est-ce point là que nous devons nous
arrêter? » demanda le jeune homme. — « Non, » dit le géant.
« C'est le royaume des corbeaux. »
« Que viens-tu faire ici ? » dirent les corbeaux. — « Je suis
un prince de France qui voyage. — Prince ou non, tu ne passeras
pas. » Adolphe leur jeta de la viande, et les corbeaux le laissèrent
passer. « Nous avons été bien malhonnêtes, » dit le roi des cor-
beaux, <f de n'avoir pas remercié ce bon prince. Courez après lui
et faites-le retourner. » Le jeune homme fut donc ramené devant
le roi, qui lui dit : « Vous nous avez rendu un grand service, et
nous vous en remercions. Tenez, voici une de mes plumes :
quand vous aurez besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et
mon royaume. »
« Que t'a donné le roi des corbeaux ? » demanda le géant. —
LE ROI D'ANGLETERRE ET SON FILLEUL 59
« Il m'a donné une de ses plumes; mais que ferai-je de cette
plume ? — Mets-la dans ta poche : tu auras occasion de t'en
servir. »
Au bout de quelque temps ^ Adolphe aperçut une montagne
qui était encore plus grosse et plus noire que toutes les autres.
« Cette fois , » dit-il , « nous allons arriver. — Non , » dit le
géant. « C'est le royaume des géants. »
« Que viens-tu faire ici ? » crièrent les géants. — « Je suis un
prince de France qui voyage. — Prince ou non, tu ne passeras
pas. » Adolphe leur jeta de grosses boules de pain; les géants,
les ayant ramassées , se mirent à manger et le laissèrent passer.
« Nous avons été bien malhonnêtes, » dit le roi des géants, « de
n'avoir pas remercié ce prince. Courez le rappeler. » Et, le jeune
homme de retour, le roi lui dit : « Nous vous remercions de
nous avoir secourus; nous étions sur le point de nous dévorer les
uns les autres. Tenez, voici un poil de ma barbe : quand vous
aurez besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon royaume.
— Avec ceux-ci, » se dit Adolphe, « je gagnerai plus qu'avec
les autres, car ils sont grands et forts. »
« Eh bien! » demanda le géant, « que t'a donné le roi des
géants? — Il m'a donné un poil de sa barbe; qu'en ferai-je ? —
Mets-le dans ta poche : tu auras occasion de t'en servir. »
« Maintenant, » continua le géant, « le premier pays que
nous découvrirons sera celui de la reine aux pieds d'argent. Tu
iras droit au château; la porte en est gardée par la princesse, fille
du roi d'Angleterre, changée en lionne qui jette du feu par les
yeux, par les naseaux et par la gueule. Il y a trente-six chambres
dans le château : tu entreras d'abord dans la chambre de gauche,
puis dans celle de droite, et ainsi de suite. »
Arrivé dans le pays de la reine aux pieds d'argent , Adolphe se
rendit au château. Quand il en passa le seuil, la lionne, loin
de lui faire du mal, se mit à lui lécher les mains : elle pressentait
qu'il serait son libérateur. Le jeune homme alla d'une chambre à
l'autre suivant les recommandations du géant, et entra enfin dans
la dernière chambre, où se trouvait la reine aux pieds d'argent.
« Que viens-tu faire ici? » lui dit la vieille reine. — « Je viens
chercher la princesse. — Tu mériterais d'être changé toi aussi en
bête, en punition de ton audace. Sache que pour délivrer la prin-
cesse il y a beaucoup à faire. Et d'abord je veux trois cents livres
40 LE ROI D'ANGLETERRE ET SON FILLEUL
de lin , filées par trois cents filles vierges. « Adolphe lui apporta
les trois cents livres de lin et lui présenta les trois cents filles qui
les avaient filées. « C'est bien, » dit la reine. « Maintenant tu
vois cette grosse montagne : il faut l'aplanir et faire à la place un
beau jardin , orné de fleurs et planté d'arbres qui portent des
fruits déjà gros ; et tout cela en quarante-huit heures. »
Adolphe alla demander conseil au géant. Celui-ci appela le
royaume des géants, le royaume des fourmis, le royaume des
rats et le royaume des corbeaux. En quatre ou cinq tours de
main les géants eurent aplani la montagne, dont ils jetèrent les
débris dans la mer. Puis les fourmis et les rats se mirent à fouiller
et à préparer la terre ; les corbeaux allèrent chercher au loin dans
les jardins les fleurs et les arbres, et tout fut terminé avant le
temps fixé par la reine. Adolphe alla dire à la vieille de venir
voir le jardin ; elle ne put rien trouver à reprendre , cependant
elle grondait entre ses dents. « Ce n'est pas tout, » dit-elle au
jeune homme, « il me faut de l'eau qui ressuscite et de l'eau qui
fait mourir. »
Adolphe eut encore recours au géant , mais cette fois le géant
ne put rien lui conseiller : il n'en savait pas si long que la vieille
reine. « Les corbeaux, » dit-il, « nous apprendront peut-être
quelque chose. » On battit la générale parmi les corbeaux ; ils se
rassemblèrent, mais aucun d'eux ne put donner de réponse. On
s'aperçut alors qu'il manquait à l'appel deux vieux soldats, La
Chique et La Ramée : on les fit venir. La Ramée, qui était ivre,
déclara qu'il ne savait pas où était l'eau, mais que peu lui impor-
tait. On le mit en prison. La Chique arriva ensuite, plus ivre
encore; on lui demanda où se trouvait l'eau; il répondit qu'il le
savait bien , mais qu'il fallait d'abord tirer de prison son cama-
rade. Adolphe le fit délivrer; puis il donna cinquante francs à La
Chique pour boire à sa santé , et La Chique le conduisit dans un
souterrain : ;\ l'une des extrémités coulait Teau qui ressuscite, à
l'autre l'eau qui fait mourir. La Chique recommanda que l'on
mît des factionnaires à l'entrée du souterrain , parce que la vieille
reine devait envo3'er des colombes pour briser les fioles dans
lesquelles on prendrait l'eau. Les colombes arrivèrent en effet,
mais les corbeaux, qui étaient plus forts qu'elles, les empêchèrent
d'approcher. Le géant dit alors au jeune homme : « Tu pré-
senteras d'abord à la reine l'eau qui ressuscite, et tu lui diras de
LE ROI DANGLETERRE ET SON FILLEfL 41
rendre à la princesse sa première forme; cela fait, tu jetteras au
visage de la vieille l'eau qui fait mourir, et elle mourra. »
Quand Adolphe fut de retour, la vieille reine lui dit : « M'as-
tu rapporté l'eau qui ressuscite et l'eau qui fait mourir ? — Oui , »
répondit Adolphe. « Voici l'eau qui ressuscite. — C'est bien,
Maintenaint, où est Teau qui fait mourir? — Rendez d'abord à
la princesse sa première forme , et je vous donnerai l'eau qui fait
mourir. »
La reine fit ce qu'il demandait , et la lionne redevint une belle
jeune fille, parée de perles et de diamants, qui se jeta au cou
d'Adolphe en le remerciant de l'avoir délivrée. « A présent, » dit
la vieille reine, « donne-moi l'eau qui fait mourir. » Adolphe
la lui jeta au visage et elle tomba morte. Ensuite le jeune homme
reprit avec la princesse le chemin du royaume d'Angleterre et
dépêcha au roi un courrier pour lui annoncer leur arrivée.
La joie fut grande au palais. Toutes les dames de la cour
vinrent au devant de la princesse pour la complimenter : elle les
embrassa l'une après l'autre. Le bossu , qui se trouvait 14, s'étant
aussi approché pour l'embrasser : « Retire-toi , » lui dit-elle.
« Que tu es laid ! »
Le soir, pendant le souper, le roi dit à la princesse : « Ma fille,
je t'ai promise en mariage à mon filleul : je pense que tu ne
voudras pas me faire manquer à ma parole. — Mon père , »
réponditia princesse, « laissez-moi encore huit jours pouf faire
mes dévotions. » Le roi y consentit.
Au bout des huit jours, la princesse dit au roi qu'elle avait
laissé tomber dans la mer un anneau qui lui venait de la reine
aux pieds d'argent , et qu'avant tout elle voulait le ravoir. Le
bossu, jaloux de la préférence que la princesse montrait pour
Adolphe , alla dire au roi : « Mon parrain , Adolphe s'est vanté
de pouvoir retirer de la mer l'anneau de la princesse. » Le roi
fit aussitôt appeler Adolphe : « Eugène m'a dit que tu t'es vanté
de pouvoir retirer de la mer l'anneau de la princesse. — Non,
sire, je ne m'en suis pas vanté; d'ailleurs, je ne le saurais faire.
— N'importe ! si tu ne me rapportes pas cet anneau , tu seras
brûlé dans un cent de fagots. »
Adolphe s'éloigna bien triste et se rendit chez le géant , auquel
il conta sa peine. « Je m'étais dit que je ne ferais plus ri^n pour
toi, » dit le géant. « Pourtant je ne veux pas te laisser dans
42 LE ROI DANGLETERRE ET SON FILLEUL
l'embarras. Je vais appeler les poissons. » On battit la générale
parmi les poissons; ils arrivèrent en foule, mais aucun d'eux
ne savait où était l'anneau. On s'aperçut alors qu'il manquait à
l'appel deux vieux soldats, La Chique et La Ramée; on les fît
venir. La Ramée, qui était ivre, déclara qu'il ne savait où était
l'anneau, mais que peu lui importait; on le mit en prison. La
Chique arriva ensuite, encore plus ivre; il dit qu'il avait la
bague dans son sac, mais qu'il fallait d'abord tirer La Ramée
de prison. Qpand son camarade fut en liberté, La Chique
remit la bague au jeune homme. Adolphe lui donna cent francs
pour boire à sa santé et courut porter la bague au roi.
« Je pense, ma fille, » dit alors lé roi, « que tu dois être
contente; tu te marieras demain. — Je ne suis pas encore
décidée, » répondit la princesse; « je voudrais auparavant que
l'on transportât ici le château de la reine aux pieds d'argent. »
On fit aussitôt préparer les fondations, et le bossu, de plus en
plus jaloux d'Adolphe, alla dire au roi : « Mon parrain, Adolphe
a dit qu'il savait le moyen de transporter ici le château de la
reine aux pieds d'argent sans aucune égratignure, pas même une
égratignure d'épingle. » Le roi fit appeler Adolphe : « Eugène
m'a dit que tu t'es vanté de pouvoir transporter ici le château de
la reine aux pieds d'argent sans aucune égratignure, pas même
une égratignure d'épingle. — Non, sire, je ne m'en suis pas
vanté. D'ailleurs, comment le pourrais-je faire ? — N'importe !
si tu ne le fais pas, tu seras brûlé dans un cent de fagots. »
Adolphe, bien désolé, alla de nouveau trouver le géant, qui
lui dit : « Demande d'abord au roi de te faire construire un
grand vaisseau. » Le vaisseau construit, Adolphe s'y embarqua
avec le géant. Celui-ci appela le royaume des fourmis, le
royaume des rats et le royaume des géants. Les fourmis et les
rats détachèrent le château de ses fondations; quatre géants le
soulevèrent et l'allèrent porter sur le navire ; puis on appela le
royaume des poissons pour soutenir le navire.
Tout le monde à la cour du roi d'Angleterre fut enchanté de
voir Adolphe de retour, et le château fut posé sur les fondations
préparées vis-à-vis du palais du roi. Le roi dit alors à sa fille :
« Maintenant j'espère que tu vas épouser Eugène. — Mon père, »
répondit la princesse, « accordez-moi quelque temps encore; je
ne suis pas décidée. »
LE ROI D'ANGLETERRE ET SON FILLEUL 45
Comme la princesse ne cachait pas au bossu qu'elle ne pouvait
le souffrir, la jalousie de celui-ci contre Adolphe ne faisait que
croître. Un jour, il dit au jeune homme : « Allons faire ensemble
une partie de chasse dans le bois des Cerfs. — Volontiers, »
répondit Adolphe. Quand le bossu fut dans la forêt avec
Adolphe, il lui tira un coup de fusil par derrière et l'étendit
mort sur la place; puis il creusa un trou et l'y enterra.
Le roi , ne voyant pas revenir Adolphe , demanda au bossu ce
qu'il était devenu. « Je n'en sais rien, » dit le bossu. « Il sera
parti pour courir le monde ; il se lassait sans doute d'être bien
ici. » La princesse était au désespoir, mais elle n'en montra rien
à son père et lui demanda la permission d'aller chasser dans le
bois des Cerfs. Le roi, de crainte d'accident, voulait la faire
accompagner par quarante piqueurs à cheval, mais elle le pria
de l'y laisser aller seule.
En arrivant dans la forêt , elle aperçut des corbeaux qui volti-
geaient autour d un trou; elle s'approcha, et, reconnaissant le
pauvre Adolphe que les corbeaux avaient déjà à moitié dévoré,
elle se mit à pleurer et à gémir. Enfin elle s'avisa qu'elle avait
sur elle un flacon de l'eau qui ressuscite ; elle en frotta le cadavre,
et le jeune homme se releva plein de vie et de santé.
Or c'était le troisième jour après sa mort.
La princesse revint au château avec Adolphe; elle le cacha dans
une de ses chambres, et alla trouver le roi. « Mon père, "» lui
dit-elle, « seriez-vous bien aise de voir Adolphe ? — Ma fille, »
répondit le roi, « que me dis-tu là? Adolphe est parti pour
aller au bout du monde : il ne peut être sitôt de retour. — Eh
bien ! » reprit la princesse, « faites fermer toutes les portes du
palais, mettez-y des factionnaires, et suivez-moi. »
Le roi étant entré dans l'appartement de la princesse , celle-ci
fit paraître devant lui le jeune homme qui lui dit : « Sire,
Adolphe n'est pas mon nom; je suis Eugène , votre filleul. » Puis,
tirant de son sein la lettre que le roi avait remise à ses parents, il
la présenta au roi en lui disant : « Reconnaissez-vous cet écrit?»
Quand le roi eut appris ce qui s'était passé, il fit brûler le bossu
dans un cent de fagots, et Eugène épousa la princesse.
Moi , j'étais de faction à la porte de la princesse; je m'y suis
ennuyé, et je suis parti.
44 Lt ROI UANGLETURRE HT SON FILLEUL
REMARQUES
Nous tenons ce conte d'un jeune homme de Montiers , qui l'a entendu
raconter au régiment.
*
Pour sa partie principale , notre Roi d'Angleterre et son Filleul se rattache au
thème que l'on peut appeler le thème de la Jeune Fille aux cheveux d'or et de
PEau de la irmrt et de la vie. Nous traiterons en détail de ce thème dans les
remarques de notre n» 73 , la Belle aux cheveux d'or. Nous y renvoyons donc le
lecteur, nous bornant à examiner ici les contes qui , dans diverses collections .
se rapprochent plus particulièrement du présent conte.
Il convient de citer d'abord un conte grec moderne , recueilli en Épire par
M, de Hahn (n» 37) : Un roi est obligé, pendant la grossesse de sa femme , de
s'éloigner de son royaume. Il recommande à la reine , si elle met au monde un
fils , de le lui envoyer quand il aura seize ans accomplis , mais de se garder de
prendre pour conducteur un homme sans barbe. (Dans les contes grecs et
dans les contes serbes , les hommes sans barbe sont représentés comme étant
artificieux et méchants.) Lorsque le moment est venu d'envoyer le jeune
garçon à son père , la reine , s'étant rendue sur la place du marché pour louer
un cheval et son conducteur, ne peut trouver d'autre conducteur qu'un homme
sans barbe. Le lendemain et le surlendemain , elle n'est pas plus heureuse.
Elle se décide alors , sur les instances de son fils , à le laisser partir avec un
homme sans barbe. Pendant le voyage , le jeune garçon , pressé par une soif
ardente , se fait descendre dans une citerne par son compagnon. Celui-ci lui
déclare alors qu'il l'abandonnera dans cette citerne , si le prince ne s'engage
par serment à lui céder son titre et ses droits , et à ne point révéler le secret
jusqu'à ce qu'il soit mort et ressuscité des morts. Le pacte est conclu, et
l'imposteur, qui s'est revêtu des habits du prince, est accueilli parle roi comme
son fils. Pour se débarrasser du prince , il le fait jeter en proie à un dragon
aveugle, auquel il fallait de temps en temps une victime ; mais le jeune homme,
instruit par un vieux cheval, son confident, rend la vue au dragon, qui, par
reconnaissance , lui apprend le langage des animaux en l'avalant et le rendant
quelques instants après à la lumière. Ensuite , quand il est obligé d'aller à la
recherche de la jeune fille aux cheveux d'or, que l'homme sans barbe veut
épouser, le prince , toujours d'après les conseils du vieux cheval , se montre
secourable , d'abord envers des fourmis qui ne peuvent traverser un ruisseau ,
puis envers des abeilles dont un ours dévore le miel , enfin envers de jeunes
corbeaux qui vont être déchirés par un serpent. Grâce à l'aide de ses obligés ,
le prince vient à bout des tâches qui lui sont imposées : les fourmis trient pour
lui un tas énorme de blé, de millet et d'autres graines confondues ensemble;
les abeilles lui font reconnaître la jeune fille aux cheveux d'or au milieu d'un
grand nombre de femmes voilées; enfin les corbeaux lui apportent une fiole
d'eau de la vie. La jeune fille, amenée à la cour du roi, fait fort mauvais visage à
l'homme sans barbe, qui , pour se venger, tue le prince à la chasse. Elle exige
que le cadavre lui soit apporté , et lui rend la vie au moyen de l'eau merveil-
LE ROI DANGLETERRE ET SON FILLEUL 4<j
leuse. Le prince alors, dégagé de son serment, puisqu'il est ressuscité des
morts , démasque l'imposteur et le fait périr.
Un autre conte grec moderne , recueilli dans le Péloponnèse (E. Legrand ,
p. 57), offre une grande ressemblance avec le conte épirote : nous y retrou-
vons notamment le serment prêté par le jeune homme à l'homme sans barbe
qui , là aussi, tient la place du bossu du conte français. Au lieu du cheval (qui
figure dans presque tous les contes du type de la Belle aux cheveux d'or ; voir les
remarques de notre n° 73), c'est une fée qui aide le héros de ses conseils.
Qpand le jeune homme est envoyé à la recherche de « la plus belle fille du
monde », la fée, comme le géant de notre conte, lui dit de demander au roi
telle quantité de provisions (viande , blé et miel), qu'il donnera en route aux
lions, aux fourmis et aux abeilles qu'il rencontrera. Ici, comme dans le conte
français, ces divers animaux ont un roi : le roi des lions donne au jeune
homme un poil de sa crinière; le roi des fourmis et celui des abeilles, chacun
une de leurs ailes.
Un conte albanais (A. Dozon, n° 12) a une introduction plus voisine encore
de celle du conte français. Un roi est hébergé chez un Valaque, possesseur de
nombreux troupeaux. Cette nuit-là même, la femme du Valaque accouche
d'un garçon. Le roi engage le père à faire apprendre plusieurs langues à son
fils, et, lui remettant une croix, il lui dit : « Quand ton fils aura quinze ans,
donne-lui cette croix et dis-lui d'aller me trouver dans telle ville. » Le jour où
le jeune garçon atteint ses quinze ans , le père lui remet la croix , *et le jeune
garçon lit ces mots, écrits dessus : « Je suis le roi ton parrain ; viens me
trouver dans telle ville. » Ce conte , où figure également un traître , a aussi
le serment : « Si je meurs et que je ressuscite , alors seulement je te dénon-
cerai. »
Un conte serbe du même type (Jagitch, no i) a une introduction très voisine
de celle du conte grec de la collection Hahn; mais il y manque le serment,
comme dans tous les contes qu'il nous reste à citer. Dans ce conte serbe ,
nous rencontrons encore les « princes » des aigles , des fourmis , des pies. —
Comparer également un autre conte serbe (Jagitch, n» i a) et un conte bulgare
{Archiv fur slawische Philologie, V, p. 79).
Citons aussi un conte breton , donné par M. F. -M. Luzel , dans son cin-
quième rapport sur une mission en Basse-Bretagne, déjà mentionné par nous.
Dans ce conte , intitulé la Princesse de Tronkolaine, un roi, qui a bien voulu être
le parrain du vingt-sixième enfant d'un charbonnier, dit à celui-ci de lui
envoyer l'enfant à Paris quand il aura dix-huit ans. Le moment arrivé, le jeune
Louis se met en route sur un vieux cheval. Comme il passe auprès d'une
fontaine, un prétendu camarade d'école lui dit de mettre pied à terre pour
boire , et , Louis l'ayant fait malgré l'avis que lui avait donné une bonne vieille,
l'autre le jette dans la fontaine, lui enlève le signe de reconnaissance que
Louis devait montrer au roi, et s'enfuit sur le vieux cheval. Louis l'ayant
rattrapé , ils entrent ensemble chez le roi , qui fait bon accueil à son prétendu
filleul et admet Louis dans le château comme valet d'écurie. Bientôt , à l'insti-
gation du faux filleul , Louis est envoyé en des expéditions très périlleuses. Il
doit notamment amener au roi la princesse de Tronkolaine. — Cette partie du
conte breton présente une grande ressemblance avec notre conte. Nous y
46 LE ROI D'ANGLETERRE ET SON FILLEUL
retrouvons le bâtiment chargé de provisions dont le jeune homme régale les
fourmis , les éperviers et les lions par les royaumes desquels il passe ; les tâches
imposées par la princesse : démêler un gros tas de grains mélangés , abattre
une allée de grands arbres , aplanir une montagne , — tâches dans lesquelles
le jeune homme est aidé par les animaux ses obligés. ( Dans d'autres versions
du conie breton , il faut apporter le palais de la princesse devant celui du roi et
aller chercher de l'eau de la mort et de l'eau de la vie .) Arrivée chez le roi , la
princesse de Tronkolaine dit de jeter dans un four le faux filleul, comme étant
un démon , et , la chose faite , elle épouse Louis.
Nous renverrons encore à un autre conte breton, résumé dans les remarques
de notre n" 73 , /« Belle aux cheveux d'or.
Dans un conte italien de Pise (Comparetti, no 5), nous relevons un trait
particulier de notre conte : Un prince se met en route pour aller voir son oncle le
roi de Portugal, qu'il ne connaît pas. En chemin, un jeune homme se joint à
lui et se fait raconter l'objet de son voyage. Quand ils se trouvent dans un
endroit isolé, ce jeune homme met au prince un pistolet sur la gorge, et le force
à consentir à ce qu'il prenne son titre et sa place : le prince passera pour son page.
Arrivé à la cour, l'imposteur ne tarde pas à faire charger le page d'entreprises
dangereuses, entre autres de retrouver Granadoro, la reine, qui a disparu '.
Grâce aux conseils d'une cavale , le page réussit dans ces diverses entreprises.
Pour aller à la recherche de la reine, il se fait donner un vaisseau, sur lequel il
s'embarque avec la cavale. Pendant la traversée, il recueille dans son vaisseau
un poisson , une hirondelle et un papillon , et ensuite ces animaux lui viennent
en aide quand , avant de revenir avec lui , Granadoro lui demande successive-
ment de lui apporter son anneau qu'elle a jeté au fond de la mer, de lui
procurer une fiole d'une eau qui jaillit au sommet d'une montagne inacces-
sible, et enfin de la reconnaître entre ses deux sœurs , tout à fait semblables à
elle. De retour à la cour du roi son mari, Granadoro ressuscite au moyen de
l'eau le page que le prétendu neveu du roi a tué, et elle démasque l'imposteur.
■Voir enfin un second conte albanais (G. Meyer, n» 13).
Le passage où , à l'instigation du bossu , « Adolphe » reçoit l'ordre d'aller
dérober au géant sa mule, son merle et son falot, est emprunté à un thème
que nous indiquerons en quelques mots : Plusieurs frères se sont trouvés
ensemble chez un ogre, un géant ou autre être de ce genre, et ils y ont vu
certains objets merveilleux. Ayant pu s'échapper, ils entrent au service d'un
roi , qui donne sa faveur au plus jeune. Les aînés , jaloux , ont alors l'idée de
faire ordonner par le roi à leur frère d'aller dérober les objets du géant, puis
d'amener le géant lui-même. Ici , à la diff'érence de notre conte français , c'est
par ruse que le héros réussit dans ces diverses entreprises. M. Reinhold Kœhler
a étudié ce thème à propos d'un conie des Avares du Caucase (Sclnefner, n» 3).
Nous donnerons ici l'analyse rapide de ce conte avare, comme spécimen orien-
1 . Ce trait correspond au passage de notre conte où .\doiphe doit retrouver la fille du roi , qui est
on ne sait où — Dans un conte portugais (Coelho, n" 19), dont nous donnerons le résumé ^ l'occa-
sion de notre n» 73, h Belle aux chnviix cPor, c'est la fille du roi qu'il s'agit de retrouver, comme dans
le conte français.
LE ROI DANGLETERRE ET SON FILLEUL 47
tal de ce type de conte : Trois frères se sont égarés dans la forêt. Les deux
gînés disent au plus jeune, nommé Tchilbik, de monter sur un arbre pourvoir
s'il n'apercevrait pas la fumée d'une cheminée. Tchilbik voit une colonne de
fumée s'élever du milieu de la forêt. Les trois frères marchent dans cette
direction et arrivent à une maison où ils se trouvent en face d'une Kart
(ogresse) et de ses trois filles. La Kart leur donne à manger; ensuite elle fait
coucher ses filles dans un lit, et les frères dans un autre. Pendant la nuit,
Tchilbik met les filles de la Kart à sa place et à celle de ses frères , et la Kart
tue ses filles, croyant tuer les trois jeunes gens ' . Quand Tchilbik revient à la
maison, le roi du pays, qui entend parler de ses aventures, lui dit : « On raconte
que la Kart a une couverture de lit qui peut couvrir cent hommes; va la
dérober. » (Il y a là une altération : dans les contes européens, mieux
conservés, c'est, comme nous l'avons dit, à l'instigation de ses méchants frères
que le héros reçoit l'ordre d'aller dérober les objets merveilleux.) Il faut ensuite
que Tchilbik aille voler la chaudière de la Kart, où l'on peut préparer à
manger pour cent hommes; puis sa chèvre aux cornes d'or. Enfin le roi lui dit
que, s'il amène la Kart elle-même, il lui donnera sa fille en mariage et
l'associera à son pouvoir 2.
Dans certains contes européens de ce type, nous trouvons des objets merveil-
leux analogues à ce « falot » Ju géant , qui éclaire à cent lieues à la ronde.
Ainsi, dans un conte breion (Luzel, Contes bretons, n° i), Allanic doit aller
prendre au géant Goulaffre une « demi-lune », qui éclaire à plusieurs lieues à la
ronde; dans un conte basque (Webster, p. 86), altéré sur divers points, le
héros doit s'emparer de la « lune » d'un ogre , qui éclaire à sept lieues ; dans
un conte écossais (Campbell, n" 17) et un conte irlandais (Kennedy, II, p. 3),
où les trois frères sont remplacés par trois sœurs, la plus jeune reçoit l'ordre
d'aller chercher le « glaive de lumière du géant ». Dans deux contes suédois
(Cavallius, no 3 , B et C), l'un des objets merveilleux qu'il faut enlever à une
sorcière ou à un géant, est une lampe d'or qui éclaire comme la pleine lune.
Un conte sicilien (Gonzenbach, no 30) met en relief de la façon la plus
nette la combinaison du thème que nous venons d indiquer avec le thème de
la. Belle aux cheveux d'or, duquel dérive, pour l'ensemble, notre conte français.
Dans ce conte sicilien , les frères de Ciccu , envieux de la faveur dont il jouit
auprès du roi , disent à celui-ci que Ciccu est en état d'aller prendre le sabre de
l'ogre, qui répand une lueur merveilleuse, et ensuite l'ogre lui-même. Ce
dernier trait est, nous l'avons vu, tout à fait caractéristique du thème en
question. Le récit passe ensuite dans le thème de la Belle aux cheveux d'or, qui
s'appelle ici la « Belle du monde entier », et que Ciccu doit aller chercher pour
le roi. — Du reste, un conte des Tsiganes de la Bukovine (Miklosisch, no 9),
un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 568), un conte lithuanien
1. Inutile de faire remarquer que cette partie du conte avare correspond au Petit Pouctt de Perrault..
Dans plusieurs contes europiens du type de Tchilbik , ce sont les coiffures que le héros échange,
comme dans Perrault.
2. Ce même conte se retrouve chez les Kabyles (Rivière, p. 224). Bien qu'il soit, en général, asseï
altéré , il est, sur un point important, un peu mieux conservé que le conte avare. Après s'être échappés,
de chez l'ogreste , les sept frères rentrent chez leur père. Un jour, l'un d'eux dit à celui-ci : « O mon
père, il y u chez l'ogresse un tapis qui s'étend seul. Amor (l'un des frères, le héros du conte) nous
le rapporter.». .1 J
48 LE ROI D'ANGLETERRE ET SON FILLEUL
(Chodzko, p. 249), et un conte croate (Krauss, n° 80), après avoir donné
les aventures, résumées ci-dessus, du héros et de ses frères chez une ogresse ou
une sorcière , ont une seconde partie qui se rattache au thème de la Belle aux
cheveux d'or.
Nous reviendrons, pour terminer, sur quelques traits du conte français.
Nous retrouvons en Orient le « roi des fourmis » qui , par reconnaissance ,
promet au héros son secours et celui de ses sujets. Dans un conte indien de
Calcutta (missStokes, n» 22), un prince ayant donné à des fourmis des
gâteaux qu'il avait emportés comme provisions de route , le radjah des fourmis
lui dit : « Vous avez été bon pour nous. Si jamais vous êtes dans la peine ,
pensez à moi , et nous arriverons. » — Pour le passage où le roi des poissons
donne au jeune homme une de ses arêtes, le roi des corbeaux, une de ses
plumes, etc., comparer un conte oriental des Mille et un Jours, cité par
M. Bcnfey (^Pantschatantra , I, p. 203) : Un serpent reconnaissant donne au
héros trois de ses écailles, en lui disant de les brûler si jamais il est menacé
d'un danger : alors le serpent accourra à son secours. — Dans un conte arabe
des Mille et une Nuits ( Histoire de Zobéide), Zobéide a sauvé la vie à une fée
transformée en serpent ailé ; la fée lui donne un paquet de ses cheveux , dont
il suffit de brûler deux brins pour la faire venir immédiatement, fût-elle au
delà du Caucase.
Dans notre conte , on rassemble les corbeaux pour savoir où se trouve l'eau
qui ressuscite et l'eau qui fait mourir, et un seul d'entre eux, l'un des deux
qui ne s'étaient pas présentés d'abord , peut donner des renseignements à cet
égard. Dans deux contes grecs modernes d'Épire (Hahn , n"* 15 et 25), on
rassemble aussi tous les oiseaux pour leur demander où est une certaine ville ,
et le seul qui le sache est précisément celui qui n'est pas venu à l'assemblée.
Il en est de même dans un conte suédois (Cavallius, p. 186), dans un conte
hongrois (Gaal-Stier, no 13), et dans d'autres contes européens. Un troisième
conte grec moderne d'Epire (Hahn, no 65, variante 2), offre sur un point une
ressemblance presque complète avec le conte français : ce qu'on demande aux
corneilles rassemblées, c'est d'aller chercher de l'eau de la vie. — En Orient,
le trait de l'oiseau arrivé en retard et qui seul peut donner le renseignement
demandé, se rencontre dans un conte arabe des Mille et une Nuits ( Histoire de
Djanschah), et dans un conte des Avares du Caucase (Schiefner, n0 4); ce
dernier conte a même, en commun avec deux des contes grecs modernes
que nous venons de mentionner (Hahn, no 25 et no 65, var. 2), un petit
détail assez curieux . dans le conte avare comme dans les contes épirotes, l'oiseau
en question est boiteux. — Dans la mythologie grecque {Apollodori Bibliotheca,
1,9, 12), Mélampus ayant rassemblé les oiseaux et leur ayant demandé un
remède pour Iphiclus , le fîls de son maître , il n'y a qu'un vautour qui puisse
le lui indiquer; mais il n'est pas dit que ce vautour fût le seul qui n'eût pas
d'abord répondu à l'appel. Aussi l'absence de ce trait caractéristique nous fait-
elle hésiter à rapprocher de nos contes modernes l'histoire de Mélampus.
Quant au passage de notre conte où un poisson , qui est arrivé en retard à
LE ROI DANGLETERRE ET SON FILLEUL 49
l'assemblée, rapporte l'anneau de la princesse, nous pouvons en rapprocher
un conte serbe, du type de la Belle aux cheveux d'or (Jagitch, n» 5 }). Là, les clefs
que la princesse avait jetées dans la mer sont rapportées par une vieille gre-
nouille qui , de tous les « animaux marins » , convoqués par leur roi , est
arrivée la dernière. — Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III,
p. 147), c'est un vieux marsouin en retard qui rapporte les clefs. Comparer le
conte tchèque mentionné plus haut (Waldau , p. 368), un conte danois
(Grundvig, II, p. 15), un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, 4^ rapport, la
Princeise de Ttéméné:(aour) .
*
Un dernier mot sur un détail , tout de forme , de notre conte. Dans un
conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, II, p. 193), nous retrouvons, dans la
bouche d'un ogre, les expressions du géant : « Poussière de mes mains,
ombre de mes moustaches. »
Cosat'iv , Contes.
IV
TAPALAPAUTAU
Il était une fois un homme qui avait autant d'enfants qu'il y a
de trous dans un tamis. Un beau jour, il s'en alla faire un tour
dans le pays pour chercher à gagner sa vie et celle de sa famille.
Il rencontra sur son chemin le bon Dieu qui lui dit : « Où vas-
tu , mon brave homme? — Je m'en vais par ces pays chercher à
gagner ma vie et celle de ma femme et de mes enfants. —
Tiens, » dit le bon Dieu, « voici une serviette. Tu n'auras qu'à
lui dire : Serviette , fais ton devoir, et tu verras ce qui arrivera. »
Le pauvre homme prit la serviette en remerciant le bon Dieu , et
voulut en faire aussitôt l'expérience. Après l'avoir étendue par
terre , il dit : « Serviette , fais-ton devoir, » et la serviette se
couvrit d'excellents mets de toute sorte. Tout joyeux, il la replia
et reprit le chemin de son village.
Comme il se faisait tard, il entra dans une auberge pour y
passer la nuit, et dit à l'aubergiste : « Vous voyez cette ser-
viette, gardez-vous de lui dire : Serviette, fais ton devoir. — Soyez
tranquille , mon brave homme. » Il était à peine couché , que
l'aubergiste dit à la serviette : « Serviette, fais ton devoir. » Il
fut grandement étonné en la voyant se couvrir de pain , de vin ,
de viandes et de tout ce qu'il fallait pour faire un bon repas, dont
il se régala avec tous les gens de sa maison. Le lendemain, il
garda la bienheureuse serviette et en donna une autre au pauvre
homme, qui partit sans se douter du tour qu'on lui avait joué.
Arrivé chez lui, il dit en entrant : « Ma femme, nous ne
manquerons plus de rien à présent. — Oh! » répondit-elle,
« mon mari , vous nous chantez toujours la même chanson , et
nos affaires n'en vont pas mieux. » Cependant l'homme avait tiré
TAPALAPAUTAU JI
la serviette de sa poche. « Serviette, » dit-il, « fais ton devoir. »
Mais rien ne parut. Il répéta les mêmes paroles jusqu'à vingt
fois, toujours sans succès, si bien qu'il dut se remettre en route
pour gagner son pain.
Il rencontra encore le bon Dieu. « Où vas-tu , mon brave
homme? — Je m'en vais par ces pays chercher à gagner ma vie
et celle de ma femme et de mes enfants. — Qu'as-tu fait de ta
serviette? » L'homme raconta ce qui lui était arrivé. « Que tu es
simple, mon pauvre homme! » lui dit le bon Dieu. « Tiens,
voici un âne. Tu n'auras qu'à lui dire : Fais-moi des écus, et
aussitôt il t'en fera. »•
L'homme emmena l'âne, et, à la tombée de la nuit, il entra
dans l'auberge où il avait déjà logé. Il dit aux gens de la maison :
« N'allez pas dire à mon âne : Fais-moi des écus. — Ne craignez
rien , » lui répondirent-ils. Dès qu'il fut couché , l'aubergiste dit
à l'âne : « Fais-moi des écus; » et les écus tombèrent à foison.
L'aubergiste avait un âne qui ressemblait à s'y méprendre à l'âne
aux écus d'or : le lendemain, il donna sa bête à Thômme, et
garda l'autre.
De retour chez lui , le pauvre homme dit à sa femme : « C'est
maintenant que nous aurons des écus autant que nous en vou-
drons ! » La femme ne le croyait guère. « Allons, » dit l'homme
à son âne, « fais-moi des écus. » L'âne ne fit rien. On lui
donna des coups de bâton, mais il n'en fit pas davantage.
Voilà notre homme encore sur les chemins. Il rencontra le
bon Dieu pour la troisième fois. « Où vas-tu , mon brave
homme ? — L'âne ne m'a point fait d'écus. — Que tu es simple,
mon pauvre homme! Tiens, voici un bâton ; quand tu lui diras :
Tapalapautau , il se mettra à battre les gens ; si tu veux le rappe-
ler, tu lui diras : Alapautau. » L'homme prit le bâton et entra
encore dans la même auberge. Il dit aux gens de l'auberge :
« Vous ne direz pas à mon bâton : Tapalapautau. — Non, non,
dormez en paix. »
Quand les gens virent qu'il était couché , ils s'empressèrent de
dire au bâton : « Tapalapautau. » Aussitôt le bâton se mit à les
corriger d'importance et à leur casser bras et jambes. « Hé!
l'houime ! » criaient-ils , « rappelez votre bâton ; nous vous ren-
drons votre serviette et votre âne. » L'homme dit alors : « Ala-
pautau, » et le bâton s'arrêta. On lui rendit bien vite sa serviette
52 TAPALAPAUTAU
et son âne ; il s'en retourna chez lui et vécut heureux avec sa
femme et ses enfants.
Moi , je suis revenu et je n'ai rien eu.
REMARaUES
Comparer nos n»* 39, /«an delà Noix, et $6, le Pois de Rome : les remarques
de ces deux variantes complètent les rapprochements que nous allons faire ici.
Dans un conte valaque (Schott, no 20), c'est, comme dans notre conte, le
bon Dieu qui donne à un pauvre paysan un âne aux écus d'or ; puis , après
que des aubergistes le lui ont volé , une table qui se couvre de mets au com-
mandement, et enfin un gourdin qui rosse les gens. — Dans un conte toscan
(Gubernatis, Novelline di Santo Stefatio, n° 21), celui qui donne les objets
merveilleux (table, brebis et bâton) est un vieillard, qui n'est autre que
Jésus I , — Dans un conte hongrois ( Erdelyi-Stier, n» 12), les objets sont
donnés par un vieux mendiant envers lequel le héros a été charitable, et qui se
révèle à lui comme étant « celui qui récompense le bien » .
Partout ailleurs, le donateur des objets, celui que rencontre le pauvre
homme, est un autre personnage que le bon Dieu. — Dans des contes siciliens
(Gonzenbach, no 52; Pitre, no 29), c'est, sous la figure d'une belle femme,
la Fortune, le Destin du héros; — dans un conte espagnol (Caballero, I,
p. 46), c'est un follet ; — dans un conte autrichien (Vernaleken , no 1 1 ), une
statue; — dans un conte picard (Carnoy, p. 308), un magicien; — dans un
conte lithuanien (Leskien, no 30), un vieux nain; — dans un autre conte
lithuanien (Schleicher, p. 105), un vieillard; — dans un conte islandais
(Amason, trad, anglaise, p. 563), le pasteur de la paroisse; — dans un
conte vénitien (Bernoni, I, n» 9), un signor ; — dans un conte toscan
(Nerucci , no 54), une signora ; — dans un autre conte toscan (^ibid., n° 43 ),
un fermier, dont le héros, qui est ici un jeune garçon, est le neveu.
Dans tout un groupe de contes de cette famille , c'est de maîtres au service
desquels il est entré, que le héros reçoit les objets merveilleux : dans un conte
du Tyrol italien (Schneller, no 15), de trois fées 4 — dans un conte des
Abruzzes (Finamore, no 37), de fées aussi; — dans un conte catalan (^Ron-
dallayre, III, p. 31), du diable ; — dans un conte portugais (Coelho, no 24),
d'un roi ; — dans un conte italien de la province d'Ancône (Comparetti ,
no 12), d'un homme, non autrement désigné; — dans un conte irlandais
(Kennedy, II, p. 25), d'une vieille femme.
Dans un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 41 ), il s'agit de trois frères
dont chacun reçoit successivement d'un vieillard, leur maître, au bout d'une
année de service, un des objets merveilleux. (Comparer le conte toscan de la
collection Gubernatis, cité plus haut.) — Dans un conte hessois(Grimm, n" 36),
I. Ici ce sont trois frères qui reçoivent chacun successivement un des objets merveilleux.
TAPALAPAUTAU 33
il y a aussi trois frères , mais c'est d'un maître différent que chacun reçoit un
des objets. (Comparer le conte portugais n" 49 de la collection Braga, où les
objets sont donnés à trois frères par trois personnages qu'ils rencontrent.)
Un conte russe (Gubernatis, Zoological Mythology , II, p. 262) est tout par-
ticulier : un vieux bonhomme s'en va trouver « la cigogne » , et la prie d'être
pour lui comme son enfant (allusion à la piété filiale attribuée aux cigognes).
La cigogne lui donne successivement les objets merveilleux. — Dans un autre
conte russe (Goldschmidt , p. 61), la cigogne est remplacée par une grue,
reconnaissante envers un paysan , qui lui a rendu la liberté après l'avoir prise
au filet.
Un second conte russe et d'autres contes qui s'en rapprochent beaucoup sont
bien curieux aussi. Dans le conte russe (Dietrich, no 8), un homme va
trouver le Vent du sud , pour se plaindre de ce que celui-ci lui a enlevé sa
farine. Il en reçoit une corbeille merveilleuse, etc. — Dans un conte norwé-
gien ( Asbjœrnsen , traduction allemande, I, n° 7), c'est le Vent du nord qui
donne les objets merveilleux , et , là aussi , pour remplacer la farine qu'on lui
réclame. — Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, x\° 24), les
objets sont donnés par le Vent du nord-ouest, qui a enlevé tout le lin d'un
bonhomme (comparer un conte de la Basse-Bretagne, publié par M. Luzel,
dans Méhisine, 1877, col. 129, et un conte toscan de la collection Comparetti,
no 7). — Enfin, dans un conte esthonien (H. Jannsen, n° 7), au lieu du Vent
figure la Gelée, qui a détruit les semailles d'un pauvre diable,* et chez qui
celui-ci va se lamenter.
Dans une dernière catégorie de contes de cette famille, les objets merveil-
leux arrivent au pauvre homme par voie d'échange contre sa vache ou son
cochon , par exemple. Dans un conte irlandais , de la collection Crofton
Croker (traduit dans le Magasin pitloresqtie , t. XI, p. 133), dans un conte,
souabe (Meier, no 22), peut-être dérivé directement du livre irlandais, dans
un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 56), et dans un conte autrichien
(Vernaleken, n° 17), c'est avec un nain que se fait l'échange ; — dans deux
contes du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 84 et 185), avec un personnage
inconnu ou avec un roi ; — dans un conte allemand du duché d'Oldenbourg
(Strackerjan, II, p. 312), avec le diable.
Dans bon nombre de ces contes, nous retrouvons exactement les objets
merveilleux du conte lorrain. Dans d'autres, il y a quelques différences. Ainsi,
au lieu de l'àne, un mulet (conte bas-breton), un cheval (conte vénitien), un
coq (conte du duché d'Oldenbourg), qui font de l'or; — une poule qui fait
des ducats (premier conte tyrolien); — une poule aux œufs d'or (conte irlandais,
collection Kennedy) ; — un bélier (conte tchèque), une brebis (conte lithua-
nien , collection Schleicher j, un bouc ( conte lithuanien , collection Leskien ;
conte norwégien), une chèvre (conte autrichien), dont les poils ruissellent de
pièces d'or, quand on leur dit de se secouer ; — un tamis d'où il tombe de
l'argent comme de la urine (conte portugais de la collection Coelho).
Dans le premier conte portugais, dans le conte tyrolien (Zingerle, II,
p. 185), dans le conte hessois et dans les deux contes lithuaniens, la serviette
54 TAPALAPAUTAU
est remplacée par une petite table ; dans le conte sicilien de la collection Gon-
zenbach , par une baguette magique.
Le gourdin se retrouve partout , excepté dans le conte picard , où il est très
bizarrement remplacé par une chèvre, qui bat l'aubergiste, et dans le conte
autrichien n» ii de la collection Vernaleken , où le troisième objet merveil-
leux est un chapeau d'où sort un régiment, quand on le frappe avec une
baguette. Ce détail relie ce conte aux contes du genre de nos no* 42, Les trois
Frères , et 31, l'Homme de fer.
Un petit groupe , parmi les contes indiqués ci-dessus , n'a que deux objets
merveilleux. Dans le conte irlandais de la collection Crofton Croker, ce sont
deux bouteilles : de la première, il sort, au commandement, deux petits
génies fort jolis, apportant toute sorte de mets; de la seconde, deux génies
affreux qui bâtonnent tout le monde (comparer le conte souabe et le premier
des contes tyroliens). — Dans les contes russes que nous font connaître M. de
Gubernatis et M. Goldschmidt, des sacs remplacent les bouteilles. — Dans le
conte russe de la collection Dietrich, les deux objets sont une corbeille , qui
donne toute une sorte de mets , et un tonneau , auquel on dit : « Cinq hors du
tonneau ! « — Enfin, dans le conte toscan de la collection Nerucci, il y a deux
boîtes : de la première , sortent deux serviteurs , qui apportent tout ce que l'on
souhaite ; de la seconde , deux personnages armés de bâtons. ( Comparer le
conte itahen de la collection Comparetti et le conte esthonien, où, au lieu des
boîtes , figurent deux havresacs.)
Quant à la perte des objets merveilleux , elle a lieu , dans les contes ci-des-
sus mentionnés, de diverses façons. La forme la plus ordinaire est celle du
conte lorrain : ils sont volés par un hôtelier qui leur substitue d'autres objets
en apparence semblables. Ailleurs, ils sortent des mains de leurs possesseurs
par une vente ou un échange imprudents (contes toscans , conte islandais ,
conte esthonien). — Dans le conte russe de la collection Dietrich, la femme
du bonhomme veut absolument , par sotte vanité , inviter un certain seigneur
à manger des bonnes choses fournies par la corbeille merveilleuse, et le sei-
gneur envoie ensuite ses gens enlever la corbeille et lui en substituer une autre.
(Le conte autrichien a quelque chose du même genre. Comparer le conte
hongrois.)
Si nous tenons à indiquer ici ces diverses formes, c'est que nous les retrou-
verons toutes en Orient.
On a vu que , dans notre conte , le bonhomme recommande à l'auber-
giste de ne pas dire telle ou telle chose aux objets merveilleux. Il en est de
même dans le conte du Tyrol italien , dans le conte vénitien , dans le conte
tchèque et dans un conte napolitain du xviie siècle , dont nous allons parler.
(Comparer le conte portugais de la collection Braga.) — Dans les autres
contes où figure l'auberge, le pauvre diable a fait imprudemment l'essai des
objets devant l'hôtelier, ou bien celui-ci l'a épié.
TAPALAPAUTAU 5$
* *
Au xviie siècle, le Napolitain Basile insérait dans son P««/flm«ro«< (no i ),
un conte où le héros reçoit d'un ogre, chez qui il a servi , un âne qui fait des
pierres précieuses, et ensuite, après que l'âne a été volé par un hôtelier, une
serviette et un gourdin merveilleux.
*
* *
En Orient, nous avons d'abord à citer un conte syriaque (Prim et Socin,
no 8i , p. 343) : Un renard, que sa femme a mis à la porte de sa maison,
reçoit d'un personnage mystérieux, qui tout à coup s'est dressé devant lui du
fond d'une source , une assiette qui se remplit de mets au commandement ;
mais il lui est défendu de la montrer à sa femme. Il a l'imprudence de se ser-
vir, en présence de celle-ci, de l'assiette merveilleuse, et sa femme l'oblige à
inviter à dîner le roi des renards. Ce dernier, quand il voit quelle est la vertu
de l'assiette, envoie de ses gens qui s'en emparent '. Le renard retourne â
la fontaine , et l'homme lui donne un âne qui fait des pièces d'or. Même
imprudence de la part du renard. Un jour, sa femme veut absolument monter
sur l'âne pour aller au bain. La maîtresse du bain substitue à l'âne aux pièces
d'or un âne ordinaire, tout semblable en apparence. Force est au renard de
retourner une troisième fois à la fontaine. Cette fois l'homme lui donne une
gibecière d'où sortent, quand le renard le leur ordonne, deux géants, qui tuent
la femme du renard , pour la punir, le roi des renards et la maîtresse du bain ,
pour leur reprendre l'assiette et l'âne. ^
Il a été recueilli , dans le sud de l'Inde , dans le Deccan , un conte de cette
même famille (miss Frère, p. 166) : Un brahmane très pauvre a marié sa fille
à un chacal , lequel n'est autre qu'un prince qui a pris cette forme. Un jour, il
va trouver son gendre , et lui demande de le secourir dans sa misère. Il en
reçoit un melon que , sur le conseil du chacal , il plante dans son jardin. Le
lendemain et les jours suivants, à la place où il a planté le melon, il trouve
des centaines de melons mûrs. Sa femme les vend tous successivement à sa
voisine, sans savoir qu'ils sont remplis de pierres précieuses. Quand enfin elle
s'en aperçoit et qu'elle réclame , l'autre fait semblant de ne pas comprendre et
la met à la porte. Le brahmane retourne chez le chacal ; celui-ci lui fait présent
d'une jarre , toujours remplie d'excellents mets. Mais le brahmane a l'impru-
dence d'inviter â dîner chez lui un riche voisin , qui l'a flatté pour savoir son
secret. Une fois informé des vertus de la jarre , le voisin va en parler au roi.
Celui-ci vient, à son tour, dîner chez le brahmane, et ensuite envoie de ses
gardes s'emparer de la jarre merveilleuse. Nouveau voyage du brahmane , qui
cette fois, rapporte une seconde jarre d'où il sort , quand on en soulève le cou-
vercle , une corde qui lie les gens et un gourdin qui les roue de coups. Grâce
au gourdin , le brahmane rentre en possession de ce qui lui a été volé.
1 . Comparer le conte russe citi plus haut.
2. Comparer le groupe de contes européens, ci-dessus indiqué, où des génies armés de bAtons
sortent , au commandement , d'un sac , d'un tonneau ou d'une bouteille. — En Orient , nous retrou-
vons aussi les génies bienfaisants dus contes européens. Ainsi, dans un conte des Mille el une Nuits
(Histoire de Djaudar), figure un bissac « où habite un serviteur (c'est-à-dire un génie), qui donne tous
les mets que l'on désire ».
5» TAPA LA PAU TA U
Si , du sud de l'Inde , nous passons tout au nord , nous trouvons au pied de
l'Himalaya, chez les Kamaoniens, un conte analogue (Minaef, n» 12). Voici
la traduction de ce conte : Il était une fois un petit vantard. Un jour, ildit à
sa mère : « Ma mère, cuis-moi du pain, et j'irai voyager. » Le voilà parti.
Arrivé sur le bord d'un étang , il s'assit , tira quatre pains de son sac et les mit
aux quatre coins de l'étang ; et il dit : « J'en mangerai un , puis un autre , piiis
un troisième , et , si l'envie m'en prend , je mangerai tous les quatre gendres. » «
Or, dans l'étang , il y avait quatre serpents , un à chacun des quatre coins. En
entendant le petit vantard , ils eurent peur et se dirent : « Oh ! il nous man-
gera , bien sûr ! » Alors l'un d'eux dit au petit vantard : « Petit frère, ne nous
mange pas : je te donnerai un lit qui vole de lui-même. « Le second lui dit. :
« Petit frère, ne nous mange pas : je te donnerai des chiffons qui sèment
d'eux-mêmes. » Le troisième lui offrit « une coupe qui bout d'elle-même », et
le quatrième « une cuiller qui puise d'elle-même ». Le premier serpent
ajouta : « Mon lit a cette propriété , qu'il te portera partout où tu voudras
être. » Le second : « Mes chiffons ont cette propriété que, si tu leur dis : Semez
des roupies, ils t'en donneront un tas. » Le troisième : « Ma coupe te préparera
la nourriture que tu désireras, sans feu et sans eau. » Enfin le quatrième :
« Ma cuiller mettra devant toi tout ce que tu voudras. » Le petit vantard con-
templa ces objets et en fut tout réjoui. Survint la nuit ; comme il était -trop
tard pour retourner à la maison , il entra chez une vieille femme. Celle-ci ,
pendant qu'il dormait, prit ses objets et leur en substitua d'autres qui n'étaient
bons à rien. Le lendemain , le petit vantard arriva tout joyeux à la maison ,
en criant : « Petite mère, apporte un seau pour mesurer mon argent. » Il
commanda aux chiffons de semer ; mais il n'en sortit que des poux. Il se mit
à réfléchir : « C'est étrange ! Comment cela a-t-il pu arriver ? » Bref , il s'en
retourna à l'étang et dit comme la première fois : « Je vous mangerai tous les
quatre. » Les serpents , eux aussi , se mirent à réfléchir : « C'est étrange !
Nous lui avons donné tant d'objets merveilleux, et il vient toujours nous
tourmenter! » Finalement ils lui dirent : « Petit frère, là où tu as passé la
nuit , la vieille femme a changé tes objets. Nous allons te donner un gourdin
qui bat et^ne corde qui lie. Prends-les ; va chez cette vieille et dis : Corde ,
gourdin , reprenez mes objets à la vieille ! Ils reprendront tous tes objets et
battront d'importance la vieille pour ta consolation. » Le petit vantard retrouva
ainsi son bien.
Un autre conte indien , venant probablement de Bénarès ( miss M. Stokes ,
n" 7), ressemble beaucoup au conte kamaonien; il ne présente guère que les
différences suivantes. Les quatre serpents sont remplacés par cinq lées ; la pre-
mière fois que Sachuli leur fait peur, elles lui donnent un pot qui procure tous
les mets qu'on lui demande ; la seconde fois, une boîte qui procure tous les
habits qu'on désire. Ces deux objets sont successivement volés par un cuisi-
nier, dans la boutique duquel Sachuli a eu l'imprudence d'en faire l'expé-
rience, et qui leur substitue des objets ordinaires. Alors les fées donnent à
Sachuli une corde et un bâton magiques.
Ces deux contes nous offrent déjà un détail qui n'existait pas dans le conte
I . Ce terme est considiri comme injurieux chez les Kamaoniens.
i
TAPALAPAUTAC >7
indien du Deccan : la substitution à l'objet merveilleux d'un objet' ordinaire en
apparence identique. Dans le conte du Deccan, en effet, c'est par la force que
le roi s'empare de la jarre merveilleuse du brahmane. Un quatrième conte
indien, recueilli dans le Bengale (Lai Behari Day, n» 3), va se rapprocher
encore davantage de nos contes européens ; nous y trouverons même le fripon
d'aubergiste : Un pauvre brahmane , ayant femme et enfants , est très dévot à la
déesse Durga, l'épouse du dieu Siva. Un jour qu'il est dans une forêt à se
lamenter sur sa misère, le dieu Siva et son épouse viennent justement se pro-
mener dans cette forêt. La déesse appelle le brahmane et lui fait présent d'un
objet merveilleux, qu'elle a demandé pour lui à Siva : c'est un pot de terre
qu'il suffit de retourner pour en voir tomber sans fin une pluie des meilleurs
inudki (sorte de beignets sucrés). Le brahmane remercie la déesse et s'empresse
de reprendre le chemin de la maison. Il est encore loin de chez lui quand il a
l'idée de faire l'essai du pot de terre : il le retourne, et aussitôt en sort une
quantité de beignets, les plus beaux que le brahmane ait jamais vus. Vers
midi , ayant faim , il s'apprête à manger ses mudki ; mais , comme il n'a pas
fait ses ablutions ni dit ses prières , il s'arrête dans une auberge près de laquelle
se trouve un étang. Il confie le pot de terre à l'aubergiste, en lui recommandant
à plusieurs reprises d'en avoir grand soin , et s'en va se baigner dans l'étang.
Pendant ce temps, l'aubergiste, qui avait été fort étonné de voir le brahmane
attacher tant de prix à un simple pot de terre, se met à examiner ce pot :
comme il le retourne, il en tombe une pluie de beignets. L'aubergigte s'empare
du pot magique et lui substitue un autre pot d'apparence semblable. Ayant fini
ses dévotions, le brahmane reprend son pot et se remet en route. Arrivé chez
lui , il appelle sa femme et ses enfants et leur annonce les merveilles qu'ils vont
voir. Naturellement ils ne voient rien du tout. Le brahmane court chez
l'aubergiste et lui réclame son pot ; l'autre feint de s'indigner et met le pauvre
homme à la porte. — Le brahmane retourne à la forêt dans l'espoir de ren-
contrer encore la déesse Durga. Il la rencontre en effet , et elle lui donne un
second pot de terre. Le brahmane en fait vite l'essai ; il le retourne, et il en sort
une vingtaine de démons d'une taille gigantesque et d'un aspect terrible , qui
se mettent à battre le brahmane. Heureusement celui-ci a la présence d'esprit
de remettre le pot dans sa position première et de le couvrir, et aussitôt les
démons disparaissent. Le brahmane retourne chez l'aubergiste et lui fait les
mêmes recommandations que la première fois. L'aubergiste s'empresse de
retourner le pot de terre , et il est roué de coups , lui et sa famille. Il supplie
le brahmane d'arrêter les démons. L'autre se fait rendre son premier pot do
terre et fait ensuite disparaître les démons >. Le brahmane s'établit alors mar-
chand de mudki et devient très riche.
Ce conte indien a une seconde partie : les enfants du brahmane ayant un
jour pénétré dans la chambre où leur père enfermait le pot aux beignets , se
disputent à qui s'en servira le premier ; dans la mêlée , le pot tombe par terre
et se brise. Durga prend encore pitié du brahmane et lui donne un troisième
pot d'où sort à flots du sandesa délicieux (sorte de laitage sucré). Le brah-
mane se met à vendre de ce sandesa et gagne beaucoup d'argent. Le leniindar
I. Comparer le coiitc syriaque et les contes européens qui en ont été rapproches.
SB TAPALAPAUTAU
du village, qui marie sa fille, prie le brahmane d'apporter son pot dans la
maison où a lieu la fête. Le brahmane obéit , non sans résistance. Alors le
zemindar s'empare du pot merveilleux. Mais, à l'aide du pot aux démons, le
brahmane se remet en possession de son bien. — Cette seconde partie corres-
pond, pour la fin, au conte indien du Deccan.
Dans d'autres contes orientaux, qui ne se rapportent pas au même thème que
le nôtre, nous trouvons des objets merveilleux analogues : ainsi, dans le livre
kalmouk intitulé Siddhi-Kûr, livre dont l'origine est certainement indienne,
une co jpe d'or qu'il suffit de retourner pour avoir ce que l'on souhaite , et un
bâton qui, au commandement de son possesseur, s'en va tuer les gens et
reprendre ce qu'ils ont volé; dans une légende bouddhique, rédigée dans la
langue sacrée du bouddhisme , le pâli , une tasse , qui a des propriétés iden-
tiques à la coupe du conte kalmouk , et une hache qui exécute tous les ordres
qu'on lui donne et notamment s'en va couper la tête à ceux qu'on lui désigne.
Nous renvoyons , pour plus de rapprochements, aux remarques de notre n» 42,
les trois Frères. Nous ajouterons seulement ici que, dans un conte recueilli chez
lesTartares de la Sibérie méridionale (Radloff, IV, p. 365-366), il est question
d'une « nappe merveilleuse » qui , « si on l'étend au nom de Dieu , se couvre
de toutes sortes de mets » , et une « cruche merveilleuse » , d'où coulent sans
fin du thé, du sucre, du miel et du vin.
Au sujet de l'âne aux écus d'or, qui ne s'est présenté à nous en Orient que
dans le conte syriaque, on peut voir l'Introduction au Pantchatantra de M. Théo-
dore Benfey (I, p. 379). D'après le savant orientaliste, il se trouve dans un
livre bouddhique thibétain, le Djmigloun, un éléphant aussi extraordinaire
(« ein goldkackender ntid goldharnender Eléphant »). Dans un conte indien du
Bengale (Lai Behari Day, no 6), le fumier d'une certaine vache est aussi de
l'or.
Notre conte se retrouve, pour l'idée, en Afrique, chez les nègres du pays
d'Akwapim, pays qui fait partie du royaume des Achantis. Ces nègres racontent,
au sujet d'un personnage nommé Anansé (l'Araignée), l'histoire suivante
(Petermann's Mittheilungen ausj. Perlhes geographischer Anstalt, 1856, p. 467) :
Au temps d'une grande famine, Anansé s'en fut au bois et trouva un grand
pot. « Ah ! » dit-il, « voilà que j'ai un pot ! » Le pot lui dit : « Je ne m'appelle
pas pot , mais Hô hore (lève ! comme on dit de la pâte qui fermente ). » Et , sur
le commandement d'Anansé, il se remplit de nourriture. Anansé l'emporte
chez lui et le cache dans sa chambre. Ses enfants , étonnés de voir qu'il ne
mange plus avec eux , entrent dans la chambre pendant son absence , trouvent
le pot et lui parlent à peu près comme avait fait leur père. Après avoir bien
mangé , ils brisent le pot en mille pièces. Anansé , de retour, est bien désolé et
s'en retourne au bois, où il voit une cravache pendue à un arbre. « Voilà une
cravache ! » s'écrie-t-il. — « On ne m'appelle pas cravache ; on m'appelle
Abridiahradu (fouaille! ). — Voyons! » dit Anansé, «fouaille un peu ! » Mais,
au lieu de lui donner à manger, comme il s'y attendait , la cravache lui donne
force coups. Il l'emporte chez lui , la pend dans sa chambre et sort en laissant
à dessein la porte ouverte. Ses enfants s'empressent d'entrer pour voir. Il
TAPALAPAUTAU 59
leur arrive avec la cravache ce qui est arrivé i leur père. Qtiand la cravache
cesse de les battre , ils la coupent en morceaux et dispersent ces morceaux dans
tout le monde. « Voilà comment il y a beaucoup de cravaches dans le monde ;
auparavant il n'y en avait qu'une. »
Un détail pour finir. Dans le conte hongrois n» 4 de la collection Gaal-
Stier, il est parlé , exactement dans les mêmes termes que dans Tapalapautati ,
d'un pauvre homme « qui avait autant d'entants qu'il y a de trous dans un
tamis ». Cette bizarre expression se trouve également dans un conte du « pays
saxon » de Transylvanie (Haltrich, n" 21) et dans un conte de la Haute-Bre-
tagne (Sébillot, Liltèraiiire orale, p. 213).
n
V
LES FILS DU PÊCHEUR
Il était une fois un pêcheur. Un jour qu'il était à pêcher, il
prit un gros poisson. « Pêcheur, pêcheur, » lui dit le poisson ,
« laisse-moi aller, et tu en prendras beaucoup d'autres. » Le
pêcheur le rejeta dans l'eau et prit en effet beaucoup de poissons.
De retour chez lui, il dit à sa femme : « J'ai pris un gros pois-
son qui m'a dit : Pêcheur, pêcheur, laisse-moi aller et tu en pren-
dras beaucoup d'autres. — Et tu ne l'as pas rapporté? » dit la
femme, « j'aurais bien voulu le manger. »
Le lendemain, le pêcheur prit encore le gros poisson.
« Pêcheur, pêcheur, laisse-moi aller, et tu en prendras beaucoup
d'autres. » Le pêcheur le rejeta dans l'eau, et, sa pêche faite,
revint à la maison. Sa femme lui dit : « Si tu ne rapportes pas
demain ce poisson, j'irai avec toi , et je le prendrai. »
Le pêcheur retourna pêcher le jour suivant, et, pour la
troisième fois, prit le gros poisson. «Pêcheur^ pêcheur, laisse-
moi aller, et tu en prendras beaucoup d'autres. — Non, « dit le
pêcheur, « ma femme veut te manger. — Eh bien ! » dit le pois-
son , « s'il faut que vous me mangiez , mettez de mes arêtes sous
votre chienne, mettez-en sous votre jument, mettez-en dans le
jardin derrière votre maison ; enfin, emplissez trois fioles de mon
sang. Quand les fils que vous aurez seront grands , vous leur
donnerez à chacun une de ces fioles , et , s'il arrive malheur à
l'un d'eux, le sang bouillonnera aussitôt. »
Le pêcheur fit ce que le poisson lui avait dit, et, après un temps,
sa femme accoucha de trois fils, la jument mit bas trois poulains
et la chienne trois petits chiens. A l'endroit du jardin où l'on
avait mis des arêtes du poisson , il se trouva trois belles lances.
LES FILS DU PÉCHEUR 6l
Quand les fils du pêcheur furent grands , ils quittèrent la mai-
son pour voir du pays , et , à une croisée de chemin , ils se sépa-
rèrent. De temps en temps, chacun regardait si le sang bouillon-
nait dans sa fiole.
L'aîné arriva dans un village où tout le monde était en deuil ;
il demanda pourquoi. On lui dit que tous les ans on devait livrer
une jeune fille à une bête à sept têtes , et que le sort venait de
tomber sur une princesse.
Aussitôt le jeune homme se rendit dans le bois où l'on avait
conduit la princesse; elle était à genoux et priait Dieu. « Que
faites-vous là ? » lui demanda le jeune homme. — « Hélas ! » dit-
elle , « c'est moi que le sort a désignée pour être dévorée par la
bête à sept têtes. Eloignez-vous bien vite d'ici. — Non, » dit le
jeune homme, « j'attendrai la bête. » Et il fit monter la princesse
en croupe sur son cheval.
La bête ne tarda pas à paraître. Après un long combat, le
jeune homme, aidé de son chien, abattit les sept têtes de la bête
à coups de lance. La princesse lui fit mille remerciements, et
l'invita à venir avec elle chez le roi son père, mais il rKusa. Elle
lui donna son mouchoir, marqué à son nom; le jeune homme
y enveloppa les sept langues de la bête , puis il dit adieu à la
princesse, qui reprit toute seule le chemin du château de son
père.
Comme elle était encore dans le bois, elle rencontra trois
charbonniers à qui elle raconta son aventure. Les charbonniers la
menacèrent de la tuer à coups de hache si elle ne les conduisait
à l'endroit où se trouvait le corps de la bête. La princesse les y
conduisit. Ils prirent les sept têtes , puis ils partirent avec la
princesse, après lui avoir fait jurer de dire au roi que c'étaient
eux qui avaient tué la bête. Ils arrivèrent ensemble à Paris, au
Louvre , et la princesse dit à son père que c'étaient les trois char-
bonniers qui l'avaient délivrée. Le roi , transporté de joie ,
déclara qu'il donnerait sa fille à l'un d'eux; mais la princesse
refusa de se marier avant un an et un jour : elle était triste et
malade.
Un an et un jour se passèrent. On commençait déjà les réjouis-
sances des noces, quand arriva dans la ville l'aîné des fils du
pêcheur, qui se logea dans une hôtellerie. Une vieille femme lui
dit : « Il y a aujourd'hui un an et un jour, tout le monde était
62 LES FILS DU PÊCHEUR
dans la tristesse , et maintenant tout le monde est dans la joie :
trois charbonniers ont délivré la princesse qui allait être dévorée
par une bête à sept têtes , et le roi va la marier à l'un d'eux. »
Le jeune homme dit alors à son chien : « Va me chercher ce
qu'il y a de meilleur chez le roi. » Le chien lui apporta deux
bons plats. Les cuisiniers du roi se plaignirent à leur maître , et
celui-ci envoya de ses gardes pour voir où allait le chien. Le jeune
homme les tua tous à coups de lance, à l'exception d'un seul
qu'il laissa en vie pour rapporter la nouvelle. Puis il dit au chien
d'aller lui chercher les meilleurs gâteaux du roi. Le roi envoya
d'autres gardes que le jeune homme tua comme les premiers.
« Il faut que j'y aille moi-même, » dit le roi. Il vint donc dans
son carrosse , y fit monter le jeune homme et le ramena avec lui
au château, où il l'invita à prendre part au festin.
Au dessert, le roi dit : « Que chacun raconte son histoire.
Commençons par les trois charbonniers. » Ceux-ci racontèrent
qu'ils avaient délivré la princesse, quand elle allait être dévorée
par la bête à sept têtes. « Voici , » dirent-ils , « les sept têtes que
nous avons coupées. — Sire, » dit alors le jeune homme,
« voyez si les sept langues y sont. » On ne les trouva pas.
« Lequel croira-t-on plutôt , » continua-t-il , « de celui qui a les
langues ou de celui qui a les têtes ? — Celui qui a les langues, »
répondit le roi. Le jeune homme les montra aussitôt. La prin-
cesse reconnut le mouchoir où son nom était brodé , et fut si
contente qu'elle ne sentit plus son mal. « Mon père, » dit-elle,
« c'est ce jeune homme qui m'a délivrée. » Aussitôt le roi com-
manda qu'on dressât une potence et y fit pendre les trois char-
bonniers. Puis on célébra les noces du fils du pêcheur et de la
princesse.
Le soir, après le repas, quand le jeune homme fut dans sa
chambre avec sa femme, il aperçut par la fenêtre un château
tout en feu. « Qu'est-ce donc que ce château ? » demanda-t-il.
— « Chaque nuit, » répondit la princesse, « je vois ce château
en feu , sans pouvoir m' expliquer la chose. » Dès qu'elle fut
endormie , le jeune homme se releva , et sortit avec son cheval
et son chien pour voir ce que c'était.
Il arriva dans une belle prairie, au milieu de laquelle s'élevait
le château , et rencontra une vieille fée qui lui dit : « Mon ami,
voudriez-vous descendre de cheval pour m'aider à charger cette
LES FILS DU PÊCHEUR 63
botte d'herbe sur mon dos ? — Volontiers, » répondit le jeune
homme. Mais sitôt qu'il eut mis pied à terre, elle lui donna
un coup de baguette, et le changea en une touffe d'herbe, lui,
son cheval et son chien.
Cependant ses frères , ayant vu le sang bouillonner dans leurs
fioles , voulurent savoir ce qu'était devenu leur aîné. Le second
frère se mit en route. Arrivé dans la ville, il vint à passer près du
château du roi. En ce moment, la princesse était sur la porte
pour voir si son mari ne revenait pas. Elle crut que c'était lui, car
les trois frères se ressemblaient à s'y méprendre. « Ah ! » s'écria-
t-elle, » vous voilà donc enfin, mon mari, vous avez bien tardé.
— Excusez-moi, » répondit le jeune homme, « j'avais donné un
ordre, on ne l'a pas exécuté, et j'ai dû faire la chose moi-
même. » On se mit à table, puis la princesse alla dans sa
chambre avec le jeune homme. Celui-ci, ayant regardé par la
fenêtre, vit, comme son frère, le château en feu. « Qu'est-ce
que ce château? » dit-il. — « Mais, mon mari, vous me l^avez
déjà demandé. — C'est que je ne m'en souviens plus. — Je vous
ai dit que ce château est en feu toutes les nuits et que je ne puis
m'expliquer la chose. » Le jeune homme prit son cheval et son
chien et partit. Arrivé dans la prairie , il rencontra la vieille fée,
qui lui dit : « Mon ami , voudriez-vous descendre de cheval pour
m'aider à charger cette botte d'herbe sur mon dos? » Le jeune
homme descendit, et aussitôt, d'un coup de baguette, la fée le
changea en une touffe d'herbe, lui, son cheval et son chien.
Le plus jeune des trois frères , ayant vu de nouveau le sang
bouillonner dans sa fiole, fut bientôt lui-même dans la ville, et
la princesse, le voyant passer, le prit lui aussi pour son mari. Il
la questionna , comme ses frères , au sujet du château en feu , et
la princesse lui répondit : « Je vous ai déjà dit plusieurs fois que
ce château brûle ainsi toutes les nuits et que je n'en sais pas
davantage. » Le jeune homme sortit avec son cheval et son
chien, et arriva dans la prairie, près du château. « Mon ami, »
lui dit la fée, « voudriez-vous descendre de cheval pour m'aider
à charger cette botte d'herbe sur mon dos? — Non, » dit le
jeune homme, « je ne descendrai pas. C'est toi qui as fait périr
mes deux frères; si tu ne leur rends pas la vie, je te tue. » En
parlant ainsi , il la saisit par les cheveux , sans mettre pied à
terre. La vieille demanda grâce ; elle prit sa baguette , en frappa
64 I. ES FILS DU PÊCHEUR
les touffes d'herbe, et, à mesure qu'elle les touchait, tous ceux
qu'elle avait changés reprenaient leur première forme. Quand
elle eut fini, le plus jeune des trois frères tira son sabre et coupa
la vieille en mille morceaux , puis il retourna avec ses frères au
château. La princesse ne savait lequel des trois était son mari.
« C'est moi , » lui dit l'aîné.
Ses frères épousèrent les deux sœurs de la princesse, et l'on fit
de grands festins pendant six mois.
VARIANTE
LA BÊTE A SEPT TÊTES
Il était une fois un pêcheur. Un jour qu'il péchait, il prit un
gros poisson. « Si tu veux me laisser aller, » lui dit le poisson ,
« je t'amènerai beaucoup de petits poissons. » Le pêcheur le rejeta
dans l'eau et prit en effet beaucoup de petits poissons. Quand il
en eut assez , il revint à la maison , et raconta à sa femme ce
qui lui était arrivé. « Tu aurais dû rapporter ce poisson , » lui
dit-elle, « puisqu'il est si gros et qu'il sait si bien parler : il faut
essayer de le reprendre. »
Le pêcheur ne s'en souciait guère , mais sa femme le pressa
tant, qu'il retourna à la rivière ; il jeta le filet et ramena encore
le gros poisson, qui lui dit : « Puisque tu veux absolument
m'avoir, je vais te dire ce que tu dois faire. Quand tu m'auras
tué, tu donneras trois gouttes de mon sang à ta femme, trois
gouttes à ta jument, et trois h ta petite chienne; tu en mettras
trois dans un verre , et tu garderas mes ouïes. »
Le pêcheur fit ce que lui avait dit le poisson : il donna trois
gouttes de sang à sa femme, trois à sa jument et trois à sa petite
chienne ; il en mit trois dans un verre et garda les ouïes. Après
un temps , sa femme accoucha de trois beaux garçons ; le même
jour, la jument mit bas trois beaux poulains , et la chienne trois
beaux petits chiens ; à l'endroit où étaient les ouïes du poisson ,
il se trouva trois belles lances. Le sang qui était dans le verre
devait bouillonner s'il arrivait quelque malheur aux enfants.
LES FILS DU PÊCHEUR 6$
Quand les fils du pêcheur furent devenus de grands et forts
cavaliers, Taîné monta un jour sur son cheval, prit sa lance,
siffla son chien et quitta la maison de son père. Il arriva devant
un beau château tout brillant d'or et d'argent. « A qui appar-
tient ce beau château ? » demanda-t-il aux gens du pays. — « N'y
entrez pas, » lui répondit-on, « c'est la demeure d'une vieille
sorcière qui a sept têtes. Aucun de ceux qui y sont entrés n'en
est sorti ; elle les a tous changés en crapauds. — Moi je n'ai pas
peur, » dit le cavalier, « j'y entrerai. » Il entra donc dans le
château et salua la sorcière : « Bonjour, ma bonne dame. » Elle
lui répondit en branlant ses sept têtes : « Que viens-tu faire ici ,
pauvre ver de terre ? » En disant ces mots, elle lui donna un coup
de baguette, et aussitôt il fut changé en crapaud, comme les
autres.
Au même instant, ses frères, qui étaient restés à la maison,
virent le sang bouillonner dans le verre. « Il est arrivé malheur à
notre frère, » dit le second, « je veux savoir ce qu'il est
devenu. » Il se mit en route avec son cheval, son chien et sa
lance, et arriva devant le château. « N'avez-vous pas vu passer
un cavalier avec un chien et une lance ? » demanda-t-il à une
femme qui se trouvait là ; « voilà trois jours qu'il est parti ; il
faut qu'il lui soit arrivé malheur. — Il a sans doute été puni de
sa curiosité , » lui répondit-elle ; « il sera entré dans le château
de la bête à sept têtes , et il aura été changé en crapaud. — }e
n'ai pas peur de la bête à sept têtes , » dit le jeune homme , « je
lui abattrai ses sept têtes avec ma lance. » Il entra dans le châ-
teau et vit dans l'écurie un cheval, dans la cuisine un chien et
une lance. « Mon frère est ici , » pensa-t-il. Il salua la sorcière :
« Bonjour, ma bonne dame. — Que viens-tu faire ici , pauvre
ver de terre ?» Et , sans lui laisser le temps de brandir sa lance ,
elle lui donna un coup de baguette et le changea en crapaud.
Le sang recommença à bouillonner dans le verre. Ce que
voyant, le plus jeune des fils du pêcheur partit à la recherche de
ses deux frères. Comme il traversait une grande rivière, la rivière
lui dit : « Vous passez, mais vous ne repasserez pas. — C'est un
mauvais présage , » pensa le jeune homme , « mais n'importe. »
Et il poursuivit sa route. « N'avez-vous pas vu passer deux cava-
liers ? » demandait-il aux gens qu'il rencontrait. — « Nous en
avons vu un, » lui répondait-on, « qui cherchait son frère. »
Cosacix , Ccniifs. ç
66 LES FILS DU PÊCHEUR
En approchant du château , il entendit parler de la sorcière ; il
accosta un charbonnier qui revenait du bois , et lui dit : « De
bons vieillards m'ont parlé de la bête à sept têtes ; ils disent
qu'elle change en crapauds tous ceux qui entrent dans son châ-
teau. — Oh ! » répondit le charbonnier, « je ne crains rien, j'irai
avec vous ; à nous deux nous en viendrons bien à bout. »
Ils entrèrent ensemble dans le château, et le jeune homme vit
les chevaux, les chiens et les lances de ses frères. Dès qu'il
aperçut la sorcière , il se mit à crier : « Vieille sorcière , rends-
moi mes frères, ou je te coupe toutes tes têtes. — Que viens-tu
faire ici, pauvre ver de terre? » dit-elle; mais au moment où
elle levait sa baguette, le jeune homme lui abattit une de ses
sept têtes d'un coup de lance. « Vieille sorcière , où sont mes
frères? » En disant ces mots, il lui abattit encore une tête.
Chaque fois qu'elle levait sa baguette, le jeune homme et le
charbonnier lui coupaient une tête. A la cinquième, la sorcière
se mit à crier : « Attendez, attendez, je vais vous rendre vos
frères. » Elle prit sa baguette, la frotta de graisse et en frappa
plusieurs fois la porte de la cave. Aussitôt tous les crapauds qui
s'y trouvaient reprirent leur première forme. La sorcière croyait
qu'on lui ferait grâce , mais le charbonnier lui dit : « Il y a assez
longtemps que tu fais du mal aux gens. » Et il lui coupa ses deux
dernières têtes.
Or il était dit que celui qui aurait tué la bête à sept têtes aurait
le château et épouserait la fille du roi ; comme preuve , il devait
montrer les sept langues. Le fils du pêcheur prit les langues et
les enveloppa dans un mouchoir de soie. Le charbonnier, qui
avait aussi coupé plusieurs têtes à la bête , n'avait pas songé à
prendre les langues. Il se ravisa et tua le jeune homme pour s'en
emparer, puis il alla les montrer au roi et épousa la princesse.
I
REMARQUES
Comparer nos nos 37, /a Reine des Poissons, et 5$ , Léopold. — On pourra
aussi consulter les remarques de M. R. Kœhler sur le conte sicilien n» 40 de
la collection Gonzenbach , et sur le n» 4 de la collection de contes écossais de
Campbell (dans la revue Orient und Occident , t. II, p. 118), ainsi que celles de
M. Leskien sur les contes lithuaniens nos 10 et 11 de sa collection.
LES FILS DU PÊCHEUR 67
Les trois parties dont se compose notre conte des Fils du Pécheur y — nais-
sance merveilleuse des enfants ; exploits de l'aîné contre le dragon et délivrance
de la princesse ; enfin rencontre de la sorcière et ce qui s'ensuit , — ne se
trouvent pas toujours réunies dans les contes de cette famille ; souvent l'une
d'elles fait défaut. Nous les rencontrons toutes les trois dans un conte de la
Haute-Bretagne (Sébillot, I, no i8), dans un conte grec moderne d'Épire
(Hahn, no 22), dans un autre conte grec (E, Legrand, p. i6i), un conte
sicilien (Gonzenbach , no 40), un conte italien des Abruzzes (Finamore, no 22),
un conte toscan (Comparetti, no 32), un autre conte toscan (Nerucci, n° 8),
un conte du Tyrol italien (Schneller, n" 28, variante), un conte basque
(Webster, p. 87), un conte espagnol (Caballero , II, p. 11), un conte catalan
{Rondallayre , I, p, 25), un conte portugais (Braga, no 48), un conte danois
(Grundtvig, I, p. 277), un conte suédois ( Cavallius , p. 348), deux contes
allemands (Kuhn et Schwarz, p, 337; Prœhle , I, r\° 5), dont le second
surtout est très altéré, un conte lithuanien (Leskien, no 10), un conte de la
Petite-Russie (Leskien , p. 544).
Deux contes allemands (Grimm, no 60, et Colshorn, no 47) n'ont pas la
première partie. — Beaucoup d'autres n'ont pas la seconde (le cort^jDat contre le
dragon) ; nous mentionnerons : un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, Contes
bretons , p. 63 ), un conte flamand (Wolf, Deutsche Marchen und Sagen , n" 27),
des contes allemands (Grimm, n" 85; Simrock , no 63), un conte autrichien
(Vernaleken, no 35), un conte du Tyrol italien (Schneller, no 28) , un conte
italien du Mantouan (Visentini , n» 19), un conte sicilien (Gonzenbach,
no 39), un conte portugais (Consiglieri-Pedroso, no 25 ), un conte serbe
(Vouk, no 29), un conte bosniaque (Leskien, p. S43)> un conte écossais
(Campbell, no 4). — La troisième partie manque dans quelques-uns : ainsi,
dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, I, no 25 ) et un conte portugais
(Coelho, no 52). — Un conte souabe (Meier, no 58), un conte roumain
{Roumanian Fairy Taies , p. 48), n'ont que le combat contre le dragon et les
aventures qui s'y rattachent.
Nous étudierons séparément chacune de ces trois parties.
*
* *
Pour l'introduction , la plupart des contes que nous venons de mentionner se
rapprochent beaucoup du conte lorrain , souvent même dans de petits détails :
ainsi , dans plusieurs de ces contes , le poisson merveilleux , pour se faire rejeter
dans l'eau, promet au pêcheur, comme dans notre conte, de lui faire prendre
beaucoup d'autres poissons. (Voir le conte grec moderne de la collection E.
Legrand, les deux contes toscans, le conte italien du Mantouan, le premier
des deux contes du Tyrol italien, le conte portugais no 25 de la collection
ConsigHeri-Pedroso , le conte suédois.)
Presque toujours, le poisson dit au pêcheur de le couper en un certain
nombre de morceaux : il -en donnera à sa femme, à sa chienne, à sa jument,
68 LES FILS DU PÉCHEUR
et enterrera le reste à tel endroit. Cette forme, qui se retrouve d'une manière
équivalente dans notre variante la Bête à sept tètes, est plus nette que celle des
Fils du Pêcheur.
C'est seulement dans une partie des contes indiqués ci-dessus que les enfants,
les chiens et les poulains sont au nombre de trois. Il en est ainsi dans le conte
des Abruzzes, dans les deux contes toscans, dans le conte du Mantouan, dans
le second conte du Tyrol italien , dans le conte du Tyrol allemand , dans le
conte allemand de la collection Simrock , dans le conte flamand , dans le conte
écossais, dans le conte portugais n" 25 de la collection Consiglieri Pedroso, et
enfin dans le conte catalan et dans le conte de la Haute-Bretagne (dans lesquels
il n'y a ni chiens ni poulains). — Partout ailleurs les enfants , chiens , etc., ne
sont que deux.
Dans notre conte lorrain , comme dans sa variante , le pêcheur voit tout à
coup « trois belles lances » à l'endroit où il a mis les ouïes du poisson , ou ses
arêtes. Dans le conte allemand de la collection Simrock, ce sont trois épées
qui paraissent à la place où a été enterrée la queue du poisson ; dans le conte
flamand , trois fleurs , dont les racines sont trois épées ; dans le conte suédois
et le conte danois , deux épées (il n'y a que deux enfants) ; dans le conte serbe
et le conte sicilien n» 39 de la collection Gonzenbach , deux épées d'or. Le
conte espagnol, les trois contes portugais, le conte des Abruzzes et le conte
toscan de la collection Nerucci sont encore plus voisins sur ce point de nos
Fils du Pêcheur, car nous y trouvons exactement les lances , et même , dans le
conte toscan, les « trois belles lances ».
Deux des contes mentionnés au commencement de ces remarques ont une
forme particulière d'introduction , très voisine , d'ailleurs , de l'introduction
ordinaire. Ainsi, dans le conte écossais, une espèce de sirène promet à un
pêcheur qu'il aura des enfants , s'il s'engage à lui livrer son premier fils.
Quand il s'y est engagé, elle lui donne douze grains, en lui disant d'en faire
manger trois à sa femme , trois à sa chienne , trois à sa jument , et de planter
les trois derniers derrière sa maison. ( De ces trois derniers grains naissent trois
arbres , qui se flétriront s'il arrive malheur aux enfants.) — Dans Je conte
bosniaque , un homme sans enfants reçoit d'un pèlerin une pomme : il faut
qu'après l'avoir pelée, il donne la pelure à sa chienne et à sa jument, qu'il
partage la pomme avec sa femme et qu'il plante les deux pépins, (De ces
pépins naissent deux pommiers , dont les deux enfants se font des lances : nous
voici revenus , par un détour, aux lances du conte lorrain.)
Dans le conte de la Petite-Russie, une jeune fille, pressée d'une soif ardente
en revenant des champs, voit sur le chemin deux empreintes de pieds,
remplies d'eau ; elle boit de cette eau. Or « c'étaient des empreintes de pas
divins ». Quelque temps après, elle donne le jour à deux enfants, et le conte
se poursuit à peu près comme les contes précédents.
Un conte de la même famille que tous ces contes , recueilli au xyii* siècle
par Basile, présente encore une autre forme d'introduction. Dans ce conte
mpolitAin (Peut amer one , n° 9), un ermite conseille à un roi sans enfants de
prendre le cœur d'un dragon de mer, de le faire cuire par une fille vierge et de
LES FILS DU PÉCHEUR 69
le donner à manger à la reine. Le roi suit ce conseil , et , quelques jours
après, la reine, et aussi la jeune fille qui a respiré la vapeur de ce mets merveil-
leux, mettent au monde chacune un fils. Les deux enfants, qui se ressemblent
à s'y méprendre , ont à peu près les mêmes aventures que nos « fils du
pêcheur » '. — M. Leskien cite (p. 546) plusieurs contes russes dont l'intro-
duction est analogue; mais il nous avertit, sans préciser davantage, que tous
ces contes n'appartiennent pas , pour la suite du récit , à la famille de contes
étudiée ici. Dans ces contes russes, une reine doit manger d'un certain
poisson ponr devenir mère ; la servante qui a goûté de ce poisson , et la
chienne qui a mangé les entrailles, ou la jument qui a bu de l'eau dans
laquelle on a lavé le poisson, mettent au monde chacune un petit garçon (sic),
semblable à celui dont accouche la reine, (Voir, dans le Florikgio de M. de
Gubernatis , un conte russe, du type des Fils du Pêcheur, qui a une introduction
de ce genre.) — Dans un conte italien, faisant partie d'une autre famille que
nos Fils du Pêcheur, et cité par M. R. Kœhler (JVeimarer Beitrage, 186 S,
p. 196), une reine qui a mangé une certaine pomme, donnée par une vieille
femme, et la femme de chambre qui a mangé les pelures, ont chacune un fils.
En Orient, un livre mongol, l'Histoire d'Ardji Bordji Khan (traduite en alle-
mand par B. Jùlg, Inspruck, 1868), nous fournit un trait à rapprocher de cette
dernière forme d'introduction. Dans ce conte mongol (p. 73 seq.), venu de
l'Inde , ainsi que le montrent les noms des personnages , la femme du roi
Gandharva , qui n'a point d'enfants, prépare, d'après l'avis d'sn ermite, une
certaine bouillie. Quand elle en a mangé , elle devient grosse et met au monde
un fils, Vikramatidya. Une servante a mangé ce qui restait au fond du plat :
elle donne, elle aussi, le jour à un fils qui, sous le nom de Schalou , deviendra
le fidèle compagnon de Vikramatidya.
M. Th. Benfey (Gattingische Gelehrte AtiT^eigen, 1858, p. 1511) nous apprend
que ce trait se trouve dans un conte indien faisant partie d'un livre sanscrit. —
Dans un roman hindoustani , les Aventures de Kdmrûp, analysé par M. Garcin
de Tassy (Discours d'ouverture du cours d'hindoustani , 1861, p. 13), nous
remarquons le passage suivant : Le roi d'Aoudh n'a point d'enfants. 11 se
présente un jour devant lui un fakir qui lui donne un fruit de srt « prospé-
rité », en lui recommandant de le faire manger à la reine. Celle-ci mange en
effet ce fruit et ne tarde pas à se sentir enceinte ; bien plus , six autres dames ,
femmes des principaux officiers du roi , qui avaient goûté du même fruit , se
trouvent enceintes en môme temps et accouchent le même jour que la reine ».
Dans un conte arabe des Mille et une Nuits (Histoire de SeiJ Almoulouk
et de la Fille du Roi des Génies), le « prophète Salomon » dit à un roi et à son
I. Un second conte du Pentamerone (n° 7) doit également être rapproché de notre conte pour
l'ensemble ; mais il n'a pas l'introduction.
1. Dans deux autres contes indiens, l'un du Bengale, l'autre du Kamaon, figure aussi un fakir, qui
donne ou indique à un roi un certain fruit dont il devra faire manger à ses sept temmes, pour que
chacune ait un fils. (Voir les remarques de notre n° 12 , h Prince et son Clm-al.) — Comparer, plus bas,
p. 72 et p. 80, l'introduction de contes indiens du Pandjab et du Bengale. — Dans un conte indien du
Deccan (miss Frère, n° 22), une femme s'en va trouver Mahjideo ( le Créateur) pour lui demander de
lui accorder un enfant. Mahadeo lui donne un (ruit, une mangue, qu'elle partage avec deux autres
femmes qui .ivaient fait route avec elle. De retour A la maison , clic a un fils, et les deux autres , cha-
cune une fille.
JO LES FILS DU PECHEUR
vizir, qui n'ont point d'enfants , de tuer deux serpents qu'ils rencontreront
à tel endroit , d'en faire apprêter la chair et de la donner à manger à leurs
femmes. (On peut rapprocher de ces serpents le « dragon de mer » du
Peniameroite et le poisson des contes populaires actuels.)
Mentionnons enfin une dernière forme d'introduction. Dans un conte
suédois, Wattuman et Wattusin (Cavallius, p. 95), et dans un conte allemand
(Grimm, III, p. 103), les deux héros, dont les aventures sont à peu près celles
de nos « fils du pêcheur », sont les fils, l'un d'une princesse, l'autre de sa
suivante , qui toutes deux sont devenues mères en même temps , après avoir
bu de l'eau d'une fontaine merveilleuse, laquelle a tout à coup jailli dans
une tour où elles étaient enfermées. (Comparer le conte de la Petite-Russie.)
*
* *
Dans presque tous les contes de cette famille , il est question d'objets qui
annoncent les malheurs dont les héros peuvent être frappés. Dans nos deux
versions lorraines , c'est le sang du poisson merveilleux qui , en pareil cas ,
bouillonne dans le vase où on l'a mis; trait qui s'explique facilement, quand
on se rappelle que les jeunes gens sont de véritables incarnations du poisson.
Il en est à peu près de même dans l'un des deux contes du Tyrol italien cités
plus haut (Schneller, n» 28) : là, le sang du poisson, mis dans un verre, se
sépare en trois parties, qui remuent constamment : si l'une de ces parties
s'arrête , ce sera signe de malheur.
Dans un conte toscan de la collection Comparetti , on suspend la grande
arête du poisson à une poutre de la maison du pêcheur : s'il arrive un malheur
à quelqu'un des trois enfants, il en dégouttera du sang. — Le conte catalan
présente à la fois le trait de l'arête ensanglantée et celui du sang qui bouillonne.
Ailleurs, l'idée première s'est obscurcie : ainsi, dans le conte serbe, l'un des
deux jeunes gens, au moment de se mettre en route , donne à son frère une
fiole remplie d'eau et lui dit que, si cette eau se trouble, c'est qu'Usera mort, —
Deux contes suédois ont un passage analogue : dans le premier (Cavallius,
p. 351), l'un des jumeaux, en quittant son frère, lui laisse une cuve pleine de
lait : si le lait devient rouge , ce sera signe que le jeune homme est en grand
danger ; dans l'autre (ibid., p. 81), au heu du lait, c'est l'eau d'une certaine
source qui doit devenir rouge et trouble.
Au xviie siècle, ce trait figure dans le conte italien du Pentamerone , déjà cité.
Avant de quitter son frère, le jeune Canneloro prend un poignard , le lance
contre terre , et il jaillit une belle source, dont les eaux se troubleront , s'il est
en danger, et qui tarira, s'il meurt. Puis il enfonce profondément dans la terre
ce même poignard , et aussitôt il pousse un arbrisseau qui , s'il se flétrit ou s'il
meurt, donnera les mêmes indices. — Plus anciennement, au xve siècle (d'après
les Mélanges tirés d'une grande bibliothèque, t. E, p. 82), un roman français,
V Histoire d'Olivier de Castille et d'Artus d'Algarbe , son loyal compagnon , présente
un trait identique. Olivier, forcé de quitter le pays , fait remettre à son ami
une fiole remplie d'eau claire, qui deviendra noire, s'il a « aucune mauvaise
adventure ». — Enfin, au xive siècle avant notre ère , dans ce conte égyptien
des Deux Frères , que nous avons étudié au commencement de ce volume ,
{
LESFILSDUPÊCHEUR 7I
nous rencontrons encore un passage absolument du même genre : une cruche
de bière bouillonne et une cruche de vin se trouble entre les mains d'Anoupou ,
quand il est arrivé malheur à son frère Bitiou.
Dans plusieurs des contes cités plus haut (conte allemand n" 85 de la
collection Grinim , contes grecs modernes , conte du Tyrol allemand , conte
écossais, conte des Abruzzes), ce sont des hs d'or, des œillets, des cyprès ou
d'autres arbres , nés du sang du poisson merveilleux , qui doivent se flétrir
s'il arrive malheur aux jeunes gens unis à eux par la communauté d'origine.
Ailleurs, dans le conte danois et dans les contes allemands de la Hesse, du
Hanovre et de la Souabe , c'est un couteau ou une épée qui se rouille. Le conte
danois, où les couteaux des deux frères, ainsi que leurs épées, proviennent
d'une transformation de la tête du poisson , enterrée par l'ordre de celui-ci ,
nous donne l'explication de ce trait.
Sans nous arrêter sur divers contes où la relation d'origine entre les jeunes
gens et l'objet qui doit faire connaître leur sort a complètement disparu , nous
noterons que le trait qui nous occupe s'est introduit dans certain récit légen-
daire de la vie de sainte Elisabeth de Hongrie. Le duc Louis , en partant pour
la croisade, aurait remis à sainte EHsabeth , sa femme, une bague dont la
pierre avait la propriété de se briser lorsqu'il arrivait malheur à la personne qui
l'avait donnée. Dans les documents historiques relatifs à la sainte , il est effec-
tivement question d'un anneau (voir le livre de M. de Montalqnbert). A son
départ, le duc Louis dit à sainte EHsabeth que, s'il lui envoie son anneau,
cela voudra dire qu'il lui sera arrivé malheur. Voilà un fait bien simple ; mais
l'imagination populaire n'a pas manqué de rattacher, à cette mention d'un
anneau, un trait merveilleux qui lui était famiher. Dans la légende, en effet,
nous retrouvons l'anneau constellé du vieux roman de Flores et Blanchefleur, cet
anneau dont la pierre doit se ternir si la vie ou la liberté de Blanchefleur sont
en péril.
Le même trait , sous une autre de ses formes , s'est glissé aussi dans une
légende berrichonne , se rapportant à un saint du pays , saint Honoré de
Buzançais (fin du xiii« siècle). Partant en voyage, le saint dit à sa mère que,
par le moyen d'un laurier qui a été planté le jour de sa naissance , elle aura à
chaque instant de ses nouvelles : le laurier languira, si lui-même est malade,
et se desséchera, s'il est mort. Le saint ayant été assassiné, le laurier se
dessèche à l'instant même '.
En Orient , ce trait se présente sous deux formes différentes.
Dans un conte arabe des Mille et une Nuits {Histoire de deux Sœurs jalouses de
leur cadette), deux princes, au moment d'entreprendre un voyage, donnent à
leur sœur, l'un un couteau dont la lame doit se tacher de sang s'il n'est plus
en vie ; l'autre , un chapelet dont les grains , dans le même cas , cesseront de
rouler entre les doigts.
Dans un conte kalmouk du Siddbi-Kûr (n» i), plusieurs compagnons , avant
de se séparer, plantent chacun un « arbre de vie », qui doit se dessécher, s'il
I. Vies des saints, par Mgr Paul Guérin (;• édition , Bar-le-Duc , 187»), au 9 janvier.
72 LES FILS DU PÉCHEUR
arrive malheur à celui qui l'a planté. Le héros d'un conte des Kariaines de la
Birmanie , résumé vers la fin des remarques de notre n° i , Jean de TOurs
(p. 26), plante, lui aussi, deux herbes à haute tige, et dit à un de ses cama-
rades de se mettre à sa recherche si ces herbes se flétrissent.
La relation d'origine entre les plantes et celui dont elles doivent indiquer le
sort , apparaît très nette dans un conte indien du Pandjab , voisin de ce conte
kariaine et analysé également dans les remarques de notre n» i (p. 25) : Le
Prince Cœur-de-Lion est né d'une manière merveilleuse , neuf mois après
qu'un fakir a fait manger de certains ^rami d'orge à la reine, qui jusqu'alors
n'avait point d'enfants. Dans le cours de ses aventures , le jeune homme plante
une tige d'oi-ge et dit que, si elle vient à languir, c'est qu'il lui sera arrivé
malheur à lui-même : alors il faudra venir à son secours'. — Un autre conte
indien , qui a été recueilli dans le Bengale et dont nous donnerons le résumé
dans les remarques de notre no 19, le Petit Bossu, présente le même trait,
mais d'une manière analogue au conte kalmouk et au conte kariaine : Un prince,
en quittant sa mère , lui donne une certaine plante : si cette plante se flétrit ,
c'est qu'il sera arrivé quelque malheur au prince ; si elle meurt , ce sera signe
que lui aussi sera mort.
On peut encore comparer un chant populaire de l'Inde , cité par Guillaume
Grimni (III, p. 145). — Dans un conte persan (Touti Nameh, traduit en
allemand par C.-J.-L. Iken. Stuttgard, 1822, p. 32), une femme donne un
bouquet à son mari qui part pour un long voyage : tout le temps que le
bouquet se conservera frais, c'est qu'elle lui sera restée fidèle.
Enfin, d'après M. de Charcncey (Annales de philosophie cbrétienne , juillet
1881 , p. 942), dans une légende quiche, recueillie au Mexique, chez les
Toltcqucs occidentaux , les héros plantent au milieu de la maison de leur
aïeule un roseau qui doit se dessécher s'ils viennent à périr.
Nous avons énuméré , au début de ces remarques, plusieurs contes de cette
famille qui n'ont pas la seconde partie de notre conte lorrain , le combat contre
le dragon. Dans certains de ces contes (conte sicilien, conte autrichien), le
jeune homme épouse la princesse à la suite d'un tournoi ou d'une joute où il
s'est distingué; ailleurs (conte serbe, conte flamand ), la princesse s'est éprise
de lui en le voyant passer.
L'épisode du dragon n'est , du reste , pas toujours lié au type de conte que
nous étudions ici; il se rencontre dans des contes dont le cadre général est
différent : ainsi, dans des contes appartenant à la famille de notre n» i , Jean
de rOurs (conte grec moderne no 70 de la collection Hahn; conte slave de
Bosnie, p. 123 de la collection Mijatovicz; conte valaque no 10 de la collec-
tion Schott); ainsi encore, et plus complètement, dans des contes appartenant
à un thème que nous aurons occasion d'examiner rapidement dans les
remarques de notre no 37, la Reine des Poissons.
I Comparer plus haut, p. 68, le conte écossais de la collection Gimpbcll.
1
LES FILS DU PECHEUR 73
En Orient, nous avons, pour cet épisode du dragon, divers rapproche-
ments à faire. Dans un conte persan du Touti Nameh, recueil dont l'origine est
indienne, un roi (t. II, p. 291 de la traduction G. Rosen) a promis sa fille à
celui qui tuerait un certain dragon. Le héros Férîd le tue et épouse la princesse.
La ressemblance , sans doute , est éloignée , car ici la princesse n'est pas déli-
vrée du dragon ; mais ce qui est remarquable , — et ce qui nous confirme dans
notre conviction que toutes les combinaisons de thèmes que nous relevons
dans les contes européens existent en Orient et se retrouveront un jour dans des
contes venant directement ou indirectement de l'Inde, — c'est que l'introduction
de ce conte persan correspond presque exactement à l'introduction toute parti-
culière d'un conte allemand de la famille des Fils du Pêcheur, le n» 60 de la
collection Grimm, mentionné plus haut , qui a, lui aussi, l'épisode du dragon.
Montrons-le rapidement.
Dans l'introduction du conte persan , un « ermite » a acheté un oiseau
qui, chaque jour, lui donne une émeraude. Pendant qu'il est en voyage, sa
femme s'éprend d'un changeur. Celui-ci ayant appris d'un sage que quiconque
mangera la tête de cet oiseau merveilleux, deviendra roi ou tout au moins
vizir, dit à la femme de le lui faire rôtir. Pendant qu'elle y est occupée , elle
donne à son enfant, le petit Férîd, pour apaiser ses pleurs, la tête de l'oiseau,
dont elle ignore la valeur. Le changeur, furieux, va trouver encore son ami le
sage, qui lui conseille de manger la tête de l'enfant. Mais la servante qui garde
Férîd a vent de la chose et s'enfuit avec l'enfimt '. — Dans l'intiipduction du
conte allemand , un pauvre homme vend à son frère , riche orfèvre , un
oiseau au plumage d'or, qu'il a tué. L'orfèvre lui donne une bonne somme,
car il sait que , si l'on mange le cœur et le foie de l'oiseau , on trouvera chaque
matin une pièce d'or sous son oreiller. Pendant que l'oiseau est en train de
rôtir, les deux fils du pauvre homme, tout jeunes encore, entrent dans la
cuisine , et , voyant le cœur et le foie tombés dans la lèche-frite , ils les
mangent : à partir de ce jour, ils trouvent chaque matin une pièce d'or à leur
réveil. L'orfèvre, pour se venger, décide son frère à chasser de chez lui les
deux enfants 2. — Un conte indien, recueilli dans le pays de Cachemire (Steel
et Temple, p. 138), et où se rencontre le combat contre un monstre , a
encore une introduction de même genre que celle du conte persan et du conte
allemand. Deux frères, fils de roi , fuient la maison de leur père, où une belle-
mère les maltraite. S' étant arrêtés sous un arbre pour se reposer, ils entendent
1. Cette introduction se retrouve dans plusieurs contes orientaux où ne figure pas l'épisode du
dragon: dans un livre thibitain , provenant de l'Inde (Melaiigts asiatiques, publiés par l'Académie des
Scienc'sde Saint-Pétersbourg, t. VII, p. 676), dans un conte des Tartarcs de la Sibérie méridionale
(RaJIoff, t. IV, p. 477), dans un conte arabe recueilli i Mardîn, au nord delà Mésopotamie (Z«i(frfcriy/
dtr Dtutschen Morgenlandischen Gesdlsclxifl , 1882, p. 238), dans un conte de l'ile de Bornéo (L. de
Backcr, VAnhipel indien, 1874, p. Ï03). — Comparer encore une légende birmane (Bastian, Die
Valhrdes œstlichen Asiens , t. I , p. 27) et un conte du Cambodge {ihid., t. IV, p. 128 seq).
2. Dans plusieurs contes européens , les deux traits du conte pers.in et du conte allemand se
trouvent réunis : l'un des frères mange la tite de l'oiseau et devient roi ; l'autre mange le cœur, et ch.ique
matin il trouve de l'or sous son oreiller. Voir, par exemple , un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot ,
' • P- 97 )> "" conte hcssois (Grimm , III , p. 102), un conte serbe (Vouk , n'> 26), un conte grec
moderne (Halin , n" 36), un conte tchèque de Bohème (Waldau , p. 91), un conte italien de Rome
(Busk , p. 146) , etc. — Il en est de même dans le conte ar«bc de Mardtn, mentionné .dans la note
précédente.
74 LES FILS DU PÊCHEUR
deux oiseaux, un étourneau et un perroquet, se disputer au sujet de leurs
mérites respectifs : « Celui qui me mangera , dit l'étoumeau , deviendra pre-
mier ministre. — Celui qui me mangera, dit le perroquet, deviendra roi. »
Les deux jeunes garçons prennent leur arc et tuent les deux oiseaux. L'aîné
mange le perroquet , le cadet mange l'étoumeau ' . Dans la suite , le cadet
arrive dans un pays dont le roi avait promis sa fille en mariage à celui qui
tuerait un certain rdkshasa (sorte d'ogre) : il fallait, en effet, livrer chaque
jour à ce râkshasa une victime humaine. Le jeune homme tue le monstre, et
ensuite, épuisé par le combat, il s'étend par terre et s'endort. Pendant son
sommeil , un balayeur vient, comme il en avait l'ordre tous les jours, enlever
les débris du festin du râkshasa. Il s'empare de la tête du râkshasa et se
donne pour le vainqueur. Plus tard , la fraude est découverte. — On voit que
ce conte indien nous offre un trait qui n'existait pas dans le conte persan : le
trait de l'imposteur qui se fait passer pour le vainqueur du monstre.
Un épisode d'un conte des Avares du Caucase, dont nous avons résumé tout
l'ensemble dans les remarques de notre n» i^ Jean de l'Ours (p. i8), nous offre,
au moins indiqué, ce trait de la princesse délivrée du dragon, qui manque
dans le conte persan et le conte indien. Oreille-d'Ours, se trouvant dans une
grande ville du « monde inférieur », demande de l'eau à une vieille femme.
Celle-ci lui répond qu'elle ne peut lui en donner : un dragon à neuf têtes se
tient auprès de la source; chaque année, on lui livre une jeune fille, et, ce
jour-là seulement, il laisse puiser de l'eau. Oreille-d'Ours prend deux cruches
et se rend à la fontaine , où il les remplit ; le dragon le laisse faire. Il y
retourne, toujours sans être inquiété par le dragon. Le bruit s'en répand, et
le roi du « monde inférieur » promet à Oreille-d'Ours de lui donner ce qu'il
voudra, s'il tue le dragon. Oreille-d'Ours se fait deux oreillères de feutre qu'il
met sur ses oreilles et s'en va avec ses cruches à la fontaine. Le dragon lui
demande comment il a le front de venir une troisième fois. Oreille-d'Ours lui
répond en lui reprochant de priver la ville de l'eau que Dieu a faite pour tous
et de dévorer des jeunes filles. Alors le dragon se lève, et, jetant ses griffes sur
Oreille-d'Ours, lui arrache ses oreillères de feutre; mais Oreille-d'Ours brandit
une épée de diamant qu'il avait conquise dans une aventure , et d'un coup il
abat les neuf têtes du dragon. Il coupe les dix-huit oreilles et les porte au roi.
Celui-ci lui offre en mariage sa fille qui devait, cette année-là même, être livrée
au dragon ; mais Oreille-d'Ours demande pour toute récompense que le roi lui
donne le moyen de revenir sur la terre *.
Dans un conte arabe des Mille et une Nuits (t. XI, p. 177 de la trad. alle-
mande dite de Breslau), dont nous donnerons l'analyse complète dans les
1. Comparer l'introduction d'un autre conte indien, un conte manipuri (ludian Anliquary, 187; ,
p. 260). — Dans le conte sibérien et dans le conte de l'île de Bornéo , indiqués plus haut , il y a égale-
ment deux enfants , mais un seul oiseau : dans le conte sibérien , celui qui mange la tête de l'oiseau
devient roi , et celui qui mange le cœur devient vizir.
2. Ce qu'il y a de caractéristique dans cet épisode du conte avare se retrouve dans un conte grec
moderne (Hahn , n° 70), où l'histoire de la jeune fille délivrée du dragon est , comme dans le conte
avare , intercalée dans un conte de la famille de notre n° i , Jean dt l'Ours. Dans ce conte grec de l'ile
deSyra, la ville où arrive le héros dans le monde inférieur n'a qu'une seule fontaine, et dans cette
fontaine est un serpent i douze tètes, auquel il faut livrer, chaque semaine, une victime humaine;
LES FILS DU PÉCHEUR 75
remarques de notre no 19, le Petit Bossu, le plus jeune fils du sultan d'Yémen
arrive dans une ville où tout le monde est plongé dans la douleur. Il apprend
que, chaque année, on est obligé de livrer à un monstre une belle jeune fille;
cette année le sort est tombé sur la fille du sultan. Le prince se rend à
l'endroit où le monstre doit saisir sa victime ; après un terrible combat , il le
tue et laisse la princesse s'en retourner seule chez son père. Le sultan , pour
connaître le libérateur de sa fille, ordonne à tous les hommes de la ville de
comparaître devant elle; mais elle n'en reconnaît aucun pour celui qui l'a
sauvée du monstre. Alors on apprend qu'il y a encore dans telle maison un
étranger; on le fait venir, et la princesse, remplie de joie, le salue comme
son libérateur. — Comparer un autre conte des Mille et une Nuits, où la même
idée se présente sous une forme moins bien conservée (ibid., t. X, p. 107).
On a recueilli dans l'Afghanistan, à Candahar, une légende musulmane que
nous croyons devoir rapporter ici. En voici les principaux traits {Orient und
Occident , t. II, p. 753 ) : Au temps des païens , le roi de Candahar s'était vu
forcé de promettre à un dragon de lui Hvrer tous les jours une jeune fille.
Chaque matin , on envoyait donc au dragon une jeune fille montée sur un
chameau. Dès que le chameau arrivait à une certaine distance de l'antre du
monstre, celui-ci aspirait l'air avec une telle force que sa proie se trouvait
entraînée dans sa gueule. Un jour que le sort était tombé sur la plus belle jeune
fille de Candahar, il se trouva qu'AH, « le glaive de la foi », passait dans le
pays. Il voit la victime éplorée; ayant appris d'elle la cause de ^es larmes, il
se met à sa place sur le chameau , et , quand , attiré par le souffle du dragon ,
il est au moment d'entrer dans sa gueule béante , il tranche la tête du monstre
d'un coup de son irrésistible épée.
Nous citerons encore deux autres légendes orientales, l'une japonaise,
l'autre chinoise. C'est M. F. Liebrecht qui nous fait connaître la première (Zur
Volhskunde. Heilbronn, 1879, p. 70). Le héros de cette légende, Sosano-no-
Nikkoto, arrive un jour dans une maison où tout le monde est en pleurs. Il
demande la cause de ce chagrin. Un vieillard lui répond qu'il avait huit filles ;
un terrible dragon à huit têtes lui en a mangé sept en sept ans : il ne lui en
reste plus qu'une , et cette dernière est au moment de se rendre sur le bord de
la mer pour être dévorée à son tour. Sosano dit qu'il combattra le dragon. Il
prend huit pots remplis de saki ( sorte d'eau-de-vie de riz ) et les dispose sur le
rivage, mettant la jeune fille derrière. Qjiantà lui, il se cache derrière un rocher.
Le dragon sort de la mer et plonge chacune de ses huit têtes dans un pot de
saki : bientôt il est enivré. Alors Sosano accourt et lui coupe ses huit têtes.
Dans la queue du dragon il trouve une longue épée, qui, dit la légende, est
celle que porte aujourd'hui encore le mikado. Sosano épouse la jeune fille. On
les honore comme les « dieux » de tous les gens mariés. Leur temple est à
Oyashiro.
après quoi, il laisse puiser de l'eau. La vieille femme chez qui loge le héros lui ayant appris la chose,
il lui demande une cruche et se rend h. la fontaine. Ce jour \k , précisément , c'était la fille du roi qui
allait être dévorée par le serpent. Le héros tue le monstre; le roi lui ayant offert la main de la prin-
cesse , il le remercie et lui demande seulement de le faire ramener sur la terre. (Voir, pour ce dernier
épisode, les remarques de notre n° $2, Lk Canne de cinq cents livtes.) — Comparer deux contes, égale-
ment grecs , du type des Fils du Pichtur (Hahn , n" îj ; Legrand , p. 161).
76 LES FILS DU PÊCHEUR
La légende chinoise n'est pas sans quelque analogie avec les récits précé-
dents (The Folk-lore of China, by N. B. Dennys, Hong-Kong, 1876, p. no):
Les montagnes de la province de Yueh-Min étaient hantées jadis par un énorme
serpent qui, un jour, signifia aux habitants du pays, par l'intermédiaire de
personnes versées dans la divination, qu'il avait envie de dévorer une jeune
fille de douze à treize ans. On lui en livra jusqu'à neuf, qu'on avait prises
parmi les filles des criminels et des esclaves , une chaque année. Alors , comme
on ne pouvait trouver de nouvelle victime, la fille d'un magistrat chargé
d'enfants se présenta , demandant seulement qu'on lui donnât une bonne épée
et un chien. Elle avait aussi préparé plusieurs mesures de riz bouiUi mêlé de
miel, qu'elle plaça à l'entrée de l'antre du serpent. Pendant que celui-ci man-
geait le riz , Ki (c'était le nom de la jeune fille) lança sur lui son chien qui le
saisit avec sa gueule, tandis qu'elle le frappait par derrière. Bref, elle tua le
monstre, et le prince de Yueh , apprenant ce haut fait, l'épousa.
Un conte indien , qui se trouve dans un manuscrit en langue hala canara et
qui a été analysé par le célèbre indianiste Wilson , off"re plusieurs traits de
notre conte les Fils du Pécheur (Asiatic Journal. New Séries , t. XXIV, 1837,
p. 196): Deux princes, Somasekhara et Chitrasekhara , ont fait toute sorte
d'avanies à Ikrama, roi de Lilavati, pour forcer celui-ci à accorder à l'un
d'eux la main de sa fille Rupavati. Le roi consent enfin à donner la princesse ,
mais à la condition que le prétendant tuera certain lion des plus terribles. Les
princes tuent le monstre et emportent une partie de la queue comme trophée.
Le blanchisseur du palais ayant trouvé le corps du lion , lui coupe la tête et va
la présenter au roi en réclamant pour prix de son prétendu exploit la main de
la princesse. Le mariage est au moment d'être célébré quand les princes se font
connaître, et le blanchisseur est mis à mort. La princesse épouse le prince
cadet, Chitrasekhara. Quelque temps après, l'aîné se met en campagne pour
aller délivrer une princesse prisonnière d'un géant. En partant , il donne à son
frère une fleur qui se fanera s'il lui arrive malheur. — Les aventures qui suivent
n'ont plus de rapport avec notre conte ; mais cette première partie du conte
indien , dont les héros sont , là aussi , des frères , ne nous en a pas moins
offert , réunis d'une manière qui évidemment n'est pas fortuite , deux des prin-
cipaux traits de notre thème : l'épisode du monstre tué et de l'imposteur
démasqué , et la particularité de l'objet qui annonce le malheur de celui qui Ta
donné.
Ces deux traits se retrouvent dans un autre conte indien , avec un élément
important qui manquait dans le conte « hala canara » : la jeune fille , ou
même simplement la victime humaine livrée à un monstre. Voici ce conte
indien, recueilli dans le Bengale (LalBehari Day, no 4) : Un brahmane, par suite
de circonstances qu'il serait trop long de rapporter, se trouve avoir deux
femmes , dont la seconde est une rdkshasi (ogresse) qui a pris la forme d'une
belle princesse. Chacune de ses femmes lui donne un fils : celui de la râkshasi
se nomme Sahasra Dal ; l'autre , Champa Dal. Les deux enfants s'aiment
tendrement. La première femme du brahmane, ayant eu la preuve que l'autre
femme est une râkshasi et s' attendant à être dévorée , elle , son mari et son
fils , donne à ce dernier un peu de son propre lait dans un petit vase d'or et lui
1
LES FILS DU PÉCHEUR 77
dit : « Si tu vois ce lait devenir rougeâtre , c'est que ton père aura été tué ; s'il
devient tout à fait rouge, c'est que j'aurai été tuée moi-même. Alors monte à
cheval et enfuis-toi au plus vite pour ne pas être dévoré toi aussi. » Le jeune
garçon ayant vu le lait devenir d'abord un peu rouge , puis tout à fait rouge ,
saute sur son cheval. Son frère Sahasra Dal apprend de lui ce qui s'est passé
et s'enfuit avec lui '. Comme la râkshasi les poursuit, Sahasra Dal lui tranche
la tête d'un coup de sabre. Les deux frères arrivent à un village où ils reçoivent
l'hospitalité dans une famille qui est plongée dans la douleur. 11 apprennent
qu'il y a dans le pays une râkshasi avec laquelle le roi est convenu , pour
empêcher un plus grand mal , de lui livrer chaque soir, dans un certain
temple , une victime humaine. C'est le tour de cette famille d'en fournir une.
Les deux frères déclarent qu'ils iront se livrer eux-mêmes à la râkshasi. Ils se
rendent au temple avec leurs chevaux et s'y enferment. Après divers incidents,
Sahasra Dal coupe la tête de la râkshasi. Il met cette tête près de lui dans le
temple et s'endort. Des bûcherons , venant à passer par là , voient le corps de
la râkshasi, et, comme le roi avait promis la main de sa fïUe et une partie
de son royaume à celui qui tuerait la râkshasi , ils prennent chacun un
membre du cadavre et se présentent devant le roi. Mais celui-ci fait uiie
enquête, et l'on trouve dans le temple les deux jeunes gens ainsi que la tête
de la râkshasi. Le roi donne sa fille et la moitié de son royaume à Sahasra Dal.
— Suivent les aventures de Champa Dal , dont il sera dit un mot dans les
remarques de notre no 1 5 , les Dons des trots Animaux. «
L'épisode de la princesse exposée à la « bête à sept tètes » peut être
rapproché du mythe si connu de Persée et Andromède {ApoUodori Bibliolheca ,
II, 4, 3). Ce mythe de Persée, l'un des rares mythes de l'antiquité classique
qui offrent des ressemblances avec nos contes populaires actuels, fournit encore,
ce nous semble , un autre rapprochement intéressant avec les contes du genre
de nos Fils du Pêcheur, et surtout avec le conte suédois de Watliiman et
Watlusin mentionné plus haut. Rappelons les principaux traits de ce mythe de
Persée : Acrisius , roi d'Argos , à qui il a été prédit qu'il serait tué par le fîls
de sa fille Danaé, enferme celle-ci sous terre dans une chambre toute en
airain. Jupiter, métamorphosé en pluie d'or, pénètre par le toit dans le sou-
terrain et rend la jeune fille mère. (Dans le conte suédois, la princesse et sa
suivante , enfermées dans une tour, deviennent mères après avoir bu de l'eau
d'une source qui jaillit tout à coup dans la tour, ) Quand elle a donné le jour
à Persée, Acrisius la fait mettre avec son enfant dans un coffre que l'on jette
à la mer. Après diverses aventures qui sont assez dans le genre des contes
populaires (Persée, par exemple, a un bonnet, xuvfj, qui le rend invisible),
Persée, devenu grand, arrive en Ethiopie, où règne Céphée. Il trouve la fille
de celui-ci , Andromède , exposée en pâture à un monstre marin , en vertu d'un
oracle. Il la délivre et l'épouse.
I. Ivi encore nous retrouvons, mais introduit d'une autre fafon dans te récit, l'objet qui doit faire
connaître le sort de celui de qui on le tient. Dans un conte suédois , cité plus haut , nous avons déji
vu ce trait du lait qui devient rouge; mais le vase de lait avait été donné par un frère i son frère. Le
conte indien est ici beaucoup plus naturel.
78 LES FILS DU PÊCHEUR
Ainsi que l'a fait remarquer Mgr Mislin dans son livre les Saints Lieux
(t. I, p. 194 de l'éd. allemande), le mythe de Persée et Andromède s'est infil-
tré dans la légende de saint Georges, légende dans laquelle, du reste, aucun
catholique ne prend à la lettre cet épisode de la princesse et du dragon , qui ,
d'après un critique allemand i, apparaît seulement dans des versions assez
récentes 2.
A propos du détail relatif aux langues de la bête à sept tètes, détail qui
existe dans la plupart des contes du genre de nos Fils du Pécheur, mentionnons
un trait de la mythologie grecque. D'après Pausanias (I, 41, 4), le roi de
Mégare avait promis sa fille en mariage à celui qui tuerait certain lion qui
ravageait le pays. Alcathus, fils de Pélops, tua le monstre; après quoi, suivant
le scholiaste d'Apollonius de Rhodes (sur I, 317), il lui coupa la langue et la
mit dans sa gibecière. Aussi , des gens qui avaient été envoyés pour combattre
le lion s'étant attribué son exploit , Alcathus n'eut pas de peine à les convaincre
d'imposture.
Dans la plupart des contes où figure le combat contre le dragon , l'individu
qui se donne pour le libérateur de la princesse a assisté de loin au combat.
Cette version est meilleure que la rencontre fortuite des trois charbonniers. —
Dans le conte grec moderne de la collection E. Legrand et dans le conte
basque, l'imposteur est un charbonnier, qui a trouvé les têtes du monstre.
L'épisode du chien, que le « fils du pêcheur » envoie prendre des plats dans
la cuisine du roi, est mieux conservé dans certains contes étrangers, par
exemple , dans le conte allemand no 60 de la collection Grimm , et dans le
conte suédois de Wattuman et Wattusin. Dans ces deux contes , le héros ,
revenu au bout de l'an et jour dans le pays de la princesse , parie contre son
hôtelier que les animaux qui le suivent lui rapporteront des mets et du vin de
la table du roi; la princesse reconnaît les animaux de son libérateur et leur fait
donner ce qu'ils demandent.
*
* *
Au sujet de la dernière partie de notre conte , nous ferons remarquer que ,
dans la plupart des contes de cette famille, la sorcière change les jeunes gens
en pierre, et non en touffes d'herbe, comme dans notre conte. — Dans certains
contes (par exemple, dans le conte allemand no 85 de la collection Grimm ,
dans le conte grec de la collection Hahn , dans le conte toscan de la collection
Nerucci, etc.), c'est à la chasse qu'ils ont rencontré la sorcière. Dans d'autres,
comme dans le conte lorrain , ils ont été attirés sur son domaine par un feu
mystérieux, brillant dans le lointain (montagne en feu dans le conte serbe;
I. M. de Gutschmid , dans les comptes rendus de l'Académie de Leipzig (1861 , p. i8o).
I. Le conte portugais (Coclho, n" 52) mentionné ci-dessus met un o saint Georges » en scène dans
un récit analogue k ceux que nous étudions ici. Après l'histoire du poisson merveilleux et de la bête à
sept tètes , tuée par Georges, celui-ci dit à son frère, qui est venu le rejoindre, que, par suite d'un
voeu , il ne peut se marier ; il lui donne une des tètes de la bête en lui disant de se faire passer pour
lui auprès du roi. II fait ensuite « tant d'exploits pour la patrie », et il est si vertueux, qu'il est canonisé
après sa mort.
LES FILS DU PECHEUR 79
grande lumière sur une montagne dans le conte sicilien n» 40 de la collection
Gonzenbach ; maisonnette en feu dans le conte petit-russien ; château en feu ,
dans le conte flamand).
Un détail, commun à la plupart des contes présentant cette dernière partie,
a disparu de notre conte. Le frère du jeune homme, qui passe la nuit dans la
chambre de la princesse , laquelle le croit son mari , met dans le lit son sabre
entre elle et lui. Ce trait se retrouve dans les Mille et une Nuits (Hist. cTAlad-
din) et aussi dans le vieux poème allemand des Nibelungen , ainsi que dans son
prototype Scandinave, où Siegfried (ou Sigurd) met une épée nue entre lui et
Brunehilde, qui doit devenir l'épouse du roi Gunther, pour lequel il l'a con-
quise.
*
* *
En Orient, on l'a vu , nous n'avons trouvé jusqu'à présent que certaines des
parties qui composent notre conte. La dernière partie notamment ( les aven-
tures des frères et delà sorcière) ne s'est pas présentée à nous. Nous allons la
rencontrer, avec presque tout l'ensemble du conte européen, dans un conte venu
de l'Orient , de l'Inde évidemment , chez les Kabyles par le canal des Arabes.
Dans ce conte kabyle (J. Rivière, p. 195), deux frères, Ali et Mohammed,
nés du même père et de deux mères différentes, se ressemblent à s'y
méprendre. Mohammed, au moment de quitter le pays, plante un figuier et
dit à Ali que l'arbre perdra ses feuilles si lui , Mohammed , est sur le point de
mourir, et se desséchera s'il est mort. Il prend son faucon , son lévrier et son
cheval et se met en route. Arrivé auprès d'une ville, il tue un serpent qui
empêchait une fontaine de donner de l'eau et sauve ainsi la vie de la fille du
roi, en danger d'être dévorée par le monstre. Après quoi, il se déguise en
mendiant ; mais la fille du roi s'est emparée d'une de ses sandales, et, en la lui
faisant essayer, on le reconnaît pour le vainqueur du serpent. Mohammed
épouse la princesse et devient roi. Un jour qu'il est à la chasse, il s'aventure,
malgré les avertissements que lui avait donnés son beau-père , dans le domaine
d'une ogresse. Celle-ci vient à sa rencontre. Elle lui dit d'empêcher son
cheval , son lévrier et son faucon de lui faire du mal. « Ne crains rien , » dit
le jeune homme. L'ogresse s'approche , attache les animaux avec des crins et
les mange, ainsi que leur maître '. Aussitôt le figuier se dessèche. Ali se met
à la recherche de son frère. Il rencontre la femme de ce dernier. «Je te salue, »
dit-elle, « ô sidi ; nous croyions que tu étais mort. — Comment serais-je mort?
— Mon père t'avait dit : Chasse à tel et tel endroit, mais ne va pas là : c'est le
domaine de l'ogresse. » Ali se dirige sans retard vers la demeure de l'ogresse.
Qpand cette dernière s'avance pour manger le cheval, celui-ci, qui a reçu ses
instructions d'Ali, la frappe d'un coup de pied au front et la tue. Le faucon lui
I. Dans plusieurs des contes européens, c'est au rnoyen d'un chetvu que la sorcière cncliaine les
animaux du jeune homme, avant de changer celui-ci en pierre. Voir, par exemple, le conte suédois
(Givallius, p. 352), le conte danois (Grundtvig, p. jij), un conte serbe (Mijatowics, p. 156), deux contes
portugais (Consiglieri-Pedroso, n" 1 1 ; Braga, n" 48), etc. — Comparer, dans les remarques de notre n" t
de Jean l'Ours (p. 20), le passage du conte avare du Caucase et d'un conte de l'Asie centrale, où le nain
s'arrache un poil de la barbe pour lier les compagnons du héros. ( Dans le conte italien des Abrunes ,
où la sorcière est remplacée par un magicien, c'est en jetant sur le» gens un poil de sa barbe, que ce
magicien les transforme en statues de marbre.)
8o LES FILS DU PÉCHEUR
crève les yeux , le lévrier lui ouvre le ventre et en tire Mohammed et ses ani-
maux , tous inanimés. Alors Ali voit deux tarentules qui se battent et dont
l'une tue l'autre. Ali lui ayant fait des reproches : « Je lui rendrai la vie , » dit
la tarentule. En effet, au moyen du suc d'une certaine herbe, elle ressuscite sa
sœur. Ali, à son exemple, emploie de ce suc, et il rend la vie à Mohammed
et aux animaux '.
On a recueilli dans l'Inde , dans le Bengale , un conte qui présente égale-
ment la dernière partie des contes de cette famille (Lai Behari Day, no 13) :
Un rehgieux mendiant promet à un roi de lui faire avoir deux fils , si celui-ci
consent à lui en donner un. Le roi s'y engage , et le mendiant fait manger à la
reine d'une certaine substance : au bout d'un temps , elle met au monde deux
fils. Quand les enfants ont seize ans, le mendiant vient en réclamer un. L'aîné
se dévoue, et , avant de partir, il plante un arbre , en disant à ses parents et à
son frère : « Cet arbre est ma vie : si vous le voyez dépérir, c'est que je serai
en danger; s'il est mort, c'est que je serai mort aussi. » Sur son chemin, il
rencontre une chienne et ses deux petits chiens, dont l'un se joint au prince ;
de même, plus loin, un jeune faucon 2. Le mendiant, arrivé chez lui avec le
jeune homme , défend à celui-ci d'aller du côté du nord ; autrement , il lui
arrivera malheur. Un jour que le prince poursuit un cerf, il s'égare du
côté du nord. Le cerf entre dans une maison ; le prince l'y suit, et, au lieu du
cerf, il y trouve une femme d'une merveilleuse beauté, qui lui propose de
jouer une partie de dés ; il perd successivement son faucon , son chien et sa
propre Hberté. La femme, qui est une rdkshasi, l'enferme dans une cave,
pour le manger plus tard 3. Voyant l'arbre se flétrir, le frère du prince
se met en route. Il rencontre, lui aussi, la chienne avec son second petit
chien, lequel demande au jeune homme de le prendre avec lui, comme il a
pris son frère (les deux jeunes gens se ressemblent au point que l'on prend
l'un pour l'autre). Même chose de la part d'un jeune faucon. Le jeune homme
arrive chez le mendiant , et y apprend que son frère a dû tomber entre les
mains d'une râkshasi. Il poursuit également un cerf, qui l'amène chez la
râkshasi , et cette dernière lui propose aussi une partie de dés ; mais , cette
cette fois, elle perd, et le jeune homme gagne coup sur coup le chien et le
faucon de son frère et enfin son frère lui-même. La râkshasi, pour sauver sa
1. Dans un conte valaque, en partie de ce type (Schott, n" lo), et dans plusieurs autres contes euro-
péens, par exemple, dans des contes grecs modernes (t. Il, p. 204 et 260, de la collection Hahn), un
serpent ayant été tué , un autre va chercher une certaine herbe au moyen de Liquetle il lui rend la vie.
Cette herbe , qui a été ramassée avec soin, sert ensuite à ressusciter le héros. Voit encore le conte
allemand n" 16 de la collection Grimm, et comparer la fable antique de Polyidus et Glaucus (ApoUo-
dore, III, 3, i). — M. R. Kœhler a étudié à fond ce thème dans ses remarques sur les Lais de .Marie
de France (édition K. Warake, 188;, pp. civ-cviii).
2. Dans le conte allemand n" 60 de la collection Grimm, cité plus haut, des animaux sau-
vages, épargnés par les deux frères, leur donnent chacun deux de leurs petits, qui se mettent à leur
suite. Comparer les contes allemands n° 58 de la collection Mtier et p. 337 de la collection Kuhn et
Schwartz le conte suédois de fVattuman cl Wallusin, un conte du Tyrol allemand (Zingerle , II,
p. 260), un conte valaque Schott, (n» 10), etc.
3. Dans le conte napolitain n° 7 du Penlatnerone, mentionné ci-dessus, le héros, fasciné par la beauté
d'une sorte de magicienne ou de sorcière, entre dans sa maison. Alors la magicienne crie : « Enchaînez
cet homme, mes cheveux ! » Et ses cheveux l'enchaînent, et il devient prisonnier de la magicienne.
(Comparer le conte kabyle et les contes européens où c'est au moyen d'un tri», d'un chnfu, que la sor-
cière enchaîne les animaux du héros.)
LES FILS DU PÊCHEUR 8l
vie, révèle alors aux jeunes gens que le mendiant a de mauvais desseins contre
l'aîné , et leur donne le moyen de le faire périr lui-même.
Ce conte indien renferme, on le voit, à l'exception de la seconde partie (le
combat contre le dragon), presque tous les éléments que nous avons rencon-
trés dans les contes étudiés ci-dessus : naissance merveilleuse des deux enfants,
leur ressemblance prodigieuse , leur séparation et le signe donné par celui qui
part pour qu'on sache toujours ce qu'il devient , les animaux qui accompagnent
le héros et qui le suivent chez l'être malfaisant où il risque de perdre la vie ;
enfin , la dernière partie , fort ressemblante , malgré son individualité.
* *
On remarquera que , dans notre variante la Bête à sept têtes , deux person-
nages de la forme première se sont fondus en un seul : le dragon à sept têtes
auquel on expose une princesse et la sorcière qui change en pierres ceux qui
s'approchent d'elle.
La fin tragique du héros ne se trouve pas, à notre connaissance, ailleurs que
dans cette variante lorraine.
CusoviM , Conlis.
VI
LE FOLLET
Il y a bien trois mille ans , notre voisin avait beaucoup de blé
en grange. Tous les matins il trouvait une partie de ce blé battu,
et des gerbes préparées sur l'aire pour le lendemain : il ne savait
comment expliquer la chose.
Un soir, s'étant caché dans un coin de la grange, il vit entrer
un petit homme qui se mit à battre le blé. Le laboureur se dit en
lui-même : « Il faut que je lui donne un beau petit habit pour
sa peine. » Car le petit homme était tout nu. Il alla dire à sa
femme : « C'est un petit homme qui vient battre notre blé ; il
faudra lui faire un petit habit. » Le lendemain , la femme prit
toutes sortes de pièces d'étoffe , et en fit un petit habit , que le
laboureur posa sur le tas de blé.
Le follet revint la nuit suivante, et, en battant le blé, il trouva
l'habit. Dans sa joie il se mit à gambader à l'entour, en disant :
« Qui bon maître sert , bon loyer en tire. » Ensuite il endossa
l'habit, et se trouva bien beau. « Puisque me voilà payé de ma
peine , battra maintenant le blé qui voudra ! » Cela dit , il partit
et ne revint plus.
REMARQUES
Dans un conte hessois de la coUeclion Grimm (n" 39), un pauvre cordon-
nier trouve cousus tous les matins les souliers qu'il a taillés la veille. Il s'aper-
çoit que ce sont deux petits hommes qui font l'ouvrage. Comme ils sont nus,
sa femme leur fait de petits habits. Ils les revêtent tout joyeux en disant qu'ils
sont maintenant trop beaux pour faire le métier de cordonnier ; puis ils dispa-
raissent pour toujours. — Comparer un conte de la Basse-Saxe (Schambach
LE FOLLET 83
et Mùller, p. 140), et aussi un conte de l'Oberland bernois, le Tailleur
d'Isenfluh (^Karhruher Zeitung, n° du 8 août 1873).
En Suède, histoire du même genre {Magasin pittoresque, 1865, p. 235), où
le lutin tamise de la farine. En Espagne (Caballero, II, p. 81), il pétrit du
pain. Là il est vêtu en moine, et, quand à la place de son vieux froc tout usé,
il a endossé celui qu'on lui a fait, il se met à dire qu'avec son habit neuf, le
moinillon ne veut plus pétrir ni être boulanger.
En Irlande (Kennedy, I , p. 126), un pooha (sorte de follet) vient toutes les
nuits dans une maison , sous la forme d'un âne , laver la vaisselle , balayer le
plancher, etc. L'un des domestiques s'étant hasardé à lui demander d'où il
vient, le pooka répond qu'il a, pendant sa vie, servi dans cette même maison.
Après sa mort, il a été condamné, en punition de sa paresse, à faire la
besogne qu'il fait toutes les nuits. Qiaelque temps après, les domestiques,
voulant lui témoigner leur reconnaissance , lui font demander par l'un d'eux en
quoi ils pourraient lui être agréables. Le pooka leur répond qu'il serait fort
aise d'avoir un habit bien chaud. L'habit est apporté, et, dès que le pooka en
est revêtu , il s'enfuit en disant : « Maintenant ma pénitence est terminée. Elle
devait durer jusqu'à ce qu'on eût trouvé que je méritais un salaire. » Et on ne
le revit plus jamais.
Enfin, en Angleterre, on raconte beaucoup d'histoires de follets secourables
(brownies, pixies), qui disparaissent dès qu'ils ont mis les habits à^ux destinés.
Parfois même , quand on veut se débarrasser d'eux, on n'a qu'à leur faire un
semblable don. (Voir Halliwell, p. 190; — W. Henderson, Notes on the Folk-
lore of the northern counties of England and the Borders. Nouvelle éd. Londres,
1879, p. 248; — Loys Brueyre, p. 241 seq.).
VII
LES DEUX SOLDATS DE 1689
Il était une fois deux soldats qui avaient bien soixante ans.
Obligés de quitter le service , ils résolurent de retourner au pays.
Chemin faisant, ils se disaient : « Qu'allons-nous faire pour
gagner notre vie ? Nous sommes trop vieux pour apprendre un
métier ; si nous demandons notre pain , on nous dira que nous
sommes encore en état de travailler, et on ne nous donnera rien.
— Tirons au sort, » dit l'un d'eux , « à qui se laissera crever les
yeux, et nous mendierons ensemble. » L'autre trouva l'idée
bonne.
Le sort tomba sur celui qui avait fait la proposition ; son cama-
rade lui creva les yeux, et, l'un guidant l'autre, ils allèrent de
porte en porte demander leur pain. On leur donnait beaucoup,
mais l'aveugle n'en profitait guère : son compagnon gardait pour
lui-même tout ce qu'il y avait de bon et ne lui donnait que les os
et les croûtes de pain dur. « Hélas! » disait le malheureux,
« n'est-ce pas assez d'être aveugle ? Faut-il encore être si mal-
traité?— Si tu te plains encore, » répondait l'autre, « je te
laisserai là. » Mais le pauvre aveugle ne pouvait s'empêcher de
se plaindre. Enfin son compagnon l'abandonna dans un bois.
Après avoir erré de côté et d'autre , l'aveugle s'arrêta au pied
d'un arbre. « Que vais-je devenir ? » se dit-il. « La nuit approche,
les bêtes sauvages vont me dévorer ! » Il monta sur l'arbre pour
se mettre en sûreté.
Vers onze heures ou minuit, quatre animaux arrivèrent en cet
endroit : le renard, le sanglier, le loup et le chevreuil. « Je sais
quelque chose , » dit le renard , « mais je ne le dis à personne.
— Moi aussi , je sais quelque chose , » dit le loup. — « Et moi
I
LES DEUX SOLDATS DE 1689 85
aussi, » dit le chevreuil. — « Bah ! » dit le sangHer, « toi, avec
tes petites cornes , qu'est-ce que tu peux savoir ? — Eh ! » repar-
tit le chevreuil, « dans ma petite cervelle et dans mes petites
cornes il y a beaucoup d'esprit. — Eh bien! » dit le sanglier,
« que chacun dise ce qu'il sait. »
Le renard commença : « Il y a près d'ici une petite rivière dont
l'eau rend la vue aux aveugles. Plusieurs fois déjà, dans ma vie,
j'ai eu un œil crevé; je me suis lavé avec cette eau, et j'ai été
guéri. — Cette rivière, je la connais, » dit le loup; « j'en sais
même plus long que toi. La fille du roi est bien malade ; elle est
promise en mariage à celui qui pourra la guérir. Il suffirait de lui
donner de l'eau de cette rivière pour lui rendre la santé. » Le
chevreuil dit à son tour : « La ville de Lyon manque d'eau, et
l'on promet quinze mille francs à celui qui pourra lui en procu-
rer. Or, en arrachant l'arbre de la liberté, on trouverait une
source et l'on aurait de l'eau en abondance. — Moi , » dit le san-
glier, « je ne sais rien. » Là-dessus, les animaux se séparèrent.
« Ah! » se dit l'aveugle, « si je pouvais seulement trouver
cette rivière ! » Il descendit de l'arbre et marcha à tâtons à travers
la campagne. Enfin il trouva la rivière. Il s'y lava les yeux, et il
commença à entrevoir ; il se les lava encore , et la vue lui revint
tout à fait.
Aussitôt il se rendit près du maire de Lyon et lui dit que , s'il
voulait avoir de l'eau , il n'avait qu'à faire arracher l'arbre de la
liberté. En effet, l'arbre ayant été arraché, on découvrit une
source , et la ville eut de l'eau autant qu'il lui en fallait. Le soldat
reçut les quinze mille francs promis et alla trouver le roi.
« Sire , » lui dit-il , « j'ai appris que votre fille est bien malade ,
mais j'ai un moyen de la guérir. » Et il lui parla de l'eau de la
rivière. Le roi envoya sur-le-champ ses valets chercher de cette
eau ; on en fit boire à la princesse , on lui en fit prendre des bains,
et elle fut guérie.
Le roi dit au soldat : « Quoique tu sois déjà un peu vieux, tu
épouseras ma fille, ou bien, si tu le préfères, je te donnerai de
l'argent. » Le soldat aima mieux épouser la princesse : il savait
bien qu'avec la fille il aurait aussi l'argent. Le mariage se fit sans
tarder.
Un jour que le soldat se promenait dans le jardin , il vit un
homme tout déguenillé qui demandait l'aumône ; il reconnut
86 LES DEUX SOLDATS DE I 689
aussitôt son ancien camarade. « N'étiez- vous pas deux à mendier
autrefois? » lui dit-il en l'abordant, « Où est votre compagnon?
— Il est mort, » répondit le mendiant. — « Dites la vérité,
vous n'aurez pas à vous en repentir. Qu'est-il devenu ? — Je
l'ai abandonné. — Pourquoi ? — Il était toujours à se plaindre ;
c'était pourtant lui qui avait les bons morceaux : quand nous
avions du pain , je lui donnais la mie , parce qu'il n'avait plus de
dents , et je mangeais les croûtes ; je lui donnais la viande et je
gardais les os pour moi. — C'est un mensonge ; vous faisiez tout
le contraire. Pourriez-vous reconnaître votre compagnon ? — Je
ne sais. — Eh bien! ce compagnon, c'est moi. — ■ Mais n'êtes-
vous pas le roi ? — Sans doute , mais je suis aussi ton ancien
camarade. Entre , je te raconterai tout. »
Quand le mendiant eut appris ce qui était arrivé à l'aveugle, il
lui dit : « Je voudrais bien avoir la même chance. Mène-moi
donc à cet arbre-là; les animaux y viendront peut-être encore. —
Volontiers, » dit l'autre, « je veux te rendre le bien pour le
mal. » Il conduisit le mendiant auprès de l'arbre, et le mendiant
y monta.
Vers onze heures ou minuit , les quatre animaux se trouvèrent
là réunis. Le renard dit aux autres : « On a entendu ce que nous
disions l'autre nuit : la fille du roi est guérie et la ville de Lyon
a de l'eau. Qui donc a révélé nos secrets ? — Ce n'est pas moi, »
dit le loup. — « Ni moi, » dit le chevreuil. — « Je suis sûr que
c'est le sanglier, » reprit le renard ; « il n'avait eu rien à dire , et
il est allé rapporter ce que nous autres avions dit. — Ce n'est
pas vrai, » répliqua le sangUer. — « Prends garde, » dit le
renard , « nous allons nous mettre tous les trois contre toi. —
Je n'ai pas peur de vous , » dit le sanglier en montrant les dents,
« frottez-vous à moi. »
Tout à coup , en levant les yeux , ils aperçurent le mendiant
sur l'arbre. « Oh ! oh ! » dirent-ils, « voilà un homme qui nous
espionne. » Aussitôt ils se mirent à déraciner l'arbre, puis ils se
jetèrent sur l'homme et le dévorèrent.
LES DEUX SOLDATS DE 1689 87
REMARQUES
On a remarqué la bizarrerie de ce titre : les deux Soldats de 1689. 1689 est
mis probablement pour 1789 : le souvenir de 1' « arbre de la liberté » se
rapporte tout naturellement à l'époque de la Révolution.
La personne de qui nous tenons ce conte l'avait appris à Joinville , petite
ville de Champagne, à quatre lieues de Montiers-sur-Saulx. On le raconte
aussi à Montiers, mais d'une manière moins complète.
Dans cette variante, intitulée Jacques et Pierre, les animaux sont au nombre
de trois, le lion, le renard et l'ours. Le renard seul a quelque chose à dire. Il
raconte que la fille du roi Dagobert est aveugle de naissance : si on lui lavait
les yeux avec l'eau d'une certaine fontaine, elle verrait. L'aveugle apprend
aussi que les animaux se réunissent une fois tous les ans, à pareil jour, à la
même heure et au même endroit. Jacques , le méchant camarade , instruit par
Pierre de cette particularité, se rend à l'endroit indiqué, pour entendre la
conversation des animaux. Le lion dit : « Je sais quelque chose. La princesse
d'Angleterre a quatre millions cachés dans un pot. » Jacques se baisse pour
mieux entendre. Au bruit qu'il fait, les animaux lèvent la tête; l'ours grimpe
sur l'arbre , tire Jacques par le bras et le fait tomber par terre , où les animaux
le dévorent.
Voir les remarques de M. Reinhold Kœhler sur un conte italien de Vénétie
(Widter et Wolf, n" i ) , de même famille que nos deux contes français.
Nous pouvons rapprocher de ces deux contes, outre le conte italien, des
contes recueillis dans la Basse-Bretagne ( Luzel , Légendes , p. 1 1 1 , et Veillées
bretonnes, p, 258); dans le pays basque (Cerquand, I, p. 51; J. Vinson,
p. 17); en Allemagne (Prœhle, II, n" i ; Ey, p. 188); en Flandre (Wolf.
Deutsche Marchen und Sagen, n». 4); en Suisse ( Sutermeister, n"* 43- et 47);
dans le Tyrol allemand ( Zingerle , I , n» 20 ) ; dans le Tyrol italien ( Schneller,
nos g 10 et II); en Toscane (Nerucci, n° 23); en Danemark (d'après
M. Kœhler); en Norwège (Asbjœrnsen, II, p. 166); en Finlande
(E. Beauvois, p. 139); en Russie (Goldschmidt, p. 61); chez les Wendes
de la Lusace (Haupt et Schmaler, II, p. 181 ); chez les Tchèques de Bohême
(Waldau, p. 271 ) ; chez les Hongrois (conte de la collection Mailath, traduit
dans la Semaine des Familles, 1866-1867, p. 4); chez les Roumains de
Transylvanie (dans la revue VAusland, 1857, p. 1028); chez les Tsiganes de
la Bukovine ( Miklosisch , n" 12); en Serbie ( Vouk , n" 16, et Jagitch , no 5 5 ) ;
chez les Grecs de l'Épire (Hahn, no 30), en Catalogne (Rondallayre,
I, p. 68); en Portugal (Coelho, no 20); en Irlande (d'après M. Kœhler).
*
* *
Dans plusieurs des contes de ce tjrpe, l'introduction est très caractéristique.
Ainsi , dans le premier conte serbe , deux frères se disputent au sujet de cette
question : La justice vaut-elle mieux que l'injustice? et ils conviennent de s'en
rapporter au jugement du premier qu'ils rencontreront. Ils rencontrent à
plusieurs reprises le diable , qui a pris diverses formes et qui décide toujours en
88 LES DEUX SOLDATS DE 1689
faveur de l'injustice. Le champion de la justice, qui perd ainsi son procès, perd,
comme conséquence , tout ce qu'il possède , et finalement ses yeux : son frère
les lui crève et l'abandonne.
Le conte italien de Vénétie , le conte grec , le second conte serbe , le conte
russe , les contes wende , allemand de la collection Prœhle , finnois , portugais ,
catalan , le premier conte breton , ont une introduction analogue , parfois plus
ou moins altérée. La question débattue est tantôt ; « Celui qui fait le bien
fait-il bien? » (conte italien ) ; tantôt : « Est-ce la loyauté ou la déloyauté qui
l'emporte dans le monde? » ou bien : « Est-ce la justice ou l'injustice qui
gouverne le monde? » (conte finnois, conte grec), etc. — Dans les contes
italien, portugais, catalan, breton, le partisan du bien ne perd pas ses yeux,
mais simplement sa fortune.
Dans le conte norwégien , Déloyal crève les yeux à son frère Loyal , parce
que ce dernier lui reproche de l'avoir trompé. (C'est là, évidemment, un
souvenir de l'introduction du premier groupe. )
Ailleurs l'introduction est différente. Dans les contes toscan, tsigane,
roumain, russe, flamand, le méchant frère (ou compagnon) ne consent à
donner du pain au héros qu'en échange des yeux de celui-ci '.
Dans le second conte breton , le conte basque et le conte allemand de la
collection Ey, nous retrouvons l'introduction de nos Soldats de i6Sç ; ainsi ,
dans le conte allemand, recueiUi dans le Harz, deux compagnons s'en vont par
le monde et gagnent leur pain en faisant des armes. L'un est bon et un peu
simple; l'autre est méchant et rusé. Un jour, ce dernier dit à l'autre que
décidément le métier ne va pas; il vaudrait mieux que l'un des deux se rendît
aveugle : l'autre le conduirait , et ils recueilleraient beaucoup d'aumônes. Le
simple et naïf compagnon se laisse crever les yeux. (Comparer l'introduction
altérée d'un conte italien des Abruzzes, n" 14 de la collection Finamorc,
conte qui n'a pas la dernière partie du nôtre. )
Dans le conte tchèque , un voyageur est dépouillé et aveuglé par ses deux
compagnons.
Enfin, dans une dernière catégorie (contes suisses, conte du Tyrol alle-
mand, contes du Tyrol italien n°s 9 et 10), il n'est point parlé de bon ni de
mauvais compagnon , mais simplement de deux frères ou de deux compa-
gnons à l'un desquels il arrive , par l'eflfet du hasard , les aventures du héros
de nos contes. En un mot, l'introduction a disparu.
* *
Dans nos deux contes français , ce sont des animaux qui , sans le savoir,
révèlent au héros les secrets dont la connaissance fait sa fortune. Il en est de
même dans le second conte breton ( lion , sangher, loup) ; dans le premier
conte basque (singe, ours et loup); dans le conte allemand de la collection
I. Dans certains contes, tels qu'un conte allemand (Grimm, n° 107) et deux contes hongrois
( Gaal , p. 175 ; Erdelyi-Stier, n° 10), l'introduction est celle de ce groupe; mais la suite des aven-
turcs n'est plus la même. — Un conte croate ( Krauss , I , n" 74 ) , voisin de ces contes , se rapproche
beaucoup plus qu'eux des contés du genre de nos Deux Soldais.
LES DEUX SOLDATS DE 1689 89
Prœhle (ours, lion, renard); dans le conte flamand (ours, renard, loup);
dans le conte norwégien (ours, loup, renard , lièvre). Dans le conte allemand
de la collection Ey, dans le conte hongrois et dans le second conte serbe,
les animaux sont trois corbeaux. — Ailleurs, le héros surprend la conversation
de diables (conte du Tyrol allemand , contes grec, portugais, tsigane, russe,
finnois, premier conte breton), ou de sorcières (contes du Tyrol italien, contes
italiens de la Vénétie et de la Toscane , contes tchèque , catalan , suisse
n" 43), ou de vilas, sorte de génies ou de fées (premier conte serbe), ou
d'esprits (conte wende), ou enfin de géants (conte suisse n" 47).
Quant aux secrets eux-mêmes , dans le plus grand nombre des contes cités
plus haut, il y en a trois, et ils sont les mêmes que dans nos Soldats de i68p :
moyen de recouvrer la vue, de guérir une princesse et de donner de l'eau aune
ville. Voir les contes breton , flamand , du Tyrol italien n° 11, wende ,
tchèque, tsigane, le second conte serbe, et aussi les contes allemands des
collections Ey et Prœhle (dans ces deux derniers, c'est un roi ou un homme
riche qui est guéri et non une princesse). — Dans le conte norwégien , il y a ,
en plus , le moyen de faire produire des fruits aux arbres d'un jardin devenus
stériles ; dans le conte finnois , le moyen de ramener des élans dans le parc
d'un roi. (Notons que, dans ce conte finnois, pour faire jaillir de l'eau dans la
cour du château royal, il faut, comme dans nos Soldais de i68p, arracher un
certain arbre.) — Dans les autres contes, il manque un ou deux des trois
secrets ; mais dans tous figure la guérison de la princesse. •
*
* *
Au xvie siècle , notre conte se retrouve dans le chapitre 464 du recueil
d'anecdotes publié en 15 19 par le moine franciscain allemand Jean Pauli,
sous le titre de Schimpf itnd Ernst (Plaisanteries et choses sérieuses), et qui a
eu plus de trente éditions en Allemagne. Le récit de PauH se rattache, pour
l'introduction , au premier groupe de contes indiqué ci-dessus : Un maître
soutient contre son serviteur que ce n'est pas la vérité et la justice, mais bien
la fausseté et la déloyauté qui gouvernent ce bas monde. Trois personnages à
qui la question est soumise décident en faveur du maître. Il a été convenu
d'avance que, si le serviteur perd son procès, il perdra aussi ses yeux. Le
maître les lui crève et l'abandonne dans un bois. Pendant la nuit, le serviteur
entend des diables parler d'une certaine plante qui croît à cet endroit même et
qui rend la vue aux aveugles. Il se guérit ainsi et guérit également une prin-
cesse aveugle, qu'il épouse. Son ancien maître, auquel il raconte ses aventures,
veut aller chercher la plante , mais les diables le découvrent et lui crèvent les
yeux.
L'introduction est du même genre, avec de fortes altérations, dans un récit
analogue à nos contes et qui fait partie d'un recueil de fables et paraboles ,
écrites en Espagne, au plus tard dans les premières années du xivc siècle, le
Libre de las Gaios '. Nous ferons remarquer que là ce sont, comme dans nos
Soldats de 168^ , des animaux sauvages qui conversent ensemble.
I. Voir d^ns \e Jahrbuch fur romanisclK und englische Lileralur, t. VI, p. 28, la traduction de ce
conte. — .M. H. Ocstcrlcy a montré, dans la revue la GtrmaHÏa (années 1864, p. 126 , et 1871 , p. 129).
90 LES DEUX SOLDATS DE 1689
En Orient, nous citerons d'abord, comme pendant de tous ces récits, un
conte arabe existant dans certains manuscrits des Mille et une Nuits (éd. du
Panthéon littéraire, p. 717). Abou-Nyout (le Bienveillant), pressé par la soif,
se fait descendre dans un puits par son compagnon de voyage Abou-Nyoutine
(le Trompeur). Celui-ci coupe la corde et abandonne Abou-Nyout. Pendant
la nuit , le malheureux, du fond de son puits , entend deux mauvais génies qui
s'entretiennent du moyen de guérir certaine princesse et de découvrir certain
trésor. Tiré du puits le matin par des voyageurs qui passent , Abou-Nyout
met à profit ce qu'il vient d'apprendre et devient l'époux de la princesse.
Quelque temps après , il rencontre son ancien compagnon , réduit à mendier.
Il lui pardonne et lui raconte tout. Mais , la nuit , les génies reviennent au
puits , se plaignent de ce que leurs secrets ont été découverts , et , de colère ,
comblent le puits , écrasant sous d'énormes pierres le méchant Abou-Nyoutine,
qui y était descendu pour épier leur conversation.
Dans un conte kirghis de la Sibérie méridionale (Radloff, III, p. 345), la
ressemblance avec nos contes européens s'accentue sur certains points. Le Bon
et le Méchant voyagent de compagnie. Ce sont les provisions du Bon qu'ils
mangent d'abord. Qjaand elles sont épuisées, le Méchant coupe successivement
au Bon les deux oreilles et lui arrache l'un après l'autre les deux yeux , qu'il lui
donne à manger. Finalement , il l'abandonne dans un bois. Arrivent trois
animaux, un tigre, un renard et un loup. Le loup dit aux autres que dans la
forêt il y a deux trembles qui rendent des yeux et des oreilles à qui n'en a
plus. Le tigre parle d'un certain chien, dont les os ressuscitent les morts. Le
renard connaît un endroit où il y a un morceau d'or gros comme la tète. Le
Bon profite de ces indications , recouvre ses yeux et ses oreilles , achète le chien
avec le morceau d'or qu'il a déterré , et , au moyen des os du chien , ressuscite
un prince qui lui donne sa fille en mariage. Un jour il rencontre son compagnon
qui, apprenant l'origine de sa fortune, lui dit de lui couper les oreilles, de lui
crever les yeux et de le conduire dans la forêt. Quand il y est , les trois ani-
maux le dévorent.
Voici maintenant un conte sarikoli , recueilli dans l'Asie centrale , chez des
peuplades qui habitent les vallées à l'ouest du plateau du Pamir (Journal of the
Asiatic Society of Bengal , vol. 45, part. I, no 2, p. 180) : Deux hommes, l'un
bon, l'autre méchant, s'en vont en voyage ensemble. Le bon ayant épuisé ses
provisions, le méchant ne consent à lui donner du pain que s'il se crève
d'abord un œil, puis l'autre; alors il l'abandonne. Le bon, qui s'est réfugié
dans une caverne, entend pendant la nuit la conversation d'un loup, d'un
ours et d'un renard , qui se sont donné rendez-vous en cet endroit. Ils s'entre-
tiennent de la fille du roi, qui est aveugle, et du moyen de la guérir. L'un
d'eux parle d'un certain arbre et d'une fontaine, tout voisins de la caverne, par
le moyen desquels un aveugle peut recouvrer la vue. Le bon se guérit lui-
que le Libro de los Galos n'est qu'une traduction, souvent servile , des Narrationes compostes dans le
dernier tiers du xii« siècle par le moine cistercien anglais Eudes de Sherrington {OtLi de CiringUmia).
Mais, dans ce que M. Oesterley a publié des Narrationes, nous n'avons pas trouvi de conte de ce
genre.
I
LES DEUX SOLDATS DE 1689 9I
même et guérit ensuite k princesse , que le roi lui donne pour femme. —
Dans la seconde partie de ce conte , qui est altérée , le méchant se rend à la
caverne , sur les indications du bon ; les animaux l'entendent faire du bruit , et
le loup le déchire.
Dans l'Inde , nous trouvons d'abord un conte du Bengale {Indian Antiquary,
1874, p. g). Voici le résumé de ce conte : Le fils d'un roi et le fils d'un
kotwal (officier de police), s'étant liés d'amitié, se mettent à voyager ensemble
en pays étranger. Un jour, le fils du kotwal dit au fils du roi : « Vous faites
toujours du bien aux autres; quant à moi, je leur fais toujours du mal. » Le
prince ne répond rien, et ils poursuivent leur route, jusqu'à ce qu'ils par-
viennent à un puits , où le prince, qui a grand'soif , se fait descendre par son
compagnon. Celui-ci l'y abandonne. Pendant la nuit , arrivent auprès du puits
deux bhuls (sortes de génies) , qui se mettent à causer ensemble. L'un deux a
pris possession d'une certaine fille de roi, et personne ne pourra le chasser, si
l'on ne fait telle ou telle chose , qu'il indique , mais personne ne connaît ce
secret. A son tour, le second bhut dit à l'autre qu'au pied d'un arbre voisin il
y a cinq pots remplis d'or, sur lesquels il veille , et que personne ne pourra les
lui enlever, si l'on ne recourt à tel ou tel moyen '. — Du fond de son puits,
le prince a tout entendu , et , le matin , il s'en fait tirer par un homme qui
passe. Précisément cet homme était envoyé par le roi, père de la princesse
possédée par le bhut, pour annoncer partout qu'il donnerait à celui qui
délivrerait sa fille la main de celle-ci et son royaume. Le prinœ, profitant
des secrets qu'il a surpris , délivre la princesse , puis s'empare des pots d'or.
Les bhuts s'aperçoivent alors que leur conversation a dû être enfendue et ils
se promettent de bien surveiller le puits à l'avenir. Quelques jours après , le fils
du kotwal , ayant appris du prince ce qui s'est passé , va se cacher dans le puits ;
les bhuts s'y trouvent et le mettent en pièces.
On remarquera combien le conte arabe résumé tout à l'heure est voisin de
ce conte indien.
Deux des contes indiens qu'il nous reste à faire connaître ont été recueillis
au pied de l'Himalaya, chez les Kamaoniens. Le premier (Minaef, n° 42)
peut se résumer ainsi : Il était une fois un pauvre brahmane qui vivait
d'aumônes. Il arriva qu'un jour il alla mendier dans trois ou quatre villages sans
rien recevoir. Dans le dernier de ces villages , il frappa chez l'ancien , qui n'était
pas à la maison ; mais sa femme lui permit d'entrer. L'ancien , étant de retour,
battit le brahmane à grands coups de souliers et le chassa. Le brahmane s'en
alla et aperçut un petit feu allumé dans le cimetière. Il s'en approcha , et que
vit-il? un certain démon piçac qui entretenait le feu. Le brahmane s'assit auprès
pour se chauffer. Le démon, en le regardant, se mit à rire d'abord, puis à pleurer,
et le brahmane fit de même. Le démon ayant demandé au brahmane pourquoi
il se réjouissait d'abord et pleurait ensuite , le brahmane lui adressa la même
question. « Je me suis réjoui d'abord, » dit le démon piçac, « parce que j'étais
seul et qu'il m'arrivait un compagnon ; puis je me suis mis à pleurer parce qu'il
I . Dans notre variante Jacques et Pierre , le lion raconte aux autres animaux que la princesse
«l'Angleterre a quatre millions cachés dans un pot. (Comparer aussi le passage du conte kir^hisoù il est
question d'un morceau d'or enfoui, et les deux contes kamaoniens résumés ci-après.)
92 LES DEUX SOLDATS DE I 689
viendra aujourd'hui quatre rdkshasas ( sorte de mauvais génies , d'ogres ) des
quatre coins du monde, et qu'ils mangeront ou toi ou moi. — Est-ce qu'il n'y
a pas moyen de rester en vie ? » demanda le brahmane. — « Monte sur cet
arbre-ci , » dit le démon. Et le brahmane monta sur l'arbre. Les quatre
râkshasas arrivèrent; ils mangèrent le démon piçac et se mirent à causer.
« Amis, racontez quelque chose. » Et le premier dit : «c Frères, sous cet arbre
il y a deux coupe; pleines d'argent. Celui qui les déterrera aura de quoi
manger toute sa vie. » Le second ràkshasa dit : « Il y a sur cet arbre un
oiseau : si on nourrit de sa fiente un vieillard de soixante-dix ans, il deviendra
comme un enfant de dix ans. » Le troisième dit : « Il y a ici un trou , et dans
ce trou une souris ayant au cou un précieux collier. Tous les matins , de bonne
heure, cette souris sort pour regarder le soleil. Celui qui lui lancera une poignée
d'argile aura le collier. » Le quatrième dit : « Si quelqu'un bâtit une maison
sur telle montagne , celui-là trouvera dans sa maison des pierres d'or. » Après
ces discours, les râkshasas s'en allèrent chacun de son côté. Le brahmane
descendit de l'arbre ; il déterra d'abord l'argent et le mit en sûreté ; il ramassa
de la fiente de l'oiseau , et , au lever du soleil , il ôta du cou de la souris le
collier. — Or, il y avait dans la ville voisine un roi lépreux. Beaucoup de
médecins le traitaient, sans qu'aucun remède pût le guérir. Le brahmane se
présenta au palais. D'abord repoussé et battu par les domestiques , il parvint
enfin à être introduit auprès du roi. « Moi seul, » dit-il, « et le roi, nous
resterons dans le palais, et, dans six jours, le roi sera guéri. » Il le guérit en
effet. Alors le roi lui dit : « Je te donnerai tout ce que tu demanderas. —
Mahârâdjâ (grand roi) , » dit le brahmane, « fais-moi cadeau de telle mon-
tagne. — Tu es fou ! » reprit le roi , « pourquoi demander une montagne?
demande autre chose. — Mahârâdjâ, situ me donnes cette montagne, j'y
bâtirai une petite cabane pour y vivre. » Le roi lui donna la montagne et, de
plus, quelques pièces d'or. Le brahmane s'en retourna chez lui, puis il bâtit une
maison sur la montagne et devint très riche. — Un jour, cet ancien du village
qui avait battu le brahmane à coups de souliers, vint frapper à la porte de
celui-ci et lui dit : « Donne-moi quelque chose à manger. » Le brahmane dit
à sa femme : « Remplis de perles une assiette et donne-la-lui. » C'est ce que fit
la femme; mais l'ancien ne prit pas l'assiette. La femme, rentrant à la maison,
dit au brahmane : « Il ne prend pas l'assiette. — Tu y a mis trop peu de
perles, » dit le brahmane. « Remplis-la jusqu'aux bords. « 11 porta lui-même
l'assiette à l'ancien ; mais celui-ci ne la prit toujours pas. « Que veux-tu ? » lui
demanda le brahmane. — « Fais-moi aussi riche que toi , « dit l'autre. A quoi
le brahmane répondit : « Frère , l'autre jour, quand tu m'as battu à coups de
souliers , j'ai aperçu un petit feu dans le cimetière , je suis allé de ce côté , et il
m'est arrivé telle et telle chose. » Et il lui raconta toute l'histoire. L'ancien se
rendit lui aussi au cimetière, et il lui arriva la même chose qu'au brahmane.
« Il n'y a donc pas moyen de rester en vie ? » demanda-t-il au démon piçac.
Celui-ci lui dit de monter sur l'arbre. L'ancien le fit, et quatre râkshasas,
venus des quatre coins du monde , se mirent à causer entre eux. « Amis ,
racontez quelque chose. — Que raconter? » dit le premier ràkshasa. « Je
vous ai dit une fois déjà que sous cet arbre il y avait des richesses. Quelqu'un
est venu et les a emportées. » Le second dit : o Que raconter, frères? J'ai déjà
i
LES DEUX SOLDATS DE 1689 93
dit qu'il y avait ici une souris ayant au cou un précieux collier. Un homme le
lui a pris , et maintenant la souris pleure. — Que raconter ? » dit le troisième
râkshasa, « j'ai déjà dit que sur cet arbre il y a un oiseau. » Ils regardèrent
en l'air et aperçurent l'ancien. « Ah ! » crièrent-ils , « c'est toi qui nous as
volés. » Et les quatre râkshasas saisirent l'ancien et le mangèrent. ^
Le second conte I<amaonien (Minaef, n" i6), bien qu'altéré en certains
endroits, a son importance, en tant qu'il nous présente une forme indienne
très nette de l'introduction caractéristique du premier groupe de contes
européens de cette famille. Voici ce conte kamaonien : Il était une fois le fils
d'un riche et le fils d'un brahmane. Le premier dit : « Le péché est
puissant. — Non, » répondit le fils du brahmane, « la loi est puissante.
— Bon , » dit le premier, « consultons quatre hommes ; s'ils disent : Le
péché est puissant , je te couperai les mains et les pieds ; et s'ils disent : La
loi est puissante , tu me les couperas. » Ils se mirent donc en chemin et ren-
contrèrent une vache. Ils lui demandèrent : « Qu'est-ce qui est puissant des
deux, la loi ou le péché? — C'est le péché qui est puissant, » répondit la
vache; « il n'y a point de loi. La maison de mon maître est pleine de ma
postérité, et voilà que mon maître m'a chassée dans la forêt malgré ma
vieillesse. » Ils rencontrèrent un brahmane , et lui dirent : « Qu'est-ce qui est
puissant des deux, le péché ou la loi ? — C'est le péché qui est puissant , »
répondit le brahmane ; « autrement ma femme et mes enfants m'auraient-ils
chassé, moi pauvre vieillard? » Ensuite ils rencontrèrent un our*et lui firent
la même question. « C'est le péché qui est puissant, » répondit le roi des
forêts ; « je vis dans la forêt , et néanmoins les hommes me tourmentent. »
Plus loin , un lion leur fit la même réponse : « Je vis dans la forêt , et les
hommes cherchent à me tuer pour recevoir quelque récompense. » Alors le fils
du riche dit : « Voilà quatre hommes ' qui ont été interrogés. )> Et il coupa
au fils du brahmane les pieds et les mains, le jeta dans la forêt et s'en
retourna chez lui 2. — Douze ans après, c'était un jour de fête; le fils du
brahmane était assis sous un arbre. Il y vint une divinité , un ours , un tigre
et un lion , qui peu à peu se mirent à causer entre eux. « On sent ici une
odeur d'homme , » dirent-ils. « Oui , il y a ici , dans le trou , un homme. »
Alors l'ours descendit dans le trou et dit: « Homme, pourquoi est-tu venu
ici ? » Et ils se mirent à dire tous : « Il y a sur cet arbre un oiseau. Celui qui
se ft-ottera les mains et les pieds de sa fiente sera guéri. » Et l'un d'eux ajouta :
« Sous cet arbre il y a deux pots remplis de pièces de monnaie. » Le fils
du brahmane se frotta avec la fiente de l'oiseau , et il lui revint des mains
et des pieds. Qjaelque temps après, le roi de cette ville mourut, et le peuple
choisit le fils du brahmane pour régner à sa place, et ce dernier prit le
trésor qui était sous l'arbre. — Ayant entendu raconter ces choses , le fils du
riche vint chez le fils du brahmane et lui dit : « Coupe-moi les pieds et les
mains. — Non, je ne le ferai pas, » répondit le fils du brahmane. L'autre
insista , et le fils du brahmane lui coupa les pieds et les mains et le jeta dans
I . Cette expression s'explique par les idées des Hindous sur k méterapsychose.
^. Pour cet épisode de la consultation des arbitres, qui se trouve dans une fable de La Fontaine
(livre X, fable II), comparer un passage du Pantchatantra , extrait de l'édition en usage che7 les
populations du sud de l'Inde ( Th. Bcnfcv, Panlschalanlra , t. I , p. i n , scq. ).
94 LES DEUX SOLDATS DE 1689
la forêt. Au même endroit se réunirent encore une divinité , un ours , un
tigre et un lion , qui se dirent l'un à l'autre : « On sent id une odeur d'homme.
Et cet homme est dans le trou. » Ils y regardèrent et virent l'homme assis. Ils
le retirèrent du trou et le mangèrent.
Si , de l'Inde septentrionale , nous passons à l'Inde du Sud , nous y trouvons
un conte de ce même type, altéré aussi, mais ayant conservé, tout en le
motivant d'une manière qui ne nous paraît point la manière primitive , un trait
commun à presque tous les contes européens ci-dessus indiqués , ainsi qu'au
conte sibérien et au conte des peuplades de la région du Pamir, le trait des
yeux crevés. Voici ce conte indien {Indian Antiquary , octobre 1884, p, 285) :
Un roi a un fils nommé Subuddhi ; son ministre en a un , nommé Durbuddhi.
La devise favorite du prince est : « Charité seule triomphe ; » celle du fils du
ministre est tout le contraire. Un jour que les deux jeunes gens sont à la chasse
et que le prince blâme son ami de la maxime qu'il répète à tout propos , l'autre
saute sur lui , lui arrache les yeux et l'abandonne. Le prince se traîne à tâtons
jusqu'à un temple où le hasard le conduit et dans lequel il s'enferme. C'est le
temple de la terrible déesse Kâlî. La déesse est justement sortie pour aller cher-
cher des racines et des fruits ; trouvant , à son retour, les portes fermées , elle
menace l'intrus de le faire périr. Le prince répond : « Je suis déjà aveugle et à
moitié mort ; si tu me tues, tant mieux. Si , au contraire , tu as pitié de moi et
me rends mes yeux, j'ouvrirai les portes. » Kâlî , bien qu'affamée, promet au
prince d'exaucer sa prière, et aussitôt il recouvre la vue. — Plus tard, la déesse,
qui a pris le prince en amitié , lui dit que , dans un pays voisin , la fille du roi
est devenue aveugle à la suite d'une maladie ; le roi a promis son royaume et
sa fille à celui qui guérirait celle-ci. Et la déesse ajoute : « Applique trois jours
de suite sur les yeux de la jeune fille un peu des cendres sacrées de mon
temple, et, le quatrième jour, elle verra. » Le prince suit ce conseil ; la prin-
cesse est guérie, et il l'épouse. — Dans la suite, le prince rencontre Durbuddhi,
le fils du ministre, réduit à demander l'aumôme. Il le comble de bienfaits.
Durbuddhi, loin de lui être reconnaissant, cherche à le perdre; mais, après
divers incidents, il est providentiellement puni, et, là encore, la devise du
prince est justifiée.
Enfin, chez les Kabyles (Rivière, p. 35), nous rencontrons encore une forme
de notre thème où se trouve le trait des yeux crevés , et cette forme se rattache
étroitement , par la façon dont ce trait est motivé , au conte sibérien , au conte
des peuplades du Pamir et à tout un groupe de contes européens : Un
homme de bien et un méchant voyagent ensemble. Le premier partage
ses provisions avec son compagnon; mais, quand elles sont épuisées, le
méchant ne veut lui en donner des siennes que si l'homme de bien se laisse
arracher d'abord un œil , puis l'autre ; après quoi il l'abandonne. Un oiseau
vient à passer et dit à l'homme de bien de prendre une feuille d'un certain
arbre et de l'appliquer sur ses yeux. Il le fait et recouvre la vue ; il guérit
ensuite un roi qui était aveugle , et le roi lui donne sa fille en mariage. — Le
conte kabyle se continue en passant dans un autre thème , et le méchant est
puni , mais d'une autre manière que dans les contes analysés ci-dessus.
VIII
LE TAILLEUR & LE GÉANT
Un jour, un tailleur mangeait dans la rue une tartine de
fromage blanc. Voyant des mouches contre un mur, il donna un
grand coup de poing dessus et en tua douze. Aussitôt il courut
chez un peintre et lui dit d'écrire sur son chapeau : j'en tue
DOUZE d'un coup, puis il se mit en campagne. ^
Arrivé dans une forêt, il rencontra un géant. Le géant lui dit
tout d'abord : « Que viens-tu faire ici, poussière de mes mains,
ombre de mes moustaches ? » Mais quand il vit ce qui était écrit
sur le chapeau du tailleur : J'en tue dou^e d'un coup : « Oh ! oh ! »
se dit-il, « il ne faut pas se frotter à ce gaillard-là. » Et il lui
demanda s'il voulait venir avec lui dans son château, où ils
vivraient bien tranquilles ensemble.
Quand ils furent au château, ils se mirent à table, et le géant
régala le tailleur. Après le repas, il lui dit : « Veux-tu jouer aux
quilles avec moi ? nous nous amuserons bien. — Volontiers, »
répondit le tailleur. Chaque quille pesait mille livres et la boule
vingt mille. « Le jeu est-il trop loin ou trop près ? » demanda le
géant. — « Mets-le comme tu voudras. » Le géant qui maniait
la boule comme si elle n'eût rien pesé , joua le premier. Après
avoir abattu quatre quilles, il dit au petit tailleur de jouer à son
tour; mais celui-ci, au lieu de prendre la boule, voyant qu'il ne
pouvait même l^i soulever, se jeta par terre en se tordant, comme
s'il avait la colique. « Si tu as mal, » lui dit le géant, « viens,
je te rapporterai au logis sur mon dos. — C'est bon, » répondit le
tailleur, « je marcherai bien. » Quant ils furent revenus au
château , le géant lui fit boire un coup pour le remettre.
96 LE TAILLEUR ET LE GÉANT
Il y avait en ce temps-là un sanglier et une licorne qui déso-
laient tout le pays ; le roi avait promis sa fille en mariage à celui
qui les tuerait. Le géant se mit en route avec le petit tailleur pour
aller combattre les deux bêtes. Le tailleur prit un tranchet bien
aiguisé et se coucha par terre ; quand le sanglier passa , il lui
enfonça le tranchet dans le ventre et se retira bien vite pour ne
pas être écrasé par l'animal dans sa chute. « Porte cette bête au
roi, )) dit-il au géant, « tu es un grand paresseux, tu ne fais
jamais rien. » Le géant chargea le sanglier sur ses épaules et le
porta au roi. « C'est bien, » dit le roi, « je suis content, mais il y
a encore une Ucorne à combattre. »
Les deux compagnons retournèrent dans la forêt, et bientôt
ils virent la licorne. Le tailleur était auprès d'un arbre ; elle se
mit à tourner tout autour, et le tailleur faisait de même ; enfin ,
comme elle s'élançait sur lui , sa corne s'enfonça dans l'arbre, et
elle ne put l'en retirer. Le petit tailleur prit son tranchet et tua la
licorne, puis il dit au géant : « Toi qui n'as rien fait, porte cette
bête au roi. »
Lorsqu'ils se présentèrent devant le roi, celui-ci fut fort
embarrassé, car le géant voulait aussi épouser la princesse.
« J'avais promis ma fille à un seul, » dit le roi, « mais vous êtes
deux. Je vais faire venir ma fille : celui qui lui plaira le plus
l'épousera. » Ils entrèrent ensemble dans la chambre de la prin-
cesse , qui préféra le petit tailleur : elle trouvait le géant trop
grand et trop laid. Le géant, furieux contre le tailleur, jura qu'il
le tuerait. L'autre avait pensé d'abord à se sauver, mais il se
ravisa et vint, pendant la nuit, enfoncer d'un grand coup de
masse la porte du géant. « Je vais t'en faire autant , » lui dit-il ,
« si tu ne me laisses pas épouser la princesse. » Le géant, effrayé ,
céda la place et s'enfuit.
Le tailleur épousa la princesse; on fit un grand festin, et
depuis on ne revit plus le géant.
REMARQUES
Comparer plusieurs contes allemands (Birlinger, I, p. 356 ; Meier, n» 37;
Kuhn, Markische Sagen, p. 289; Prœhle, I, n" 47 ; Grimm , n° 20); deux
contes du Tyrol allemand (Zingerle, II, pp. 12 et 108); un conte du
Vorarlberg (d'après M. Kœhler, remarques sur le no 41 de la collection
LE TAILLEUR ET LE GÉANT 97
Gonzenbach ) ; deux contes suisses ( Sutermeister, nos 30 et 41 ) ; deux contes
du Tyrol italien (Schneller, no 53 et 54); un conte sicilien (Gonzenbach,
no 41); un conte recueilli chez les Espagnols du Chili (Biblioteca de las
Iradiciones populares espaholas , t. I, p. 121); un conte portugais (Braga,
no 79); deux contes russes (Gubernatis, Zoological Mytholo^y, I, pp. 203 et
33 5; Naakè , p. 22); un conte hongrois (Gaal-Stier, no 11 ); un conte de la
Bukovine (d'après M. Kœhler) ; un conte grec moderne d'Epire (Hahn,
n" 23 ) ; enfin, un conte irlandais , qui a été inséré par le romancier irlandais
Lover dans sa nouvelle le Cheval blanc des Peppers {Semaine des Familles,
1861-1862 , p. 553 ).
Tous ces contes, excepté le conte suisse no 41 de la collection Sutermeister
et le conte du Tyrol italien no 54 de la collection Schneller, ont une introduc-
tion analogue à celle du conte lorrain.
Les plus complets , pour l'ensemble , sont le conte hongrois , le conte de la
Marche de Brandebourg (collection Kuhn ) ; le conte du Tyrol allemand , p. 12
de la collection Zingerle , et le conte du Tyrol italien n» 54 de la collection
Schneller. Voici , par exemple , les principaux traits du conte hongrois : Un
tailleur tue du plat de sa main des mouches qui s'étaient posées sur son assiette
de lait caillé. Il les compte : il y en a cent. Aussitôt il met en grosses lettres
sur un écriteau : « Je suis celui qui en a tué cent d'un coup , ))*et il s'attache
l'écriteau derrière le dos. Il arrive dans la capitale d'un royaume ; le roi , ayant
eu connaissance de l'inscription, fait venir le tailleur et lui demande de le
délivrer de douze ours qui désolent le pays. Le tailleur y parvient par ruse , en
enivrant les ours , qu'il tue alors tout à son aise. Le roi l'envoie ensuite com-
battre trois géants , lui promettant , s'il l'en débarrasse , la moitié de son
royaume et la main de sa fille. Le tailleur se rend chez les géants ; il leur
donne, par diverses ruses, une haute idée de sa force, et les géants lui
demandent de rester avec eux et de devenir leur camarade. Pendant la nuit ,
l'un d'eux entre tout doucement dans la chambre du tailleur qui a mis une
vessie pleine de sang dans le lit, et il s'imagine le tuer; après quoi, les
trois géants , dans leur joie , se mettent à boire : ils boivent si bien qu'ils
roulent par terre, et le tailleur n'a pas de peine à les tuer ». Le tailleur
accomplit encore un exploit : grâce à une heureuse chance , il met en
fuite une armée ennemie , contre laquelle son futur beau-père l'avait
envoyé à la tête de ses soldats. (Comme cet épisode se trouvera dans on conte
nisse sous une forme plus primitive, nous ne ferons que l'indiquer ici.)
— Les mêmes épisodes se rencontrent dans les trois autres contes indiqués.
Dans le premier conte du Tyrol allemand , l'animal terrible contre lequel est
envoyé le héros , n'est pas un ours , mais un sanglier ; de même dans le conte
espagnol. Dans le second conte du Tyrol italien, c'est un dragon. Dans le conte
I. Cet épisode des géants forme parfois un conte à part, par exemple dans notre n"» ij, le Cordonnier
tl les Voleurs. Voir les remarques de ce conte. — Le passage de notre conte où le petit tailleur feint
d'être malade pour ne pas montrer au géant qu'il ne peut manier s.i boule, est évidemment une
•Itération i dans la forme primitive , le- tailleur devait , par divjrscs rusfs, persuader de plus en plus
le géant de sa force.
CosQyiN , Contti 7
98 LE TAILLEUR ET LE GÉANT
souabe, le tailleur doit d'abord tuer un sanglier, puis une licorne, comme dans
le conte lorrain, et enfin trois géants. — Dans le second conte du Tyrol
allemand , le héros est envoyé contre un ours , puis contre un ogre. — Dans
le premier conte du Tyrol italien, dans le conte sicilien et le conte souabe
de la collection Meier, il doit combattre un ou plusieurs géants ; dans le conte
allemand de la collection Prœhle , une bande de voleurs.
Le conte grec se rapproche beaucoup , pour sa première partie , du conte
lorrain. Le savetier Lazare, qui a tué d'un coup de poing quarante mouches
sur son miel , fait graver sur une épée : « J'en ai tué quarante d'un coup » , et
il part en guerre. Pendant qn'il dort auprès d'une fontaine , un drakos (sorte
d'ogre) vient pour puiser de l'eau et lit l'inscription. Il réveille Lazare et le prie
de contracter avec lui et les siens amitié de frère. Ici , de même que dans notre
conte, le héros n'est pas envoyé contre le drakos, qui tient la place du géant,
mais le rencontre par hasard. Les aventures de Lazare chez les drakos
correspondent à notre n» 25 , /« Cordonnier et les Voleurs.
Dans le conte suisse n» 41 de la collection Sutermeister, nous trouvons le
seul exemple à nous connu , en dehors de notre conte , d'un récit dans lequel
le géant est associé avec le tailleur pour une entreprise (ici tuer un autre géant)
où la main d'une princesse est en jeu.
Les deux contes qui vont suivre nous fourniront tout à l'heure des rappro-
chements avec des contes orientaux ; voilà pourquoi nous les donnons en détail.
En Irlande , le « petit tisserand de la porte de Duleek » tue un jour d'un
coup de poing cent mouches rassemblées sur sa soupe. Après cet exploit ,
il fait peindre sur une sorte de bouclier cette inscription : Je suis rbomme qui
en a tué uni d'un coup ; puis se rend à Dublin. Le roi, ayant lu l'inscription ,
prend le héros à son service pour se débarrasser de certain dragon. Le petit
tisserand se met en campagne. A la vue du dragon , il grimpe au plus vite sur
un arbre. Le dragon s'établit au pied de cet arbre et ne tarde pas à s'endormir.
Ce que voyant , le tisserand veut descendre de son arbre pour s'enfuir ; mais,
on ne sait comment , il tombe à califourchon sur le dragon et le saisit par les
oreilles. Le dragon , furieux, prend son vol et arrive à toute vitesse jusque dans
la cour du palais du roi , où il se brise la tête contre le mur.
En Russie (Gubernatis, loc. cit.), le petit Thomas Berennikoff tue une armée
de mouches et se vante ensuite d'avoir anéanti , à lui seul , toute une armée de
cavalerie légère. Il fait la rencontre de deux vrais braves , Elle de Murom et
Alexis Papowitch , qui , l'entendant raconter ses exploits , le reconnaissent
immédiatement pour leur « frère aîné ». La valeur des trois compagnons ne
tarde pas à être mise à l'épreuve. Elle et Alexis se comportent en véritables
héros. Vient ensuite le tour du petit Thomas. Par une chance heureuse , il tue
l'ennemi contre lequel il est envoyé , pendant que celui-ci a les yeux fermés. Il
essaie ensuite de monter le cheval du « héros ». Ne pouvant en venir à bout ,
il attache le cheval à un chêne et grimpe sur l'arbre pour sauter de là en
selle. Le cheval , sentant un homme sur son dos , fait un tel bond qu'il
déracine l'arbre et le traîne après lui dans sa course, emportant Thomas
jusqu'au cœur de l'armée chinoise. Dans cette charge furieuse, nombre de
LE TAILLEUR ET LE GÉANT 99
Chinois sont renversés par l'arbre ou foulés aux pieds par le cheval ; le reste
s'enfuit. L'empereur de la Chine déclare qu'il ne veut plus faire la guerre contre
un héros de la force de Thomas , et le roi de Prusse , ennemi des Chinois ,
donne à Thomas , en récompense de ses services , sa fille en mariage.
Un conte de ce genre se retrouve, d'après Guillaume Grimm (III, p. 31),
dans un livre populaire danois et dans un livre populaire hollandais. Le héros
du premier, qui a tué quinze mouches d'un coup , est successivement vainqueur
d'un sanglier, d'une licorne et d'un ours. Le héros du second , qui « en a tué
sept d'un coup » , devient gendre du roi après avoir été envoyé contre un
sanglier, puis contre trois géants , et avoir repoussé une invasion ennemie.
Le conte n° 20 de la collection Grimm a été emprunté en partie à un vieux
livre allemand, publié en 1557 par Martinus Montanus de Strasbourg (Grimm,
m, p. 29).
Aux allusions faites à l'introduction de ce conte, d'après G. Grimm, par
Fischart ( 1575) et par Grimmelshausen (1669), on peut ajouter un passage
d'un sermon de Bosecker, publié à Munich en 1614, et où il est parlé du
tailleur « qui tuait sept mouches, — sept Turcs, je me trompe, — d'un coup. »
(Voir la revue Germania, 1872 , fe livraison, p. 92. )
* *
En Orient, nous citerons d'abord un conte des Avares du Caucase (Schiefner,
no 1 1 ) : Il y avait dans le Daghestan un homme si poltron , que sa femme ,
lasse de sa couardise , finit par le mettre à la porte. Le voilà donc parti , armé
d'un tronçon de sabre. Passant auprès d'un endroit où étaient amassées des
mouches , il jette dessus une pierre plate et en tue cinq cents. Alors il fait
graver sur son sabre : « Le héros Nasnai Bahadur, qui en tue cinq cents d'un
coup. » 11 continue son chemin et s'arrête dans une grande ville. Le roi,
informé de l'arrivée d'un tel héros, lui donne sa fille en mariage pour le retenir
auprès de lui. Peu de temps après , le roi dit à Nasnaï d'aller combattre un
dragon qui ravage ses troupeaux. En entendant parler de dragon , Nasnaï est
pris de coliques, et, la nuit venue, il s'enfuit pour mettre sa vie en sûreté.
Il arrive dans une forêt et grimpe sur un arbre pour y dormir. Le lendemain ,
en se réveillant , il aperçoit le dragon au pied de l'arbre ; il perd connaissance
et tombe sur le dragon, qui est si épouvanté qu'il en meurt '. Nasnaï lui
coupe la tête et va la porter au roi. Ensuite le roi envoie son gendre contre trois
narts (sorte de géants ou d'ogres). Fort heureusement pour le « héros du
Daghestan » , les trois narts , qui se sont arrêtés sous l'arbre où Nasnaï s'est
réfugié comme la première fois , se prennent de querelle et se tuent les uns les
I. Comparer le conte irlandais. — Dans un conte du Cambodge, un homme , apercevant un tigre ,
se réfugie sur un arbre. La branche sur laquelle il s'est mis vient à rompre et il tombe à califourchon
juste sur le dos du tigre. Alors c'est le tour du tigre d'avoir peur. Il s'enfuit i toutes jambes , empor-
tant k travers champs son cavalier malgré lui. Celui-ci , de son côté , tremble si fort de frayeur que ,
sans le vouloir, il ne cesse d'éperonner sa monture. Et , dit le conte cambodgien , ils courent encore,
(Ad. Bastian , Dit Valktr des mtlichen Asitns , t. IV , p. liJ. )
100 LE TAILLEUR ET LE GÉANT
autres '. Nasnaï rapporte triomphalement leurs têtes et leurs dépouilles. Enfin
le roi lui dit que le « roi infidèle » lui a déclaré la guerre et qu'il s'avance avec
une armée innombrable pour cerner la ville. Nasnaï est obligé de se mettre à la
tête des troupes du roi. A la vue des ennemis, il se sent fort mal à l'aise. 11 ôtc
ses bottes, ses armes, ses habits, pour être plus léger à se sauver. L'armée, qui
a reçu du roi l'ordre de se régler en tout sur Nasnaï , fait comme lui. Justement
il vient à passer un chien affamé qui saisit une des bottes de Nasnaï et s'enfuit
dans la direction de l'armée ennemie. Nasnaï court après lui , toute l'armée le
suit. A la vue de ces hommes nus comme vers , les ennemis se disent que ce
sont des diables et prennent la fuite. Nasnaï ramasse un grand butin et revient
en triomphateur,
La collection mongole du Stddin-Kiir, qui dérive de récits indiens, contient
un conte de ce genre (n© 19) : Un pauvre tisserand d'une ville du nord de
l'Inde se présente un jour devant le roi et lui demande sa fille en mariage. Le
roi , pour plaisanter, dit à la princesse de l'épouser. Naturellement la princesse
se récrie , et comme le roi lui demande quel homme elle veut donc épouser,
elle répond : « Un homme qui sache faire des bottes avec de la soie. » On
examine les bottes du tisserand , et , à la grande surprise de tout le monde ,
on en tire de la soie. Le roi se dit que ce n'est pas un homme ordinaire et le
garde provisoirement dans le palais ; mais la reine n'est pas contente , et elle
voudrait se débarrasser du prétendant. Elle lui demande de quelle façon il
entend gagner la main de la princesse : par ses richesses ou par sa bravoure.
L'autre répond : « Par ma bravoure. » Comme justement un prince ennemi
marchait contre le roi, on envoie contre lui le tisserand. Celui-ci monte à
cheval , mais , étant fort mauvais cavalier, il est emporté dans un bois. Il se
raccroche aux branches d'un arbre ; l'arbre est déraciné , et, le cheval portant
notre homme au milieu de l'armée ennemie, le tronc d'arbre fait grand carnage,
et les ennemis s'enfuient épouvantés 2. Le tisserand est ensuite envoyé contre
un grand et terrible renard, avec ordre d'en rapporter la peau. II parcourt le
pays sans rien rencontrer. En revenant, il s'aperçoit qu'il a laissé son arc en route.
Il retourne sur ses pas et retrouve l'arc avec le renard tué à côté : en voulant
ronger la corde de l'arc , le renard a fait partir la flèche. Enfin le roi ordonne
au tisserand de lui ramener les « sept démons des Mongols » avec leurs chevaux.
Comme provisions de voyage , la princesse lui donne sept morceaux de pain
noir et sept de pain blanc. Le tisserand commence par le pain noir. Comme il
est à manger, arrivent les démons qui , le voyant s'enfuir, le laissent aller et
mangent son pain blanc. Aussitôt ils tombent tous morts , car le pain blanc
était empoisonné. Le tisserand rapporte au roi leurs armes et leurs chevaux, et
il épouse la princesse.
1 . Même chose dans le livre allemand du xvi» siècle utilisé par les frères Grimm , et dans le livre
populaire hollandais. Mais , à la différence du conte avare , le héros joue un rôle actif dans l'affaire.
Pendant que les trois géants dorment sous un arbre , il leur jette i chacun successivement des pierres
du haut de cet arbre, de sorte que chaque géant croit que les autres l'ont frappé et devient furieux.
2. Cet épisode de l'arbre , que nous avons vu dans le conte russe , se rencontre sous une forme
altérée dans le conte hongrois , dans les deux contes du Tyrol italien , dans un des contes du Tyrol
allemand ( Zingcrle , II , p. i > ) et dans le livre populaire hollandais. Le héros , emporté par son cheval
vers l'ennemi , saisit sur son passage , pour se retenir, une croix plantée le long du chemin et la
déracine. Quand les ennemis voient accourir cet homme A cheval , une croix dans ses bras , ils sont pris
de terreur et s'enfuient.
I
LE TAILLEUR ET LE GÉANT lOI
Dans le Cambodge, on a recueilli, indépendamment du petit conte déjà cité,
un conte qui doit être rapproché des précédents (E. Aymonier, p. 19). Voici le
résumé qu'en donne M. Aymonier : « Jadis un homme du nom de Kong, voya-
geant avec ses deux femmes, traversait un pays infesté de tigres. Attaqué par l'un
de ces animaux féroces, il se blottit dans le creux d'un arbre, à demi mort de
peur, tandis que ses deux femmes , abandonnées à elles-mêmes , parviennent à
tuer le tigre. Kong alors sort de sa cachette , et , armé d'un bâton , frappe le
cadavre. Aux reproches de ses femmes , il répond avec hauteur que jamais tigre
n'a été tué par une femme. Ils emportent la bête. Les gens du pays s'extasient
sur cet exploit , dont Kong s'attribue tout le mérite. Il donne une représentation
de la lutte, bondit, gesticule, simule les coups portés, au grand ébahissement
de la foule , qui , à partir de ce jour, ne l'appelle plus que Kong le Brave. Sa
renommée se répand jusqu'au roi , qui le nomme général et l'envoie à la guerre.
Kong est saisi d'effroi, mais il ne peut éluder l'ordre royal, et il est tenu de
soutenir sa réputation. Ses femmes l'encouragent et lui offrent de l'accompa-
gner. Il part enfin , monté sur le cou d'un éléphant. Ses femmes sont assises
sur le bât, derrière lui. L'armée qu'il commande l'escorte, disposée selon les
règles de la guerre. Arrivé en vue de l'ennemi , il commence à trembler de tous
ses membres. L'éléphant croit que son conducteur l'excite (les cornacs font
marcher les éléphants en les frappant à petits coups plus ou moins précipités
derrière l'oreille ) et il se lance en avant. A la vue de ce général qui fond droit
sur elle , l'armée ennemie est prise de panique et se disperse Me tous côtés.
Kong le Brave se gonfle, se pavane devant ses troupes. Toutefois les sceptiques
se doutent de la vérité en apercevant sur l'éléphant des preuves manifestes de
la frayeur de leur général. Le roi le comble de faveurs , puis il lui ordonne de
s'emparer d'un crocodile monstrueux, la terreur des bateliers. Kong se croit
cette fois perdu sans ressource. Il se rend , suivi de ses serviteurs , sur le bord
du fleuve où l'attend une foule immense. Désespéré, il se précipite dans l'eau.
Le crocodile surpris fait un bond et s'engage par le milieu du corps entre deux
branches rapprochées l'une de l'autre, qui se dressaient près de la rive. Kong,
revenu sur l'eau , voit la bête qui ne peut ni avancer ni reculer. Il crie , il
appelle ; les gens accourent , et bientôt le pays est délivré du monstre. Ce haut
fait ajoute encore à la réputation de Kong le Brave , et sa faveur auprès du roi
augmente d'autant. »
Enfin, dans l'Inde, nous avons trouvé deux versions de ce conte. La
première vient du Deccan (miss M. Frère, n° 16) : Un potier, un peu gris,
prend, pendant un orage, un tigre pour son âne égaré. Il saute dessus, le bat
et l'attache auprès de sa maison. De son côté, le tigre le prend pour un être
terrible dont il a entendu prononcer le nom, et il n'ose faire de résistance. Voilà
le potier, preneur de tigres, en grand renom dans toute la contrée. Le roi , dont
le pays est envahi , lui donne son armée à conduire. Le potier, mauvais
cavalier, se fait attacher par sa femme sur le cheval de guerre que le roi lui a
envoyé. Le cheval , agacé de se sentir lié , prend le mors aux dents et emporte
le potier dans le camp des ennemis , qui sont pris de panique et s'enfuient ,
laissant une lettre pour demander la paix.
La seconde version , beaucoup plus complète , a été recueillie dans le pays
de Cachemire, de la bouche d'un mahométan (Indian Antiqmry, octobre 1882,
I02 LE TAILLEUR ET LE GÉANT
p. 282; — Steel et Temple, p. 89). Le héros est un tisserand, nommé
Fatteh-Khan , un petit bout d'homme fort ridicule et dont tout le monde se
moque. Un jour qu'il est à tisser, sa navette s'en va tuer un moustique qui
s'est posé sur sa main gauche. Emerveillé de son adresse, Fatteh-Khan
déclare à ses voisins qu'il entend désormais qu'on le respecte; il bat sa femme
qui le traite d'imbécile, et se met en campagne avec sa navette et une grosse
miche de pain. Il arrive dans une ville où un éléphant terrible tue chaque jour
plusieurs habitants. Fatteh-Khan dit au roi qu'il ira combattre la bête ; mais à
peine voit-il l'éléphant courir sur lui , qu'il jette derrière lui sa navette et sa
miche de pain et s'enfuit à toutes jambes. Or, la femme du petit tisserand ,
pour se venger de sa brutalité, avait empoisonné le pain , et , afin de dissimuler
Je poison, y avait mêlé des aromates. L'éléphant, sentant les aromates,
ramasse le pain avec sa trompe et l'avale , sans ralentir sa course. Le petit
tisserand , se voyant près d'être atteint , essaie de faire un circuit et se trouve
face à face avec l'éléphant ; mais, juste à ce moment, le poison fait son effet, et
l'éléphant tombe raide mort. Tout le monde est bien étonné de l'issue de cette
aventure et de la force du petit tisserand , qui d'une chiquenaude renverse un
éléphant >. — Le roi le nomme général en chef de son armée et bientôt
l'envoie avec des troupes contre un tigre qui ravage le pays, lui promettant, s'il
réussit dans cette expédition , la main de sa fille. A la vue du tigre , Fatteh-
Khan décampe au plus vite et se réfugie sur un arbre , au pied duquel le tigre
vient monter la garde. Fatteh-Khan reste sept jours et sept nuits sur son arbre;
au bout de ce temps, il veut profiter, pour s'échapper, du moment où le tigre
fait sa sieste. Mais, tandis qu'il descend, le tigre se réveille, et Fatteh-Khan
n'a que le temps de se hisser sur une branche. Pendant qu'il exécute ce
mouvement, son poignard sort de sa gaine et va tomber juste dans la gueule
du tigre, qui en meurt. Fatteh-Khan coupe la tête du monstre et va la présenter
au roi; après quoi il épouse la princesse. — En dernier lieu, Fatteh-Khan
reçoit l'ordre d'aller détruire l'armée d'un roi ennemi qui est venu établir son
camp sous les murs de la ville. Cette fois, il se dit qu'il est perdu et qu'il faut
gagner le large. La nuit venue , il se glisse à travers le camp ennemi , suivi de
la princesse , sa femme , qui , d'après les instructions de Fatteh , porte sa
vaisselle d'or. Ils ont déjà à moitié traversé le camp, lorsqu'un hanneton \ient
se jeter au nez de Fatteh-Khan. Celui-ci, épouvanté, rebrousse chemin, en
criant à sa femme de courir. La princesse s'enfuit , elle' aussi , laissant tomber
par terre , avec un grand fracas , la vaisselle d'or. A ce bruit , les ennemis se
croient attaqués , se lèvent à moitié endormis , au milieu de la nuit noire , et se
jettent les uns sur les autres. Le matin , il n'en reste plus. Fatteh-Khan reçoit,
en récompense de cette victoire , la moitié du royaume.
I . Comparer, pour cet épisode de l'éléphant empoisonné , la dernière partie du conte mongol
résumé plus haut.
IX
L'OISEAU VERT
Il était une fois un jeune homme, fils de gens riches, qui
aimait à se promener au bois. Un jour qu'il s'y promenait, il vit
un bel oiseau vert ; il se mit à sa poursuite, mais l'oiseau sautait
de branche en branche, et il attira ainsi le jeune homme bien
avant dans la forêt. Le jeune homme réussit pourtant à l'attraper
vers le soir, et, comme il avait grand'faim, il s'î^ssit sous un
arbre pour manger quelques provisions qu'il avait emportées;
puis il se remit en route , et marcha une partie de la nuit sans
savoir où il allait. Enfin il aperçut une lumière, et, se dirigeant
de ce côté , il arriva vers deux heures du matin près d'une mai-
son ; or cette maison était la demeure d'un ogre.
Le jeune homme frappa à la porte; une belle jeune fiile vint
lui ouvrir. « Je suis bien fatigué, » lui dit-il ; « voulez-vous me
recevoir ? » La jeune fille répondit : « Mon père est un ogre ; il
va rentrer. Toute la nuit il est dehors , et il se repose pendant le
jour. — Peu m'importe, » dit le jeune garçon, « pourvu que je
puisse dormir. » La jeune fille le laissa donc entrer.
Bientôt après , l'ogre revint. « Je sens la chair de chrétien , »
dit-il en entrant. — « Mon père, c'est un jeune homme, un
beau jeune homme , qui sait très bien travailler en tous métiers.
— C'est bien, » dit l'ogre.
A huit heures du matin , l'ogre appela le jeune homme et lui
dit : « Tu vas me démêler tous ces écheveaux de fil ; si tu n'as
pas fini pour midi , je te mangerai. » Le pauvre garçon se mit à
l'ouvrage , mais le fil était si emmêlé qu'il n'en pouvait venir à
bout. Il commençait à se désespérer, quand il vit la fille de l'ogre
entrer dans la chambre. « Eh bien! » dit-elle, « que vous a
104 l'oiseau vert
commandé mon père? — Il m'a commandé de lui démêler son
fil, et je ne puis y parvenir : quand je le démêle par un bout, il
s'emmêle par l'autre. » La jeune fille donna un petit coup de
baguette, et le fil se trouva démêlé. A midi, l'ogre arriva.
« As-tu fini ta besogne? — Oui. — Demain il faudra me trier
toutes ces plumes, et si tu n'as pas fini pour midi, je te man-
gerai. »
Il y avait là des plumes d'oiseaux de toutes couleurs ; le jeune
homme essaya de les trier, mais il n'y pouvait réussir. Un peu
avant midi , la fille de l'ogre entra. « Eh bien ! que vous a com-
mandé mon père ? — Il m'a commandé de trier ces plumes, et je
n'en puis venir à bout: quand j'en ai trié une partie, elles
s'envolent et vont se mêler aux autres. » La jeune fille donna un
petit coup de baguette, et voilà toutes les plumes triées. L'ogre
étant arrivé, demanda au jeune homme : « As-tu fini ta besogne?
— Oui. — C'est bien. »
Le lendemain , la fille de l'ogre vint encore trouver le jeune
homme. « Eh bien! » dit-elle, « que vous a commandé mon
père? — Il ne m'a rien commandé. — Alors, c'est qu'il veut
vous manger. » Et elle lui proposa de s'enfuir avec elle. Ils
partirent donc ensemble.
Après qu'ils eurent couru quelque temps , la jeune fille dit au
jeune homme : « Regardez derrière vous si vous voyez mon père.
— Je vois là-bas un homme qui vient vite, vite comme le vent.
— C'est mon père. » Aussitôt elle se changea en poirier, et
changea le jeune homme en femme qui abattait les poires avec
un bâton. Quand l'ogre arriva près du poirier, il dit à la femme :
« Vous n'avez pas vu passer un garçon et une fille ? — Non , je
n'ai vu personne. »
L'ogre s'en retourna, et, quand il fut à la maison, il dit à sa
femme : « Je n'ai rien vu qu'un poirier et une femme qui abattait
les poires avec un bâton. — Eh bien! » répondit l'ogresse, « le
poirier c'était elle, et la femme c'était lui. — J'y retourne, » dit
l'ogre.
Cependant les deux jeunes gens s'étaient remis à courir.
« Regardez derrière vous si vous voyez mon père. — Je vois
là-bas un homme qui vient vite , vite comme le vent. — C'est mon
père. » Aussitôt la jeune fille se changea en ermitage, et changea
le jeune homme en ermite qui balayait les araignées dans la
l'oiseau vert IOJ
chapelle. L'ogre ne tarda pas à arriver. « N'avez-vous pas vu
passer un garçon et une fille ? » dit-il à l'ermite. — Non, je n'ai
vu personne. »
L'ogre, de retour chez lui, dit à sa femme : « Je n'ai rien vu
qu'un ermitage et un ermite qui balayait les araignées dans la
chapelle. — Eh bien ! » dit l'ogresse, « l'ermitage, c'était elle, et
l'ermite, c'était lui. — Cette fois, » dit l'ogre, « je prendrai ce
que je trouverai. » Et il se remit en marche.
La jeune fille dit au jeune homme : Regardez derrière vous si
vous voyez mon père. — Je vois là-bas un homme qui vient vite ,
vite comme le vent. — C'est mon père. » Elle se changea en carpe,
et changea le jeune homme en rivière. Lorsque l'ogre arriva , il
voulut prendre la carpe, mais il fit le plongeon et se noya.
Le jeune homme emmena la jeune fille avec lui dans son pays
et l'épousa.
REMARQUES
Ce conte est une forme écourtée d'un type de conte que nous étudierons à
l'occasion de notre n» 32 , Chatte Blanche. Nous nous bornerons ici à quelques
remarques sur ce que YOiseau vert présente de particulier.
*
* *
Dans la plupart des contes de ce type que nous connaissons, les lâches
imposées au jeune homme par l'être malfaisant, — ogre, sorcier, diable, etc.,
— chez lequel il se trouve , sont autres que les deux tâches de notre conte.
Nous ne retrouvons exactement celles-ci que dans un conte français , d'ailleurs
différent pour le reste, recueilli au xviie siècle par M^e d'Aulnoy, Gracieuse et
Percitiet.
En revanche , les transformations des deux jeunes gens sont presque iden-
tiques dans notre conte et dans plusieurs des contes que nous examinerons
en détail dans les remarques de notre n° 32. Ainsi , dans un conte sicilien
(Gonzenbach, no 54), la jeune fille se change en jardin et change le jeune
homme en jardinier; puis elle-même en église, et le jeune homme en sacristain ;
enfin , le jeune homme en rivière, et elle-même en petit poisson. Même chose,
à peu près, dans d'autres contes siciliens (Gonzenbach, n» 55 et n» 14; Pitre,
no 15). — Dans un conte westphalien (Grimm , n" 1 13 ) , les transformations
sont : buisson d'épines et rose, église et prédicateur, étang et poisson. — Danb
un conte de la Bretagne non bretonnante ( Sébillot , 1 , n" 3 1 ) , la jeune fille
change en jardin le cheval sur lequel elle s'enfuyait avec le jeune homme ; elle
se change elle-même en poirier et le jeune homme en jardinier ; suivent les
translormations en église , autel et prêtre , et enfin en rivière , bateau et batç-
4C>
io6 l'oiseau vert
lier. — Dans un conte portugais (Coelho, n» 14), les chevaux sont méta-
morphosés en terre , les harnais en jardin , la jeune fille en laitue , le jeune
homme en jardinier ; viennent ensuite ermitage , autel , statue de sainte ,
sacristain qui sonne la messe , et finalement mer, barque , batelier et tanche.
Il serait trop long de poursuivre minutieusement cette revue. Qu'il nous suffise
de constater, comme un détail curieux, que la plupart des contes dont il s'agit
ici ont la transformation des jeunes gens en église et prêtre ou sacristain. Il en
est ainsi , indépendamment des contes indiqués ci-dessus , dans un conte picard
{Mélusine, 1877, col. 446); dans des contes allemands (MùUenhoff , p. 39s ;
Prœhle, I, n° 8); dans un conte du « pays saxon » de Transylvanie (Haltrich,
no 26); dans un conte du Tyrol italien (Schneller, n° 27); dans un conte
milanais ( Imbriani , Novellaja Fioientina , p. 403 ) ; dans des contes toscans
(Comparetti, n» 11 ; Gubernatis, Novellitie di Santo-Slefano , n"* >) et 6 , et
Rivisia di letteratura popolare, I, fascic. II, p. 84); dans un conte italien
des Abruzzes ( Finamore, no 4) ; dans un conte hongrois (Gaal-Stier, no 3 ) ;
dans un conte croate (Krauss, I , no 48) ; dans un conte russe (Ralston,
p. 129) ; dans des contes catalans ( Rondallayre , I, p. 89, II, p. 30); dans un
conte portugais (Consiglieri-Pedroso, no 4); dans un conte portugais du
Brésil (Roniéro, n° 11). — Un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, Contes
bretons, p. 37), des contes allemands (Wolf, p. 292; Grimm, no 56), un
conte esthonien (Kreutzwald , no 14), un conte suédois ( Cavallius, no 14 B),
et un conte islandais (Arnason, p. 380), n'ont pas cette transformation
particulière.
*
Au xviie siècle, M™* d'Aulnoy recueillaifun conte de ce genre et le pubUait ,
après l'avoir fort arrangé , sous le titre de l'Oranger et V Abeille. Là aussi un
jeune homme , un prince, arrive chez des ogres; une princesse captive (ce n'est
pas la fille des ogres) s'éprend de lui , et ils s'enfuient ensemble en emportant
une baguette magique. L'ogre s'étant mis à leur poursuite , la princesse change
en étang le chameau sur lequel ils sont montés, le prince en bateau et elle-
même en vieille batelière ; puis , plus tard , elle transforme le chameau en
pilier, le prince en portrait et elle-même en nain (nous soupçonnons fort
Mme d'Aulnoy d'avoir retouché en ce point le récit original); enfin, quand
l'ogresse arrive en personne , la princesse change le chameau en caisse ,
le prince en oranger et elle-même en abeille qui vole autour.
Un conte kabyle (Rivière , p. 209) nous off're d'une manière très évidente,
malgré des altérations considérables , le thème dont l'Oiseau vert est , nous
l'avons dit , une forme écourtée : Un fils de roi arrive dans la maison d'une
ogresse , dont il veut épouser la fille. Cette dernière le cache , et , pendant la
nuit , ils s'enfuient ensemble. Qyand l'ogresse s'aperçoit de leur départ , elle se
met à leur poursuite; mais elle est arrêtée par divers obstacles.
Un poème héroïque recueilli chez les Tartares de la Sibérie méridionale
(Radloff, II, p. 202 seq.) offre, parmi les transformations qui y sont accumulées,
LOISEAU VERT IO7
un point de comparaison avec l'Oiseau vert et les contes analogues. Le héros ,
Ai Tolysy, a enlevé une jeune fille ; les trois frères de celle-ci se mettent à sa
poursuite. Alors la jeune fille change le cheval d'Ai Tolysy en peuplier, Ai
Tolysy et elle-même en deux corbeaux, et les trois frères passent sans se douter
de rien. — Cette forme très simple peut être particulièrement rapprochée du
conte suédois indiqué il y a un instant, et dans lequel les deux jeunes gens
se changent successivement en deux rats, deux oiseaux et deux arbres (Com-
parer le conte islandais ).
♦
L'introduction caractéristique de notre Oiseau vert figure , mieux rattachée
au corps du récit , dans un conte allemand de la principauté de Waldeck
(Curtze, no 8). Ici l'animal que poursuit le héros et qui l'entraîne jusque dans
un monde inférieur, où se trouve le château d'un géant, n'est pas un oiseau,
c'est un lièvre ; mais, rapprochement bizarre, ce lièvre est vert, comme l'oiseau
du conte lorrain. — Dans un conte sicilien (Gonzenbach, no 55 ), un oiseau
est envoyé par une sorcière pour attirer le héros dans son château , où il se
trouve subitement transporté, dès qu'il a fait feu sur l'oiseau. (Comparer le
conte westphahen n° 113 de la collection Grimm.)
J
X
RENÉ & SON SEIGNEUR
Il était une fois un homme appelé René , qui demeurait avec
sa femme dans une pauvre cabane et n'avait pour tout bien
qu'une vache. Cette vache étant morte, René voulut tirer
quelque argent de la peau en l'allant vendre à la ville voisine.
Après avoir dépouillé la vache , il jeta la peau sur ses épaules et
se mit en route. Comme il n'avait pas détaché la tête de la bête ,
elle lui faisait une sorte de capuchon, au dessus duquel se
dressaient deux grandes cornes.
Pour arriver à la ville , il y avait à traverser une forêt. Au
moment où René passait , des voleurs , assis sur le bord du
chemin, étaient en train de compter leur argent. Voyant de loin
venir l'homme aux cornes , ils crurent que c'était le grand diable ,
et décampèrent au plus vite , laissant là tout leur argent : il y en
avait un tas qui était bien haut de six pieds. René remplit de
pièces d'or sa peau de vache et continua sa route. Arrivé à la
ville , il acheta un âne et lui donna à manger du son dans lequel
il avait jeté quelques louis d'or, puis il retourna chez lui. D
n'était guère rassuré en repassant par la forêt. « Ce matin, »
pensait-il, « j'ai fait peur aux gens ; ce sera peut-être mon tour ce
soir d'avoir peur. » Mais personne ne se montra, et il rentra à la
nuit dans sa chaumière.
Le lendemain matin , on trouva des pièces d'or sur la litière de
l'âne. La nouvelle s'en répandit dans tout le village et arriva aux
oreilles du seigneur, qui vint aussitôt trouver René et lui dit :
« On raconte que tu as un âne qui fait de l'or. — Monseigneur,
c'est la vérité. — Combien veux-tu me le vendre ? — Deux mille
écus , Monseigneur. — C'est bien cher. — Oh ! Monseigneur,
\
RENÉ ET SON SEIGNEUR IO9
un âne qui vous donnera chaque jour un tas d'or! » Bref, le
seigneur, qui était un peu tirnbré, lui compta deux mille écus et ^«h^^
emmena l'âne. En rentrant chez lui, il fut querellé par sa femme
à cause du sot marché qu'il avait fait. Le premier jour, l'âne
donna encore quelque peu d'or, mais les jours suivants il n'y en
eut plus.
Le seigneur, furieux, sortit pour aller faire des reproches à
René. Celui-ci , l'ayant aperçu de loin , dit à sa femme : « Je gage
que le seigneur vient pour me chercher noise au sujet de notre
marché. Qu'allons-nous faire ? » En disant ces mots , il jeta les
yeux sur la marmite qui était sur le feu et bouillait à gros bouil-
lons. Il éteignit le feu en toute hâte , prit la marmite et la porta
toute bouillante sur le toit de sa cabane ; puis il descendit et se
mit à tailler la soupe. A ce moment arriva le seigneur. « Es-tu
fou , » dit-il à René , « de tailler la soupe sans avoir mis le pot
au feu ? — Monseigneur, » répondit René, « le pot est sur le toit.
— Comment, sur le toit? par le froid qu'il- fait ! » (En effet, il
gelait à pierre fendre). — « Monseigneur, » dit Ren^, « j'ai un
moyen de faire cuire ma soupe en un instant et sans feu. Voulez-
vous voir ? — Volontiers. » Le seigneur suivit René et monta
non sans peine avec lui sur le toit ; alors René donna au pot de
grands coups de fouet et le découvrit ensuite. « Voyez, » dit-il
au seigneur, « il bout à gros bouillons. Quand je veux faire cuire
ma soupe, je n'ai qu'à mettre ce pot sur le toit et à lui donner
des coups de fouet : il bout aussitôt. — Combien veux-tu me
vendre ce pot ? » demanda le seigneur. — « Deux mille écus ,
Monseigneur. — C'est bien cher. — Oh ! Monseigneur, vous
qui usez pour mille ou douze cents écus de bois par an , songez
quelle économie cela vous ferait. » Le seigneur donna les deux
mille écus et retourna avec le pot au château, où il fut encore
fort mal reçu par sa femme. « Attendez, madame, » dit le
seigneur, « et vous verrez merveilles. » Il ordonna à quatre de ses
valets de mettre le pot sur le toit et de le frapper à grands coups de
fouet, ce qu'ils firent avec tant de conscience, que bientôt la
chaleur les obligea d'ôter leur habit ; mais le pot ne bouillait ^
toujours pas.
Le seigneur, encore plus furieux que la première fois , courut
chez René qui, le voyant venir, remplit de sang une ves$ie et ^i»-«»*->'<
dit à sa femme : « Mets cette vessie sous ta ceinture : tout à
no RENÉ ET SON SEIGNEUR
l'heure je donnerai un coup de couteau dedans , et tu tomberas
par terre comme si je t'avais tuée. Je sifflerai , et tu te relèveras
aussitôt. » Qiiand le seigneur entra , il trouva René qui sautait
et gambadait dans sa cabane. « Es-tu fou , René , » lui dit-il ,
(f de danser ainsi ? — Monseigneur, » dit René , « ma femme va
danser avec moi. — Nenni, vraiment, » répondit la femme. Alors
René prit un grand couteau et lui en donna un coup. Elle tomba
comme morte, et tout le sang qui était dans la vessie se répandit
par terre. « Malheureux ! qu'as-tu fait ? » cria le seigneur ; « voilà
ta femme tuée. Tu seras pendu. — Oh ! » dit René , « je ne
serai pas pendu pour si peu. » Il donna un coup de sifflet , et à
l'instant sa femme fut sur pied et dansa avec lui. « Voilà , » dit le
seigneur, « un merveilleux sifflet ! Combien en veux-tu ? —
Deux mille écus , Monseigneur. — Voilà deux mille écus. » Et
le seigneur s'empressa d'aller montrer son emplette à sa femme ,
qui le querella encore plus aigrement qu'auparavant.
Un jour, le seigneur était avec sa femme au coin du feu et
s'amusait à siffloter. « Que tu es ennuyeux ! » lui dit sa femme ;
« finiras-tu bientôt ? » Le seigneur se leva , prit un couteau , et ,
le plus tranquillement du monde , le lui enfonça dans le corps ;
la pauvre femme tomba raide sur le plancher. Alors il tira son
sifflet de sa poche , mais il eut beau siffler, sa femme était morte
et resta morte.
Aussitôt le seigneur fit mettre les chevaux à son carrosse, et ,
accompagné de deux laquais , se rendit en toute hâte chez René.
Il s'empara de lui et le fit porter dans le carrosse , pieds et poings
liés, pour aller le jeter dans un grand trou rempli d'eau. Mais,
en chemin , le seigneur et ses gens étant descendus un moment ,
un pâtre vint à passer avec ses vaches ; il vit René qui était seul ,
garrotté dans le carrosse. « Que fais-tu là ? » lui demanda-t-il. —
« Ah ! » répondit l'autre , « on m'emmène de force pour être
curé, et je ne sais ni lire ni écrire. — Ma foi, » dit le pâtre,
« cela ferait joliment mon affaire à moi qui sais lire et écrire
couramment. — Mets-toi donc à ma place , » dit René. Le pâtre
accepta la proposition ; il délivra René et se laissa mettre dans le
carrosse, pieds et poings liés. Cela fait, René partit avec le
troupeau. Quand le carrosse fut arrivé près du trou , les laquais
prirent le pâtre et le jetèrent dans l'eau.
Quelque temps après , le seigneur, étant rentré au château ,
RENÉ ET SON SEIGNEUR III
vit arriver René conduisant ses vaches. « Pourriez-vous , Monsei-
gneur, » dit René , « me recevoir pour la nuit avec mes bêtes ? —
Comment ? » s'écria le seigneur, « te voilà revenu ! — Oui ,
Monseigneur. Je serais encore là-bas , si vous m'aviez fait jeter un
peu plus loin ; mais à l'endroit où je suis tombé , j'ai trouvé un
beau carrosse à six chevaux, et de l'or et de l'argent en quan-
tité. »
Le seigneur demanda à René de le conduire à cet endroit avec
ses deux laquais. Quand ils furent au bord du trou , René dit au
seigneur : « Mettez-vous ici ; — et vous , » dit-il aux laquais ,
« mettez-vous là. » Puis il les poussa tous les trois dans le trou ,
où ils se noyèrent.
Après cette aventure , René se trouva le plus riche du village
et en devint le seigneur.
REMARQUES
Comparer nos n°^ 20, Richedeau , 49, Blancpied, et 71 , le Roi et ses fils. Voir
les remarques de M. Kœhler sur un conte écossais de ce genre dans la revue
Orient und Occident (t. II, 1863, p. 486 seq.) et sur deux contes siciliens
(Gonzenbach, n»"! 70, 71).
Ce thème se présente sous deux formes différentes, avec la même dernière
partie (la ruse du héros qui fait jeter un autre dans l'eau à sa place).
Dans la première forme , celle à laquelle se rattache le conte lorrain que nous
étudions en ce moment, le héros vend, comme on l'a vu , des objets qu'il fait
passer pour merveilleux. — Dans la seconde forme, il ne vend rien à ses
dupes, mais il leur joue d'autres tours : nous dirons un mot de cette forme
dans les remarques de notre n" 20, Richedeau. Qiielquefois un ou deux éléments
de la première forme viennent se combiner avec la seconde.
Le conte étranger qui , pour le corps du récit , se rapproche peut-être le plus
de notre conte, est un conte toscan (Gubernatis, Ncrvelline di SantoSlefano ,
no 30 ) : Un homme qui passe pour niais vend à ses deux frères une mar-
mite qui, grâce à son adresse, paraît bouillir sans feu. Quand ses frères
viennent pour se plaindre du marché qu'ils ont fait, il feint de tuer sa femme,
qui a mis sous ses vêtements une vessie pleine de sang , et de la ressusciter au
moyen d'un sifflet. Les frères achètent le sifflet et tuent leurs femmes. Vient
alors l'épisode de la jument qui fait des écus, et le dénouement ordinaire , que
112 RENÉ ET SON SEIGNEUR
nous étudierons à part. — Dans un conte sicilien (Gonzenbach, n" 71), le héros
vend successivement à un seigneur un âne aux écus , une marmite qui bout
sans feu , et un lapin qui fait les commissions ; dans un autre conte sicilien
(Pitre, no 157), les objets sont les mêmes, excepté l'âne, qui est remplacé par le
sifflet qui ressuscite (il en est ainsi dans un conte italien du Mantouan, n» 13
de la collection Visentini). Dans un troisième conte sicilien (Gonzenbach,
no 70), au lieu du sifflet, c'est une guitare. — Dans un conte lithuanien
(Schlcicher, p. 83), nous trouvons un cheval qui fait des ducats, un traîneau
qui marche tout seul et un bâton qui ressuscite. — Dans un conte basque
(Webster, p. 154; Vinson, p. 103), deux objets seulement : un lièvre qui
fait les commissions et une flûte qui ressuscite; — dans un conte écossais
(Campbell, no 39, III), deux aussi : cheval qui fait de l'or et de l'argent, cor
qui ressuscite; — dans un conte irlandais, cité par M. Kœhler {loc. cit.,
p. 501 ) , cheval également et corne à bouquin ; — dans un conte norwégien
(Asbjœrnsen, Taks of the Fjeld , p. 94), corne à bouquin et marmite.
Tous ces contes n'ont pas , à proprement parler, d'introduction caractéris-
tique qui précède le récit des mauvais tours joués par le héros. Dans ceux qui
vont suivre , il en est autrement. Ainsi , dans un conte gascon de la collection
Cénac-Moncaut (p. 173 ), un jeune homme un peu niais se laisse attraper par
deux marchands auxquels il vend , pour moins que rien , les deux bœufs de sa
mère. Pour se venger, il vend à son tour à ces mêmes marchands un loup
couvert d'une peau de bélier, et le loup , mis dans la bergerie , étrangle les
moutons. Furieux, les marchands arrivent chez le jeune homme , qui feint de
tuer son chien et de lui rendre ensuite la vie au moyen de certaines paroles. Il
vend le couteau et la formule magique aux marchands, qui tuent l'un son
bœuf, l'autre son mulet. Suit le dénouement. — Dans un conte allemand
(MûUenhoflf, p. 458), l'introduction est presque la même. Un vieux bonhomme
a été attrapé par trois frères ; il leur vend ensuite un loup en leur faisant croire
que c'est un bouc qui n'a pas encore de cornes. Les objets prétendus merveilleux
sont ici le cheval et le sifflet. — Un conte catalan {Roiidallayre, III, p. 82) a
également la vente du loup , mais elle n'est pas la revanche d'un mauvais tour
qui aurait été précédemment joué au héros. Trois objets : lièvre qui fait les
commissions , trompette qui ressuscite et marmite qui bout toute seule.
Dans un conte grec moderne (Hahn, no 42), un pope a été attrapé par des
« hommes sans barbe » qui , par leurs avis malicieux, lui ont fait mutiler son
bœuf. Il leur vend ensuite un âne qui fait de l'or et un sifflet qui ressuscite.
Dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, Coules bretons, p. 85), la
vache d'un meunier a été tuée d'un coup de fusil par le seigneur du village.
Le meunier écorche la bête et s'en va pour en vendre la peau à la ville voisine.
Passant à travers un bois pendant la nuit, il grimpe sur un arbre pour
attendre le jour. Arrivent des voleurs , qui s'arrêtent sous l'arbre pour partager
leur argent. Le meunier jette au milieu d'eux la peau de vache. Les voleurs, en
voyant ces grandes cornes et cette peau noire , croient que c'est le diable et
s'enfuient , laissant là tout leur argent , que le meunier ramasse. — Cette
introduction , qui est , on le voit , presque l'introduction du conte lorrain ,
reparaît presque identiquement dans un conte toscan ( Nerucci , no 2 1 ) et dans
I
RENÉ ET SON SEIGNEUR II3
un conte bourguignon (Beauvois, p. 218), l'un et l'autre de cette famille'.
L'épisode du prétendu diable aux grandes cornes se retrouve aussi , avec d'assez
fortes altérations, dans un conte allemand de ce type (Mùllenhoff, p. 461).
— Enfin, un conte grec moderne de la Terre d'Otrante (E. Legrand , p. 177),
qui se rattache à la seconde forme de notre thème , présente une introduction
analogue. Le plus jeune de trois frères n'a pour héritage qu'une vache maigre;
il la tue , l'écorche et étend la peau sur un poirier sauvage. La peau devient
très sèche ; alors il se l'attache autour du corps et s'en va frappant dessus ,
comme sur un tambour. Des voleurs , en train de se partager de l'argent ,
entendent le bruit ; ils croient que ce sont les gendarmes et s'enfuient sans
prendre le temps d'emporter leur butin.
Notons que le conte breton , dont nous venons de parler, a non seulement ,
comme tant d'autres , la marmite merveilleuse , mais aussi , comme notre
conte, le fouet avec lequel on la fait bouillir. L'autre objet merveilleux (il
n'y en a que deux) est un violon qui rempht le rôle du sifflet ^. — Dans un
conte de la Basse-Normandie, très altéré ( Fleury, p. 180), il y a également un
fouet , et , en outre , une corne qui ressuscite.
*
La dernière partie de notre conte est altérée. Le « carrosse » remplace assez
maladroitement le sac (ou parfois le coffre) où, dans les autres )<:ontes de cette
famille, on enferme le héros 3. De plus, nous avons dû laisser de côté un
passage qui ne présentait aucun sens raisonnable. Après avoir dit que le
seigneur avait fait mettre René dans un carrosse, pieds et poings liés,
pour aller le jeter à l'eau , et que , chemin faisant , le seigneur et ses gens
étaient descendus un moment , le conte de Montiers ajoutait que René , voyant
passer un lièvre, sautait à pieds joints hors du carrosse. Venait ensuite, ratta-
chée d'une manière incohérente , la rencontre du pâtre. — Un conte irlandais
( The Royal Hibernian Taies, p. 61 ) nous a mis sur la voie de la forme primitive
de cet épisode du lièvre. Dans ce conte irlandais , les deux voisins de Donald ,
à qui celui-ci a joué plusieurs tours pour se venger du mal qu'ils lui ont fait ,
le mettent dans un sac pour aller le jeter à la rivière. Chemin faisant , ils font
lever un lièvre ; ils déposent alors leur fardeau et courent après le lièvre.
Pendant ce temps, passe un pâtre, que Donald trompe, comme cela a lieu dans
tous les contes de ce genre. — Evidemment voilà la forme primitive du
passage complètement défiguré de notre conte.
Dans bon nombre de contes de cette famille, le héros , enfermé dans son sac
et laissé seul , crie , en entendant passer le berger : « Je ne veux pas épouser la
princesse! » Et l'autre demande à se mettre â sa place. — Dans plusieurs, il
crie: « Je ne veux pas être maire! » (conte allemand, Grimm, no 6i ; conte
lithuanien, Schleicher, p. 121; conte du « pays saxon » de Transylvanie,
1 . Comparer notre n" 32 , Jtamie fl Brlmhoriau , et les remarques.
2. Dans un conte de la Haute-Bretagne ( Sébillot , Lillt'ralurt oralt .p. 12; ) > '^''■■*' "" soufBet avec
lequel le héros dit qu'il ressuscite les gens , en leur soufRant sur k figure.
3. Voir cette forme bien conservée dans notre n" 20 , Richeiltaii.
CosauiN , CoMifS. 8
112 RENÉ ET SON SEIGNEUR
nous étudierons à part. — Dans un conte sicilien (Gonzenbach, n" 71), le héros
vend successivement à un seigneur un âne aux écus , une marmite qui bout
sans feu , et un lapin qui fait les commissions ; dans un autre conte sicilien
(Pitre, no 157), les objets sont les mêmes, excepté l'âne, qui est remplacé par le
sifflet qui ressuscite (il en est ainsi dans un conte italien du Mantouan, n» 13
de la collection Visentini). Dans un troisième conte sicilien (Gonzenbach,
n" 70), au lieu du sifflet, c'est une guitare. — Dans un conte lithuanien
(Schlcicher, p. 83), nous trouvons un cheval qui fait des ducats, un traîneau
qui marche tout seul et un bâton qui ressuscite. — Dans un conte basque
(Webster, p. 154; Vinson, p. 103), deux objets seulement : un lièvre qui
fait les commissions et une flûte qui ressuscite; — dans un conte écossais
(Campbell, n° 39, III), deux aussi : cheval qui fait de l'or et de l'argent, cor
qui ressuscite; — dans un conte irlandais, cité par M. Kœhler {loc. cit.,
p. 501 ) , cheval également et corne à bouquin ; — dans un conte norwégien
(Asbjœrnsen, Taies of the Fjeld , p. 94), corne à bouquin et marmite.
Tous ces contes n'ont pas , à proprement parler, d'introduction caractéris-
tique qui précède le récit des mauvais tours joués par le héros. Dans ceux qui
vont suivre , il en est autrement. Ainsi , dans un conte gascon de la collection
Cénac-Moncaut (p. 173 ), un jeune homme un peu niais se laisse attraper par
deux marchands auxquels il vend , pour moins que rien , les deux boeufs de sa
mère. Pour se venger, il vend à son tour à ces mêmes marchands un loup
couvert d'une peau de bélier, et le loup , mis dans la bergerie , étrangle les
moutons. Furieux, les marchands arrivent chez le jeune homme , qui feint de
tuer son chien et de lui rendre ensuite la vie au moyen de certaines paroles. Il
vend le couteau et la formule magique aux marchands, qui tuent l'un son
bœuf, l'autre son mulet. Suit le dénouement. — Dans un conte allemand
(MûUenhoff", p. 458), l'introduction est presque la même. Un vieux bonhomme
a été attrapé par trois frères ; il leur vend ensuite un loup en leur faisant croire
que c'est un bouc qui n'a pas encore de cornes. Les objets prétendus merveilleux
sont ici le cheval et le sifflet. — Un conte catalan {Roiidallayre, III, p. 82) a
également la vente du loup , mais elle n'est pas la revanche d'un mauvais tour
qui aurait été précédemment joué au héros. Trois objets : lièvre qui fait les
commissions, trompette qui ressuscite et marmite qui bout toute seule.
Dans un conte grec moderne (Hahn, n° 42), un pope a été attrapé par des
« hommes sans barbe » qui , par leurs avis malicieux, lui ont fait mutiler son
bœuf. Il leur vend ensuite un âne qui fait de l'or et un sifflet qui ressuscite.
Dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, Contes bretons, p. 85), la
vache d'un meunier a été tuée d'un coup de fusil par le seigneur du \'illage.
Le meunier écorche la bête et s'en va pour en vendre la peau à la ville voisine.
Passant à travers un bois pendant la nuit, il grimpe sur un arbre pour
attendre le jour. Arrivent des voleurs , qui s'arrêtent sous l'arbre pour partager
leur argent. Le meunier jette au milieu d'eux la peau de vache. Les voleurs, en
voyant ces grandes cornes et cette peau noire , croient que c'est le diable et
s'enfuient , laissant là tout leur argent , que le meunier ramasse. — Cette
introduction, qui est, on le voit, presque l'introduction du conte lorrain,
reparaît presque identiquement dans un conte toscan ( Nerucci , no 2 1 ) et dans
RENÉ ET SON SEIGNEUR II3
un conte bourguignon (Beauvois, p. 218), l'un et l'autre de cette famille».
L'épisode du prétendu diable aux grandes cornes se retrouve aussi , avec d'assez
fortes altérations, dans un conte allemand de ce type (MùUenlioff, p. 461).
— Enfin, un conte grec moderne de la Terre d'Otrante (E. Legrand , p. 177),
qui se rattache à la seconde forme de notre thème , présente une introduction
analogue. Le plus jeune de trois frères n'a pour héritage qu'une vache maigre ;
il la tue , l'écorche et étend la peau sur un poirier sauvage. La peau devient
très sèche; alors il se l'attache autour du corps et s'en va frappant dessus,
comme sur un tambour. Des voleurs , en train de se partager de l'argent ,
entendent le bruit ; ils croient que ce sont les gendarmes et s'enfuient sans
prendre le temps d'emporter leur butin.
Notons que le conte breton , dont nous venons de parler, a non seulement ,
comme tant d'autres, la marmite merveilleuse, mais aussi, comme notre
conte, le fouet avec lequel on la fait bouillir. L'autre objet merveilleux (il
n'y en a que deux) est un violon qui rempht le rôle du sifflet *. — Dans un
conte de la Basse-Normandie, très altéré ( Fleury, p. 180), il y a également un
fouet, et, en outre, une corne qui ressuscite.
*
* *
La dernière partie de notre conte est altérée. Le « carrosse » remplace assez
maladroitement le sac (ou parfois le coffre) où, dans les autresifontes de cette
famille, on enferme le héros 3. De plus, nous avons dû laisser de côté un
passage qui ne présentait aucun sens raisonnable. Après avoir dit que le
seigneur avait fait mettre René dans un carrosse, pieds et poings liés,
pour aller le jeter à l'eau , et que , chemin faisant , le seigneur et ses gens
étaient descendus un moment , le conte de Montiers ajoutait que René , voyant
passer un lièvre, sautait à pieds joints hors du carrosse. Venait ensuite, ratta-
chée d'une manière incohérente , la rencontre du pâtre. — Un conte irlandais
( The Royal Hibernian Taies, P- 61 ) nous a mis sur la voie de la forme primitive
de cet épisode du lièvre. Dans ce conte irlandais , les deux voisins de Donald ,
à qui celui-ci a joué plusieurs tours pour se venger du mal qu'ils lui ont fait ,
le mettent dans un sac pour aller le jeter à la rivière. Chemin faisant , ils font
lever un lièvre ; ils déposent alors leur fardeau et courent après le lièvre.
Pendant ce temps , passe un pâtre , que Donald trompe , comme cela a lieu dans
tous les contes de ce genre. •— Evidemment voilà la forme primitive du
passage complètement défiguré de notre conte.
Dans bon nombre de contes de cette famille, le héros , enfermé dans son sac
et laissé seul , cric , en entendant passer le berger : « Je ne veux pas épouser la
princesse ! » Et l'autre demande à se mettre â sa place. — Dans plusieurs , il
crie: « Je ne veux pas être maire! » (conte allemand, Grimm, n" 61 ; conte
lithuanien, Schleicher, p. 121; conte du « pays saxon » de Transylvanie,
I. Comparer notre n» il , Jtanne tl Briml>oriau , et les remarques.
1. Dans un conte de la Haute-Bretagne ( Sébillot , Litléralurt craie .p. n; ) , c'est un soufflet avec
lequel le héros dit qu'il ressuscite les gens , en leur soufflant sur la figure.
3. Voir cette forme bien conservée d.ins notre n" ïo , RicMtau.
CosaviN , Cotilrs. S
Il6 RENÉ ET SON SEIGNEUR
eu la précaution de mouiller. — a Mais est-ce que nous ne t'avons pas jeté à
l'endroit le plus profond? — Je n'en sais rien; mais là où vous m'avez jeté,
il y a de grands troupeaux de moutons; j'en ai pris trois que voici, et j'y
retournerai après déjeuner. » Là dessus , les villageois coururent se jeter à
la rivière , et ils s'y noyèrent tous.
Le second conte afghan complète le premier. En voici l'analyse : Dans un
village, il y avait deux frères, l'un très avisé, nommé Tagga-Khan , l'autre
niais. Un jour, Tagga-Khan envoie son frère conduire une chèvre au marché.
L'innocent rencontre successivement six fripons qui se sont échelonnés le long
de la route ; chacun d'eux lui dit à son tour que c'est un chien qu'il conduit
et non pas une chèvre ; sur quoi le pauvre garçon , ahuri , laisse là sa bête ' .
Tagga-Khan , ayant appris le tour joué à son frère , jure de le faire payer au
centuple. Le lendemain , il se met en route pour le marché , monté sur un
méchant âne qu'il, a splendidement caparaçonné. Les six fripons , qui sont
frères , se trouvent également sur son chemin , et lui demandent pourquoi il a
si magnifiquement harnaché son âne. « Ce n'est pas un âne , » dit Tagga-
Khan ; « c'est un bouchaki . — Qu'est-ce qu'un houchaki ? — C'est un animal
qui vit cent ans et qui fait de l'or, qu'on trouve chaque matin dans son fumier. »
Tagga-Khan , s'étant arrangé pour ne pouvoir arriver le soir à la ville , est
invité par les frères à passer la nuit chez eux, et , le lendemain matin, ceux-ci,
qui l'observent en cachette, le voient ramasser sur le fumier de l'âne un
morceau d'or qu'il y avait adroitement déposé. Ils se rendent quelques jours
après chez Tagga-Khan et lui achètent son âne pour cinq cents roupies.
Bientôt ils reviennent se plaindre du marché qu'ils ont fait. Mais Tagga-
Khan a prévu la chose et il a donné ses instructions à sa femme. Celle-
ci dit aux frères que son mari est sorti et qu'elle va l'envoyer chercher par son
lapin gris. Et elle lâche le lapin en lui disant de ramener son maître. Une heure
après, Tagga-Khan, qui avait emporté un autre lapin gris tout pareil au
premier, revient avec l'animal sous le bras et répond aux questions des frères
que le lapin est venu en eflfet l'appeler. Les six frères , émerveillés , achètent
encore le lapin pour cinq cents roupies *. Quand ils reviennent pour chercher
querelle à Tagga-Khan, celui-ci fait semblant d'être mécontent de sa femme
et de la tuer ; puis , se radoucissant , il prend un certain bâton , en touche sa
femme, et elle se relève. Les six frères achètent, toujours pour cinq cents
roupies , le bâton magique Rentrés chez eux, ils ont une dispute avec leur
mère et la tuent , comptant sur le bâton pour la ressusciter ; mais la bonne
femme reste morte. Alors ils s'enfuient, l'un d'un côté, l'autre de l'autre, et
on ne les revoit plus.
Dans l'Inde même, on a recueilli plusieurs contes de cette famille. Nous
donnerons d'abord l'analyse d'un conte provenant du Bengale (Itidian
1. Il est curieux de constater que celte première partie du conte afgh.iu , qui parfois forme un
conte k elle seule ( voir le Paiiclxilanlra indien et les observ.itions de M. Benfey , I , p. ;>;, et II ,
p. 3}8 ) , se trouve aussi combinée avec notre thème dans le conte de Straparola.
2. Comparer plusieurs contes cités plus haut : le conte sicilien n° 71 de la collection Gonzenbach ,
le conte basque ( Webster , p. i;4 ) , le conte catalan {Rondallayrr , III , p. i8î ) , et le petit livre
italien du xvi« siècle.
I
RENE ET SON ShlGNt.UR II7
Antiquary, 1874, p. 11) : Un paysan a un oiseau apprivoisé ; quand il est à
travailler aux champs , sa femme attache à l'oiseau une pipe et tout ce qu'il
faut pour fumer, et l'oiseau va le porter à son maître. Un jour, six hommes
qui passent par là voient ce manège de l'oiseau, et ils offrent au paysan de le lui
acheter trois cents roupies. Le marché fait, ils attachent à l'oiseau trois cents
autres roupies et lui disent de les porter à certain endroit. Mais l'oiseau ,
naturellement , s'en retourne avec sa charge à la maison du paysan. Celui-ci
prend l'argent et fait avaler à sa vache une centaine de roupies. Cependant, les
six hommes , s"apercevant que l'oiseau n'a pas fait la commission , vont
trouver le paysan. En entrant chez lui , ils voient la vache en train de se débar-
rasser des roupies : voilà l'oiseau oublié , et les six hommes donnent au paysan
cinq mille roupies pour avoir cette merveilleuse vache. Ils l'emmènent chez
eux, mais la vache ne donne plus d'or du tout, et les six hommes la ramènent
au paysan. Celui-ci les invite à dîner avant qu'on ne s'explique. Ils acceptent.
Pendant le repas , le paysan prend un bâton , et , au moment où sa femme sort
pour aller chercher encore à manger, il l'en frappe en disant : « Sois changée
en jeune fille et apporte-nous un autre plat. » A leur grande surprise, les six
hommes voient, au lieu de la femme, une jeune fille (en réalité la fille du
paysan) apporter le second plat. Cette même scène se renouvelle plusieurs fois.
Ils achètent le bâton cent cinquante roupies, et le paysan leur recommande de
bien battre leurs femmes quand elles leur apporteront à manger : elles recou-
vreront ainsi leur première jeunesse et leur première beauté. 4,es six hommes
suivent si bien cette recommandation , qu'ils les assomment toutes ' . Furieux,
ils courent à la maison du paysan et y mettent le feu. Le paysan ramasse une
partie des cendres, en remplit plusieurs sacs, dont il charge un bufile, et il
se met en route vers Rangpour. Chemin faisant, il rencontre des hommes
qui conduisent à un banquier de cette ville des buffles chargés de sacs de
roupies. Il se joint à eux, et, pendant qu'ils dorment, il leur prend deux sacs
de roupies , met à la place deux sacs de cendres et s'enfuit. Il prie ensuite un
des six hommes , qu'il rencontre , de porter les sacs à sa femme : auparavant
il avait enduit de gomme le fond d'un des sacs, de sorte qu'il y était resté
attachées quelques roupies , et l'homme peut ainsi voir quel en était le contenu.
Il va aussitôt le dire à ses camarades , et les six hommes viennent demander
au paysan comment il a eu cet argent ; il répond que c'est en vendant les
cendres de sa maison. Aussitôt les autres brûlent leurs maisons et s'en vont au
bazar mettre les cendres en vente. Ils n'y gagnent que des coups ^. Plus
furieux que jamais, ils se saisissent du paysan, et, après l'avoir mis dans un
sac, pieds et poings liés, ils le jettent dans la rivière Ghoradhuba, qui coule
près de là. Par bonheur pour le paysan , le sac , en s'en allant à la dérive ,
s'accroche à un pieu. Vient à passer un homme à cheval. Le paysan lui crie de
vouloir bien le tirer du sac , lui promettant de lui couper de l'herbe pour son
i. Dans un conte bavarois , cité par M. Kœhlcr (OrUiil iiml Occident , II , p. '497 ) , le héros , qui
s'est entendu avec sa femme , bat celle-ci , qui ensuite se cache. Alors apparaît leur fille. Le héros dit
que son b.iton rajeunit les femmes. Les dupes achètent le biton et assomment leurs femmes.
2. Comparer pour cet épisode, qui appartient à la seconde forme Je notre thème , un conte islan-
dais ( Arnason , II , p. s8i ) , où Sigurdr fait croire aux fils du roi qu'il a gagné beaucoup d'argent en
vendant les cendres de la forge qu'ili lut ont méchamment brûlée.
Il8 RENÉ ET SOK SEIGKEUR
cheval sans demander de salaire. L'homme le tire du sac , et le paysan lui pro-
pose d'aller promener son cheval ; l'autre le lui confie , et le paysan passe ainsi
auprès des six hommes. Ceux-ci , fort étonnés de le revoir, lui demandent où
il a trouvé ce cheval. Il leur répond que c'est dans la rivière Ghoradhuba et
qu'il y en reste beaucoup d'autres plus beaux. Aussitôt ils veulent savoir ce
qu'il faut faire pour les avoir. Le paj'san leur dit d'apporter chacun un sac avec
une bonne corde et de se mettre dedans. La chose faite , il en jette un dans
l'eau. En entendant le bouillonnement de l'eau , les autres demandent ce que
c'est : le paysan répond que c'est leur camarade qui prend un cheval. Alors
tous demandent à être jetés vite dans l'eau. Le paysan leur donne satisfaction,
et ensuite il vit tranquille et heureux.
On le voit, ce conte indien est tout à fait le pendant des contes européens
de ce type. La fin seule n'est pas complète, mais nous en avons une forme sans
lacune dans un épisode d'un autre conte également indien , qui a été recueilli
chez les Santals et publié dans VIndian Antiquary (1875 , p. 258) : Gouya s'est
associé à une bande de voleurs. Un jour, il se prend de querelle avec eux ; les
voleurs le battent , le garrottent et le portent vers la rivière pour le noyer.
Mais , en chemin , comme ils ont grand'fiiim , ils s'en vont chercher à manger
et déposent Gouya au pied d'un arbre. Un pâtre qui passe par là , attiré par les
cris de Gouya , lui demande qui il est et pourquoi il crie. Gouya répond : « Je
suis un fils de roi, et on m'emporte malgré moi pour me faire épouser une fille
de roi que je n'aime pas. — Laissez-moi me mettre à votre place , » dit le
pâtre, « j'épouserai volontiers la princesse. » Il délivre Gouya et se laisse
mettre à sa place, pieds et poings liés. Bientôt après reviennent les voleurs ; ils
prennent le prétendu Gouya et , en dépit de ses protestations , ils le jettent
dans la rivière. Pendant ce temps, Gouya s'est enfui, poussant devant lui les
vaches du pâtre. Quelques jours après , les voleurs le rencontrent avec son
troupeau et lui demandent d'où lui viennent ces vaches. Gouya leur dit qu'il
les a prises dans la rivière où ils l'ont jeté ; s'ils le veulent , il les jettera dedans
à leur tour, et ils trouveront autant de vaches qu'ils en pourront désirer. La
proposition est acceptée avec empressement ; les voleurs sont garrottés et jetés
par Gouya dans la rivière , où ils se noient.
Les principaux traits de cet épisode se présentent dans un troisième conte
indien sous une forme non plus plaisante , mais merveilleuse , sottement
merveilleuse, à vrai dire. On en jugera en lisant ce fragment d'un conte
recueilli dans la même région que le précédent (Indian Antiquary, 1875 , p. 11):
Un roi, voulant se débarrasser du héros du conte, nommé Toria, fait organiser
une grande chasse ; Toria doit faire partie de la suite et porter la provision
d'œufs et d'eau. Arrivés auprès d'une caverne, les gens du roi disent qu'il s'}'
est réfugié un lièvre, et ils forcent Toria à y pénétrer; puis ils roulent à l'entrée
de grosses pierres , amassent des broussailles devant et y mettent le feu pour
étouff"er Toria. Mais celui-ci casse ses œufs , et toutes les cendres sont
dispersées (sic) ; ensuite il verse son eau sur la braise, et le feu s'éteint. Etant
parvenu , non sans peine , à se glisser hors de la caverne , il voit , à son grand
étonnement , que toutes les cendres sont devenues des vaches, et tout le bois à
moitié brûlé , des buffles. Il rassemble toutes ces bêtes et les mène chez lui.
ÇLuand le roi les voit , il demande à Toria où il se les est procurées. Celui-ci
RENÉ E.T SOK SEIGNEUR II.9
lui dit qu'il les a trouvées dans la caverne où on l'a enfermé : il y en a encore
bien d'autres ; mais , pour les avoir, il faut que le roi et ses gens entrent dans
la caverne , qu'on en bouche l'entrée et qu'on allume du feu devant , comme
on a fait pour lui. Le roi s'introduit aussitôt avec ses gens dans la caverne,
après avoir dit à Toria de fermer l'entrée et d'allumer le feu. Toria ne se fait
pas prier, et le roi et sa suite périssent étouffés.
Le dénouement ordinaire se trouve dans le Cambodge, avec quelques
altérations. Nous donnerons le conte cambodgien en entier, le commencement,
bien qu'il ne ressemble pas aux contes que nous avons cités , étant nécessaire
pour l'intelligence du reste. Voici ce conte (E. Aymonier, p. 8) : « Un jeune
homme aurait bien voulu manger un porc que sa mère élevait pour le vendre.
Un jour, il prétend que les esprits célestes lui ont indiqué la place d'un trésor.
Muni d'un panier, il se fait suivre par sa mère au fond de la forêt. Tout à coup
il s'élance , applique son panier contre le sol , puis il recommande à sa mère
d'appuyer ferme pendant qu'il va chercher une pelle et une pioche pour
déterrer le trésor. Il court alors à la maison , tue le cochon et invite amis et
voisins à faire ripaille. Sa mère , après l'avoir attendu longtemps , mourant de
faim et à bout de forces, lAche le panier et regarde dedans. Furieuse de n'y rien
trouver, elle retourne à la maison , se doutant du mauvais tour que lui a joué
son fils, et elle arrive au milieu du festin. Alors, outrée de colère, elle charge
son frère d'enfermer le jeune homme dans un sac et d'aller le jfeter à la rivière.
Quand il est sur le bord de l'eau , le menteur demande que par pitié on lui
donne son traité sur l'art de mentir qu'il a laissé à la maison sur une poutre :
au moins ce traité l'aidera à gagner sa vie là-bas dans le monde des trépassés.
L'oncle consent à aller chercher le livre. Pendant qu'il est absent, par hasard
passe un lépreux ; le menteur l'aperçoit et feint de se parler à lui-même : Il y a
longtemps qu'il est entré en retraite dans ce sac pour se guérir de la lèpre ; il
croit être guéri , mais il voudrait bien s'en assurer. Le lépreux dresse l'oreille
et ouvre le sac sur l'invitation de l'autre , qui sort en disant : « Je suis bien
guéri , ma foi ! » Le lépreux demande à le remplacer dans le sac , et le men-
teur l'y enferme en lui recommandant , s'il veut une guérison prompte
et radicale , de ne pas répondre aux questions , dût-il être insulté et même
frappé. A peine le menteur s'est-il esquivé que l'oncle revient , furieux de
sa course inutile. 11 tombe à grands coups de bùton sur le lépreux, qui
s'efforce de tout supporter sans mot dire. Après l'avoir bien frappé, l'oncle
jette le sac à l'eau. — Echappé de là , le menteur rencontre sur le bord de la
rivière un autre garçon , habile comme lui à tromper. Ce dernier, après avoir
plongé, revient à la surface de l'eau, montrant de la menue monnaie , faible
partie , dit-il , de son gain au jeu eflfréné que l'on joue là-bas. Le menteur se
déshabille , plonge à son tour et domic de la tête contre une souche. S'aperce-
vant alors que l'autre jeune homme s'est moqué de lui, il revient en songeant
au moyen de lui rendre la pareille. « En effet , » lui dit-il , « on joue là un jeu
d'enfer. J'ai beaucoup gagn^", mais on me renvoie à toi pour le paiement.
Comme je me suis obstiné à exiger mon gain , j'ai reçu une rude taloche, avec
injonction de me faire payer ici. » L'autre voit qu'il s'est adressé à plus fort que
lui. Il donne moitié de ses sapèques , et les deux menteurs se lient d'amitié. «
120 RENÉ ET SON SEIGNEUR
Dans la Zeitschrift fur rouianische Philologie (t. II, p. 350), M. Kœhler
nous apprend qu'un conte présentant une fin de ce genre a été recueilli à
Madagascar et publié par M. W.-H.-I. Blcek dans le Cape Monthly Maga:(itie
(déc. 1871 , p. 334). Il s'agit dans ce conte malgache des exploits de deux
fripons, Ikotofetsy et Mahaka. Ikotofetsy est pris au moment où il com-
met un vol dans un village. On le coud dans une natte pour le jeter à l'eau.
Pendant qu'il est laissé sans gardien , vient à passer une femme. Il fait si bien
qu'il la décide à le délivrer ; puis il la met à sa place et s'enfuit. La femme est
jetée à l'eau , et quelques jours après , Ikotofetsy reparaît dans le village, por-
tant une quantité de bijoux qu'il a volés, et il dit aux gens qu'il les a trouvés
au fond de l'eau. Alors les villageois lui demandent tous de les jeter à l'eau,
ce qu'il s'empresse de faire.
Enfin , on a recueilli aux Antilles , de la bouche d'une mulâtresse , née
à Antigoa et nourrice du fils d'un gouverneur de la Jamaïque, une histoire
qui présente le même dénouement que les contes de cette famille (^Folklore
Record , III , p. S 3 ) = Ananci » étant tombé entre les mains de ses ennemis ,
ceux-ci le mettent dans un sac ponr aller le jeter à la mer. Pendant le trajet,
Ananci ne cesse de chanter : « Je suis trop jeune pour épouser la fille du roi. »
Comme il fait chaud et qu'Ananci est lourd, les hommes entrent dans une
maison pour se rafraîchir, après avoir déposé le sac à la porte. Un berger,
qui passe avec son troupeau , entend ce que chante Ananci ; il lui demande de
le laisser prendre sa place ; mais , la chose faite , il a beau chanter : « Je suis
assez âgé pour épouser la fille du roi ; » on le jette à la mer. Ensuite les
hommes rencontrent Ananci conduisant le troupeau du berger, et il leur dit
qu'il y a encore dans la mer beaucoup plus de moutons qu'il n'en a pris.
Nous aurions encore à résumer ici un conte kabyle appartenant à cette
famille. Mais comme une partie de ce conte doit être particulièrement
rapprochée de notre no 20 , Ricbedeau , nous n'en donnerons l'analyse que dans
les remarques de ce n° 20.
I. Nous avons déjà rencontré cet Ananci ou Ananst, « l'Araignée », figurant comme personnage
principal dans un conte recueilli chez les nègres du pys d'Akwapim , qui fait partie du royaume des
Achantis. (Voir les remarques de notre n° 5, Tapalapaulau , p. 58.) — Le Folltlore Journal (1885,
I, p. 280) nous apprend que les nègres des Antilles appellent, dans leur jargon anglais, Ananti
Slories , « Histoires d'Ananci » , toute espèce de contes blçus , qu'Ananci y figure ou non.
XI
LA BOURSE, LE SIFFLET & LE CHAPEAU
Il était une fois trois frères, le sergent, le caporal et
l'appointé^, qui montaient la garde dans un bois. Un jour que
c'était le tour de l'appointé, une vieille femme vint à passer
près de lui et lui dit : « L'appointé, veux-tu que je me chauffe
à ton feu ? — Non, car si mes frères s'éveillaient, ils te tueraient.
— Laisse-moi me chauffer, et je te donnerai une petite bourse.
— Que veux-tu que je fasse de ta bourse? — T\i sauras,
l'appointé , que cette bourse ne se vide jamais : quand on y met
la main, on y trouve toujours cinq louis. — Alors, donne-la
moi. »
Le lendemain, c'était le caporal qui montait la garde; la
même vieille s'approcha de lui. « Caporal, veux-tu que je. me
chauffe à ton feu ? — Non , car si mes frères s'éveillaient , ils
te tueraient. — Laisse-moi me chauffer, et je te donnerai un
petit sifflet. — Que veux-ta que je fasse de ton sifflet ? — Tu
sauras, caporal, qu'avec mon sifflet on fait venir en un instant
cinquante mille hommes d'infanterie et cinquante mille hommes
de cavalerie. — Alors, donne-le moi. »
Le jour suivant, pendant que le sergent montait la garde,
il vit aussi venir la vieille. « Sergent, veux-tu que je me chauffe
à ton feu? — Non, car si mes frères s'éveillaient, ils te tue-
raient. — Laisse-moi me chauffer, et je te donnerai un beau
petit chapeau. — Que veux-tu que je fasse de ton chapeau ? —
Tu sauras, sergent, qu'avec mon chapeau on se trouve trans-
porté partout où Ton veut être. — Alors, donne-le moi. »
I . Avant la Révolution , on appelait appointés les soldats qui touchaient de
plus grosses paies que les autres.
122 LA BOURSE, LE SIFFLET ET LE CHAPEAU
Un jour, l'appointé jouait aux cartes avec une princesse ;
celle-ci avait un miroir dans lequel elle voyait le jeu de
l'appointé : elle lui gagna sa bourse. Il s'en retourna au bois
bien triste, et il sifflait en marchant. La vieille se trouva sur
son chemin. « Tu siffles , mon ami , » lui dit-elle ; « mais tu
n'as pas le cœur joyeux. — En effet, » répondit-il. — « Tu as
perdu ta bourse. — Oui. — Eh bien ! va dire à ton frère de te
prêter son sifflet ; avec ce sifflet tu pourras peut-être ravoir ta
bourse. «
« Mon frère, » dit l'appointé au caporal, « je crois que si
j'avais ton sifflet, je pourrais ravoir ma bourse. — Et si tu
perdais aussi mon sifflet ? — Ne crains rien. »
L'appointé prit le sifflet et retourna jouer aux cartes avec la
princesse. Grâce à son miroir, elle gagna encore la partie, et
l'appointé fut obligé de lui donner son sifflet. Il revint au bois
en sifflotant, « Tu siffles , mon ami , » lui dit la vieille , « mais
tu n'as pas le cœur joyeux. — En effet , » répondit-il. — « Tu
as perdu ton sifflet. — Oui. — Eh bien! demande à ton frère
de te prêter son chapeau ; avec ce chapeau tu pourras peut-être
ravoir ta bourse et ton sifflet. »
« Mon frère, » dit l'appointé au sergent, « je crois que si
j'avais ton chapeau , je pourrais ravoir ma bourse et mon sifflet.
— Et si tu perdais aussi mon chapeau ? — Ne crains rien. »
L'appointé s'en retourna jouer aux cartes avec la princesse,
et elle lui gagna son chapeau. Il revint bien chagrin et trouva
la vieille dans le bois. « Tu siffles , mon ami , » lui dit-elle ,
« mais tu n'as pas le cœur joyeux. — En effet, » répondit-il. —
« Tu as encore perdu ton chapeau. — Oui. — Eh bien ! tiens,
voici des pommes; tu les vendras un louis pièce : il n'y aura
que la princesse qui pourra en acheter. »
L'appointé alla crier ses pommes devant le palais. La princesse
envoya sa servante voir ce que c'était. « Ma princesse , » dit la
servante , « c'est un homme qui vend des pommes. — Combien
les vend-il ? — Un louis pièce. — C'est bien cher, mais n'im-
porte. » Elle en acheta cinq, en donna deux à sa servante et
mangea les trois autres : aussitôt il leur poussa des cornes, deux
à la servante , et trois à la princesse. On fit venir un médecin
des plus habiles pour couper les cornes; mais plus il coupait,
plus les cornes grandissaient.
LA BOURSE, LE SIFFLET ET LE CHAPEAU 1^3
La vieille dit à l'appointé : « Tiens, voici deux bouteilles
d'eau, l'une pour faire pousser les cornes, et l'autre pour les
enlever. Va-t'en trouver la princesse. » L'appointé se rendit au
palais et s'annonça comme un grand médecin. Il employa pour
la servante l'eau qui faisait tomber les cornes ; mais , pour la
princesse, il prit l'autre bouteille, et les cornes devinrent
encore plus longues. « Ma princesse, » lui dit-il, « vous devez
avoir quelque chose sur la conscience. — Rien , en vérité. —
Vous voyez pourtant que les cornes de votre servante sont
tombées, et que les vôtres grandissent. — Ah! j'ai bien une
méchante petite bourse... — Que voulez-vous faire d'une
méchante petite bourse , ma princesse ? donnez-la moi. — Vous
me la rendrez.^ — Oui, ma princesse, certainement je vous la
rendrai. » Elle lui donna la bourse, et il fit tomber une des trois
cornes. « Ma princesse, vous devez avoir encore quelque chose
sur la conscience. — Rien, en vérité... J'ai bien un méchant
petit sifflet... — Que voulez-vous faire d'un méchant petit
sifflet, ma princesse? donnez-le moi. — Vous me le , rendrez ?
— Bien certainement. » Il fit tomber la seconde corne , mais il
en restait encore une. « Vous devez encore avoir quelque chose
sur la conscience. — Plus rien, en vérité... J'ai bien un méchant
petit chapeau... — Que voulez- vous faire d'un méchant petit
chapeau, ma princesse ? donnez-le moi. — Vous me le rendrez ?
— Oui, oui, je vous le rendrai... Par la vertu de mon p"etit
chapeau, que je sois avec mes frères. »
Aussitôt il disparut, laissant la princesse avec sa dernière
corne. Quand je la vis l'autre jour, elle l'avait encore.
REMARQUES
Nous avons recueilli une variante de ce conte , provenant d'Ecurey, hameau
situé à deux ou trois kilomètres de Montiers-sur-Saulx. Cette variante est,
sur certains points , plus complète. En voici le résumé :
Trois militaires, qui reviennent de la guerre , entrent dans un beau château,
au milieu d'une forêt. Ils y trouvent une table bien servie , avec trois couverts;
mais ils ne voient personne, sinon des mains, qui les servent. En se prome-
nant dans le jardin, ils rencontrent un chat, qui donne au premier une bourse
toujours remplie; au second, une baguette qui fait paraître. des soldats,. autant
qu'on en veut ; au troisième , un petit billet , par la vertu duquel on se trans-
124 LA BOURSE, LE SIFFLET ET LE CHAPEAU
porte partout où l'on désire être. Celui qui a la bourse s'en va jouer aux
cartes avec une princesse. Celle-ci , qui gagne toujours , exprime son étonne-
ment de voir qu'il a toujours de l'argent. Il lui parle de la bourse. La
princesse se lève pendant la nuit, va fouiller dans sa poche, lui prend sa
bourse et en fait faire une autre d'apparence semblable , qu'elle met à la place
de la bourse merveilleuse. Le militaire se fait prêter la baguette par son cama-
rade ; mais il a l'imprudence de la remettre à la princesse qui demande à
l'examiner, et il est obligé de s'enfuir. Il revient avec le billet qu'il a emprunté
à son autre camarade, et il offre à la princesse de la transporter avec lui en
un instant bien loin sur la mer. La princesse accepte , et ils sont transportés
dans une île. Voyant un beau pommier, la princesse demande au militaire
de lui cueillir des pommes. Pendant qu'il monte sur l'arbre , il laisse tomber
son billet ; la princesse le ramasse et se souhaite chez elle. Le militaire , resté
sur son arbre, mange des pommes, et voilà qu'il lui pousse des cornes, et
plus il mange de pommes, plus il lui pousse de cornes. Il descend de l'arbre
et s'en va plus loin. Il monte sur un poirier, et à peine a-t-il commencé ù
manger des poires , qu'il voit une corne tomber, puis une autre ; elles finis-
sent par tomber toutes. — Il rencontre une fée qui lui conseille de s'habiller
en fruitier et d'aller dans le pays de la princesse crier ses pommes à cinquante ,
deux cents et trois cents louis la pomme. Le militaire suit ce conseil ; la prin-
cesse fait acheter par sa servante un panier de pommes ; elle en mange , et
aussitôt il lui vient des cornes et des cornes. Tous les médecins y perdent leur
latin. Le militaire se présente au palais, déguisé en docteur; il est bien reçu.
Pendant deux ou trois mois, il donne des tisanes à la princesse, sans qu'il y
ait d'amélioration. Enfin il lui dit : « Il faudrait aller vous confesser, et vos
cornes s'en iraient. » La princesse répond d'abord qu'elle n'oserait pas traver-
ser le village avec ses cornes ; puis elle dit qu'elle ira se confesser au curé , le
lendemain , à six heures du matin. — Le lendemain , à six heures , le militaire
s'affuble d'un surplis et se met dans le confessionnal. La princesse se confesse.
« Vous devez avoir encore quelque chose sur la conscience, car le docteur
m'a dit que toutes vos cornes tomberaient si vous disiez tout. — Je n'ai
qu'une méchante bourse. — Donnez-la toujours. » La princesse la donne,
et le prétendu curé lui fait manger deux poires « pour la remettre ». Aussitôt
il tombe plusieurs cornes. Le militaire se fait ainsi donner la baguette et le
billet, et chaque fois il fait manger deux poires à la princesse. Quand il est
rentré en possession des trois objets , il crie : « Par la vertu de mon billet, que
je sois transporté avec mes camarades 1 » Il rend à chacun ce qui lui appar-
tient, et ils se marient tous les trois avec des princesses.
Comparer nos nos 42 , ks hois Frères , et 71, le Roi et ses Fils , et aussi ,
pour les objets merveilleux, notre no 59, les trois Charpentiers.
*
* *
Par rapport à l'introduction , où il est dit comment les objets merveilleux
sont venus aux héros , les contes de cette famille peuvent se diviser en plu-
sieurs groupes.
LA BOURSE, LE SIFFLET ET LE CHAPEAU 12$
Le premier est celui auquel se rattache notre premier conte lorrain. Nous
citerons d'abord un conte hessois (Grimm , III , p. 202) : Trois vieux soldats
congédiés montent , l'un après l'autre , la garde dans une forêt qu'ils ont à tra-
verser ; ils reçoivent successivement d'un vieux petit homme rouge un manteau
qui fait avoir tout ce que l'on souhaite , une bourse qui ne se vide jamais , un
cor qui fait venir tous les peuples du monde. (Dans un autre conte allemand ,
très voisin, de la collection Curtze, p. 34, les objets merveilleux sont un
bâton qui procure à boire et à manger, une bourse inépuisable et une trom-
pette au moyen de laquelle on fait venir autant de soldats qu'on en veut.) —
Dans un troisième conte allemand (Prœhle , I, n" 27), c'est d'une vieille que
quatre frères déserteurs reçoivent , comme dans le premier conte lorrain , les
objets merveilleux (bourse, trompette, chapeau qui procure tout ce que l'on
désire, et manteau qui transporte où l'on veut), et, toujours comme dans
notre conte , la vieille demande à celui qui monte la garde de la laisser se
chauffer à son feu. Dans un conte itaHen des Marches (Gubernatis, Zoohgical
Mythology, p. 288), les objets merveilleux (bourse, siffîet qui fait venir toute
une armée, et manteau qui rend invisible) sont également donnés par une
vieille, une fée , à trois frères. — Un conte écossais (Campbell , n" 10) met
en scène trois soldats, un sergent, un caporal et un simple soldat, comme
notre conte. S'étant attardés en allant rejoindre leur régiment , ils entrent dans
une maison déserte, où ils trouvent une table bien servie. (C'est, on le voit,
l'introduction de notre variante.) Trois princesses enchantées, ou'ils parvien-
nent plus tard à déUvrer, font présent, la première au sergent d'une bourse
magique ; la seconde au caporal d'une nappe qui se couvre de mets au com-
mandement et transporte où l'on veut ; la troisième donne au soldat un sifflet
merveilleux.
Dans un conte flamand de Condé-sur-Escaut (Deulin, I, p. 85 ), une prin-
cesse-serpent à tête de femme est délivrée par un petit soldat. Elle vient
ensuite trois fois pour l'emmener avec elle ; il dort. Elle laisse alors auprès
de lui un manteau et une bourse magiques '. — Il n'y a également qu'un
soldat dans un conte roumain de Transylvanie , dont nous résumerons l'intro-
duction dans les remarques de notre n" 42 , les trois Frères.
Un second groupe comprend un certain nombre de contes. On peut citer
d'abord un conte italien recueilli à Rome (Busk, p. 129), dans lequel un
vieux bonhomme , très pauvre , laisse en héritage à ses trois fils un vieux
chapeau , qui rend invisible , une vieille bourse , où il y a toujours un écu ,
et un cor qui procure ce que l'on désire, dîner, palais, armée, etc. (Comparer
l'introduction presque identique d'un conte sicilien de la collection Pitre, n"
28, où les objets dont héritent les trois frères sont une bourse, un manteau
qui rend invisible et un cor qui fait venir des soldats.) — Dans un conte du
Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 142), où les objets sont absolument les
mêmes et ont les mêmes propriétés que ceux du premier conte lorrain , le père
I. Comparer, pour cette introduction seulement , entre autres contes , les contes allemands, p. |6
de U collection Wolf, et n» 93 de la collection Grimm , ainsi que le conte icossjis n" 44 de U
collection Campbell.
126 LA BOURSE, LE SIFFLET ET LE CHAPEAU
qui les lègue à ses trois fils n'est pas représenté comme pauvre (comparer un
autre conte tyrolien, ibid, p. 73).
Dans ces divers contes, il n'est pas dit comment les objets merveilleux
étaient venus en la possession du père des jeunes gens. Un conte de la Haute-
Bretagne (Sébillot, I, n» 5 ) explique qu'ils lui avaient été donnés par une
fée de ses amies. — Dans un conte grec moderne (Hahn , variante du n° 9),
le père les avait reçus d'un serpent reconnaissant, et son fils, qui les trouve
après sa mort , n'en découvre que par hasard les propriétés.
Dans un conte sicilien (Gonzenbach, no 30), un père, très pauvre, lègue à
son fils aîné une vieille couverture, au cadet une vieille bourse et au plus jeune
un cor. Trois fées , qui voient un jour les jeunes gens faisant la sieste devant
leur cabane , sont frappées de leur beauté et se disent qu'elles vont leur faire
des dons : la couverture transportera partout où l'on voudra; la bourse four-
nira l'argent qu'on lui demandera ; si l'on soutfle dans le cor, la mer se cou-
vrira de vaisseaux. — Ailleurs, dans un autre conte sicilien (Pitre, n<» 26),
ce sont les objets merveilleux eux-mêmes ( bourse , serviette qui se couvre de
mets au commandement et violon qui force les gens à danser) que les trois
fées donnent, comme dans un songe, à Petru endormi — Dans un conte
irlandais (Kennedy, II, p. 67), un jeune homme, qui a partagé ses petites
provisions de voyage avec une pauvre vieille femme , voit en songe une belle
dame qui lui donne une bourse magique ; une autre fois , il reçoit de la même
manière un manteau qui transporte où l'on veut , et , une troisième fois , un
cor de chasse qui appelle au service de son possesseur tous les soldats qui
l'entendent.
Dans deux contes, un conte allemand (Wolf, p, 16) et un conte sicilien
(Gonzenbach, n» 31), le héros trouve moyen d'enlever à des brigands les
objets merveilleux.
Enfin, dans un conte catalan (Rondalîayre , III, p. 58), l'aîné de deux
frères trouve sur son chemin une bourse pleine d'argent (il n'est pas dit
qu'elle soit merveilleuse). Le cadet rencontre des enfants qui se disputent au
sujet d'une chaise qui transporte où l'on veut et d'une trompette qui fait
venir autant de soldats qu'on en désire. Le jeune homme leur dit qu'il va
faire le partage. Il se fait remettre la trompette, s'assied sur la chaise et se
souhaite dans la ville du roi , père de la princesse qui lui dérobera les objets
merveilleux. (Nous reviendrons plus bas sur cette forme particulière.)
Dans plusieurs des contes ci-dessus mentionnés , — conte allemand de la
collection Grimm , conte roumain de Transylvanie , conte italien de Rome,
le héros , comme dans les deux contes lorrains , va jouer aux cartes avec
une princesse ; mais, dans aucun, la princesse ne gagne les objets merveil-
leux, comme cela a lieu dans notre premier conte ; elle les dérobe , comme
dans notre variante. Ainsi, dans le conte roumain, Hserstccldai, le soldat,
se rend chez la fille du roi, qui aime beaucoup à jouer aux cartes et qui
ruine tous ceux qui osent jouer avec elle : elle a promis sa main à celui qui
la vaincrait au jeu. Quand la princesse voit qu'elle ne peut ruiner Haerstaeldai
LA BOURSE, LE SIFFLET ET LE CHAPEAU 12/
(celui-ci a une bourse qui ne se vide jamais), elle le grise et lui prend la
bourse merveilleuse. Comme elle ne veut pas la lui rendre, il déclare la guerre
au roi, et, au moyen d'un chapeau magique, d'où il sort, quand on le secoue,
autant de soldats que l'on veut , il a bientôt à ses ordres une grande armée.
A la vue de cette armée, le roi fait rendre la bourse. Hœrstasldai retourne
jouer aux cartes avec la princesse, qui l'enivre encore et lui vole ses deux
objets merveilleux.
Dans les contes italiens de Rome et des Marches, le héros, après que sa
bourse lui a été volée, se fait prêter successivement par ses deux frères leurs
objets merveilleux, comme dans les deux contes lorrains.
Dans le conte allemand , la princesse , après avoir grisé le soldat , substitue
à sa bourse inépuisable une autre bourse en apparence semblable, comme
dans notre variante.
Il serait trop long d'examiner les modifications de détail que cette partie
du récit (le vol des objets m2rveilleu.\) présente dans les autres contes de cette
famille dont nous avons étudié l'introduction.
*
* *
Quant à la dernière partie , notre variante présente une forme beaucoup
mieux conservée que notre premier conte. Dans presque tous les contes de
cette famille, c'est aussi après en avoir fait involontairement l'expérience sur
lui-même, que le héros reconnaît la vertu des deux sortes de /ruits. Nous
ne connaissons que le conte tyrolien (Zingerle, II, p. 142), cité plus haut,
où il en soit autrement. Là, un ermite, comme la vieille du conte lorrain,
donne au héros des pommes qui ont la propriété de faire pousser des cornes,
et une pommade qui a celle de les enlever.
Dans plusieurs contes (contes allemands des collections Grimm etCurtze,
conte italien de Rome, conte irlandais), au lieu des cornes qui poussent,
c'est le nez qui s'allonge démesurément quand on a mangé des pomm'es ou
des figues merveilleuses. Dans le conte italien des Marches, il pousse une
queue énorme; dans le conte écossais, une tête de cerf.
Tous les contes mentionnés ci-dessus n'ont pas cette dernière partie. Les
contes allemands des collections Prœhle et Wolf , le conte sicilien n" 26 de
la collection Pitre se rapprochent sur ce point de notre n° 42 , les trois Frères.
Le conte sicilien n" 30 de la collection Gonzenbach passe dans un cycle tout
différent.
En revanche , un conte grec moderne ( Hahn , no 44 ) n'a de commun avec
nos contes lorrains que la dernière partie. Le héros, au moyen de figues qui
font pousser des cornes , réussit à se faire épouser par une princesse. —
Comparer un épisode d'un conte esthonien ( Kreutzwald , n» 23), où des
pommes qui font allonger le nez et des noix qui le raccourcissent sont , pour
le héros , l'occasion de gagner beaucoup d'argent.
Au siècle dernier , on imprimait un conte de ce genre dans les Aventures
d'Abdallah, fils d'Hanif , ouvrage soi-disant traduit de l'arabe d'après un
128 LA BOURSE, LE SIFFLET ET LE CHAPEAU
manuscrit cnvo5'é de Batavia par un M. Sandisson , mais dont le véritable
auteur est l'abbé Bignon (Paris, 171 3, 2 vol. in-12 ). C'est l'histoire du
Prince Tangut et de la princesse au pied de ue^ (t. I , p. 231 ) , mise plus tard en
vers par Laharpe '.
Citons encore le livre de Fortunatus , publié à Augsbourg en 1530.
Fortunatus, égaré dans un bois, a reçu de dame Fortuna une bourse qui ne se
vide jamais, et il a enlevé par ruse au sultan d'Alexandrie un chapeau qui
transporte où l'on veut. En mourant, il laisse à ses deux fils, Ampedo et
Andalosia , ces objets merveilleux. Andalosia se met à voyager avec la bourse,
et se la laisse dérober par Agrippine , fille du roi d'Angleterre , dont il s'est
épris. Il retourne dans son pays , prend à son frère le chapeau , et , s'étant
introduit dans le palais du roi d'Angleterre, il enlève la princesse et la
transporte par le moyen du chapeau dans une solitude d'Hibernie. Là se
trouvent des arbres chargés de belles pommes. La princesse en désirant
manger, Andalosia lui remet les objets merveilleux et grimpe sur l'arbre.
Cependant Agrippine dit en soupirant : « Ah ! si j'étais seulement dans mon
palais ! » Et aussitôt , par la vertu du chapeau , elle s'y trouve. Andalosia ,
bien désolé, erre dans ce désert, et, pressé par la faim, il mange deux des
pommes qu'il a cueillies : aussitôt il lui pousse deux cornes. Un ermite entend
ses plaintes , et lui indique d'autres pommes qui le débarrassent de ses cornes.
Andalosia prend des deux sortes de fruits. Arrivé à Londres, il vend des
premières pommes à la princesse et se présente ensuite comme médecin pour
lui enlever les cornes qui lui ont poussé. Il trouve l'occasion de reprendre ses
objets merveilleux ; puis il transporte la princesse dans un couvent , où il la
laisse.
La littérature du moyen âge nous offre un récit analogue. Dans les Gesla
Romanorum (ch. CV de la traduction du xvie siècle intitulée le VioUer des
histoires romaines ) , on voit un prince , nommé Jonathas , qui a reçu en legs
du roi son père trois précieux joyaux : « un anneau d'or, un fermail ou monilc,
semblablement un drap précieux. » « L'anneau avait telle grâce que qui en son
doigt le portait, il était de tous aimé, si qu'il obtenait tout ce qu'il demandait.
'Le fermail faisait à celui qui le portait sur son estomac obtenir tout ce que
son cœur pouvait souhaiter. Et le drap précieux était de telle et semblable
complection , qui rendait celui qui dessus se séait au lieu où il voulait être tout
soudainement. » Jonathas , qui est tombé dans les pièges d'une « jeune pucclle
moult belle », se laisse successivement dérober par elle ses trois objets
merveilleux, et finalement il se trouve seul , abandonné dans un désert , où il
s'était fait transporter ainsi que la traîtresse. Comme il a faim , il mange du
fruit d'un arbre qu'il rencontre sur son chemin, « et fut ledit Jonathas fait,
par la commenstion dudit fruit, adoncques ladre. » Plus loin, il mange du
fruit d'un autre arbre , et sa lèpre disparaît. Il arrive dans un pays où il guérit
un lépreux et acquiert la réputation de grand médecin. De retour dans sa ville
natale , il est appelé auprès de « son amoureuse » malade , qui ne le reconnaît
pas. Iliui dit : « Ma très chière dame, si vous voulez que je vous donne santé,
il faut premièrement que vous vous confessiez de tous les péchés qu'avez
I. Essai historique sur les faUrs indiennes, par I.oiseleur-Deslongchamps, p. xxxili,
LA BOURSE, LE SIFFLET ET LE CHAPEAU 129
commis , et que vous rendiez tout de l'autrui , s'il est ainsi que aucune chose
vous en ayez ; tout autrement jamais ne serez guérie. » » Elle raconte alors
comment elle a volé Jonathas , et dit au prétendu médecin où sont les trois
joyaux. Quand Jonathas est rentré en possession de son bien , il donne à la
fille du fruit qui rend lépreux et s'en retourne chez lui.
* *
En Orient, nous rencontrons d'abord un conte hindoustani , que M. Garcin
de Tassy a traduit sur un manuscrit de la Bibliothèque nationale et publié
dans la Revue orientale et américaine (année 186$ , p. 149) : Un roi, à
qui vient l'idée de voyager, confie son royaume à son premier ministre : si ,
dans un an , il n'est pas revenu , celui-ci doit remettre le gouvernement au
second ministre et aller à la recherche de son maître. Le roi , s'étant mis en
route , rencontre bientôt quatre voleurs qui , après s'être emparés de quatre
objets de grand prix, se disputent pour savoir à qui d'entre eux chacun de ces
objets doit appartenir. Le premier de ces objets est une épée qui a la propriété
de trancher la tête à un ou plusieurs ennemis , à une grande distance ; le
second, une tasse de porcelaine de Chine , qui se remplit, au commandement,
des mets les plus exquis ; le troisième , un tapis qui fournit tout l'argent qu'on
peut souhaiter ; enfin le quatrième , un trône qui vous transporte partout où
vous désirez aller. Le roi , pris pour arbitre , conçoit le dessein d'enlever ces
objets aux voleurs. Il les engage à plonger dans un étang voiilin , en leur
disant que l'objet le plus précieux appartiendra à celui d'entre eux qui restera
le plus longtemps sous l'eau. Ils acceptent la proposition. Mais à peine ont-ils
la tête dans l'eau que le roi prend l'épée, la tasse et le tapis , monte sur le trône
et se souhaite dans une ville lointaine , où il est aussitôt transporté *. Là , il
s'éprend d'une célèbre courtisane et lui prodigue l'or fourni par le tapis
magique. La courtisane , étonnée de cette prodigalité , ordonne à une suivante
d'épier le prince et apprend ainsi le secret du tapis. Elle fait si bien que le
prince lui apporte ses objets merveilleux. Alors elle le presse d'aller voir le roi
du pays pour faire avec lui une partie de chasse. Dès qu'il est parti , elle place
les quatre objets en lieu sûr, puis elle met le feu à sa maison. Le prince
aperçoit de loin la flamme et accourt. Il trouve la courtisane les cheveux épars
et se roulant par terre. Il la console et lui demande ce que sont devenus les
objets merveilleux. Elle répond qu'elle l'ignore. Bientôt le prince a dépensé
tout ce qui lui restait d'argent, et la courtisane le fait mettre à la porte. Il est
tellement fasciné qu'il ne peut quitter le seuil de la maison de cette femme. —
Cependant , une année s'étant écoulée , le grand vizir se met en route. Il arrive
1 . Comparer la fin de nos deux contes lorrains, et aussi le conte irlandais , le conte hessois
(Urimm, III , p. 202) et le conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 142).
i. On se rappelle que cet épisode figurait diji dans le conte catalan cité plus haut. — Sans parler de
bon nombre de contes européens , n'appartenant pas à cette famille , il se retrouve dans un conte
kalmouk et dans un conte arabe d'Egypte que nous donnerons tout à l'heure , et aussi dans un conte
arabe des Millt tt une Nuits ( Histoire de Mazen de Khorassan , éd. du Panthéon littéraire , p.
741), dans un conte persan du Bahar-Danush (_ibid., p. xxiij ) , dans un conte chinois du recueil
des Ax>adanas , traduit par M. Stanislas Julien (n» 74) , dans un conte populaire du Bengale (miss
Stokes, n» aa), et enîin dans un conte indien de la collection de Somadeva ( trad. Brockhaus , t.
I, p. 19).
CosQyiN , Contts, g
IjO LA BOURSE, LE SIFFLET ET LE CHAPEAU'
auprès d'un puits dont l'eau noire bouillonne avec bruit : un chacal s'étant
approché pour boire , quelques gouttes de l'eau tombent sur sa tête , et il est
métamorphosé en singe. Le vizir comprend la vertu de cette eau merveilleuse,
et en remplit une outre. Il finit par trouver le prince , lui donne de l'or et lui
dit d'aller chez la courtisane en l'emmenant , lui vizir, comme son serviteur.
Au moment de l'ablution, le vizir jette sur la tête de la courtisane un peu de
l'eau merveilleuse, et aussitôt elle est changée en singe. Ses femmes supplient
le vizir de lui rendre sa première forme. Il répond qu'il lui faut pour cela une
tasse chinoise, une épée, un trône et un tapis. On lui apporte les objets du
prince. Alors lui et son maître mettent le tapis, l'épée et la tasse sur le
trône , s'y placent eux-mêmes , et , en une heure , ils sont de retour dans leur
pays.
Dans ce conte hindoustani , on a pu remarquer comme un trait particulier
la métamorphose en animal. Ce trait , nous le retrouvons dans un conte
romain de la collection Busk (p. 146) : Un jeune homme, qui a mange le
cœur d'un oiseau merveilleux, trouve chaque matin sous sa tête une boîte de
sequins '. En voyageant, il arrive dans une ville où il demande l'hospitalité
dans une maison où habitent une femme et sa fille. La jeune fille , qui est très
belle , lui a bientôt fait raconter son histoire et révéler le secret de sa richesse.
Elle lui donne alors, au souper, du vin où elle a mis de l'émétique, et , quand
il a rejeté le coeur de l'oiseau , elle s'en empare et met le jeune homme à la
porte. Des fées , prenant pitié de son chagrin , lui donnent successivement
divers objets merveilleux, qu'il se laisse dérober par la jeune fille. En dernier
lieu, celle-ci l'abandonne sur le haut d'une montagne où un anneau magique,
qu'elle lui vole encore, les a transportés tous les deux. Le jeune homme,
mourant de faim, mange d'une sorte de salade qui croît sur cette montagne.
Aussitôt il est changé en âne. Au pied de la montagne , il trouve une autre
herbe qui lui rend sa forme naturelle. Il prend de l'une et de l'autre herbe et va
crier sa « belle salade » sous les fenêtres de la jeune fille. Celle-ci en achète,
en mange, et la voilà changée en ânesse. Quand elle a restitué les objets
merveilleux, le jeune homme , par le moyen de son autre herbe , lui rend sa
première forme.
Ce conte italien , dont on peut rapprocher un conte de la Haute-Bretagne
(Sébillot, I, n» 14), un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. ^i) et des
contes allemands (Prœhle, II, a° 18; Grimm , n° 122), présente de grands
rapports avec un conte kalmouk de la collection du Siddhi-Kùr, laquelle est,
nous l'avons dit, d'origine indienne. Dans ce conte kalmouk (2e récit), deux
jeunes gens, un fils de khan et son ami, doivent être livrés en proie ù deux
grenouilles monstrueuses , sortes de dragons , qui exigent chaque année une
victime. Ils surprennent une conversation des deux grenouilles qui , sans le
vouloir, leur révèlent la manière de les tuer et leur apprennent que ceux qui
les auront mangées cracheront (sic) à volonté de l'or et des pierres précieuses.
Ils tuent les deux grenouilles et les mangent ». Ensuite ils se mettent en route,
1. Pour abréger, nous supprimons dans cette analyse toute la partie du conte où se trouve combiné
avec le thème principal le thème de l'oiseau merveilleux et des deux frères , dont nous avons dit
quelques mots dans nos remarques sur le n° 5 de notre collection , la Fih du Pichtur (p. 73).
2. Ces grenouilles correspondent , on le voit , à l'oiseau dont on mange le coeur.
LA BOURSE, LE SIFFLET ET LE CHAPEAU I3I
et , arrivés au pied d'une montagne , ils se logent chez deux femmes , la
mère et la fille , qui vendent de l'eau-de-vie. Ces deux femmes , une fois
instruites des dons merveilleux de ces deux étrangers , les enivrent , se four-
nissent d'or et de pierres précieuses à leurs dépens, puis les mettent à la
porte. Plus loin ils rencontrent des enfants qui se disputent un bonnet qui
rend invisible. Le fils du khan leur dit que le bonnet appartiendra à celui qui
arrivera le plus vite à un certain but, et, pendant qu'ils courent, il s'empare
du bonnet. Il se met de la même façon en possession d'une paire de bottes
qui transportent où l'on veut et que se disputaient des démons. Après
diverses aventures , l'ami du prince , se trouvant près d'un temple , regarde à
travers une fente de la porte ; il voit un gardien du temple , qui , après avoir
déployé une feuille de papier et s'être roulé dessus , est transformé en âne ,
et qui ensuite , se roulant une seconde fois sur ce papier, reprend sa première
forme. Le jeune homme s'introduit dans le temple, emporte le rouleau de
papier et se rend chez les marchandes d'eau-de-vie. Il leur dit que, s'il a tant
d'or, c'est qu'il s'est roulé sur le papier. Elles lui demandent la permission
de le faire aussi, et aussitôt elles sont changées en ânesses Après trois ans
de châtiment , il leur fait reprendre leur forme naturelle.
Enfin un conte arabe moderne, recueilli en Egypte par M. Spitta-Bey
(no 9), offre de curieuses ressemblances à la fois avec le conte italien de Rome
que nous venons d'analyser et avec les deux contes lorrains et leurs ana-
logues. Comme le conte romain, le conte arabe commence par le thème , ici
quelque peu altéré , de l'oiseau merveilleux. Le jeune garçon , après avoir
mangé le gésier de l'oiseau , arrive chez une princesse qui a promis sa main
à celui qui la vaincrait à la lutte : celui qui ne la vaincra pas aura la tête
tranchée. Il se présente comme prétendant. La victoire étant restée indécise ,
on donne , le soir, au jeune homme un narcotique ; puis les médecins l'exa-
minent et retirent de son estomac le gésier de l'oiseau. Le jeune homme,
en se réveillant, sent sa force disparue et s'enfuit. Il rencontre trois hommes
qui se disputent au sujet du partage de trois objets : tapis qui transporte où
l'on se souhaite ; écuelle qui se remplit à volonté d'un certain ragoût ; meule
à bras, d'où tombe de l'argent, quand on la tourne. Il se fait remettre les
trois objets et lance une pierre en disant aux hommes que celui qui la rappor-
tera prendra la meule. Aussitôt il se souhaite sur la montagne de Kâf (au
bout du monde), puis chez la princesse. Il propose à celle-ci de lutter. Quand
ils ont tous les deux les pieds sur le tapis magique , il se fait transporter par
le tapis avec la princesse sur la montagne de Kâf. La princesse lui promet ,
s'il veut la ramener chez son père, de l'épouser et de lui rendre le gésier
enchanté. Le jeune homme lui montre ses deux autres objets merveilleux.
Alors elle lui propose de faire avec elle une promenade. A peine at-il mis les
pieds hors du tapis , qu'elle se souhaite chez son père. — Le jeune homme
s'en va pleurant. Après avoir marché toute une journée, il voit deux dattiers,
l'un à dattes jaunes , l'autre à dattes rouges. Il mange une datte jaune : aussi-
tôt il lui pousse une corne. Il mange une datte rouge : la corne disparaît. Il
remplit ses poches des deux sortes de dattes, puis se rend à la ville de la
princesse et va crier ses dattes devant le palais. La princesse en fait acheter,
en mange seize; il lui pousse huit cornes. Les médecins ne peuvent rien faire.
132 LA BOURSE, LE SIFFLET ET LE CHAPEAU
Le roi promet sa fille à celui qui la guérira. Le jeune homme donne une datte
rouge à la princesse : une corne tombe ; chaque jour, il en fait tomber une.
Finalement, il épouse la princesse et rentre ainsi en possession des objets
merveilleux.
En examinant de près les contes que nous avons étudiés, on remarquera
qu'il s'y rencontre deux types dont les divers traits se correspondent de la
manière la plus symétrique.
Dans le premier type, le héros se laisse dérober par une femme divers
objets magiques ; il les recouvre ensuite par le moyen de fruits qui font
naître une certaine difformité et dont il a fait involontairement l'expérience
sur lui-même. — Dans le second type, le cœur d'un oiseau merveilleux,
ayant une propriété analogue à celle d'un des objets magiques du premier
type , est également dérobé au héros par une femme , et le héros s'en remet en
possession par le moyen d'une certaine herbe , qui métamorphose en animal et
dont il a appris à ses dépens la vertu.
Ces deux types si voisins se combinent parfois , ainsi qu'on l'a vu ; mais , au
fond, ils sont distincts, et, — chose importante à constater, — l'un et l'autre
existent en Orient. Le conte hindoustani se rattache au premier type, pour
sa première partie; au second, pour la dernière. Le conte kalmouk, assez
altéré , est tout entier du second type. Enfin , le conte arabe d'Egypte est du
premier pour tout le corps du récit , qui pourrait former un conte complet à
lui seul ; quant à l'introduction , elle est du second type , profondément
modifié pour que le gésier de l'oiseau merveilleux , — qui , comme le cœur
dans la forme ordinaire, devrait donner de l'or, — ne fasse pas double emploi
avec le troisième des objets magiques, la meule d'où tombe de l'argent.
Dans les remarques de notre n" 42, les trois Frères, nous aurons encore
divers rapprochements à faire avec des contes orientaux au sujet des objets
merveilleux que l'on a vus figurer dans notre conte et dans sa variante.
XII
LE PRINCE & SON CHEVAL
Il était une fois un roi qui avait un fils. Un jour, il lui dit :
« Mon fils , je pars en voyage pour une quinzaine. Voici toutes
les clefs du château, mais vous n'entrerez pas dans telle chambre.
— Non , mon père , » répondit le prince. Dès que son père eut
le dos tourné , il courut droit à la chambre et y trou,va une belle
fontaine d'or ; il y trempa le doigt ; aussitôt son doigt fut tout
doré. Il essaya d'enlever l'or, mais il eut beau frotter, rien n'y
fit ; il se mit un linge au doigt.
Le soir même , le roi revint. « Eh bien ! mon fils , avez-vous
été dans la chambre ? — Non, mon père. — Qu'avez-vous donc
au doigt ? — Rien , mon père. — Mon fils , vous avez quelque
chose. — C'est que je me suis coupé le doigt en taillant la
soupe à nos domestiques. — Montrez-moi votre doigt. » Il
fallut bien obéir. « A qui me fierai-je, » dit le roi, « si je ne
puis me fier à mon fils ? » Puis il lui dit : « Je vais repartir en
voyage pour quinze jours. Tenez, voici toutes mes clefs, mais
n'entrez pas dans la chambre où je vous ai déjà défendu d'entrer.
— Non , mon père ; soyez tranquille. »
A peine son père fut-il parti que le prince courut à la fontaine
d'or ; il y plongea ses habits et sa tête ; aussitôt ses habits furent
tout dorés et ses cheveux aussi. Puis il entra dans l'écurie, où
il y avait deux chevaux, Moreau et Bayard. « Moreau , » dit le
prince , « combien fais-tu de lieues d'un pas ? — Dix-huit. — Et
toi, Bayard? — Moi, je n'en fais que quinze, mais j'ai plus
d'esprit que Moreau. Vous ferez bien de me prendre. » Le prince
monta sur Bayard et partit en toute hâte.
134 LE PRINCE ET SON CHEVAL
Le soir mêrae , le roi revint au château. Ne voyant pas son
fils, il courut à l'écurie. « Où est Bayard ? » dit-il à Moreau.
— « Il est parti avec votre fils. » Le roi prit Moreau et se mit
à la poursuite du prince.
Au bout de quelque temps, Bayard dit au jeune homme :
« Ah ! prince , nous sommes perdus ! je sens derrière nous le
souffle de Moreau. Tenez, voici une éponge ; jetez-la derrière
vous le plus haut et le plus loin que vous pourrez. » Le prince
fit ce que lui disait son cheval, et, à l'endroit où tomba l'éponge,
il s'éleva aussitôt une grande forêt. Le roi franchit la forêt avec
Moreau. «Ah! prince, » dit Bayard, « nous sommes perdus!
je sens derrière nous le souffle de Moreau. Tenez, voici une
étrille; jetez-la derrière vous le plus haut et le plus loin que
vous pourrez. » Le prince jeta l'étrille , et aussitôt il se trouva
une grande rivière entre eux et le roi. Le roi passa la rivière
avec Moreau. « Ah! prince, » dit Ba3Mrd, « nous sommes
perdus ! je sens derrière nous le souffle de Moreau. Tenez, voici
une pierre ; . jetez-la derrière vous le plus haut et le plus loin
que vous pourrez. » Le prince jeta la pierre, et il se dressa
derrière eux une grande montagne de rasoirs. Le roi voulut la
franchir, mais Moreau se coupait les pieds ; quand ils furent
à moitié de la montagne, il leur fallut rebrousser chemin.
Cependant le prince rencontra un jeune garçon, qui venait de
quitter son maître et retournait au pays. « Mon ami, » lui dit-il,
« veux-tu échanger tes habits contre les miens ? — Oh ! »
répondit le jeune garçon, « vous voulez vous moquer de moi. »
Il lui donna pourtant ses habits ; le prince les mit ; puis il
acheta une vessie et s'en couvrit la tête. Ainsi équipé, il se
rendit au château du roi du pays, et demanda si l'on avait
besoin d'un marmiton : on lui répondit que oui. Comme il gar-
dait toujours la vessie sur sa tête et ne laissait jamais voir ses
cheveux, tout le monde au château le nommait le Petit
Teigneux.
Or, le roi avait trois filles qu'il voulait marier : chacune des
princesses devait désigner celui qu'elle choisirait en lui jetant
une pomme d'or. Les seigneurs de la cour vinrent donc à la file
se présenter devant elles, et les deux aînées jetèrent leurs
pommes d'or, l'une à un bossu, l'autre à un tortu. Le Petit
Teigneux s'était glissé au milieu des seigneurs ; cç fut à lui que
LE PRINCE ET SON CHEVAL
la plus jeune des princesses jeta sa pomme : elle l'avait vu
démêler sa chevelure d'or, et elle savait à quoi s'en tenir sur
son compte. Le roi fut bien fâché du choix de ses filles : « Un
tortu , un bossu , un teigneux , » s'écria-t-il , « voilà de beaux
gendres ! »
Quelque temps après , il tomba malade. Pour le guérir, il
fallait trois pots d'eau de la reine d'Hongrie : le tortu et le
bossu se mirent en route pour les aller chercher. Le prince dit
à sa femme : « Va demander à ton père si je puis aussi me
mettre en campagne. »
« Bonjour, mon cher père. — Bonjour, madame la Teigneuse.
— Le Teigneux demande s'il peut se mettre en campagne. —
A son aise. Qu'il prenne le cheval à trois jambes, qu'il parte
et qu'il ne revienne plus. »
Elle retourna trouver son mari. « Eh bien! qu'est-ce qu'a dit
ton père ? — Mon ami , il vous dit de prendre le cheval à trois
jambes et de partir. » Elle n'ajouta pas que le roi souhaitait de
ne pas le voir revenir. Le prince monta donc sur le -^ieux cheval
et se rendit au bois où il avait laissé Bayard. Il trouva auprès
de Bayard les trois pots d'eau de la reine d'Hongrie ; il les prit
et remonta sur le cheval à trois jambes. En passant près d'une
auberge , il y aperçut ses deux beaux-frères qui étaient à rire
et à boire. « Eh bien ! » leur dit-il , « vous n'êtes pas allés cher-
cher l'eau de la reine d'Hongrie ? — Oh ! » répondirent-ik , « à
quoi bon? Est-ce que tu l'aurais trouvée? — Oui. — Veux-tu
nous vendre les trois pots ? — Vous les aurez , si vous voulez
que je vous donne cent coups d'alêne dans le derrière. — Bien
volontiers. »
Le tortu et le bossu allèrent porter au roi les trois pots d'eau
de la reine d'Hongrie. « Vous n'avez pas vu le Teigneux? »
leur demanda le roi. — «Non vraiment, sire, » répondirent-
ils. « Kn voilà un beau que votre Teigneux ! »
Quelque temps après, il y eut une guerre. Le prince dit à
sa femme : « Va demander à ton père si je puis me mettre en
campagne. »
« Bonjour, mon cher père. — Bonjour, madame la Teigneuse.
— Le Teigneux demande s'il peut se mettre en campagne. —
A son aise. Qu'il prenne le cheval à trois jambes, qu'il parte
et qu'il ne revienne plus. »
"156 LE PRINCE ET SON CHEVAL
Elle retourna trouver son mari. « Eh bien ! qu'est-ce qu'a dit
ton père? — Mon ami, il vous dit de prendre le cheval à trois
jambes et de partir. » Elle n'ajouta pas que le roi souhaitait de
ne pas le voir revenir. Le prince se rendit au bois sur le cheval
à trois jambes. Arrivé là , il mit ses habits dorés , monta sur
Bayard et s'en fut combattre les ennemis. Il remporta la vic-
toire. Or, c'était contre le roi son père qu'il avait livré bataille.
Le tortu et le bossu, qui avaient regardé de loin le combat,
retournèrent auprès du roi et lui dirent : v Ah ! sire , si vous
aviez vu le vaillant homme qui a gagné la bataille ! — Hélas ! «
dit le roi, « si j'avais encore ma plus jeune fille, je la lui don-
nerais bien volontiers ! . . . Mais avez-vous vu le Teigneux ? —
Non vraiment, sire, » répondirent-ils. « En voilà un beau que
votre Teigneux ! »
Survint une nouvelle guerre. Le prince envoya sa femme
demander pour lui au roi la permission de se mettre en cam-
pagne. Puis , s'étant rendu au bois sur le cheval à trois jambes ,
il mit ses habits dorés , monta sur Bayard , et partit pour la
guerre, encore plus beau que la première fois. Il gagna la
bataille , et le tortu et le bossu , qui regardaient de loin ,
disaient : « Ah ! le bel homme ! le vaillant homme ! — Ah !
sire , » dirent-ils au roi , « si vous aviez vu le vaillant homme
qui a gagné la bataille ! — Hélas ! » dit le roi , « que n'ai-je
encore ma plus jeune fille ! je la lui donnerais bien volontiers...
Mais avez-vous vu le Teigneux ? — Non vraiment, sire. En voilà
un beau que votre Teigneux ! «
Il fallait encore deux pots d'eau de la reine d'Hongrie pour
achever la guérison du roi. Le prince fit demander au roi la
permission de se mettre en campagne , et s'en alla au bois sur
le cheval à trois jambes. Il trouva les deux pots près de Bayard ;
il les prit, puis il repartit. En passant devant une auberge, il
y vit ses deux beaux-frères qui étaient à rire et à boire. « Eh
bien! » leur dit-il, .« vous n'allez pas chercher l'eau de la reine
d'Hongrie? — Non, » répondirent-ils; « à quoi bon? En
aurais-tu par hasard? — Oui, j'en rapporte deux pots. — Veux-
tu nous les vendre ? — Je veux bien vous les céder, si vous me
donnez vos pommes d'or. — Qu'à cela ne tienne ! les voilà. »
Le prince prit les pommes d'or, et ses beaux-frères allèrent
porter au roi l'eau de la reine d'Hongrie. « Avez-vous vu le
1
LE PRINCE ET SON CHEVAL I37
Teigneux? » leur demanda le roi. — « Non vraiment, sire, »
répondirent-ils. « En voilà un beau que votre Teigneux ! »
Bientôt après, le roi eut de nouveau à soutenir une guerre.
Le prince se rendit au bois, comme les fois précédentes, sur
le cheval à trois jambes. Arrivé là, il mit ses habits dorés,
avec lesquels il avait encore meilleur air qu'auparavant, monta
sur Bayard et partit. Il gagna encore la bataille. Comme il s'en
retournait au galop, le roi, qui cette fois assistait au combat,
lui cassa sa lance dans la cuisse afin de pouvoir le reconnaître
plus tard.
De retour dans le bois, Bayard dit à son maître : « Prince,
je suis prince aussi bien que vous : je devais rendre cinq services
à un prince. Voulez-vous partir avec moi ? Mais maintenant
où est mon royaume, où est tout ce que je possédais? » Le
prince le laissa partir seul , et revint au château sur le cheval à
trois jambes.
Le roi fit publier partout que celui qui avait gagné la bataille
recevrait une grande récompense. Beaucoup de gens'^e présen-
tèrent au château après s'être cassé une lance dans la cuisse ;
mais on n'avait pas de peine à reconnaître que ce n'était pas la
lance du roi.
Cependant le prince était arrivé chez lui , et sa femme avait
envoyé chercher un médecin pour retirer la lance. Le roi vit
entrer le médecin ; comme celui-ci restait longtemps , il entra
lui-même et reconnut sa lance ; il ne savait comment expliquer
la chose. Le prince lui dit : « C'est moi qui ai tout fait. La pre-
mière fois, j'ai trouvé les trois pots d'eau de la reine d'Hongrie
près de mon cheval ; je les ai cédés à mes beaux-frères moyen-
nant cent coups d'alêne que je leur ai donnés dans le derrière.
La seconde fois , ils m'ont donné leurs pommes d'or pour avoir
les deux autres pots. »
Le roi fit alors venir le tortu et le bossu : « Eh bien ! » leur
dit-il , « où sont vos pommes d'or ? — Nous ne les avons plus.»
On leur donna à chacun un coup de pied et on les mit à la
porte. On fit la paix avec le père du prince , et tout le monde
fut heureux.
138 LE PRINCE ET SON CHEVAL
REMARQUES
C'est principalement par leur introduction que diffèrent entre eux les contes
de cette famille. On peut , sous ce rapport , les classer en plusieurs groupes.
Nous examinerons d'abord les contes dont l'introduction se rapproche le plus
de celle du nôtre.
Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, n" 20), un prince, chassé de son
royaume, entre au service d'un certain homme. Son maître lui commande
de donner de la viande à une jument, du foin à un ours; puis il part en
voyage , après avoir défendu au jeune homme d'ouvrir une certaine porte. Le
prince, tout au rebours de ses instructions, donne le foin à la jument et la
viande à l'ours. Il ouvre la porte de la chambre interdite ; il y voit un petit
lac , il s'y baigne. Quand il sort , la jument lui dit que ses cheveux sont
devenus d'or. Le prince effrayé ne sait que faire. La jument lui dit de prendre
un peigne , des ciseaux et un miroir et de s'enfuir avec elle. Quand le maître
les poursuit , le peigne , jeté derrière les fugitifs , devient une haute haie ; les
ciseaux, une épaisse forêt remplie d'épines ; le miroir, un grand lac. Le prince
couvre ses cheveux d'un bonnet et entre au service d'un roi. (Suit une seconde
partie analogue à celle de notre conte.)
Plusieurs contes de cette famille , recueillis dans le Holstein , en Norwège ,
en Laponie, en Lithuanie, dans le pays basque, en Roumanie, font également
entrer le héros au service d'un personnage mystérieux (un diable , dans le
conte basque, un géant, dans le conte lapon), ou de trois fées (dans le conte
roumain). — Le conte norvvégien (Asbjœrnsen, t. I , p. 86), le conte lapon
(no 6 des contes lapons, publiés en 1870 dans la revue Gerniania) et le
conte roumain (Roumanian Fairy Taies, p. 27) ont le détail de la chambre
défendue. Le héros du conte norwégien plonge le doigt dans un grand
chaudron de cuivre qui bout tout seul , et son doigt devient tout doré ; il
l'enveloppe d'un linge, comme le héros du conte lorrain. Plus tard , le cheval
qu'il trouve dans une des chambres où il ne doit point pénétrer, et auquel il
donne à manger, lui dit de se baigner dans le chaudron , et il en sort bien
plus beau et plus fort qu'auparavant. (Il n'est point parlé de cheveux dorés.)
— Dans le conte lapon , le géant défend à son valet d'aller dans l'écurie ; le
jeune homme y va, et il y trouve un cheval qui lui donne des conseils. —
Dans le conte roumain , la chambre défendue contient un bassin où , tous
les cent ans, coule une eau qui rend tout d'or les cheveux du premier qui s'y
baigne. Sur le conseil de son cheval ailé, don d'un ermite son père adoptif,
le jeune homme se baigne dans le bassin , prend dans une armoire un paquet
de vêtements et s'enfuit à toute bride. — Dans le conte lithuanien (Leskien ,
no 9) et dans le conte basque (Webster, p. m), il n'y a point de chambre
défendue : c'est pendant que le jeune homme est dans l'écurie que le cheval
l'engage à s'enfuir avec lui. Dans le conte Hthuanien, le cheval lui dit de
s'oindre auparavant les cheveux d'un certain onguent , et les cheveux du jeune
homme deviennent de diamant. Dans le conte basque , le cheval les lui fait
LE PRINCE ET SON CHEVAL I59
devenir tout brillants. — Dans le conte du Holstein (MùUenhoff, p. 420),
ce détail manque.
Tous ces contes , excepté le conte roumain , ont l'épisode de la poursuite
et des objets jetés (le conte basque est altéré sur ce dernier point). Dans le
conte lapon , par exemple , un morceau de soufre devient une grande eau ;
une pierre à fusil, une montagne; un peigne, une forêt impraticable '.
Dans un conte grec d'Epire (Hahn, n" 45), cette forme d'introduction
est un peu modifiée : Un prince , fuyant la maison paternelle , entre dans un
château où il est accueilli par un drakos (sorte d'ogre), qui le traite comme
son fils. Ici , outre la chambre défendue , nous retrouvons le curieux épisode
des deux animaux, que nous avons rencontré dans le conte du Tyrol italien.
En pénétrant dans la chambre, le prince y voit un cheval d'or et un chien
d'or : devant le cheval, il y a des os; devant le chien, du foin. Il donne
le foin au cheval et les os au chien. Les deux animaux l'assurent de leur
reconnaissance 2. (Vient ensuite la fuite du héros sur le cheval et la poursuite,
arrêtée par les trois objets que le héros a emportés, d'après le conseil du
cheval. Le reste du conte se rapporte à un autre thème.)
Un autre groupe de contes de cette famille ne diflTère de ce premier groupe ,
pour l'introduction , que par un seul trait : le héros a été promis , avant sa
naissance , par son père à un magicien qui l'emporte dans son château. Dans
plusieurs de ces contes, — conte du Tyrol allemand (Zingerle, IF, p. 198),
conte autrichien (Vernaleken, no 8), contes petits-russiens (Leskien, p. 538,
541), conte portugais du Brésil (n» 38), — le père a pris envers le magicien
un engagement dont il ne comprend qu'ensuite la portée. Dans les autres , —
conte tchèque (Leskien, p. 539), conte italien de Sora (Jalrrhich fur roma-
nische und englische Literatur, VIII , p. 253), conte italien des Abruzzes (Fina-
more, no 17), conte grec moderne d'Epire (Hahn, II, p. 197), conte alba-
nais déjà mentionné (G. Meyer, no 5), — le jeune homme a été promis au
1. Trois contes, l'un de la Basse-Bret.igne (Koadalan , dans la Rtvue celtique de mai 1870) , l'autre,
catalan (Rondaltayre , III, p. 21; comparer III, p. 103), le troisième , portugais (Braga, n" 11),
présentent cette même introduction, mais différent ensuite complètement des contes de cette famille.
2. Comparer, pour cet épisode des deux animaux, l'introduction d'un conte portugais du Brésil
(Roméro, n" 38) et celle d'un conte albanais (G. Meyer, n" s), qu' se termine brusquement après
la poursuite. Comparer aussi l'introduction, tout à fait du même genre, d'un conte corse intitulé
le Petit Teigneux (Ortoli, p. 108), qui présente, sous une forme extrêmement altérée, une partie des
thèmes dont se compose notre Prince et son Chei'al. — Le service rendu aux animaux se retrouve , tout
à fait sous la même forme , dans des contes orientaux. Nous citerons d'abord un conte syriaque de
la Mésopotamie (Prym et Socin , n» 58), sur lequel nous aurons occasion de revenir dans ces
rem.irques. Là, un jeune prince, qu'un démon a emmené chez lui, dans le monde inférieur,
ouvre, pendant l'absence de ce démon , une des chambres du château. Il y trouve un cheval et un
lion : devant le cheval , il y a de la viande; devant le lion , du foin. Un autre jeune homme, que
le prince a fait sortir d'un cachot où le démon le tenait enchaîné, conseille au prince de donner le
foin au cheval et la viande au lion. Le prince le fait , et , par reconnaissance , le cheval ramène
les deux jeunes gens à la surface de la terre. — Le même trait figure dans un conte indien d'un
autre type , recueilli dans le Pandjab (^Iniiian Aniiquary, août 1881 , conte n" 9) : Les gardiens d'une
cage renfermant un oiseau dans lequel est la vie d*un djinn , sont un cheval et un chien. Devant le
cheval, il y a un tas d'os ; devant le chien , une botte d'herbe. Si quelqu'un donne i l'un ce qui est
devant l'autre, les deux animaux le laisseront passer, par reconnaissance. — Comparer encore nn
passage d'un conte arabe d'Egypte (Spitta-Bey, n" 11 , p. M3), où les deux animaux sont un
tlhcvrcan et un chien, attachés devant le palais où se trouve une certaine rose merveilleuse.
140 LE PRINCE ET SON CHEVAL
magicien , en connaissance de cause , par son père qui , à ce moment , était
sans enfants et qui désirait en avoir. Ainsi , dans le conte tchèque , un roi
sans enfants promet à un chevalier noir que , si sa femme met au monde des
jumeaux avec une étoile d'or et une étoile d'argent sur le front, il lui en
donnera un. Dans le conte de Sora , un homme sans enfants rencontre un
magicien qui lui dit qu'il aura un fils , à condition qu'il lui amène l'enfant à
cette même place , quand l'enfant aura un an et trois mois.
Un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, n" 9) , appartient à ce groupe,
mais il a ceci de particuHer que l'homme (le diable, en réalité) qui doit venir
prendre l'enfant quand celui-ci aura tel âge, a été son parrain.
Nous avons dit que, dans ce second groupe, nous retrouvons les mêmes
éléments d'introduction que dans le premier groupe, étudié tout à l'heure :
chambre défendue , cheval qui donne des conseils au héros , chevelure devenue
d'or, poursuite avec objets jetés. L'un des deux contes petits-russiens (Leskien,
p. S4i) donne à l'un de ces épisodes une forme assez curieuse. Le héros
entre dans une maison où il lui a été défendu d'aller : là est un cheval à
crinière de cuivre , attaché à un pilier de cuivre et enfoncé jusqu'aux genoux
dans du cuivre. Ce cheval dit au jeune homme de mettre les pieds là où
étaient ses pieds, à lui cheval. Le jeune homme l'ayant fait, ses pieds
deviennent de cuivre, et il se sent aussitôt une telle force que , d'un coup de
poing, il renverse la muraille qui sépare le cheval de cuivre d'un cheval
d'argent et celle qui sépare ce dernier d'un cheval d'or. Chez le cheval
d'argent , les mains du jeune homme deviennent d'argent ; chez le cheval d'or,
sa tête devient toute dorée. Il s'enfuit sur le cheval d'or. Les trois chevaux
lui disent de se faire un bonnet, des gants et des souliers avec des lanières,
pour cacher ses cheveux, ses mains et ses pieds , et de se présenter chez le
roi , en répondant à toutes les questions : « Je ne sais pas » • .
Aux deux groupes de contes indiqués ci-dessus nous pouvons rattacher un
conte du Tyrol allemand ( Zingerle , n» 3 ? ) et un conte du « pays saxon » de
Transylvanie (Haltrich, n" 11). Dans le premier, le héros est au service d'une
vieille qui lui ordonne d'entretenir le feu sous un certain chaudron , sans jamais
regarder dedans , non plus que dans un certain coffret. Au bout de deux ou
trois ans, il cède à la curiosité ; il soulève le couvercle du chaudron, et, n'y
voyant rien , il plonge le doigt dedans : aussitôt son doigt devient doré ; il
se le bande. La vieille, furieuse, le met à la porte en lui lançant le chau-
dron : les cheveux du jeune homme en deviennent tout dorés ; il se les couvre
I . Comparer un conte très particulier de cette raèrae famille , recueilli dans le « pays saxon " de
Transylvanie (Haltrich, n" 15) : Un jeune berger voit un jour un arbre si beau et si grand qu'il
a l'idée d'y grimper. Il arrive dans un pays tout de cuivre ; il casse k un arbre une branche de cuivre ,
puis se baigne les pieds dans une fontaine de cuivre : aussitôt ses pieds deviennent comme di-
cuivre. Il monte encore plus haut sur l'arbre et arrive dans u n pays d'argent ; là sts mains devici;
nent d'argent. Plus haut encore, dans un p.-vys d'or, sa chevelure devient d'or. Il redescend sur Ij
terre et entre comme marmiton chez le cuisinier du roi : il garde toujours «s souliers , ses gant
et son chapeau et passe pour teigneux. — On serait infini si l'on voulait comparer, détail par détail ,
les ressemblances qui existent entre tels et tels contes de cette famille. Ainsi , dans un conte du
Tyrol allemand ( Zingerle , I , n" 28 ) , dont nous parlerons plus bas , le héros doit répondre i toutes
les questions : « Qjii sait? » comme le héros du conte petit-russien répond : « je ne sais pas. » (Com-
parer le conte russe n"> 4 de la collection Dietrich et le conte hongrois n° 8 de la collection Gaal-
Stier.)
LE PRINCE ET SON' CHEVAL I4Î
d'une écorce. Un petit livre magique, trouvé dans le coffret, lui procure plus
tard , dans l'épisode de la guerre , un bon cheval , une bonne épée et de
riches habits. — Dans l'autre conte , le vieillard que sert le héros est bienveil-
lant, ce qui modifie complètement l'introduction.
En dehors des contes de ce type, beaucoup de contes tout différents renferment
l'épisode de la poursuite et des objets magiques. On peut mentionner un conte
allemand (Grimm, n" 79), un conte hongrois (Erdelyi-Stier, n" 4), un conte
roumain de Transylvanie (revue VAusland, année 1856, p. 2121), un conte
allemand du même pays (Haltrich, n" 37), un conte des Tsiganes de la
Bukovine ( Mémoires de l'Académie de Vienne, t. 23, 1874, p. 327), un
conte grec moderne (Hahn, n» i), un conte italien de Rome (Busk , p, 8),
un conte sicilien (Gonzenbach, n» 64), un conte catalan (Rondallayre , I, p.
46), un conte irlandais (Kennedy, II, p. 61), un conte islandais (Arnason,
p. 521), un conte finnois {Galtingische Geleirrte An^eigm , 1862, p. 1228),
un conte russe (Gubernatis, Zoological Mythology, II, p. 60), etc.
Divers contes, toujours de la même famille que le nôtre , et qui ont
été recueillis en Allemagne, dans la région du Mein (Grimm, n» 136), en
Danemark (Grundtvig, I, p. 228), dans le Tyrol allemand (Zingerle, I, n»
28), dans la -Flandre française (Deulin, II, p. 151), dans le pays basque
(Webster, p. 22 ) , ont une introduction toute particulière. Voici , par exemple ,
celle du conte danois : Un roi a pris un « homme des bois » et l'a fait enfer-
mer dans une cage. En partant pour la guerre , il confie la clef de la cage à
la reine, en faisant serment que quiconque laisserait l'homme des bois
s'échapper le paierait de la vie. Un jour, en jouant , le fils du roi , âgé de
sept ans , envoie sa boule d'or dans la cage. L'homme des bois lui dit qu'il
ne la lui rendra que si l'enfant vient lui-même la chercher, et il lui enseigne
le moyen de dérober la clef de la cage à la reine. La porte ouverte , l'homme
des bois disparaît en donnant au prince un sifflet : si jamais le prince est en
danger, il n'aura qu'à siffler, et l'homme des bois accourra à son secours. Le
roi étant de retour, le prince se dénonce lui-même , et le roi le fait conduire
dans un endroit sauvage, où il devra sûrement périr. Le prince appelle
l'homme des bois , qui le conduit dans son château où il l'instruit dans tous
les exercices du corps. Au bout de sept ans , il lui dit de plonger sa tête dans
une certaine fontaine, et les cheveux du jeune homme deviennent d'or.
L'homme des bois l'envoie alors chercher fortune dans le monde. Le prince
entre au service d'un roi comme garçon jardinier ; selon la recommandation
de l'homme des bois, il couvre ses cheveux d'or d'un bonnet et se fait
passer pour teigneux ' . — Dans le conte allemand , c'est par inadvertance que
le jeune garçon laisse ses longs cheveux plonger dans une fontaine d'or que
r « homme sauvage » lui a ordonné de garder. (Comparer le conte flamand.) —
1. Dans un conte portugais du Brésil (Roroiro, n" 8), il semble que l'introduction soit un sou-
venir affaibli de cette forme particaliire. Le jeune garçon met en liberté un gros oiseau noir que son
père a chez lui , et l'oiseau l'emporte dans son chiteau , où il se fait appeler • parrain » par le jeune
garçon. Suit l'histoire de* chambres défendues , etc.
142 LE PRINCE ET SON CHEVAL
Dans le conte tyrolien et dans le conte basque, il n'y a ni fontaine d'or ni
cheveux dorés'.
Enfin, dans un dernier groupe, nous rangerons quatre contes : un conte
grec moderne d'Epire (Hahn, n" 6), un conte allemand (Wolf, p. 276),
un conte hongrois (Gaal-Stier, n" 8) et un conte russe (Naakè, p. 117).
L'introduction du conte grec étant la plus complète, nous en donnerons le
résumé : Une reine sans enfants reçoit d'un juif une pomme qui doit la rendre
mère ; elle mange la pomme et jette les pelures dans l'écurie , où une jument
les mange. Au bout d'un temps, la reine a un fils et la jument un poulain.
Le roi étant parti pour la guerre, le juif gagne l'amour de la reine, et obtient
d'elle qu'elle cherche à empoisonner le petit prince ; mais le poulain met
celui-ci en garde. Qpand le roi est de retour, la reine, sur le conseil du juif,
fait la malade, et, comme les médecins ne peuvent la guérir, le juif se pré-
sente et dit qu'il faut mettre sur le corps de la reine les entrailles d'un poulain
(dans une variante, il demande le foie du prince). Le prince obtient de son
père qu'avant de tuer son fidèle poulain , on lui donne , à lui , la permission
de le monter encore une fois et de faire trois fois le tour du château , et il
s'enfuit sur le poulain. — Dans le conte russe, entre cette introduction et
les aventures du héros chez le roi au service duquel il est entré comme
jardinier, se trouvent intercalés les épisodes de la chambre défendue et de la
poursuite.
Nous avons dit que les contes de cette famille diffèrent entre eux surtout
par leur introduction. Dans le corps du récit, nous retrouvons partout à peu
près les mêmes éléments : le héros déguisé , au service d'un roi ; l'amour de
la princesse pour lui, après qu'elle s'est aperçue qu'il n'était pas ce qu'il
voulait paraître; enfin les exploits du jeune homme, qui amènent la décou-
verte de ce qu'il est véritablement.
Pour ne pas nous étendre démesurément , nous n'examinerons guère que
certains des contes où , comme dans le nôtre , le roi au service duquel est le
héros, a trois filles. Dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn, n" 6), le
prince s'engage chez un roi comme jardinier. Un matin que tout le monde
dort encore, il brûle un crin qu'il a arraché de la queue de son cheval, avant
de se séparer de lui ; aussitôt le cheval apparaît , et le prince caracole tout
resplendissant à travers les jardins du roi. La plus jeune des trois filles du roi
le voit de sa fenêtre. Quelque temps après , le roi ordonne à tous les hommes
de son royaume de défiler sous les fenêtres du château , afin que chaque prin-
cesse se choisisse un mari en jetant à celui qu'elle préfère une pomme d'or.
Les deux aînées jettent leur pomme d'or à des seigneurs (le tortu et le bossu
du conte lorrain sont une altération du thème primitif); la plus jeune jette
la sienne au jardinier. Dans la suite, le roi devient aveugle, et, pour le
I. Un conte italien, publié au xvi° siècle par Straparola (n<> $ de la trad. allemande des contes
proprement dits) , présente une introduction presque identique à celle du conte danois. Une flèche
d'or, dont 1' « homme des bois » a l'adresse de s'emparer, remplace la boule d'or. — Le reste de ce
conte ne se rapporte pas aux contes que nous étudions ici.
LE PRINCE ET SON CHEVAL I45
guérir, les médecins déclarent qu'il n'y a que l'eau de la vie. Les maris de
ses deux filles aînées s'offrent à aller chercher de cette eau. La plus jeune
princesse va demander à son père pour son mari la permission d'y aller aussi.
Le jeune homme prend dans l'écurie un cheval boiteux et se met en route
avec ses beaux-frères : ceux-ci le laissent embourbé dans le premier marais
qu'ils trouvent. Aussitôt qu'il les a perdus de vue , le prince brûle un crin de
son fidèle cheval et s'en va, splendidement équipé, à la source de l'eau de
la vie. Il remplit de cette eau une bouteille, et, en revenant, rencontre ses
beaux-fi-ères qui, naturellement, ne le reconnaissent pas. Il leur offre de leur
céder la bouteille d'eau s'ils consentent à se laisser marquer au derrière du
sabot de son cheval. Ils y consentent; mais il leur donne de l'eau ordinaire,
de sorte que le roi a beau s'en baigner les yeux : il reste aveugle. Alors la
plus jeune princesse dit au roi que son mari a , lui aussi , rapporté de l'eau
de la vie. Le roi la repousse d'abord , enfin il veut bien faire l'essai et il
recouvre la vue. Le prince fait alors connaître ce qu'il est et révèle le signe
de servitude dont ses beaux-frères ont été marqués par lui. Le roi les chasse
et fait du prince son héritier.
On voit quels traits frappants de ressemblance ce conte épirote présente
avec le nôtre. Une variante, également d'Epire, s'en rapproche encore
davantage sur un point : après l'expédition à la recherche de ce qui
doit guérir le roi, se trouve l'épisode de la guerre, dans laquelle le héros
défait les ennemis du roi. Après la bataille , le roi bande unç blessure du
jeune homme avec un mouchoir que la plus jeune princesse a brodé. C'est
ce mouchoir qui ensuite fait reconnaître à celle-ci le vainqueur. — Le conte
roumain ressemble , pour ainsi dire , sur tous les points au premier conte
épirote, mais il est plus complet en ce qu'il a l'épisode de la bataille et de
la blessure bandée par le roi. Au lieu de l'eau de la vie qu'il faut aller cher-
cher pour rendre la vue au roi , c'est ici du lait de chèvres rouges sauvages.
Le héros ne consent à en donner à ses beaux-frères , qui ne le reconnaissent
pas , qu'à condition de les marquer dans le dos d'un signe de ser\-itude.
Dans le conte du Tyrol italien no 20 de la collection Schneller, la plus
jeune des trois princesses jette sa boule d'or ( dans une variante , sa pomme
d'or) au prétendu teigneux, comme dans le conte lorrain, le conte grec et
le conte roumain. Le roi étant tombé malade , les médecins déclarent qu'il
ne peut être guéri que par du sang de dragon ( dans la variante , par du lait
de tigresse). Le héros , qui s'en est procuré , cède sa fiole à ses beaux-frères
en échange de leurs boules d'or, comme dans le conte lorrain. — Même
chose , i\ peu près, dans le conte basque (p. m de la collection Webster) : le
jeune homme demande à ses beaux-frères , en échange de l'eau qui rend la
vue et rajeunit , les pommes d'or que les princesses , leurs femmes , leur
ont données avant leur départ (il y a, comme on voit, sur ce dernier point,
une altération). Dans ce même conte basque se trouve aussi l'épisode de la
bataille gagnée.
Dans le conte danois de la collection Grundtvig, où cet épisode figure aussi,
l'épisode des beaux-frères a une forme différente : les deux seigneurs, fiancés
des aînées des trois princesses , vont à la chasse ; comme ils n'ont rien tué ,
le prétendu teigneux leur cède son gibier, la première fois , pour leurs pommes
144 LE PRINCE ET SON CHEVAL
d'or; le jour d'après, pour une lanière qu'il taille dans leur peau. (Comparer
deux contes portugais du Brésil, n"* 8 et 38 déjà collection Roméro.) — Dans
le conte hongrois n° 8 de la collection Gaal-Stier, le héros cède successivement
à ses beaux-frères , qui vont à la chasse et dont il n'est pas reconnu , trois
animaux merveilleux : la première fois , il se fait donner leurs alliances ; la
seconde , il leur imprime un sceau sur le front ; la troisième , il les marque
au dos. Ce conte renferme aussi l'épisode de la guerre. (Comparer un passage
du conte sicilien n° 61 de la collection Gonzenbach, dont toute la première
partie se rapporte au thème de notre n" i , Jean de l'Ours : Pcppe donne à ses
frères les oiseaux qu'il a tués, à la condition qu'il leur imprimera sur l'épaule
une tache noire.)
Parmi tous les contes de cette famille , celui qui peut-être se rapproche le
plus du nôtre, pour le passage où le roi casse sa lance dans la cuisse du
héros, est le conte tjTolien n° 32 du premier volume de la collection Zin-
gerle : comme le héros veut s'échapper après avoir gagné la bataille , le roi
lui lance son épée , qui l'atteint au talon : la pointe se casse dans la plaie.
Revenu chez lui sous ses habits de jardinier, le jeune homme envoie chercher
un médecin , qui retire la pointe de l'épée , et le roi la reconnaît à son nom ,
écrit dessus.
♦
Au siècle dernier, on versifiait en Espagne un conte qui offre, comme le
conte sicilien cité il y a un instant , la combinaison d'une variante de notre
n» i,Jean de VOurs, avec le conte que nous étudions ici. Nous avons donné,
dans les remarques de notre n» 1 (p. 1$), le résumé delà première partie de ce
romance espagnol. En voici la fin (n" 1264 de l'édition Rivadeneyra, Madrid ,
1856) :La plus jeune des trois princesses a épousé Juanillo , dans lequel elle
a reconnu , malgré son humble déguisement , celui qui l'a déUvrée , elle et
ses sœurs, et qui ensuite a été trahi par ses propres frères. Le roi est tellement
affligé de ce mariage, qu'à force de pleurer il perd la vue. Les médecins
disent que le seul remède est une certaine eau qui se trouve dans un pays
rempli de bêtes sauvages. Les deux frères de Juanillo , qui se sont donnés pour
les libérateurs des princesses et ont épousé les deux aînées , s'offrent à aller
chercher de cette eau. Juanillo , qui s'en est procuré , grâce à l'aide d'un des
trois chevaux dont il a été parlé dans la première partie du conte , leur cède
sa fiole contre deux poires dont le roi leur avait fait présent. Plus tard , il
faut, pour une autre maladie du roi, du lait de lionne. Juanillo est, cette
fois, aidé par le second des trois chevaux; il donne le lait à ses frères,
moyennant qu'ils se laissent couper chacun une oreille. Enfin , le troisième
cheval fait gagner à Juanillo la bataille sur les ennemis du roi. Juanillo remet
les drapeaux dont il s'est emparé à ses frères , mais après avoir marqué ceux-
ci au fer rouge sur l'épaule d'un signe de servitude. Au milieu d'un banquet
que donne le roi, Juanillo entre magnifiquement vêtu et révèle la vérité.
L'épisode de la bataille et de la lance cassée se retrouve dans une légende
du moyen-âge, celle de Robert le Diable {Gcettingische Gekhrle Anxeigeti,
1869, p. 976 seq.). Robert le Diable, pour expier ses péchés, se fait passer
LE PRINCE ET SON CHEVAL I45
pour muet et pour idiot, et vit méprisé de tous à la cour de l'empereur de
Rome. Celui-ci a un sénéchal qui a demandé en vain la main de sa fille. Pour
se venger de ce refus , le sénéchal vient assiéger la ville avec une armée de
Sarrazins. L'empereur marche contre lui. Robert, qu'on a laissé au château,
trouve dans le jardm , près d'une fontaine , un cheval blanc avec une armure
blanche complète ; en même temps, une voix du ciel lui dit d'aller au secours
de l'empereur. Il part , remporte la victoire et disparaît pour aller reprendre
au château son rôle de fou. Deux fois encore il gagne la bataille ; la dernière
fois , l'empereur, voyant le chevalier inconnu s'éloigner à toute bride , lance
une pique pour tuer son cheval , mais il le manque et atteint Robert à la
jambe. Celui-ci s'échappe néanmoins, emportant dans sa blessure la pointe
de la pique. Il cache cette pointe dans le jardin et panse sa blessure avec de
l'herbe et de la mousse. La princesse l'aperçoit de sa fenêtre , comme elle l'a
déjà vu précédemment revêtir son armure et monter à cheval ; mais , étant
muette, elle ne peut rien dire. L'empereur fait publier que celui qui lui
présentera la pointe de la pique et lui montrera la blessure faite par lui
à l'inconnu , aura sa fille en mariage. Le sénéchal parvient à tromper l'empe-
reur, et déjà il est à l'autel avec la princesse, quand celle-ci, par un miracle,
recouvre la parole et dévoile tout. Robert veut continuer à faire l'insensé,
mais un ermite , qui a eu une révélation à son sujet , lui dit que sa pénitence
est terminée , et Robert épouse la princesse.
En Orient, les rapprochements à faire sont très nombreux.
Nous avons d'abord à citer un épisode d'un poème des Kirghiz de la Sibérie
méridionale (Radlofï, III, p. 261) : Kosy Kœrpœsch , parti à la recherche de
Bajan, sa fiancée, arrive auprès d'une « fontaine d'or » ; il y trempe sa cheve-
lure, qui devient toute dorée. Une vieille femme, qui lui apprend où est
Bajan, lui conseille de se déguiser en teigneux. Il arrive pendant la nuit
à la yourte de Bajan et se couche par terre. La jeune fille, s'étant réveillée,
voit la yourte tout éclairée. Ce sont les cheveux de Kosy qui sont sortis de
dessous sa coiffure et qui brillent. Elle reconnaît que Kosy est là ».
Mais ce qui se rapproche d'une façon bien plus frappante de l'introduction
du conte lorrain et surtout des contes européens du second groupe , c'est un
conte qui a été recueiUi dans l'île de Zanzibar, chez les Swahili , population
issue d'un mélange de nègres et d'Arabes (E. Steere, p. 381 ) : Un sultan n'a
point d'enfants. Un jour, il se présente devant lui un démon sous forme
humaine, qui lui offre de lui en faire avoir, à condition que, sur deux, le
sultan lui en donnera un. Le sultan accepte la proposition ; sa femme
mange une certaine substance que le démon a apportée, et elle a trois
enfants. Qiiand ces enfants sont devenus grands, le démon en prend ua
et l'emmène dans sa maison. — Au bout de quelque temps, il donne au
jeune garçon toutes ses clefs et part pour un mois en voyage. Un jour, le
I. Comparer l'épisode d'un conte syriaque (Ptym et Socin, n» 39), analysé dans lui rcinar>jues
lie notre n» i Jtan de l'Ours. Le héros se couvre la tête d'une vessie, afin d'avoir l'air chauve et de
ne pas être reconnu.
CosaviN, Contts. 10
146 LE PRINCE ET SON CHEVAL
jeune garçon ouvre la porte d'une chambre : il voit de l'or fondu ; il y met
le doigt et le retire tout doré. Il a beau le frotter, l'or ne s'en va pas ; alors
il s'enveloppe le doigt d'un chiffon de linge. Le démon, étant revenu, lui
demande : « Q.u'avez-vous au doigt? — Je me suis coupé, » dit le jeune
garçon. Pendant une autre absence du démon , le jeune garçon ouvre toutes
les chambres. Il trouve dans les cinq premières des os de divers animaux, dans
la sixième des crânes humains, dans la septième un cheval vivant. « O fils
d'Adam ! » lui dit le cheval , « d'où venez-vous ? » Et il lui explique que le
démon ne fait autre chose que dévorer des hommes et toutes sortes d'animaux.
Il lui donne ensuite le moyen de faire périr le démon , en le poussant dans
la chaudière même où le jeune garçon devait être bouilli. Ce dernier suit ces
conseils , et , débarrassés du démon , le cheval et lui vont s'établir dans une
ville , où ils bâtissent une maison , et le jeune homme épouse la fille du sultan
du pays.
Dans un conte syriaque de la Mésopotamie septentrionale (Prym et Socin,
n° 58), un démon, sous la forme d'un Egyptien, promet à un marchand
sans enfants de lui en faire avoir plusieurs , si le marchand s'engage à lui
donner le premier fils qui naîtra. L'enfant est emmené par le démon. L'épi-
sode altéré qui vient ensuite est en réalité celui de la chambre défendue. Il
s'y trouve un trait dont nous avons parlé dans la seconde note de ces
remarques. — Ce qui suit n'a aucun rapport avec les contes que nous étu-
dions ici.
Ce n'est pas seulement l'introduction de notre conte , c'est presque tout
l'ensemble du récit que nous retrouvons dans un Hvre cambodgien (Bastian,
die Vcelker des œstlichen Asiens , t. IV, 1868, p. 3S0). En voici le résumé
d'après l'analyse de M. Bastian : Après diverses aventures , Chao Gnoh ,
enfant extraordinaire, est recueilli par la reine des Yakhs (sorte d'ogres ou
de mauvais génies), laquelle l'adopte pour fils. Elle le laisse libre de se pro-
mener à son gré dans les jardins du palais ; mais il ne doit pas s'approcher
de l'étang d'argent ni de l'étang d'or. Poussé par la curiosité , Chao Gnoh va
voir l'étang d'or, y plonge le doigt, et, ne pouvant enlever l'or dont son
doigt est resté couvert, il se voit obligé de le bander et de dire à la reine qu'il
s'est blessé. Puis il visite les cuisines du palais et y trouve des monceaux
d'ossements et aussi une paire de pantoufles merveilleuses avec lesquelles on
peut voyager dans l'air, un bonnet qui donne l'apparence d'un sauvage {sic)
et une baguette magique. 11 prend ces objets et s'élève en l'air par la vertu des
pantoufles. Comme il se repose sur un arbre , la reine des Yakhs l'aperçoit et
lui crie de revenir ; mais il ne l'écoute pas. Alors elle met par écrit toute sa
science magique , appelle autour d'elle tous les animaux et meurt de chagrin.
Son fils adoptif , étant venu aux funérailles , lit les formules que la reine a
écrites et les apprend par cœur. Puis , prenant son vol , il arrive dans un pays
où justement un roi célèbre les noces de ses filles, à l'exception de la plus
jeune, qui ne trouve personne à son goût. Le roi fait venir tous les jeunes
gens de son royaume, mais aucun ne plaît à la princesse ; puis tous les hommes
d'âge , sans plus de résultat." Alors il demande s'il est encore resté quelqu'un.
On lui répond qu'il n'y a plus que le sauvage (Chao Gnoh), qui joue là-bas
LE PRINCE ET SON CHEVAL I47
avec les enfants de la campagîie. Quand la princesse entend parler de Chao
Gnoh , elle se déclare aussitôt disposée à l'épouser, malgré le mécontentement
de son père, qui la bannit avec son mari dans un désert. Quelque temps après,
le roi exprime le désir d'avoir du poisson et envoie ses gendres lui en cher-
cher; mais ceux-ci ne peuvent en trouver, car Chao Gnoh, grâce à son art
magique, a rassemblé tous les poissons autour de lui après avoir lui-même
changé de forme. Enfin , après bien des supplications de la part de ses beaux-
frères , il consent à leur en céder, mais seulement à condition qu'il leur coupera
le bout du nez. Ensuite le roi a envie de gibier ; mais ses gendres ont beau
chasser : Chao Gnoh a rassemblé autour de lui tous les animaux de la forêt ,
et il ne leur en cède que contre le bout d'une de leurs oreilles '. Mais bientôt,
poussés par les génies qui sont indignés de voir mépriser leur ami (Chao
Gnoh), des ennemis fondent en grand nombre sur le pays du roi, et ses
gendres sont battus. Comme le roi demande s'il ne reste plus personne , on
lui parle de Chao Gnoh , et celui-ci , muni par les génies d'armes magiques et
d'un cheval ailé , a bientôt fait de mettre l'ennemi en déroute. A son retour, le
roi , rempli de joie , le fait monter sur son trône.
Dans un conte arabe recueilli en Eg^'pte (Spitta-Bey, n° 12), nous allons
rencontrer, avec tout l'ensemble de notre conte, la forme d'introduction parti-
culière ,au dernier groupe étudié ci-dessus (p. 142) : Un sultan a un fils,
Mohammed l'Avisé, qui est né en même temps que le poulain d'une jument
de race. Le jeune garçon aime beaucoup son poulain. Sa marâtre , une
esclave que le sultan a épousée après la mort de la mère de l'enfant , a un
amant, un juif 2. Craignant d'être trahis par Mohammed, ils complotent de
l'empoisonner. Le jeune garçon est instruit de ce qui se prépare par son ami
le cheval ; quand sa marâtre lui sert à manger, il met le plat devant un chat
qui y goûte et meurt 3. La marâtre et le juif veulent alors se débarrasser du
cheval. La marâtre fait la malade, et le juif, se donnant pour médecin, dit
que le seul remède est le cœur d'un poulain de race. Avant qu'on ne tue son
cheval, Mohammed obtient la permission de le monter encore une fois. A
peine est-il en selle, que le cheval prend le galop et disparaît. — Arrivé dans
un royaume voisin, le jeune homme met pied à terre, achète à un pauvre des
vêtements tout déchirés qu'il endosse , et prend congé de son cheval , après
que ce dernier lui a donné un de ses crins en lui disant de le brûler si jamais il
a besoin de son aide. Mohammed entre au service du chef jardinier du roi. Un
jour, il désire voir son cheval ; il brûle le crin , le cheval paraît , et Mohammed
galope, magnifiquement vêtu , à travers le jardin. La plus jeune des sept filles
du roi l'aperçoit et s'éprend du beau jeune homme. Elle met en tête à ses
1. Dans le conte dtnois de la collection Gnindtvig, dans le conte hongrois, dans un conte sicilien
( Gonzcnbach, n" 6i ) et dans les contes du Brésil, il est aussi question , nous l'avons vu , de gibier.
— Dans un passage très altéré d'un conte sicilien ( Gonzcnbach , n" 67 ) , il est parlé , comme dans
le récit cambodgien , à'oreilU et de ne^ coupés par le héros. Dans le romance espagnol cité plus haut
(p. 144) , on a vu que Juanillo coupe une oreille à ses frères.
3. Il est très remarquable que les contes allemand et grec moderne de ce groupe, cités plus hani,
ont également ici un juif.
3. Ce petit détail se retrouve dans le conte allemand.
148 LE PRINCE ET SOX CHEVAL
soeurs de demander au roi de les marier. Le roi fait publier que tous les
hommes de la ville doivent défiler devant le château des dames. Les six aînées
des princesses jettent leur mouchoir à des hommes qui leur plaisent ; la plus
jeune ne jette le sien à personne. Le roi demande s'il ne reste personne dans
la ville. On lui dit qu'il ne reste qu'un pauvre garçon qui tourne la roue à eau
dans le jardin. On l'amène, et la princesse lui jette son mouchoir. Le roi,
très affligé de ce choix , ne tarde pas à tomber malade ; les médecins lui
ordonnent du lait de jeune ourse. Les six gendres montent à cheval pour en
aller chercher ; Mohammed se met , lui aussi , en campagne sur une jument
boiteuse. Sorti de la ville, il appelle son cheval et lui ordonne de dresser un
camp, tout rempli d'ourses. La chose est faite en un instant, et Mohammed
se trouve dans une tente toute d'or. Les six gendres du roi passent par là et
demandent à Mohammed, qu'ils ne reconnaissent pas, du lait de jeune ourse.
Mohammed leur dit qu'il leur en donnera, s'ils consentent à ce qu'il brûle sur
le derrière de chacun d'eux un cercle et une baguette (sic). Ils y consentent, et
Mohammed leur donne du lait de vieille ourse. Lui-même prend du lait de
jeune ourse et revient de son côté. C'est son lait seul qui guérit le roi. — Une
guerre survient. Au moment où l'armée du roi commence à plier, arrive
Mohammed sur son cheval, qui fait jaillir du feu de tous ses crins. Il tue le
tiers des ennemis ; le lendemain , le second tiers ; le roi le rencontre et lui met
sa bague au doigt, et Mohammed disparaît. Le troisième jour, il tue le reste
des ennemis. Tandis qu'il revient , il est blessé au bras ; le roi bande la plaie
avec son mouchoir, et Mohammed disparaît encore. De retour chez lui , il
s'endort ; le roi entre et reconnaît sa bague et son mouchoir. Mohammed
alors révèle ce qu'il est.
L'épisode des beaux-frères se retrouve encore dans un poème des Tartares
de la Sibérie méridionale, très voisin de notre conte (Radloff, II, p. 607 et
suiv.) : Sudasi Maergain, trahi par sa femme qui veut le faire tuer, abandonne
son pays. Près de mourir de faim dans une forêt, il dit à un ours qu'il rencontre
de le dévorer. L'ours a peur de lui et s'enfuit. Sudasi Maergœn le rattrape, le
saisit et le lance par terre : la peau lui reste dans la main. Il s'en revêt et arrive
dans un pays où il effraie les gens. Il entre dans une maison , dit qu'il est un
homme et demande à une jeune fille pourquoi il y a tant de monde rassemblé.
Elle répond que c'est le mariage de ses deux sœurs. Son père , un prince, veut
lui faire épouser un certain individu ; elle refuse. Le père se fâche : « Alors , »
dit-il en se moquant, « veux-tu prendre l'ours que voilà? » La jeune fille
répond que oui. Elle le prend en effet pour mari, et ils vont se loger dans une
vieille écurie». — Un jour, les beaux frères de Suda;i Mœrgaîn reçoivent du
prince l'invitation d'aller veiller sur certaine jument, dont le poulain disparaît
chaque année. La femme du prétendu ours a entendu , et elle va rapporter la
chose à son mari. Sudaei Masrgœn lui dit d'aller demander pour lui un cheval
au prince. Celui-ci lui donne un mauvais cheval , et voilà Sudaei Maergasn en
I . Dans un conte tchèque de cette famille , résumé dans les remarques des contes lithuaniens de
la collection Leskien (pp. S39-S4o)i le héros s'est revêtu de la peau d'un ours , et il entre au service
d'un roi comme jardinier. La princesse , quand elle est pour se choisir un mari , prend l'ours , d#ns
lequel elle a reconnu un beau jeune homme. Elle est mise i la porte du chiteau et vit avec son
mari dans une caverne de la forêt.
LE PRINCE ET SOX CHEVAL I49
campagne ; mais en chemin il lui arrive un autre cheval , celui avec lequel il
s'était enfui de son pays, et ce cheval lui apporte tout un magnifique équipe-
ment. Il trouve, près de la prairie où est la jument, ses beaux frères endormis
sur leurs chevaux. Quand la jument a mis bas son poulain , Sudaei Masrgajn
voit un énorme oiseau fondre dessus et l'enlever. Il bande son arc et abat
l'oiseau. Pour avoir cet oiseau , ses beaux-frères , qui ne le reconnaissent pas,
lui donnent , sur sa demande , une phalange de leur petit doigt. Quelque
temps après , le prince dit à ses deux gendres d'aller tuer un tigre qui lui
mange son peuple. C'est encore Sudaei Masrgaen qui le tue , et il le cède à ses
beaux-fréres à condition de leur tailler des lanières dans le dos '. Après
diverses aventures, il dévoile devant le prince la conduite de ses beaux-frères.
L'existence de ce type de conte dans la littérature cambodgienne devait,
à elle seule , faire pressentir qu'on le retrouverait quelque jour dans des récits
indiens ; les Cambodgiens ont , en effet , reçu de l'Inde leur littérature avec le
bouddhisme. Aujourd'hui la chose est faite, et nous allons, pour ainsi dire,
reconstituer tout notre conte lorrain au moyen de contes populaires recueillis
dans l'Inde. On remarquera que, dans ces contes, l'idée première, sur
certains points mieux conservée , est sur d'autres points plus altérée que dans
les récits orientaux déjà cités , — cambodgien , swahili , arabe , sibérien , —
dérivés évidemment, à une époque déjà éloignée sans doute, de sources
indiennes plus pures. •
Nous avons rapproché de la première partie de notre conte (l'histoire de
la chambre défendue) le récit cambodgien et le conte swahili. La collection
de M. Minaef contient un conte indien du Kamaon (n° 46) qui offre les plus
grandes ressemblances avec le conte swahiH : Un roi avait sept femmes, mais
point d'enfants. Un jour, il rencontra un yogi (religieux mendiant, souvent
magicien), à qui il fit part de sa tristesse. « Chacune de tes femmes aura un
fils, dit le yogî, pourvu que l'un d'eux soit à moi. » Et il lui donna un certain
fruit. Le roi en fit manger à six de ses femmes qu'il aimait ; il laissa la septième
de côté. Celle-ci, ayant trouvé l'écorce du fruit, la mangea. Et les sept prin-
cesses eurent chacune un fils. Douze ans après , le yogî vint trouver le roi et
lui dit de lui livrer l'enfant qui lui avait été promis. Aucune des princesses ne
voulant donner son fils , celui de la septième s'offrit , et son père le donna au
yogî. Ce dernier l'emmena avec lui et lui fit voir toutes ses richesses , sauf une
chambre. Un jour que le yogî était sorti , le jeune prince ouvrit la chambre
défendue , et il la vit remplie d'ossements : il comprit que le yogî était un
ogre 2. Et les ossements , en le voyant , se mirent d'abord à rire , puis à pleurer.
Le prince leur ayant demandé pourquoi, ils répondirent : « Tu auras le
1. M. Kœhler, dans ses remarques sur le conte sicilien n" 6i de la collection Gonzcnbach, cite un
conte russe dans lequel c'est aussi contre un petit doigt du pied , puis de la main , et contre une
'anièrc sanglante taillée dans leur dos que les beaux-frères du héros reçoivent de lui trois animaux
merveilleux qu'ils étaient .illcs chercher.
2. Il y a ici une lacune , qu'indiquent bien le conte swahili et le conte cambodgien. Avant d'ouvrir
la chambre aux ossements , le jeune homme a dû ouvrir une chambre dans laquelle se trouve une
fontaine d'or et y tremper le doigt , qui devient tout doré et qu'il enveloppe ensuite d'un linge. C'est
ce trait qui fait lien avec les contes européens du type du conte lorrain, et particulièrement avec
ceux où le jeune homme a été , avant sa naissance , promis i quelque être malfaisAOt.
150 LE PRINCE ET SON CHEVAL
même sort que nous. — Mais y a-t-il quelque moyen de me sauver? -^ Oui , »
dirent les ossements ; « il y en a un. Lorsque le j'Ogî apportera du bois et fera
un grand feu , qu'il mettra dessus un chaudron plein d'huile , et qu'il te dira :
Marche autour, tu lui répondras : Je ne sais pas marcher ainsi ; montre-moi
comment il faut faire. Et, quand il commencera à marcher autour du chaudron,
tu lui casseras la tête et tu le jetteras dans le chaudron plein d'huile ». Il en
sortira deux abeilles , l'une rouge et l'autre noire. Tu tueras la rouge et tu
jetteras la noire dans le chaudron. » C'est ce que fit le prince. En s'en retour-
nant à la maison , il trouva sur la route une calebasse remplie à'amrla (eau
d'immortalité). Il en arrosa les ossements, lesquels revinrent à la vie et
formèrent une armée. Qjiand le père du prince vit celui-ci arriver à la tête de
cette armée, il lui demanda tout effrayé s'il voulait lui enlever sa couronne.
Le prince lui répondit : « Je suis ton fils, celui que tu as donné au yogî. » Le
roi lui donna son trône ; quant à lui-même , il s'en alla par le monde et
envoya ses six autres fils dans la forêt.
Voici maintenant un second conte indien , qui a été recueilli à Calcutta et
qui vient probablement de Bénarès (miss Stokes, no 10). On y remarquera
une certaine fusion avec le thème de notre n» 43 , le Petit Berger, fusion que
l'on peut constater, du reste, dans des contes européens : Un prince, qui
est né sous la forme d'un singe ^ , s'en va avec ses six frères , nés d'autres
mères , dans le pays d'une belle princesse aux cheveux d'or dont la main est
offerte par son père à quiconque remplira certaines conditions : il s'agit de
lancer une grosse et pesante boule de fer de façon à atteindre la princesse qui
se tient dans la vérandah, à l'étage supérieur du palais. Arrivés au but de leur
voyage , les six princes disent au prétendu singe de leur préparer à dîner pour
leur retour ; sinon il le battront ; puis ils se rendent dans la cour du palais.
Alors le jeune prince se dépouille de sa peau de singe, et Khuda (Dieu)
lui envoie du ciel un beau cheval et de magnifiques habits. Il entre dans
la cour du palais, tout resplendissant avec ses beaux cheveux d'or, et il se
montre très aimable à l'égard de ses frères , qui naturellement ne le recon-
naissent pas. La princesse , en le voyant , se dit que , quoi qu'il arrive , ce
prince sera son mari. Plusieurs soirs de suite le prince reparaît, et chaque
fois sous un costume différent. Enfin il demande que l'on procède à l'épreuve.
Il lance d'une seule main la boule de fer, mais il a soin de n'atteindre que la
balustrade de la vérandah ; après quoi il pique des deux et s'enfuit. Le lende-
main , il atteint les vêtements de la princesse ; le soir d'après , il lui lance la
boule sur l'ongle du petit doigt d'un de ses pieds , et chaque fois il s'enfuit
aussitôt à toute bride. La princesse , pour avoir un moyen de le retrouver, se
(ait donner un arc et des flèches , et , le lendemain , quand le prince lui lance
1 . Il se trouve , daus le conte swahili , un passage tout à fait du même genre. Cette ressemblance
dans tous ces détails montre bien l'origine indienne du conte swahili , mieux conservé sur certains
points que le conte kamaonien.
2. Comme dans le conte kamaonien , les sept femmes du roi n'avaient pas eu d'enfants jusqu'au
jour où un vieux fakir dit au roi de leur donner du fruit d'un certain arbre. (A la différence du conte
Icaquonien , du conte swahili et d'un certain nombre de contes européens de cette famille mentionnée
plus haut , le fakir ne se fait pas promettre un des enfants qui doivent naître.) Le roi rapporte sept
fruit» de l'arbre ; mais six de ses femmes mangent tout , et la plus jeune ne trouve plu» qu'un
noyau ; elle le mange , et le fils qu'elle met au monde a la forme d'un singe.
LE PRINCE ET SON CHEVAL I5I
la boule sur l'orteil de l'autre pied , elle lui décoche une flèche dans la jambe.
Le prince s'enfuit comme à l'ordinaire ; alors la princesse ordonne à ses servi-
teurs de parcourir la ville : s'ils entendent quelqu'un se plaindre et pousser
des gémissements de douleur, ils devront le lui amener, homme ou bête. En
passant près des tentes des sept frères , les serviteurs entendent gémir le
singe , que sa blessure fait beaucoup souffrir. Ils l'amènent à la princesse , qui
déclare au roi son père qu'elle veut épouser le singe. Elle l'épouse ; puis ,
après divers incidents , elle brûle ja peau du singe, et le charme est rompu '.
On remarquera que le moyen employé par la princesse pour retrouver le
bel inconnu est celui que prend le roi , dans notre conte , pour retrouver le
vainqueur. Nous allons maintenant rencontrer une des parties principales de
notre conte (le déguisement du prince et le choix que la princesse fait de lui,
malgré son apparence méprisable) et l'un de ses épisodes les plus caractéris-
tiques (l'épisode des beaux-frères) dans un autre conte indien du Bengale (miss
Stokes, no 20), où le tout est encadré dans le thème de notre n° 17, VOiseau de
vérité : Il était une fois une fille de jardinier qui avait coutume de dire : « Qiaand
je me marierai, j'aurai un fils avec une lune au front et une étoile au
menton. » Le roi l'entend un jour parler ainsi et l'épouse. Un an après,
pendant que le roi est à la chasse , elle met en effet au monde un fils avec
une lune au front et une étoile au menton ; mais les quatre autres femmes du
roi, qui n'ont jamais eu d'enfants, gagnent la sage-femme à prix d'or et lui
diseht de faire disparaître le nouveau-né ; elles annoncent à \^ fille du jardi-
nier qu'elle est accouchée d'une pierre. Le roi, furieux à cette nouvelle,
relègue la jeune femme parmi les servantes du palais. — La sage-femme met
l'enfant dans une boîte qu'elle dépose ensuite dans un trou , au milieu de la
forêt. Le chien du roi l'a suivie ; il ouvre la boîte et il est charmé de la
beauté de l'enfant. Pour le cacher, il l'avale ; au bout de six mois, il le rend
à la lumière pour quelques instants , ce qu'il fait encore au bout de six autres
mois. Cette fois, un serviteur du pajais l'a vu, et il va tout raconter aux
quatre femmes du roi , qui obtiennent de celui-ci que le chien soit tué. Le
chien , ayant entendu donner l'ordre , confie l'enfant à la vache du roi , qui ,
elle aussi, l'avale. La même histoire se reproduit avec la vache , puis enfin
avec le cheval du roi. Mais, quand l'ordre est donné de tuer ce cheval, nommé
Katar, il dit à l'enfant de le seller et de le brider et de prendre dans une
petite chambre auprès de l'écurie des vêtements de prince qu'il endossera ,
et aussi un sabre et un fusil qu'il trouvera au même endroit. Puis Katar
s'échappe , avec le prince sur son dos. Il s'arrête dans le pays d'un autre roi ,
dans une forêt ; il dit au prince de lui tordre l'oreille droite, et il devient un
âne ; il dit au prince de se tordre à lui-même l'oreille gauche , et le prince
devient un pauvre homme , fort laid et à l'air vulgaire. Il devra chercher un
maître à servir ; s'il a besoin du cheval , il le trouvera dans la forêt. — Le
prince entre au service d'un marchand , voisin du roi ( dans une variante , au
service du roi lui-môme). La septième fille du roi , qui l'a entendu plusieurs
fois chanter délicieusement pendant la nuit, dit à son père qu'elle désirerait
\. Cette dernière partie se r.tttaclic .^ un thème que M. Th. Bcnfcy a étudiée dan» son IntrodHclion
au PaHkhalantm , § 92 , et dont nous parlerons dans les remarques de notre n" 6}, U Loup blanc.
152 LE PRINCE ET SON CHEVAL
se marier, mais qu'elle voudrait choisir son mari elle-même». Le roi invite
tous les rois et les princes des environs à se rassembler dans le jardin du palais.
Q;iand ils y sont tous, la princesse, montée sur un éléphant, fait le tour du
jardin, et, dès qu'elle voit le serviteur du marchand, qui assiste par curiosité
à la fête, elle lui jette autour du cou un collier d'or 2. Tout le monde
s'étonne , et l'on arrache le collier au pauvre garçon ; mais , une seconde fois ,
la princesse le lui jette autour du cou , et elle déclare que c'est lui qu'elle veut
épouser. Le roi y consent. — Les six sœurs de la princesse étaient mariées
à de riches princes qui tous les jours allaient à la chasse. La jeune princesse dit
à son mari d'y aller aussi. Il s'en va trouver son cheval Katar dans la jungle ;
il lui tord l'oreille droite , et Katar redevient un superbe cheval ; il se tord à
lui-même l'oreille gauche, et il redevient un beau prince avec une lune au
front et une étoile au menton. Il met ses magnifiques habits, prend son sabre
et son fusil et part pour la chasse. Il tue beaucoup de gibier et s'arrête sous
un arbre pour se reposer et manger. Ses six beaux-frères, ce jour-là, n'ont
rien tué, et ils ont grand'soif et grand'faim. Ils arrivent auprès du jeune
prince, qu'ils ne reconnaissent pas, et, pour avoir à boire et à manger, ils
consentent à se laisser marquer par lui sur le dos d'une pièce de monnaie
rougie au feu 3. Puis le prince se rend au palais dans son splendide équipage,
et se fait reconnaître de la princesse et du roi. Quelque temps après , il dit au
roi que dans la cour du palais il y a six voleurs, et en même temps il montre
ses beaux-frères. « Faites-leur ôter leurs habits , » dit-il , « et vous verrez sur leur
dos la marque des voleurs. » On leur enlève leurs habits, et l'on voit en effet
sur leur dos la marque de la pièce de monnaie rougie au feu. Les six princes
sont ainsi punis du mépris qu'ils avaient témoigné à leur beau-frère. —
Bientôt, sur le conseil de son cheval, le prince se met en route avec une
nombreuse suite vers le pays de son père. Il écrit à celui-ci pour lui demander
la permission de donner une grande fête à laquelle devront prendre part tous
les sujets du royaume, sans exception. Le peuple étant rassemblé, le prince,
ne voyant pas sa mère, dit au roi qu'il manque quelqu'un, la fille du jardinier,
qui a été reine. On l'envoie chercher, et il lui rend les plus grands honneurs.
Puis il dit au roi qu'il est son fils , et le cheval Katar raconte toute l'histoire.
Cette fin se rattache, ainsi que l'introduction , au thème de notre n" 17,
VOiseau de vérité.
*
* *
L'épisode de la poursuite et des objets jetés se retrouve dans divers pays
d'Orient.
Nous le rencontrons d'abord dans un conte kirghiz de la Sibérie méridionale
(Radloff, III, p. 383) : Poursuivie par une méchante vieille, une jeune femme
1. Dans le conte autrichien de la collection Vernaleken et dans le conte italien de Sora, cité plus
haut , la princesse remarque également le chant du garçon jardinier.
2. Comparer la pomme d'or ou la boule d'or du conte lorrain et d'autres contes européens.
3. Il y a ici une altération. Dans les contes européens, d'un côté, et, de l'autre, dans le récit
cambodgien ainsi que dans le conte arabe d'Egj'pte et dans le poème des Tartares de Sibérie , ce n'est
pas pour satisfaire leur faim et leur soit que les beaux-frères du héros se laissent marquer ou mutiler
par ce dernier ; c'est pour obtenir qu'il leur cède différentes choses demandées par le roi (parfois du
gibier). Donc , k la source commune d'où tous ces récits sont dérivés, c'cst-à-dirc dans l'Inde, il a
dii exister, il existe sans doute encore un conte présentant cette forme.
LE PRINCE ET SON CHEVAL I5J
jette derrière elle d'abord un peigne , qui devient une épaisse forêt , puis un
miroir, qui devient un grand lac. — Dans un conte samoyède (Gœttingische
Gelehrte Anieigen , 1862, p. 1228), une pierre à aiguiser, jetée par une jeune
fille poursuivie , devient une rivière ; une pierre à fusil , une montagne ; un
peigne, une forêt.
Dans l'extrême Orient, nous pouvons rapprocher de ce même épisode le
passage suivant d'un livre siamois ( Asiatic Researcbes , t. XX, Calcutta, 1836,
p. 347): Un jeune homme, nommé Rot, s'enfuit du palais d'une yak (sorte
d'ogresse), en emportant divers ingrédients magiques. Poursuivi par la yak,
et au moment d'être atteint , il jette derrière lui un de ces ingrédients : aussitôt
se dressent d'innombrables bâtons pointus qui arrêtent la poursuite de la yak.
Celle-ci les fait disparaître par la vertu d'une autre substance magique , et déjà
elle est tout près du jeune homme, quand celui-ci, au moyen d'un nouvel
ingrédient , met entre elle et lui une haute montagne. La yak la fait également
disparaître. Alors Rot fait s'étendre derrière lui une grande mer, et la yak ,
qui se trouve au bout de son grimoire , est obligée de battre en retraite.
C'est de l'Inde que les* Siamois , comme les Cambodgiens , ont reçu leur
littérature avec le bouddhisme. On peut donc en conclure que ce thème de la
poursuite vient de l'Inde. Nous le retrouvons, du reste, dans des contes popu-
laires indiens actuels, l'un du Deccan , l'autre du Bengale, et dans un des
récits de la grande collection formée par Somadeva de Cachemire at xii^ siècle
de notre ère, la Kathd-Sarit-Sâgara (V « Océan des Histoires » ).
Dans le conte populaire indien du Deccan (miss Frère, pp. 62, 63), un
jeune homme , poursuivi par une raksha (sorte de mauvais génie, de démon),
à qui il a dérobé divers objets magiques , met successivement entre elle et lui ,
par la vertu de ces objets , une grande rivière , puis une haute montagne , et
enfin un grand feu qui consume la forêt ù travers laquelle elle passe et la fait
périr.
Voici maintenant le conte recueilli dans le Bengale, chez les tribus Dzo (Pro-
gressive colloquial Exercices in the Lushai Dialect of the Dio or Kuki Language, -with
vocabularies and popular taies, by Capt. T. H. Lewin. Calcutta, 1874, p. 8$ ) :
Un jeune homme est parvenu , par certains maléfices, à se faire donner pour
femme une jeune fille nommée Kungori. A peine l'a-t-il épousée qu'il se change
en tigre et l'emporte. Le père de la jeune fille la promet à celui qui la ramè-
nera. Deux jeunes gens, Hpohtir et Hrangchal, tentent l'entreprise. Ils
arrivent chez l'homme-tigre. « Kungori, où est votre mari? — Il est à la
chasse et va revenir dans un instant, » Les deux jeunes gens se cachent. Arrive
l'homme-tigre. « Je sens une odeur d'homme, — Ce doit être moi que vous
sentez, » dit Kungori. Le lendemain , il retourne à la chasse. Une veuve vient
dire aux deux jeunes gens : « Si vous êtes pour vous enfuir avec Kungori,
prenez avec vous de la semence {sic) de feu , de la semence d'épines et de la
semence d'eau, » Ils suivent ce conseil et s'enfuient, emmenant Kungori.
L'homme-tigre étant rentré chez lui et trouvant la maison vide , se met à leur
poursuite. Un petit oiseau dit ;\ Hrangchal : « Courez ! courez ! le mari de
Kungori va vous attraper ! » Alors ils répandent la semence de feu , et les
taillis et les broussailles se mettent à brûler furieusement, de sorte que
1)4 LE PRINCE ET SON CHEVAL
l'homme-tigre ne peut avancer plus loin. Qpand l'incendie s'apaise, l'homme-
tigre reprend sa poursuite. Le petit oiseau dit à Hrangchal : « Il va vous
attraper! » Alors ils répandent la semence d'eau, et une grande rivière se
trouve entre eux et l'homme-tigre. Quand l'eau s'est écoulée, il se remet à
courir. « Il arrive! » dit le petit oiseau. Ils répandent la semence d'épines, et
il s'élève un fourré rempli de ronces. L'homme-tigre finit par s'y frayer un
passage ; mais Hpohtir le tue d'un coup de son dao (sorte de couteau). — La
suite de ce conte du Bengale a beaucoup d'analogie avec nos nos j ^ Jean de
l'Ours, et 52 , La Canne de cinq cents livres. Nous en avons donné le résumé
dans les remarques de notre no i (p. 21 ).
Dans le conte sanscrit de Somadeva (.voir l'analyse du 7e livre dans les
comptes rendus de l'Académie de Leipzig, 1861 , p. 203 seq. ), — conte qui
ressemble beaucoup à notre no 32 , Chatte Blanche , — le héros, Çringabhuya,
pour échapper à la poursuite d'un rdkshasa, jette successivement derrière lui
divers objets que lui a donnés sa fiancée, fille d'un autre râkshasa : de la terre,
de l'eau , des épines et du feu , et il se trouve, entre lui et le râkshasa, d'abord
une montagne , puis un large fleuve , puis une forêt qui enfin prend feu , et le
râkshasa renonce à le poursuivre.
Ce même épisode existe , en Afrique , dans un conte cafre et dans un conte
malgache. — Dans le conte cafre (G. Me. Call Tlieal, Kaffir Folklore, Londres,
1882, p. 82), une jeune fille, fuyant avec un jeune homme qu'elle aime, est
poursuivie par son père. Elle jette l'un après l'autre derrière elle divers objets
qu'elle a emportés : un œuf, une outre pleine de lait, un pot et une pierre,
et il se produit successivement un grand brouillard , une grande eau , de pro-
fondes ténèbres et une montagne escarpée. — Dans le conte de l'île de
Madagascar (Folklore Jourtial, 1883 , I , p. 234) , une jeune fille, en s'enfuyant
de chez un monstre qui doit la manger, emporte, sur le conseil d'une souris ,
un balai, un œuf, un roseau et une pierre. Quand elle les jette derrière elle,
elle oppose à la poursuite du monstre un épais fourré, un grand étang, une
forêt et une montagne escarpée.
Un passage analogue se trouve, paraît-il , dans un conte indien du Brésil ; ce
qui n'a rien d'étonnant , les Portugais ayant apporté au Brésil nos contes euro-
péens , ainsi que le montre la collection Roméro , déjà citée. Ce conte des
sauvages brésiliens, VOgresse, est, nous dit-on {Mélusine, II, col. 408), « le
conte de l'homme poursuivi par la sorcière dont il a enlevé la fille, et qui
assure sa fuite en métamorphosant divers objets derrière lui. »
Enfin , on a recueilli , dans l'archipel polynésien de Samoa , « le conte dans
lequel un amoureux, emmenant sa belle et poursuivi, jette derrière lui un
peigne qui se change en un bois , etc. » (Mèlnsine, Il , col. 214).
XIII
LES TROCS DE JEAN-BAPTISTE
Il était une fois un homme et sa femme , Jean-Baptiste et
Marguerite. « Jean-Baptiste, » dit un jour Marguerite, « pour-
quoi ne faites-vous pas comme notre voisin ? il troque sans cesse
et gagne ainsi beaucoup d'argent. — Mais, » dit Jean-Baptiste ,
« si je venais à perdre, vous me chercheriez querelle, — Non,
non, » répondit Marguerite, «'on sait bien qu'on ne peut pas
toujours gagner. Nous avons une vache , vous n'avez qu'à l'aller
vendre. »
Voilà Jean-Baptiste parti avec la vache. Chemin faisant, il
rencontra un homme qui conduisait une bique. « Où vas-tu,
Jean-Baptiste ? — Je vais vendre ma vache pour avoir une bique.
— Ne va pas si loin, en voici une. » Jean-Baptiste troqua sa
vache contre la bique et continua son chemin.
A quelque distance de là, il rencontra un autre homme qui
avait une oie dans sa hotte. « Où vas-tu , Jean-Baptiste ? — Je
vais vendre ma bique pour avoir une oie. — Ne va pas si loin,
en voici une. » Ils échangèrent leurs bêtes , puis Jean-Baptiste
se remit en route.
Il rencontra encore un homme qui tenait un coq. « Où vas-
tu, Jean-Baptiste ? — Je vais vendre mon oie pour avoir un coq.
— Ce n'est pas la peine d'aller plus loin, en voici un. » Jean-
Baptiste donna son oie et prit le coq.
En entrant dans la ville , il vit une femme qui ramassait du
crottin dans la rue. « Ma bonne femme , » lui dit-il , « gagnez-
vous beaucoup à ce métier-là ? — Mais oui, assez, » dit-elle. —
« Voudrez-vous me céder un crottin en échange de mon coq ? —
IS6 LES TROCS DE JEAN -BAPTISTE
Volontiers, » dit la femme. Jean-Baptiste lui donna son coq,
emporta son crottin et alla sur le champ de foire ; il y trouva
son voisin. « Eh bien! Jean-Baptiste, fais-tu des affaires? —
Oh ! je ne ferai pas grand'chose aujourd'hui. J'ai changé ma
vache contre une bique. — Que tu es nigaud ! mais que va dire
Marguerite.^ — Marguerite ne dira rien. Ce n'est pas tout : j'ai
changé ma bique contre une oie. — Oh ! que dira Marguerite ?
— Marguerite ne dira rien. Ce n'est pas encore tout : j'ai changé
mon oie contre un coq, et le coq, je l'ai donné pour un crottin.
— Le sot marché que tu as fait là ! Marguerite va te quereller.
— Marguerite ne dira rien. — Parions deux cents francs : si elle
te cherche dispute, tu paieras les deux cents francs; sinon, c'est
moi qui te les paierai. » Jean-Baptiste accepta, et ils reprirent
ensemble le chemin de leur village.
« Eh bien ! Jean-Baptiste , » dit Marguerite , « avez-vous fait
affaire ? — Je n'ai pas fait grand'chose : j'ai changé ma vache
contre une bique. — Tant mieux. Nous n'avions pas assez de
fourrage pour nourrir une vache ; nous en aurons assez pour
une bique, et nous aurons toujours du lait. — Ce n'est pas tout.
J'ai changé ma bique contre une oie. — Tant mieux encore ;
nous aurons de la plume pour faire un lit. — Ce n'est pas tout.
J'ai changé l'oie contre un coq. — C'est fort bien fait; nous
aurons toujours de la plume. — Mais ce n'e^t pas encore tout.
J'ai changé le coq contre un crottin. — Voilà qui est au mieux.
Nous mettrons le crottin au plus bel endroit de notre jardin, et
il y poussera de quoi faire un beau bouquet. »
Le voisin, qui avait tout entendu, fut bien obligé de donner
les deux cents francs.
REMARQUES
Ce conte se rapproche beaucoup du conte tyrolien la Gageure (Zingerle, II,
p. 152), dans lequel Jean troque successivement sa vache contre une chèvre,
la chèvre contre une oie, et l'oie contre une crotte de poule qu'on lui donne
comme une chose merveilleuse. Ainsi que dans notre conte , la femme de Jean
se montre enchantée de tout ce qu'a fait son mari , et Jean gagne les cent
florins de la gageure. — En Norwège, on raconte aussi la même histoire
(Asbjœrnsen, I, n" 18): Gudbrand troque sa vache contre un cheval, le
cheval contre un cochon gras , le cochon contre une chèvre , la chèvre contre
une oie, l'oie contre un coq, et en dernier lieu, comme il a faim, le coq contre
LES TROCS DE JEAX - BAPTISTE I>7
une petite pièce de monnaie , le tout à la grande satisfaction de sa femme , et le
voisin perd , là aussi , le pari.
Dans un conte corse (Ortoli, p. 446), un meunier vend son moulin pour
six cents francs. Avec l'argent, il achète une vache; il échange la vache contre
un cheval et le cheval contre une chèvre ; puis il se débarrasse de la chèvre
pour vingt francs , achète pour le prix une poule et ses poussins , et les
échange contre un sac de pommes de terre qu'il finit par trouver trop lourd et
par jeter à la rivière. Sa femme est fort contente de tout. (Ici, il n'y a ni
voisin, ni gageure).
Dans un conte russe (Gubematis, Zoological Mythology, I, p. 176), le
dénouement est tout différent. Après avoir troqué de l'or contre un cheval , le
cheval contre une vache, la vache contre une brebis, la brebis contre un
cochon de lait , le cochon de lait contre une oie , l'oie contre un canard , et
enfin le canard contre un bâton avec lequel il voit des enfants jouer, le paysan
rentre chez lui , où sa femme lui prend le bâton des mains et lui en donne dru
et ferme sur les épaules. — Même fin dans un conte anglais (HalUwell,
p. 26): « M. Vinaigre » , qui se trouve en possession de quarante guinées, les
emploie à acheter une vache à la foire. En revenant , il rencontre un joueur
de cornemuse ; pensant que c'est un excellent métier, il échange sa vache
contre la cornemuse. Son essai d'en jouer ne réussit pas ; il a grand froid aux
doigts : il échange la cornemuse contre une paire de gants bien chauds qu'il
troqué eux-mêmes ensuite, étant fatigué, contre un gros bâton. Il entend un
perroquet porche sur un arbre qui se moque de lui et de ses échanges. De
fureur, il lui lance le bâton , qui reste dans les branches de Tarbre. Qjiand il
rentre chez lui , il est battu par sa femme.
Rappelons enfin le conte allemand n" 83 de la collection Grimm : Jean s'en
retourne dans son village après avoir reçu de son maître , pour sept années de
fidèle service , un morceau d'or gros comme sa tête. Fatigué de porter cette
charge , il est enchanté de la troquer contre un cheval Le cheval le jette par
terre ; Jean se trouve très heureux de le troquer contre une vache , la vache
contre un cochon de lait , le cochon de lait contre une oie et l'oie contre une
vieille meule à aiguiser, avec laquelle un rémouleur lui a dit qu'il fera fortune.
Jean, ayant soif, veut boire à une fontaine ; en se baissant il heurte sa meule,
qui tombe au fond de l'eau. Ainsi débarrassé de tout fardeau, Jean continue
joyeusement sa route pour aller retrouver sa mère.
Dans la Semaine des Familles ( année 1867, p. 72 ) , M. André Le Pas a publié
un conte belge du môme genre, fortement moralisé : Le pauvre Jean a reçu de
saint Pierre une robe d'or ; il se laisse entraîner par le diable , qui se présente
à lui successivement sous la forme de divers personnages, à une suite
d'échanges qui finalement ne lui laissent entre les mains qu'un caillou. Mais,
en récompense d'un bon mouvement qui l'a empêché de jeter le caillou à la
tête de méchantes gens , un ange lui rend la robe d'or.
XIV
LE FILS DU DIABLE
Un jour, un homme riche s'en allait à la foire. Il rencontra
sur son chemin un beau monsieur, qui n'était autre que le
diable. « Vous devez avoir du chagrin ? » lui dit le diable. —
« Pourquoi ? » répondit l'homme , « n'ai-je pas tout ce qu'il
me faut ? — Sans doute ; mais si vous aviez des enfants , vous
seriez bien plus heureux. — C'est vrai , » dit l'homme. —
« Eh bien ! » reprit le diable , « dans neuf mois , jour pour jour,
vous aurez deux enfants, si vous promettez de m'en donner un.
— Je le promets , » dit l'homme.
Au bout de neuf mois, jour pour jour, sa femme accoucha de
deux garçons. Bientôt après, le diable vint en prendre un, qu'il
emmena chez lui et qu'il éleva comme son fils. Le petit garçon
devint grand et fort : à treize ans, il avait de la barbe comme
un sapeur.
Le diable avait des filatures. Il dit un jour à son fils : « Je
vais sortir; pendant ce temps tu surveilleras les fileuses, et tu
auras soin de les faire bien travailler. — Oui, mon père. » Tout
en surveillant les fileuses, le jeune garçon voulut se faire la
barbe. Tandis qu'il y était occupé, il aperçut dans son miroir
une des femmes qui lui faisait des grimaces par derrière. Il lui
allongea une taloche : les vingt-cinq femmes qui filaient furent
tuées du coup.
Bientôt le diable rentra chez lui. « Où sont les femmes ? »
demanda-t-il , « ont-elles bien travaillé ? — Elles sont toutes
couchées ; allez-y voir. » Le diable voulut les réveiller ; voyant
qu'elles étaient mortes , il fit des reproches à son fils. « Une
LE FILS DU DIABLE 1)9
autre fois, » lui dit-il, « ne t'avise pas de recommencer. —
Non , mon père , je ne le ferai plus. »
Le diable alla chercher vingt-cinq femmes pour remplacer
celles qui avaient été tuées, puis il dit à son fils : « Je vais
sortir ; veille à ce que les fileuses ne perdent pas leur temps. —
Oui , mon père. » Pendant l'absence du diable , le jeune garçon
eut encore à se plaindre d'une des fileuses ; il lui donna un souf-
flet , et les vingt-cinq femmes tombèrent mortes.
Etant allé ensuite se promener au jardin, il vit une belle dame
blanche qui l'appela et lui dit : « Mon ami, tu es dans une
mauvaise maison, — Quoi ? » s'écria le jeune garçon, « la
maison de mon père est une mauvaise maison ! — Tu n'es pas
chez ton père , » dit la dame blanche, « tu es chez le diable.
Ton père est un homme riche qui demeure loin d'ici. Un jour
qu'il allait à la foire , le diable se trouva sur son chemin et lui
dit qu'il devait avoir du chagrin. Ton père lui ayant répondu
qu'il n'avait pas sujet d'en avoir, le diable reprit : « Si vous
aviez des enfants, vous seriez plus heureux. Eh bien!, dans neuf
mois, jour pour jour, vous aurez deux enfants si vous consentez
à m'en donner un. » Ton père y consentit , et c'est toi que le
diable est venu prendre. Maintenant , mon ami , tâche de sortir
d'ici le plus tôt que tu pourras. Mais d'abord va voir sous
l'oreiller du diable : tu y trouveras une vieille culotte noire ;
emporte-la. Plus tu en tireras d'argent, plus il y en aura. » Le
jeune garçon dit à la dame qu'il suivrait son conseil et rentra au
logis.
Le diable , à son retour, fut bien en colère en voyant encore
toutes les femmes tuées. « La première fois qu'il t'arrivera d'en
faire autant, » dit-il au jeune homme, « je te mettrai à la
porte. » L'autre ne demandait que cela ; aussi , quand le diable
l'eut chargé de nouveau de surveiller ses fileuses, il les tua
toutes d'un revers de main. Cette fois, le diable le chassa.
Le jeune garçon , qui n'avait pas oublié la culotte noire , se
rendit tout droit chez ses parents. D'abord on ne le reconnut
pas ; bientôt pourtant, comme il ressemblait un peu à son frère,
on voulut bien le recevoir comme enfant de la maison ; mais son
père n'était nullement satisfait devoir chez lui un pareil gaillard.
Bien que les parents du jeune homme fussent riches, ils
allaient eux-mêmes à la charrue; son frère l'emmena donc un
l6o LE FILS DU DIABLE
jour avec lui aux champs. Comme ils étaient à labourer, un des
chevaux fit un écart. « Donne un coup de fouel à ce cheval, »
cria le frère. Le jeune gars donna un tel coup de fouet que le
cheval se trouva coupé en deux. Le frère courut à la maison
raconter l'aventure à son père. « Que veux-tu } » dit celui-ci,
« laisse-le tranquille : il serait capable de nous tuer tous. »
Bientôt le jeune garçon revenait avec la charrue sur ses épaules et
une moitié de cheval dans chaque poche ; il avait labouré tout
le champ avec le manche de son fouet. « Mon père, » dit-il ,
« j'ai coupé le cheval en deux d'un coup de fouet. — Cela n'est
rien , mon fils ; nous en achèterons un autre. »
Quelque temps après , c'était la fête au village voisin ; le frère
du jeune garçon lui demanda s'il voulait 3' aller avec lui ; il y
consentit. Son frère marchait devant avec sa prétendue ; l'autre
les suivait. Ils arrivèrent à l'endroit où l'on dansait. Pendant que
le jeune homme regardait sans mot dire, un des danseurs s'avisa
de lui donner un croc en jambe par plaisanterie. « Prends
garde, » lui dit le frère du jeune homme, « tu ne sais pas qu'il
pourrait te tuer d'une chiquenaude. — Je me moque bien de
ton frère et de toi , » dit l'autre^ et il recommença la plaisanterie.
Le jeune garçon dit alors à son frère et à la jeune fille de se
mettre à l'écart auprès des joueurs de violon, puis il donna au
plaisant un tel coup, que tous les danseurs tombèrent roides
morts. Son frère s'enfuit, laissant là sa prétendue. Le jeune
garçon la reconduisit chez ses parents; arrivé à la porte, il lui
dit : « C'est ici que vous demeurez ? — Oui , » répondit la jeune
fille. — « Eh bien ! rentrez. » Il la quitta et s'en retourna chez
lui.
Son frère avait déjà raconté au logis ce qui s'était passé. « Les
gendarmes vont venir, » disait-il ; « notre famille va être désho-
norée. » Le jeune homme , étant rentré à la maison , barricada
toutes les portes et dit à ses parents : « Si les gendarmes vien-
nent me chercher, vous direz que je n'y suis pas. » En effet,
vers une heure du matin , arrivèrent vingt-cinq gendarmes ; on
leur ouvrit la porte de la grange et ils y entrèrent tous. En les
voyant , le jeune garçon prit une fourche et en porta un coup à
celui qui marchait en tête : vingt-quatre gendarmes tombèrent
sur le carreau. Le vingt-cinquième se sauva et courut avertir la
justice. Cependant l'affaire en resta là.
LE FILS DU DIABLE l6l
Le lendemain , on publia à son de caisse par tout le village
que ceux qui voudraient s'enrôler auraient bonne récompense.
Le jeune homme dit alors à ses parents : « J'ai envie de m'en-
rôler. — Mon fils, » répondit le père, « nous sommes assez
riches pour te nourrir ; tu n'as pas besoin de cela. — Mon père, »
dit le jeune homme, « je vois bien que je ne vous causerai que
du désagrément; il vaut mieux que je quitte la maison. » Il
partit donc et se rendit au régiment.
Un jour, le colonel lui donna , à lui et à deux autres soldats ,
un bon pour aller chercher de la viande : ils devaient en rappor-
ter quinze livres chacun. Ils allèrent chez le boucher, qui leur
livra la viande. « Comment ! » dit le jeune garçon , « voilà tout
ce qu'on nous donne ! mais je mangerais bien cela à moi tout
seul. Allons, tuez-nous trois bœufs. — Mon ami , » répondit le
boucher, « pour cela il faut de l'argent. » Le jeune homme mit
alors la main dans la poche de la culotte noire, et, comme il
ne savait pas compter, il jeta sur la table de l'argent à pleines
poignées. Le boucher ramassa l'argent et tua trois bœufs. « Main-
tenant, » dit le jeune garçon à ses camarades, « noiîs allons en
rapporter chacun un. » En l'entendant parler ainsi, les deux
soldats se regardèrent. « Si cela vous gêne , » dit-il , « je n'ai pas
besoin de vous. » Il demanda une corde au boucher, attacha les
trois bœufs ensemble et les chargea sur ses épaules. Dans les
rues, chacun s'arrêtait pour le voir passer et restait ébahi. Le
colonel , lui aussi , ne put en croire ses yeux. Le lendemain , il
l'envoya au vin ; le jeune homme en apporta trois tonneaux
attachés sur son dos avec une corde.
Tout cela ne plaisait guère au colonel ; il aurait bien voulu se
débarrasser d'un pareil soldat. Pour le dégoûter du service, il
l'envoya au milieu des champs garder une pièce de canon que
trente chevaux n'auraient pu traîner, et lui ordonna de rester en
faction pendant toute la nuit. Le jeune homme, trouvant le
temps long, se coucha par terre et s'endormit. Au bout d'une
heure , s'étant réveillé , il prit la pièce de canon et la porta dans
la cour du colonel ; quand il la posa par terre , le pavé fut
enfoncé. Puis il se mit à crier : « Mon colonel, voici votre pièce
de canon; maintenant vous ne craindrez plus qu'on vous la
prenne. »
Le jeune homme s'était engagé pour huit ans; comme il était
CosauiN , Conles. 1 1
102 LE FILS DU DIABLE
novice en toutes choses, il croyait n'être engagé que pour huit
jours. Au bout des huit jours, il se rendit près du colonel et lui
demanda si son temps était fini. « Oui, mon ami, » dit le
colonel , « votre temps est fini . »
Il quitta donc le régiment et alla se présenter chez un labou-
reur. La femme seule était à la maison ; il lui demanda si l'on
avait besoin d'un domestique. « Mon mari, » dit-elle, « est
justement sorti pour en chercher un ; attendez qu'il rentre. » Le
laboureur revint quelque temps après sans avoir trouvé de
domestique , et le jeune homme s'offrit à le servir : il ne deman-
dait pas d'argent, mais seulement sa charge de blé à la fin de
l'année. Le laboureur et sa femme se consultèrent. « Sans
doute , » se dirent-ils , « le garçon est gros et grand , mais avec
quinze boisseaux il en aura sa charge, » Le marché conclu , le
laboureur lui montra ses champs et lui dit d'aller labourer. La
charrue était attelée de deux méchants petits chevaux : le jeune
homme, craignant de les couper en deux au moindre coup de
fouet, déposa son habit par terre, coucha les deux chevaux
dessus et se mit à labourer tout seul. La femme du laboureur
l'aperçut de sa fenêtre. « Regarde donc, » dit-elle à son mari,
« le nouveau domestique qui laboure tout seul. Jamais nous ne
pourrons le payer ; tout notre blé y passera. Comment faire pour
nous en débarrasser ? » Quand le garçon eut fini son labourage,
il revint à la maison avec un cheval dans chaque poche. Le
laboureur et sa femme lui firent belle mine. « Pourquoi n'êtes-
vous pas venu dîner ? » lui dirent-ils. — « J'ai voulu finir mon
ouvrage , » répondit le garçon ; « tous vos champs sont labourés.
— Oh ! bien , » dit le laboureur, « vous vous reposerez le reste
de la journée. » Le jeune homme se mit à table ; il aurait bien
mangé tout ce qui était servi, mais il lui fallut rester sur sa
faim.
Le lendemain, le laboureur, qui voulait le perdre, l'envoya
moudre dans certain moulin d'où jamais personne n'était revenu.
Le garçon partit en sifflant. Etant entré dans le moulin , il vit
douze diables, qui s'enfuirent à son approche. « Bon ! » dit-il,
« voilà que je vais être obligé de moudre tout seul. » Il appela
les diables, mais plus il les appelait, plus vite ils s'enfuyaient.
Il se mit donc ;\ moudre son grain , et , quand il eut fini , il
renvoya à la maison un cheval qu'il avait emmené avec lui. En
LE FILS DU DIABLE 163
voyant le cheval revenir seul , la femme du laboureur eut un
moment de joie, car elle crut que le domestique ne reparaîtrait
plus. Mais bientôt il revint , amenant avec lui le moulin et le
ruisseau jusqu'auprès de la maison de son maître. « Mainte-
nant, » dit-il, « ce sera plus commode ; je n'aurai plus besoin
d'aller si loin pour moudre. — Mon Dieu ! » disaient le laboureur
et sa femme , « que vous êtes fort ! » Ils faisaient semblant d'être
contents , mais au fond ils ne l'étaient guère.
Un autre jour, le laboureur dit au jeune homme : « J'ai
besoin de pierres; va m'en chercher dans la carrière là-bas. »
Le garçon prit des pinces et des outils à tailler la pierre, et
descendit dans la carrière, qui avait bien cent pieds de profon-
deur : personne n'osait s'y aventurer à cause des blocs de pierre
qui se détachaient à chaque instant. Il se mit à tirer d'énormes
quartiers de roche , qu'il lançait ensuite par dessus sa tête , et
qui allaient bien loin tomber sur les maisons et enfoncer les toits.
Le laboureur accourut bientôt en criant : « Assez! assez ! prends
donc garde ! tu écrases les maisons avec les pierres q^e tu jettes.
— Bah ! f) dit le garçon , « avec ces petits cailloux ? »
Le laboureur, ne sachant plus que faire , l'envoya porter une
lettre à un sien frère, qui était geôlier d'une prison, et lui dit
d'attendre la réponse. Le geôlier, après avoir lu la lettre, fit enchaî-
ner le jeune homme et l'enferma dans un cachot. Le jeune homme
se laissa faire, croyant que telle était la coutume, et que c'^était en
cet endroit qu'on attendait les réponses. Il finit pourtant par
trouver le temps long ; il brisa ses chaînes en étendant les bras
et les jambes, et donna dans la porte un coup de pied qui la fit
voler sur le toit. Puis il alla trouver le geôlier. « Eh bien ! »
lui dit-il, « la réponse? — C'est juste, » répondit le geôlier,
« je l'avais ouWiée. Attendez un moment. » Il écrivit à son frère
de se débarrasser du garçon comme il pourrait, mais que, pour
lui , il ne s'en chargeait pas. Le jeune homme mit la lettre dans
sa poche et partit; puis, se ravisant, il emporta la prison avec
le geôlier, et la déposa près de la maison du laboureur. « A
présent, » dit-il à son maître, « il vous sera bien facile de voir
votre frère. Mais, » ajouta-t-il, « est-ce que mon année n'est
pas finie ? — Justement, elle vient de finir, » répondit le labou-
reur. — «Eh bien ! donnez-moi ma charge de blé. » A ces mots ,
les pauvres gens se mirent à pleurer et à se lamenter. « Jamais, »
164 LE FILS DU DIABLE
disaient-ils , « nous ne pourrons trouver assez de grain , quand
même nous prendrions tout ce qu'il y en a dans le village. » Le
jeune garçon feignit d'abord de vouloir exiger son salaire , mais
enfin il leur dit qu'il ne voulait pas leur faire de peine, et même
il leur donna de l'argent qu'il tira de la culotte noire.
En sortant de chez le laboureur, il marcha droit devant lui ,
si bien qu'il arriva sur le bord de la mer ; il s'embarqua sur le
premier vaisseau qu'il trouva. Mais un des gens du vaisseau,
sachant qu'il avait une culotte dont les poches étaient toujours
remplies d'argent, lui coupa la gorge pendant son sommeil et
s'empara de la culotte. — Je l'ai encore vu, ce matin, qui se
promenait avec cette vieille culotte noire.
REMARQUES
L'ensemble de notre conte a une grande analogie avec nos nos 46, Bénédicité ,
et 69, le Laboureur et son Valet. Voir les remarques de ces deux contes , qui
présentent le thème de Y Homme fort d'une manière plus complète.
*
* *
On peut rapprocher de l'introduction de notre conte celle d'un conte grec
moderne de l'île de Syra (Hahn, n» 68), et celle d'un conte italien de
Vénétie (Widter et Wolf, n» 13). — Dans le conte grec, un démon déguisé se
présente à un roi et lui promet qu'il aura plusieurs enfants , s'il consent à lui
donner l'aîné. — Dans le conte italien, un prince sans enfants désire tant en avoir
qu'il en accepterait du diable lui-même. Un étranger paraît et lui dit : « Pro-
mettez-moi de me donner un enfant , et moi je vous promets que dans un an
vous en aurez deux. »
Comparer l'introduction de plusieurs des contes européens étudiés dans les
remarques de notre n» 12, le Prince et son Clxval (second groupe),
(pp. 139-140).
Comparer aussi, dans ces mêmes remarques, l'introduction du conte
swahili de l'île de Zanzibar (p. 145), à peu près identique à celle de notre
conte, et l'introduction du conte indien du Kamaon (p. 149). Dans les
remarques de notre n° $ , les Fils du PêcJieur, comparer l'introduction du conte
indien du Bengale de la collection Lai Behari Day (p. 80).
Nous ne nous arrêterons plus ici que sur un détail de notre Fils du Diable.
Dans un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 288), Nesyta, jeune homme
merveilleusement fort , entre au service du diable. Il délivre une pauvre àme,
LE FILS DU DIABLE 165
qui s'envole sous la forme d'une colombe blanche après lui avoir dit de
demander au diable pour salaire un vieil habit qu'il verra pendu à un clou : les
poches de cet habit sont toujours remplies d'or et d'argent. C'est là, comme
on voit , le pendant de l'épisode de la culotte noire que la dame blanche dit au
héros de notre conte de dérober au diable. — Ajoutons que , dans un conte
westphalien appartenant à une autre famille ( Kuhn , Westfalische Sagen ,
n" 25 ) , figure une vieille culotte, des poches de laquelle on peut tirer sans cesse
de l'argent. Cette culotte vient également de chez le diable , et le héros l'a
reçue comme salaire.
XV
LES DONS DES TROIS ANIMAUX
Il était une fois trois cordonniers , qui allaient de village en
village. Passant un jour dans une forêt , ils virent trois chemins
devant eux ; le plus jeune prit le chemin du milieu , et ses com-
pagnons ceux de droite et de gauche.
Au bout de quelque temps , celui qui avait pris le chemin du
milieu rencontra un lion , un aigle et une fourmi , qui se dispu-
taient, un âne mort. Le jeune homme fit trois parts de l'âne et en
donna une à chacun des animaux , puis il continua sa route.
Quand il se fut éloigné, le lion dit aux deux autres : « Nous
avons été bien malhonnêtes de n'avoir pas remercié cet homme
qui nous a fait si bien nos parts ; nous devrions lui faire chacun
un don. » Et il se mit à courir après lui pour le rejoindre.
Le jeune cordonnier fuyait à toutes jambes , car il croyait que
le lion était en colère et qu'il voulait le dévorer. Lorsque le lion
l'eut rattrapé, il lui dit : « Puisque tu nous as si bien servis,
voici un poil de ma barbe : quand tu le tiendras dans ta main, tu
pourras te changer en lion. » L'aigle vint ensuite et lui dit :
« Voici une de mes plumes : quand tu la tiendras dans ta main, tu
pourras te changer en aigle. » La fourmi étant arrivée , l'aigle et
le lion lui dirent : « Et toi, que vas-tu donner à ce jeune homme?
— Je n'en sais rien, » répondit-elle. — « Tu as six pattes, »
dit le lion, « tandis que moi je n'en ai que quatre ; donne-lui en
une, il t'en restera encore cinq. » La fourmi donna donc une de
ses pattes au cordonnier en lui disant : « Quand tu tiendras cette
patte dans ta main, tu pourras te changer en fourmi. »
A l'instant même le jeune homme se changea en aigle pour
LES DONS DES TROIS ANIMAUX 167
éprouver si les trois animaux avaient dit vrai. Il arriva vers le soir
dans un village et entra dans la cabane d'un berger pour y passer
la nuit. Le berger lui dit : « Il y a près d'ici , dans un château ,
une princesse gardée par une bête à sept têtes et par un géant. Si
vous pouvez la délivrer^ le roi son père vous la donnera en
mariage. Mais il faut que vous sachiez qu'il a déjà envoyé des
armées pour tuer la bête , et qu'elles ont toutes été détruites. »
Le lendemain matin, le jeune homme s'en alla vers le château.
Quand il fut auprès , il se changea en fourmi et monta contre le
mur. Une fenêtre était entr'ouverte ; il entra dans la chambre ,
après avoir repris sa première forme, et trouva la princesse. «Qiie
venez-vous faire ici , mon ami ? » lui dit-elle. « Comment avez-
vous fait pour pénétrer dans ce château ? » Le jeune homme
répondit qu'il venait pour la délivrer. « Méfiez-vous, » dit la
princesse, « vous ne réussirez pas. Beaucoup d'autres ont déjà
tenté l'aventure; ils ont coupé jusqu'à six têtes à la bête, mais
jamais ils n'ont pu abattre la dernière. Plus on lui en coupe, plus
elle devient terrible, et si on ne parvient à lui couper ^a septième,
les autres repoussent. »
Le jeune homme ne se laissa pas intimider ; il alla se promener
dans le jardin , et bientôt il se trouva en face de la bête à sept
têtes , qui lui dit : « Que viens-tu faire ici , petit ver de terre ? tu
es sorti de terre et tu retourneras en terre. — Je viens pour te
combattre. « La bête lui donna une épée, et le jeune homme se
changea en lion. La bête faisait de grands sauts pour le fatiguer;
cependant, au bout de deux heures, il lui coupa une tête. « Tu
dois être las , » lui dit alors la bête , « moi aussi ; remettons
la partie à demain. »
Le jeune homme alla dire à la princesse qu'il avait déjà coupé
une tête ; elle en fut bien contente. Le lendemain il retourna au
jardin, et la bête lui dit : « Que viens-tu faire ici, petit ver de terre ?
tu es sorti de terre et tu retourneras en terre. — Je viens pour te
combattre. » La bête lui donna encore une épée, et, au bout de
quatre heures de combat, le jeune homme lui coupa encore deux
têtes. Puis il alla dire à la princesse qu'il y en avait déjà trois de
coupées. « Tâche de les couper toutes, » lui dit la princesse.
« Si tu ne parviens à abattre la septième, tu périras. »
Le jour suivant, il redescendit au jardin. « Que viens-tu faire
ici , petit ver de terre ? tu es sorti de terre et tu retourneras en
l68 LES DONS DES TROIS ANIMAUX
terre. — Je viens pour te combattre. » Au bout de huit heures
de combat , il coupa trois têtes à la bête et courut en informer la
princesse. « Tâche de lui couper la dernière, » lui dit-elle, « puis
fends cette tête avec précaution, et tu y trouveras trois œufs. Tu
iras ensuite ouvrir la porte du géant et tu lui jetteras un des œufs
au visage : aussitôt il tombera malade ; tu lui en jetteras un
autre , et il tombera mort. Tu lanceras le dernier contre un mur,
et il en sortira un beau carrosse, attelé de quatre chevaux, avec
trois laquais : lu te trouveras auprès de moi dans ce carrosse,
mais avec d'autres habits que ceux que tu portes en ce moment. »
Le jeune homme retourna dans le jardin. « Que viens-tu
faire ici , petit ver de terre ? tu es sorti de terre et tu retourneras
en terre. — Je viens pour te combattre. » Ils combattirent pen-
dant dix heures : la bête devenait de plus en plus terrible ; enfin
le jeune homme lui coupa la septième tête. Il la fendit en deux
et y trouva trois œufs , comme Tavait dit la princesse ; puis il alla
frapper à la porte du géant. « Que viens-tu faire ici , poussière
de mes mains , ombre de mes moustaches ? » lui dit le géant.
Le jeune homme, sans lui répondre, lui jeta un des œufs au
visage , et le géant tomba malade ; il lui en jeta un second , et le
géant tomba mort. Il lança le troisième contre un mur, et aussitôt
parut un beau carrosse, attelé de quatre chevaux, avec trois
laquais. La princesse était dans le carrosse, et le cordonnier s'y
trouva près d'elle ; elle lui donna un mouchoir dont les quatre
coins étaient brodés d'or.
Toute la ville sut bientôt que la princesse était délivrée. Or il
y avait là un jeune homme qui aimait la princesse et qui avait
essayé de tuer la bête à sept têtes. Quand la princesse et le
cordonnier s'embarquèrent pour se rendre chez le roi (car il
fallait passer la mer), ce jeune homme partit avec eux.
Un jour, pendant la traversée, il dit au cordonnier : « Regarde
donc dans l'eau le beau poisson que voilà. » Le cordonnier
s' étant penché pour voir, l'autre le jeta dans la mer, où il fut
avalé vivant par une baleine. Le jeune homme dit ensuite à la
princesse : « Si tu ne dis pas que c'est moi qui t'ai délivrée, je te
tuerai. » La jeune fille promit de faire ce qu'il exigeait d'elle. En
arrivant chez le roi son père, elle lui dit que c'était ce jeune
homme qui l'avait délivrée, et l'on décida que la noce se ferait
dans trois jours.
LES DONS DES TROIS ANIMAUX 169
Cependant il y avait sur un pont un mendiant qui jouait du
violon. Les baleines aiment beaucoup la musique ; celle qui
avait avalé le cordonnier s'approcha pour entendre. Le mendiant
lui dit : « Si tu veux me montrer la tête du cordonnier, je joue-
rai pendant un quart d'heure. — Je le veux bien, » répondit la
baleine. Au bout d'un quart d'heure il s'arrêta. « Tu as déjà fini ?
— Oui , mais si tu veux me le montrer jusqu'aux cuisses , je
jouerai pendant une demi-heure. — Je ne demande pas mieux. »
Au bout de la demi-heure, il s'arrêta. « Tu as déjà fini ? — Oui,
mais si tu veux me le montrer jusqu'aux genoux, je jouerai pen-
dant trois quarts d'heure. — Je le veux bien. » Au bout des
trois quarts d'heure : « Tu as déjà fini ? — Oui, j'ai fini; il
paraît que tu ne trouves pas le temps long. Si tu veux me mon-
trer le cordonnier depuis la tête jusqu'aux pieds, je jouerai
pendant une heure. — Volontiers, » dit la baleine. Et elle le
montra tout entier au mendiant. Aussitôt le cordonnier se chan-
gea en aigle et s'envola. Le mendiant s'enfuit au plus vite, et il
fit bien, car au même instant la baleine, furieuse da voir le
cordonnier lui échapper, donna un coup de queue qui renversa
le pont.
Le jour fixé pour les noces de la princesse, on devait habiller
de neuf tous les mendiants et leur donner à boire et à manger.
Le cordonnier vint au palais avec ses habits froissés et tout
mouillés ; il s'assit près du feu pour se sécher et tira de sa poche
le mouchoir aux quatre coins brodés d'or, que lui avait donné la
princesse. Une servante le vit et courut dire à sa maîtresse : « Je
viens de voir un mendiant qui a un mouchoir aux quatre coins
brodés d'or : ce mouchoir doit vous appartenir. » La princesse
voulut voir le mendiant et reconnut son mouchoir; elle dit alors
à son père que ce mendiant était le jeune homme qui avait tué
la bête à sept têtes.
Le roi alla trouver celui qui devait épouser sa fille et lui dit :
« Eh bien! mon gendre, voulez-vous venir voir si tout est prêt
pour le feu d'artifice? — Volontiers, » répondit le jeune homme.
Quand ils furent dans la chambre où se trouvaient les artifices,
le roi y mit le feu, et le jeune homme fut étouffé.
La princesse se maria, comme on l'avait décidé, le troisième
jour; mais ce fut avec le cordonnier.
170 LES DONS DES TROIS ANIMAUX
REMARQ.UES
Ce conte a été apporté à Montiers-sur-Saulx par un jeune homme qui l'avait
appris au régiment , comme le n» 3 .
Comparer, dans notre collection , le n" 50 , Fortuné.
Les trois thèmes dont se compose notre conte , — partage fait par le héros
entre plusieurs animaux et dons qui lui sont faits par eux; délivrance d'une
princesse, prisonnière d'un géant ou d'un autre être malfaisant, et enfin
délivrance du héros lui-même retenu captif au fond des eaux, — ces trois
thèmes , à notre connaissance , ne se rencontrent pas souvent combinés dans
un même récit. En revanche, dans les collections déjà publiées, ils se trouvent
plusieurs fois isolément ou groupés par deux.
*
Pour la réunion des trois thèmes, nous citerons d'abord un conte toscan
(Gubernatis, Novellim di Santo-Stefano , n° 25) : Un jeune homme, envoyé
par une princesse à la recherche de sa fille , qui a été enlevée par un magicien ,
rencontre sur son chemin un lion , un aigle et une fourmi qui ne peuvent
s'entendre sur le partage d'un cheval mort. A leur prière, il fait les parts,
et, en récompense, le lion lui donne la force de sept lions, l'aigle la force de
sept aigles , la fourmi la force de sept fourmis. Grâce au don de l'aigle , le
jeune homme prend son vol et arrive sur la tour où est retenue la princesse ;
le don de la fourmi lui permet de pénétrer dedans. Il demande à la princesse
comment il pourra l'enlever au magicien. Elle lui dit qu'il faut déraciner
un certain bois et dessécher une fontaine qui s'y trouve : au fond de cette
fontaine il y a un aigle, dans l'aigle un œuf; si on jette l'œuf au front dn
magicien , celui-ci disparaîtra , ainsi que sa tour. Le jeune homme , avec la
force de sept lions , déracine le bois et dessèche la fontaine ; avec la force de
sept aigles, il combat l'aigle. Quand il a l'œuf, il le jette au front du magi-
cien , et aussitôt il se trouve seul avec la princesse dans une île déserte. Après
un épisode dans lequel un marin enlève la princesse et se fait passer pour son
libérateur, le héros épouse la princesse. Mais un jour, par suite d'un dernier
enchantement du magicien, le jeune homme est englouti sous terre '. Alors
la princesse jette au magicien une boule de cristal , et le magicien lui fait voir
son mari ; puis elle lui donne une boule d'argent , et le magicien approche
d'elle le jeune homme ; enfin une boule d'or, et le magicien le présente à la
princesse sur la paume de sa main : aussitôt le jeune homme se transforme en
aigle et s'envole.
Dans un conte écossais ( Campbell , n» 4 , var. i ) , les trois thèmes sont
rangés différemment ; le troisième est placé avant le second. Le héros a été
promis par son père à une ondine. Il partage une proie entre un lion, un loup
I . Dans tous les autres contes de cette famille où se rencontre ce thème , c'est , comme dans notre
conte , au fond des eaux que le héros est prisonnier.
LES DONS DES TROIS ANIMAUX 17I
et un faucon , qui ici lui promettent simplement de venir à son aide en cas de
besoin. Plus tard il sauve une princesse qui devait être livrée à un dragon , et
il l'épouse. Dans la suite , l'ondine l'attire dans la mer. Sur le conseil d'un
devin, la princesse s'assied sur le rivage et se met à jouer de la harpe. L'on-
dine , ravie de l'entendre , lui montre , pour qu'elle continue à jouer, d'abord
la tête du jeune homme , puis peu à peu le jeune homme tout entier : celui-ci
pense au faucon, et , métamorphosé aussitôt en faucon, il s'envole. (Ici nous
avons la forme originale du passage de notre conte où intervient si bizarre-
ment le mendiant qui joue du violon.) La princesse ayant été à son tour
enlevée par l'ondine, son mari apprend du devin que, dans une certaine
vallée , il y a un bœuf , dans le bœuf un bélier, dans le bélier une oie , dans
l'oie un œuf où est l'âme de l'ondine. Avec l'aide des animaux reconnaissants
et d'une loutre , il s'empare de l'âme de l'ondine. Celle-ci périt , et la princesse
est délivrée.
Dans un conte allemand (Prœhle, I, no 6), les trois thèmes sont disposés
de la même manière que dans notre conte et dans le conte toscan ; mais le
second de ces thèmes est altéré et le dernier absolument défiguré. On remar-
quera qu'ici le héros est jeté dans la mer par un rival, comme dans notre
conte.
Les contes qui vont suivre ne renferment que deux des trois thèmes. Voici ,
par exemple, un conte grec moderne d'Epire (Hahn, n» 5) : Un pttnce, qu»
a été promis avant sa naissance à un drakos (sorte d'ogre) , s'enfuit quand
celui-ci somme le roi de tenir sa promesse. Le jeune homme rencontre un
lion , un aigle et une fourmi , entre lesquels il partage une proie , et il reçoit
d'eux le don de se transformer à volonté en lion , en aigle et en fourmi. Grâce
à ce don , il conquiert la main d'une princesse. Mais un jour qu'il veut boire
à une fontaine , le drakos surgit et l'avale. Alors , la princesse , femme du
jeune homme , suspend des pommes au dessus de la fontaine : pour avoir
ces pommes , le drakos montre à la princesse la tète de son mari ; un autre
jour, il lui fait voir le prince jusqu'à la ceinture ; enfin , il le sort tout à fait de
l'eau. Aussitôt le jeune homme se change en fourmi , puis en aigle, et s'envole.
L'introduction de ce conte , — la promesse au drakos , — est tout à fait
analogue à l'introduction du conte écossais résumé plus haut. Nous la retrou-
verons encore dans d'autres contes. D'abord dans un conte allemand du Haut-
Palatinat, résumé par M, R. KœhleT (Orient und Occidettt , II, p. 117-118).
Là, le héros est promis à une ondine, comme dans le conte écossais. Les
dons lui sont faits par un ours , un renard , un faucon et une fourmi , entre
lesquels il a partagé un cheval , et , grâce à ces dons , il épouse une princesse.
Plusieurs années après , il tombe au pouvoir de l'ondine. Pour le délivrer,
sa femme prend le même moyen que la princesse du conte toscan et du conte
grec : seulement , au lieu de boules ou de pommes , elle donne successivement
à l'ondine trois bijoux d'or : un peigne, un anneau et une pantoufle.
Dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzcl, 5e rapport, p. 36), où se
trouvent aussi le partage et les dons des animaux, le héros est jeté du haut
d'une falaise dans la mer par un ancien prétendant de la princesse, sa femme.
Une sirène qui avait déjà manifesté son affection pour lui , quand il était tout
172 LES DONS DES TROIS ANIMAUX
enfant , s'empare de lui. La princesse ne figure pas dans la dernière partie de
ce conte breton. Un jour, la sirène consent à élever le héros sur la paume de
sa main au dessus des flots. Aussitôt il souhaite de devenir épervier et s'envole
auprès de sa femme qui , le croyant mort , allait se marier avec le prince qui
l'avait jeté à la mer.
Plusieurs contes, — recueillis dans la Haute-Bretagne (Sébillot, I, n" 9), dans
les Flandres (Wolf, Deutsche Marchen und Sagen, n° 20), en Allemagne
(Wolf, p. 82), dans le Tyrol allemand (Zingerle, II, n» i), en Danemark
(Grundtvig, II, p. 194), en Norwège (Asbjœmsen, Taies oj the Fjeld,
p. 223 ) , dans le pays basque (Webster, p. 80), — n'ont que les deux premiers
thèmes : le partage , suivi des dons des animaux , et la délivrance d'une prin-
cesse prisonnière d'un être malfaisant.
Ces deux thèmes sont réunis à d'autres dans deux contes italiens de la
Toscane et du Montferrat (Comparetti, nos j2 et 55), dans un conte italien
des Abruzzes (Finamore, no 19, p. 87) et dans un conte sicilien de la collec-
tion Pitre (II, p. 215).
Enfin , le troisième de nos thèmes figure seul , avec l'introduction de
certains des contes ci-dessus résumés , dans un conte originaire de la Haute-
Lusace (Grimm, n» 181 ). Là, un enfant a été promis par son père, sans que
celui-ci s'en doutât, à l'ondine d'un étang. L'enfant grandit et il se marie.
Un jour, il s'approche de l'étang ; l'ondine l'y entraîne. Une bonne vieille
donne à la femme du jeune homme un peigne d'or, et lui dit de le déposer sur
le bord de l'étang. Une vague emporte le peigne , et la tête du jeune homme
apparaît. Après que sa femme a déposé sur la rive une flûte d'or, il sort de
l'eau jusqu'à mi-corps. Enfin elle apporte un rouet d'or, et son mari apparaît
tout entier. Il saute sur le rivage et échappe à l'ondine. (Comparer un conte
allemand de la collection Wolf, p. 377). — Cette troisième partie se trouve
encore, mais rattachée à un autre conte , dans la collection de contes flamands
de M. Deulin (II, p. 92) : Le héros est entraîné par la Dame des Clairs au
fond d'un lac. Sa femme erre le soir sur le bord du lac avec son petit enfant.
Le petit ayant commencé à pleurer, elle lui donne pour l'apaiser une pomme
d'or. La pomme roule dans l'eau : aussitôt la tête du héros apparaît. Une
seconde pomme d'or roule encore dans le lac : le héros apparaît jusqu'à la cein-
ture. Une troisième est jetée dans les flots par l'enfant , et son père se montre
tout entier. Sa femme lui lance ses tresses d'or ; il les saisit et saute sur la rive.
♦
Au xviie siècle , un conte , formé , comme plusieurs des contes précédents ,
du premier et du troisième de nos thèmes, était recueilli par Straparola (no 9
de la traduction allemande des contes par Valentin Schmidt) : Fortunio a
quitté sa mère adoptive , qui l'a maudit en formant le souhait qu'une sirène
l'entraîne au fond des eaux. Sur son chemin, il partage un cerf entre un loup,
un aigle et une founni , qui lui font chacun le don que l'on connaît. Fortunio
arrive dans un pays où la main d'une princesse doit être accordée à celui qui
sera vainqueur dans un tournoi. Il se change en aigle et pénètre dans la
chambre de la princesse, qui lui donne de l'argent pour qu'il s'équipe et
LES DONS DES TROIS ANIMAUX I73
prenne part au tournoi. Trois jours de suite vainqueur, il épouse la princesse.
Plus tard, il s'embarque pour chercher des aventures. Une sirène l'entraîne
au fond de la mer. — La princesse , femme de Fortunio , s'embarque à son
tour, avec son enfant, pour aller à la recherche de son mari. L'enfant pleure;
la princesse lui donne une jolie pomme de cuivre. La sirène , ayant aperçu la
pomme , prie la princesse de la lui donner : en échange , elle lui montrera
Fortunio jusqu'à la poitrine. Ensuite, en échange d'une pomme d'argent,
elle montre à la princesse son mari jusqu'aux genoux, et enfin , tout entier
en échange d'une pomme d'or. Fortunio souhaite alors de devenir aigle et
s'envole sur le vaisseau.
Revenons sur un trait de notre conte , sur cet œuf que le héros a trouvé
dans la septième tête de la bête et qu'il jette au front du géant pour le faire
mourir. Dans un conte sicilien (Pitre, II, p. 215), mentionné ci-dessus,
Beppino partage un âne mort entre une fourmi, un aigle et un lion. Pour
pénétrer dans le palais où sa femme est tenue emprisonnée par un magicien ,
il se change en aigle et en fourmi. Il combat un lion , le tue , l'ouvre : il en
sort deux colombes. Beppino les saisit , en tire deux œufs et les brise sur le
front du magicien , qui meurt. — Comparer un autre conte sicilien ( n» 6 de
la collection Gonzenbach) : Joseph, changé en lion, combat un dragon.
Quand il l'a tué, il ouvre la septième tête, d'où sort un corbeau qui a un œul
dans le corps. Cet œuf, il le jette au front du géant qui garde la princesse,
sa femme , et le géant périt.
Dans ces deux contes, ainsi que dans le nôtre et dans le conte toscan cité plus
haut, l'idée première s'est obscurcie. Elle se retrouve sous sa forme complète
dans plusieurs contes de ce type (dans le conte écossais, par exemple), et
aussi dans d'autres. Ainsi, dans un conte lapon {Germania , année 1870),
une femme qui a été enlevée par un géant lui demande où est sa vie. Il -finit
par le lui dire : dans une île au milieu de la mer il y a un tonneau ; dans ce
tonneau, une brebis; dans la brebis, une poule; dans la poule, un œuf, et
dans l'œuf, sa vie. Grâce à l'aide de plusieurs animaux, le fils de la femme
retenue prisonnière (d'ordinaire, c'est son prétendant ou son mari) parvient à
s'emparer de l'œuf et fait ainsi mourir le géant.
Comparer, pour ce thème , un second conte écossais ( Campbell , n° i ) ;
plusieurs contes bretons (n» 5 de la collection A. Troude et G. Milin ; ler
rapport de M. Luzel, p. 112; cf. S^ rapport, p. 13); des contes allemands
(Mùllenhoff", p. 404 ; Prœhle , I , n» 6 ; Curtze , n° 22 ) ; un conte du « pays
saxon » de Transylvanie (Haltrich , n» 3 5 ) ; un conte norwégien ( Asbjœrnsen ,
I , no 6) ; deux contes islandais (Arnason , pp. 456 et 518) ; des contes russes
(Gubernatis, Zoological Mythology, II, pp. 338 et 395 ; Dietrich , n" 2) ; un
conte lithuanien (Chodzko, p. 218); des contes italiens (Gubernatis, loc. cit.,
p. 314; Comparetti, n»» 32 et SS); un conte portugais du Brésil (Roméro,
ti° I, etc.)
En Orient , nous pouvons rapprocher de cette partie de notre conte un conte
des Tartares de la Sibérie méridionale ( tribu des Barabines) , recueilli par
174 LES DONS DES TROIS ANIMAUX
M. Radloff (IV, p. 88). Dans ce conte, une femme qui a été enlevée par
Tasch-Kan feint de consentir à l'épouser et lui demande où se trouve son
âme. « Je vais te le dire, » répond Tasch-Kan. « Sous sept grands peupliers
il y a une fontaine d'or; il y vient boire sept marais (sorte de cerfs) , parmi
lesquels il y en a un dont le ventre traîne à terre ; dans ce maral il y a une
cassette d'or ; dans cette cassette d'or, une cassette d'argent ; dans la cassette
d'argent , sept cailles ; l'une a la tête d'or et le reste du corps d'argent. Cette
caille, c'est ma vraie âme. » Le beau-frère de la femme a tout entendu. Il
peut ainsi la délivrer.
Dans un conte arabe (Histoire de Seif-Almoulouk et de la Fille du Roi As
Génies, faisant partie de certains manuscrits des Mille et une Nuits), un génie
finit par dire à une jeune fille qu'il a enlevée où est son âme : elle est
dans un passereau qui est enfermé 'dans une petite boîte ; cette boîte se trouve
dans sept autres ; celles-ci , dans sept caisses ; les caisses , dans un bloc de
marbre au fond de la mer.
Un livre siamois (Bastian, die Vœlker des œstlichen A siens , t. IV, 1868,
p. 340) raconte que Thossakan, roi de Ceylan, pouvait, grâce à son art
magique , faire sortir son âme de son corps et l'enfermer dans une boîte qu'il
laissait dans sa maison pendant qu'il allait en guerre, ce qui le rendait
invulnérable. Au moment de combattre le héros Rama , il confie la boîte à
un ermite , et Rama voit avec étonnement que ses flèches atteignent Thossa-
kan sans lui faire de blessures. Hanouman, le compagnon de Rama, qui se
doute de la chose , consulte un devin , lequel découvre , par l'inspection des
astres, où se trouve l'âme de Thossakan ; Hanouman prend la forme de ce
dernier et se rend auprès de l'ermite , à qui il redemande son âme. A peine
a-t-il la boîte , qu'il s'élève en l'air en la pressant si fort entre ses mains qu'il
l'écrase , et Thossakan meurt.
Le même thème se retrouve dans une légende historique, se rattachant à
l'origine de la ville de Ghilghit , dans le Dardistan ' . Dans cette légende ,
recueillie par M. Leitner ( The Languages and Races of Dardistan , III , p. 8 ) ,
la fille du roi Shiribadatt , éprise d'un jeune homme nommé Azru , l'épouse
secrètement , après s'être obligée par le plus grand des serments à l'aider dans
toutes ses entreprises. Alors Azru dit à la princesse qu'il est venu pour faire
mourir le roi et que c'est elle qui devra le tuer. D'abord elle s'y refuse ; puis ,
liée par son serment , elle finit par consentir à demander au roi où est son
âme. « Vous n'aurez , » lui dit Azru , « qu'à refuser toute nourriture pendant
trois ou quatre jours; votre père vous demandera la raison de cette conduite,
et vous lui répondrez : Mon père, vous êtes souvent loin de moi pendant
plusieurs jours de suite : j'ai peur qu'il ne vous arrive malheur. Rassurez-moi
en me faisant connaître où est votre âme et en me montrant que votre vie
est en sûreté. » La princesse se confonne à ces instructions , et , à la fin , le
roi lui dit de ne pas se tourmenter : son âme est dans les neiges , et il ne peut
périr que par le feu. Azru trouve moyen de le faire ainsi périr. — Il y a dans
cette fin, comme on voit, un obscurcissement de l'idée première.
1. Le Dardistan est une contrée située au nord de Cachemire, dans la vallée du Haut-Indus, entre
trois chaînes de montagnes : l'Himalaya , le Karakoroumet l'Hindoukousch.
LES DONS DES TROIS ANIMAUX I7S
Dans un conte kabyle (J. Rivière, p. 191), la « destinée » d'un ogre est
dans un œuf, l'œuf dans un pigeon , le pigeon dans une chamelle , la chamelle
dans la mer.
Arrivons à l'Inde. Dans un livre hindoustani ( Garcin de Tassy, Histoire de
la Littérature hiiidouie et hitidoustanie , t. II, p. 557), un prince « éventre avec
son poignard un poisson dans lequel un div (espèce d'ogre) avait caché son
âme ».
Nous pouvons également citer plusieurs contes populaires recueillis dans
diverses parties de l'Inde. D'abord un conte du Deccan (miss Frère, p. 13):
Une princesse , retenue prisonnière par un magicien qui veut l'épouser, obtient
de lui par de belles paroles qu'il lui dise s'il est ou non immortel. « Je ne suis
pas comme les autres , » dit-il. « Loin , bien loin d'ici , il y a une contrée
sauvage couverte d'épais fourrés. Au milieu de ces fourrés s'élève un cercle de
palmiers, et, au centre de ce cercle, se trouvent six jarres pleines d'eau,
placées l'une sur l'autre : sous la sixième est une petite cage , qui contient un
petit perroquet vert , et , si le perroquet est tué , je dois mourir. Mais il n'est
pas possible que personne prenne jamais ce perroquet ; car, par mes ordres ,
des miniers de génies entourent les palmiers et tuent tous ceux qui en
approchent. »
Voici maintenant un conte recueilli dans le Kamaon , près de l'Himalaya
(Minaef, n" 10^ : Un fakir, très versé dans la magie, a enlevé une princesse,
belle-fille d'un roi, au moment où elle entrait dans son ermitage pour lui
apporter à manger : par un tour de son art , ermitage et princesse ont été
transportés au bord de la septième mer. Le mari de la princesse et les six
autres fils du roi sont allés successivement à la recherche de la princesse ,
mais , à peine arrivés en présence du fakir, ils ont tous été changés en arbres
par celui-ci. Il ne reste plus qu'un fils de ces princes, qu'on a eu bien de la
peine à élever jusqu'à l'âge de douze ans. Un jour, continue le conte
kamaonien, le jeune garçon demanda à son grand-père où étaient les sept
princes , son père et ses oncles. Le roi lui répondit : « Le jour où tu es venu
au monde , il leur est arrivé un grand malheur. Ils sont devenus des arbres ,
là-bas , au bord de la septième mer, et ta tante a été emmenée au même
endroit par un fakir. » Le jeune prince se mit en route et il arriva chez sa
tante pendant l'absence du fakir. Avant de la quitter, il lui dit : « Demande
au fakir où est son souffle. » Le fakir, étant revenu à la maison , remarqua
que la princesse ne disait rien. Il lui demanda ce qu'elle avait. La princesse
répondit : « Tu es fakir et moi princesse. Qjjand tu seras mort,, que ferai-je
dans cette forêt ? — Je ne mourrai jamais , » dit le fakir ; o je suis immortel. »
Et il ajouta : « Au bord de la sixième mer, il y a un palais sous lequel se
trouve un rf/;anHaj«W (hospice pour les pèlerins), et, plus bas encore, sous
terre, il y a une cage de fer, dans laquelle se trouve un perroquet. C'est
seulement si l'on tue ce perroquet que je mourrai. » La princesse ayant
rapporté à son neveu ce que le fakir avait dit , le jeune prince se rendit sur le
bord de la sixième mer. Il y avait là , dans une ville , un roi qui avait une
fille à marier et qui ne trouvait pas de gendre. Un pâtre qui faisait paître les
vaches et les buffles , ayant vu passer le prince , dit au roi qu'il venait d'arriver
176 LES DONS DES TROIS ANIMAUX
dans la ville un beau jeune homme , digne d'épouser la princesse. Le roi fit
rassembler tous ceux qui étaient nouvellement arrivés dans la ville; ils se
présentèrent tous devant le roi , et « le cœur de la princesse s'arrêta sur le
jeune prince ». Alors le roi fit baigner, raser, habiller le jeune homme, et on
célébra les noces. Un jour, le prince dit au roi qu'il avait une demande à lui
adresser, et il le pria de lui donner le palais bâti sur le bord de la sixième mer.
L'ayant obtenu , il envoya des ouvriers pour l'abattre ; il fit aussi démolir le
dhartnasâlâ , sous lequel on trouva la cage avec le perroquet. Il coupa au perro-
quet les ailes et les pattes ; aussitôt le fakir se sentit comme brûlé. « Qui est
mon ennemi ? » cria-t-il. Le prince alla trouver le fakir en emportant la cage
avec le perroquet et dit au fakir : « Transforme ces arbres en hommes. » Le
fakir souffla sur les arbres , et ils redevinrent des hommes. Puis il dit au jeune
prince : « De grâce, si tu veux me tuer, fais-le vite, pourvu que tu
m'enterres. » Le jeune prince tua le perroquet , et le fakir mourut , et on
l'enterra selon les rites funéraires.
Un épisode du même genre se trouve encore dans un autre conte indien ,
recueilli dans le Bengale (Indian Antiquary, 1872, p. 115 seq.) et dont nous
ferons connaître l'ensemble dans les remarques de notre vfi 19, le Petit Bossu :
Un prince arrive dans une ville où tout est couvert d'ossements humains.
Il entre dans une des maisons et y voit une femme étendue morte sur
un lit : près d'elle il y a , d'un côté , une baguette d'or ; de l'autre , une
baguette d'argent. Le prince prend ces baguettes et touche par hasard le
cadavre de la femme avec la baguette d'or : aussitôt elle fait un mouvement
et se réveille. « Qiii êtes-vous ? » s'écrie-t-elle en voyant le jeune homme ,
« et pourquoi êtes-vous venu ici ? Vous êtes dans une ville de rdkshasas
(marvais génies), qui vous tueront et vous mangeront. » Le prince lui fait
connaître le motif de son voyage. Quand les râkshasas sont au moment de
revenir, elle lui dit de la toucher avec la baguette d'argent , et elle redevient
comme morte. Alors il se cache , ainsi que la femme le lui a recommandé .
sous une grande chaudière. Les râkshasas , à leur retour, rendent la vie à la
femme , et celle-ci leur fait la cuisine. — Après leur départ , le jeune homme
dit à la femme qu'il faut savoir du plus vieux des râkshasas comment ils
peuvent être exterminés ; voici comment elle s'y prendra : quand elle lavera
les pieds du râkshasa , elle se mettra à pleurer, et , quand il lui demandera
pourquoi, elle dira : « Vous êtes maintenant bien vieux et vous mourrez
bientôt : que deviendrai-je alors? les autres râkshasas me tueront et me
mangeront. Voilà pourquoi je pleure. » Elle fera alors bien attention à ce
qu'il répondra. — La femme ayant suivi ces instructions , le vieux râkshasa
lui dit : « II est impossible que nous mourions. Votre père a un certain étang ;
au milieu de cet étang se trouve une colonne de cristal avec un grand couteau
et une coloquinte. Or, dans un certain pays, il y a un roi, et ce roi a une
reine nommée Duhâ, et cette reine a un fils boiteux : si ce fils venait ici.
qu'il plongeât dans l'étang , les yeux couverts de sept voiles , et que , dès le
premier plongeon , il retirât la colonne de cristal ; puis , qu'il coupât d'un seul
coup cette colonne , alors il trouverait au milieu la coloquinte , et dans la
coloquinte deux abeilles. Si quelqu'un , s'étant couvert les mains de cendres ,
pouvait réussir à saisir les deux abeilles au moment où elles s'envoleraient et
LES DONS DES TROIS ANIMAUX I77
à les écraser, nous mourrions tous ; mais si une seule goutte de leur sang
tombait par terre, nous deviendrions deux fois plus nombreux que nous ne
l'étions auparavant. » La femme répond qu'elle est rassurée : jamais le fils
de la reine Duhâ ne pourra pénétrer jusqu'ici. — Avec l'aide de la femme,
le prince , qui est le fils de la reine Duhâ , parvient à tuer les abeilles , et tous
les râkshasas périssent.
Ce thème revêt à peu près la même forme dans deux autres contes
indiens. Le premier a été également recueilli dans le Bengale (Lai Behari Day,
no 4). Jeune fille étendue sur un lit comme morte, ressuscitée au moyen
d'une baguette d'or, puis replongée dans son sommeil au moyen d'une
baguette d'argent; scène d'attendrissement pour extorquer à la vieille
râkshasi le secret d'où dépend la vie de celle-ci ; moyen très compliqué pour
arriver à trouver et à détruire les deux abeilles où est cachée l'âme de la
râkshasi , tout est identique. L'autre conte indien ( Calcutta Review, t. LI
[1870], p. 124) offre également dans un de ses épisodes une grande ressem-
blance avec ce même passage ; il n'en diffère guère que par la manière plus
simple de tuer le géant. — Comparer encore un épisode d'un conte indien du
Pandjab (conte du Prince Cœur^-Lton, hidian Antiquary, août 1881, p. 230;
— Steel et Temple, n" 5), dont nous avons résumé l'ensemble dans les
remarques de notre n° i , Jean de l'Ours (pp. 25 , 26).
Dans un conte indien de Calcutta (miss Stokcs, n" 24), la fille du démon
dit au prince qui l'a réveillée de son sommeil magique , que son père ne peut
être tué : « De l'autre côté de la mer, il y a un grand arbre ; sur cet arbre,
un nid ; dans le nid, une nuiim (sorte, d'oiseau). Ce n'est que si l'on tue
cette maina que mon père peut mourir. Et si, en tuant l'oiseau, on laissait
tomber de son sang par terre , il en naîtrait cent démons. Voilà pourquoi mon
père ne peut être tué. »
Dans le vieux conte égyptien des Deux Frères , dont nous avons parlé dans
notre introduction, Bitiou enchante son cœur et le place sur la fleur d'un
acacia. Il révèle ce secret à sa femme, qui le trahit. On coupe l'acacia , le
cœur tombe par terre, et Bitiou meurt.
Contes, Cosaum.
XVI
LA FILLE DU MEUNIER
Un jour, un meunier et sa femme étaient allés à la noce. Leur
fille, restée seule au moulin, alla chercher sa cousine pour venir
coucher avec elle. Pendant qu'elles disaient leurs prières, la cou-
sine aperçut deux hommes sous le lit. « Tiens ! » pensa-t-elle ,
« ma cousine vient me chercher pour coucher avec elle, et il y a
quelqu'un sous son lit. » Puis elle dit tout haut : « Ma cousine ,
je vais aller mettre ma chemise, que j'ai oubliée chez nous. —
Je peux bien vous en prêter une des miennes. — Merci, ma
cousine ; je n'aime pas à mettre les chemises des autres. —
Revenez donc bientôt. — Oui, ma cousine. »
La fille du meunier l'attendit longtemps. Enfin, ne la voyant
pas revenir, elle se décida à se coucher. Tout à coup les deux
voleurs sortirent de dessous le lit en criant : « La bourse ou la
vie! — Nous n'avons point d'argent, » dit la jeune fille, « mais
nous avons du grain : prenez-en autant que vous voudrez. » Ils
montèrent au grenier. Comme il n'y avait pas de cordes aux sacs,
la jeune fille leur dit d'aller au jardin chercher de l'osier pour les
Her, et, quand ils furent sortis, elle ferma la porte.
Les voleurs avaient une main de gloire ^ , mais la jeune fille
ayant eu soin de pousser le verrou , ils ne purent rentrer.
« Ouvrez-nous , » lui crièrent-ils. — Passez-moi d'abord votre
main de gloire par la chatière. » L'un des voleurs la passa , et ,
tandis qu'il avait la main sous la porte, la jeune fille la lui coupa
d'un coup de hache. Aussitôt les deux compagnons prirent la
fuite.
I. Voir les remarques pour l'explication du mot main de gloire.
LA FILLE DU MEUNIER 179
Au point du jour, on entendit le violon : c'était les gens de la
noce qui revenaient. Le meunier et sa femme étant rentrés au
logis, la jeune fille ne leur dit rien de ce qui lui était arrivé.
Quelque temps après , le voleur dont la main avait été coupée
se présenta pour demander la jeune fille en mariage. Il s'était fait
faire une main de bois , qu'il avait soin de tenir toujours gantée ;
il se disait le fils de M. Bertrand, qui était un homme considéré
dans le pays : aussi les parents de la jeune fille furent-ils très
flattés de sa demande.
Le voleur dit un jour à la jeune fille : « Venez donc voir mon
beau château au coin du petit bois. — J'irai ce soir, « répondit-
elle, mais elle resta à la maison. Quand le voleur revint, il lui
dit : « Vous n'êtes pas venue au château ; vous m'avez manqué
de parole. — Que voulez-vous ? » répondit-elle , « je n'ai pu y
aller; j'irai demain... Mais pourquoi portez-vous toujours un
gant ? — C'est que je me suis fait mal à la main, » dit le voleur.
Le lendemain, la jeune fille monta en voiture avec un cocher
et unjaquais. Au coin du petit bois, elle vit une maison d'appa-
rence misérable. « Voilà, » dit-elle, « une triste maison. Restez
ici, mon cocher, mon laquais ; je vais voir ce que c'est. » Elle alla
donc seule vers la maison et aperçut en y entrant sa cousine,
que le voleur égorgeait. « Pour Dieu ! pour Dieu ! » criait-elle,
« laissez-moi la vie ! jamais je ne dirai à ma cousine qui vous
êtes. — Non , non ! qu'elle vienne , et elle en verra bien
d'autres! » La fille du meunier, qui était entrée sans être
remarquée, se hâta de sortir en emportant le bras de sa cousine
que le voleur venait de couper. Il y avait sous la table une tren-
taine de gens ivres, mais personne ne la vit.
« Mon cocher, mon laquais, » dit la jeune fille, « fuyons
d'ici; c'est un repaire de voleurs. » De retour au moulin, elle
raconta ce qu'elle avait vu. Comme le prétendu devait venir le
soir même, on appela les gendarmes, on les habilla en bourgeois
et on les fit passer pour des amis de la maison.
En arrivant, le voleur dit à la jeune fille : « Vous m'avez
encore manqué de parole ; vous n'êtes pas venue voir mon châ-
teau. — C'est que j'ai eu autre chose à faire, » répondit-elle.
Vers la fin du repas , le voleur lui dit : « Entre la poire et la
pomme , il est d'usage que chacun conte son histoire : mademoi-
selle, contez-nous donc quelque chose. — Je ne sais rien , » dit-
l8o LA FILLE DU MEUNIER
elle, « contez vous-même. — Mademoiselle, à vous l'honneur
de commencer. — Eh bien ! je vais vous raconter un rêve que
j'ai fait. Tous songes sont mensonges ; mon bon ami , vous ne
vous en fâcherez pas. — Non, mademoiselle. »
« Je rêvais donc que vous m'aviez invitée à venir voir votre
château. J'étais partie en voiture avec mon cocher et mon
laquais. Au coin du petit bois, je vis une maison d'apparence
misérable. Je dis alors à mon cocher et à mon laquais do
m'attendre, et j'entrai seule dans la maison. J'aperçus mon bon
ami qui tuait ma cousine. Tous songes sont mensonges ; mon
bon ami , ne vous en fâchez pas. — Non , mademoiselle. — Pour
Dieu ! pour Dieu ! » criait-elle, « laissez-moi la vie ! jamais je ne
dirai à ma cousine qui vous êtes. — Non, non, qu'elle vienne,
et elle en verra bien d'autres ! » Je ramassai le bras de ma cou-
sine que mon bon ami venait de couper, et je m'enfuis. Messieurs,
voici le bras de ma cousine. »
Les gendarmes saisirent le voleur, et on le mit h mort , ainsi
que toute sa bande.
REMARaUES
Nous avons entendu raconter, toujours à Montiers-sur-Saulx, une variante,
la Fille du Notaire. L'introduction est analogue à celle de la Fille du Meunier,
mais la suite , à partir du moment où le voleur se présente comme prétendant,
est différente. Le voleur épouse la jeune fille ; puis il l'emmène dans un bois ,
où il se consulte avec ses compagnons sur la manière dont il la fera mourir.
La jeune femme est attachée à un arbre et accablée de coups. Les voleurs
s'étant éloignés pendant quelque temps , elle leur échappe , grâce à un charbon-
nier, qui la cache dans un de ses sacs. (Nos notes sont beaucoup trop
incomplètes pour que nous puissions donner les détails de cette partie du
conte. ) — Dans une autre variante , également de Montiers , le père de la
jeune fille passe au moment où elle va être égorgée , et , profitant de l'absence
momentanée du brigand, il la met dans un des paniers de son âne.
Il est remarquable que l'introduction commune à la Fille du Meunier et à ses
variantes ne se retrouve guère que dans les contes du type particulier de ces
variantes (ceux où l'héroïne est, non pas simplement fiancée, mais mariée
au brigand). Passons rapidement ces contes en revue.
L'introduction d'un conte allemand (Prœhle, II, n» 31) est très voisine
de celle de nos contes lorrains : La plus jeune fille d'un roi est restée seule
pour garder la maison {sic), pendant que son père et ses sœurs sont en
LA FILLE DU MEUNIER
voyage. Une jeune bergère doit venir coucher toutes les nuits dans sa chambre,
afin qu'elle n'ait pas peur. Un soir, la bergère, avant de se coucher, aperçoit
sous le lit de la princesse un homme au visage noirci. Elle dit à la princesse
qu'elle a oublié quelque chose chez elle et s'enfuit sous prétexte de l'aller
chercher. Alors l'homme, qui est un chef de brigands, sort de dessous le lit,
et oblige la princesse à lui montrer où sont tous les trésors du château. Il
prend un sac d'or qu'il emporte en ordonnant à la princesse de laisser la
porte ouverte. Elle la ferme. Le brigand et sa bande font un trou dans la
muraille; mais, à mesure qu'ils passent, la princesse leur abat la tête d'un
coup de sabre. Quand c'est le tour du chef, elle frappe trop tôt, et il en est
quitte pour une blessure. Il se déguise en comte et obtient la main de la
princesse. Il l'emmène et la tue. — Cette fin est complètement altérée. Celle
d'un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, n° 62) l'est aussi, mais
beaucoup moins. Dans ce conte breton , où nous retrouvons la « cousine »
du conte lorrain , le voleur, après avoir épousé la jeune fille , l'emmène dans
un bois ; il lui rappelle la nuit où elle lui a coupé la main , et lui dit qu'il va
se venger ; mais la jeune femme trouve moyen de lui faire détourner la tête ,
et le tue. — Dans un conte toscan (Comparetti, n» i , p. 2), le voleur se fait
reconnaître de la jeune fille , après le mariage , en lui disant de lui tirer son
gant. Il la laisse dans une auberge , d'où elle s'échappe , et le conte s'égare
ensuite^ dans des aventures qui n'ont plus aucun rapport avec nçtre thème.
Dans un conte lithuanien (Schleicher, p. 9), la dernière partie est plus
complète ; l'introduction est toujours dans le genre de celle des contes précé-
dents : Douze brigands se glissent l'un après l'autre dans une maison par un
trou qu'ils ont creusé sous le mur. Mais , comme dans le conte allemand , à
mesure qu'ils passent, la fille de la maison leur coupe la tête. Le dernier des
brigands se doute du sort qui l'attend : il retire brusquement la tête , mais
non sans que la jeune fille en ait coupé la moitié. Il se présente ensuite comme
prétendant à la main de la jeune fille ; celle-ci est forcée par ses parents de
l'épouser. Emmenée par le brigand dans sa maison, elle s'en échappe, quand
elle voit qu'elle va être égorgée. Les brigands se mettent à sa poursuite , et
elle grimpe sur un arbre. En passant sous cet arbre, un des brigands la blesse
au pied , sans le savoir, avec sa longue pique. Le sang coule , et , comme la
nuit noire est arrivée, le brigand croit que ce sont des gouttes de pluie.
Rentré à la maison , il voit qu'il est couvert de sang. Aussi , le lendemain , la
bande recommence à chercher la jeune femme. Celle-ci a rencontré un homme
qui conduisait une charrette chargée d'écorces d'arbres , et l'homme l'a cachée
sous CCS écorccs. Arrivent les brigands ; ils arrêtent la charrette et se mettent
ù jeter les écorces par terre , pour voir si la jeune femme ne serait pas dessous,
mais ils se lassent bientôt, et s'en vont sans avoir été jusqu'au fond. La jeune
feinme revient dans la maison de ses parents , et , le brigand s'étant présenté ,
on le met à mort. (Le voiturier avec sa charrette chargée d'écorces correspond,
comme on voit , dans ce récit , au charbonnier avec ses sacs de notre
première variante.) — Un conte du Tyrol allemand (Zingerle, I, n» 22),
dont l'introduction offre une grande ressemblance avec celle du conte lithua-
nien , a cela de particulier que l'héroïne est , comme dans notre conte , une
« fille de meunier ». Le corps du récit se rapproche beaucoup aussi du conte
l82 LA FILLE DU MEUNIER
lithuanien. Ainsi , la fille du meunier, qui s'est enfuie avec une vieille femme
de chez les voleurs , grimpe , avec cette vieille , sur un arbre. Les voleurs
s'étant arrêtés dessous, elles sont prises d'une telle frayeur, qu'une sueur
d'angoisse tombe à grosses gouttes sur les voleurs. Ces derniers, s'imaginant
qu'il commence à pleuvoir, s'en retournent chez eux. (Comparer, dans le
conte lithuanien , le sang qui coule. ) Arrivées dans un village voisin , les
deux femmes racontent leur histoire. On cerne les voleurs et on les tue.
Les trois contes suivants (deux contes siciliens et un conte toscan) sont,
pour l'introduction , plus ou moins altérés ; mais ils ont une dernière partie
qui n'existe pas dans les précédents. Dans le premier conte sicilien (Gonzen-
bach , no lo), les trois filles d'un marchand restent seules pendant l'absence
de leur père. Les aînées donnent l'hospitalité à un prétendu mendiant, malgré
Maria, la plus jeune. La nuit , le mendiant ouvre la porte de la boutique,
pour y introduire ses camarades les voleurs. Maria va, par une porte de
derrière, prévenir la poUce, et le faux mendiant est pris. Q.uelque temps
après , le chef des voleurs , se donnant pour un baron , demande et obtient la
main de Maria. Après les noces, il l'emmène, et, arrivé dans une campagne
déserte , il l'attache à un arbre et la frappe à coups redoublés ; puis il s'éloigne
pour aller chercher ses compagnons. Viennent à passer un paysan et sa
femme, qui portent au marché des balles de coton. Ils la cachent dans une
de ces balles et la chargent sur un de leurs ânes. (C'est tout à fait le pendant
des sacs de charbon de la variante lorraine.) Les voleurs les rejoignent
bientôt , et , pour s'assurer si Maria ne serait pas dans une des balles , le chef
y enfonce son épée à plusieurs reprises ; mais Maria ne pousse pas un cri , et
l'épée, qui s'est teinte de son sang, ressort de la balle de coton parfaitement
nette. Plus tard , un roi prend Maria pour femme. Le voleur s'introduit dans
le palais , met sur l'oreiller du roi un papier magique qui plonge dans un
profond sommeil le roi et tous ses gens , et il saisit Maria pour aller la jeter
dans une chaudière d'huile bouillante. Maria obtient d'aller chercher son
rosaire ; elle entre dans la chambre du roi , l'appelle , le secoue ; le papier
magique tombe , et toute la maison se réveille. C'est le voleur qui est jeté
dans la chaudière. — Les balles de coton, les coups d'épée, le roi endormi
(mais ici par un simple narcotique) se retrouvent dans le conte toscan
(Imbriani, Novellaja fiorentUia , n" 17). — Le second conte sicilien (Pitre,
no 11$) a sa physionomie propre : Une jeune fille s'est introduite chez des
voleurs et a puisé dans leurs trésors. Un beau jour, elle est prise sur le fait.
Les voleurs l'attachent à un arbre dans la campagne et vont chercher du bois
pour la faire bouilHr dans une chaudière. Pendant leur absence, passe un
vieillard avec un âne et ses paniers, remplis de coton , il cache la jeune fille
dans un des deux paniers. ( Comparer la seconde variante de Montiers. ) Les
voleurs, les ayant rejoints, enfoncent leurs couteaux dans les paniers de l'âne,
mais les voyant sortir nets , ils s'éloignent. Le vieillard donne à la jeune fille
un palais qui , à son commandement , sort de terre , en face du palais du roi ,
et lui dit qu'il est saint Joseph ; il lui recommande de ne pas oubHcr de dire
ses prières , autrement il la livrera aux voleurs. Bientôt , la jeune fille épouse
le roi. Le soir des noces, elle oublie de dire ses prières. Les voleurs arrivent.
LA FILLE DU MEUNIER 183
envoient une vieille mettre un certain papier sous l'oreiller du roi , qui ne peut
plus se réveiller, et se saisissent de la jeune fille. Mais saint Joseph , qu'elle
invoque , la délivre.
Trois contes , un conte grec modeine de l'île de Chypre et deux contes
allemands de la Souabe, qui n'ont pas l'introduction que nous venons
d'étudier, présentent une curieuse combinaison des autres thèmes avec le
thème de la Barbe-Bleue. Dans le premier conte souabe (Meier, n» 63), un
meunier a trois filles. Un chef de voleurs , qui s'est déguisé en grand seigneur,
épouse l'aînée et l'emmène dans son château. Il lui défend d'entrer dans une
certaine chambre , et lui donne un œuf qu'elle doit conserver pendant qu'il
est en voyage. La jeune femme ouvre la porte de la chambre défendue et y
voit un cadavre et du sang. L'œuf échappe de sa main , et elle ne peut le
présenter à son mari , quand celui-ci est de retour. Le voleur la tue. Il prend
ensuite un autre déguisement et épouse la seconde fiUe du meunier, à laquelle
il arrive la même aventure qu'à son aînée. La plus jeune , que le voleur
épouse aussi , a eu soin , avant d'entrer dans la chambre défendue , de mettre
l'œuf en lieu sûr ; elle peut donc le présenter au voleur. Elle montre à celui-ci
une prétendue lettre qui lui annonce que son père le meunier est malade, et
demande au voleur de la conduire le voir. Quand ils sont au moulin , on
arrête le voleur et on le met à mort. Un jour, la fille du meunier tombe entre
les mains des camarades du voleur ; ils l'attachent à un arbre . en attendant
qu'ils la jettent dans une chaudière de poix bouillante. Pendant qu'ils sont
allés chercher du bois, une vieille femme la délivre et un charretier la
cache sous une auge qui est emboîtée dans plusieurs autres. Les voleurs
arrivent et soulèvent successivement toutes les auges , excepté la dernière ,
pensant qu'elle ne peut être dessous. Enfin ils sont pris et exécutés. (Comparer
le second conte souabe, p. 371 de la collection Birlinger.) — Le conte grec
moderne (E. Legrand, p. 115) a pris une couleur fantastique. La fille d'un
bûcheron a épousé un marchaiid , qui lui donne les cent clefs de sa maison ,
en lui défendant d'ouvrir une certaine chambre. Elle l'ouvre un jour, et voit
par une fenêtre son mari qui se change en ogre à trois yeux et se met à'
dévorer un cadavre. Pour la punir de sa désobéissance , l'ogre veut la faire
rôtir à la broche. Elle s'échappe , et le chamelier du roi la cache dans une
des balles de coton que portent ses chameaux. L'ogre, étant arrivé, enfonce
dans chaque balle sa broche rougie au feu , mais sans rien découvrir. La jeune
femme ensuite épouse le fils du roi. Elle se tient cachée dans une tour. L'ogre
parvient à s'y introduire pendant la nuit, et il jette de la « poussière de
cadavre » sur le prince, afin qu'il ne se réveille pas. Puis il prend la jeune
femme pour la manger. Sur l'escalier, où elle avait fait répandre des pois
chiches , elle pousse l'ogre , qui perd pied et roule dans une fosse , où un lion
et un tigre le dévorent.
Un conte portugais (Braga, n° 42), qui présente aussi, mais sous une
forme altérée , l'épisode de la Barbe-Bleue, a l'introduction qui faisait défaut
aux trois contes précédents. Cette introduction débute presque comme celle
d'un conte sicilien (Gonzenbach, n" 10), cité plus haut; nous y retrouvons
le prétendu mendiant à qui les deux filles aînées d'un marchand donnent
184 LA FILLE DU MEUNIER
l'hospitalité , malgré la plus jeune. Ici, le voleur a une « main de mort » ,
qu'il allume pour maintenir les jeunes filles dans le sommeil. Après que la plus
jeune a barricadé la porte pour l'empêcher de rentrer, il lui demande de lui
rendre sa « main de mort », qu'il a laissée dans la maison. Elle lui dit alors
de passer la main par un trou de la porte , et la lui abat d'un coup d'épée.
Ce passage du conte portugais peut servir à expliquer le passage corres-
pondant du conte lorrain où il est question de la « main de gloire ». La
« main de gloire », qu'ont les voleurs dans notre conte, et qui, du reste,
n'y joue aucun rôle actif, est identique à la « main de mort » du conte
portugais. D'après M. F. Liebrecht (Heidelberger JaMûcber, 1868, p. 86), la
« main de gloire » est formée de la main desséchée d'un voleur pendu, dans
laquelle on place une chandelle faite de graisse humaine et d'autres ingrédients.
La vertu de ce tahsman , c'est de priver de leurs mouvements les personnes
qui se trouvent dans le voisinage, ou de les plonger dans un profond
sommeil. — On peut lire, à ce sujet, une curieuse citation des anciennes
coutumes de la ville de Bordeaux dans le Magasin pittoresque^ t. XXXIV
(1866), p. 37. Voir aussi divers détails dans W. Henderson : Notes on the
Folldore of the Northern Counties of England and the Borders ( nouvelle édition ,
Londres, 1879, pp. 239-240). Le Folklore Record (vol. III, 1881, p. 297)
signale l'existence de cette idée superstitieuse dans un conte toscan.
Nous ferons remarquer que le papier magique, la poussière de cadavre, qui
endorment les gens dans les contes siciliens et le conte chypriote, ont beau-
coup d'analogie avec la « main de gloire » ou la « main de mort ».
♦
* *
Un dernier groupe de contes comprend cinq contes allemands ( Grimm ,
no 40, dont Prœhle, II, n» 33, et Schambach et Mùller, p. 304, sont des
variantes; Curtze , p. 40, et Birlinger, p. 372); — un conte norvvégien
(Asbjœrnscn, Taies of the Fjeld , p. 231); — un conte anglais (HalliwcU,
p. 47); — un conte hongrois ( Erdelyi-Stier, n» 6); — un conte des Tsiganes
de la Bohême et de la Hongrie (C. R. de l'Acad. de Vienne, classe historico-
philologique , 1872, p. 93, et 1869, p. 158); — un conte lithuanien
(Schleicher, p. 22). Ces contes n'ont pas, nous l'avons dit, l'introduction de
la Fille du Meunier ; mais ils offrent, avec le reste de ce conte, la plus
frappante ressemblance.
Prenons , comme exemple , le conte hessois n» 40 de la collection Grimm.
Nous y retrouvons l'invitation faite à l'héroïne par son fiancé de l'aller visiter,
la maison à l'aspect sombre au milieu de la forêt , l'autre jeune fille tuée
par les brigands, le récit du prétendu rêve, fait pendant le festin, avec le
refrain : « Mon ami, ce n'était qu'un rêve. » Une petite différence, c'est que
l'héroïne emporte de la maison des brigands un doigt avec son anneau , et
non un bras. Le conte hessois a aussi un détail qui manque au conte lorrain :
quand la jeune fille entre chez son fiancé, un oiseau dans une cage lui dit de
s'enfuir de cette maison, qui est une maison d'assassins. — Ce trait figure
dans tous les contes de ce groupe , excepté dans le conte tsigane et dans les
contes allemands des collections Curtze et Birlinger. Dans le conte hongrois ,
LA FILLE DU MEUNIER 10)
l'oiseau dit à la jeune fille de prendre garde; dans le conte norwégien, il lui
crie : « Jolie fille, sois hardie, sois hardie, mais pas trop hardie. » (Par suite
d'une altération évidente, dans le conte anglais, ces mêmes paroles : k Sois
hardie , sois hardie , mais pas trop hardie , » ne sont pas prononcées par un
oiseau ; elles se trouvent inscrites au dessus de la porte de la maison.) Dans le
conte lithuanien, l'oiseau dit à la jeune fille de se cacher sous le lit. — Enfin ,
le récit du rêve supposé se trouve aussi dans tous les contes de ce groupe,
excepté dans le conte lithuanien et dans le conte allemand de la collection
Curtze. Ainsi, dans ce dernier, la jeune fille se contente de montrer au brigand,
au milieu d'un festin, la main coupée avec l'anneau. Notons que, dans ce
conte allemand , l'héroïne est la fille d'un meunier.
*
* *
Nous avons dit en commençant que l'introduction de notre Fille du Meunier
ne se retrouve guère que dans des contes qui , pour le corps du récit , se
rapprochent de nos variantes. Nous ne connaissons qu'un seul conte qui fasse
exception, et encore appartient-il, en réalité, à cette classe de contes, dont
il offre tous les éléments , avec intercalation de plusieurs des éléments
principaux du dernier groupe. Dans ce conte allemand de la Basse-Saxe
(Schambach et Mùller, p. 307), l'héroïne est la servante (et non la fille) d'un
meunier. L'introduction est à peu près celle du conte lithuanien cité plus haut,
avec les onze brigands décapités et le douzième blessé à la tête. La jeune fille
épouse ce dernier, sans savoir qui il est. Le brigand l'emmène dans sa maison
et veut la tuer ; mais elle lui échappe. — Jusqu'ici ce conte se rattache à la
première série de contes de cette famille. Dans la seconde partie, la jeune femme
revient dans la maison des brigands, sans que rien motive ce retour, et, à partir
de là , le récit combine les éléments des deux classes de contes. Voici cette
seconde partie : Quand la jeune femme revient chez les brigands , une vieille
la cache sous un lit. Bientôt arrivent les brigands , traînant derrière eux une
belle jeune fille qu'ils tuent et coupent en morceaux. Un doigt avec son anneau
d'or saute sous le lit; mais les brigands remettent au lendemain à le chercher.
Pendant la nuit , la jeune femme , qui emporte le doigt et l'anneau , passe au
milieu des brigands couchés par terre. Elle les a un peu frôlés, et la porte,
quand elle sort, fait un peu de bruit. Les brigands se lèvent, sortent et l'aper-
çoivent de loin dans la forêt. La jeune femme se cache dans un trou. Un des
brigands y enfonce son épée et la blesse au talon ; mais elle ne jette pas un cri.
Vient ensuite l'épisode du voiturier qui , ici , cache la jeune femme sous des
peaux, que les brigands percent à coups d'épée. Quelque temps après, les
douze brigands se rendent dans une auberge où la jeune femme s'est engagée
comme servante, et le chef se présente comme prétendant à sa main. Elle le
reconnaît et feint d'être disposée à l'épouser. En causant avec lui , elle lui dit
qu'elle va lui raconter un rêve, et elle raconte tout ce qu'elle a vu dans la
maison des brigands. En terminant, elle montre le doigt avec l'anneau. Les
brigands veulent s'enfuir, mais la maison est cernée et on les prend tous.
XVII
L'OISEAU DE VÉRITÉ
Il était une fois un roi et une reine. Le roi partit pour la
guerre, laissant sa femme enceinte.
La mère du roi, qui n'aimait pas sa belle-fille, ne savait
qu'inventer pour lui faire du mal. Pendant l'absence du roi, la
reine mit au monde deux enfants , un garçon et une fille ;
aussitôt la vieille reine écrivit au roi que sa femme était accou-
chée d'un chien et d'un chat. Il répondit qu'il fallait mettre le
chien et le chat dans une boîte et jeter la boîte à la mer. On
enferma les deux enfants dans une boîte, que l'on jeta à la mer.
Peu de temps après, un marchand et sa femme, qui parcou-
raient le pays pour vendre leurs marchandises , vinrent à passer
par là ; ils aperçurent la boîte qui flottait sur l'eau. « Oh! la belle
boîte! » dit la femme; « je voudrais bien savoir ce qu'il y a
dedans : ce doit être quelque chose de précieux. » Le marchand
retira de l'eau la boîte et la donna à sa femme. Celle-ci n'osait
presque y toucher ; elle finit pourtant par l'ouvrir et y trouva un
beau petit garçon et une belle petite fille. Le marchand et sa
femme les recueillirent et les élevèrent avec deux enfants qu'ils
avaient. Chaque jour le petit garçon se trouvait avoir cinquante
écus, et chaque jour aussi sa sœur avait une étoile d'or sur la
poitrine.
Un jour que le petit garçon était à l'école avec le fils du
marchand, il lui dit : « Mon frère, j'ai oublié mon pain ; donne-
m'en un peu du tien. — Tu n'es pas mon frère, » répondit
l'autre enfimt, « tu n'es qu'un bâtard : on t'a trouvé dans une
boîte sur la mer, on ne sait d'où tu viens. » Le pauvre petit
l'oiseau de vérité 187
fut bien affligé. « Puisque je ne suis pas ton frère, » dit-il, « je
veux cliercher mon père. » Il fit connaître son intention à ses
parents adoptifs; ceux-ci, qui l'aimaient beaucoup, peut-être
aussi un peu à cause des cinquante écus , firent tous leurs efforts
pour le retenir, mais ce fut en vain. Le jeune garçon prit sa sœur
par la main et lui dit : « Ma sœur, allons-nous-en chercher notre
père. » Et ils partirent ensemble.
Ils arrivèrent bientôt devant un grand château ; ils y entrèrent
et demandèrent si Ton n'avait pas besoin d'une relaveuse de
vaisselle et d'un valet d'écurie. Ce château était justement celui
de leur père. La mère du roi ne les reconnut pas ; on eût dit
pourtant qu'elle se doutait de quelque chose ; elle les regarda de
travers en disant : « Voilà de beaux serviteurs ! qu'on les mette
à la porte. » On ne laissa pas de les prendre ; ils faisaient assez
bien leur service, mais la vieille reine répétait sans cesse : « Ces
enfants ne sont propres à rien ; renvoyons-les. »
Elle dit un jour au roi : « Le petit s'est vanté d'aller chercher
l'eau qui danse. » Le roi fit aussitôt appeler l'enfant. « Ecoute, »
lui dit-il, « j'ai à te parler. — Sire , que voulez-vous ? — Tu t'es
vanté d'aller chercher l'eau qui danse. — Moi, sire! comment
ferais-je pour aller chercher l'eau qui danse ? je ne sais pas même
où se trouve cette eau. — Que tu t'en sois vanté ou non, si je
ne l'ai pas demain à midi , tu seras brûlé vif. — A la garde de
Dieu! » dit l'enfant, et il partit.
Sur son chemin il rencontra une vieille fée, qui lui dit : « Où
vas-tu, fils de roi ? — Je ne suis pas fils de roi ; je ne sais qui je
suis. La mère du roi invente cent choses pour me perdre : elle
veut que j'aille chercher l'eau qui danse ; je ne sais pas seulement
ce que cela veut dire. — Qiie me donneras-tu , » dit la fée , « si
je te viens en aide ? — J'ai cinquante écus, je vous les donnerai
bien volontiers. — C'est bien. Tu iras dans un vert bocage; tu
trouveras de l'eau qui danse et de l'eau qui ne danse pas ; tu
prendras dans un flacon de l'eau qui danse, et tu partiras bien
vite, n Le jeune garçon trouva l'eau demandée et la rapporta au
roi. « Danse-t-cllc ? » dit le roi. — « Je l'ai vue danser, je ne sais
si elle dansera. — Si elle dansait, elle dansera toujours. Qu'on
la mette en place. »
Le lendemain , la vieille reine dit au roi : « Le petit s'est vanté
d'aller chercher la rose qui chante. » Le roi fit appeler l'enfant
i88 l'oiseau de vérité
et lui dit : « Tu t'es vanté d'aller chercher la rose qui chante. —
Moi , sire ! comment ferais-je pour aller chercher cette rose qui
chante ? jamais je n'en ai entendu parler. — Que tu t'en sois
vanté ou non, si je ne l'ai pas demain à midi, tu seras brûlé vif. »
L'enfant se mit en route et rencontra encore la fée. « Où vas-
tu, fils de roi? — Je ne suis pas fils de roi, je ne sais qui je
suis. Le roi veut que je lui rapporte la rose qui chante, et je ne
sais où la trouver. — Que me donneras-tu si je te viens en aide?
— Ce que je vous ai donné la première fois , cinquante écus. —
C'est bien. Tu iras dans un beau jardin; tu y verras des roses
qui chantent et des roses qui ne chantent pas ; tu cueilleras bien
vite une rose qui chante et tu reviendras aussitôt , sans t' amuser
en chemin. » Le jeune garçon suivit les conseils de la fée et
rapporta la rose au roi. « La rose ne chante pas , » dit la vieille
reine. — « Nous verrons plus tard , » répondit le roi.
Quelque temps après , la vieille reine dit au roi : « La petite
s'est vantée d'aller chercher l'oiseau de vérité. » Le roi fit appeler
l'enfant et lui dit : « Tu t'es vantée d'aller chercher l'oiseau de
vérité. — Non, sire, je ne m'en suis pas vantée; où donc
l'irais-je chercher, cet oiseau de vérité ? — Que tu t'en sois
vantée ou non, si je ne l'ai pas demain à midi, tu seras brûlée
vive. »
La jeune fille s'en alla donc ; elle rencontra aussi la fée sur son
chemin. « Où vas-tu, fille de roi ? — Je ne suis pas fille de roi ;
je suis une pauvre relaveuse de vaisselle. La mère du roi veut
nous perdre ? elle m'envoie chercher l'oiseau de vérité , et je ne
sais où le trouver. — Que me donneras-tu si je te viens en aide?
— Je vous donnerai une étoile d'or; si ce n'est pas assez, je vous
en donnerai deux. — Eh bien ! fais tout ce que je vais te dire.
Tu iras h minuit dans un vert bocage; tu y verras beaucoup
d'oiseaux; tous diront : C'est moi! un seul dira : Ce nest pas moi!
C'est celui-là que tu prendras , et tu partiras bien vite ; sinon , tu
seras changée en pierre de sel. »
Quand la jeune fille entra dans le bocage , tous les oiseaux se
mirent à crier : « C'est moi ! c'est moi ! » Un seul disait : « Ce
n'est pas moi! » Mais la jeune fille oublia les recommandations
de la fée , et elle fut changée en pierre de sel.
Son frère , ne la voyant pas revenir au château , demanda la
permission d'aller à sa recherche. Il rencontra de nouveau la vieille
l'oiseau de vérité 189
fée. « Où vas-tu , fils de roi? — Je ne suis pas fils de roi , je ne
sais qui je suis. Ma sœur est partie pour chercher l'oiseau de
vérité, et elle n'est pas revenue. — Tu retrouveras ta sœur avec
l'oiseau , » dit la fée. « Que me donneras-tu si je te viens en
aide? — Cinquante écus , comme toujours. — Eh bien! h
minuit tu iras dans un vert bocage ; mais ne fais pas comme ta
sœur : elle n'a pas écouté mes avis, et elle a été changée en
pierre de sel. Tu verras beaucoup d'oiseaux qui diront tous :
Cest moi! tu prendras bien vite celui qui dira : Ce n'est pas moi!
tu lui feras becqueter la tête de ta sœur, et elle reviendra à la
vie. »
Le jeune garçon fit ce que lui avait dit la fée : il prit l'oiseau ,
lui fit becqueter la tête de sa sœur, qui revint à la vie, et ils
retournèrent ensemble au château. On mit l'oiseau de vérité
dans une cage, l'eau qui danse et la rose qui chante sur un
buffet.
Il venait beaucoup de monde pour voir ces belles choses. Le
roi dit : « Il faut faire un grand festin et y inviter nos amis. Nous
nous assurerons si les enfants ont vraiment rapporté ce que je
leur ai demandé. » Il vint donc beaucoup de grands seigneurs.
La vieille reine grommelait : « Voilà de belles merveilles que
cette eau, et cette rose, et cet oiseau de vérité! — Patience, »
dit le roi , « on va voir ce qu'ils savent faire. » Pendant le festin,
l'eau se mit à danser et la rose à chanter, mais l'oiseau de vérité
ne disait mot. « Eh bien! » lui dit le roi, « fais donc ce que tu
"sais faire. — Si je parle , » répondit l'oiseau , « je rendrai bien
honteux certaines gens de la compagnie. — Parle toujours , » dit
le roi. — « N'est-il pas vrai, » dit l'oiseau, « qu'un jour où
vous étiez à la guerre , votre mère vous écrivit que la reine était
accouchée d'un chien et d'un chat? N'est-il pas vrai que vous
avez commandé de les jeter à la mer? » Et comme le roi faisait
mine de se fâcher, l'oiseau reprit : « Ce que je dis est la vérité ,
la pure vérité. Eh bien ! ce chien et ce chat , les voici ; ce sont vos
enfants , votre fils et votre fille. »
Le roi, furieux d'avoir été trompé, fit jeter la vieille reine
dans de l'huile bouillante. Depuis lors, il vécut heureux et il
réussit toujours dans ses entreprises , grâce à l'oiseau de vérité.
190 l'oiseau de vérité
REMARQUES
Notre conte est, sur divers points , altéré ou incomplet. Ainsi, il a perdu
l'introduction qui se trouve dans le plus grand nombre des contes similaires.
Nous n'étudierons pas en détail cette introduction , sur laquelle M. R. Kcjrfiler
s'est longuement étendu dans ses remarques sur un conte avare (Schiefiier,
no 12). Nous en indiquerons seulement les principales formes.
*
L'introduction qui nous paraît se rapprocher le plus de la forme primitive,
est celle d'un conte sicilien (Gonzenbach, n" 5) : Trois soeurs, belles et
pauvres, s'entretiennent un soir ensemble en filant. L'une dit : « Si j'épousais
le fils du roi, avec quatre grani de pain je rassasierais tout un régiment
(dans une variante : avec un morceau de drap j'habillerais toute l'armée) , et
il en resterait encore. — Et moi , » dit la seconde , « avec un verre de vin
j'abreuverais tout un régiment, et il en resterait encore. — Moi, » dit la
plus jeune, « je donnerais au fils du roi deux enfants, un garçon avec une
pomme d'or dans la main, et une fille avec une étoile d'or au fi-ont. »
Le fils du roi , qui passait , a entendu la conversation , et il épouse la plus
jeune des trois sœurs. La jalousie que les deux aînées en conçoivent contre
la jeune reine rattache cette introduction au corps du récit , où on les voit
jouer le même rôle que la mère du roi dans notre conte. — Dans un conte
du Brésil (Roméro, n° 2), trois sœurs, étant un jour à leur balcon, voient
passer le roi ; l'aînée dit que , si elle l'épousait , elle lui ferait une chemise
comme il n'en a jamais vu ; la seconde , qu'elle lui ferait des caleçons comme
il n'en a jamais eu ; la plus jeune , qu'elle lui donnerait trois enfants avec des
couronnes sur la tête. Le roi, qui a tout entendu, épouse la plus jeune. —
L'introduction d'un conte catalan (Maspons, p. 38) ressemble beaucoup à
celle du conte sicilien. Comparer aussi, pour cette première forme d'intro-
duction , un conte allemand ( Prœhle , I , no 3 ) , un conte du Tyrol allemand
(Zingerle, II, p. 157), et un conte italien des Abruzzes (Finamore, n° 39) ,
tous moins bien conservés.
Dans un second conte siciUen (Pitre, n° 36), cette introduction est modifiée,
en ce que les deux aînées parlent d'épouser non le roi , mais tel ou tel officier
du palais : « Si j'épousais l'échanson du roi, dit l'une d'elles, avec un verre
d'eau je donnerais à boire à toute la cour, et il en resterait. — Et moi , »
dit la seconde , « si j'épousais le maître de la garde-robe , avec une balle de
drap j'habillerais tous les serviteurs. » — Comparer un conte toscan (Imbriani,
NoveUaja Fiorentina, n» 9).
L'introduction de plusieurs autres contes s'éloigne encore davantage de la
première forme : dans ce groupe, les deux sœurs aînées expriment tout
simplement le désir d'épouser des ofiîciers du palais, sans se vanter de
pouvoir faire telle ou telle chose; seule la plus jeune tient le même langage
que dans tous les contes indiqués ci-dessus. Ainsi, dans un conte de la Basse-
Bretagne {Mélusine, 1877, col. 206), l'une des trois filles d'un boulanger dit
l'oiseau de vérité 191
qu'elle voudrait bien épouser le jardinier du roi ; une autre , le valet de chambre
du roi; la troisième, le fils du roi. « Et je lui donnerai, » ajoute-t-elle,
« trois enfants : deux garçons avec une étoile d'or au front , et une fille avec
une étoile d'argent. » — Parmi les contes dont l'introduction est de ce type ,
nous mentionnerons encore un conte toscan (Gubernatis, Novellhie di S° Stefano,
n° 16), un conte hongrois (Gaal, p. 390), un conte serbe (Jagitch, n" 25)
un conte grec moderne de l'île de Syra (Hahn, no 69). Comparer un conte
toscan (Nerucci, n» 27), où cette introduction est encore plus altérée. —
Dans un conte catalan (Rondallayre, I, p. 107), on rapporte seulement les
paroles de la plus jeune sœur.
Dans un autre groupe , la plus jeune sœur elle-même se borne à faire un
souhait, sans rien dire de plus. Ainsi, dans un conte du Tyrol italien
(Schneller, n" 26), les deux aînées se souhaitent pour mari, l'une le boulanger
du roi , l'autre son cuisinier ; la troisième dit qu'elle voudrait épouser le roi ,
mais elle ne parle pas d'enfants merveilleux qu'elle lui donnerait. — Comparer
deux contes italiens, Tun de Pise ( Comparetti, n° 30), l'autre des Abruzzes
(Finamore, no5 5); un conte islandais (Arnason, p. 427), un conte basque
(Webster, p. 176), et aussi le conte westphalien no 96 de la collection
Grimm.
Enfin quelques contes de cette famille , comme le conte lorrain , n'ont plus
rien de cette introduction. Il en est ainsi dans deux contes allemands (Wolf,
p. 168; — Meier, no 72), dans un conte autrichien (Vernaleken, no 34),
dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 112), dans deux contes
siciliens (Pitre, I, p. 328 et p. 330).
En examinant d'un peu près notre Oiseau de Vérité, on voit qu'il y est
demeuré un souvenir de l'introduction primitive : les dons merveilleux des
deux enfants. Chaque jour, dit notre conte , le petit garçon se trouvait avoir
cinquante écus , et , chaque jour aussi , la petite fille avait une étoile d'or sur
la poitrine. Ce détail des dons merveilleux, non expliqué , suppose toute
l'introduction, aujourd'hui disparue, et notamment la promesse faite par la
jeune reine , avant d'épouser le roi , de donner à son mari des enfants ayant
telles ou telles qualités extraordinaires.
* *
Nous avons dit que , dans la forme bien conservée du conte , la jalousie
des deux sœurs aînées à l'égard de leur cadette rattache l'introduction au
corps du récit. Ce sont, en effet, les deux sœurs qui substituent des chiens
ou des chats aux enfants merveilleux et qui exposent ceux-ci sur l'eau. Dans
les contes qui ont perdu cette introduction, dans notre conte, par exemple,
il est tout naturel qu'on ne parle pas des sœurs de la jeune reine , et qu'à leur
place figure la mère du roi. Mais c'est par suite d'une évidente altération que
deux ou trois contes appartenant au type complet ne donnent un rôle aux
sœurs que dans l'introduction , et font ensuite intervenir la mère du roi ,
mécontente du mariage de son fils. (Voir le conte grec moderne de l'île de
Syra, les contes italiens no 30 de la collection Comparetti et n» 16 de la
collection Gubernatis). — La mère du roi est remplacée par les sœurs de
192 l'oiseau de vérité
celui-ci dans le conte toscan n° 6 de la collection Imbriani , et par ses frères
dans le conte catalan.
Dans la plupart des contes ci-dessus mentionnés , les enfants sont recueillis
par de braves gens , le plus souvent par un meunier ou par un jardinier ; dans
le premier conte italien des Abruzzes , dans un conte italien de la Basilicate
(Comparetti, no 6) et dans un conte sicilien (Pitre, Nuoi'o Saggio, n» i), par
un marchand, comme dans le conte lorrain. — Le conte sicilien n° 36 de la
collection Pitre a ici quelque chose de particulier. Les trois enfants ont été
déposés devant la porte , pour que les chiens les mangent. Viennent à passer
trois fées. La première envoie une biche les nourrir ; la seconde leur donne
une bourse qui ne se vide jamais ; la troisième , un anneau qui doit changer
de couleur s'il arrive malheur à l'un d'eux.
Dans plusieurs contes (sicilien n° 5 de la collection Gonzenbach ; toscan
n» 16 de la collection Gubernatis; tyrolien italien; souabe de la collection
Meier), les enfants quittent la maison de leurs parents adoptifs à la suite d'une
dispute avec les enfants de ceux-ci qui les ont traités de bâtards , comme dans
notre conte. Ailleurs (conte du Tyrol allemand, Zingerle, II, p. 157), c'est
leur père adoptif lui-même qui leur a dit un jour qu'il n'était pas leur vrai père.
Dans le second conte catalan et dans le conte islandais , il leur fait cette révé-
lation avant de mourir. — Dans des contes italiens, ils ne quittent pas la
cabane du berger qui les a recueillis (Comparetti, n" 30), ou bien ils vont
habiter un palais que leurs parents adoptifs leur ont donné (Comparetti, n° 6;
Imbriani, n» 6 ). — Ailleurs (conte du Tyrol italien, conte breton), ils ont
été recueilUs par le jardinier du château et se trouvent ainsi , tout naturel-
lement, en relations avec le roi leur père.
Un trait particuUer du conte lorrain, c'est que, pour perdre les enfants, la
vieille reine les accuse de s'être vantés de mener à bonne fin telle ou telle
entreprise périlleuse. C'est là un thème fort connu et qu'on a déjà rencontré
dans notre collection (voir notre n" 3, fe Roi d'Angleterre et son Filleul), mais
que nous n'avons jamais vu entrer comme élément dans les contes du type de
celui que nous étudions ici. Le plus souvent , dans ces contes , les sœurs de la
jeune reine ou sa belle-mère cherchent , elles-mêmes ou par des émissaires , à
éveiller chez les enfants (qui, là, ne sont pas au service du roi leur père) le
désir de posséder les objets merveilleux, et à les pousser de cette façon à leur
perte. Ainsi, dans un des contes Siciliens cités plus haut (Pitre, no 36), la
sage-femme qui jadis a exposé les trois enfants s'en va trouver la jeune fille,
pendant que celle-ci est seule, et lui dit qu'il lui manque l'eau qui danse. Si
ses frères lui veulent du bien , ils iront la lui chercher. La sage-femme parle
plus tard à la jeune fille de la pomme qui chante et de l'oiseau qui parle.
Dans ce conte sicilien , les objets merveilleux sont , comme on voit , à peu
près identiques à ceux de notre conte (eau qui danse, rose qui chante, oiseau
de vérité). Du reste, il en est de même dans bon nombre des contes indiqués
plus haut. Ainsi dans le conte du Tyrol italien (Schneller, no 26), oiseau qui
L*OISEAU DE VÉRITÉ I9Î
parle, eau qui danse, arbre qui chante; dans un conte russe cité par M. de
Gubernatis (Zoological Mythology, II, p. 174), oiseau qui parle, arbre qui
chante et eau de la vie; dans le conte basque (Webster, p. 176) , arbre qui
chante, oiseau qui dit la vérité et eau qui rajeunit ; dans le conte de la Basse-
Bretagne, eau qui danse, pomme qui chante et oiseau de vérité ' , etc. — Dans
un autre conte breton de même titre que notre conte {le Conteur breton, par
A. Troude et G. Milin, Brest, 1870), l'oiseau de vérité, « jusqu'à ce qu'il soit
pris, est l'oiseau du mensonge. » On remarquera qu'on en peut dire autant de
l'oiseau du conte lorrain.
Notons ici un détail qui figure dans presque tous les contes de cette
famille et qui manque dans le nôtre : avant de se mettre en route à la
recherche des objets merveilleux, les jeunes gens donnent à leur sœur un objet
qui lui fera savoir s'il leur est arrivé malheur, par exemple, un anneau qui,
dans ce cas, se ternira (conte sicilien de la collection Gonzenbach ) ; une
chemise qui deviendra noire (conte grec moderne), etc. — Nous avons déjà
rencontré ce trait dans notre n" 5 , les Fils du Pêcheur, et nous ne pouvons que
renvoyer à nos remarques sur ce conte (pp. 70-72).
La fée qui donne aux enfants des conseils pour les aider à mener à bonne
fin leur entreprise se retrouve dans les contes toscans n°s 6 et 7 de la collection
Imbriani ; mais la vieille des deux contes toscans ne salue pas les jeunes gens
et leur sœur du titre de fils de roi , comme dans le conte lorrain. — D'ordi-
naire le personnage qui dit aux enfants où sont les objets merveilleux et leur
indique la manière de s'en emparer, est un vieillard , parfois un ermite ( contes
siciliens, conte italien delà Basilicate) ou un moine (conte grec moderne,
conte basque). Dans les contes siciliens, le vieil ermite renvoie les jeunes
gens à son frère plus âgé , ermite lui aussi , et ce dernier à un troisième frère ,
également ermite et plus vieux encore.
Notre conte est , à notre connaissance , le seul où la jeune fille ne délivre pas
son frère (ou ses frères), mais est délivrée par lui.
Dans presque tous les contes que nous avons énumérés, les frères sont
changés en statues de pierre ou de marbre ; dans le conte allemand de la
collection Wolf , en statues de sel , comme la sœur dans le conte lorrain.
Deux contes, le conte islandais et le conte catalan, ont ceci de particulier,
que les enfants, sur le conseil d'un vieillard ou d'une vieille femme, vont
trouver l'oiseau mystérieux pour le questionner sur leur origine 2.
Presque toujours , comme dans notre conte , c'est dans un festin que ,
tantôt d'une façon , tantôt de l'autre , l'oiseau révèle au roi qu'il a devant lui
ses entants.
Au siècle dernier, un conte analogue à tous les contes précédents était
inséré dans un livre intitulé le Gage touché, publié à Paris, en 1722. Dans ce
I. Dans un conte espagnol de cette famille (Caballero , II , p. 42) , nous trouvons aussi 1' « oiseau
de la vérité » {il pajaro Je la verdad).
a. Un autre conte catalan (^Rondallayre , I , p. 63) présente ici la forme ordinaire.
COSQUIN , Contti. • «
r94 l'oiseau de vérité
conte , qui nous est connu seulement par une courte analyse donnée par
M. E. RoUând (Mélusine, 1877, col. 214), il est question de souhaits des
trois sœurs. « Si j'étais la femme du roi, dit la troisième, je ne souhaiterais
rien tant que d'avoir à la fois deux garçons et une fille qui vinssent au monde
chacun avec une étoile d'or au front. » Ici c'est la reine-mère qui écrit au roi
que la jeune reine est accouchée de deux chats et d'une chatte. Les objets
merveilleux sont la pomme qui chante, l'eau qui danse, et, comme dans notre
conte , dans le conte espagnol et dans les contes bretons , l'oiseau de vérité.
Au milieu du xvie siècle, en Italie , nous retrouvons un conte de ce type
parmi les nouvelles de Straparola (no 3 des contes extraits de Straparola et
traduits en allemand par Valentin Schmidt). L'introduction a beaucoup de
rapport avec celle du conte sicilien n° 36 de la collection Pitre, cité plus haut.
« Si j'épousais le majordome du roi , dit l'aînée des trois sœurs , je me vante
de pouvoir, avec un verre de vin , désaltérer toute la cour. — Et moi , dit la
seconde, avec un fuseau que j'ai, je filerais assez de toile pour donner à toute
la cour de belles et fines chemises. » La troisième dit que , si elle avait le roi
pour mari, elle lui donnerait à la fois trois enfants, deux garçons et
une fille , tous avec de longs cheveux d'or, un collier au cou et une étoile
au front. Pendant l'absence du roi , la jeune reine met en effet au monde trois
enfants tels qu'elle les a promis , mais ses sœurs , qui la haïssent , apportent
à la reine-mère, qui elle aussi déteste sa bru , trois petits chiens qu'on substitue
aux enfants. Ceux-ci sont mis dans une boîte et exposés sur la rivière : un
meunier les recueille. Chaque fois qu'on leur coupe les cheveux, il tombe des
perles et des pierres précieuses. Devenus grands et apprenant que le meunier
n'est pas leur père , les deux princes et leur sœur quittent le moulin et vont
s'établir dans la viUe du roi. La reine-mère envoie auprès de la jeune fille la
sage-femme qui lui parle de l'eau qui danse, puis de la pomme qui chante,
puis enfin de l'oiseau vert. Les deux frères, après avoir réussi à rapporter
l'eau et la pomme, sont changés en statues de pierre quand ils veulent prendre
l'oiseau. La jeune fille réussit à s'en emparer, rend la vie à ses frères, et
l'oiseau révèle dans un festin toute la vérité. •
Ce conte de Straparola a été imité, au xviie siècle, par M^^ d'Aulnoy, sous
le titre de La Princesse Belle-Etoile.
En IS7S, une forme incomplète du conte qui nous occupe était publiée dans
un livre portugais, les Conlos do proveito e exemple (Contes pour le profit et
l'exemple), de Gonçalo Femandes Trancoso. Ce conte, que M. Coelho nous
fait connaître dans la préface de sa collection (p. xviii), appartient, pour son
introduction, au premier groupe indiqué ci-dessus. Chacune des trois sœurs
dit ce qu'elle ferait si elle épousait le roi : la première ferait de superbes
ouvrages d'or et de soie ; la seconde , de précieuses chemises ; la troisième
aurait deux fils a beaux comme l'or » et une fille « belle comme l'argent. »
C'est la plus jeune que le roi épouse. Quand la reine accouche, les deux
aînées, jalouses, substituent aux enfants un serpent et d'autres monstres. La
reine est chassée par le roi et trouve un refuge dans un couvent. Les enfants
sont recueillis par un pêcheur. — Dans ce vieux conte portugais , il manque
toute la partie relative aux expéditions des jeunes gens à la recherche d'objets
merveilleux. Le mystère de la naissance des enfants est révélé au roi, qui les
l'oiseau de vérité 195
a vus près de la maison du pêcheur, par une ancienne servante de la reine,
dont les méchantes sœurs avaient fait leur complice , et que le remords
tourmente.
Un roman du moyen-âge qui a été imprimé en 1499 et qui a été analysé
dans les Mélanges tirés d'une grande Bibliothèque (t. F, p. 4 seq.), l'Histoire
du Chevalier au Cygne , présente, dans son introduction, un grand rapport
avec les contes que nous étudions : Une reine met à la fois au monde six fils
et une fille , tous d'une beauté parfaite et portant chacun une chaîne d'or au
cou. La sage-femme, par ordre de la reine-mère, dit que la reine est
accouchée de sept petits chiens. Un écuyer de la vieille reine , chargé par elle
de faire périr les enfants , en a pitié et les dépose près d'un ermitage. Ils sont
élevés par l'ermite. Quand ils ont environ sept ans , un chasseur les voit dans
la forêt et parle d'eux à la vieille reine qui , comprenant ce qu'ils sont , envoie
le chasseur pour les tuer. Celui-ci se contente de leur enlever, à cinq garçons
et à la petite fille qu'il trouve , leurs colliers d'or, et les enfants sont changés
en cygnes, etc.
D'autres romans du moyen-âge reproduisent ce trait d'une reine accusée
d'avoir mis au monde des petits chiens (op. cit., t. H, p. 189, t. O, p. 131).
* *
En Orient, nous trouvons d'abord un conte populaire indien du Deccan
(miss M. Frère, n° 4) qui, pour l'introduction, a du rapport avec les contes
de ce type : Un radjah , qui a douze femmes et point d'enfants, épouse encore
la fille d'un jardinier, nommée Guzra-Bai, au sujet de laquelle il lui a été
prédit qu'elle lui donnerait cent fils et une fille. Pendant qu'il est en voyage ,
Guzra-Bai met au monde , en effet , cent petits garçons et une petite fille. Les
douze « reines » , qui la détestent , disent à une vieille servante de les débar-
rasser des enfants; celle-ci les porte hors du palais sur un tas de poussière,
pensant que les rats et les oiseaux de proie les dévoreront. Puis , de concert
avec les reines, elle met une pierre dans chaque petit berceau. Quand le
radjah est de retour, les reines accusent Guzra-Bai d'être une sorcière, et la
servante affirme que les enfants se sont transformés en pierres. Le radjah
condamne Guzra-Bai à être emprisonnée pour le reste de sa vie. Les enfants
échappent au sort qui leur était réservé, et, après nombre d'aventures, la
vérité triomphe » .
Un autre conte indien, celui-ci recueiUi dans le Bengale, présente cette
même introduction sous une forme beaucoup plus voisine de celle des contes
européens (miss Stokes, n" 20): Il était une fois une fille de jardinier qui
avait coutume de dire : « Quand je me marierai , j'aurai un fils avec une lune
au front et une étoile au menton. » Le roi l'entend un jour parler ainsi et
l'épouse. Un an après , pendant que le roi est à la chasse , elle met en effet au
monde un fils avec une lune au front et une étoile au menton ; mais les
quatre autres femmes du roi , qui n'ont jamais eu d'enfants , gagnent la sage-
I . Il peut itre intéressant de constater que , dans le cours de ce conte indien , tous les enfants moins
un ( ici , la jeune tille ) sont métamorphosés en oiseaux, comme dans le roman du moyen-ige , mais
dans des circonstances absolument différentes.
196 l'oiseau de vérité
femme à prix d'or et lui disent de faire disparaître le nouveau-né , et elles
annoncent à la fille du jardinier qu'elle est accouchée d'une pierre. Le roi ,
furieux à cette nouvelle, relègue la jeune femme parmi les servantes du palais.
La sage-femme met l'enfant dans une boîte qu'elle dépose ensuite dans un
trou , au milieu de la forêt. L'enfant est sauvé par le chien du roi , puis par sa
vache , et enfin par son cheval , nommé Katar. Après nombre d'aventures ,
qui se rapportent au thème de notre n° 12, le Prhice et son Cheval, et que nous
avons résumées dans les remarques de ce n» 12 (p. 151), le jeune homme, sur
le conseil de son cheval , se met en route avec une nombreuse suite vers le
pays du roi son père. Il écrit à celui-ci pour lui demander la permission de
donner une grande fête à laquelle devront prendre part tous les sujets du
royaume, sans exception. Le peuple étant rassemblé, le jeune homme, ne
voyant pas sa mère, dit au roi qu'il manque quelqu'un, la fille du jardinier,
qui a été reine. On l'envoie chercher, et il lui rend les plus grands honneurs.
Puis il dit au roi qu'il est son fils, et le cheval Katar raconte toute l'histoire
Un conte arabe , recueilli à Mardin , en Mésopotamie (Zeitsch-ift der Deut-
schen Morgenlandischen Gesellschaft , 1882 , p. 259), ressemble encore davantage
aux contes européens de cette famille : Un roi , parcourant une nuit les rues de
sa ville , entend la conversation de trois sœurs ; l'aînée dit que , si le roi
voulait l'épouser, elle lui préparerait une tente, sous laquelle il y aurait place
pour lui et pour tous ses soldats et qui ne serait pas encore remplie. La seconde
dit à son tour qu'elle préparerait au roi un tapis où il y aurait place et au delà
pour lui et pour tous ses soldats; la troisième, qu'elle lui donnerait un fils
dont les boucles de cheveux seraient alternativement d'argent et d'or. Le roi
épouse l'aînée et lui demande où est la tente. « La tente, c'est le ciel là-haut. »
Il épouse ensuite la seconde et lui demande où est le tapis. « Le tapis , c'est
la terre de Dieu, que voici. » Enfin, il épouse la troisième, qui, le temps
venu , met au monde un petit garçon aux boucles de cheveux d'argent et d'or.
Mais ses sœurs soudoient la sage-femme et lui disent de substituer à l'enfant
deux (sic) chiens noirs. Le roi, furieux contre la jeune femme, ordonne de
la lier dans une peau de chameau et de l'exposer à la porte du palais aux
insultes des passants. Les deux sœurs mettent l'enfant dans une boîte , qu'elles
jettent à la mer. Il est recueilli par un pêcheur sans enfants , qui l'apporte à sa
femme. Celle-ci l'élève : toutes les fois qu'elle le baigne , l'eau dont elle s'est
servie se change en or. L'enfant fait ainsi la fortune de ses parents adoptifs '.
Devenu grand, il entend une fois ses camarades lui dire, dans une querelle,
qu'il n'est pas le fils du pêcheur. Il court interroger celui-ci , et , apprenant
qu'il a été trouvé sur la mer, il se met en route à la recherche de sa famille. —
La dernière partie de ce conte est altérée : le jeune homme rencontre une
jeune fille mystérieuse, à qui il promet de l'épouser, et arrive avec elle dans
la ville du roi son père. Le roi l'aperçoit et dit , en rentrant dans son palais ,
I. Il en est à peu près de même dans le conte italien du xvt* siècle , où , comme on l'a vu , chaque
fois que l'on coupe les cheveux aux enfants, il tombe des perles et des pierres précieuses. — Dans un
conte toscan de cette famille (Imbriani, Navellaja Fiorentina, n" 6) et dans un conte sicilien (Pitre,
Nuovo Saggio, n' i), les parents adoptifs des enfants s'enrichissent en vendant leurs cheveux d'or,
qu'ils coupent de temps en temps. — Dans le conte lorrain, les enfants (cela ressort du récit) font
également la fortune des gens qui les ont recueillis.
l'oiseau de vérité 197
qu'il a rencontré un jeune homme aux cheveux de telle ou telle façon. Alors
les sœurs de la reine envoient une vieille dans la maison où logent les jeunes
étrangers ; mais la jeune fille la chasse. Le roi invite le jeune homme à venir
le voir, et lui dit de lui demander ce qu'il désire ; sur le conseil de la jeune
fille , il demande qu'on lui donne la femme qui est exposée à la porte du palais.
Cela conduit la jeune fille à faire connaître au roi la vérité ».
Dans ces divers contes orientaux, il manque une partie importante du récit ,
tel que nous le présentent les contes européens : les expéditions périlleuses
auxquelles les jeunes gens sont poussés par leurs ennemis. Nous allons trouver
cet épisode dans trois autres contes, également recueillis en Orient.
Il faut mentionner d'abord le conte arabe bien connu des Mille et une Nuits,
V Histoire de deux Sœurs jalouses de leur cadette. L'introduction se rapporte au
troisième type que nous avons constaté dans les contes européens : les
deux aînées se contentent d'exprimer le souhait, la première d'épouser le
boulanger du sultan, la seconde d'épouser son chef de cuisine; la plus
jeune , après avoir dit qu'elle souhaiterait d'être femme du sultan , ajoute :
« Je lui donnerais un prince dont les cheveux seraient d'or d'un côté et
d'argent de l'autre ; quand il pleurerait, les larmes qui lui tomberaient des
yeux seraient des perles , et autant de fois qu'il sourirait , ses lèvres vermeilles
paraîtraient un bouton de rose quand il éclôt » *. Dans ce conte, les sœurs
jalouses substituent aux deux petits princes et à la petite princesse un chien ,
un chat et un morceau de bois 3. Les enfants, qui ne naissent pas tous en
même temps, comme dans d'autres contes de cette famille, sont exposés dans
une corbeille sur l'eau et recueillis par l'intendant des jardins du sultan. Après
la mort de leur père adoptif , ils vivent ensemble dans une maison de campagne
bâtie par celui-ci. — Ici, ce n'est ni une des sœurs jalouses, ni une femme
envoyée par celles-ci qui éveille dans l'esprit de la princesse le désir d'avoir
l'oiseau qui parle, l'arbre qui chante et l'eau jaune couleur d'or ;" c'est une
« dévote musulmane » qui paraît n'avoir eu , en parlant de ces objets mer-
veilleux , aucune mauvaise intention. Comme dans la plupart des contes
européens , chacun des princes , avant de se mettre en campagne , remet à la
princesse un objet qui l'avertira des malheurs qui pourraient arriver au jeune
homme : l'aîné lui donne un couteau, duquel il dégouttera du sang, s'il
n'est plus en vie; le cadet, un chapelet dont les grains, s'ils cessent de couler
l'un après l'autre , marquera que lui aussi est mort. C'est un vieux derviche
à longue barbe qui indique successsivement à chacun des princes et à leur
sœur où sont les trois objets merveilleux, lesquels ici se trouvent réunis au
même endroit, comme dans plusieurs contes européens. Les deux princes
1. Un conte syriaque du nord de la MèsopoUmie (Prym et Socin , n» 8j) se rapproche sur divers
points de ce conte arabe , mais il est moins complet. Le seul point où il est mieux conservé, c'est
que la reine a deux enfants , un garçon et une fille , et non un seul , comme dans le conte arabe.
2. Ici, évidemment, Galland a dû affaiblir l'original, aujourd'hui perdu. D'ordinaire, dans les
contes, les personn.igcs qui pleurent des perles, laissent tomber des roses de leurs lèvres quand ils
rient. — Du reste, il y a encore, dans cette introduction , une autre altération : il devait être parlé ,
non d'wn prince , mais de deux princes et une princesse.
3. Dans un come s\a.moi% (^Asiatic Rescarchts , Calcutta, iS)6, t. xx , p. )4B)< U' femme d'un roi
est accusée par une rivale d'être accouchée d'un morceau de bois.
198 l'oiseau de vérité
sont changés en pierres noires et délivrés par la princesse, qui est parvenue
à s'emparer de l'oiseau , de l'arbre et de l'eau. Ici encore , c'est dans un festin
que l'oiseau fait ses révélations.
Un autre conte arabe , recueilli récemment en Egypte ( Spitta , n» 1 1 ) a ,
sur certains points, — introduction et épisode correspondant à celui de
la « dévote musulmane » des Mille et une Nuits , — mieux conservé la forme
primitive : Un roi, se promenant la nuit dans les rues de sa ville, entend une
femme qui dit : « Si le roi m'épouse, je lui ferai une tourte assez grande pour
lui et son armée » ; une seconde dit à son tour : « Si le roi m'épouse, je lui
ferai une tente assez grande pour lui et son armée » ' ; une troisième enfin :
« Si le roi m'épouse , je lui donnerai un fils et une fille qui auront alterna-
tivement un cheveu d'or et un cheveu d'hyacinthe ; s'ils pleurent , il tonnera
et la pluie tombera, et, s'ils rient, le soleil et la lune paraîtront. » Le roi les
épouse toutes les trois. Les deux premières , sommées de faire ce qu'elles ont
promis, disent qu'elles n'ont point parlé sérieusement. Le roi les envoie à la
cuisine avec les esclaves. Pour la troisième, il faut bien attendre. Quand elle
est au moment d'accoucher, l'autre femme du roi 2 suborne la sage-femme ,
qui substitue aux deux enfants deux petits chiens. Les enfants sont exposés
sur l'eau dans une boîte, et recueillis par un pêcheur et sa femme. Q.uand ils
ont douze ans, le roi voit un jour le jeune garçon, Mohammed l'Avisé, et le
prend en affection. La femme du roi s'en aperçoit et elle fait des reproches à
la sage-femme. Celle-ci , qui est sorcière , se transporte chez le pêcheur et dit
à la jeune fille : « Pourquoi restes-tu seule ainsi ? Dis à ton frère de t' aller
chercher la rose d'Arab-Zandyq , pour qu'elle t'amuse par son chant » J. Le
jeune homme part pour aller chercher cette rose. Chemin faisant , il gagne
l'amitié d'une vieille ogresse qui lui dit où est la rose et comment il pourra
s'en emparer. Mohammed rapporte la rose. La femme du roi, le voyant
revenu , se plaint encore à la sage-femme , qui retourne auprès de la jeune flUc
et lui parle d'un certain miroir, sans lequel la rose ne chante pas. Mohammed,
toujours conseillé par l'ogresse , rapporte le miroir ; mais la rose ne chante
toujours pas. Alors la sage-femme dit à la jeune fille que la rose ne chante
qu'avec sa maîtresse , qui s'appelle Arab-Zandyq. Cette fois, l'ogresse dit à
Mohammed que tous ceux qui out voulu emmener Arab-Zandyq ont été
changés en pierre. Sur le conseil de l'ogresse , Mohammed va à cheval sous
la fenêtre d'Arab-Zandyq et lui crie de descendre. La jeune fille l'injurie et
lui dit de s'en aller. Il lève les yeux, et voilà que la moitié de son cheval est
changée en pierre. Une seconde fois il l'appelle , et elle lui répond de la même
manière. Il lève encore les yeux , et son cheval est tout entier changé en
pierre , et la moitié de lui-même aussi. La troisième fois qu'il crie à la jeune
1. Dans un conte hongrois ( Gaal-Stier, n» 7), dont la première partie, jasqu'i la substitution des
chiens aux enfants, doit être rapprochée des contes de cette famille, l'une des trois sœurs dit que , si le
roi l'épousait , elle lui tisserait , avec une qucnouilléc de chanvre , une latte asscz grande pour abriter
tous ses soldats ; la seconde , qu'avec un grain de blé elle lui ferait un gâteau assez grand pour les
rassasier tous. — Il a déjà été question de la « tente » dans le conte arabe de la Mésopotamie.
2. C'est ainsi que s'exprime le conte. Il semble bien que ce ne soit pas une des deux dont il a été
parlé. Il y aurait donc 11 une altération.
}. Il est curieux de trouver, dans ce conte arabe , la « rose qui chante » du conte lorrain , détail
que nous n'avons rencontré dans aucun des contes européens de cette famille.
l'oiseau de vérité 199
fille de descendre , elle se penche hors de la fenêtre , et ses cheveux tombent
jusqu'à terre. Mohammed les saisit et la tire hors de la maison. Elle lui dit :
« Tu m'es destiné , Mohammed l'Avisé ; laisse donc mes cheveux, par la vie
de ton père , le roi. — Mon père n'est pas le roi ; mon père est un pêcheur.
— Non , ton père est le roi ; plus tard je te raconterai son histoire. » Moham-
med ne lâche les cheveux de la jeune fille que lorsqu'elle a délivré tous les
hommes enchantés qui étaient là. Elle montre ensuite au roi que Mohammed
et sa sœur sont les enfants aux cheveux d'or et d'hyacinthe que lui avait
promis la reine.
Nous citerons enfin un troisième conte oriental, provenant des Avares
du Caucase (Schiefiier, n» 12) : Trois soeurs, en cardant de la laine, s'entre-
tiennent un soir ensemble, et chacune d'elles dit aux autres ce qu'elle ferait
si le roi la prenait pour femme. L'aînée dit qu'avec un flocon de laine elle
tisserait assez d'étoffe pour en habiller toute l'armée du roi ; la seconde ,
qu'avec une seule mesure de farine elle rassasierait toute cette armée ; la
troisième, qu'elle donnerait au roi un fils aux dents de perles et une fille aux
cheveux d'or. Le roi entend leur conversation ; il épouse l'aînée , puis la
seconde, qui ne peuvent tenir leur engagement, enfin la troisième'. Pendant
qu'il est à la guerre , cette troisième met au monde un fils aux dents de perles
et une fille aux cheveux d'or. Ses deux sœurs , jalouses , font jeter les enfants
dans une gorge de montagnes, et envoient dire au roi que sa femme est accou-
chée d'un chien et d'un chat. Le roi ordonne de noyer le chien et le chat et
d'exposer la mère , à la porte du palais , aux insultes des passants '. Les deux
enfants sont nourris par une biche ^ , qui les conduit , devenus grands , dans un
château inhabité , où ils vivent ensemble. Un jour que la jeune fille se baigne
dans un ruisseau voisin du château , un de ses cheveux d'or est entraîné par le
courant jusque dans la ville du roi. Une veuve le montre aux femmes du roi.
Celles-ci comprennent que les enfants sont encore vivants. Elles envoient la
veuve pour chercher à les perdre. La veuve remonte le ruisseau , trouve la
jeune fille seule et lui vante le pommier qui parle , qui bat des mains (sic) et
qui danse. La jeune fille meurt d'envie d'avoir une branche de ce pommier, et
son frère va la lui chercher au milieu des plus grands dangers, auxquels il
échappe. La veuve vient ensuite parler à la jeune fille de la belle Jesensoulchar :
si son frère l'épousait, cela ferait pour elle la plus agréable compagnie. Le
jeune homme, apprenant le désir de sa sœur de lui voir épouser la belle
Jesensoulchar, se met aussitôt en campagne. Un vieillard à longue barbe qu'il
rencontre assis sur le bord du chemin veut le détourner de son entreprise : la belle
1. Cette forme d'introduction , identique i celle des contes arabes d'Egypte et de Mésopotamie,
est bien certainement la forme primitive. Elle a dû forcément être modifiée dans les pays où n'existe
(las la polygamie.
2. Il la fait envelopper dans une peau d'âne, et quiconque entre ou sort, doit cracher sur elle. De
même , dans le conte arabe de la Mésopotamie. — Dans le conte arabe d'Egypte , la reine est enduite
de goudron et attachée sur l'escalier : quiconque montera ou descendra , crachera sur elle. — Dans les
MilU et unt Nuits, la sultane est enfermée ^ la porte de la principale mosquée, dans un réduit dont
la fenêtre est toujours ouverte , et chaque musulman , en passant , doit lui cracher au visage. — Dans un
conte sicilien (Gonzenbach, n" 5) et dans un conte grec d'Epire (Hahn, a° 69, var. i), la reine est
l'objet des mêmes outrages.
3. On a vu que, dans le conte sicilien n° 36 de la collection Pitre, les enfants sont allaités par
une biche , qu'envoie une fée.
200 l'oiseau de vérité
Jesensoulchar habite un château d'argent tout entouré d'eau ; il faut l'appeler
trois fois , et , si elle ne se présente pas , on est changé en pierre ; le rivage est
couvert de cavaliers ainsi pétrifiés. Le jeune homme persiste, et il lui arrive ce
qui est arrivé aux autres. Ne le voyant pas revenir, sa sœur s'en va à sa
recherche. Elle rencontre le même vieillard , qui lui dit que , si Jesensoulchar ne
répond pas la première et la seconde fois , il faut lui crier : « Es-tu vraiment
plus belle que moi avec mes cheveux d'or, que tu es si fière ? » La jeune fille
suit ce conseil, et Jesensoulchar se montre : aussitôt tous les cavaliers changés
en pierre reviennent à la vie '. Le jeune homme épouse Jesensoulchar et
l'emmène dans son château , ainsi que le bon vieillard. C'est ce vieillard qui ,
i l'occasion d'une visite faite au roi par les jeunes gens , révèle le mystère de
leur naissance.
Il a été recueilli en Kabylie un conte qui, bien qu'altéré et mutilé au
possible, est au fond le conte que nous étudions (Rivière, p. 71). Nous en
dégagerons les principaux traits : Un homme a deux femmes. L'une d'elles ,
jalouse de voir l'autre avoir des enfants, tandis qu'elle-même n'en a pas, les
expose tous successivement dans la forêt, sept garçons et une fille. (Il y a là
un écho de l'introduction de la plupart des contes précédents ; voici mainte-
nant l'envoi en expédition des frères de la jeune fille.) Les enfants habitent
ensemble. Un jour une vieille femme dit à la jeune fille : « Si tes frères
t'aiment, ils te rapporteront une chauve-souris. » L'un des jeunes garçons se
met en campagne. Sur les indications d'un vieillard , il va sur le bord de la
mer. Là , il y a une chauve-souris sur un dattier. Quand elle voit le jeune
garçon avec son fusil , elle descend de l'arbre , caresse le fusil qui devient un
morceau de bois , caresse le jeune garçon qui devient tout petit , tout petit.
Même aventure arrive aux six autres frères. La jeune fille vient à son tour ;
elle attend que la chauve-souris soit endormie. Alors elle s'en saisit et lui dit :
« Jure-moi de me montrer mes frères. — Jure-moi , » répond la chauve-souris,
« de m'habiller d'or et d'argent. » La chauve-souris descend de l'arbre et caresse
les enfants qui reprennent leur première forme. (La chauve-souris, comme on
voit , tient la place de 1' « oiseau de vérité » ; elle en jouera le rôle dans le
reste du conte). Les enfants sont conduits par la chauve-souris dans la maison
qu'habite leur père. La seconde femme de celui-ci cherche à les empoisonner,
mais la chauve-souris les met sur leurs gardes 2. Ensuite elle leur touche les
yeux, et ils reconnaissent leurs parents. (Le conte n'explique pas comment
ceux-ci les reconnaissent). La seconde femme est attachée à la queue d'un
cheval fougueux. Quant à la chauve-souris , on la remet sur son arbre et on
l'habille d'or et d'argent.
: . Ce passage est évidemment mieux conservé que le passage analogue du conte arabe d'Egypte.
2. Dans le conte italien des Abruzzes (Finamore , n° 39) la mère du roi cherche aussi i empoi-
sonner les enfants , et l'oiseau les préserve de ce danger. Même passage dans un conte portugais
( Braga , n» 39 ) , où le poison est donné aux enfants par les méchantes soeurs. — Comparer le conte
toscan n° 27 de la collection Nerucci.
XVIII
PEUIL & PUNCE
POU & PUCE
Ain joû, Peuil et Punce
v'ièrent aller glaner. Qua i
feurent pa lo chas , lo v'ia que
veirent ine grousse niâïe que
v'nôt. Peuil deit à Punce :
« I va pleuve, faout n'ar'naller.
Mé, j'areuil bée me hâter : je
ne marche mé ' veite , j' s'reuil
toûjou mouilhe; j'm'a vira
tout bellotema^. Té, r'va-t'a
à tout per té 3 ; t'ais do grandes
jambes , t'erriverais chie nô ava
lépleuje, et t'feraislo gaillées^
a m'attada. »
Punce se mot a route, saouta,
saouta. Elle feut bitoû à la
mâson. Elle rellumé l'feuil,
elle apprêté lo gaillées et elle
lo moté cueïre da l'chaoudron.
Un jour, Pou et Puce vou-
lurent aller glaner. Quand ils
furent par les champs , les
voilà qui virent une grosse
nuée qui venait. Pou dit à
Puce : « Il va pleuvoir, il faut
nous en retourner. Moi, j'au-
rais beau me hâter : je ne
marche pas vite , je serai tou-
jours mouillé; je m'en irai -tout
doucement. Toi , retourne-t-en
toute seule, tu as de grandes
jambes, tu arriveras chez nous
avant la pluie, et tu feras les
gaillées * en m'attendant. »
Puce se mit en route, sau-
tant, sautant. Elle fut bientôt
à la maison. Elle ralluma le
feu, elle apprêta les gaillées,
et elle les mit cuire dans le
1 . Mie , en vieux français.
2. Belloteinent , bellement , doucement.
3 . On dit : A part soi.
4. Mets du pays, fait de pâte cuite dans du lait.
202
POU ET PUCE
Ma v'ià qu'a lo remia, elle
cheusé ' d'dâ et s'y nia.
Ain peuou aprée, Peuil
ratre : « Ah ! qu'j'â frô! qu'j'â
frô ! i'seuil tout mouillie. Punce,
vérousque t'ie ? Vinâ m'baillée
do gaillées; j'io mingerâ a
m'rachaoufFa. » Ma l'avô bée
crier : Punce ne rapondôme.
I s'moté à la chorcher, et voïa
qu'elle n'atôtome tout là, i
peurné ine cûyie e i tiré ine
assiettaïe de gaillées. Ma v'ià
qu'à lé proumère cûriaïe, î
croque Punce. « Ah! quée
malheur ! Punce o croquaïe !
Qii'o ce quo j'vâ feïre ? Je
n' reste mé tout cei , j' m'a va. »
Qua i feut da lé rue, i parte
pa rVal-Deyé^. I passé d'va
ain voulot ; 1' voulot lî deit :
« Qji'o ce que t'ais don, Peuil ? »
— « Punce o croquaïe. »
— « Eh bé ! mé, j'm'a va
charrie 3, »
Qua i feut d'va chie l'père
Vaudin 4 , l'couchot lî deit :
« Qu'o ce que t'ais don,
Peuil ? »
— « Punce o croquaïe.
chaudron. Mais voilà qu'en les
remuant , elle tomba dedans et
s'y noya.
Un peu après, Pou rentre :
« Ah ! que j'ai froid ! que j'ai
froid ! je suis tout mouillé.
Puce, où est-ce que tu es?
Viens me donner des gaillées ;
je les mangerai en me réchauf-
fant. » Mais il avait beau crier.
Puce ne répondait pas. Il se
mit à la chercher, et voyant
qu'elle n'était pas là, il prit
une cuiller et il tira une assiet-
tée de gaillées. Mais voilà qu'à
la première cuillerée, il croque
Puce. « Ah ! quel malheur !
Puce est croquée ? Qu'est-ce
que je vais faire ! Je ne reste
pas ici, je m'en vais. »
Quand il fut dans la me, il
partit par le Val-Derrière 2. Il
passa devant un volet : le volet
lui dit : « Q.U 'est-ce que tu as
donc , Pou ? »
— « Puce est croquée. »
— « Eh bien ! moi, je m'en
vais battre. »
Quand il fut devant chez le
père Vaudin 4, le coq lui dit :
« Qu'est-ce que tu as donc,
Pou } »
— « Puce est croquée.
1 . Chut , du verbe choir.
2. Le Val-Derrière. C'est dans cette rue de Montiers qu'était née, à la fin
du siècle dernier, celle dont nous tenons ce conte.
3 . Charrier, c'est-à-dire traîner en grinçant , battre.
4. Le père de notre conteuse.
POU ET PUCE
203
« Voulot charrie. »
— « Eh bè ! mé, j'm'a va
chanter. »
I r'tourné pa d'vée chie
Loriche^ ; l'fourmouaïe lî deit :
« Qu'o ce que t'ais don,
Peuil ? »
— « Punce o croquaïe.
« Voulot charrie,
« Couchot chante. »
— « Eh bé ! mé, j'm'a va
danser. »
Ain peuou pu Ion , l'atôt à
coûté d'ia mâson d'meussieu
Sourdat^, que faïôt d'I'oueïlle.
Y avôt ine femme que sortôt
avo deuou bouïrottes 3." La
femme lî deit : « Qu'o ce que
t'ais don , Peuil ? »
— « Punce o croquaïe ,
« Voulot charrie,
« Couchot chante ,
« Fourmouaïe danse. »
— « Eh bé! mé, j'm'a va
casser mo deuou bouïrottes. »
Ainco pu Ion , i s' trouvé
pré deuou Grand -Four 4. Tout
jeustema, l'père Quentin s
l'chaoufFôt pou affourner l'pain
et i r'miôt Pboû que brûlot
avo s'feurgon. L'père Quentin
lî deit : « Qu'o ce que t'ais
don, Peuil? »
« Volet bat. »
— « Eh bien ! moi , je m'en
vais chanter. »
Il retourna par devant chez
Loriche ^ ; le fumier lui dit :
« Qu'est-ce que tu as donc.
Pou ? »
— « Puce est croquée.
« Volet bat.
« Coq chante. »
— « Eh bien ! moi, je m'en
vais danser. »
Un peu plus loin , il était à
côté de la maison de M. Sour-
dat^, qui faisait de l'huile. Il y
avait une femme qui sortait avec
deux cruches. La femme lui
dit : « Qu'est-ce que tu as
donc , Pou ? »
— « Puce est croquée ,
« Volet bat ,
« Coq chante ,
« Fumier danse. »
— « Eh bien ! moi , je m'en
vais casser mes deux cruches. »
Encore plus loin, il se trouva
près du Grand-Four 4. Tout
justement, le père Quentin?
le chauffait pour enfourner le
pain, et il remuait le bois qui
brûlait avec son fourgon. Le
père Quentin lui dit : « Qu'est-
ce que tu as donc , Pou ? »
1 . Un homme du village.
2. Encore une personne du village.
3. Comparez buire , burette.
4. Le four banal.
5. Le fournier du four banal, avant 1789.
204 POU ET PUCE
— « Punce o croquaïe , — « Puce est croquée ,
« Voulût charrie, « Volet bat.
« Couchot chante , « Coq chante ,
« Fourmouaïe danse , « Fumier danse ,
« La femme é cassé so deuou « La femme a cassé ses deux
bouïrottes. » cruches. »
^ — « Eh bé! mé, jWa va — « Eh bien ! moi, je m'en
t'fourrer m'feurgon aou cû. » vais te fourrer mon fourgon au
c... »
REMARQUES
Comparer notre n» 74 , la Petite Souris.
Des variantes de ce même thème ont été recueillies en France, dans le
pays messin (Mélusine , 1877, ^°^- 4^4) > dans la Bretagne non bretonnante
(Sébillot, I, n" 55, et Littérature orale, p. 232) et dans une région non
indiquée (Magasin Pittoresque, t. 37 [1869], p. 82) ; — en Allemagne, dans la
Hesse (Grimm, no 30); — en Norwège ( Asbjœrnsen , Taies of the Fjeld,
p. 30); — en Italie, dans le Milanais (Imbriani, NoveUaja Fiorentina, p. 552);
en Vénétie (Bernoni, II, p. 81); à Livourne (G. Papanti, n» 4); — en
Sicile (Pitre, n» 134); — à Rovigno, dans l'Istrie (voir la revue Giambatlista
Basile. Naples, 1884, p. 37); — en Catalogne ( Maspons , Ca^nto , p. 12)
et dans une autre région de l'Espagne, probablement en Andalousie
(F. Caballero, II, p. 3) ; — en Portugal (Coelho, no i); — en Roumanie
(M. Kremnitz, n» 15) ; — chez les Grecs de Smyrne (Hahn, no 56).
On remarquera que , pour la forme générale , tous ces contes , excepté le
conte messin , s'écartent de notre conte. Dans ce dernier, en effet , c'est le pou
qui s'en va annoncer à chacun des personnages la nouvelle de la mort de la
puce, tandis que, dans tous les autres contes, cette nouvelle se transmet de
proche en proche. Ainsi, dans le conte portugais, quand Jean le Rat s'est
noyé dans la marmite aux haricots, sa femme, le petit carabe, se met à pleurer.
Alors , le trépied , apprenant le malheur, se met à danser ; en le voyant danser,
la porte s'informe , et se met à s'ouvrir et à se fermer ; puis , à mesure que
la nouvelle va de l'un à l'autre , la poutre se brise , le sapin se déracine , les
petits oiseaux s'arrachent les yeux, la fontaine se sèche, les serviteurs du roi
cassent leurs cruches, la reine va en chemise à la cuisine, et finalement le
roi se traîne le derrière dans la braise (sic). — Notre variante la Petite Souris
(no 74) a cette même forme générale.
POU ET PUCE 20S
*
Si l'on considère , par rapport à leur introduction , les contes ci-dessus
mentionnés , on peut les partager en trois groupes.
Dans le premier, auquel appartiennent le conte portugais , le conte espagnol
de la collection Caballero et le conte sicilien , il est d'abord raconté comment
s'est fait le mariage des deux personnages principaux , qui font ménage
ensemble. La dame qui veut se marier, — petit carabe , dans le conte
portugais ; petite fourmi , dans l'espagnol ; chatte , dans le sicilien , — dit
successivement à ses prétendants, bœuf, chien, cochon, etc., de lui faire
entendre leur voix. Finalement , le petit carabe épouse Jean le Rat ; la petite
fourmi, un ratonperei (?) ; la chatte, une souris.
Le second groupe , où les deux personnages sont présentés , dès l'abord ,
comme vivant ensemble , comprend tous les autres contes , à l'exception de
deux.
Ces deux contes, — conte roumain et conte grec, — forment un groupe
à part. Dans le conte roumain, deux vieilles gens, qui n'ont point d'enfants,
adoptent une souris ; celle-ci, un jour, en surveillant le pot de lait de beurre
qui bout, se jette dedans et y périt. — Le conte grec commence aussi par
l'histoire de deux vieilles gens qui n'ont pas d'enfants : un jour, en rapportant
des champs un panier plein de haricots , la vieille dit : « Je voudrais bien que
tous ces haricots fussent autant de petits enfants » ; et aussitôt les haricots se
trouvent changés en petits enfants. La vieille, trouvant qu'il y en a trop,
n'en garde qu'un seul et souhaite que les autres redeviennent des haricots. On
donne au petit garçon le nom de Grain de Poivre , à cause de sa petitesse ;
c'est lui qui , un jour, tombe dans un chaudron bouillant.
Notons ici que , dans presque tous les contes ci-dessus indiqués , l'un des
deux personnages principaux se noie dans un chaudron ou dans un pot
bouillant.
Ces deux personnages sont , dans le conte messin , dans le conte allemand ,
dans le conte italien d'Istrie et dans le conte catalan , un pou et une puce ,
comme dans le conte lorrain.
Il serait trop long d'indiquer ici les diverses séries d'êtres qui prennent part
à l'action. Nous avons déjà cité, à cet égard, le conte portugais; nous dirons
un mot du conte grec moderne , nous réservant de donner d'autres spécimens
à l'occasion de notre variante no 74 , la Petite Souris : Grain de Poivre ayant
péri dans le chaudron , le vieux et la vieille qui l'élèvent chez eux, puis une
colombe, un pommier, une fontaine , la servante de la reine , la reine et le roi,
prennent le deuil chacun à sa manière. A la fin, le roi dit A son peuple : « Le
cher petit Grain de Poivre est mort ; le vieux et la vieille se désolent ; la
colombe s'est arraché les plumes ; le pommier a secoué toutes ses pomrnes ; la
206 POU ET PUCE
fontaine a laissé couler toute son eau ; la servante a cassé sa cruche ; la reine
s'est rompu le bras, et moi, votre roi , j'ai jeté ma couronne par terre. Le
cher petit Grain de Poivre est mort. »
On peut faire cette remarque, que la femme qui casse sa cruche ou ses
cruches figure encore dans plusieurs des contes mentionnés plus haut (dans
tous les contes français , excepté le second conte breton ; dans le conte espagnol,
le conte catalan, le conte roumain). — Le second conte breton a, comme
notre conte, le bonhomme qui chauffe son four ; là, le bonhomme, en
apprenant la mort de la « râtesse » , jette sa pelle dans le four.
Il est curieux de voir comme l'idée générale de ce conte s'est localisée à
Montiers-sur-Saulx. On pourrait suivre Peuil à travers les rues du village et
s'arrêter avec lui devant telle ou telle maison, jusqu'au Grand-Four, le four
banal, supprimé à l'époque de la Révolution.
*
En Orient , un conte indien , tout à fait du genre de ces contes européens ,
a été recueiUi dans le Pandjab (^Indian Antiquary, 1882, p. 169; — Steel et
Temple, p. 157). L'introduction est très particulière, mais elle présente le trait
essentiel commun à presque tous les contes européens de ce genre que nous con-
naissons : le personnage dont tout le monde prend le deuil est tombé dans un
liquide brûlant. Voici le résumé de ce conte indien : Un vieux moineau, qui
trouve sa femme trop vieille, en prend une seconde, toute jeune. Grande
désolation de la vieille qui , pendant les noces , s'en va gémir sur un arbre.
Justement au-dessus de la branche où elle est perchée , est un nid en partie
fait de lambeaux d'étoffe teinte. La pluie étant venue à tomber, l'étoffe
déteint et dégoutte sur dame moineau, laquelle se trouve ainsi parée de
brillantes couleurs. Sa rivale, la voyant toute pimpante, lui demande où elle
s'est faite si belle. « Dans la cuve du teinturier. » La jeune va vite se plonger
dans la cuve bouillante, d'où elle ne se tire qu'à grand'peine et à demi-morte.
Le vieux moineau la trouve dans ce triste état et la prend dans son bec pour
la rapporter au logis ; mais , pendant qu'il vole au-dessus d'une rivière , sa
vieille femme se met à se moquer de lui et de sa belle. Furieux, le moineau
lui crie de se taire ; mais , à peine a-t-il ouvert le bec , que sa bien-aimée
tombe dans l'eau et s'y noie. Le vieux moineau , au désespoir, s'arrache les
plumes et va se percher sur un pipai. Le pîpal lui demande ce qui est arrivé ,
et, quand il le sait, il laisse tomber toutes ses feuilles '. Un buffle vient pour
se mettre à l'ombre sous l'arbre, et, apprenant pourquoi celui-ci n'a plus de
feuilles, il laisse tomber ses cornes. A mesure que la nouvelle se transmet de
l'un à l'autre, la rivière où le buffle est allé boire pleure si fort qu'elle en
devient toute salée ; le coucou qui est venu se baigner dans la rivière , s'arrache
un œil 2 ; Bhagtu le marchand , près de la boutique duquel le coucou est venu
se percher, perd la tête et sert tout de travers la servante de la reine ; la
I. Dans le conte hessois, l'arbre se secoue et fait tomber toutes ses feuilles. Il en est de même
dans le conte catalan. — Comparer notre n" 74.
z. Dans le conte portugais , les petits oiseaux s'arrachent les yeux, .
POU ET PUCE 207
servante revient au palais en jurant ; la reine se met à danser jusqu'à ce qu'elle
perde haleine ; le prince prend un tambourin et danse aussi , et aussi le roi ,
qui gratte une guitare avec fureur '. Et tous les quatre, servante, reine, prince
et roi , chantent ensemble ce refrain final : « La femme d'un moineau était
peinte, — Et l'autre a été teinte [dans la cuve bouillante] , — Et le moineau
l'aimait. — Aussi le pîpal a-t-il laissé tomber ses feuilles, — Et le buffle, ses
cornes ; — Et la rivière est devenue salée ; — Et le coucou a perdu un œil ;
— Et Bhagtu est devenu fou ; — Et la servante s'est mise à jurer ; — Et la
reine s'est mise à danser, — Et le prince à tambouriner, — Et le roi à gratter
la guitare. » « Telles furent , conclut le conte indien , les funérailles de la
pauvre dame moineau. »
I. Dans le conte portugais, comme on l'a vu, le roi et la reine font aussi des choses ridicules.
Comparer le conte sicilien , le conte grec moderne , le conte roumain , le conte italien d'Istrie.
XIX
LE PETIT BOSSU
Il était une fois un roi qui avait trois fils , mais il n'y avait que
les deux premiers qu'il traitât comme ses fils ; le plus jeune était
bossu et son père ne pouvait le souffrir ; sa mère seule l'aimait.
Un jour, le roi fit appeler l'aîné et lui dit : « Mon fils , je
voudrais avoir l'eau qui rajeunit. — Mon père, j'irai la chercher, »
Le roi lui donna un beau carrosse attelé de quatre chevaux, et
de l'or et de l'argent tant qu'il en voulut , et le jeune homme se
mit en route.
Il avait fait deux cents lieues , lorsqu'il rencontra un berger
qui lui dit : « Prince^ mon beau prince, voudrais-tu m'aider à
dégager un de mes moutons qui est pris dans un buisson ? — Il
ne fallait pas l'y laisser aller, » répondit le prince^ « je n'ai pas
de temps à perdre. » Etant arrivé à Pékin, il entra dans une belle
hôtellerie, fit dételer ses chevaux et commanda un bon dîner.
Il eut bientôt des amis et ne pensa plus à poursuivre son voyage.
Au bout de six mois, le roi, voyant qu'il ne revenait pas,
appela son second fils et lui demanda d'aller lui chercher l'eau qui
rajeunit. Il lui donna un beau carrosse , attelé de quatre chevaux,
couvert de perles et de diamants; le jeune homme monta
dedans et partit. Après avoir fait deux cents lieues , il rencontra
le berger, qui lui dit : « Prince, mon beau prince, voudrais-tu
m'aider à dégager un de mes moutons qui est pris dans un
buisson ? — Pour qui me prends-tu ? » répondit le prince ; « il
ne fallait pas l'y laisser aller. » Il arriva à Pékin , où il logea dans
la môme hôtellerie que son frère; lui aussi, il eut bientôt des
amis et ne songea plus à aller plus loin.
LE PETIT BOSSU 2O9
Le roi l'attendit un an , et , ne le voyant pas revenir, il se dit :
« Je n'ai plus d'enfants ! Qui donc aura ma couronne ? » Il ne
pensait pas plus au petit bossu que s'il n'eût pas été de ce monde.
Cependant celui-ci tomba malade. On fit venir un médecin ; le
jeune prince lui dit qu'il était malade de chagrin, de voir que
son père ne l'aimait pas, et qu'il voudrait bien voyager. Le
médecin rapporta cqs paroles au roi , qui vint voir son fils, « Mon
père, » lui dit le petit bossu , « je voudrais aller chercher l'eau
qui rajeunit, et je ne ferais pas comme mes frères : je la rappor-
terais. — Tu iras si tu veux » , répondit le roi. Il lui donna un
vieux chariot qui n'avait que trois roues, un vieux cheval qui
n'avait que trois jambes, d'argent fort peu, mais la reine y
ajouta quelque chose, et voilà le prince parti.
-Après avoir fait deux cents lieues, il rencontra le berger qui
lui dit : « Prince, mon beau prince, voudrais-tu m'aider à
dégager un de mes moutons qui est pris dans un buisson ? —
Volontiers , » dit le prince. Et il aida le berger à dégager son
mouton. Quand il se fut éloigné, le berger, songeant qu'il ne
lui avait rien donné pour sa peine , le rappela et lui dit : « Prince^
j'ai oublié de vous récompenser. Tenez, voici des flèches : tout
ce que ces flèches perceront sera bien percé. Voici un flageolet :
tous ceux qui l'entendront danseront. »
Le prince poursuivit son chemin et arriva à Pékin. Quand il
passa devant l'hôtellerie où logeaient ses frères, ceux-ci, qui
étaient sur le perron, eurent honte de lui et rentrèrent dans la
maison. Le pauvre petit bossu descendit dans une méchante
auberge où il détela son cheval lui-même ; puis il prit avec lui un
homme de peine pour lui montrer la ville. En se promenant,
il vit un homme mort qu'on avait laissé là sans l'enterrer.
« Pourquoi donc n'enterre-t-on pas cet homme ? » demanda- t-il.
— « C'est parce qu'il avait beaucoup de créanciers et qu'il n'a
pu les payer. — En payant pour lui, pourrait-on le faire enterrer?
— Oui, certainement. »
Le prince fit venir les créanciers, paya les dettes de l'homme
mort et donna de l'argent pour le faire enterrer; ensuite il
continua son voyage. Uu jour, une bonne vieille le reçut dans
sa maisonnette et lui donna à boire et à manger ; il la paya
généreusement, puis s'en alla plus loin.
Quand il eut fait encore deux cents lieues , tout son argent se
CosaUIN , CoHitS. , I A
2IO LE PETIT BOSSU
trouva dépensé , et il n'avait plus rien à manger ; son cheval
était encore plus heureux que lui : il pouvait au moins brouter
un peu d'herbe le long du chemin. Un renard vint à passer; le
prince allait lui décocher une de ses flèches, quand le renard
lui cria : « Malheureux ! que vas-tu faire ? tu veux me tuer ! »
Le prince, saisi de frayeur, remit sa flèche dans le carquois.
Alors le renard lui donna une serviette dans laquelle se trouvait
de quoi boire et manger et lui dit : « Tu cherches Teau qui
rajeunit ? elle est dans ce château , bien loin là-bas. Le château
est gardé par un ogre , par des tigres et par des lions. Pour y
arriver, il faut passer un fleuve ; sur ce fleuve tu verras une
barque qu'un homme conduit depuis dix-huit cents ans. Aie
soin d'entrer dans la barque les pieds en avant^ car si tu y entrais
les pieds en arrière^, tu prendrais la place de l'homme pour
toujours. Arrivé au château, ne te laisse pas charmer par la
magnificence que tu y trouveras. Tu verras dans l'écurie des
mules ornées de lames d'or, prends la plus laide ; tu verras aussi
deux oiseaux verts, prends le plus laid. »
Le prince eut soin d'entrer dans la barque les pieds en avant
et arriva au château ; il allait prendre la mule et l'oiseau quand
l'ogre rentra. « Que fais-tu ici ? » lui dit l'ogre. Le prince
s'excusa, s'humilia devant lui, lui demanda grâce. L'ogre lui
dit : « Je ne te mangerai pas; tu es trop maigre. » Il lui donna à
boire et à manger, et le prince resta au château , où il avait tout
à souhait. L'ogre l'envoya combattre ses ennemis, des bêtes
comme lui ; le prince , grâce à ses flèches , gagna la bataille et
rapporta des drapeaux. Il combattit cinq ou six fois, et toujours
il fut vainqueur.
Or il y avait au château une princesse que l'ogre voulait
épouser, mais qui ne voulait pas de lui. Un jour que le prince
venait de gagner une grande bataille, il eut l'idée de jouer un
air sur son flageolet. La princesse était à table avec l'ogre ; en
entendant le flageolet merveilleux, ils se mirent â danser
ensemble, sans savoir d'abord d'où venait cette musique. Quand
l'ogre vit que c'était le prince qui jouait, il le fit venir à table
et lui dit : « Demande-moi ce que tu désires : je te l'accorderai. »
Il pensait bien que le prince ne lui demanderait pas son congé.
I. C'est-à-dire à ra:«/o«^.
LE PETIT BOSSU 2H
« Je demande , » dit le prince , « ce qu'il y a de plus beau ici ,
et la permission de faire trois fois le tour du château. » L'ogre y
consentit. Il y avait dans le château de l'or à ne savoir où le
mettre , mais le prince n'y toucha pas ; il prit le plus laid des
deux oiseaux verts et la plus laide mule , qui faisait sept lieues
d'un pas , sans oublier une fiole de Teau qui rajeunit ; puis il fit
monter sur la mule la princesse qui était d'accord avec lui. Au
lieu de faire trois fois le tour du château , il ne le fit que deux
fois et s'enfuit avec la princesse. L'ogre, s'en étant aperçu,
courut à leur poursuite , mais il ne put les atteindre.
Le jeune homme rencontra une seconde fois le renard, qui
lui dit : « Si tu vois quelqu'un dans la peine, garde-toi de l'en
tirer. » Un peu plus loin, il fut très bien reçu par la bonne
vieille dans sa maisonnette ; enfin il arriva à Pékin avec la prin-
cesse. Sur une des places de la ville il y avait une potence
dressée. « Pour qui cette potence ? » demanda le prince. On lui
dit que c'était pour deux jeunes étrangers qu'on devait pendre ce
jour-là. En ce moment on amenait les condamnés ; il reconnut
ses frères. Il demanda quel était leur crime. « C'est, » lui dit-on,
« qu'ils ont fait des dettes et qu'ils n'ont pu les payer. » Le
jeune homme réunit les créanciers, les paya et délivra ses frères,
puis ils reprirent ensemble le chemin du royaume de leur père.
Le petit bossu avait donné à son frère aîné la mule, à l'autre
l'oiseau vert et l'eau qui rajeunit , il avait gardé pour lui la prin-
cesse. Ses frères n'étaient pas encore contents; ils cherchaient
ensemble le moyen de le perdre , et la princesse , qui voyait leur
jalousie, s'en affligeait.
Un jour qu'on passait près d'un puits qui avait bien cent pieds
de profondeur, les deux aînés dirent à leur frère : « Regarde,
quel beau puits! » Et, tandis qu'il se penchait pour voir, ils le
poussèrent dedans , prirent l'eau qui rajeunit, et emmenèrent la
princesse, la mule et l'oiseau. Quand on arriva au château, la
princesse était languissante , la mule et l'oiseau étaient tristes.
On mit la mule dans une vieille écurie , l'oiseau dans une vieille
cage. L'eau ne put rajeunir le roi ; on la mit dans un coin avec
les vieilles drogues.
Cependant le pauvre prince, au fond du puits, poussait de
grands cris ; le renard accourut et descendit dans le puits. « Je
t'avais bien dit de ne tirer personne de la peine ! Je vais pourtant
212 LE PETIT BOSSU
t' aider à sortir d'ici; tiens bien ma queue. » Le jeune homme fit
ce qu'il lui disait, et le renard grimpa; il allait atteindre le haut,
quand la queue se rompit et le jeune homme retomba au fond
du puits. Le renard rattacha sa queue en la frottant avec de la
graisse et prit le prince sur son dos. Une fois dehors, il le
redressa, et le jeune homme, débarrassé de sa bosse, devint un
prince accompli.
Il se rendit au château du roi son père et se fit annoncer
comme grand médecin , disant qu'il guérirait le roi et la prin-
cesse. Il entra d'abord dans l'écurie : aussitôt la mule reprit son
beau poil et se mit à hennir; il s'approcha de l'oiseau : celui-ci
reprit son beau plumage et se mit à chanter. Il donna à son père
de l'eau qui rajeunit : le roi redevint jeune sur le champ et
sortit du lit où il était malade. Rien qu'en voyant le jeune
homme, la princesse revint à la santé. Alors le prince se fit
reconnaître de son père et lui apprit ce qui s'était passé ; puis
l'oiseau parla à son tour et raconta toute l'histoire.
Les fils aînés du roi étaient à la chasse. Le roi fit cacher leur
jeune frère derrière la porte, et, quand ils arrivèrent, il leur
dit : « Je viens d'apprendre une singulière aventure qui s'est
passée dans une ville de mon royaume : trois jeunes gens se
promenaient ensemble au bord d'un lac, deux d'entre eux
jetèrent leur compagnon dans ce lac. Rendez un jugement de
Salomon : quel châtiment méritent ces hommes ? — Ils méritent
la mort. — Malheureux ! vous l'avez donc aussi méritée ! Vous
ne serez pas jetés dans l'eau, mais vous serez brûlés. » La sen-
tence fut exécutée. On fit ensuite un grand festin, et le jeune
prince épousa la princesse.
REMARQUES
Notre conte présente , pour l'ensemble , mais traité d'une façon originale ,
un thème que nous appellerons, si l'on veut, à cause du conte hessois bien
connu de la collection Grimm (no 57), le thème de V Oiseau d'or, auquel sont
venus se joindre divers autres éléments.
Rappelons en quelques mots ce thème de VOiseau d'or, dans sa forme la plus
habituelle : Les trois fils d'un roi partent successivement à la recherche d'un
oiseau merveilleux que leur père veut posséder. Les deux aînés se montrent
peu charitables à l'égard d'un renard (ou parfois d'un loup, ou d'un ours) : ils
LE PETIT BOSSU 213
refusent de lui donner à manger, ou ils tirent sur lui , malgré ses prières.
Arrivés dans une ville, ils se laissent retenir dans une hôtellerie, font des
dettes et sont mis en prison. Le plus jeune prince, qui a été bon envers le
renard , reçoit de celui-ci l'indication des moyens à prendre pour s'emparer de
l'oiseau qui est dans le palais d'un roi; mais il ne suit pas exactement les'
instructions du renard , et il est fait prisonnier. Il obtiendra sa liberté et de plus
l'oiseau , s'il procure au roi un cheval merveilleux qui est en la possession d'un
autre roi. Son imprudence le fait encore tomber entre les mains des gardiens
du cheval , et il doit aller chercher pour ce second roi certaine jeune fille que le
roi veut épouser. Cette fois il ne s'écarte pas des conseils du renard. Il s'empare
de la jeune fille, et il a l'adresse de s'emparer aussi du cheval et de l'oiseau.
Comme il s'en retourne vers le pays de son père , il rencontre ses frères qu'on
va pendre ; il les délivre malgré le conseil que le renard lui avait donné de ne
pas acheter de « gibier de potence ». (Tout cet épisode n'existe que dans
certaines versions.) Pour récompense, ses frères se débarrassent de lui (dans
plusieurs versions, ils le jettent dans un puits) et lui enlèvent l'oiseau, le
cheval et la jeune fille. Le renard le sauve ; le jeune homme revient chez le
roi son père , et ses frères sont punis.
Ce thème se retrouve , plus ou nioins complet , dans un assez grand nombre
de contes, qui ont été recueillis en Allemagne (Grimm, n° 57; Wolf,
p. 230), dans le « pays saxon » de Transylvanie (Haltrich, n" 7), chez les
Tchèques de Bohême (Chodzko , p. 285 ) , chez les Valaques ( Schott , n" 26),
en Russie (Ralston , p. 286), en Norwège (Asbjœrnsen, Taies of ihe Fjeld ,
p. 364), en Ecosse (Campbell, n" 46), en Irlande (Kennedy, II, p. 47), etc.
Le thème de VOiseau d'or a une grande affinité avec un autre thème qui est
développé dans le conte no 97 de la collection Grimm (l'Eau de la vie) et
dans d'autres contes allemands (Wolf, p. 54; Meier, n° $ ; Simrock, no 47;
Knoop, pp. 224 et 236); dans des contes autrichiens (Vernaleken, nos 52 et
53); dans un conte tyrolien (Zingerle, II, p. 225), un conte suédois
(CavalHus, no 9), un conte écossais (Campbell, 009), un conte lithuanien
(Schleicher, p. 26), un conte polonais (Tœppen, p. 154), un conte toscan
(Comparetti, n° 37), un conte siciHen (Gonzenbach, no 64), un conte
portugais du Brésil (Roméro, n» 25), etc.
Dans tous ces contes , trois princes vont chercher pour leur père l'eau de la
vie ou un fruit merveilleux qui doit le guérir, et c'est le plus jeune qui réussit
dans cette entreprise. Dans plusieurs, — notamment dans des contes allemands,
dans les contes autrichiens, le conte lithuanien et le conte italien, — les deux
aînés font des dettes, et ils sont au moment d'être pendus, quand leur frère
paiç les créanciers (dans des contes allemands et dans les contes autrichiens,
malgré l'avis que lui avait donné un ermite , un nain ou des animaux recon-
naissants , de ne pas acheter de « gibier de potence »). Il est tué par eux ou ,
dans un conte allemand (Meier, no 5), jeté dans un grand trou ; mais ensuite
il est rappelé à la vie dans des circonstances qu'il serait trop long d'expliquer.
Il est curieux de voir comment le thème de VOiseau d'or s'est modifié dans
notre conte.
214 LE PETIT BOSSU
*
* *
L'introduction se rattache aux contes du type de VEaude la vie. Notons ici,
comme lien entre les contes des deux types, un conte allemand du type de
VOiseau d'or (Wolf, p. 230), dans lequel les princes s'en vont à la recherche
d'un oiseau dont le chant doit guérir le roi. (Comparer Grimm, III, p. 98.)
L'épisode du berger envers lequel les deux frères aînés sont impolis et peu
complaisants appartient encore au thème de VEau de la vie, ou du moins se
retrouve comme idée dans plusieurs contes allemands de ce type , dans lesquels
les deux princes répondent grossièrement à un nain ou à un vieillard (Grimm,
n«>97; Simrock, n" 47; Meier, n° 5). Comme forme, il correspond à un
passage d'un conte de M^e d'Aulnoy , tout différent pour le reste , Belle-Belle
ou le Chevalier Fortuné, où la plus jeune des filles d'un vieux seigneur aide une
bergère à retirer sa brebis d'un fossé. — Dans le conte allemand de la collec-
tion Wolf, c'est envers un ours (qui tient ici la place du renard) que les
deux princes se montrent impolis ; ce qui , sur ce point encore , rapproche les
contes des deux types. Ordinairement, dans les contes du type de VOiseau d'or,
les deux frères aînés tirent sur le renard , et le plus jeune seul en a pitié. Notre
conte présente successivement les deux épisodes ; mais , dans le second , il ne
met pas en scène les frères aînés.
Nous ne nous arrêterons qu'un instant sur les dons que le « petit bossu »
reçoit d'abord du berger, puis du renard. La serviette dans laquelle il y a de
quoi boire et manger est évidemment une altération de la serviette merveilleuse
de notre n» 4, Tapalapautau , serviette qui se couvre de mets au commande-
ment. — Les flèches qui ne manquent pas leur but et le flageolet qui fait
danser se retrouvent également associés dans un conte allemand (Grimm ,
m, p. 192), dans un conte flamand (Wolf, Deutsche Mccrchen und Sagen ,
no 24), dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, noy) et dans un conte
de la Basse-Bretagne (Luzel, Légendes , I, p. 48). Comparer la sarbacane et le
violon du n° 1 10 de la collection Grimm.
* *
L'épisode de l'homme mort que le « petit bossu » fait enterrer appartient
au thème bien connu du Mort reconnaissant , que M. Benfey a étudié dans son
introduction au Pantchatantra (t. I, p. 221, et t. II, p. 532) , M. Kœhler dans
des revues allemandes (^Gennania, t. III , p. 199 seq. ; Orient und Occident, t.
II, p. 322 seq.), et M. d'Ancona dans la Romania (1874, p. 191), à propos
d'un récit du Novellino italien. Ce conte du Mort reconnaissant , très répandu
en Europe , a été aussi recueilli en Arménie ; il forme le sujet de plusieurs
récits et poèmes du moyen-âge.
Ce qui explique comment ce thème s'est introduit dans notre conte et com-
biné avec le thème de Y Oiseau d'or, c'est que, dans plusieurs de ses formes, il
présente une certaine parenté avec ce dernier thème. En d'autres termes , il
existe dans les deux thèmes des éléments communs qui les rattachent l'un à
l'autre. On va le voir, par l'analyse rapide d'un romance espagnol qui a pour
I
LE PETIT BOSSU 215
fond le thème du Mort reconnaissant (R. Kœhler, Orient und Occident, loc. cit.,
p. 323) : Un jeune marchand vénitien, se trouvant à Tunis, rachète le
corps d'un chrétien auquel un créancier refusait la sépulture. En même temps ,
il procure la liberté à une esclave chrétienne , qu'il épouse , une fois de retour
à Venise , bien qu'elle refuse de faire connaître son origine. Peu de temps
après , un capitaine de vaisseau l'invite à venir avec sa femme lui rendre visite
sur son navire, et il le fait jeter à la mer. Le Vénitien est sauvé, grâce à une
planche à laquelle il se cramponne. Il est recueilli par un ermite qui plus tard
l'envoie sur le rivage, où il trouve un vaisseau. Le capitaine de ce vaisseau le
débarque en Irlande et le charge de remettre une lettre au roi. Dans cette
lettre il est dit que le porteur est un grand médecin, qui, par sa seule vue,
guérira la princesse malade. Celle-ci , en effet , est la femme du Vénitien , et ,
en le reconnaissant, elle recouvre la- santé. Il est ensuite expliqué que la
planche , l'ermite et le capitaine du second vaisseau , étaient l'âme du mort
dont le Vénitien a fait enterrer le corps. — Ainsi , dans ce conte comme dans
notre Petit Bossu , le héros est jeté à l'eau par un envieux qui lui enlève une
princesse délivrée par lui, et, plus tard, il guérit par sa seule vue la prin-
cesse, malade de chagrin. Il n'est donc pas étonnant que les deux thèmes,
voisins sur plusieurs points , se soient fusionnés. — Dans le conte lorrain , le
renard n'est autre qu'une incarnation de l'homme mort , qui sert le prince par
reconnaissance. Si le conte était bien conservé, le mort finirait par se faire
connaître à son bienfaiteur, en lui disant adieu pour la dernière fois. Cette
interprétation , qui nous était venue à l'esprit en étudiant pour la première fois
notre conte, est maintenant une certitude : dans trois contes, qui se ratta-
chent au thème de l'Oiseau d'or, un conte basque (Webster, p. 182), un
conte de la Haute-Bretagne ( Sébillot , I , n» i ) , et un conte portugais du
Brésil (Roméro, n» 10), il est dit expressément que le renard qui secourt le
prince est 1' « âme » d'un homme mort que, comme dans notre conte, le
prince a fait enterrer. Comparer encore un conte toscan (Nerucci, n° 52),
se rattachant aussi au thème de YOiseau d'or et dans lequel l'âme de l'homme
mort prend la forme d'un lièvre.
Le batelier qui , depuis des siècles , transporte les voyageurs de l'autre côté
du fleuve et dont le prince est en danger de prendre la place , se retrouve dans
le conte hessois le Diable aux trois cheveux d'or ( Grimm , n" 29 ) et dans
diverses variantes de ce thème. Ainsi, chez les Tchèques de Bohême
(Chodzko, p. 40), en Norwège (Asbjœrnsen , t. I, n° 5 ), en Allemagne
(Meier, no 73 ; Prœhle, II, n° 8), dans le Tyrol allemand (Zingerle, II,
p. 70).
*
* *
A partir de l'arrivée du prince chez l'ogre , notre conte entre tout à fait dans
le thème de YOiseau d'or. La plupart des éléments de ce thème s'y retrouvent,
mais autrement groupés. Ainsi, l'c^rs de notre conte résume en sa personne
les divers rois possesseurs des êtres merveilleux qu'il s'agit d'enlever. L'oiseau
vert remplace l'oiseau d'or ou l'oiseau de feu , et , quand le renard dit au
2l6 LE PETIT BOSSU
« petit bossu » de prendre le plus laid des deux oiseaux verts et ensuite la plus
laide mule, c'est là certainement un souvenir altéré de la recommandation
faite au prince , dans la forme originale du thème , de se garder de retirer
l'oiseau d'or de sa cage de bois ou de mettre au cheval merveilleux une selle
d'or. Le cheval merveilleux lui-même est devenu , dans notre conte , la mule
qui fait sept lieues d'un pas ' . Enfin la princesse qui est retenue dans le château
de l'ogre, c'est la princesse aux cheveux d'or du thème primitif. Quant à
Veau qui rajeunit, comme il y a eu dans le conte lorrain combinaison du
thème de YEau de la vie avec celui de VOiseau d'or, elle devait naturellement
figurer en plus à cet endroit du récit.
Le jugement que les deux frères du « petit bossu » rendent sans le savoir
contre eux-mêmes termine aussi plusieurs contes étrangers, mais des contes
différents du nôtre pour l'ensemble du récit. Voir, par exemple, les contes
allemands n»» 13 et 1 3 5 de la collection Grimm , un conte tyrolien (Zingerle,
II , p. 131), deux contes siciliens (Gonzenbach , nos 1 1 et 1 3 ) , un conte grec
moderne (Simrock, appendice, n» 3 ) , etc.
En Orient, nous avons plusieurs rapprochements à faire. On y trouvera
sans doute nombre de détails qui se rapportent moins à notre conte, dans sa
forme actuelle , qu'à ses deux thèmes principaux , dans leur pureté , le thème
de VOiseau d'or et celui de VEau de la vie ( ce dernier surtout ) ; mais on
n'aura pas de peine à y reconnaître non seulement l'idée générale de notre
Petit Bossu, — l'expédition de plusieurs princes qui vont chercher pour le roi
leur père un objet merveilleux, le succès du plus jeune et la trahison des
aînés, à la fin punie, — mais encore, tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre
de ces récits orientaux , plusieurs des traits les plus caractéristiques de notre
conte : ainsi , nous y verrons le plus jeune prince dédaigné par son père ; les
frères aînés faisant des dettes , réduits à la misère et retenus prisonniers , puis
délivrés par le jeune prince ; celui-ci jeté par eux dans un puits , etc.
Prenons d'abord la grande collection de contes , chants et poèmes des Tar-
tares de la Sibérie méridionale, qui a été publiée par M. W. Radloff et déjà
citée plusieurs fois par nous. Elle contient, dans le volume concernant les
Kirghiz , à côté des chants et récits non écrits , quelques poèmes formant dans
le pays une sorte de littérature. Dans l'un de ces poèmes (t. III, p. 535 seq.),
trois princes se mettent en route ensemble pour aller chercher certain rossignol ,
que leur père a vu en songe. Arrivés à un endroit où trois chemins s'ouvrent
devant eux, ils se séparent. Le plus jeune, Hœnira, devient l'époux d'une péri
(sorte de fée) , et, avec l'aide de celle-ci, il parvient à prendre l'oiseau merveil-
leux. Comme il s'en retourne , il rencontre dans une auberge ses deux frères.
I. On d déjà vu, dans notre n" 3 , /<■ Roi dtAnglelerrt el son FilUul , une mule merveilleuse, qui
fait cent lieues d'un pas. — Dans un conte arabe ( Conta inédits des Mille tt une Nuits , traduits par
G. -S. Trèbutien , t. I , p. 299) , figure une mule « qui est un génie faisant en un seul jour un
voyage d'une année ».
LE PETIT BOSSU 217
devenus valets de cuisine ' ; il paie leurs dettes et les emmène avec lui. En
chemin , ses frères lui crèvent les yeux et le jettent dans un puits. Le rossignol
qu'ils rapportent à leur père révèle à celui-ci le sort de Haemra. Le poème
s'arrête court : on s'attendait à voir reparaître la péri , qui avait donné à Haemra,
pour qu'il pût l'appeler en cas de danger, une boucle de ses cheveux.
Dans un conte tartare de la même collection (t. IV, p. 146), trois princes
partent aussi à la recherche d'un oiseau merveilleux. Le plus jeune seul se
montre charitable envers un loup , qui lui indique où est l'oiseau et ce qu'il
doit faire pour s'en emparer. Suit, comme dans le thème de l'Oiseau d'or, une
série d'entreprises (enlever des chevaux, une guitare d'or, une jeune fille) ,
entreprises auxquelles le prince est condamné pour avoir oublié les recomman-
dations du loup. Il manque dans ce conte tartare la trahison des frères aînés.
Ce dernier trait se retrouve dans un conte kabyle (J. Rivière, p. 235) , qui
se rattache étroitement, comme le conte tartare, au thème de Y Oiseau d'or.
Oiseau merveilleux, à la recherche duquel partent trois princes, fils des trois
femmes d'un roi; conseil donné au troisième, fils d'une négresse, par une
vieille qui remplace ici le loup ou le renard ; désobéissance du prince , lequel
est obligé , en conséquence , d'aller chercher le cheval du prince des génies et
ensuite la fille de l'ogresse : toute la marche du récit est identique dans les
deux contes. Dans le conte kabyle , la trahison des deux frères du héros ne
consiste pas en ce qu'ils jettent celui-ci dans un puits, mais en ce qu'ils coupent
la corde après l'y avoir descendu et s'être emparés de sept femmes, prison-
nières d'un ogre , que le héros avait délivrées et qu'il avait fait remonter par
ses frères. Toute la fin de ce conte se rapporte au thème de la descente dans
le monde souterrain , dont nous avons traité dans les remarques de notre n" i
Jean de VOurs. (Comparer les remarques de notre n° 52, la Canne de cinq cents
livres. )
La collection de contes avares du Caucase, traduits par M. Schiefner, nous
fournit encore un conte (no i) à rapprocher du nôtre. Si on laisse de côté un
long épisode dont nous aurons occasion de reparler plus tard , ce conte peut
se résumer très brièvement. Le commencement est celui du poème kirghiz ;
seulement, à la place du rossignol, il y a un « cheval de mer ». C'est avec
l'aide d'une vieille géante , sorte d'ogresse, dont il a su gagner la bienveil-
lance, que le plus jeune prince parvient ù se rendre maître du cheval et aussi
d'une fille du roi de la mer. A son retour, en passant dans une ville, il trouve
ses frères réduits à la misère et devenus valets, l'un chez un boulanger,
l'autre chez un boucher. II les prend avec lui ; mais ceux-ci , envieux, s'arran-
gent de façon à le faire tomber dans un puits. Le cheval l'en retire, et, à sa
vue, ses frères prennent la fuite pour ne plus revenir.
On peut également citer ici un conte arabe {Mille et une Nuits, t. XI,
p. 17s, de la traduction allemande dite de Breslau), dans lequel trois princes
partent à la recherche d'un oiseau que leur père , le sultan du pays d'Yémen ,
veut avoir. Le plus jeune , Aladin , dédaigné de son père , délivre successi-
vement deux princesses exposées à des monstres et les épouse ; puis il
I. Dans un conte Ju « pays saxon « de Transylvanie (Haltricb, n» 7), les deux frircs sont
également devenus valets d'auberge.
2l8 LE PETIT BOSSU
les abandonne pendant leur sommeil après leur avoir écrit dans la main son
nom et son pays. Enfin il arrive dans la ville où se trouve la princesse qui
possède l'oiseau. Grâce aux conseils d'un vieillard , il peut pénétrer dans le
palais , gardé par des lions , et il se retire en toute hâte après avoir écrit son
nom et son pays dans la main de la princesse endormie. Puis il reprend le
chemin de la capitale de son père. Parvenu non loin de là , il rencontre ses
frères qui l'accablent de coups et lui prennent l'oiseau. Mais bientôt arrivent
auprès de la ville , accompagnées des sultans leurs pères et de grandes armées .
les deux princesses qu'Aladin a délivrées et celle dans le palais de laquelle il
a pénétré. La trahison des frères aînés se découvre , et le sultan d'Yémen
cède son trône à Aladin ' .
Arrivons à l'Inde. Nous donnerons d'abord l'analyse d'un roman hindous-
tani , traduit par M. Garcin de Tassy dans la Revue de l'Orient , de V Algérie et
des colonies (1858 , t. I , p. 212) sous ce titre : La Doctrine de l'amour, ou Taj-
Ulmuluk et Bakawali , roman de philosophie religieuse, par Nihal Chand, de
Delhi : Le roi Zaïn Ulmuluk a perdu la vue. Les médecins déclarent que le seul
remède est la a rose de Bakawali. » Les quatre fils aînés du roi partent pour
aller chercher cette rose. Un cinquième fils , Taj-Ulmuluk , que son père a fait
élever dans un palais éloigné , les rencontre et , apprenant d'une personne de
leur suite qui ils sont et où ils vont , il se joint à l'escorte comme un simple
voyageur. Arrivés dans une ville , les quatre aînés entrent dans le palais d'une
courtisane, nommée Lakkha, et perdent au jeu , par la ruse de cette femme,
tout leur argent et leur liberté. Taj-Ulmuluk résout de les délivrer ; il gagne
la partie contre Lakkha et la rend son esclavç,. Il lui raconte alors son histoire
et apprend que la rose se trouve dans le jardin de Bakawali , fille du roi des
fées. Mais le soleil lui-même ne saurait pénétrer à travers la quadruple enceinte
de ce jardin. Des millions de dives (génies) veillent de tous côtés ; en l'air,
des fées écartent les oiseaux ; sur la terre , la garde est confiée à des serpents
et à des scorpions ; au dessous du sol , au roi des rats avec des milliers de ses
sujets. Taj-Ulmuluk s'habille en derviche et se met en marche. Bientôt il
tombe entre les mains d'un dive géant qui veut d'abord le manger, puis qui a
pitié de lui et finit par le prendre en amitié , surtout quand le prince lui a fait
goûter des mets délicieux apprêtés par lui. Ce dive s'engage par serment à
faire ce que le prince désirera. Le prince lui parle de la rose *. Le dive fait
venir un autre dive, lequel envoie le prince à sa sœur Hammala, chef des
dives qui gardent la rose. Après divers incidents , Hammala ordonne au roi
des rats de creuser un passage souterrain et de porter Taj-Ulmuluk dans le
jardin de Bakawali. Taj-Ulmuluk prend la rose, pénètre dans le château de
1. Ce conte arabe a beaucoup de rapport avec des contes enropéens, du type de l'Eau dt la vie,
où le héros , qui a pénétré dans le palais d'une princesse endormie , laisse , en se retirant , son nom
écrit sur une feuille de papier, sur la muraille ou sous une table. Voir, entre autres , un conte suédois
(Cavallius, n° 9), deux contes poméraniens (Knoop, pp. 224 et 236) et un conte polonais (Tœppen,
p. i;4). Dans ces quatre contes , la princesse arrive aussi avec une année ou une flotte devant la ville
du roi.
2. Pour cet épisode , comparer le conte italien n» 37 de la collection Comparetti , mentionné plus
haut. Le prince est , là aussi , aide par un ogre. — Dans le conte avare cité plus haut , c'est une
vieille ogresse qui aide le héros.
LE PETIT BOSSU 219
Bakawali endormie et emporte l'anneau de celle-ci. De retour, il délivre ses
frères , toujours prisonniers de la courtisane , sans se faire connaître d'eux , et
les suit , déguisé en fakir. Les entendant se vanter d'avoir la rose , il a l'im-
prudence de leur dire que c'est lui qui la possède et de le prouver en rendant
la vue à un aveugle. Ses frères lui prennent la rose, l'accablent de coups et
retournent chez leur père , à qui ils rendent la vue. — La suite de ce roman
hindoustani serait trop longue à raconter ici en détail. Elle se rapproche de
plusieurs contes du type de l'Eau de la vie. Bakawali, surprise de la dispa-
rition de sa rose et de son anneau , se met à la recherche du ravisseur. Elle
finit par le trouver ; les méchants frères sont démasqués , et Taj-Ulmuluk ,
qui a été secouru dans sa détresse par sa protectrice Hammala, épouse
Bakawali.
Dans l'Inde encore , nous trouvons un autre récit dans lequel on reconnaîtra
facilement , malgré de nombreuses particularités , plusieurs traits 'des contes
que nous avons étudiés dans ces remarques. C'est un conte populaire qui a été
recueilli dans le Bengale {Indian Antiqmry, t. IV, 1875 , p. 54 et suiv.). En
voici le résumé : Un roi a deux fils , Chandra et Siva Dâs , nés de ses deux
femmes, Surâni et Durâni. Il ne peut souff"rir Siva Dâs ni sa mère, et il les a
relégués dans une cabane où ils vivent d'aumônes. Siva Dâs est très dévot au
dieu Siva , et il en a reçu un sabfe qui donne la victoire à son possesseur, le
protège contre les dangers et le transporte où il le désire. Or, une nuit , le roi
fait un rêve merveilleux , auquel il ne cesse de penser : il a vu endormie une
femme dont la beauté illumine tout un palais ; chaque fois qu'elle respire , une
flamme sort de ses narines , comme une fleur. Il déclare à son premier ministre
que , si celui-ci ne lui montre pas « son rêve » , il le fera mettre à mort. Le
premier ministre part aussitôt avec Chandra et une nombreuse suite. Enten-
dant parler du songe de son père , Siva Dâs fait demander au roi la permission
de se mettre lui aussi en campagne. « Qii'il parte si bon lui semble, dit le roi ;
s'il meurt , je n'en serai pas fâché : il n'est pas mon fils. » Siva Dâs se fait
transporter par son sabre à la place où sont Chandra et ses compagnons , qu'il
trouve arrêtés par une forêt. Grâce à son sabre, Siva Dâs peut traverser cette
forêt, et , arrivé à un village, il se met aux gages d'un roi qui , en récompense
d'un grand service rendu, lui donne sa fille en mariage. Puis il se fait trans-
porter dans le pays des rdkshasas (mauvais génies, ogres). Pris par deux
râkshasas , il est apporté par eux à leur roi qui , loin de vouloir le manger, le
prend en amitié et le marie à sa fille. Un jour Siva Dâs raconte au roi des
râkshasas l'histoire du rêve. Le roi lui dit que ce « rêve » existe , et il le renvoie
à certain ascète qui vit dans la forêt. L'ascète donne à Siva Dâs le moyen de
trouver Vapsara ( danseuse céleste ) que son père a vue en songe et de conquérir
sa main '. L'apsara ne reste que quelque temps avec Siva Dâs et lui donne en
le quittant une flûte qui lui servira à la faire venir auprès de lui quand il le
voudra. Siva Dâs retourne auprès de son beau-père le râkshasa , qui lui fait
encore épouser sa nièce ; puis il s'arrête chez le roi , son autre beau-père , et se
fait transporter par le sabre , lui et ses trois femmes , à l'endroit où sont restés
Chandra et le premier ministre. Sur une question de Chandra , il lui dit qu'il
I. Nous étudierons ce passage en deuil i l'occasion de notre no jj , Challt blanche.
220 LE PETIT BOSSU
a trouvé le « rêve » du roi. Chandra en conclut que ce « rêve » est l'une des
trois femmes que Siva Dâs a ramenées , et il complote avec le ministre de tuer
Siva Dâs et de s'emparer de ses femmes. Un jour, il invite Siva Dâs à jouer
avec lui aux dés sur la margelle d'un puits. Siva Dâs , soupçonnant quelque
mauvais dessein , dit à ses femmes que , si Chandra le précipite dans le puits ,
il faudra qu'elles y jettent aussitôt leurs beaux vêtements et leurs ornements.
Chandra l'ayant effectivement poussé dans le puits, où le sabre merveilleux
l'empêche de périr, elles font ce que Siva Dâs leur avait prescrit , et celui-ci
prend tous ces objets avec lui. Quand Chandra arrive à la cour de son père ,
le roi , très joyeux, invite d'autres rois à venir voir son « rêve », et Surâni,
la mère de Chandra , envoie dire à Durâni , la mère de Siva Dâs , de venir la
trouver. Cependant Siva Dâs s'est transporté en secret dans sa maison, et il dit
à sa mère d'aller chez Surâni et de se parer des habits et des ornements qu'il
a rapportés du pays des râkshasas (ceux que ses femmes lui ont jetés dans le
puits) : personne n'a jamais vu de ces ornements et personne ne peut les
imiter. Quand les trois jeunes femmes remarquent les vêtements et les
ornements que porte Surâni , elles se disent l'une à l'autre que ce doit être la
mère de leur mari '. Pendant ce temps , les rois se sont tous réunis , et Chandra
doit leur montrer le « rêve. » Il va trouver les jeunes femmes , et , voyant
qu'elles ne savent rien du rêve , il s'enfuit par une porte dérobée. Les trois
princesses révèlent alors ce qui s'est passé. Chandra et sa mère sont bannis ;
Siva Dâs et Durâni , mis à leur place. Siva Dâs fait venir sa femme l'apsara ,
et le roi le fait monter sur son trône.
Enfin , un autre conte indien , lui aussi du Bengale , présente , sous une
forme très touff'ue , un thème du même genre , avec quelques traits de nos
nos I et 5 2 , Jean ^ l'Ours et la Canne de cinq cents livres. Voici le résumé de ce
conte indien {Indian Antiqmry, 1872, p. 115) : Un roi avait deux « reines» ,
Duhâ et Suhâ. Cette dernière avait deux fils ; Duhâ n'en avait qu'un , et il
était boiteux. Une nuit, le roi rêva qu'il voyait un arbre dont le tronc était
d'argent ; les branches, d'or ; les feuilles, de diamant ; et des paons se jouaient
dans les branches et mangeaient les fruits, qui étaient des perles. Quand le roi
eut ce spectacle devant les yeux , il perdit subitement la vue , et ensuite il rêva
encore que, s'il était en présence de l'arbre merveilleux, il la recouvrerait :
autrement, il demeurerait aveugle pour le reste de ses jours. A son réveil, le
roi , plongé dans une profonde tristesse , ne voulut dire mot à personne. Ce ne
fut qu'aux deux fils de Suhâ qu'il consentit à raconter ce qui lui était arrivé.
Les princes dirent à leur père qu'ils trouveraient le moyen de découvrir l'arbre ;
ils montèrent à cheval et se mirent en campagne. — Le pauvre boiteux , fils de
Duhâ , ayant appris ce qui s'était passé , dit à sa mère qu'il voudrait, lui aussi,
se mettre à la recherche de l'arbre. Sa mère lui répondit que le roi ne pouvait
le souff"rir et qu'il n'y fallait pas penser. A la fin , pourtant , elle l'envoya
I . Kous donnons ce passage assez au long , — bien qu'il ne se rapporte pas aux contes du type du
nôtre , -r- à cause des ressemblances qu'il présente avec un pass.ige de notre conte de Jean de VOurs
(n° I de cette collection ). D.ins le conte indien comme dans le conte lorrain, ce sont des bijoux
merveilleux , dons de trois princesses , qui font connaître à celles-ci , quand elles les revoient , la
présence non loin de lit du héros que des traîtres avaient abandonné au fond d'un puits. — Comparer,
pour la combinaison de ce thème des bijoux avec celui de {'Oiseau £or, le conte grec moderne n" ; i
de la collection Hahn.
LE PETIT BOSSU 221
demander la permission au roi. Le prince se rendit au palais , mais il n'osa
s'approcher de son père. Après un entretien avec son premier ministre , qui
lui fit connaître les intentions du prince , le roi dit à ce dernier de faire comme
bon lui semblerait ; il lui donna un peu d'argent et un cheval, et le congédia.
— Le prince alla trouver sa mère et , en la quittant , il lui donna une certaine
plante : « Mère , » lui dit-il , « ayez soin de cette plante et regardez-y chaque
jour : si vous la voyez se flétrir, vous connaîtrez par là qu'il me sera arrivé
quelque malheur; si elle meurt, ce sera signe que moi aussi je serai mort; si
elle est bien fleurie , vous pourrez être sûre que je serai en bonne santé '. » —
Le prince se mit en route et il rejoignit ses frères , qu'il trouva assis au pied
d'un arbre. Le soir venu , les deux fils de Suhâ se couchèrent par terre et
s'endormirent ; le fils de Duhâ veilla. Or, au sommet de l'arbre il y avait un
nid d'oiseaux; le père et la mère étaient justement allés chercher à manger
pour leurs petits. Tout à coup le prince vit un serpent qui s'enroulait autour
de l'arbre et qui grimpait vers le nid ; il tira son épée et tua le monstre. Les
oiseaux étant revenus, leurs petits leur apprirent ce qui s'était passé et leur
demandèrent qui étaient ces trois hommes. Après avoir entendu l'histoire des
princes , les petits demandèrent à leurs parents si ces princes trouveraient l'arbre
merveilleux. La mère répondit qu'ils le trouveraient s'ils descendaient dans le
puits qui était au pied de l'arbre. Or, pendant cette conversation , le fils de la
reine Duhâ était éveillé, et il entendit tout. Le matin, il en parla à ses frères et
leur demanda s'ils voulaient descendre dans le puits ; mais ils lui dirent d'y
aller lui-même, pensant qu'il périrait. Le jeune homme n'hésita pas; il s'atta-
cha à une corde et dit à ses frères de le descendre dans le puits et de le remonter
quand il agiterait la corde.
Les aventures du prince dans le monde inférieur et la manière dont il
délivre une femme , prisonnière de rdkshasas , ont été résumées dans les
remarques de notre n° 15, les Dons des trois animaux. — Pendant quelque
temps , le prince et la femme qu'il a délivrée et qu'il a épousée vivent tranquil-
lement , quand un jour l'envie prend au prince de voir le pays. (Nous "abré-
gerons cette partie du conte.) Le prince se propose d'abord de visiter la « partie
nord ». La femme lui dit de ne pas aller à l'extrémité le plus au nord. Le
prince désobéit , et, à la suite de diverses circonstances, il est métamorphosé en
mouton. La femme le déhvre. — Dans la partie sud et dans la partie est , il
est encore , en conséquence de sa désobéissance , changé en animal : en singe
d'abord , puis en cheval , et encore délivré par la femme. — Dans la partie
ouest , il va également dans un endroit où il lui était défendu d'aller. Là , il
arrive auprès d'un puits , dans lequel étaient tombés un homme , un tigre , un
serpent et une grenouille. Homme et animaux l'appellent à leur secours. Le
prince déroule la toile de son turban , la fait descendre dans le puits et retire
d'abord le tigre. « Prince , » lui dit le tigre, « si jamais il vous arrive malheur,
pensez à moi , et j'accourrai pour vous aider ; mais surtout ayez soin de ne
jamais prêter assistance à une créature qui n'a pas de queue. » Ensuite le
prince retire le serpent , qui lui tient le même langage que le tigre. Il passe
alors à la grenouille ( animal sans queue ) , qui lui crache au visage et s'en va ;
I. Ce trait est i ajouter aux rapprochements faits dans les remarques de notre n" ; , /// Fils du
Picheur (pp. 70 et suivantes).
222 LE PETIT BOSSU
puis à l'homme (créature également sans queue), qui, pour tout remer-
ciement , lui lie pieds et poings et le jette dans le puits. Le prince est encore
délivré par la femme ». — (Quelque temps après , le prince réfléchit qu'il s'était
mis en campagne pour chercher le remède qui devait guérir son père, et voilà
qu'il a rencontré cette femme et tout oublié. Il se met à pleurer. La femme
lui demande ce qui le chagrine ; il le lui explique , et elle dit qu'il faut en effet
partir. Elle met des provisions pour plusieurs jours dans une calebasse ; mais
ensuite elle continue à s'occuper tranquillement de son ménage, sans avoir
l'air de songer au départ. Le prince , furieux de cette conduite , prend un
grand couteau et coupe en deux la femme d'un seul coup. A peine l'avait-il
fait que les jambes de la femme devinrent un tronc d'argent ; ses deux bras ,
des branches d'or ; ses mains , des feuilles de diamant ; tous ses ornements ,
des perles , et sa tête , un paon , dansant dans les branches et mangeant les
perles. A cette vue , le prince comprit que c'était là l'arbre même qu'il cher-
chait , et il se dit que c'était grand'pitié qu'il eût tué la femme en cet endroit ;
car, s'il l'avait amenée à son père , il aurait pu le guérir, tandis que l'arbre
était trop grand pour qu'il pût le transporter. Il était au moment de le couper
en morceaux, quand le couteau lui échappa des mains : à peine eut-il touché
le sol, que l'arbre disparut, et à sa place se trouva la femme, qui dit au jeune
homme : « Prince, si j'ai paru ne pas faire attention à votre impatience de
partir, c'était pour vous donner l'occasion de voir l'arbre. Maintenant, en me
tuant , vous pourrez faire paraître l'arbre devant votre père : quand vous
laisserez tomber le couteau par terre , je reprendrai ma forme naturelle. Allons
donc trouver mon beau-père et lui rendre la vue. » — Ils allèrent au puits
par lequel le prince était descendu et agitèrent la corde. La femme dit au
prince : « Faites-vous remonter le premier; autrement, quand vos frères
m'auront vue, ils ne voudront plus vous tirer d'ici. » Mais le prince répondit:
« Si je remonte le premier et que vous ne me suiviez pas , mon père ne sera
pas guéri. » Us convinrent alors de remonter tous les deux ensemble. —
Quand ils furent arrivés en haut, les frères du prince, voyant la beauté de la
femme, résolurent de la prendre pour eux-mêmes et de se débarrasser du fils
de la reine Duhâ en le jetant à la mer alors qu'ils s'embarqueraient pour
revenir dans leur pays ; ils diraient à leur père qu'ils avaient longtemps cher-
ché l'arbre merveilleux , mais qu'ils n'avaient pu le trouver et qu'ils avaient
ramené seulement une femme. — Us exécutent leur projet et jettent le prince
à la mer, pieds et poings liés. La femme , qui de l'intérieur du vaisseau a vu
ce qui s'est passé , jette au prince la calebasse qu'elle a emportée : le prince se
met dessus, et, quand il a faim , il mange des provisions qui y sont renfermées.
A la fin , il pense au serpent ; celui-ci arrive, et , donnant sa queue à tenir au
prince, il le tire sur le rivage et lui dit ensuite de penser à son ami le tigre
pour que ce dernier vienne briser ses liens. — Cela fait , le prince se rend
chez sa mère, puis chez son père , à qui il raconte ses aventures. Le roi lui
dit alors que , si le jeune homme peut changer la femme en arbre d'argent ,
elle lui appartiendra, et que,'"s'il lui rend la vue, à lui, il aura tout son royaume.
Le prince fait ce qui lui est demandé , il devient roi et ses frères sont bannis.
I. Pour cet épisode, voir l'étade de M. Th. Benfey sur un conte du PanUbatantra (I , p. 193 seq.).
XX
RICHEDEAU
Il était une fois un pauvre homme , appelé Richedeau , qui
avait autant d'enfants qu'il y a de trous dans un tamis. Il envoya
un jour un de ses petits garçons chez le seigneur du village
pour lui emprunter un boisseau. « Qu'est-ce que ton père veut
faire d'un boisseau ? » demanda le seigneur. « Est-ce pour mesurer
vos poux ? —Monseigneur, » répondit l'enfant , « il veut mesurer
l'argent qu'il vient de rapporter à la maison. » Bien que le
seigneur n'y crût guère , il dit à une servante de donner le bois-
seau. Richedeau mesura donc son argent et renvoya ensuite le
boisseau ; comme il ne l'avait pas bien secoué , on trouva au
fond trois louis d'or.
Le seigneur, fort surpris, alla aussitôt chez Richedeau. « Com-
ment as-tu fait, » lui demanda-t-il, « pour avoir tant d'argent?
— Monseigneur, » répondit Richedeau , « j'ai porté à la foire la
peau de ma vache, et je l'ai vendue à raison d'un louis chaque
poil. — Est-ce bien vrai, ce que tu me dis là? — Rien n'est
plus vrai, monseigneur. — Eh bien! je vais faire tuer les cin-
quante bêtes à cornes qui sont dans mon étable , et j'en retirerai
beaucoup d'argent. » Le seigneur fit donc venir des bouchers
qui abattirent tous ses bœufs et toutes ses vaches ; puis il envoya
ses gens porter les peaux à la foire pour les vendre à raison d'un
louis chaque poil. Mais les valets eurent beau offrir leur marchan-
dise ; dès qu'ils faisaient leur prix , chacun leur riait au nez , et
ils revinrent sans avoir rien vendu.
Le seigneur, furieux de sa mésaventure , courut chez Richedeau
pour décharger sa colère sur lui. Celui-ci l'aperçut de loin, et
224 RICHEDEAU
il dit à sa femme : « Voilà monseigneur qui vient pour me
quereller. Mets-toi vite au lit et fais la morte. » En entrant dans
la cabane, le seigneur remarqua l'air affligé de Richedeau.
« Qu'as-tu donc ? » lui demanda-t-il. — « Ah ! monseigneur, ma
. pauvre femme vient de trépasser! — Mon ami, » lui dit le
seigneur, « je te plains : c'est un grand malheur. » Et il s'en
retourna sans songer aux reproches qu'il voulait faire à
Richedeau.
« Voilà qui est bien pour le moment, » dit alors la femme de
Richedeau; « mais plus tard, quand monseigneur me verra sur
pied, qu'aurai-je à lui dire ? — Tu lui diras que je t'ai soufflé
dans l'oreille, et que cela t'a ressuscitée. »
Quelque temps après, le seigneur, passant par là, vit la femme
de Richedeau assise devant sa porte. « Quoi ! » dit-il , « c'est
vous, madame Richedeau ? je vous croyais morte et enterrée. —
Monseigneur, » répondit-elle, « j'étais morte en effet, mais mon
mari m'a soufflé dans l'oreille, et cela m'a fait revenir. — C'est
bon à savoir, » pensa le seigneur; « il faudra que j'en fasse
l'essai sur ma femme. » De retour au château , il n'eut rien de
plus pressé que de tuer sa femme ; ensuite il lui souffla dans
l'oreille pour la ranimer, mais il eut beau souffler, la pauvre
femme ne bougea pas.
Le seigneur, au désespoir, fit atteler sur le champ son carrosse,
et partit avec plusieurs valets pour se saisir de Richedeau. On
l'enchaîna et on l'enferma dans un sac que l'on mit dans le
carrosse; puis on se remit en route et l'on arriva dans un pré,
au bord d'un grand trou rempli d'eau. Richedeau fut déposé sur
l'herbe; mais, au moment où on allait le jeter dans l'eau, les
cloches sonnèrent la dernière laisse pour l'enterrement de la
femme du seigneur. Celui-ci revint en toute hâte au château avec
ses gens, afin de n'être pas en retard pour la cérémonie.
Richedeau , resté seul dans son sac au milieu du pré , se mit à
dire à haute voix : « Pater, Pater. » Un berger, l'ayant entendu,
s'approcha de lui et lui demanda : « Que fais-tu là , et qu'as-tu à
dire Pater? » Richedeau répondit: « Je dois rester là-dedans
jusqu'à ce que je sache le Pater, et je ne puis en venir à bout ;
on voudrait me faire curé. — Cela m'irait bien, à moi, d'être
curé, » dit le berger; « je sais le Pater tout au long. — Eh
bien ! » dit Richedeau , « veux-tu te mettre à ma place ? — Volon
RICHEDEAU 225
tiers, » dit l'autre. Quand Richedeau fut sorti du sac , il y enferma
le berger et partit avec les moutons.
Cependant le berger, dans le sac, disait et redisait son Pater
sans se lasser. Après l'enterrement, le seigneur revint au pré
avec ses gens et leur ordonna de prendre le sac et de le jeter dans
Teau. Le pauvre berger eut beau crier : « Mais je sais mon Pater
tout au long. » On ne fit pas attention à ses cris , et on le jeta
dans le trou.
Richedeau retourna le soir au village avec les moutons. Le
seigneur le vit passer. « Comment, » lui dit-il , « tu n'es pas
mort? — Non, monseigneur; il aurait fallu me jeter un peu
plus loin. — Mais^ » dit le seigneur, « où donc as-tu trouvé
ces moutons? — Au fond de l'eau, monseigneur: à quelques
pieds plus loin , on trouverait mieux encore. Oh ! les beaux
moutons ! Si vous voulez , monseigneur, j e vous les ferai voir. »
Le seigneur suivit Richedeau, qui emmena son troupeau avec
lui. Quand ils furent arrivés au bord de l'eau, où se reflétait
l'image des moutons : « Regardez, » dit Richedeau, « regardez,
monseigneur, les beaux moutons que voilà ! »
Aussitôt le seigneur sauta dans l'eau pour les aller prendre,
et il se noya. Quant à Richedeau, il devint le seigneur du
village.
REMARQUES
Comparer nos n"» 10, René et son Seigneur; 49, Blancpied, et 71, le Roi et
ses Fils.
On remarquera la lacune qui existe dans l'introduction. Rien n'explique com-
ment le héros, un « pauvre homme », se trouve tout d'un coup en état de
mesurer l'or au boisseau. Dans les autres contes analogues, la fortune du
héros a diverses origines. Ainsi, un conte bourguignon (Beauvois, p. 218)
fait précéder l'histoire du boisseau d'une introduction voisine de celle de notre
no 10, René et son Seigneur : Jean-Bête va vendre au marché une peau de vache.
En passant dans une forêt , il est surpris par la nuit et monte sur un arbre , au
pied duquel des voleurs viennent justement s'asseoir pour partager leur butin.
Il laisse tomber la peau de vache; les voleurs croient que c'est le diable et
s'enfuient. Jean-Bête ramasse les écus, et, de retour chez lui, voulant les
mesurer, il emprunte le boisseau du seigneur. Celui-ci a mis de la poix au fond
pour savoir ce que le pauvre homme pouvait avoir à mesurer. Quand il voit
les pièces d'argent qui sont restées dans le boisseau , il court chez Jean-Bête et
CosauiN , CoHits, i e
226 RICHEDEAU
lui demande comment il a eu cet argent. « Je l'ai eu pour ma peau de vache. »
Le seigneur fait tuer toutes ses vaches et en envoie les peaux au marché ; mais
personne ne veut en donner le prix exorbitant qu'il en demande. Alors il fait
mettre Jean dans un sac pour qu'on le jette dans la rivière, etc. — Dans un
conte de la Basse-Bretagne (Luzel, Contes bretons, p. 8$ ), l'introduction est à
peu près la même. Comme dans notre conte, le héros fait demander expressé-
ment au seigneur de lui prêter un boisseau « pour mesurer son argent ». —
Comparer un conte de l'Allemagne du Nord (Mùllenhoff, p. 461) et un conte
de la Haute-Bretagne (Sébillot, Littérature orale, p. 128). Dans ce dernier, le
héros trouve un trésor.
Dans un conte toscan (Nerucci, no 21), tout à fait du même genre pour
l'introduction que le conte bourguignon et le conte breton , le détail du bois-
seau n'existe pas ; mais , en revanche , ce conte présente un trait du conte lor-
rain qui manquait dans les contes précédents : Zufilo dit à ses deux frères , qui
s'étonnent de lui voir tant d'argent , qu'il a vendu sa peau de vache à raison de
deux sous Je poil. ( Les autres contes n'ont pas ce petit détail : le héros dit sim-
plement qu'il a eu son argent comme prix de sa peau de vache.)
Mentionnons encore un conte lithuanien (Schleicher, p. 121) et un conte
danois cité par M, Kœhler (Orient und Occident, II, p. 497), qui, l'un et
l'autre , ont une introduction dans laquelle intervient la peau de vache , mais
d'une tout autre façon que dans les contes précédents, et qui présentent
ensuite l'épisode du boisseau.
*
* *
Nous avons dit, dans les remarques de notre n» 10, René et son Seigneur, que
les contes de cette famille se partagent en deux groupes. Dans le premier,
celui auquel appartient ce n» 10, le héros vend des objets auxquels il attribue
des vertus merveilleuses. Dans le second , il ne vend rien à ses dupes , mais il
a l'adresse de les amener à se faire le plus grand tort à elles-mêmes. C'est à ce
second groupe que se rattache Richedeau.
Dans le plus grand nombre des contes de ce second type , se trouve , après
une introduction qui motive de diverses façons l'enrichissement subit du héros ,
un passage où , comme dans notre conte, les dupes font tuer leurs vaches pour
en vendre la peau. Nous mentionnerons, entre beaucoup d'autres, un conte
écossais (Campbell, n° 39), un conte irlandais {Hihernian Taies, p. 61), un
conte grec moderne de la Terre d'Otrante (Legrand , p. 177).
Plusieurs de ces contes ont , en outre , un second épisode où le héros , dont
on a tué la mère , fait en sorte que ses ennemis tuent leur mère à eux. Ainsi ,
dans le conte écossais de la collection Campbell , les deux voisins de Domhnull,
pour se venger de lui , jettent sa mère dans un puits. Domhnull retire le corps,
le revêt de ses plus beaux habits et le porte à la ville , où il le dépose dans la
cour du château royal , en lui donnant la posture d'une personne assise sur la
margelle d'un puits. Ensuite il s'arrange de telle manière qu'une servante du
roi heurte, sans le vouloir, la vieille femme et la fait tomber dans le puits; là
dessus, grandes lamentations de Domhnull, qui obtient du roi cinq cents livres
sterling d'indemnité. Revenu chez lui, il dit à ses deux ennemis qu'à la ville
on donne beaucoup d'argent des vieilles femmes mortes. Les deux hommes
RICHEDEAU 227
s'empressent de tuer leurs mères ; mais naturellement on ne leur donne rien
du tout. Alors ils veulent jeter DomhnuU à l'eau , etc.
*
* *
Un détail de Richedeau, qui ne se trouve pas dans notre n" 10, — le passage
où Richedeau montre au seigneur l'image des moutons se reflétant dans l'eau ,
— existe dans certains contes étrangers de cette famille : dans un conte lithua-
nien (Schleicher, p. 127), dans un conte allemand (Prœhle, II, n» 15). Com-
parer un conte oldenbourgeois (Strackerjan , II, p. 288). — Ailleurs, dans des
contes allemands (Grimm, n° 61 ; MùUenhoff, p. 461 ), c'est l'image de nuages
floconneux que le héros montre aux villageois , en leur faisant croire que ce
sont des moutons.
*
Le petit poème du xi« ou peut-être du x^ siècle, que nous avons eu déjà
occasion de rapprocher, pour l'ensemble , de notre n° 10 (p. 1 14), a une intro-
duction tout à fait analogue à celle de Richedeau : Un pauvre paysan ne possède
qu'un bœuf. La bête étant venue à mourir, il en vend la peau à la ville. En
revenant , il trouve sur son chemin un trésor. Rentré chez lui , il emprunte à
un des gros bonnets du village un boisseau pour mesurer son argent. Il est épié
et accusé de vol. Il dit alors qu'il a eu l'argent pour sa peau de vache , que les
peaux sont hors de prix. Les trois plus riches du village tuent tout leur
bétail , etc. Suit l'histoire de la trompette qui ressuscite les morts et de la
jument qui fait de l'or, et le dénouement ordinaire.
Un conte allemand publié, en 15S9, par Valentin Schumann, dans son
Nachlbùchîein (Kœhler, Orient uni Occident, II, p. 490), appartient tout entier
au second groupe. Nous y retrouvons non seulement l'épisode des vaches tuées,
mais aussi le second épisode (la mère du héros tuée), incomplet, il est vrai.
*
* *
En Orient , un petit poème recueilli chez une des tribus tartares de la Sibé-
rie méridionale ( Radloff", I , p. 302 ) se rattache tout à fait au second groupe ,
et, par conséquent, plus spécialement à Richedeau. En voici le résumé : Il était
une fois trois frères. L'un d'eux était bête et se nommait Tschœlmassch. Un
jour, il s'en va en voyage sur son chameau. Invité à passer la nuit dans une
maison où il s'arrête , il répond : « Non ; j'ai peur que vos quatre chameaux
ne mangent le mien. — S'ils le mangent, nous te les donnerons tous
les quatre à la place. » La chose arrive , et Tschaelmaesch revient chez
lui avec quatre chameaux. Ses frères lui demandent où il les a eus. « J'ai
tué mon chameau , et je l'ai vendu pour quatre chameaux vivants. » Et
il conseille à ses frères de tuer deux chameaux : eux qui sont des gens d'esprit
en tireront encore meilleur parti que lui n'a fait du sien. Ses frères tuent deux
chameaux et vont dans une yourte les off"rir en vente. Ils ne reçoivent que des
coups de bâton. — Ensuite Tschaelmaesch tue sa mère et l'attache sur son
cheval. Un marchand venant à passer, Tschaelnissch le prie de s'arrêter ; sans
quoi sa mère, qui n'y voit pas, tombera de cheval. Le marchand ne l'écoute
A.
228 RICHEDEAU
pas; Tscha^lmxsch fait en sorte qu'elle tombe par terre , et le marchand , qui
se croit responsable de sa mort , donne mille roubles à Tschaslmœsch. Celui-ci,
revenu à la maison , dit à ses frères qu'il a eu l'argent pour le corps de sa
mère, qu'il a vendu à un marchand : il leur conseille de tuer leurs femmes et
de les vendre ensuite. Ses frères suivent son avis et sont encore une fois battus.
Alors ils se saisissent de Tschaslmassch , le garrottent et le portent à quelque
distance pour le brûler vif. Pendant qu'ils sont allés chercher du bois, passe
un homme riche qui demande à Tschaslmscsch ce qu'il fait là : « Quiconque
est lié en cet endroit , répond Tschaplmassch , deviendra un homme très riche ,
un gros marchand. » L'autre demande à Tschaelmsesch la permission de se
mettre à sa place. Tschaelmassch s'empresse d'y consentir et reçoit mille roubles
en récompense. Le riche est donc brûlé au lieu de Tschaelmsesch. Quand les
frères de ce dernier le revoient, ils sont bien étonnés. Tschaelmaesch leur dit
qu'il est très content d'avoir été mis à mort : leur défunt père lui a donné mille
roubles. Ses frères le prient de les tuer, et Tschslmœsch , l'ayant fait, devient
le seul maître de la maison.
Chez les Kabyles, nous trouvons un conte, également du second type
(J. Rivière, p. 6i). Ce conte est fort altéré; en voici les traits essentiels : Un
orphelin ne possède qu'un petit veau. Ce veau ayant été tué, il en vend la
peau pour une pièce percée. Revenant chez lui , il passe auprès de deux hommes
qui viennent de faire un marché et qui ont mis leur argent en tas ; il jette ,
sans qu'on le voie, sa pièce percée sur le tas et crie que les hommes lui ont
volé de l'argent. « Combien? » lui demande-t-on. — « Cent francs et une pièce
percée. — C'est faux , » disent les hommes; « il n'y a ici que cent francs. » On
vérifie, et, comme on trouve cent francs et une pièce percée, on adjuge le
tout à l'orphehn. Celui-ci dit alors à son oncle, chez lequel il demeure et qui
est cause que son veau a été tué, qu'il en a vendu la peau telle somme, et lui
conseille de tuer ses bœufs. L'autre le fait, mais il ne trouve pas d'acheteur
pour les peaux. L'orphelin joue encore un autre méchant tour à son oncle.
Alors celui-ci lui dit de venir avec lui pêcher à la mer. Le jeune homme ren-
contre un berger et lui dit que son oncle va se marier, mais que lui ne peut pas
aller à la noce. Le berger s'offre à le remplacer, et l'oncle le jette à l'eau. Le
soir venu , le jeune homme reparaît avec le troupeau du berger et dit à son
oncle : « Tu m'as jeté dans la mer trop près du bord ; si tu m'avais jeté au
milieu , j'aurais mieux choisi ; maintenant je ne t'amène que des brebis noires. »
L'oncle jette son fils à l'eau, mais l'enfant ne revient pas. L'orphelin trouve
ensuite moyen de faire tomber son oncle et sa tante dans un gouffre , et il
hérite de leurs biens.
Un épisode d'un conte afghan du Bannu, dont nous avons donné le résumé
dans les remarques de notre n° lo (p. 1 1 5), appartient aussi au second groupe :
Le héros, qui a ramassé tout l'argent abandonné par une bande de voleurs,
dit aux gens de son village qu'il a échangé la peau de son bœuf dans un bazar
voisin contre une valeur de cent roupies. Aussitôt les gens tuent leurs bêtes et
en portent les peaux au marché ; mais on leur en offre seulement quelques
pièces de cuivre.
Dans un conte indien du Bengale, analysé dans les mêmes remarques
(p. 117), un des épisodes se rattache également au second type, et il s'y trouve
RICHEDEAU 239
un trait analogue au trait du boisseau de Richedeau : Six hommes auxquels le
héros , un paysan , a joué plusieurs tours , brûlent , pour se venger, la maison
de celui-ci. Le paysan ramasse une partie des cendres, en remplit plusieurs sacs,
dont il charge un buffle , et il se met en route pour Rangpour. Chem.in fai-
sant , il a l'adresse de substituer deux de ses sacs de cendres à deux des sacs de
roupies que des gens conduisent à dos de buffle chez un banquier. Il prie
ensuite un des six hommes , qu'il rencontre , de porter les sacs à sa femme :
auparavant il avait enduit de gomme h fond d'un des sacs , de sorte que quelques
roupies y étaient restées attachées , et l'homme peut ainsi voir quel en était le con-
tenu. Il va aussitôt le dire à ses camarades, et les six hommes viennent deman-
der au paysan comment il a eu cet argent ; il répond que c'est en vendant les
cendres de sa maison. Aussitôt les autres brûlent leurs maisons et s'en vont au
bazar mettre les cendres en vente. Ils n'y gagnent que des coups.
Le trait des pièces d'or qui restent au fond du boisseau se retrouve dans
d'autres contes orientaux , qui n'appartiennent pas à la famille de contes que
nous étudions en ce moment. Ainsi dans un conte arabe des Mille et une Nuits
{Histoire cF Ali-Baba et des quarante Voleurs), Cassim a mis de la poix au fond
du boisseau que son frère est venu lui emprunter, et c'est ainsi qu'il découvre
qu'Ali-Baba a mesuré de l'or. ■:— Dans d'autres contes, c'est à dessein que les
pièces de monnaie ont été laissées dans le boisseau. Ainsi , dans le conte de
Boukoutchi-Khan , le pendant du Chat Botté chez les Avares du Caucase , le
renard, qui remplit le rôle du chat, va emprunter au Khan un boisseau pour
mesurer, lui dit-il , l'argent , puis l'or de son maître ; et , chaque fois , il a soin
d'enfoncer dans une fente du boisseau l'unique pièce d'argent ou d'or qu'il pos-
sède (Schiefner, n" 6, p. 54). Il en est de même dans le conte sibérien corres-
pondant, recueilli chez les Tartares riverains de la Tobol (Radloff, t. IV,
P- 3 59)-
Une variante que nous avons entendu raconter à Montiers-sur-Saulx a aussi
l'épisode du boisseau , mais, à la différence de Richedeau , elle le présente d'une
façon bien motivée. Voici les traits principaux de cette variante , très voisine
de divers contes étrangers , par exemple d'un conte allemand de la collection
Prœhle (II, n° 15) : Une fillette, qui est partie de chez ses parents parce
qu'elle ne veut pas aller à l'école , s'en va par le monde en emportant sous son
bras un corbeau qu'elle a pris. Ayant été accueillie dans une maison en
l'absence du maître , elle regarde par une fente dans la chambre voisine de
l'endroit où on l'a mise, et observe ce qui s'y passe. Le maître étant rentré, il
demande à la fillette ce que c'est que la béte qu'elle tient sous son bras. « C'est
un devin, » répond-elle. — « Comment? un devin ? — Oui, c'est une bête qui
sait dire tout ce qui se passe. — Est-il à vendre? — Je vous le vendrai, si
vous voulez ; mais je vais d'abord vous montrer ce qu'il sait faire. » Et elle
frappe la tête du corbeau , qui se met à croasser. « Il dit qu'il y a quelqu'un de
caché dans la chambre d'à côté. » L'homme entre dans la chambre et voit que
c'est vrai. Puis la fillette fait dire à son corbeau qu'il y a des victuailles et du
vin cachés dans le buffet. « C'est un devin véritable! » dit l'homme; « si cher
230 RICHEDEAU
qu'il soit , je veux l'acheter. » Il donne à la fillette beaucoup d'argent et un âne
pour le porter, et la fillette s'en va plus loin. Elle vend bien cher son âne à un
meunier en lui disant que c'est une « quittance » : quand on doit de l'argent ,
on n'a besoin que de présenter cet âne à son créancier pour n'avoir plus rien
à payer ' ; de plus, elle lui fait croire (de la même façon que René, le héros
de notre no lo) que l'âne fait de l'or. Puis elle va trouver sa marraine et la
prie de lui prêter un boisseau. « Pourquoi faire? — Pour mesurer mes écus
d'or. » On lui prête le boisseau , et , quand elle l'a rendu et qu'on frappe sur
le fond , il en tombe trois louis. L'explication prétendue de cette fortune , don-
née non point par la fillette , mais par son père , ce qui est assez bizarre , est â
peu près la même que dans Richedeau : c'est qu'on a vendu une vache et son
veau un sou le poil. — La fin de cette variante est encore celle de Richedeau,
mais fort confuse. L'individu qu'on veut jeter dans l'eau crie qu'il ne veut pas
être évêque. Il en est de même dans un conte bourguignon (Beauvois, p. 218)
et dans un conte allemand (^Orient und Occident, II, p. 414).
*
Une autre variante, venant toujours de Montiers-sur-Saulx , présente
quelques traits particuliers : Une veuve a trois fils, François, Claude et Jean.
Les deux premiers, l'un marchand de cochons, l'autre marchand de chevaux,
sont mariés ; Jean demeure avec sa mère. Un jour, Jean dit à celle-ci qu'il
veut aller vendre de la mélasse pour du miel. Il met de la mélasse plein un
grand tonneau avec un peu de miel par dessus 2. Il rencontre ses frères, qui
lui demandent ce qu'il a à vendre, et veulent lui acheter son miel. Jean le leur
fait cent écus et ne veut rien en rabattre. Les autres trouvent que c'est bien
cher, mais ils finissent par donner les cent écus. Jean étant revenu chez sa
mère , celle-ci lui demande à qui il a vendu sa mélasse ; il répond que c'est à
ses frères, « Tu n'aurais pas dû les attraper, » lui dit-elle. François et Claude ,
ayant découvert la tromperie, viennent pour tuer Jean. Mais auparavant Jean
s'est concerté avec sa mère. Quand ses frères arrivent, il la leur montre
étendue dans son lit et leur dit qu'elle est morte ; puis il prend une flûte , lui
en joue dans l'oreille , et elle se relève. François et Claude demandent à Jean
combien il veut vendre la flûte. « Cent écus. — Les voilà. » Ensuite Jean met
dans un sac de la mousse avec un peu de laine par dessus, et ses frères
l'achètent pour de la laine. Qiiand ils rentrent chez eux , leurs femmes les
querellent à cause de ce sot marché ; il les tuent et essaient en vain de les
ressusciter au moyen de la flûte. Cependant Jean , passant près d'un troupeau ,
demande au berger de le lui prêter : le berger, pendant ce temps , ira à la
messe. Et Jean s'en va avec le troupeau. Ses frères, qui le cherchaient pour le
tuer, le rencontrent et lui demandent où il a eu ce troupeau. Il les mène sur le
bord de la rivière et leur dit qu'il a sauté dedans et que c'est là qu'il a trouvé
1. Dans plusjenrs contes étrangers, — allemand de la collection Prcehle, II, n° $4 ; tyrolien de la
collection Zingerle , II, p. 414; danois, résumé par M. Kœhler {loc. cil., p. ;o>); lithuanien de la
collection Schlcicher, p. 41 , — le héros vend ji ses dupes un chapeau que , dit~il , on n'a qu'à tourner
pour se trouver avoir payé son écot dans les auberges.
2. Comparer le conte toscan de la collection Nerucci.
RICHEDEAU 23I
les moutons. Aussitôt l'un de ses frères se jette dans la rivière. Glou, glou,
gîou, fait l'eau, pendant qu'il se noie. Le second frère demande à Jean ce que
dit l'autre. « Il dit que tu ailles l'aider. » Et il se noie aussi. Comme ils n'ont
pas d'héritier, c'est Jean qui recueille leur fortune.
Dans un conte du nord de l'Allemagne , mentionné plus haut (MùUenhofF,
p. 463 ) , le héros explique tout à fait de la même façon que celui de la
variante lorraine le Bloubbeleblotib que fait un des paj'sans , en revenant à la
surface de l'eau : « Il dit qu'il tient déjà un beau bélier par les cornes et qu'il
faut que vous alliez l'aider. » — Dans un autre conte allemand ( Grimm ,
no 61) , quand le maire se jette dans l'eau pour aller chercher les prétendus
moutons , les paysans , entendant le bruit , ploump I s'imaginent qu'il leur crie
de venir, et sautent tous dans la rivière. — Il se trouve , dans le conte indien
du Bengale rappelé ci-dessus, un trait analogue : le héros ayant jeté dans la
rivière un des six hommes , les autres entendent le bouillonnement de l'eau et
demandent ce que c'est : le héros répond que c'est leur camarade qui prend un
cheval.
Aux livres du xvi^ siècle que nous avons cités dans les remarques de notre
no 10 (p. 114) et que l'on peut également rapprocher de Richedeau, nous
ajouterons un épisode d'un roman satirique italien du même temps , le Berioldo
du maréchal-ferrant Croce ( i $50-1620) : Bertoldo, un rustre à qui ses plaisan-
teries mordantes contre les femmes ont attiré l'inimitié de la reine , est enfermé
dans un sac par ordre de celle-ci et remis à la garde d'un sbire : le lendemain
on doit le jeter dans l'Adige. Il fait croire au sbire qu'il a été mis dans le sac
parce qu'il ne voulait pas épouser une belle jeune fille très riche. Le sbire entre
dans le sac à sa place pour avoir cette bonne aubaine.
XXI
LA BICHE BLANCHE
Il était une fois un roi qui voulait se marier et qui ne savait
trop laquelle prendre de deux jeunes filles. Il finit pourtant par
en choisir une, et le mariage se fit.
Au bout de quelque temps, la reine accoucha d'un fils. Ce
jour-là, le roi n'était pas au château : la jeune fille dont il n'avait
pas voulu profita de son absence pour se glisser auprès de la
reine, et, comme elle était sorcière, elle la changea en biche
blanche et prit sa place. Si, dans les trois jours, personne ne
délivrait la reine, elle devait rester enchantée toute sa vie.
Bichaudelle seule , la servante de la reine, avait vu ce qui s'était
passé, mais elle n'osa le dire à personne, car elle aurait été,
elle aussi, changée en biche blanche.
Le lendemain, le roi revint au château. Il entra dans la
chambre où était la sorcière, et, croyant que c'était sa femme,
il lui demanda comment elle allait. « Pas trop bien , et si je ne
mange de la biche blanche au bois, je mourrai. »
Le roi s'en fut à la chasse et poursuivit longtemps la biche ;
mais celle-ci se cachait dans les taillis , dans les broussailles ,
si bien qu'il ne put l'atteindre.
La nuit , la vraie reine revint :
« Bichaudelle, ouvre-moi ta porte.
— Plaît-il , dame ? — Où est le roi ?
Le roi est-il couché ? — Oui , dame, il est au chevet ,
Qui tient sa dame par la main.
— Hélas ! plus que deux nuits, mon cher fils.
Et si le roi ton père ne me délivre ,
Je serai donc toute ma vie biche blanche au bois! »
la" biche blanche 2J3
Les serviteurs entendirent tout , mais ils n'osèrent rien dire.
Le matin , le roi vint trouver la sorcière et lui demanda com-
ment elle allait. « Pas trop bien, et si je ne mange de la biche
blanche au bois, je mourrai. »
Le roi poursuivit encore la biche , mais elle se cachait dans les
taillis, dans les broussailles, et il ne put l'atteindre.
La nuit , la reine revint encore :
« Bichaudelle, ouvre-moi ta porte.
— Plaît-il , dame ? — Où est le roi ?
Le roi est-il couché ? — Oui , dame , il est au chevet.
Qui tient sa dame par la main.
— Hélas ! plus qu'une nuit, mon cher fils.
Et si le roi ton père ne me délivre ,
Je serai donc toute ma vie biche blanche au bois ! »
Les serviteurs avaient encore entendu les paroles de la reine ,
et cette fois ils les rapportèrent au roi.
Le matin, le roi vint demander à la sorcière comment elle
allait. « Pas trop bien , et si je ne mange de la biche blanche au
bois, je mourrai. »
Le roi poursuivit la biche, mais il ne la pressa pas tant que
les autres jours. La biche se cachait dans les taillis , dans les
broussailles, et elle échappa au roi.
La nuit , la reine revint ; le roi s'était caché dans un coin dé la
chambre.
« Bichaudelle, ouvre-moi ta porte.
— Plaît-il, dame ? — Où est le roi ?
Le roi est-il couché ? — Oui , dame , il est au chevet ,
Qui tient sa dame par la main.
— Hélas! plus que cette nuit, mon cher fils,
Et si le roi ton père ne me délivre.
Je serai donc toute ma vie biche blanche au bois ! »
« Non , ma bien-aimée , » s'écria le roi , « vous ne le serez pas
plus longtemps. » Au même instant le charme fut rompu. Le
roi fit mourir la méchante sorcière et vécut heureux avec sa
femme.
2î4 LA BICHE BLANCHE
REMARQUES
Ce petit conte doit être rapproché de plusieurs contes étrangers dans lesquels
il ne forme qu'un épisode du récit. Celui qui lui ressemble le plus, à notre
connaissance, est un conte suédois (Cavallius, p. 142) : dans ce conte, la
mère de la fausse reine demande au roi, pour guérir sa fille, le sang de la
petite cane, qui n'est autre que la vraie reine, comme la sorcière demande à
manger de la biche blanche '. Là aussi, la reine revient trois nuits ; chaque
fois elle demande au petit chien ce que fait la sorcière, etc.
Dans un conte russe (Ralston , p. 184) , la reine , changée en oie sauvage
par sa marâtre , qui lui a substitué une sienne fille , revient également trois
nuits de suite, sous sa véritable forme, pour allaiter son enfant. La troisième
fois , il faudra qu'elle s'envole pour toujours « par delà les sombres forêts , par
delà les hautes montagnes. » — Comparer les contes allemands nos n et 13
de la collection Grimm.
Dans un conte catalan (Rondallayre , III , p. 149) , une reine a été changée en
colombe blanche par une gilatia , qui a pris sa place auprès du roi ; elle vient
plusieurs fois sous cette forme demander au jardinier du château comment se
trouve le roi avec sa « reine noire » et ce que fait son enfant à elle. —
Comparer le conte portugais n" 36 delà collection Braga et un conte espagnol,
recueilli au Chili et publié dans la BiUioteca de las tradiciones popiilares espaîiolas
(I, p. 109).
Un conte grec moderne (J.-A. Buchon, La Grèce continentale et la Morée,
p. 263, reproduit dans la collection E. Legrand , p. 140) présente ainsi le
même épisode : Les deux soeurs aînées de la reine, jalouses de celle-ci,
s'introduisent dans sa chambre le jour où elle met au monde un fils , et
enfoncent une épingle magique dans la tête de l'accouchée. Aussitôt la jeune
reine est changée en un petit oiseau qui s'envole , et une de ses soeurs se met
dans le lit à sa place. Le roi, qui avait coutume de déjeuner au jardin, voit
un jour un joli petit oiseau qui lui dit : « Prince , la reine-mère , le roi et le
petit prince ont-ils bien dormi la nuit passée ? — Oui , » dit le roi. — « Que
tous dorment du sommeil le plus doux ; mais que la jeune reine dorme d'un
sommeil sans réveil, et que tous les arbres que je traverse se sèchent. » La
verdure et les fleurs se flétrissent en effet. Les jardiniers demandent au roi la
permission de tuer l'oiseau, mais le roi le leur défend. Plusieurs jours de suite,
le petit oiseau revient ; il se pose sur les genoux du roi et mange avec lui. Un
jour le roi , l'examinant , voit sur sa tête une épingle. Il la retire , et sa vraie
femme reparaît à ses yeux. — Dans un conte breton (Luzel, Légendes, II,
p. 303 ) , la vraie reine est aussi changée en oiseau , par la vertu magique d'une
I. Ce trait se rencontre dans des contes qui diffèrent du nôtre pour tout le reste. Ainsi , dans un
conte grec moderne , recueilli dans l'Asie Mineure ( Hahn , n° 49) , une jeune fille , fiancée d'un
prince , est changée en un poisson d'or par une négresse qui prend sa place auprès du prince. Voyant
que celui-ci a beaucoup de plaisir à regarder le poisson d'or, la négresse fait la malade et dit que ,
pour qu'elle soit guérie, il faut qu'on tue le poisson et qu'on lui en fasse du bouillon. — De même ,
dans une variante italienne , la négresse demande à manger pour se guérir une tourterelle qui est en
réalité la vraie fiancée du prince (Comparetti , n° 68).
LA BICHE BLANCHE 235
épingle , que sa marâtre lui a enfoncée dans la tempe. Elle vient , trois nuits
de suite , se plaindre auprès de son enfant nouveau-né : si personne ne la
délivre en retirant l'épingle , elle restera pour toujours oiseau bleu dans le bois.
Le roi , prévenu après la seconde nuit par son valet de chambre , retire l'épingle
magique « .
Mentionnons enfin le conte allemand n" 1 3 5 de la collection Grimm , et un
conte lithuanien (Chodzko, p. 315). Dans ces deux contes, une marâtre,
qui conduit sa belle-fille à un roi que celle-ci doit épouser, la jette dans l'eau
en la transformant en cane, et lui substitue sa propre fille. Trois nuits de suite,
la cane vient au palais du roi et (dans le conte allemand) demande ce que
devient son frère et ce que fait le roi , ou (dans le conte lithuanien) va pleurer
sur le cercueil de son frère. — Comparer un conte islandais (Arnason, p. 235)
et deux contes siciliens (Gonzenbach, n°s 13 et 33).
La collection de miss M. Stokes nous fournit un conte indien à rapprocher
de ces récits. Dans ce conte (n° 2 ) , probablement recueilU à Bénarès , une
reine, qui est morte, prie Khuda (Dieu) de lui permettre d'aller visiter son
mari et ses enfants. Khuda lui permet d'y aller, mais non sous forme humaine ;
il la change en un bel oiseau et lui met une épingle dans la tête en disant que,
quand l'épingle serait enlevée, elle redeviendrait femme. L'oiseau va se percher
la nuit sur un arbre près de la porte du palais du roi et demande au portier
comment va le roi, puis comment vont les enfants, les serviteurs, etc. Et il
ajoute : « Qjjel grand imbécile est votre roi ! » Alors il se met à pleurer, et
des perles tombent de ses yeux ; ensuite il se met à rire, et des rubis tombent
de son bec. Le roi qui , la nuit suivante , l'entend tenir le même langage , le fait
prendre dans un filet et mettre dans une cage. En le caressant, il sent
l'épingle, la retire, et sa femme se trouve là vivante devant lui.
La réflexion faite par l'oiseau montre bien qu'il y a une altération dans ce
conte indien. Dans la forme primitive, ce n'était évidemment pas Khuda qui
transformait la reine en oiseau ; c'était une femme qui , pour se substituer à
elle auprès du roi , enfonçait dans la tête de la reine une épingle magique et la
changeait en oiseau. Voilà l'explication des paroles de l'oiseau. Il veut dire
que le roi est bien aveugle de ne pas voir que la fausse reine n'est pas sa
femme. De plus , si l'oiseau pleure des perles , et si des rubis tombent de son
bec, quand il rit, c'est que, comme dans des contes européens du même
genre ( par exemple , dans le conte lithuanien et dans le conte suédois cités
plus haut) , la reine avait ce don quand le roi l'a épousée.
Un trait d'un livre siamois {Asiatic Researches , t. XX, 1836, p. 345) n'est
pas sans quelque analogie avec le passage de notre conte où la sorcière
demande, pour se guérir, à manger de la biche blanche : Une ja^ (sorte
I. LVpingle qui trinsforme en oiseau se trouve encore dans d'autres contes, par exemple dans le
conte espagnol du Chili, dans le conte portugais, et aussi dans un conte de la Flandre française
(Deulin , II , p. 191 se<j. ) et dans un conte italien des Abruzzes (Finamore, n" 50).
236 LA BICHE BLANCHE
d'ogresse ou de mauvais génie) a pris la forme d'une belle femme et est
devenue l'épouse favorite d'un roi. Voulant se débarrasser des autres femmes
du roi , douze princesses sœurs , elle feint d'être malade et dit qu'elle ne
pourra guérir que si on lui donne les yeux de douze personnes nées de la
même mère. Il n'y a que les douze princesses qui se trouvent dans ce cas, et
le roi leur fait arracher les yeux. — Nous ferons remarquer à ce propos que,
dans un des contes islandais mentionnés plus haut (Arnason, p. 443 ), une
troll I prend aussi la forme d'une belle femme et se substitue auprès du roi à
la vraie reine qu'elle a fait disparaître.
I . Les trolls jonent à peu près dans l'imagination islandaise le mime rôle que les yah dans l'ima-
gination siamoise.
XXII
JEANNE & BRIMBORIAU
Un jour, un mendiant passait dans un village en demandant
son pain ; il frappa à la porte d'une maison où demeurait un
homme appelé Brimboriau avec Jeanne sa femme. Jeanne, qui
se trouvait seule à la maison , vint lui ouvrir : « Que demandez-
vous ? — Un morceau de pain, s'il vous plaît. — Et où allez-
vous ? — Je m'en vais au Paradis. — Oh ! bien, » dit la femme,
« ne pourriez-vous pas porter une miche de pain et des provi-
sions à ma sœur qui est depuis si longtemps en Paradis ? Elle
doit manquer de tout. Si je pouvais aussi lui envoyer des habits,
je serais bien contente. — Je vous rendrais ce service de tout
mon cœur, » répondit le mendiant , « mais jamais je ne pourrai
me charger de tant de choses. Il me faudrait au moins un cheval.
— Qu'à cela ne tienne ! » dit la femme, « prenez notre Finette;
vous nous la ramènerez ensuite. Combien vous faut-il de temps
pour faire le voyage ? — Je serai revenu dans trois jours. »
Le mendiant prit la jument et partit, chargé d'habits et de
provisions. Bientôt après, le mari rentra. « Où donc est notre
Finette ? » dit-il. — « Ne t'inquiète pas , » dit la femme ; « tout
à l'heure il est venu un brave homme qui s'en va au Paradis. Je
lui ai prêté Finette pour qu'il porte à ma sœur des habits et des
provisions ; elle doit en avoir grand besoin. Je lui en ai env03'é
pour longtemps. Ce brave homme reviendra dans trois jours. »
Brimboriau ne fut guère content ; pourtant il attendit trois
jours, et, au bout de ce temps, ne voyant pas revenir la jument,
il dit à sa femme de se mettre à sa recherche avec lui. Les voilà
donc tous les deux à battre la campagne. En passant près d'un
238 JEANNE ET ERIMBORIAU
endroit où l'on avait enterré un cheval , Jeanne vit un des pieds
qui sortait de terre. « Viens vite, » cria-t-elle à son mari;
«Finette commence à sortir du Paradis. » Brimboriau accourut,
et, quand il vit ce que c'était, il fut fort en colère.
Sur ces entrefaites, survinrent des voleurs qui emmenèrent
Brimboriau et sa femme. Les pauvres gens trouvèrent moyen de
s'échapper, et emportèrent en se sauvant une porte que les
voleurs avaient enlevée d'une maison. Comme il se faisait tard,
ils montèrent tous les deux sur un arbre pour y passer la nuit ,
Brimboriau tenant toujours sa porte. Bientôt après, le hasard
voulut que les voleurs vinssent justement sous cet arbre pour
compter leur argent. Pendant qu'ils étaient assis tranquillement,
Brimboriau laissa tomber la porte sur eux. Les voleurs effrayés se
mirent à crier : « C'est le bon Dieu qui nous punit ! » Et ils
s'enfuirent en abandonnant l'argent. Brimboriau s'empressa de
le ramasser, et dit à sa femme : « Ne nous fatiguons plus à
chercher Finette ; nous avons maintenant de quoi la remplacer. »
REMARQUES
Nous avons entendu raconter à Montiers-sur-Saulx ce conte de plusieurs
manières.
Dans une de ces variantes , le mari , en rentrant à la maison , est si fâché
en apprenant ce que sa femme a fait du cheval , qu'il décroche la porte pour la
lui jeter sur le dos. Jeanne s'enfuit, Jean court après elle, tenant toujours sa
porte. Survient une troupe de voleurs ; Jean et Jeanne grimpent sur un arbre
avec la porte pour n'être pas aperçus. Les voleurs viennent s'asseoir au pied de
l'arbre , etc.
Dans une autre version, en partant à la recherche du cheval, l'homme,
aussi simple que sa femme , prend la clef de la maison et dit à sa femme de
prendre la porte sur son dos , « de peur que les voleurs n'entrent» ». — Une
troisième variante met en scène un petit garçon emportant la porte de la
maison , « pour qu'elle soit bien gardée. »
Dans une quatrième variante, apparaît un nouvel élément : Un jour, un
homme dit à sa femme de faire une soupe maigre. « Pourquoi maigre, » dit
la femme, « puisque nous avons du lard? — Le lard, » répond le mari, « c'est
pour dorénavant (dorénavant , plus tard). » Un pauvre, qui passait, a entendu
la conversation. Q,uand l'homme est à la charrue , il frappe et dit qu'il est
I. Après avoir r-imassi l'argent des voleurs, l'homme et la femme empruntent un boisseau pour
le mesurer, et le récit se poursuit dans le genre de notre n"> 20 , Richahau : pour expliquer sa fortune,
l'homme prétend, comme Richedeau, qu'il a vendu une vache i raison d'un louis le poil.
JEANNE ET BRIMBORIAU 239
« Dor'navant. » La femme s'empresse de lui donner sa plus belle bande de
lard et lui tire du vin. Le pauvre lui ayant fait croire qu'il revient du Paradis ,
elle lui parle d'une sienne fille , qui est morte. « Je la connais , » dit le
pauvre ; « elle sera bien aise d'avoir ses habits. » La femme les lui donne ,
ainsi qu'une jument pour porter tout ce bagage. A son retour le mari est bien
fâché , etc.
Les différents thèmes qui composent notre conte et ses variantes , figurent ,
soit séparés, soit réunis, dans divers autres contes français et étrangers.
Prenons d'abord le thème de l'homme qui prétend aller au Paradis ou en
revenir. Nous le retrouvons dans un conte français du Vivarais (^Mélusine,
1877, col. 135); dans un conte breton (^ibid, col. 133); un conte basque
(J. Vinson , p. 112); un conte allemand de la Souabe (Meier, n° 20) ; un
conte suisse (Sutermeister, no 23); un conte norwégien (Asbjœrnsen , I,
no 10); un conte anglais (Baring-Gould , no 3); un autre conte anglais
(Mélusim, 1877, col. 3S2); un conte valaque (Schott, no 43), — tous
contes dans lesquels il se présente isolé ; — dans des contes de diverses parties
de l'Allemagne (Grimm, no 104; Meier, p. 303; Prœhle, I, no 50;
MùUenhoff, p. 41S ) ; un conte du Tyrol allemand (Zingerle, I , no 14) ; un
conte des Valaques de la Moravie (Wenzig , p. 41 ) ; un conte italien de Rome
(miss Busk, p. 361) ; un conte irlandais (Kennedy, II, p. 13 ), — où il est
combiné avec d'autres thèmes, souvent (dans les collections Meier, Prœhle,
Zingerle, Wenzig) avec le thème de notre quatrième variante, que nous
examinerons après celui-ci. — Dans un conte russe (Gubernatis, Zoologicaî
Mylhology, I, p. 200), ce n'est pas du ciel, mais de l'enfer, qu'un soldat dit
revenir, et il raconte à la bonne femme qu'il y a vu le fils de celle-ci, forcé
de mener paître les cigognes et grandement à court d'argent.
Dans un bon nombre des contes de ce type , le mari ou le fils de la femme
qui a été attrapée , monte à cheval quand il apprend la chose ( ici le cheval
n'a pas été donné par la femme), et poursuit le voleur, et celui-ci trouve
encore moyen de lui escroquer son cheval.
Un conte français, inséré dans un livre publié à Paris en 1644 et intitulé :
La Gibecière de Moine ou le Trésor du ridicule (dans Ch. Louandre : Chefs-d'œuvre
des conteurs français contemporains de La Fontaine, Paris, 1874, p. 51), pré-
sente cette dernière forme : Un écolier mal garni d'argent arrive devant la
maison d'un riche villageois , qui en ce moment est au bois. Sa femme
demande à l'écolier qui il est et d'où il vient ; à quoi il répond qu'il est un
pauvre écolier venant de Paris. La femme, qui est simple, et qui a mal
entendu, s'écrie : « Qjjoi ! vous revenez du Paradis ! » Et elle lui demande
des nouvelles d'un premier mari qu'elle a eu. L'écolier lui dit que le pauvre
homme n'a ni argent ni accoutrement, « et si aucuns gens de bien ne lui
eussent aidé, il serait mort de faim. » La femme charge l'écolier de lui poner
ses meilleurs habits avec quelques ducats. Le mari rentre, et, ayant appris
l'histoire, il monte vite sur son meilleur cheval. L'écolier l'aperçoit de loin
et jette sa malle dans une haie. « Avez-vous vu passer un homme portant une
240 JEANNE ET BRIMBORIAU
malle ? » lui demande le mari. — « Oui , mais dès qu'il vous a vu , il est emré
dans le bois. » Le mari prie l'écolier de lui tenir son cheval et s'enfonce dans
le bois. Pendant ce temps , l'écolier décampe avec la malle et le cheval. Le
villageois, au retour, ne trouve ni cheval ni homme. Quand il rentre au logis,
sa femme lui demande s'il a rencontré le messager. « Oui , oui , » dit-il , « et
lui ai d'abondant donné mon cheval, afm qu'il fasse plus tôt le voyage en
Paradis. »
Le thème que nous examinons a été plusieurs fois traité dans la littérature
allemande du xvie siècle. M. Sutermeister, dans ses remarques sur le conte
suisse mentionné plus haut, renvoie au livre du moine franciscain allemand
Jean Pauli, Schimpf iind Ernst , publié pour la première fois en 15 19 (feuille
84 de l'édition de 1542) , à une facétie de Hans Sachs, T Écolier qui s'en allait
en Paradis ( 3 , 3 , 18, éd. de Nuremberg), qui aurait été imitée de Pauli, et
au Rollwagenbùchlein de Jœrg Wickram (1535, p. 179 de l'éd. de H. Kurz).
Dans rinde, ou plutôt dans l'île de Ceylan, il a été recueilli un conte
presque entièrement semblable aux précédents (voir la revue the Orietitalist ,
Kandy, Ceylan, 1884, p. 62) : Un jour, un mendiant, relevant de maladie,
se présente à la porte d'une maison où il ne se trouve que la femme. Celle-ci
s'étant récriée sur sa mine pâle et défaite : « Ah ! » dit le mendiant, « je reviens
de l'autre monde ! » La bonne femme prend la chose à la lettre. « Si vous
revenez de l'autre monde, » dit-elle, « vous devez avoir vu notre fille Kaluhàmi,
qui est morte il y a quelques jours. Comment va-t-elle ? — Madame , » répond
le mendiant , « elle est maintenant ma femme , et elle m'a envoyé chercher ses
bijoux. » La bonne femme s'empresse de lui donner les bijoux de sa fille , en
y ajoutant d'autres cadeaux. Après quoi, le mendiant prend congé. Il n'est
pas encore bien loin , quand il voit le mari à cheval galoper à sa poursuite.
Il monte sur un grand arbre. Le mari met pied à terre, attache son cheval et
cherche à grimper sur l'arbre. Mais le mendiant est bien vite descendu; il
saute sur le cheval et détale. Alors le mari, voyant qu'il ne peut l'atteindre,
lui crie : « Mon gendre, dites à notre fille que les bijoux sont de sa mère,
et que le cheval est de moi. »
« *
La quatrième variante lorraine que nous avons indiquée offre un nouveau
thème, qui se présente sous diverses formes dans les contes suivants : un
conte français du Qyercy (Mélusine, 1877, col. 89); des contes allemands
(Prœhle, loc. cit.; — Meier, loc. cit.; — Colshorn , n" 36; — Strackerjan,
II, p. 291 ) ; des contes du Tyrol allemand (Zingerle , loc. cit., et II , p. 185 );
un conte du Tyrol italien (Schneller, n" 56); un conte italien du Bolonais
(Coronedi-Berti, n° 12); un conte du pays napoUtain (fahrbuch fiir romanische
tind englische Literatur, VIII, p. 268); un conte des Valaques de la Moravie
(Wenzig, loc. cit.) ; un conte croate (Krauss, II, n" 106) ; un conte anglais
(HalliwcU, p. 31). Ainsi, dans tel de ces contes (Zingerle, II, p. 185),
un homme s'en va en voyage en recommandant à sa femme d'être bien
économe et de garder quelque chose « pour l'avenir ». Arrive un mendiant
qui demande à la femme un peu de lard. « Non, » dit-elle, « je ne puis rien
JEANNE ET BRIMBORIAU 24I
donner ; mon mari est parti ; il faut que je garde tout pour l'avenir. — Cela
se trouve bien , » dit le mendiant , « donnez-moi le lard : c'est moi qui suis
l'Avenir. » Et la femme lui donne tout le lard. — Dans tel autre (conte
allemand de la collection Colshorn ) , un homme a mis de côté de l'argent ,
comme il dit en plaisantant, « pour Jean l'Hiver » (/ûr Hans Winter). Pen-
dant qu'il est parti, ses enfants demandent aux passants s'ils s'appellent Jean
l'Hiver. Un compagnon cordonnier répond que oui, et ils lui donnent l'argent.
Ailleurs, la sotte femme donne l'argent ou les provisions qui avaient été mis
en réserve « pour le long hiver » (dans le conte allemand de la collection
Prœhle), «pour le temps long » (dans le conte du Quercy), «pour le
besoin » (dans le conte valaque) , etc. — Dans le conte souabe de la collec-
tion Meier, un homme dit à sa femme qu'elle lui fait trop souvent manger du
lard et des pommes séchées au four et qu'il faut garder cela « pour le long
printemps ». Un passant qui a entendu se donne pour « le long printemps ».
Cette histoire se retrouve, elle aussi, dans la littérature du xvie siècle.
M. Imbriani, dans ses Conti pomiglianesi (p. 227), reproduit le passage
suivant de Béroalde de Verville : Mauricette , la chambrière d'une veuve , est
un peu simple , « follette ». Voyant depuis longtemps un jambon dans la
cheminée, elle demande à sa maîtresse si elle le mettra cuire. « Non, » dit la
dame, «c'est pour les Pâques. » Mauricette parle de la chose à quelques-unes
de ses amies , et le clerc d'un notaire en a vent. Un jour que la bonne femme
est allée à sa métairie et qu'elle a laissé Mauricette toute seule , il vient heurter
et demande madame. Mauricette dit qu'elle n'y est pas. « J'en suis bien marri, »
dit l'autre, « pource que je suis Pâques, qui était venu quérir le jambon
qu'elle m'a promis. » 11 entre , et la chambrière le laisse prendre le jambon.
Venons maintenant au troisième thème principal , l'aventure de la" porte et
des voleurs. Il ne se rencontre pas ordinairement réuni avec les deux précé-
dents ou même avec l'un d'eux. Nous n'avons vu cette combinaison que dans
le conte du Quercy et le conte bolonais mentionnés tout à l'heure.
Ce thème existe dans un conte bourguignon (E. Beauvois, p. 203 ); un
conte de la Basse-Normandie (J. Fleury, p. 161); des contes allemands
(Grimm, n"> 59; Kuhn et Schwartz, n° 13); un conte autrichien (Verna-
leken, no 39); des contes du Tyrol allemand (Zingerle, I, n" 24; II, p. 50);
un conte du « pays saxon » de Transylvanie (Haltrich, n" 64 ; cf. n» 62 ) ;
un conte slave de Bosnie (Mijatowics , p. 259) ; un conte anglais (Halliwell,
no 26); des contes italiens de Rome (Busk, p. 369 et 374) ; d'autres contes
italiens {Jalirhuch fur romanische und englische Literatur, VIII, p. 263); un
conte catalan (Rondallayre , III, p. 47), et aussi, mais sous une forme
mutilée, dans un conte sicilien (Gonzenbach, t. I , p. 251-252; Pitre, III,
no 190, p. 366), etc.
Dans nombre de ces contes , il est assez mal expliqué comment il se fait
qu'on prenne la porte avec soi. Dans les uns (conte du Qjiercy, conte
bolonais, conte autrichien), c'est parce que la femme ou le jeune homme
COSQVIN, ConUs. I(^
242 JEANNE ET BRIMBORIAU
n'a pas compris ce que lui disaient son mari ou ses frères. Ailleurs, c'est
parce que la mère a dit aux enfants de bien faire attention à la porte (conte
allemand de la collection Kuhn et Schwartz ) , ou parce que la femme se dit
que celui qui est maître de la porte est maître de la maison (conte allemand
de la collection Grimm), ou, comme dans notre troisième version lorraine ,
qu'ainsi la porte sera mieux gardée (conte bosniaque) , etc.
Quelques contes présentent l'idée-mère de cet épisode sous une forme légè-
rement différente. Dans un conte grec moderne (Simrock, Appendice, n" 2),
un fou est mis en prison ; il enlève les portes et les charge sur son dos. Il
monte sur un arbre avec son fardeau , puis en dormant il le laisse tomber sur
des marchands, qui s'enfuient, et il prend leurs marchandises. Comparer un
conte grec d'Epire (Hahn, t. II, p. 239). — Dans un autre conte épirote
(^ibid, I, no 34), c'est une meule de moulin que le héros, fou également,
laisse tomber aussi sur des marchands. Dans un conte valaque (Schott,
n» 23), où nous retrouvons les voleurs, c'est un moulin à bras. Dans un
conte wende de la Lusace (Veckenstedt, p. 65), un pilon à millet. — Enfin,
rappelons les contes cités dans les remarques de notre n° 13, René et son Sei-
gneur (contes français de l'Amiénois et de la Bourgogne, et conte toscan),
où le héros laisse tomber du haut d'un arbre sur des voleurs une peau de
vache.
Plusieurs des contes européens mentionnés ci-dessus en dernier lieu ont,
dans l'épisode des voleurs , un trait qui se retrouve dans deux de nos variantes.
Dans le conte allemand de la collection Grimm, la sotte femme a pris avec
elle , outre la porte , une cruche de vinaigre et des pommes séchées au four
(dans une variante, des raisins secs). Quand elle est sur l'arbre avec son mari,
elle se trouve trop chargée ; elle jette d'abord ses pommes sèches. « Tiens ! »
disent les voleurs qui sont au pied de l'arbre , « les oiseaux fientent 1 » Puis
elle verse son vinaigre, et les voleurs croient que la rosée commence à tomber.
Enfin elle lâche la porte. — Notre seconde variante , dont nous n'avons
résumé ci-dessus qu'une partie, a un passage analogue, mais le présente
d'une manière qui n'a pas grand sens.
Dans un des contes tyroliens indiqués plus haut (Zingerle , I, no 24), les
trois frères qui sont sur l'arbre sont si effrayés à la vue des voleurs , que la
sueur d'angoisse dégoutte de leur front, et les voleurs croient qu'il va
pleuvoir ' .
Enfin, dans divers autres contes (conte du Quercy, conte normand , conte
allemand de la collection Kuhn et Schwartz , conte du « pays saxon » de
Transylvanie , conte grec moderne , conte bolonais , conte catalan, et aussi
conte toscan no 21 de la collection Nerucci), ce n'est plus de la sueur qui
tombe sur les voleurs, et le passage est grossier. Il se reproduit identiquement
dans notre troisième variante.
I . Deux contes appartenant à un autre thème, celui de notre n" 16, la Fille du Meanitr, — un conte
du Tyrol allemand et un conte lithuanien, — ont ce trait ou un trait analogue. Voir les remarques
de notre n° i6 (pp. 181-182).
JEANNE ET BRIMBORIAU 243
En Orient, la collection kalmouke du Siddhi-Kàr, originaire de l'Inde , nous
fournit un récit analogue à l'épisode de la porte et des voleurs. Dans le conte
n" 6 , un homme traversant un steppe trouve sous un palmier un cheval mort.
Il en prend la tête comme provisions de bouche, l'attache à sa ceinture et
grimpe sur le palmier pour y dormir en sûreté. Pendant la nuit , arrivent des
démons qui se mettent à festoyer sous l'arbre. Tandis que l'homme les
regarde, la tête de cheval se détache de sa ceinture et tombe au milieu des
démons, qui s'enfuient sans demander leur reste. L'homme trouve sous
l'arbre une coupe d'or qui procure à volonté à boire et à manger.
Dans un petit poème ou conte recueilli chez les Tartares de la Sibérie
méridionale (Radloff, I, p. 311), un fou, qui est entré avec ses deux frères
dans la maison d'un Ja^lbaegaen (sorte d'ogre) à sept tètes, parvient, après
diverses aventures , à tuer ce Jaelbsegsen. Il lui coupe une de ses sept têtes ,
une main et un pied, et emporte le tout avec lui. Poursuivis par un autre
Jaslbaegaen , celui-ci à douze têtes , les trois frères grimpent sur un arbre. Le
Jœlbasgasn vient précisément passer la nuit au pied de cet arbre. Tout à coup,
le fou dit à ses frères qu'il ne peut tenir plus longtemps la tête dont il s'est
chargé , et , malgré leurs remontrances , il la laisse tomber. Le Jaelbaegaen ,
fort étonné , s'imagine qu'il y a une bataille dans le ciel , puisqu'il pleut des
têtes de Jaelbasgasn , et , quand ensuite le fou lâche successivement la main ,
puis le pied quil portait , le Jaelbasgaen se dit que décidément il y a la guerre
là-haut, et il s'enfuit.
Nous avons cité, dans les remarques de notre n° 10, René et son Seigneur
(p. 115), un conte afghan qui , comme certains contes européens, réunit au
thème principal de ce n" 10 une introduction dans laquelle une peau de vache ,
tombant du haut d'un arbre sur des voleurs en train de compter leur argent ,
les met en fuite.
Dans l'Inde, on peut citer d'abord un épisode d'un conte recueilli chez les
Sïniih^IndianAntiquary, 1875, p. 258) et dont nous avons déjà fait connaître
un fragment dans les remarques de notre n" 10 (p. 118) : Gouya et son frère
Kanran ont , par ruse , fait périr un tigre. Ils le dépècent ; Kanran prend
quelques-uns des morceaux les plus délicats , Gouya choisit les entrailles. Ils
montent tous les deux sur un arbre pour y être en sûreté pendant la nuit. Or,
il se trouve qu'un prince, passant par là, s'arrête avec sa suite sous l'arbre
pour s'y reposer. Gouya , qui pendant tout le temps a eu dans les mains les
entrailles du tigre, dit à son frère qu'il ne peut les tenir plus longtemps, et
il les laisse tomber justement sur le prince endormi. Le prince se réveille en
sursaut , et , voyant du sang sur lui , il s'imagine qu'il a dû lui arriver quelque
accident ; il s'enfuit comme un fou , et ses serviteurs , pris de panique , le
suivent, abandonnant tout le bagage, qui est pillé par les deux frères.
Un autre conte indien , recueilli dans la région du nord , chez les Kamao-
niens (Minaef, no 20), est encore à citer : Après diverses aventures, Latou,
sorte d'imbécile , s'en va en voyage avec son frère Batou. Il emporte de grosses
pierres, disant que dans le pays où ils vont il n'y aura peut-être pas de pierres
pour faire un foyer. La nuit vient. Latou et son frère montent sur un arbre
de peur d'être dévorés par les bêtes fauves , Latou tenant toujours ses grosses
pierres. Arrive une noce qui s'établit juste sous l'arbre. Après avoir bien
244 JEANNE ET BRIMBORIAU
festoyé, tout le monde se couche en ce même endroit. Latou pris de douleurs
d'entrailles, n'y tient plus, et, quoi que fasse son frère pour l'en empêcher,
donne des signes de sa présence qui mettent la noce en émoi. Puis, n'en
pouvant plus de fatigue , il veut remettre les pierres à son frère et les laisse
tomber. Les gens de la noce, épouvantés, s'enfuient, laissant là la fiancée.
Latou s'empare de la jeune fille et la donne à son frère, qui l'emmène chez
lui. — Tout se retrouve dans ce conte indien, même le passage grossier que
nous avons indiqué comme existant dans divers contes européens de ce type
et dans une variante de Montiers-sur-Saulx. La fin seule diffère.
L'Inde nous fournit encore un trait qui figure dans une des variantes
lorraines et dans d'autres contes de ce type. Dans la Kathd-Sarit-Sdgara , la
grande collection sanscrite publiée au xii^ siècle de notre ère par Somadeva ,
un marchand , en sortant de chez lui , dit à son valet , qui est niais : « Garde
la porte de ma boutique ; je reviens dans un instant. » Le valet prend la porte
sur son dos et s'en va voir des bateleurs. Tandis qu'il revient , son maître le
rencontre et lui adresse une réprimande. « Mais, » répond le valet, « j'ai
gardé la porte, comme vous me l'aviez dit. » (T. II, p. 77, de la traduction
anglaise de M. C. H. Tawney).
#
Enfin , dans certains contes , l'histoire ne s'arrête pas à la chute de la porte
et à la fuite des voleurs. Ainsi , dans le conte bosniaque mentionné plus haut ,
le vieux et la vieille, étant descendus de l'arbre, se mettent à faire honneur au
repas que les voleurs avaient préparé. L'un de ces derniers revient sur ses pas
et demande au vieux et à la vieille à partager leur souper. Ils le lui permettent
et s'entretiennent de diverses choses , quand tout à coup le vieux bonhomme
dit au voleur : « Prenez garde ! vous avez un cheveu sur la langue ! Ne vous
étranglez pas, car il n'y aurait pas moyen de vous enterrer ici. » Le voleur
prend la plaisanterie au sérieux. La vieille femme lui dit : « Je vais vous ôter
ce cheveu de la bouche , et cela gratis. Seulement tirez la langue et fermez les
yeux. » Elle prend un couteau et lui coupe un bon bout de la langue. Le
voleur s'enfuit du côté où sont allés ses compagnons, en criant : « Au
secours! » Les autres croient entendre qu'il leur dit que la police est à leurs
trousses, et ils s'enfuient encore plus vite. — Comparer le conte de la Basse-
Normandie : ici la bonne femme , voyant les voleurs revenir sur leurs pas , fait
semblant de gratter avec un couteau la langue de son mari , et elle dit au chef
des voleurs que, « quand on a été bien gratté comme cela, la mort ne peut
plus rien sur vous. » Le voleur prie la bonne femme de lui rendre le même
service. Alors elle lui coupe la langue, et le voleur s'enfuit vers ses cama-
rades en poussant des cris inarticulés. Les voleurs croient que le diable est
dans le bois, et s'enfuient aussi. (Voir encore le conte grec moderne n° 34
de la collection Hahn , mentionné plus haut. )
Toute cette fin se retrouve en Orient. Dans un conte du Cambodge
(E. Aymonier, p. 19), une femme astucieuse a joué à quatre voleurs le mau-
vais tour de les faire entrer dans un bateau chinois , où ils sont retenus comme
esclaves. En revenant chez elle, surprise par la nuit, elle monte sur un arbre
JEANNE ET BRIMBORIAU 24$
pour attendre le jour. Surviennent les voleurs , qui se sont enfuis du bateau en
brisant leurs chaînes. La nuit est très obscure ; ils montent sur l'arbre qui sert
déjà de refuge à la femme. Trois d'entre eux s'établissent sur les branches infé-
rieures. Le quatrième grimpe jusqu'au sommet; il reconnaît la femme et croit
tenir sa vengeance. La femme lui montre de l'argent qu'elle a, lui propose de
l'épouser et de partager avec lui. Le voleur est alléché. La femme feint alors
de douter de son amour. Il propose toute sorte de serments ; elle n'exige qu'un
baiser donné et reçu sur la langue. Le voleur commence , et, lorsqu'elle lui
rend son baiser, elle lui mord violemment la langue, dont elle enlève le bout.
En même temps , elle le pousse rudement et le fait dégringoler à terre , où il se
roule en poussant des cris inarticulés , loi loi. Les autres voleurs croient entendre
les Chinois à leur poursuite. Ils sautent en bas de l'arbre , suivis par le mutilé
qui s'obstine à vouloir leur parler et leur expliquer son malheur ; mais il ne
peut que répéter loi loi, et les autres s'enfuient à toutes jambes.
Dans un conte indien du Pandjab (Steel et Temple, p. 240), cette même
histoire forme le dernier épisode des aventures de la rusée femme d'un barbier
avec des voleurs à qui elle joue toutes sortes de tours. Ayant réussi à s'échap-
per, tandis que les voleurs l'emportaient couchée dans son lit , et à grimper sur
un arbre au dessous duquel ils s'étaient arrêtés , la femme a l'idée de faire la
fée en chantant doucement, enveloppée de son voile blanc. Le capitaine des
voleurs, homme un peu fat, s'imagine que la fée est amoureuse de lui; il
monte sur l'arbre et fait à la fée des déclarations. « Ah ! » dit-elle, « les hommes
sont inconstants : touchez-moi le bout de la langue avec la vôtre, et je verrai
si vous êtes sincère. » Le voleur s'empresse de tirer la langue , et la femme la
lui coupe net. Il dégringole jusqu'à terre, et, quand ses compagnons l'inter-
rogent, il ne peut leur répondre que bul-a-bul-ul-ul. Les voleurs le croit ensor-
celé, et, craignant qu'il ne leur en arrive autant, ils s'enfuient tous. — Enfin,
dans l'île de Ceylan , nous trouvons un conte du même genre que ce conte du
Pandjab (voir, dans la revue the Orientalist , citée au commencement de ces
remarques, les pages 39-40). Ici, une partie des voleurs se sont établis sous
l'arbre pour faire cuire un daim. Apercevant la femme, ils lui demandent , non
sans hésitation, si elle est une rdkshî (sorte de démon). « Oui », répond la
femme. Les voleurs, peu rassurés, lui offrent une part de leur venaison.
« Apportez-la moi sur l'arbre » , dit la femme. Un des voleurs grimpe sur
l'arbre. Alors la femme lui dit : « Approchez ; mettez de la viande sur votre
langue, et, sans la toucher avec votre main , introduisez-la moi dans la bouche :
c'est ainsi que nous autres rdkshis nous recevons les offrandes des mortels. »
De cette façon , elle coupe la langue au voleur.
XXIII
LE POIRIER D'OR
Il était une fois des gens riches, qui avaient trois filles. La
mère n'aimait pas la plus jeune, elle l'envoyait tous les jours aux
champs garderies moutons et lui donnait, au lieu de pain, des
pierres dans un sac : la pauvre enfant mourait de faim.
Un jour qu'elle était à chercher des fraises, elle rencontra un
homme qui lui dit : « Que cherches-tu , mon enfant ? — Je
cherche quelque chose à manger. — Tiens, » dit l'homme,
« voici une baguette : tu en frapperas le plus gros de tes mou-
tons, et tu auras ce que tu pourras désirer. )> Cela dit, il disparut.
Aussitôt la jeune fille donna un coup de baguette sur le plus gros
de ses moutons, et elle vit devant elle une table bien servie, du
pain, du vin, de la viande, des confitures. Elle mangea de bon
appétit, et quand elle eut fini, tout disparut. Comme elle fit de
même tous les jours, elle ne tarda pas à devenir grasse et bien
portante , si bien que sa mère ne savait qu'en penser.
Un jour, la mère dit à la seconde de ses filles d'accompagner
sa sœur aux champs, pour s'assurer si elle mangeait. La jeune
fille obéit, mais, à peine arrivée, elle s'endormit. Aussitôt la plus
jeune donna un coup de baguette sur le plus gros de ses mou-
tons : il parut une table bien servie, et elle se mit à manger; sa
sœur ne s'aperçut de rien. Quand elles furent de retour : « Eh
bien! » dit la mère, « as-tu vu si elle mangeait? — Non, ma
mère, elle n'a ni bu ni mangé. — Tu as peut-être dormi ? — Oh!
point du tout. — Ma mère, » dit alors l'aînée, « j'irai demain
avec elle, et je verrai ce qu'elle fera. »
LE POIRIER d'or 247
Quand elles furent aux champs, l'aînée fit semblant de dor-
mir. Alors la plus jeune donna un coup de baguette sur le mou-
ton , la table parut , et elle mangea. Le soir, la mère dit à l'aînée :
« Eh bien ! as-tu vu si elle mangeait ? — Oh ! elle a mangé
beaucoup de bonnes choses ! Elle a donné un coup de baguette
sur le plus gros de nos moutons et il a paru aussitôt une table
bien servie, du pain, du vin, de la viande, des confitures. »
La mère fit semblant d'être malade et demanda à son mari de
tuer le mouton. « Il vaudrait mieux tuer une poule, » dit le
mari. — « Non, c'est le mouton que je veux manger. » On tua
le mouton, et la pauvre enfant se trouva de nouveau en danger de
mourir de faim. Elle retourna au bois chercher des fraises et des
mûres. Comme elle y était occupée, l'homme qu'elle avait déjà
vu s'approcha d'elle et lui dit : « Que cherches-tu , mon enfant ?
— Je cherche quelque chose à manger. » L'homme reprit : « Tu
ramasseras tous les os du mouton, et tu les mettras en un tas,
près de la maison. » La jeune fille suivit ce conseil, et, à la
place où elle avait mis les os, il s'éleva un poirier d'or.
Un jour, pendant qu'elle était aux champs , un roi vint à pas-
ser près de la maison , et , voyant le poirier, il déclara qu'il épou-
serait celle qui pourrait lui cueillir une de ces belles poires. La
mère dit à ses filles aînées d'essayer. Elles montèrent sur l'arbre,
mais quand elles étendaient la main, les branches se redressaient,
et elles ne purent venir à bout de cueillir une seule poire. En ce
moment la plus jeune revenait des champs. « Je vais monter sur
l'arbre, » dit-elle. — « A quoi bon? » dit la mère, « tes sœurs
ont déjà essayé, et elles n'ont pu y réussir. » Pourtant la jeune
fille monta sur l'arbre, et les branches s'abaissèrent pour elle. Le
roi tint sa promesse : il prit la jeune fille pour femme et l'em-
mena dans son château.
Environ un an après, pendant que le roi était à la guerre, la
reine accoucha de deux jumeaux , qui avaient chacun une étoile
d'or au front. Dans le même temps, une chienne mit bas deux
petits, qui avaient aussi une étoile d'or. La mère du roi, qui
n'aimait pas sa belle-fille, écrivit à son fils que la jeune reine
était accouchée de deux chiens. A cette nouvelle, le roi entra
dans une si grande colère qu'il envoya l'ordre de pendre sa
femme, ce qui fut exécuté.
248 LE POIRIER d'or
VARIANTE
LES CLOCHETTES D'OR
Il était une fois un roi et une reine qui avaient une fille nom-
mée Florine. La reine tomba malade, et, sentant sa fin appro-
cher, elle recommanda sur toutes choses à Florine de prendre
grand soin d'un petit agneau blanc qu'elle avait et de ne s'en
défaire pour rien au monde : autrement il lui arriverait malheur.
Bientôt après, elle mourut.
Le roi ne tarda pas à se remarier avec une reine qui avait une
fille appelée Truitonne. La nouvelle reine ne pouvait souffrir sa
belle-fille; elle l'envoyait aux champs garder les moutons, et ne
lui donnait pour toute la journée qu'un méchant morceau de
pain noir, dur comme de la pierre.
Tous les matins donc, Florine prenait le morceau de pain et
partait avec le troupeau ; mais , quand personne ne pouvait plus
la voir, elle appelait le petit agneau blanc , le frappait avec une
baguette sur l'oreille droite , et aussitôt paraissait une table bien
servie. Après avoir mangé, elle frappait l'agneau sur l'oreille
gauche, et tout disparaissait. Sa belle-mère s'étonnait fort de la
voir grasse et bien portante. « Où peut-elle trouver à manger? »
disait-elle à sa fille. — « J'irai avec elle, » dit un jour celle-ci,
« et je verrai ce qu'elle fait. »
Quand elles furent toutes les deux dans les champs , Truitonne
dit à Florine : « Voudrais-tu me chercher mes poux ? — Volon-
tiers, » répondit Florine. Truitonne mit sa tête sur les genoux
de sa sœur et ne tarda pas à s'endormir. Aussitôt Florine frappa
sur l'oreille droite de l'agneau : une table bien servie se dressa
près d'elle, et, quand elle n'eut plus faim, elle frappa l'agneau sur
l'oreille gauche , et tout disparut.
Le soir venu , la reine dit à sa fille : « Eh bien ! l'as-tu vue
manger? — Non, je ne l'ai pas vue. — N'aurais-tu pas dormi,
par hasard ? — Oui , ma mère. — Ah ! que tu es sotte! Il faut
que j'y aille moi-même demain. — Non, ma mère, j'y retour-
nerai; j'aurai soin de ne pas dormir. »
LE POIRIER d'or 249
Le jour suivant , elle demanda encore à Florine de lui chercher
ses poux, et fit semblant de dormir. Alors Florine, croyant
n'être pas vue, frappa sur l'oreille droite de l'agneau; elle man-
gea des mets qui se trouvaient sur la table, et, quand elle fut
rassasiée, elle fit tout disparaître.
De retour au château , Truitonne dit à sa mère : « Je l'ai vue
se régaler : elle a frappé sur l'oreille droite du petit agneau blanc,
et aussitôt il s'est trouvé devant elle une table couverte de toute
sorte de bonnes choses. »
La reine feignit d'être malade et dit au roi qu'elle mourrait, si
elle ne mangeait du petit agneau blanc. Le roi ne voulait pas
d'abord faire tuer l'agneau , car il savait combien Florine y tenait;
à la fin pourtant il fut obligé de céder. L'agneau dit alors à la
jeune fille : « Ma pauvre Florine, puisque votre belle-mère veut
à toute force me manger, laissez-la faire ; mais ramassez mes os
et mettez-les sur le poirier : les branches se garniront de jolies
clochettes d'or qui carillonnei-ont sans cesse ; si elles viennent à
se taire , ce sera signe de malheur. » Tout arriva comme l'agneau
l'avait prédit.
Un jour, pendant que Florine était aux champs , un roi vint à
passer près du château. Voyant les clochettes d'or, il dit qu'il
épouserait celle qui pourrait lui en cueillir une. Truitonne voulut
essayer; sa mère la poussait pour l'aider à monter sur le poirier :
mais plus elle montait, plus l'arbre s'élevait, de sorte qu'elle ne
put même atteindre aux branches. « N'avez-vous pas une autre
fille? » demanda le roi. — « Nous en avons bien une autre, »
répondit la belle-mère , « mais elle n'est bonne qu'à garder les
moutons. » Le roi voulut néanmoins la voir, et attendit qu'elle
fût de retour des champs. Quand elle revint avec le troupeau,
elle s'approcha de l'arbre et lui dit : « Mon petit poirier, abaissez-
vous pour moi, que je cueille vos clochettes. » Elle en cueillit
plein son tablier, et les donna au roi. Celui-ci l'emmena dans
son château et l'épousa.
Quelque temps après , Florine tomba malade. Son mari , qui
était obligé à ce moment de partir pour la guerre , pria la belle-
mère de Florine de prendre soin d'elle pendant son absence. A
peine fut-il parti , que la belle-mère jeta Florine dans la rivière et
mit Truitonne à sa place. Aussitôt les clochettes d'or cessèrent
de carillonner. Le roi, ne les entendant plus (on les entendait à
250 LE POIRIER D OR
deux cents lieues à la ronde), se souvint que sa femme lui avait
dit que c'était un signe de malheur, et reprit en toute hâte le
chemin du château. En passant près d'une rivière, il aperçut une
main qui sortait de l'eau; il la saisit et retira Florine qui n'était
pas encore tout à fait morte. Il la ramena au château , fit pendre
Truitonne et sa mère, et le vieux roi vint demeurer avec eux.
REMARQUES
Dans la variante les Clochettes d'or, les noms de la fille du roi et de celle de la
reine , Florine et Truitonne , sont empruntés à VOiseau bleu , de M'^« d'Aulnoy ;
c'est, du reste, la seule chose qui ait passé de ce conte dans le nôtre. Une
autre variante, également de Montiers-sur-Saulx , a emprunté encore à
Mme d'Aulnoy les noms des héros , Gracieuse et Pacinet. Là , c'est Percinet ,
r « amoureux » de Gracieuse , qui donne à celle-ci , persécutée par sa marâtre,
la baguette avec laquelle elle doit frapper l'oreille gauche d'un mouton blanc.
Dans cette variante manque l'épisode de l'arbre , et la conclusion est directe-
ment empruntée au conte de M"'e d'Aulnoy : Gracieuse , jetée dans un trou
par ordre de sa marâtre , appelle Percinet à son secours , et celui-ci , qui est
« un peu sorcier » , la fait sortir du trou par un souterrain qui aboutit à sa
maison.
La fin du Poirier d'or donne , sous une forme mutilée , une partie du thème
développé dans notre n° 17, VOiseau de Vérité. Celle de la variante les Clo-
chettes d'or présente aussi, croyons-nous, une altération. Dans des contes alle-
mands (Grimm, no 13 et n» 11 var.), la reine est aussi jetée dans l'eau par sa
marâtre, qui lui substitue sa propre fille; mais, en tombant dans l'eau, elle
est changée en oiseau, et la suite du récit se rapproche de notre n" 21 , la
Biche blanche, et des contes analogues. Notre conte n'est pas, du reste, le seul
qui soit incomplet sur ce point. Dans un conte breton (^Mélusine, 1877,
col. 421 ) et dans un conte basque (Webster, p. 187), qui, l'un et l'autre, se
rattachent à la fois aux contes que nous examinons et à la Biche blanche , la
reine, jetée dans un puits ou dans un précipice, ne subit non plus aucune
métamorphose, et, comme dans les Clochettes d'or, elle est sauvée d'une manière
qui n'a rien de merveilleux.
Au sujet du passage réaliste de cette même variante , dans lequel Truitonne
demande à Florine de lui chercher ses poux , nous ferons remarquer que c'est
là un détail qui se trouve assez fréquemment dans les contes populaires de toute
sorte de nations.
Nous rapprocherons de notre conte et de ses variantes un conte bourguignon
(É. Beauvois, p. 239). Dans ce conte, intitulé la Petite Annette, c'est par sa
marâtre (comme dans les Clochettes d'or et dans l'autre variante) et non par
sa mère (comme dans le Poiria d'or) que la jeune fille est maltraitée. L en est
I
LE POIRIER D OR 251
ainsi , du reste , dans presque tous les contes du genre du nôtre. C'est la Sainte
Vierge qui apparaît à la petite Annette et qui lui donne un bâton dont elle
doit frapper un bélier noir, et aussitôt il se trouve là une table servie. Quand
l'aînée des deux filles de la marâtre est envoyée aux champs pour surveiller
Annette , celle-ci l'endort en récitant cette formule : « Endors-toi d'un œil ,
endors-toi de deux yeux. » Elle répète les mêmes paroles à la cadette, à qui sa
mère a mis un troisième œil derrière la tête (sic), de sorte que cet œil reste
ouvert. Comme dans notre conte , la marâtre feint d'être malade et demande
à son mari de lui tuer le bélier. Suit, comme dans notre conte aussi, l'épisode
de l'arbre qui pousse à la place où a été enterré le foie du bélier. — Comparer
un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 58) et un conte de la Basse-
Bretagne (Luzel, Légendes, II, p. 264), assez altéré.
Le conte bourguignon présente un grand rapport avec un conte de la collec-
tion Grimm (n" 130), recueilli dans la Lusace. Dans ce conte, les deux sœurs
de l'héroïne ont l'une un seul œil, l'autre trois yeux.
Dans un conte russe, provenant du gouvernement d'Arkhangel (Ralston,
p. 183), la princesse Marya est obligée par sa marâtre de garder une vache,
et on ne lui donne qu'une croûte de pain dur. Mais, « arrivée aux champs ,
elle s'inclinait devant la patte droite de la vache , et elle avait à souhait à boire
et à manger et de beaux habits. Tout le long du jour, vêtue en grande dame,
elle suivait la vache ; le soir venu , elle s'inclinait de nouveau devant la patte
droite de la vache, ôtait ses beaux habits et retournait à la maison. » Dans ce
conte russe, la marâtre fait aussi espionner successivement sa belle-fille par
ses deux filles à elle, dont la seconde a trois yeux. Des entrailles de la vache,
enterrées par Marya près du seuil de la maison , il pousse un buisson couvert
de baies, sur lequel viennent se percher des oiseaux qui chantent à ravir.
Seule , Marya peut donner au prince une jatte remplie des baies du buisson :
les oiseaux , qui avaient presque crevé les yeux aux filles de la marâtre ,
cueillent ces baies pour elle. Le conte ne se termine pas au mariage du prince
avec Marya ; il passe ensuite, — comme notre variante les Clochettes d'or, — dans
une nouvelle série d'aventures, où se trouve développé le thème que notre
variante ne fait qu'indiquer d'une manière très imparfiùte. Nous avons eu
occasion de résumer cette dernière partie dans les remarques de notre n" 21 ,
la Biche blanche.
Dans un autre conte russe (Gubernatis, Zoological Mythology, t. I, p. 179-
181; cf. Ralston, p, 260), ainsi que dans d'autres contes dont nous allons avoir
à parler, ce n'est pas en la faisant mourir de faim , mais en lui imposant une
tâche impossible (la même, à peu près, dans tous ces contes), qu'une
marâtre persécute sa belle-fille. Ici la jeune fille doit , en une nuit , avoir filé,
tissé et blanchi cinq livres de chanvre. La vache qu'elle garde lui dit d'entrer
dans une de ses oreilles et de ressortir par l'autre , et tout sera fait. La marâtre
envoie successivement pour la surveiller ses trois filles, qui ont l'une un œil,
l'autre deux , l'autre trois. A l'endroit du jardin où la jeune fille a enterré
les os de la vache , il s'élève un pommier à fruits d'or, dont les brandies
d'argent piquent et blessent les filles de la marâtre, tandis qu'elles offrent
d'elles-mêmes leurs fruits à la belle jeune fille, pour que celle-ci puisse les
présenter au jeune seigneur dont elle deviendra la femme.
252 LE POIRIER D OR
Citons encore un conte corse (Ortoli, p. 81) : Mariucella, que sa marâtre
envoie garder les vaches en lui donnant du poil à filer, est aidée par sa mère ,
transformée en vache , qui fait pour elle la besogne. La marâtre s'en aperçoit.
Quand elle est au moment de faire tuer la vache, celle-ci dit à Mariucella
qu'elle trouvera trois pommes dans ses entrailles : elle mangera la première ,
elle jettera la seconde sur le toit et mettra la troisième dans le jardin. De cette
dernière pomme naît un magnifique pommier couvert de fruits , et ce pommier
se change immédiatement en ronces quand une autre personne que Mariucella
veut en approcher. De la seconde pomme il sort un beau coq : quand , plus
tard , la marâtre veut substituer sa propre fille à Mariucella , qu'un prince envoie
chercher pour l'épouser, ce coq signale la tromperie. ( Voir, pour ce dernier
trait, les remarques de notre n° 24, la Laide et la Belle.)
Dans un conte écossais (Campbell, n" 43), nous retrouvons les « trois
yeux » des contes bourguignon, allemand et russes : la servante que la
marâtre envoie aux champs avec sa belle-fille pour épier celle-ci a un troi-
sième œil derrière la tête , et cet œil ne s'endort pas. Aussi peut-elle voir une
brebis grise apporter à manger à la jeune fille. Après que la brebis a été tuée,
le récit se rapproche des contes du genre de Cendrillon.
Un conte dont le début est analogue à celui du nôtre et qui développe
ensuite, comme le conte écossais, le thème de Ce«dn7/o», c'est le conte
norwégien de Kari Trastak (Asbjœrnsen, I, no 19). La princesse, obligée de
garder les vaches et mourant de faim , est secourue par un taureau bleu , dans
l'oreille gauche duquel se trouve une serviette qui donne à boire et à manger
autant qu'on en désire ' . Dans un conte du « pays saxon » de Transylvanie
(Haltrich, n» 35), c'est aussi un taureau qui file pour une jeune fille, persé-
cutée par sa marâtre , une énorme quenouille de chanvre qu'elle doit avoir filée
pour la fin de la journée. Ici encore, la fille de la marâtre a trois yeux 2.
Dans un conte islandais, dont le commencement a quelque rapport avec
1. Comparer le conte breton n" j du i" volume de la collection Sèbillot , conte que nous soupçon-
nons d'être dérivé , plus ou moins directement , du livre même d'Asbjœmsen , ou plutôt d'une traduc-
tion anglaise.
2. Deux contes , portant le titre de Cendrillon, sont encore i citer ici. Dans la version serbe (Vouk ,
no 52), c'est aussi une vache qui file pour Cendrillon. La marâtre, quand elle en est avertie, fait tuer
la vache. Cendrillon recueille les os , ainsi que la vache lui a dit de le faire , et , i la place où elle les a
enterrés , elle trouve tout ce qu'elle peut désirer . Comme dans le conte corse, la vache n'est autre que
la mère de la jeune fille, qui a été ensorcelée. — Dans la version allemande (Griram, n° 21),
Cendrillon s'en va pleurer prés de la tombe de sa mère sur laquelle elle a planté un arbre (comparer
l'arbre qui pousse i la place où l'on a enterré les os du mouton ou de la vache ), et , chaque fois , il
vient se percher sur l'arbre un bel oiseau blanc , — l'âme de sa mère évidemment , — qui lui donne
tout ce qu'elle demande. — Dans un conte toscan (Gubernatis, Novelline di S. Stefano, n" i ), Nena
reçoit de sa marâtre l'ordre d'avoir filé pour le soir une demi-livre de laine. Une vieille lui conseille
d'aller dire à la vache qu'elle mène paître de lui filer cette laine. Le lendemain , la marâtre la fait
accompagner par sa fille à elle ; la vieille dit à Nena de peigner sa sœur, qui ne tarde pas à s'endormir
(comparer notre variante les Clochelles d'or), et la vieille file ; le jour d'après, la soeur ne s'endort pas , et
la jeune fille en battue. Le conte passe ensuite dans un autre thème (comparer un autre conte toscan ,
n° 32 de la collection Nerucci). — Dans un conte romain (Busk , p. 51 ), c'est la vache elle-même
qui propose & la jeune fille de faire son ouvrage pendant que celle-ci ira lui couper de l'herbe. Ici ,
comme le mouton dans notre conte , la vache est tuée par ordre de la marâtre , et , à partir de cet
endroit , nous passons à l'histoire de Cendrillon. La « fée » du conte de Perrault , c'est ici une
« boule d'or » , que la vache a dit à la jeune fille de recueillir sous son coeur, quand on l'aura tuée ;
cette boule accomplit les souhaits de celle qui la possède (comparer le conte sicilien n" 32 delà collec-
tion Gonzcnbach).
I
LE POIRIER D OR 253
celui des contes lorrains (Arnason, p. 235), c'est la défunte mère de Mjadveig
qui vient au secours de la jeune fille, maltraitée par la sorcière, sa marâtre :
elle lui donne , en lui apparaissant pendant son sommeil , une serviette tou-
jours remplie de provisions. La fille de la sorcière surprend le secret et enlève
à Mjadveig la serviette merveilleuse.
*
En Afrique, il a été recueilli un conte du même genre chez les Kabyles
(J. Rivière, p. 66) : Un homme et sa femme ont un fils et une fille. La
femme meurt en défendant à son mari de vendre une certaine vache : « C'est
la vache des orphelins. » L'homme se remarie, et les enfants sont maltraités
parleur marâtre, qui les prive de nourriture. Ils tettent leur vache pendant
qu'ils la gardent, et redeviennent bien portants. La marâtre envoie ses enfants à
elle voir ce qu'ils mangent. Sa fille veut , elle aussi , téter la vache ; mais la
vache lui donne un coup et l'aveugle. La marâtre exige que le père vende la
vache au boucher. Alors les orphelins vont pleurer sur la tombe de leur mère,
qui leur dit de demander au boucher les entrailles de la vache et de les déposer
sur sa tombe. Les enfants l'ayant fait, aussitôt deux mamelles paraissent, l'une
donnant du beurre, l'autre du miel. La marâtre envoie de rechef ses enfants
espionner les orphehns ; mais , quand ils veulent téter à leur tour les deux
mamelles , l'un tette du pus , l'autre du goudron. La marâtre , furieuse, crève
les mamelles et les jette au loin. Les orphelins vont encore pleurer auprès de la
tombe de leur mère, et, sur le conseil de celle-ci, ils quittent le pays. Ils
s'engagent au service d'un sultan, qui plus tard épouse la jeune fille.
Un conte indien du Deccan (miss Frère , n" i ) a beaucoup de rapport avec
ce conte kabyle : Les sept filles d'un roi sont persécutées par leur marâtre, qui
ne leur donne presque rien à manger. Elles vont pleurer sur la tombe de leur
mère. Un jour, elles voient pousser sur cette tombe un oranger pamplemousse ;
elles en mangent chaque jour les fruits et ne touchent plus au pain que leur
donne la reine. Celle-ci , fort surprise de ne pas les voir maigrir, dit à sa fille
d'aller les épier. Les princesses , excepté la plus jeune qui a le plus d'esprit ,
donnent chacune un de leurs fruits à leur belle-sœur, laquelle va raconter la
chose à sa mère. Alors celle-ci fait la malade et dit au roi que, pour la guérir,
il faut faire bouillir l'arbre dans de l'eau et lui mettre de cette eau sur le front.
Qjiand l'arbre est coupé , un réservoir près de la tombe de la défunte reine se
remplit d'une espèce de crème qui sert de nourriture aux sept princesses. La
marâtre , qui l'apprend par sa fille , fait renverser le tombeau et combler le
réservoir. De plus, elle feint encore d'être malade et dit au roi que le sang des
princesses peut seul la guérir. Le roi n'a pas le courage de les tuer; il les
emmène dans une jungle , et , quand elles sont endormies , il les abandonne et
tue un daim à leur place. Sept princes, fils d'un roi voisin, qui sont à la chasse,
les rencontrent , et chacun en prend une pour femme.
Un autre conte indien est plus voisin du Poirier d'or et des contes similaires.
Ce conte indien offre une grande ressemblance avec la forme serbe du thème
de Cendrillon. Malheureusement , la CalcuUa Review, à laquelle nous devons
2)4 LE POIRIER D OR
cette communication, ne nous donne qu'une analyse fort incomplète du conte
indien , publié originairement dans la Bombay Galette. Voici ce qu'elle nous en
fait connaître (t. LI, [1870] , p. 121) : Comme dans plusieurs contes euro-
péens, c'est une vache (ou, dans une autre version, un poisson) qui vient au
secours de la jeune fille persécutée par sa marâtre. « Quand la marâtre apprit
que la vache nourrissait de son lait la jeune fille , elle résolut de la faire tuer.
La vache, l'ayant appris, dit à la jeune fille : « Ma pauvre enfant, voici la
« dernière fois que vous boirez de mon lait ; votre marâtre va me faire tuer. Ne
« pleurez pas et ne vous afiîigez pas à cause de moi ; il n'y a pas moyen
« d'empêcher ma mort. Je ne vous demande qu'une chose, et, si vous m'écou-
« tez , vous n'aurez pas à vous en repentir. » A ces paroles , la jeune fille se
mit à pleurer amèrement, et tout d'abord le chagrin l'empêcha de répondre;
elle pria enfin la vache de lui dire ce qu'elle avait à lui demander. « Le voici»,
dit la vache : « quand on me tuera, ramassez avec soin mes os, mes cornes,
« ma peau et tout ce qu'on jettera de côté, et enterrez-le ; mais, sur toutes
« choses , ne mangez pas de ma chair. » Le lendemain , on tua la vache , et la
jeune fille ramassa soigneusement les os , les cornes, la peau et ce qui restait ,
et enterra le tout. » — La Calcutta Review nous apprend que le conte indien
renferme l'épisode du fils de roi qui veut faire choix d'une femme : la jeune
fille est laissée à la maison pour préparer le souper, tandis que la fille de sa
marâtre se rend au palais ; puis la vache revient à la vie et donne à sa protégée
de beaux habits et des sandales d'or; poursuivie par le prince, la jeune fille
laisse sur la route une de ses sandales ; quand le prince arrive pour chercher la
jeune fille , celle-ci est cachée dans le grenier, et un coq trahit sa présence
(voir les remarques de notre n" 24). Le prince se la fait amener et l'épouse.
Le conte se termine par le châtiment de la marâtre et de sa fille.
*
* *
Nous ne dirons ici qu'un mot d'un groupe de contes, voisins de ceux que
nous venons d'étudier. Dans les contes de ce groupe , ce n'est plus pour priver
quelqu'un de secours ou pour lui faire de la peine qu'on tue certain ani-
mal ou qu'on abat certain arbre : c'est parce qu'on soupçonne ou plutôt qu'on
reconnaît l'existence , sous cette forme , d'une personne détestée , que l'on
poursuit à travers plusieurs transformations successives. Nous renverrons à
l'étude que nous avons faite de ces contes, dans notre introduction, à l'occa-
sion du vieux conte égyptien des Deux Frères.
XXIV
LA LAIDE & LA BELLE
Il était une fois un roi et une reine , qui avaient chacun une
fille d'un premier mariage. La fille de la reine était affreuse à
voir, elle avait trois yeux, deux devant et un derrière; celle du
roi était fort belle.
Il se présenta un jour au château un jeune prince , qui voulait
épouser la fille du roi. La reine déclara au roi que sa fille à elle
se marierait la première, et cacha la belle princesse sous un
eu veau.
Le prince, ne sachant pas qu'il y avait deux princesses, partit
avec la laide pour aller célébrer les noces dans son pays. En les
voyant passer, les enfants criaient :
« Hé ! le beau ! il prend la laide et il laisse la belle !
La belle est sous le eu veau. »
Le prince, surpris, demanda à la princesse : « Que disent-ils
donc ? — Ne faites pas attention à ce que peuvent dire des
enfants, » répondit-elle. Mais le prince réfléchit à ce qu'il venait
d'entendre; il retourna au château du roi et y resta trois jours.
Enfin il découvrit où était la belle, et, après avoir mis la laide
sous le cuveau, il emmena la belle dans son royaume, où il
l'épousa.
REMARQUES
On a vu que le conte précédent , le Poirier d'or, et ses variantes de Mon-
tiers-sur-Saulx se rapprochent du n» 130 de la collection Grimm , Simplail ,
Doiihlceil et Triplceil. Le petit conte que nous venons de donner rappelle deux
2)6 LA LAIDE ET LA BELLE
détails du conte allemand, qui n'existaient pas dans nos contes lorrains : la
« laide » a trois yeux, comme Triplœil i, et la reine cache la « belle » sous un
cuveau , comme la méchante mère cache Doublœil sous un tonneau.
Dans le conte corse (Ortoli, p. 8i ), cité dans les remarques du Poirier d'or,
quand la marâtre substitue sa fille Dinticona à Mariucella que le prince envoie
chercher pour l'épouser, le coq crie : « Couquiacou ! couquiacou ! Mariucella
est dans le tonneau et Dinticona sur le beau cheval ! » comme dans notre conte
les enfants crient : « La belle est sous le cuveau ! » — Dans le conte serbe de
Ce«in7/on (Vouk, n» 32), cité également dans les remarques de notre
numéro précédent, quand le prince vient pour essayer la pantoufle, la belle-
mère cache Cendrillon sous une huche et dit au prince qu'elle n'a qu'une fille ;
mais le coq de la maison se met à chanter : « Kikeriki ! la jeune fille est sous
la huche! » — Un passage du même genre se trouve dans un conte espagnol,
un conte de Cendrillon aussi, recueilli dans le Chili (Biblioteca de las tradiciones
populares espanolas [Madrid, 1884] , t. I , p. 119), où le coq du conte corse et
du conte serbe est remplacé par un chien. Comparer aussi la fin d'un conte
portugais (Coelho, n° 36). — Dans un conte toscan (Nerucci, n» 5), c'est,
par suite d'une altération évidente , la fiancée elle-même qui dit : « La belle
est dans le tonneau , la laide est dans le carrosse , et le roi l'emmène. »
Dans le conte toscan des Novelline di S. Siefano (n» i ), cité dans nos
remarques du Poirier d'or, un prince vient pour épouser la « belle ». La
marâtre met celle-ci dans un tonneau , voulant ensuite y verser de l'eau bouil-
lante , et le prince emmène sur son cheval la fille de la marâtre , cachée sous
un voile. Un chat se met à dire : « Miaou, miaou, la belle est dans le ton-
neau ; la laide est sur le cheval du roi. » Le prince met la laide dans le ton-
neau, où sa mère, sans le savoir, la fait périr. — Comparer la fin de deux
contes italiens des collections Busk (p. 35) et Coraparetti (n» 31).
Un recueil du xviie siècle , le Pentamerone , de Basile , nous offre un récit
napolitain analogue. A la fin du conte n» 30, une marâtre, Caradonia, envoie
sa belle-fille Cecella garder les cochons. Un riche seigneur, Cuosemo, la voit et
va la demander en mariage à Caradonia. Celle-ci enferme Cecella dans un
tonneau avec l'intention de l'y échauder, et elle donne sa propre fille,
Grannizia , à Cuosemo , qui l'emmène. Furieux d'avoir été trompé , Cuosemo
retourné chez Caradonia, qui est allée à la forêt chercher du bois pour faire
bouillir l'eau. « Miaou, miaou, » dit un chat noir, « ta fiancée est enfermée
dans le tonneau. » Cuosemo délivre Cecella et met Grannizia à sa place. La
vieille échaude sa fille, et, de désespoir, va se jeter à la mer.
* ♦
On peut encore comparer le conte allemand de Cendrillon , n» 2 1 de la col-
lection Grimm : Les deux soeurs de Cendrillon réussissent à mettre la pan
toufle en se coupant, l'une l'orteil, l'autre le talon. Le prince les emmèn.
l'une après l'autre ; sur son passage deux colombes chantent : « Roucou , rou-
cou, le soulier est plein de sang, le soulier est trop petit; la vraie fiancée est
I . Voir, pour les « trois yeux » , divers autres contes résumés dans les remarques du Poirier d'or.
LA LAIDE ET LA BELLE 257
encore à la maison. » — Ce passage se retrouve presque identiquement dans le
conte islandais cité dans nos remarques du Poirier d'or. Comparer un conte
écossais (Brueyre, p. 41), un conte breton (_Revue celtiqtie , 1878, p. 373), etc.
* *
En Orient , rappelons un passage d'un conte indien , du genre de Cendrillon ,
résumé dans les remarques déjà mentionnées. Qjiand le prince arrive pour
chercher la jeune fille , elle est cachée dans le grenier, et un coq trahit sa pré-
sence.
M. A. Lang, dans la Revue celtique (loc. cit.), cite un épisode d'un conte
zoulou de la collection Callaway (I, p. 121), qu'on peut rapprocher de ce
passage. Les oiseaux avertissent le prince qu'il chevauche avec la fausse fian-
cée : « Ukakaka! le fils du roi est parti avec une bête. »
CotQ.l.<lN , Conlts. ly
XXV
LE CORDONNIER & LES VOLEURS
Un pauvre cordonnier allait de village en village en criant :
« Souliers à refaire ! souliers à refaire ! » Sa condition lui parais-
sait bien triste , et il maugréait sans cesse contre les riches : « Ils
sont trop heureux , » disait-il , « et moi je suis trop malheureux ! »
Un jour, en passant devant une revendeuse, il eut envie d'un
fromage blanc. « Combien ce fromage? — Quatre sous. — Les
voilà. » Il mit le fromage dans son sac et poursuivit son chemin.
Il rencontra plus loin une marchande de mercerie : « Combien
la pelote de laine ? — C'est tant. » Il en prit une et se remit à
marcher en sifflant.
Arrivé au milieu d'un bois , il vit devant lui un beau château ;
il y entra hardiment. Ce château était habité par des voleurs.
« Camarades, » leur dit le cordonnier, « voulez-vous jouer avec
moi au jeu qui vous plaira? — Volontiers, » répondit le chef de
la bande ; « jouons à lancer une pierre en l'air. Si tu jettes plus
haut que moi , le quart du château t'appartient. »
Le voleur lança très haut sa pierre. Le cordonnier, lui , tenait
dans sa main un petit oiseau ; il le lança en l'air de toutes ses
forces comme si c'eût été une pierre : l'oiseau s'envola et dispa-
rut. Les voleurs furent bien étonnés de ne pas voir retomber la
pierre. « Tu as gagné , » dit le chef au cordonnier ; « le quart du
château est à toi. Jouons maintenant à qui fera sortir le plus de
lait de ce chêne : si tu gagnes, tu auras un autre quart du châ-
teau. »
Le voleur étreignit le chêne d'une telle force qu'il en fit sortir
du lait. Le cordonnier s'était mis sur l'estomac son fromage
LE CORDONNIER ET LES VOLEURS 2S9
blanc; il embrassa l'arbre à son tour, et l'on vit le lait couler en
abondance. « C'est toi qui as gagné, » dit le voleur. « Mainte-
nant jouons la moitié du château contre l'autre moitié, à qui fera
le plus gros fagot. »
Le voleur monta sur un chêne , coupa des branches et en fit
un énorme fagot. Le cordonnier grimpa sur l'arbre après lui , et
se mit à entourer toute la tête de l'arbre avec sa pelote de laine.
« Que fais-tu là ? » lui demandèrent les autres. — « Je fais un
fagot avec tout ce chêne. — Arrête, » dit le chef des voleurs.
« Ce n'est pas la peine de continuer : tu as gagné, nous le
voyons bien d'avance. »
Ils rentrèrent tous ensemble au château , et l'on conduisit le
cordonnier dans la chambre où il devait passer la nuit. En regar-
dant autour de lui , le cordonnier vit pendus au mur un grand
nombre d'habits de toute espèce. « Hum ! » se dit-il , « les gens
de ce château ne seraient-ils pas des voleurs ? Il faut se méfier. »
Il prit une vessie remplie de sang et la mit dans le lit à sa place;
lui-même se cacha sous le lit. Au milieu de la nuit, trois voleurs
entrèrent dans la chambre, s'approchèrent du lit sans faire de
bruit, et l'un d'eux y donna un grand coup de couteau. « Le
sang coule ! » dit-il. Le second fit de même. « Oh! » dit le troi-
sième, tt il ne doit pas encore être mort; je vais l'achever. » Et
il frappa à son tour. Cela fait, les trois voleurs se retirèrent.
Le lendemain matin , les voleurs étaient réunis dans une des
salles du château quand ils virent entrer le cordonnier. « Quoi !
s'écrièrent-ils, « tu n'es pas mort? — Vous voyez, » dit le cor-
donnier. — « Ecoute, » lui dirent les voleurs; « si tu veux nous
laisser le château , nous te donnerons un sac plein d'or. » Le cor-
donnier accepta la proposition et partit bien joyeux. Mais , pen-
dant qu'il traversait la forêt, d'autres voleurs tombèrent sur lui
et le dépouillèrent. « Ah ! » s'écria-t-il , « que j'étais sot d'envier
le sort des riches ! ils ont tout à craindre. Moi , je suis plus heu-
reux qu'eux. »
De retour dans son pays, il trouva une belle jeune fille qui
lui plut ; il l'épousa et vécut heureux.
26o LE CORDONNIER ET LES VOLEURS
REMARQ.UES
Ce conte a beaucoup de rapport avec un autre de nos contes, le Tailleur et
le Géant (no 8). Il n'est même pas rare que l'introduction de ce n" 8 se trouve
jointe à des contes analogues à celui dont nous nous occupons ici. Nous men-
tionnerons comme oflfrant cette combinaison plusieurs contes allemands
(Grimm, n" 20; Kuhn, M^erkische Sagen, p. 289 ; Meier, n" 37), un conte du
Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 13), un conte suisse ( Sutermeister, n» 30),
un conte hongrois (Gaal-Stier, n° 11), un conte des Tsiganes de la Bukovine
(Miklosisch, n" 3), un conte grec moderne d'Epire (Hahn, n° 23), un conte
sicilien (Gonzenbach, n» 41),
L'introduction en question n'existe pas dans les contes suivants : un conte
autrichien (Grimm, no 183), un conte de l'Allemagne du Nord (MùUenhoff,
p. 442), un conte suisse (Sutermeister, no 41), un conte du « pays saxon »
de Transylvanie (Haltrich, n° 27), un conte suédois (Cavallius, p. i), un
conte norwégien (Asbjœrnsen, I, p. 45), un conte lapon (no 7 des contes
traduits par M. Liebrecht dans le tome XV [1870] de la revue Geniiania), un
conte italien de Vénétie ( Widter-Wolf , no 2), un conte sicilien (Pitre, n" 83),
un conte albanais (Dozon, n» 3 ), un conte grec moderne de l'île de Tinos
(Halm, t. II, p. 211 ), un conte basque (Webster, p. 7).
Le conte lorrain présente une altération assez notable du thème primitif : les
voleurs sont un souvenir affaibli des géants, drakos, etc., qui figurent dans les
contes étrangers. D'un autre côté, le récit a pris la tournure d'une leçon
morale.
On peut aussi faire remarquer qu'un trait du thème primitif a ici une forme
particulière.
Dans la plupart des contes de ce type , c'est en faisant sortir de l'eau d'une
pierre, — c'est-à-dire, en réalité, du petit-lait d'un fromage mou, — que le
tailleur, cordonnier, etc., donne au géant, drakos, ou autre, une haute idée de
sa force. Dans plusieurs de ces contes, il veut, par cet exploit, surenchérir, si
l'on peut parler ainsi , sur ce qu'a fait le géant , qui vient de broyer réellement
une pierre entre ses doigts. Dans le no 20 de la collection Grimm, le géant a
vraiment fait sortir de l'eau d'une pierre; mais, sous les doigts du petit tail-
leur, il en ruisselle en apparence bien davantage.
Dans notre conte, c'est d'un arbre qu'il s'agit de faire sortir du lait, de la
sève. Comparer, dans un conte gascon ( Cénac-Moncaut, p. 90), l'épisode où
Juan doit, sur l'ordre de son seigneur, lancer une pierre contre un arbre de
façon à le faire « saigner ». Juan s'en tire en lançant un œuf contre l'arbre.
L'épisode de l'oiseau , lancé en l'air comme si c'était une pierre , se trouve
dans les contes allemands des collections Kuhn , Meier et Mullcnhoff , dans le
premier conte suisse , dans le conte des « Saxons » de Transylvanie , dans le
conte hongrois , le second conte grec et le conte basque.
LE CORDONNIER ET LES VOLEURS 261
Un épisode analogue à celui de l'arbre dont le cordonnier feint de vouloir
faire un fagot , figure dans le conte des « Saxons » de Transylvanie , dans le
conte des Tsiganes de la Bukovine , dans les deux contes grecs , le conte alba-
nais, le conte sicilien de la collection Gonzenbach et le conte basque. Dans
tous ces contes (excepté dans le conte sicilien ), le héros fait semblant de vou-
loir rapporter à la maison , non pas tout un arbre , mais la forêt tout entière;
Tous les contes de ce type , — à l'exception du conte allemand de la collec-
tion Kuhn , des deux contes suisses , du conte des « Saxons » de Transylvanie
et du conte norwégien , — ont un épisode dans lequel le géant croit avoir
assommé le héros pendant que celui-ci est endormi. A peu près dans tous ces
contes se trouve une même hâblerie du héros : le matin, il dit au géant stupé-
fait qu'il n'a rien senti pendant la nuit, sinon des puces qui l'ont un peu piqué.
Un livre populaire anglais , Jack le Tueur de géants, dont on connaît une édi-
tion datée de 171 1, renferme ce dernier épisode : Jack, qui a demandé l'hospi-
talité à un géant, entend pendant la nuit celui-ci se dire à lui-même qu'un bon
coup de massue va le débarrasser dé son hôte. Il met une bûche dans le lit à sa
place. Le lendemain , le géant , qui croit avoir tué Jack , est fort étonné de le
voir s'avancer vers lui. « Ah ! c'est vous ! » lui dit-il , « comment avez-vous
dormi? n'avez-vous rien senti cette nuit? — Rien, » dit Jack, « si ce n'est, je
crois , un rat qui m'a donné deux ou trois coups avec sa queue. »
* *
En Orient , un voyageur a trouvé le pendant de tous ces contes. Dans un
conte persan ( Malcolm , Skctches of Persia, Londres, 1828, t. II, p. 88), qui
a été traduit par M. Emile Chasles, dans ses Contes de tous pays (p. iq), un
homme d'Ispahan , nommé Amîn , obligé dans un voyage de traverser certaine
vallée hantée par des ghouls (sorte d'ogres), prend pour toutes armes une poi-
gnée de sel et un œuf. Il rencontre effectivement un ghoul. Sans se déconcer-
ter, il lui dit que lui , Amîn , est le plus fort des hommes , et il l'invite à se
mesurer avec lui. Il le défie d'abord de faire sortir de l'eau d'un caillou. Le
ghoul ayant essayé en vain , Amîn glisse son œuf dans le creux de sa main ;
puis, saisissant le caillou, il le presse, elle ghoul stupéfait voit un liquide
couler entre les doigts du petit homme. Ensuite , par un procédé du même
genre, Amîn tire du sel d'une autre pierre. Le ghoul, peu rassuré, se fait
humble et invite le voyageur à passer la nuit dans sa caverne. Amîn le suit.
Quand ils sont arrivés chez le ghoul , celui-ci dit à son hôte d'aller chercher
de l'eau pour le repas , tandis que lui-même ira chercher du bois. Amîn , ne
pouvant seulement soulever l'énorme outre du ghoul, s'avise d'un expédient ;
il se met à creuser le sol et dit au ghoul qu'il lui fait un canal pour amener
l'eau chez lui, en souvenir de son hospitalité '. « C'est bon, » dit le ghoul,
I. 11 y a ici une altération. Dans plusieurs des contes mentionnés ci-dessus, le petit homme creuse
la terre autour d'un puits et dit au géant qu'il va lui rapporter tout le puits , comme , dans notre
conte et dans d'autres, il prétend vouloir rapporter tout un arbre ou toute une forêt.
262 LE CORDONNIER ET LES VOLEURS
et il va remplir l'outre. Après le souper, il indique à Amîn un lit au fond de
sa caverne. Dès qu'Amîn entend le ghoul ronfler, il quitte son lit et met à
sa place des coussins et des tapis roulés. Sur ces entrefaites, le ghoul se
réveille ; il se lève tout doucement , prend une massue et frappe sept fois de
suite sur ce qu'il croit être Amîn endormi ; puis il va se recoucher. Amîn
regagne aussi son lit et demande au ghoul ce que c'est que cette mouche qui
sept fois de suite s'est posée sur son nez. Le ghoul, étonné, effrayé, s'enfuit,
et Amîn peut s'esquiver de son côté. — La fin de ce conte persan , que nous
laissons de côté, est identique à celle de plusieurs des contes mentionnés
p'us haut (voir, par exemple , le conte des « Saxons » de Transylvanie , le
conte tsigane, le conte grec moderne n» 23 de la collection Halin) ; elle n'a
plus de rapport avec notre conte '.
I. Pour cette dernière partie, voir l'Introduction au PanUhatanlra de M. Benfey (§211). Aux
contes tirés dé divers livres orientaux (dont deux livres sanscrits), qui y sont résumés, on peut
ajouter un conte populaire indien actuel ( n<> 7 des contes du pays de Cachemire , publiés dans Vlndian
Antiquary, novembre 1882).
XXVI
LE SIFFLET ENCHANTÉ
Il était une fois un roi et ses deux fils. Ce roi avait un oiseau
si beau et si charmant, que jamais on n'avait vu son pareil;
aussi y tenait-il beaucoup. •
Un jour qu'il lui donnait à manger et que la porte était
ouverte, l'oiseau s'envola. Le roi appela ses fils, et leur dit :
« Celui de vous deux qui , d'ici à un an , retrouvera l'oiseau ,
aura la moitié de mon royaume. »
Les deux frères partirent ensemble , et , arrivés à une croisée
de chemin, ils se séparèrent. Bientôt l'aîné fit la rencontre d'une
vieille femme : c'était une fée. « Où vas-tu ? » lui dit-elle. —
« Je vais où bon me semble ; cela ne te regarde pas. » Alors la
vieille alla se mettre sur le chemin où passait le plus jeune. « Où
vas-tu , mon bel enfant ? — Je vais chercher l'oiseau que mon
père a laissé envoler. — Eh bien ! voici un sifilet. Va dans la
forêt des Ardennes ; tu donneras un coup de sifilet et tu diras :
Je viens chercher l'oiseau de mon père. Tous les oiseaux répon-
dront : C'est moi, c'est moi. Un seul dira : Ce n'est pas moi.
C'est celui-là qu'il faudra prendre. »
Le prince remercia la vieille, mit le sifflet dans sa poche et
s'en alla dans la forêt des Ardennes. Il donna un coup de sifflet
et dit : « Je viens chercher l'oiseau de mon père. » Tous les
oiseaux se mirent à crier : « C'est moi, c'est moi, c'est moi. »
Un seul dit : « Ce n'est pas moi. » Le prince le saisit et reprit le
chemin du château de son père.
Il rencontra bientôt son frère, qui lui demanda : « As-tu
trouvé l'oiseau ? — Oui , je l'ai trouvé. — Donne-le-moi. —
264 LE SIFFLET ENCHANTÉ
Non. — Eh bien ! je vais te tuer. — Tue-moi si tu veux. » Son
frère le tua , creusa un trou et Fy enterra ; puis il retourna chez
son père avec l'oiseau. Le roi^ bien content de ravoir son
oiseau, fit préparer un grand festin, et y invita beaucoup de
monde.
Cependant, le chien d'un berger, passant dans la forêt, s'était
mis à gratter à la place où le jeune prince était enterré. Le
berger, qui avait suivi son chien , aperçut quelque chose à l'en-
droit où il grattait et crut d'abord voir un doigt qui sortait de
terre ; il regarda de plus près et vit que c'était un sifflet ; il le
prit et le porta à ses lèvres. Le sifflet se mit à dire :
« Siffle, siffle, berger,
C'est mon frère qui m'a tué,
Dans la forêt des Ardennes. »
Le maire du pays, qui était le voisin du berger, entendit parler
du sifflet et l'acheta. Ayant été invité au festin du roi , il prit le
sifflet pendant qu'on était à table et se mit à siffler :
« Siffle , siffle , maire ,
C'est mon frère qui m'a tué,
Dans la forêt des Ardennes. »
Le roi prit le sifflet à son tour :
« Siffle , siffle , mon père ,
C'est mon frère qui m'a tué ,
Dans la forêt des Ardennes ,
Pour l'oiseau que tu as laissé envoler. »
Le fils aîné du roi comprit bien que c'était de lui qu'il s'agis-
sait ; il voulut s'enfuir, mais on courut après lui , on le fit revenir
et on l'obligea à siffler aussi :
« Siffle, siffle, bourreau.
Car c'est toi qui m'as tué,
Dans la forêt des Ardennes. »
Aussitôt le roi fit brûler son fils dans un cent de fagots.
Ensuite il demanda au berger s'il se rappelait l'endroit où il
avait trouvé le sifflet. Le berger dit qu'il ne s'en souvenait pas
LE SIFFLET ENCHANTÉ 265
bien , qu'il essaierait pourtant de l'y conduire , mais le chien y
alla tout droit. Dès qu'on eut retiré le corps , le jeune homme
se dressa sur ses pieds.
Le roi, bien joyeux, fit préparer un grand festin en signe de
réjouissance , et moi je suis revenu.
RE'MARQUES
Nous avons à rapprocher de notre conte plusieurs contes recueillis dans
différentes parties de !a France : en Picardie (Carnoy, p. 236), dans le
département de la Loire (Mélusine, 1877, p. 423), dans l'Armagnac (Bladé,
no i), dans la Bretagne non bretonnante (Sébillot, Liltérature orale, pp. 220
et 226), dans une région non désignée (Semame des Familles, 8^ année, 1865-
1866, p. 709); — en Allemagne : dans la Hesse (Grimm, no 28), dans la
principauté de Waldeck (Curtze, n" 11), dans le Hanovre (Colshom,
no 71), dans le duché de Lauenbdurg (Miillenhoff, no 49); — dans le
« pays saxon » de Transylvanie (Haltrich, n» 42); — chez des populations
polonaises de la Prusse orientale (Tœppen, p. 139); — en Pologne
(Woycicki, p. 105), d'après M. R. Kœhler ; — en Russie (Gubernatis, Zool.
Myth., 1, p. 195 ; Naaké, p. 170); — dans le Tyrol italien (Schneller, no 51);
— en Italie : dans le Montferrat ( Comparetti , no 28 ) , en Toscane
(Gubernatis, Novelline, n° 20), dans le pays napolitain (Imbriani, Çpnti
pomiglianesi , p. 195), en Sicile (Gonzenbach, no 51 ; Pitre, no 79); — en
Espagne: dans la Catalogne ( Rondallayre , I, p. 33), dans la province de
Valence (Caballero, II, p. 29), à Séville (Bihlioteca de las tradiciones populares
espafiolas, I, p. 196) ; — enfin, en Portugal (Braga, n» 54, et, sous une
forme assez différente , Coelho, no 40).
Ceux de ces contes qui se rapprochent le plus du nôtre pour l'introduction
sont les contes italiens et siciliens : là, les trois fils d'un roi vont chercher
des plumes d'un certain oiseau , qui doivent guérir les yeux de leur père.
(Dans le conte du Tyrol italien, les trois princes s'en vont à la recherche
d'une plume d' « oiseau griffon », que leur père a perdue, comme le roi du
conte lorrain a laissé échapper son oiseau , et à laquelle il tient beaucoup.)
— Dans le conte espagnol de Séville , ce ne sont pas des plumes d'oiseau
qu'il faut pour guérir les yeux du roi ; c'est une certaine fleur : de même dans
le conte catalan , où le roi a la jambe malade. C'est une fleur aussi qu'un roi
a la fantaisie de demander à ses fils dans le conte français de la Loire et dans
le conte espagnol de la province de Valence ; et celui qui apportera cette fleur
aura la couronne. Comparer le conte breton p. 220 de la collection Sébillot ,
où, comme dans notre conte, le jeune prince est tué «dans la forêt
d'Ardennes ». — Dans le conte allemand du duché de Lauenbourg, un
père , sur son lit de mort , désire manger du lièvre : celui de ses trois fils
qui lui apportera un lièvre , aura tout l'héritage. — Dans un autre conte
266 LE SIFFLET ENCHANTÉ
allemand (Grimm , variante du n° 28 ) , un roi laissera sa couronne à celui
de ses trois fils qui pourra prendre un certain ours.
Ailleurs (conte allemand de Waldeck, conte du « pays saxon » de Transyl-
vanie), un roi a promis sa fille à celui qui prendrait un sanglier terrible.
Trois fi-ères tentent l'entreprise. Le plus jeune ayant réussi , les aînés le tuent
pour s'emparer du trophée de sa victoire. — Comparer le conte hessois.
Dans un autre groupe (contes fi-ançais de la collection Sébillot (p. 226) et
de la Semaine des Familles, et contes russes), toute introduction de ce genre
fait défaut. Elle est remplacée par une introduction absolument diff^érente,
dont le conte français de la collection Sébillot donnera l'idée : Un père , par-
tant en voyage, demande à ses trois filles ce qu'elles veulent qu'il leur rapporte.
La première demande une robe couleur du soleil , la seconde une belle rose ,
la troisième un pot de réséda. C'est pour s'emparer de ce réséda que l'aînée
tue la plus jeune.
Dans le conte picard , un petit garçon tue sa sœur pour lui prendre le
fagot qu'elle a fait dans la forêt et avoir ainsi la galette que leur mère a pro-
mise à celui qui rapporterait le plus de bois mort.
Plusieurs contes de cette famille, — notamment les contes allemands des
collections MûUenhoff et Grimm (III , p. 55), et le conte du « pays saxon »
de Transylvanie , — ont un épisode qui correspond à celui de la vieille à
laquelle le jeune prince seul répond poliment. Dans le conte espagnol de
Séville, nous retrouvons la vieille elle-même, ou plutôt la Sainte Vierge ,
qui a pris cette forme.
Dans tous les contes mentionnés ci-dessus , figure l'instrument , — sifiîet ,
flûte, etc., — qui dénonce le meurtrier. Mais c'est dans le conte lorrain
seulement que ce sifflet a été précédemment donné à la victime par la personne
qui l'avait aidée dans son entreprise. Il y a là une altération, ingénieuse
d'ailleurs, du thème primitif.
Sur ce point, les contes de cette famille se partagent en deux groupes.
Dans le premier (conte français de la Loire; conte picard ; contes allemands
des collections Grimm et Curtze ; conte du Tyrol italien ; conte napolitain ;
contes siciliens; conte espagnol de Séville) , le sifflet ou tout autre instrument
qui parle, a été fait par un berger avec un os du frère ou de la sœur assassinés.
— Dans le second (conte du « pays saxon » de Transylvanie; conte polonais ;
contes russes ; conte toscan ; conte catalan ; conte espagnol de la province de
Valence ; conte portugais de la collection Braga) , le berger se taille une flûte
dans un roseau (un sureau, dans le conte allemand de la collection MûUen-
hoff) , qui a poussé à la place où la victime a été enterrée.
Nous rencontrons dans le conte italien du Montferrat, dans le conte
espagnol de la province de Valence et le conte catalan , le détail , si peu
vraisemblable, même dans un conte merveilleux, du jeune homme retrouvé
vivant quand on le retire du trou où il a été enterré. — Dans le second conte
russe , la flûte dit qu'il faut asperger la victime d'une certaine eau , et elle
revient à la vie.
LE SIFFLET ENCHANTÉ 267
*
* *
Enfin la littérature orientale nous offre un trait du même genre , mais dont
nous n'oserions pas affirmer la parenté directe avec nos contes , dans un
drame chinois intitulé le Plat qui parle (^Journal Asiatique, 4e série, vol. 18,
p. 523) : Un riche voyageur est assassiné par un aubergiste et sa femme.
« Pan (l'aubergiste) brûle le corps de sa victime, recueille ses cendres, pile
ses os , dont il fait d'abord une espèce de mortier, puis un plat. C'est ce plat
qui , apporté à l'audience de Pao-Tching , parle et dénonce les coupables. »
XXVll
ROPiaUET
Il était une fois une femme qui avait du fil de chanvre à
porter au tisserand. Pendant qu'elle finissait de l'apprêter, le
diable entra chez elle et la salua : « Bonjour, ma bonne femme.
— Bonjour, monsieur. — Si vous voulez, » dit le diable, « je
vous tisserai tout votre fil pour rien, mais à une condition : c'est
que vous devinerez mon nom. — Volontiers, » répondit la
femme. « Vous vous appelez peut-être bien Jean ? — Non , ma
chère. — Peut-être Claude ? — Non. — Vous vous appelez
donc François ? — Non , non , ma bonne femme ; vous n'y
arriverez pas. Cependant, vous savez, si vous devinez, vous
aurez votre toile pour rien. » Elle défila tous les noms qui lui
vinrent à Tesprit, mais sans trouver le nom du diable. « Je
m'en vais, » dit celui-ci ; « je rapporterai la toile dans deux
heures, et, si vous n'avez pas deviné, la toile est à moi. »
Le diable étant parti , la femme s'en fut au bois pour chercher
un fagot. Elle s'arrêta près d'un grand chêne et se mit à
ramasser des branches mortes. Justement sur ce chêne était le
diable qui faisait de la toile et qui taquait, taquait; autour de lui
des diablotins qui l'aidaient. Tout en travaillant, le diable disait:
« Tique taque, tique taque.
Je m'appelle Ropiquet, Ropiquet,
Si la bonne femme savait mon nom, elle serait bien aise. »
Là femme leva les yeux et reconnut son homme. Elle se hâta
d'écrire sur son soulier le nom qu'elle venait d'entendre, et, en
s'en retournant au logis , elle répéta tout le long du chemin :
ROPIQ.UET 269
c( Ropiquet, Ropiquet. » Elle ne fut pas plus tôt rentrée chez
elle, que le diable arriva. « Voilà votre toile, » lui dit-il.
« Maintenant, savez-vous mon nom? — Vous vous appelez
Eugène? — Non, ma bonne femme. — Emile? — Vous n'y
êtes pas. — Vous vous appelez peut-être bien Ropiquet ? —
Ah ! » cria le diable , « si tu n'avais été sous l'arbre , tu ne
l'aurais jamais su ! » Et il s'enfuit dans la forêt en poussant des
hurlements épouvantables et en renversant les arbres sur son
passage.
Moi, j'étais sur un chêne : je n'ai eu que le temps de sauter
sur l'arbre voisin et je suis revenu.
REMARQUES
Il a été recueilli des contes de ce genre dans le « nord-ouest de la France »
{Méîtisine, 1877, col. 150); dans la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 48 et
variante); dans la Basse-Normandie (J. Fleury, p. 190); en Picardie
(Romania, VIII, p. 222) ; — en Allemagne (Grimm, n» 55 ; Prœhle, II,
no 20; Mùllenhoff, pp. 306-309 et p. 409; Kuhn, Westfalische Sagen, I,
p. 298) ; — en Autriche (Vernaleken, nos 2 et 3 ) ; — en Suède (Cavallius,
no 10) ; — chez des populations polonaises de la Prusse orientale (Tœppen,
p. 138) I ; — chez les Lithuaniens (Schleicher, p. 56) ; — chez les Slovaques
de Hongrie (Chodzko, p. 341) ; — dans le Tyrol itaHen (Schneller, no 55) ,
— en Sicile (Gonzenbach, no 84) ; — dans le pays basque (Webster, p. 56) ;
— en Islande (Arnason, p. 27), et aussi, d'après M. R. Kœhler, en Flandre,
en Angleterre , en Irlande ( remarques sur le conte sicilien no 84 de la collec-
tion Gonzenbach) et en Hongrie (Zeitschrift fur romanische Philologie, II,
P- 351).
* *
Nous dirons d'abord un mot du groupe le plus nombreux de contes de cette
famille (contes allemands des collections Grimm, Prœhle, Mùllenhoff,
p. 409 ; conte suédois ; conte slovaque ; conte du Tyrol italien ; conte sicilien ;
conte basque ; — comparer, comme se rapprochant plus ou moins de ces
divers contes, le conte français publié dans Mélusine et le conte islandais).
Dans ce groupe, une jeune fille, que son père ou sa mère a, tantôt pour
une raison, tantôt pour une autre, fait passer pour une très habile fileuse, doit
devenir reine ou grande dame, si elle file dans un temps très court une
énorme quantité de lin , ou , dans plusieurs versions , si elle réussit à trans-
former de la paille en fil d'or ( conte allemand de la collection Grimm , conte
suédois, conte slovaque) ou du lin en soie (conte allemand de la collection
I. Ce conte nous par«it être dérivé directement du texte imprimé du conte suédois, traduit en
allemand.
270 ROPIQ.UET
Mùllenhoff) , comme ses parents ont prétendu qu'elle savait le faire. Un être
mystérieux , souvent un diable , lui propose de se charger de cette tâche. Si
elle devine son nom, ou, dans certains contes (conte français de Mélusine,
conte breton, conte basque, conte allemand, p. 307 de la collection Mùllenhoff,
conte autrichien, conte islandais), si elle retient ce nom, elle n'aura rien à
lui donner; autrement, elle, ou, dans certaines versions (Grimm, MùUenhoff,
Kuhn), son premier enfant, lui appartiendia. — Dans aucun de ces contes, ce
n'est la jeune fille qui entend le diable dire son nom; c'est une autre personne,
qui ensuite le rapporte à la jeune fille, le plus souvent sans savoir l'intérêt
qu'elle a à le connaître.
Trois contes présentent d'assez notables différences. Dans le conte west-
phalien de la collection Kuhn, l'héroïne est une femme qui file très mal et
qui , à cause de sa maladresse, est continuellement grondée par son mari. Un
nain mystérieux la rend adroite aux conditions que l'on sait. — Dans la
variante bretonne, un homme menace sa femme de la tuer si elle n'a filé en
huit jours tout le chanvre qui est dans un grand grenier. — Dans le conte
picard , il s'agit d'un tisserand , à qui un inconnu remet une balle de lin à
tisser. Dans huit jours il faut que la toile soit prête. « Si elle ne l'est pas ,
vous aurez de mes nouvelles. » Le tisserand ne pouvant venir à bout de sa
besogne : « Ah ! dit-il , je donnerais beaucoup à qui pourrait m'aider ! »
Arrive alors un petit homme habillé de vert qui lui dit : « Ta toile sera tissée
à l'instant ; mais, si tu ne me dis pas dans trois jours quel est mon nom , je
prendrait ton âme. »
Dans d'autres contes, l'héroïne est également exposée à tomber entre les
mains d'un être malfaisant , mais ce dernier lui a rendu un tout autre service
que de filer à sa place : ainsi, dans le conte allemand, p. 308 de la collection
Mùllenhoff, il a montré leur chemin à une princesse et au roi son père, égarés
dans une forêt ; dans le conte de la Haute-Bretagne , il a donné à une jeune
fille laide un charme destiné à la faire 'paraître belle aux yeux de celui qu'elle
On voit que, dans notre conte, l'élément tragique, si l'on peut parler
ainsi, — le danger qui menace l'héroïne , — a disparu. Aussi le récit a-t-il
pris une tout autre couleur.
Parmi les contes dont nous avons donné la liste , le conte normand et le
conte lithuanien peuvent seuls , à notre connaissance , être rapprochés sur ce
point du conte lorrain. — Le conte normand est presque identique à nocre
conte; seulement le nom du diable est Rindon. — Le conte lithuanien
présente quelques traits particuliers. Dans ce conte , une paysanne a du fil de
lin à tisser; mais les travaux des champs l'empêchent de se mettre à cet
ouvrage ; aussi dit-elle souvent de dépit : « Mon lin , vous verrez que ce seront
les humes (êtres malfaisants sous forme de femmes) qui le tisseront! » Un
jour, à sa grande surprise , une laume entre chez elle et lui dit : « Tu offres
sans cesse ton lin aux laumes ; eh bien ! me voici ; je te le tisserai. Qyand la
toile sera finie , si tu devines mon nom et que tu me régales bien , la toile
sera à toi ; sinon, elle m'appartiendra. »
ROPIQUET 271
Un almanach lorrain, Lo pia ermonèk loûrain (Strasbourg, 1879, P- SO»
présente ce thème d'une façon toute particulière : Le diable , sous la forme
d'un beau monsieur, dit à un pauvre bûcheron que, si le lendemain celui-ci
a deviné son âge , il lui donnera un sac d'écus ; sinon le bûcheron deviendra
son valet et devra le suivre partout. Le lendemain , le bûcheron , arrivé à
l'endroit du rendez-vous , est pris de peur en voyant qu'il n'a pas deviné , et
il se cache dans un arbre creux. Quand le beau monsieur arrive , le bûcheron
se met à crier dans sa cachette : coucou, coucou. Le diable s'arrête court et
dit tout haut : « Je suis pourtant bien vieux ; voilà que j'ai bien cent mille
ans, et je n'ai jamais entendu chanter le coucou dans cette saison. » Le
bûcheron, qui a entendu , peut répondre à la question du diable , et celui-ci
est obligé de lui donner le sac d'écus.
Au commencement du xviiie siècle, en 1705, M'^e Lhéritier insérait un
conte de ce genre , Ricdtn-Ricdon , dans son livre intitulé îa Tour ténébreuse.
Contes anglais. Dans ce conte, altéré en plus d'un, endroit et tourné en
manière de roman, la jeune fille, Rosanie, doit (comme dans certains contes
actuels indiqués plus haut) non pas deviner, mais se rappeler le nom de
l'homme habillé de brun dont elle a reçu pour trois mois une baguette qui
lui permet de soutenir à la cour de la reine sa réputation peu méritée
d'incomparable fileuse. Vers la fin des trois mois , le prince royal , qui aime
Rosanie , et qui souffre de la voir préoccupée , s'en va à la chasse pour se
distraire. Passant près d'un vieux palais en ruines, il y aperçoit plusieurs
personnages d'une figure affreuse et d'un habillement bizarre. L'un d'eux fait
des sauts et des bonds en hurlant une chanson dont le sens est que , si certaine
étourdie avait mis dans sa cervelle qu'il s'appelait Ricdin-Ricdon , elle ne
tomberait pas entre ses griffes. En rentrant au château , le prince raconte la
chose à Rosanie , qui se trouve ainsi tirée du danger et qui épouse le pïince.
*
* *
Il se raconte en Suède un conte de ce genre sous forme de légende, la
légende de l'église de Lund. (Voir Une excursion en Suède, par M. Victor
Fournel , dans \e Correspondant du 10 décembre 1868, p. 868.) Il s'agit du
géant Jaetten Finn , qui promet à saint Laurent de bâtir une église ; mais ,
quand l'église sera finie, il faudra que le saint ait deviné le nom du géant ;
sinon, il devra lui donner le soleil et la lune ou « les deux yeux de sa tête ».
Quand approche le moment fatal , saint Laurent interroge tous ceux qu'il
rencontre et jusqu'aux bêtes de la forêt pour savoir le nom du 'géant ; mais
personne ne connaît ce nom. Enfin , passant le soir dans un pays qu'il n'avait
jamais vu, devant une maison, il entend un enfant qui pleure et sa mère
qui lui dit : « Tais-toi , ton père Jastten Finn va rentrer, et , si tu es sage ,
il t'apportera le soleil et la lune , ou les deux yeux de saint Laurent. »
(Comparer, dans la collection Mùllenhoff, p. 299, une légende très ressem-
blante , recueillie dans le Schleswig-Holstein. )
Le Magasin pittoresque a publié en 1869 (p. 330) un « vieux conte touran-
272 ROPIQ.UET
geau » , fort arrangé , mais dont le fond a de l'analogie avec cette légende
suédoise : Un paysan doit livrer son fils à un démon, si dans trois jours il n'a
pu deviner le nom de celui-ci. La mère de l'enfant entend une voix qui chante
comme font les xiourrices : « Cher petit démon, ne pleure pas : ton père
Rapax (sic) va t'araener un beau petit compagnon. »
*
* *
Enfin , en Orient , dans la collection mongole du Siddhi-Kûr, d'origine
indienne, comme on sait, nous trouvons un récit (n» 15) dont la donnée a
du rapport avec les contes ci-dessus indiqués et particulièrement avec la
légende suédoise et le conte tourangeau. Le voici : Un prince a été assassiné
par son compagnon d'études et de voyages ; en mourant il a dit un seul mot ,
dont personne n'a pu comprendre le sens. Le roi son père rassemble tous
les savants , les devins , les enchanteurs du pays, et les fait enfermer dans une
tour : si dans huit jours ils ne lui ont pas expliqué le mot mystérieux , ils
seront mis à mort. La veille du jour où expire le délai, un des plus jeunes,
qui est parvenu à sortir de la tour, va se cacher dans une forêt. Pendant qu'il
est assis au pied d'un arbre , il entend des voix qui viennent du haut de cet
arbre. C'est un enfant qui pleure ; en même temps , son père et sa mère le
consolent en lui disant que demain le roi fera mettre à mort raille savants.
« Et pour qui seront leur chair et leur sang, si ce n'est pour nous ? » L'enfant
ayant demandé pourquoi le roi les fera exécuter, le père lui dit que c'est
parce qu'ils ne peuvent deviner ce que signifie un certain mot, dont il lui
donne le sens. Le jeune savant a tout entendu ; il se rend auprès du roi , lui
explique le mot en question , par lequel le prince désignait son assassin , et
il sauve ainsi la vie à tous ses confrères.
I
XXVIII
LE TAUREAU D'OR
Il était une fois un roi qui avait pour femme la plus belle
personne du monde. Elle ne lui avait donné qu'une jolie petite
fille, qui devenait plus belle' de jour en jour. La princesse était
en âge d'être mariée, lorsque la reine tomba malade; se sentant
mourir, elle appela le roi près de son lit et lui fit jurer de ne se
remarier qu'avec une femme plus belle qu'elle-même. Il le
promit, et, bientôt après, elle mourut.
Le roi ne tarda pas à se lasser d'être veuf, et ordonna de cher-
cher partout une femme plus belle que la défunte reine, mais
toutes les recherches furent inutiles. Il n'y avait que la fille du
roi qui fût plus belle. Le roi, qui avait en tête de se remarier,
mais qui voulait aussi tenir sa parole , déclara qu'il épouserait sa
fille.
A cette nouvelle, la princesse fut bien désolée et courut
trouver sa marraine, pour lui demander un moyen d'empêcher
ce mariage. Sa marraine lui conseilla de dire au roi qu'elle dési-
rait avoir avant les noces une robe couleur du soleil. Le roi fit
chercher partout, et l'on finit par trouver une robe couleur du
soleil, duand on lui apporta cette robe, la princesse fut au déses-
poir : elle voulait s'enfuir du château , mais sa marraine lui
conseilla d'attendre encore et de demander au roi une robe cou-
leur de la lune. Le roi réussit encore à se procurer une robe telle
que sa fille la voulait. Alors la princesse demanda un taureau
d'or.
Le roi se fit apporter tout ce qu'il y avait de bijoux d'or dans
le royaume , bracelets , colliers, bagues, pendants d'oreilles, et
Cosaum, Coules. jg
274 LE TAUREAU d' O R
ordonna à un orfèvre d'en fabriquer un taureau d'or. Pendant
que Torfèvre était occupé à ce travail , la princesse vint secrè-
tement le trouver et obtint de lui qu'il ferait le taureau creux.
Au jour fixé pour les noces, elle ouvrit une petite porte qui
était dissimulée dans le flanc du taureau et s'enferma dedans ;
quand on vint pour la chercher, on ne la trouva plus. Le roi mit
tous ses gens en campagne , mais on ne l'avait vue nulle part. Il
tomba dans un profond chagrin.
Il y avait dans un royaume voisin un prince qui était malade;
il lui vint aussi la fantaisie de demander à ses parents un taureau
d'or. Le roi, père de la princesse, ayant entendu parler de ce
désir du prince, lui céda son taureau d'or, car il ne tenait pas
à le conserver. La princesse était toujours dans sa cachette.
Le prince fit mettre le taureau d'or dans sa chambre , afin de
l'avoir toujours devant les yeux. Depuis sa maladie , il ne voulait
plus avoir personne avec lui et il mangeait seul ; on lui apportait
ses repas dans sa chambre. Dès le premier jour, la princesse
profita d'un moment où le prince était assoupi pour sortir du
taureau d'or, et elle prit un plat, qu'elle emporta dans sa
cachette. Le lendemain et les jours suivants, elle fit de même.
Le prince , bien étonné de voir tous les jours ses plats dispa-
raître, changea d'appartement; mais comme il avait fait porter
le taureau dans sa nouvelle chambre , les plats disparaissaient
toujours. Enfin, il résolut de ne plus dormir qu'il n'eût décou-
vert le voleur. Qiiand on lui eut apporté son repas , il ferma les
yeux et fit semblant de sommeiller. La princesse aussitôt sortit
tout doucement du taureau d'or pour s'emparer d'un des plats
qui étaient sur la table; mais, s'étant aperçue que le prince était
éveillé, elle fut bien effrayée; elle se jeta à ses pieds, et lui
raconta son histoire. Le prince lui dit : « Ne craignez rien :
personne ne saura que vous êtes ici. Désormais je ferai servir
deux plats de chaque chose, l'un pour vous et l'autre pour moi. »
Le prince fut bientôt guéri et se disposa à partir pour la
guerre. « Qiiand je reviendrai, » dit-il à la princesse, « je don-
nerai trois coups de baguette sur le taureau pour vous avertir. »
Pendant l'absence du prince, le roi son père voulut montrer
le taureau d'or à des seigneurs étrangers qui étaient venus le
visiter. L'un d'eux, pour voir si le taureau était creux, le frappa
de sa baguette par trois fois. La princesse, croyant que c'était
LE TAUREAU d' O R 275
le prince qui était revenu, sortit aussitôt de sa cachette. Elle eut
grand'peur en voyant qu'elle s'était trompée. Le roi, très surpris,
lui fit raconter son histoire , et lui dit de 'rester au château aussi
longtemps qu'elle voudrait.
Or, il y avait à la cour une jeune fille qu'on y élevait pour la
faire épouser au prince. En voyant les attentions qu'on avait
pour la prmcesse^ elle fut prise d'une jalousie mortelle. Un jour
qu'elles se promenaient ensemble au bois, cette jeune fille
conduisit la princesse au bord d'un grand trou en lui disant de
regarder au fond, et, pendant que la princesse se penchait pour
voir, elle la poussa dedans et s'enfuit. La princesse, qui était
tombée sans se faire de mal, appela au secours. Un charbonnier,
qui passait près de là, accourut à ses cris, la retira du trou et
la ramena au château. Justement le prince, la guerre étant ter-
minée, venait d'y rentrer lui-même, et l'on faisait les préparatifs
de ses noces avec sa fiancée'. Un grand feu de joie avait été
allumé devant le château. Le prince, ayant appris ce qui était
arrivé, ordonna de jeter dans le feu la méchante fille, puis il
épousa la belle princesse. On fit savoir au roi son père qu'elle
était mariée ; il prit bien la chose, et tout fut pour le mieux.
REMARaUES
Il est inutile de faire remarquer la ressemblance de l'introduction de notre
conte avec celle du conte de Peau d'Ane. Nous n'avons pas à nous occuper
spécialement de ce dernier conte; disons seulement un mot de son intro-
duction, c'est-à-dire, pour préciser, de la partie du conte où il est parlé du
projet criminel du roi et des premières demandes que lui fait la princesse
pour en empêcher l'exécution (|demandes de vêtements en apparence impos-
sibles à fabriquer). On la retrouve notamment dans les contes suivants : un
conte allemand (Grimm, no 65), un conte lithuanien (Schleicher, p. 10),
un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 502), un conte valaque (Schott,
no 3), des contes grecs modernes (Hahn, no 27 et variantes), un conte sici-
lien (Gonzenbach, no 38)], un conte italien de Rome (miss Busk, p. 84 ) ,
des contes basques (Webster, p. 16$), un conte écossais (Campbell, no 14),
— tous du type de Peau d'Atie , — et dans deux des contes que nous allons
avoir à rapprocher de notre Taureau d'or, un conte de la Haute-Bretagne
( Sébillot , II , no 40) et un conte catalan ( Rondullayre , I , p. 1 1 1 ).
La promesse faite par le roi à sa femme de n'épouser qu'une femme aussi
belle ou plus belle qu'elle , se retrouve dans plusieurs de ces contes ; mais là ,
le plus souvent , la reine a quelque qualité merveilleuse , par exemple , des
276 LE TAUREAU d'oR
cheveux d'or (conte allemand) ou une étoile d'or sur le front (conte tchèque).
— Dans d'autres contes, le roi promet de n'épouser que la femme au doigt de
laquelle ira l'anneau de la reine (conte sicilien ; conte grec n° 27, var. 2, de
la collection Hahn), ou bien qui pourra mettre ses souliers (conte romain) ou
ses vêtements (conte écossais ; conte breton).
Dans plusieurs de ces contes , les vêtements demandés sont à peu près les
mêmes que dans notre conte et dans celui de Perrault ; dans d'autres , il y a
quelques différences : ainsi , dans le conte sicilien , la première robe doit être
couleur du ciel avec le soleil et les étoiles ; la seconde , couleur de la mer avec
les plantes et les animaux marins ; la troisième , couleur de la terre avec tous
les animaux et les fleurs. — A la peau de l'âne aux écus d'or, demandée en
dernier lieu par la princesse dans le conte de Perrault , correspond , dans la
plupart des contes du type de Peau d'Ane , un manteau de peau , plus ou
moins extraordinaire : par exemple , dans le conte allemand , un manteau où
doit entrer un morceau de la peau de tous les animaux du pays ; dans le conte
valaque, un manteau de peaux de poux, garni de peaux de puces, etc. Dans
quelques-uns de ces contes (conte romain; conte grec n» 27, var. i,dela collec-
tion Hahn), le dernier objet demandé par la princesse est une sorte de boîte
ayant forme humaine, dont elle se revêt pour ainsi dire, et qui ne l'empêche
pas de se mouvoir.
A partir de l'endroit où la princesse demande le taureau d'or, notre conte
se sépare du conte de Peau d'Ane et développe un thème bien distinct. Nous
trouvons ce thème dans le conte breton indiqué plus haut , qui oflfre
de grands rapports avec notre conte, mais qui n'en a pas la dernière
partie (les aventures de la princesse pendant que le prince est à la guerre) ;
dans ce conte breton , en effet , le prince épouse la princesse , dès qu'il
l'a surprise sortant du « bœuf d'or » , et le conte se termine là. — Cette
dernière partie manque également dans un conte italien , recueilli à Rome
(miss Busk , p. 91). Ici le commencement est altéré :1e roi, père de la
princesse , veut simplement lui faire épouser un « vieux vilain roi ». La prin-
cesse demande à son père , avant de donner son consentement , un chandelier
d'or, haut de dix pieds et plus gros qu'un homme. A peine l'a-t-elle qu'elle
s'en montre dégoûtée , et elle dit à çon chambellan de l'en débarrasser : le
prix qu'il en tirera sera pour lui. Puis elle s'enferme dans le chandelier. Le
chambellan porte le chandelier dans un pays étranger, et le vend au fîls du
roi , qui le fait mettre dans sa chambre. Le soir, quand il revient du théâtre ,
il trouve mangé le souper qu'on lui avait apporté dans sa chambre. Le lende-
main , même chose. La troisième fois , il se cache et surprend la princesse.
Depuis ce moment , il ne sort plus de sa chambre , et , quand ses parents
le pressent de se marier, il dit qu'il ne veut épouser que le chandeHer (/a
camleliera). On le croit fou; mais, un jour, la reine, entrant à l'improviste
dans la chambre de son fîls , voit ouverte la porte ménagée dans le chande-
lier et une jeune fîUe à table avec le prince. Elle comprend alors ce que
celui-ci voulait dire , et , comme le roi et la reine sont charmés de la beauté
de la princesse, le mariage se fait aussitôt. — Un conte italien de Bologne
à
LE TAUREAU d'oR 277
(Coronedi-Berti, n» 3 ) , dont la première partie est toute différente', se rap-
proche beaucoup de ce conte romain (la jeune fille se met , là aussi, dans un
gros chandelier) ; mais il est moins complet.
C'est également un chandelier qui, dans un conte albanais (Dozon, n" 6),
tient la place du taureau d'or, et ce conte albanais , à la différence des trois
contes précédents , a une dernière partie correspondant à celle du conte
lorrain; Le prince, comme dans notre conte, est déjà fiancé, mais cela ne
l'empêche pas d'épouser la princesse « sans faire de noces ». Plus tard,
obligé d'aller en guerre , il dit à sa femme de rester cachée dans le chandelier ;
les serviteurs lui apporteront à manger. Un jour, la mère de la fiancée du
prince entre dans la chambre , et , y trouvant la jeune femme , elle la fait
jeter dans un endroit rempli d'orties. La princesse est recueillie par une
vieille , qui est venue chercher des orties pour en faire un plat. A son retour de
la guerre , le prince , ne retrouvant plus sa femme, tombe malade de chagrin.
Pendant sa maladie, il lui prend envie de manger un plat de légumes, et il fait
crier par toute la ville qu'on lui en procure un. La vieille lui en apporte ;
mais les herbes ont été hachées par la jeune femme, qui y a mis son anneau
de mariage. Le prince , ayant trouvé l'anneau , le reconnaît aussitôt ; il se
rend chez la vieille et retrouve sa femme. (Cet épisode de l'anneau mis dans
le plat d'herbes rattache la dernière partie de ce conte albanais au conte
de Peau d'Ane , dont il avait déjà presque toute l'introduction. ) — Nous
citerons encore , comme ayant une dernière partie analogue à celle du conte
lorrain, le conte catalan mentionné tout à l'heure (Rondallayre , I, p. m).
Dans ce conte , la princesse , après avoir, sur l'avis de son confesseur,
demandé à son père une robe de plumes de toutes les couleurs , une autre
d'écailles de tous les poissons , et une troisième « faite d'étoiles » , lui demande
enfin une boîte d'or, assez grande pour qu'elle y puisse tenir. Qjjand elle a
cette boîte , elle s'y enferme et dit à ses serviteurs de la porter en lieu de
sûreté. Ceux-ci , passant dans un royaume où tout le monde est friste à
cause de la maladie du fils du roi , plongé dans une profonde mélancolie ,
se laissent entraîner par l'appât du gain à vendre la boîte d'or, dont on veut
faire présent au prince. La boîte est mise dans sa chambre. Deux nuits de
suite , pendant que le prince est endormi , la princesse sort de la boîte et
va lui écrire dans la main 2. La troisième nuit , le prince fait semblant de
dormir. Il voit la princesse et apprend d'elle qui elle est. A partir de ce
moment , il cesse d'être triste et ordonne que désormais on lui apporte dans
sa chambre double part de chaque mets. Par malheur, bientôt le prince est
obligé de partir pour la guerre. Il donne son anneau à la princesse et dit à
ses gens de continuer à porter tous les jours à manger dans sa chambre. Les
valets , fort étonnés de cet ordre , vont regarder par le trou de la serrure et
découvrent la présence de la princesse. Ils l'emportent bien loin dans la
boîte d'or, vendent la boîte et jettent la princesse dans un trou rempli
1. Cette première partie du conte bolonais, que nous rencontrerons encore dans un des contes citis
plus loin et qui figure dans des contes européens appartenant à d'autres familles , se retrouve dans un
conte populaire indien du Bengale , la Princesse qui aimait son pire comme du sel ( miss Stokes , n" 2 j ).
2. Dans le conte albanais , la princesse, apris avoir goûti de tous les mets, se lave- les mains
et va frotter celles du prince , avant de rentrer dans son chandelier.
278 LE TAUREAU D'OR
d'épines. Elle est délivrée par des bergers , qui lui font garder les cochons.
Cependant le prince , de retour, envoie partout à la recherche de la princesse ;
mais c'est peine inutile , et il retombe dans sa noire tristesse. Le roi son père
ayant fait publier partout qu'il donnerait une grande récompense à qui
rendrait la gaieté à son fils , la princesse se présente au château , sous ses
habits de porchère , montre au prince l'anneau que celui-ci lui a donné, et
elle l'épouse.
Nous rencontrons encore à peu près la même idée dans un conte sicilien
(Pitre, I , p. 388), où la princesse, que son père veut épouser, s'enferme
avec des provisions dans un magnifique meuble de bois doré qu'elle fait jeter
à la mer. Un roi recueille le meuble et le fait porter dans son palais. Ici ,
comme dans les contes précédents et dans notre conte , la princesse sort trois
fois de sa cachette pour manger, et le roi la surprend et l'épouse. — Le
coffre doré où s'enferme la princesse et qui est porté dans la chambre d'un
prince, figure encore dans un conte grec moderne (B. Schmidt , no 12),
au milieu d'un récit où cet épisode est très gauchement introduit. — Voir
enfin (dans la revue Giamhattista Basile, 1883 , p. 45) un conte napolitain,
dont l'introduction est celle du conte bolonais. De même que , dans le conte
romain , le prince déclare qu'il veut épouser la candeliera , de même ici il dit
qu'il veut épouser la cascia (la « caisse » , le « coffre » ).
Il paraît que le conte que nous étudions ici forme le sujet d'un de ces petits
livres populaires anglais connus sous le nom de chap-bookt. C'est ce qui
ressort du titre de ce chap-hook , que M. Kœhler {Zeitschrift fur romanische
Philologie, II, p. 351) emprunte à un livre anglais de M. Halliwell. Voici
ce titre : « Le Taureau d'or, ou l'Adroite Princesse , en quatre parties. —
I . Comment un roi voulut épouser sa propre fille , la menaçant de la tuer si
elle ne consentait pas à devenir sa femme. 2. Adresse de cette demoiselle qui
se fait transporter au delà de la mer dans un taureau d'or vers le prince qu'elle
aimait. 3 . Comment son arrivée et son amour vinrent à la connaissance du
jeune prince. 4. Comment sa mort fut concertée par trois dames en l'absence
de son amant ; comment elle fut préservée , et , bientôt après , mariée au
jeune prince , avec d'autres remarquables incidents. »
Au milieu du xvic siècle , en Italie , Straparola insérait parmi ses nouvelles
un conte de ce genre (no 6 des contes extraits de Straparola et traduits en
allemand par Valentin Schmidt ) : La princesse de Salerne , en mourant ,
remet son anneau à son mari Tebaldo et lui fait promettre , — comme dans
plusieurs des contes mentionnés ci-dessus, — qu'il ne se remariera qu'avec la
femme au doigt de laquelle ira cet anneau. Or l'anneau ne va qu'au doigt de
la fille du prince , Doralice , qui , le trouvant un jour, s'est amusée à l'essayer.
Tebaldo veut épouser Doralice. Celle-ci, sur le conseil de sa nourrice, s'en-
ferme dans une armoire artistement travaillée que la nourrice seule sait ouvrir
et dans laquelle elle a mis une liqueur dont quelques gouttes permettent de
vivre longtemps sans autre nourriture. Tebaldo , furieux de la disparition de
sa fille , voit un jour l'armoire , et , comme elle lui rappelle des souvenirs
LE TAUREAU d'oR 279
odieux , il la fait vendre à un marchand génois , lequel à son tour la vend au
jeune roi d'Angleterre. Ce dernier la fait mettre dans sa chambre à coucher.
Pendant qu'il est à la chasse , Doralice sort de l'armoire , met en ordre la
chambre et l'orne de fleurs odoriférantes. Cela se renouvelle plusieurs fois.
Le roi demande à sa mère et à ses soeurs qui lui pare si bien sa chambre ;
mais elles n'en savent pas plus que lui. Enfin , un matin, le roi fait semblant
de partir pour la chasse , et il se cache dans un endroit d'où il peut voir
dans sa chambre par une fente. Doralice est découverte et le roi l'épouse. —
La suite n'a aucun rapport avec notre conte.
*
* *
En Orient , un conte syriaque ressemble beaucoup au conte lorrain , mal-
gré diverses altérations (E. Prym et A. Socin, n» 52) : La femme d'un
riche juif, se sentant mourir, tait promettre à son mari de ne se remarier
qu'avec la femme à qui iront ses souliers à elle. Le juif a beau essayer les
souliers à toute sorte de femmes : aucune ne peut les mettre. Un jour, sa
fille les prend, et ils lui vont à ravir. Le juif déclare qu'il veut l'épouser '.
La jeune fille lui dit qu'elle veut d'abord qu'il lui rapporte de beaux habits
de la ville. Pendant qu'il est parti , elle fait mettre une serrure à l'intérieur
d'un coffre et s'y enferme avec des provisions. Le juif, étant de retour,
cherche partout en vain sa fille, et, de colère, il porte le coffre au marché
et le met en vente (il est probable que, dans la forme originale , sa fille lui
avait demandé de lui donner un coffre de telle et telle façon : on comprend
alors que la vue de ce coffre l'irrite). Un prince achète le coffre et le fait
porter dans la chambre de son fils. Pendant l'absence de celui-ci , la jeune
fille sort de sa cachette, fait cuire le riz et met la chambre en ordre. Le
lendemain , de grand matin , elle prépare le café. Le prince , fort surpris ,
fait semblant de sortir, et se cache dans un coin de la chambre. II surprend
ainsi la jeune fiUe, qui lui raconte son histoire, et il l'épouse. — Le conte
se poursuit en passant dans d'autres thèmes , dont le principal n'est pas sans
analogie avec la dernière partie du conte de Straparola. Voir les remarques
de notre n» 78 , la Fille du marchand de Lyon.
*
* *
Nous rapprocherons des contes de ce type qui ont la dernière partie, un
conte sicilien se rattachant à un autre thème, et où nous retrouverons un
détail du conte lorrain que nous n'avons pas jusqu'ici rencontré. Voici ce
conte (Pitre, n° 37) : Une reine a mis au monde, au lieu d'enfant, un
pied de romarin , si beau qu'il fait l'admiration de tous ceux qui le voient.
Un sien neveu , roi d'Espagne , obtient d'emporter ce romarin dans son pays.
Un jour qu'il joue du flageolet à côté du romarin , il en voit sortir une belle
jeune fille, et il en est de même toutes les fois qu'il joue de son flageolet.
Obligé de partir pour la guerre, le prince dit à Rosamarina (la jeune fille)
I. D»ns le conte albanais et dans le conte romain (Busk , p. 84), la mère de la princesse a fait faire
au roi la même promesse. — Dans un conte arabe d'Egypte, du type de Prau £Ant (H. Dulac, n" 1),
le roi ordonne d'essayer à toutes les femmes du pays l'anneau de jambe de k défunte reine.
280 LE TAUREAU d'oR
que , quand il reviendra , il jouera trois fois de suite du flageolet et qu'alors
elle pourra sortir de son romarin. (Comparer, dans notre conte, les trois
coups de baguette sur le taureau d'or.) Pendant son absence , les trois sœurs
du prince entrent dans son appartement, et, trouvant le flageolet, chacune
en joue à son tour. A la troisième fois, apparaît Rosamarina. Les princesses,
s'apercevant alors pourquoi leur frère n'aimait plus à sortir, et furieuses
contre Rosamarina, l'accablent de coups et la laissent à demi morte. Suit
un long épisode où le jardinier chargé par le prince de soigner le romarin
découvre par hasard le moyen de rompre le charme qui tient Rosamarina
attachée à son arbuste. Il la guérit, et, à son retour, le prince l'épouse. —
Comparer un conte serbe (^Archiv fur slawische Philologie, II, p. 635) et un
conte napoUtain du xvn» siècle {Pentamerone, n" 2).
XXIX
LA POUILLOTTE & LE COUCHERILLOT
Un jour, la pouillotte ^ et le coucherillot ^ s'en allèrent aux
noisettes. En cassant les noisettes à la pouillotte, le coucherillot
avala une écale ; il étranglait.
La pouillotte courut à une fontaine : « Fontaine , donne-moi
de ton eau pour m'abreuver, que j'abreuve le petit coucherillot,
qui étrangle en grand gosillotî. — Tu n'en n'auras pas, si tu
ne vas me chercher de la mousse. »
La pouillotte s'en alla près d'un chêne : « Chêne, mousse-
moi, que je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que
j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en grand gosillot. —
Tu n'auras rien, si tu ne vas me chercher une bande. »
La pouillotte alla trouver une dame : « Madame, bandez-
moi, que je bande le chêne, que le chêne me mousse, que je
mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve
le petit coucherillot, qui étrangle en grand gosillot. — Tu
n'auras rien, si tu ne vas me chercher des pantoufles. »
La pouillotte entra chez le cordonnier : « Cordonnier, pan-
toufle-moi , que je pantoufle madame , que madame me bande ,
que je bande le chêne , que le chêne me mousse , que je mousse
la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit
coucherillot, qui étrangle en grand gosillot. — Tu n'auras rien,
si lu ne vas me chercher des soies. »
1. Petite poule.
2. Petit coq.
}. Petit gosier.
282 LA POUILLOTTE ET LE COUCHERILLOT
La pouillotte alla trouver une coche ^ : « Coche, soie-moi,
que je soie le cordonnier, que le cordonnier me pantoufle , que
je pantoufle madame, que madame me bande, que je bande le
chêne, que le chêne me mousse, que je mousse la fontaine,
que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit coucherillot,
qui étrangle en grand gosillot. — Tu n'auras rien, si tu ne vas
me chercher de l'orge. »
La pouillotte alla près d'une gerbe : « Gerbe , orge-moi , que
j'orge la coche , que la coche me soie , que je soie le cordonnier,
que le cordonnier me pantoufle, que je pantoufle madame , que
madame me bande , que je bande le chêne , que le chêne me
mousse, que je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve,
que j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en grand gosil-
lot. — Tu n'auras rien , si tu ne vas me chercher le batteur. »
La pouillotte s'en alla trouver le batteur : « Batteur, bats la
gerbe, que la gerbe m'orge, que j'orge la coche, que la coche
me soie , que je soie le cordonnier, que le cordonnier me pan-
toufle, que je pantoufle madame, que madame me bande, que
je bande le chêne, que le chêne me mousse, que je mousse la
fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit
coucherillot, qui étrangle en grand gosillot. »
REMARQUES
Le conte s'arrête , comme on voit , brusquement. Dans la forme complète ,
la poule finit par avoir de l'eau , mais elle arrive trop tard auprès du coq ,
mort et bien mort.
Depuis la publication de notre conte lorrain dans la Romania , on nous a
communiqué un conte inédit , provenant des environs de la Ferté-Gaucher
(Seine-et-Marne) : Le coq a donné un coup de bec à la poule. Celle-ci va
trouver le cordonnier « pour qu'il lui raccommode le petit trou que le coq
lui a fait ». Le cordonnier n'a pas de soies. La poule va en demander au
cochon. Le cochon veut avoir du son. Le meunier, avant de donner le son,
veut avoir des chats pour se débarrasser des souris. La chatte ne veut donner
de ses petits chats que si on lui apporte du lait. La vache demande de l'herbe.
Le pré n'en veut pas donner sans avoir une herse {sic). La poule va chercher
la herse, qui fauche vingt arpents d'un coup. Le conte finit là.
Dans deux contes allemands (Grimm, III, p. 129 et n» 80), dans un
conte norwégien (Asbjœrnsen, I, n° 16), dans un conte tchèque de Bohême
I. Truie.
LA POUILLOTTE ET LE COUCHERILLOT 283
(Waldau, p. 341), le coq et la poule vont aussi aux noix, et l'un d'eux, —
dans les trois premiers contes , la poule , — étrangle pour avoir voulu avaler
un trop gros morceau. Dans un conte du « pays saxon » de Transylvanie
(Haltrich, no 75), c'est un pois que la poule avale. — Dans un conte picard
(Carnoy, p. 217), le petit coq, que son père a conduit au bois pour lui faire
manger des noisettes , avale une écale.
Au lieu du coq et de la poule, les deux principaux personnages d'un conte
corse (Ortoli, p. 237) sont un petit chat et une petite chatte qui mangent
des amandes (sic) ; une amande reste dans le gosier de la petite chatte.
Nous retrouvons dans ces divers contes à peu près la série de personnages
et d'objets mis en scène. Ainsi, dans le conte norwégien, la fontaine, pour
donner de son eau , demande des feuilles ; le tilleul , pour donner ses feuilles ,
un beau ruban (comparer la « bande » de notre conte); la Vierge Marie,
pour donner le ruban , une paire de souliers ; le cordonnier, des soies ; le
sanglier, du grain ; le batteur, du pain ; le boulanger, du bois ; le bûcheron ,
une hache ; le forgeron , du charbon. Le charbonnier donne le charbon , etc.
(Ici, par exception, la poule revient à la vie.)
Un conte de la Souabe (Meier, n° 80) se rapproche delà variante de Seine-
et-Marne : Le coq et la poule voyagent ensemble. En sautant un fossé , le coq
prend si fort son élan , que son jabot crève. Ils s'en vont chez le cordonnier.
« Cordonnier, donne-moi du fil, que je recouse mon jabot. » Le cordonnier
demande des soies; la truie, du lait; la vache, de l'herbe, etc.
Ce conte souabe a beaucoup de rapport avec deux contes, l'un alle-
mand (Simrock, n" 36), l'autre suisse (Sutermeister, n° 5), où une souris
a tant ri en voyant son compagnon de route, le chat (ou le charbon:
comparer Grimra, n» 18 et III, p. 27), tomber dans l'eau, que sa « petite
panse » en a crevé. Elle va trouver le cordonnier pour lui demander de la
recoudre ; le cordonnier demande des soies , et ainsi de suite. Comparer un
conte catalan, très voisin (Rondallayre , III, p. 48). — Dans un conte du
département de V AxA^cho. (Mèlusine , 1877, col. 425), un rat ayant eu, on
ne dit pas comment , la queue coupée , va aussi trouver le cordonnier, etc.
Comparer un conte italien de Bologne, du même genre (Coronedi-Berti ,
no 10). — Dans d'autres contes, l'un anglais (Halliwell, p. 33), l'autre
allemand (Meier, n» 81), le chat a coupé la queue de la souris, et il ne veut
la lui rendre que si la souris va lui chercher du lait (ou du fromage). Suit
tout un enchaînement de personnages.
Ajoutons encore à la liste des rapprochements à faire un conte sicilien
(Pitre, no 135), dans lequel notre thème est très bizarrement rattaché au
thème de notre no 62 , VHomtne au pois ; trois contes italiens du pays napo-
litain (Imbriani, XII Conti pomigliatiesi , p. 236 seq.), un conte portugais
(Coelho, no 13) et un conte écossais (Campbell, no 8).
Enfin, notre thème se présente sous une autre forme que celle de conte.
Ainsi, dans Méhisine (1877, col. 148), la « randonnée » suivante, recueillie
dans la Loire-Inférieure : « Minette m'a perdu mes roulettes. J'ai dit à
Minette : Rends-moi mes roulettes. Minette m'a dit : Je ne te rendrai tes
roulettes que si tu me donnes croûtettes. J'ai été à ma mère lui demander
284 LA POUILLOTTE ET LE COUCHERILLOT
croûtettes. Ma mère m'a dit, etc. » Et à la fin : « Le chêne m'englande, —
J'englande le porc ;.,. — Ma mère m'encroûte, — J'encroûte Minette , — Et
Minette m'a rendu mes roulettes. » Comparer encore, dans Mélusine (1877,
col. 218), une « randonnée » du département de l'Eure, et, dans les Contes
populaires recueillis en Agenais , de M. J.-F. Bladé, le no 5 , le Lait de Madame.
*
* *
En Orient, nous trouvons un conte du même genre d'abord chez les
Ossètes du Caucase (^Mélanges asiatiques, publiés par l'Académie de Saint-
Pétersbourg, t. V [1864-1868], p. 99, et Bulletin de l'Académie, t. VIII,
p. 36) : Le pou et la puce voyagent ensemble ; ils sont obligés de passer
l'eau. La puce saute sur l'autre bord, mais le pou tombe dans l'eau. La puce
s'en va trouver le cochon et lui demande une de ses soies pour retirer son
compagnon. Avant de donner la soie , le cochon veut avoir des glands. Le
chêne demande que Qûrghûi ne vienne plus souiller le terrain auprès de lui
(sic). Qûrghûi veut un œuf. La poule demande que la souris ne vienne plus
ronger son panier ; la souris , que le chat ne l'attrape plus ; le chat veut du
lait. La vache donne le lait ; le chat le boit et ne prend plus la souris ; la
souris ne ronge plus le panier ; la poule donne un œuf ; Qûrghûi mange
l'œuf et ne souille plus le terrain auprès du chêne ; le chêne donne des glands;
le cochon les mange et donne une de ses soies , et la puce retire de l'eau son
compagnon. « Aujourd'hui ils vivent encore. »
Il a été recueilli dans l'Inde un conte très voisin des contes européens , et
qui est , paraît-il , très populaire chez les Hindous et chez les Mahométans
dans les districts de Firôzpûr, de Siâlkôt et de Lahore (Lidian Antiquary,
1880, p. 207 ; — Steel et Temple, p. ni) : Un moineau et une corneille
conviennent un jour de faire cuire du khirjri (préparation de riz et de pois)
pour leur dîner. La corneille apporte les pois ; le moineau le riz , et le moi-
neau fait la cuisine. Quand le khirjrî est prêt , la corneille arrive pour avoir
sa part. « Non » , dit le moineau ; « tu es malpropre ; va laver ton bec dans
l'étang là-bas, et ensuite tu viendras dîner. » La corneille s'en va près de
l'étang. « Tu es monsieur l'étang ; moi|, je suis madame la corneille. Donne-
moi de l'eau , que je puisse laver mon' bec et manger mon khirjrî. — Je t'en
donnerai , » dit l'étang , « si tu vas trouver le daim , que tu prennes une de
ses cornes pour creuser un trou dans le sol auprès de moi , et alors je laisserai
couler mon eau claire et fraîche. » La corneille va trouver le daim : « Tu es
monsieur le daim ; moi , je suis madame la corneille. Donne-moi une de
tes cornes , que je puisse creuser un trou , etc. » Le daim lui dit : « Je te
donnerai une de mes cornes , si tu me donnes du lait de buffle ; car alors
je deviendrai gras , et cela ne me fera pas de mal de me casser une corne. »
La femelle du buffle demande à son tour de l'herbe ; l'herbe dit à la corneille
d'aller d'abord chercher une bêche. Le forgeron, à qui la corneille s'adresse pour
avoir la bêche , dit qu'il la donnera , si la corneille lui allume son feu et fait
aller le soufflet. La corneille se met à allumer le feu et à faire aller le soufflet;
mais elle tombe au milieu du feu et elle y périt. « Ainsi le moineau mangea
tout le khirjri à lui seul. »
XXX
LE FOIE DE MOUTON
Il était une fois un militaire qui revenait de la guerre. Sur
son chemin il rencontra un homme qui lui proposa de faire route
avec lui ; le militaire y consentit. Les deux compagnons étant
venus à passer auprès d'un troupeau de moutons : « Tiens, »
dit l'homme au militaire, « voici trois cents francs; tu vas
m'acheter un mouton, et nous le ferons cuire pour notre repas.»
Le militaire prit l'argent et alla demander au berger de lui
vendre un mouton. « C'est impossible, » dit le berger, « le
troupeau ne m'appartient pas. — Je te paierai cent francs pour
un mouton, » dit l'autre. Finalement, le berger accepta le mar-
ché, et le militaire revint avec la bête.
« Maintenant , » lui dit son compagnon , « nous allons apprê-
ter notre repas. Va d'abord me chercher de l'eau. » Et il lui
donna un vase sans fond. Le militaire puisa à la plus prochaine
fontaine , mais il ne put rapporter une goutte d^eau ; il fallut que
l'homme y allât lui-même.
Le militaire , pendant l'absence de son compagnon , s'occupa
de faire rôtir le mouton , et , tout en tournant la broche , il prit
le foie et le mangea. L'homme, de retour, demanda ce qu'était
devenu le foie du mouton. « Le mouton n'en avait pas, » répon-
dit le militaire. — « Un mouton qui n'a pas de foie ! cela ne s'est
jamais vu. — Moi, » dit le militaire, « je l'ai déjà vu. — Com-
bien a coûté le mouton? » reprit Ihomme. — « Il a coûté les
trois cents francs que vous m'avez donnés. — Tu as gardé une
partie de l'argent, » dit l'homme; « autrement tu aurais pu
rapporter l'eau dans le vase sans fond. Mais passe pour cette
fois. »
286 LE FOIE DE MOUTON
Ils poursuivirent leur route et entrèrent chez une vieille dame,
qui avait bien quatre-vingts ans et qui était fort riche. Elle avait
promis la moitié de sa fortune à celui qui pourrait la faire rede-
venir jeune comme à quinze ans. L'homme s'offrit à la rajeunir.
n commença par la tuer, puis il brûla son corps, mit les cendres
dans un linge et fit une fois le tour du puits. Aussitôt la vieille
dame se retrouva sur pied, pleine de vie et de santé, et jeune
comme à quinze ans ; elle paya bien volontiers le prix de son
rajeunissement. Quelque temps après, l'homme rendit encore le
même service à une autre vieille dame, et reçut la même récom-
pense.
Or cet homme était le bon Dieu qui avait pris la forme d'un
voyageur. Il fit trois parts de l'argent et dit au militaire : « As-
tu mangé le foie du mouton? — Non, je ne l'ai pas mangé. —
Eh bien ! celui qui l'a mangé aura deux de ces trois parts. —
Oh ! alors , » dit l'autre , « c'est moi qui l'ai mangé. — Prends
tout, » dit le bon Dieu, « mais tu auras encore besoin de moi. »
Et il le quitta.
Le militaire continua son voyage et eut encore une fois la
chance de rencontrer une vieille dame qui voulait aussi rajeunir.
Il entreprit la chose et fit tout ce qu'il avait vu faire au bon Dieu :
il tua la dame, brûla son corps, mit les cendres dans un linge
et tourna une fois autour du puits; mais ce fut peine perdue. Il
refit jusqu'à six fois le tour du puits , sans plus de succès. La
justice arriva, et notre homme allait être conduit en prison quand,
fort heureusement pour lui, le bon Dieu le tira d'affaire en
ressuscitant la vieille dame. Le militaire remercia le bon Dieu ,
et se promit bien de ne plus s'aviser à l'avenir de vouloir rajeu-
nir les gens.
REMARQ.UES
Le conte qui , à notre connaissance , se rapproche le plus du conte lorrain ,
est un conte toscan (Nerucci, n" 31) : Pipetta, soldat revenant de la guerre
avec trois sous seulement dans sa poche , en donne successivement deux à
deux vieux pauvres et partage le dernier avec un troisième. Celui-ci (en réalité,
les trois sont un seul et môme personnage mystérieux) dit à Pipetta d'aller
chercher un mouton à tel endroit : le berger à qui il en demandera un le lui
donnera. Pipetta rapporte, en eflfet, un mouton, et ils le font cuire. Qjiand il
est cuit, le vieillard dit à Pipetta qu'il voudrait manger le cœur. Mais Pipetta
l'a lui-même mangé, pendant qu'il surveillait la cuisine. Il répond que le
LE FOIE DE MOUTON 287
mouton n'avait pas de cœur. Les deux compagnons se mettent en route. —
Bientôt ils ont une rivière à passer ; Pipetta a de l'eau jusqu'aux genoux. Le
vieillard lui demande si vraiment le mouton n'avait pas de cœur. « Non , » dit
Pipetta, « il n'en avait pas. » Alors l'eau lui monte jusqu'au cou ; il persiste à
nier. L'eau monte encore ; il en a par dessus la tête , qu'il fait encore signe que
non. Le vieillard , qui ne veut pas sa mort , fait baisser l'eau , et ils arrivent
sains et saufs sur l'autre bord. — Le vieillard se présente avec Pipetta devant
un roi dont la fille est atteinte d'une maladie mortelle , promettant de la
guérir. Le roi le prévient que , s'il ne réussit pas , il y va de sa tête. Le vieil-
lard , accompagné de Pipetta , s'enferme avec la malade dans une chambre où
il y a un four ; quand le four est bien chauffé , il y met la princesse. Au bout
de trois jours , il tire du four un monceau de cendres ; il prononce dessus
certaines paroles , et voilà la princesse debout , vivante et bien portante. Le
roi fait conduire les deux compagnons dans son trésor, et Pipetta prend tout
l'argent qu'il peut emporter. Quand il s'agit de partager, le vieillard fait
trois tas de l'argent : le troisième sera pour celui qui a mangé le cœur du
mouton. « C'est moi qui l'ai mangé » , dit Pipetta. Plus tard , après s'être
séparé du vieillard, Pipetta veut, lui aussi, guérir la fille d'un roi par le
moyen qu'il a vu employer par son _ compagnon. Mais, naturellement, il ne
réussit pas. On est en train de le conduire au supplice, quand le vieillard
apparaît, ressuscite la princesse et sauve Pipetta.
Dans ce conte italien, il n'est pas dit qui est ce vieillard mystérieux. Dans
un conte hessois (Grimm, III, p. 129), dans un conte autrichien (Grimm,
n° 81), et aussi dans un conte souabe (Meier, no 62), qui pourrait bien
dériver directement du livre des frères Grimm , c'est saint Pierre. Le conte
hessois a tous les épisodes du conte italien ; dans le conte autrichien , il manque
(comme dans notre conte) l'épisode de la rivière». — Tous ces contes, ainsi
qu'un conte de la Flandre française (Deulin, II, p. 116 seq.), rattachent à ce
récit une seconde partie appartenant à un autre thème.
Dans les contes qui vont suivre, ce n'est plus saint Pierre qui joue le grand
rôle. Dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, Légendes, I, p. 30), où
le cadre général du récit est tout particulier, c'est Notre-Seigneur, voyageant
avec saint Pierre et saint Jean. Dans un conte catalan (Maspons, p. 56) et
dans un conte allemand du duché d'Oldenbourg ( Strackerjan , II, p. 301),
c'est Notre-Seigneur avec saint Pierre seulement.
Dans le conte oldenbourgeois , complet, mais assez altéré , ce n'est pas le
cœur d'un mouton ou d'un agneau (comme dans presque tous les contes indi-
qués ci-dessus ) ou le cœur d'un lièvre (comme dans le conte flamand) que le
héros a mangé ; c'est la seconde moitié d'un pain , dont la première lui avait
été précédemment donnée. — Même chose , ou à peu près , dans un conte
russe (Ralston, p. 351), où le vieillard est saint Nicolas.
Le conte catalan et un conte toscan (Gubernatis, NovelUne di Santo-Stefano ,
n» 3 1 ) n'ont que l'épisode des guérisons. Dans le conte toscan , c'est Jésus
1. Cet épisode de la rivière, qui se trouve encore dans un conte oldenbourgeois, dont nous aurons
4 parler, se raconte aussi k Montiers : nous y avons entendu faire allusion 1 une histoire qui n'est
autre que cet épisode. Dans cette histoire , c'est saint Pierre , — ou plutôt Pierre , car il n'est encore
que disciple, — qui joue le rôle du soldat.
288 LE FOIE DE MOUTON
qui a pris la forme d'un vieux pauvre ; dans le conte catalan , c'est saint Pierre,
et le commencement ressemble beaucoup à celui du conte toscan de la collec-
tion Nerucci , analysé plus haut. — Un conte tchèque de Bohême (Wenzig ,
p, 88) n'a que l'épisode des parts. Saint Pierre, ou plutôt Pierre, comme
dans le conte lorrain cité en note , joue vis-à-vis de Jésus un rôle analogue à
celui du soldat des contes lorrain , autrichien , etc. Il fait semblant de ne pas
entendre quand le Maître lui demande ce qu'est devenu l'un des trois fromages
que Pierre est allé acheter. Le conte se termine par une leçon morale.
Dans les contes autrichien , hessois , flamand et catalan , le héros est , comme
dans notre conte et dans le conte toscan de la collection Nerucci , un ancien
soldat.
Guillaume Griram donne l'analyse d'un conte semblable qui se trouve dans
un livre allemand , imprimé probablement en 1 5 5 1 , le Wegkûrier, de Martinus
Montanus. Là , les deux compagnons sont le bon Dieu et un Souabe. Le bon
Dieu ayant ressuscité un mort, on lui donne cent florins en récompense. Suit
l'épisode de l'agneau , dont le Souabe mange le foie , comme dans le conte
lorrain. Puis le Souabe veut ressusciter, lui aussi, un mort, et il est sauvé de
la potence par le bon Dieu. Enfin les cent florins sont partagés en trois parts,
et le Souabe s'empresse de dire qu'il a mangé le foie de l'agneau.
G. Grimm résume encore un autre conte de la même époque , qui met en
scène saint Pierre et un lansquenet , et il relève des allusions à des contes de
ce genre dans des livres du xvi* et du xviie siècle.
Le Novelîino italien , qui date du xiii* siècle ou de la première moitié du
xive (^Romania, 1873 , p. 400), contient une nouvelle dont se rapproche beau-
coup le conte allemand du xvK siècle. Voir, dans la Romania (1874, p. 181 ),
l'analyse qu'en a donnée M. d'Ancona et les remarques dont il l'a accom-
pagnée. Les personnages de ce conte italien sont le bon Dieu et un jongleur.
Au lieu du foie d'un agneau, le jongleur mange les rognons d'un chevreau.
* *
En Orient, on peut citer un petit poème persan de la première moitié du
xme siècle, dont la source, — au moins la source immédiate, — est évidem-
ment chrétienne (^Zeilsclmft der deutschen morgenlandischen Gesellschaft , XIV,
p. 280). Là, comme dans le conte oldenbourgeois (comparer aussi le conte
russe) , c'est un morceau de pain que le compagnon de Jésus nie avoir mangé
pendant l'absence de celui-ci. Jé^us lui donne des preuves de sa puissance en
le taisant marcher avec lui sur la mer, puis en rassemblant les os d'un faon
qu'ils ont mangé ensemble et en rendant la vie à l'animal , et chaque fois il
demande à son compagnon s'il a mangé le pain. L'autre persiste toujours à
nier. Mais quand Jésus a changé en or trois monticules de terre et dit que la
troisième part appartiendra à celui qui a mangé le pain , l'homme s'empresse
de dire que c'est lui.
FIN DU TOME I*
TABLE DES MATIÈRES
P..ges
Avant-propos v
Introduction. — Essai sur Vorigim et la propagation des coûtes popu-
laires européens vu
Appendice A. — La « Fie des sairtts Barîaam et Josaphal » et la Légende
du Bouddha xxxxvii
Appendice B. — Le Conte égyptien des deux Frères i.\ii
CONTES POPULAIRES DE LORRAINE
I. Jean de l'Ours _ i
( Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 351.)
II. Le Militaire avisé 28
III. Le Roi d'Angleterre et son Filleul 32
(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 3Si')
IV. Tapalapautau 51
V. Les Fils du Pêcheur 60
Variante : La Bête à sept têtes 64
(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 3S30
VI. Le Follet 82
VII. Les deux Soldats de 1689 84
Variante : Jacques et Pierre 87
(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 3)3.)
VIII. Le Tailleur et le Géant 9S
(Voir le Supplément aux remarques, t. H, p. 3>3 )
IX. L'Oiseau vert 103
X. René et son Seigneur 108
(Voirie Supplément au.\ remarques, t. II, p. 3S4.)
290 TABLE DES MATIÈRES
Pag..
XI. La Bourse, le Sifflet et le Chapeau 1 20
Variante 123
(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 55 > .)
XII. Le Prince et son Cheval 133
(Voirie Supplément aux remarques, t. II, p. 355.)
XIII. Les Trocs de Jean-Baptiste 155
XIV. Le Fils du Diable 158
XV. Les Dons des trois Animaux 166
(Voirie Supplément aux remarques, t. II, p. 3)6.)
XVI. La Fille du Meunier 1 78
Variantes I-II 1 80
XVII. L'Oiseau de Vérité 186
( Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 3)6.)
XVIII. Peuil et Punce 201
XIX. Le petit Bossu 208
(Voirie Supplément aux remarques, t. II, p. 5)7-)
XX. Richedeau 222
Variante I 229
Variante II 23;^
XXI. La Biche Blanche 25
(Voirie Supplément aux remarques, t. II, p. 558.)
XXII. Jeanne et Brimboriau 237
Variantes I-IV 238-239
(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 358.)
XXIII. Le Poirier d'or 246
Variante : Les Clochettes d'or 248
(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 359.)
XXIV. La Laide et la Belle 25s
XXV. Le Cordonnier et les Voleurs 258
XXVI. Le Sifflet enchanté 263
XXVII. Ropiquet 268
XXVIII. Le Taureau d'or 273
XXIX. La Pouillottc et le Coucherillot 281
Variante 282
(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. >6i.)
XXX. Le Foie de mouton 28
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DE LORRAINE
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1' " I (^\- i;r E. \'iF\vi:{; Src.c.'-
67, RUE DE RICHELIEU. 67
\i
XXXI
L'HOMME DE FER
Il était une fois un vieux soldat, nommé La Ramée, qui était
toujours ivre et chiquait du matin au soir. Son colonel lui ayant
un jour fait des remontrances, il tira son sabre, lui en donna un
coup au travers du visage et le tua. Un instant après, le capitaine
et le caporal arrivèrent pour conduire La Ramée à la salle de
police, lui disant que le lendemain il passerait en conseil de
guerre. « Caporal , » dit La Ramée , « j'ai oublié mon sac sur la
table de ma chambre ; cela ne m' arrive pourtant jamais : vous
savez que mes effets sont toujours en ordre. Me permettez-vous
de l'aller chercher? — Va, si tu veux, » répondit le caporal. La
Ramée prit son sac, qui était rempli de pain, et le jeta dans la
rue ; puis il sauta lui-même par la fenêtre , ramassa le sac et
s'enfuit. Pour se mettre en sûreté, il passa en Angleterre.
Un soir qu'il traversait un bois, il vit une misérable masure.
Comme il mourait de faim , il y entra et trouva une vieille femme
occupée à teiller du chanvre. Il lui demanda si elle pouvait lui
donner un morceau à manger et un gîte pour la nuit. La vieille
lui servit une fricassée de pommes de terre et lui montra dans
un coin un tas de chènevottes sur lequel il pourrait coucher,
faute de lit.
Le lendemain matin, La Ramée allait se remettre en route,
lorsque la vieille lui dit : « Je sais une chose qui peut faire ma
fortune et la tienne. Dans un certain endroit se trouve un châ-
teau, dont je te dirai le chemin; rends-toi à ce château , entres-y
hardiment. Dans la première chambre, il y a de l'or et de
CosauiN , Conta, II. V I
L HOMME DE FER
l'argent sur une table ; dans la seconde , des lions ; dans la troi-
sième, des serpents; dans la quatrième, des dragons; dans la
cinquième, des ours; dans la sixième, trois léopards. Tu traver-
seras toutes ces chambres rapidement et sans t'effrayer. Entré
dans la septième chambre, tu verras un homme de fer, assis sur
une enclume de bronze, et, derrière cet homme de fer, une
chandelle allumée : marche droit à la chandelle, souffle-la et
mets-la dans ta poche. Il te faudra ensuite passer dans une cour
où se trouve un corps-de-garde ; les soldats te regarderont, mais
toi, ne tourne pas les yeux de leur côté, tiens-les toujours fixés
à terre. Et surtout aie bien soin de faire ce que je te dis : sinon
il t' arrivera malheur. »
La Ramée prit le chemin que lui indiqua la vieille, et ne tarda
pas à arriver au château. Dans la première chambre il vit sur
une table un monceau d'or et d'argent; dans la seconde, des
hons ; dans la troisième , des serpents ; dans la quatrième , des
dragons; dans la cinquième, des ours; dans la sixième, trois
léopards; dans la septième enfin, un homme de fer assis sur une
enclume de bronze, et, derrière cet homme de fer, une chandelle
allumée. La Ramée marcha droit à la chandelle, la souffla et la
mit dans sa poche. Puis il traversa, en tenant les yeux fixés à
terre, une grande cour où se trouvait un corps-de-garde. Quand
il fut hors du château , il s'avisa d'allumer sa chandelle ; aussitôt
rhomme de fer, qui était serviteur de la chandelle, parut devant
lui et lui dit : « Maître , que voulez-vous ? — Donne-moi de
l'argent, » répondit La Ramée; « il y a assez longtemps que je
désire faire fortune. » L'homme de fer lui donna de l'argent
plein son sac et disparut.
Alors La Ramée se mit en route pour se rendre à la capitale
du royaume. Chemin faisant, il vit tout à coup devant lui la
vieille sorcière, qui lui réclama la chandelle. Il dit d'abord qu'il
l'avait perdue, ensuite il lui présenta une chandelle ordinaire.
« Ce n'est pas celle-là que je veux, » dit-elle, « donne-moi vite
celle que je t'ai envoyé chercher. » La Ramée, voyant qu'elle le
menaçait , se jeta sur elle et la tua.
Arrivé à la capitale, il se logea à l'hôtel des princes, où il
payait cinquante francs par jour. Comme il ne se refusait rien,
au bout de quelque temps son sac se trouva vide , et il devait la
dépense de deux ou trois journées ; la maîtresse de l'hôtel lu
J
l'homme de fer 5
cessait de lui réclamer son argent et de le quereller. La Ramée
était dans le plus grand embarras.
Après avoir une dernière fois fouillé dans son sac sans avoir pu
en tirer un liard, il mit la main dans sa poche, espérant y trou-
ver quelques pièces de monnaie ; il en retira la chandelle. « Imbé-
cile que je suis ! » s'écria-t-il , « comment ai-je pu ne pas songer
à ma chandelle ? » Il s'empressa de l'allumer, et aussitôt l'homme
de fer se présenta devant lui. « Maître, que désirez-vous? —
Comment! » cria La Ramée , « coquin, brigand, tu me laisses
ici sans le sou ! — Maître, je n'en savais rien; je ne puis le
savoir que par le moyen de la chandelle. — Eh bien ! donne-moi
de l'argent. » L'homme de fer lui en donna plus encore que la
première fois. Pendant que La Ramée était occupé à compter ses
écus et à les empiler sur la table, la servante regarda par le trou
de la serrure , et courut dire à sa maîtresse que c'était un homme
riche et qu'il ne fallait pas le traiter comme un va-nu-pieds. Aussi,
quand il vint payer, l'hôtesse lui fit-elle belle mine.
Deux ou trois jours après, La Ramée alluma encore sa chan-
delle : l'homme de fer parut. « Maître, que désirez-vous? — Je
désire que la princesse, fille du roi d'Angleterre, soit cette nuit
dans ma chambre. » La chose se fit comme il le souhaitait : à la
nuit, la princesse se trouva dans la chambre de l'hôtel. La Ramée
lui parla de mariage, mais elle ne voulut pas seulement l'écouter.
Elle dut passer la nuit dans un coin de la chambre, et, le matin,
La Ramée ordonna au serviteur de la chandelle de la ramener
au château.
La princesse avait coutume d'aller tous les matins embrasser
son père. Le roi fut bien étonné de ne pas la voir venir ce jour-
là. Sept heures sonnèrent, puis huit heures, et elle ne parais-
sait toujours pas. Enfin elle arriva. « Ah! » dit-elle, « mon
père, quelle triste nuit j'ai passée ! » Et elle raconta au roi ce qui
lui était arrivé. Le roi, craignant encore pareille aventure, alla
trouver une fée et lui demanda conseil. « Nous avons affaire à
plus fort que moi , » dit la fée, « je ne vois qu'un seul moyen :
donnez à la princesse un sac de son, et dites-lui de laisser tom-
ber le son dans la maison où elle auia été transportée. On pourra
ainsi reconnaître cette maison. »
Cependant La Ramée avait changé d'hôtel. Un jour, il alluma
la chandelle et dit à l'homme de fer : « Je désire que la princesse
FER
4 l'homme de
vienne cette nuit dans ma chambre. — Maître, » dit l'homme
de fer, « nous sommes trahis. Mais je ferai ce que vous m'ordon-
nez. » Après s'être acquitté de sa commission, il prit tout le son
qui se trouvait chez les boulangers, et le répandit dans toutes les
maisons , de sorte que , le lendemain , on ne put savoir où la
princesse avait passé la nuit.
La fée conseilla alors au roi de donner à sa fille une vessie
remplie de sang ; la princesse devait percer cette vessie dans la
maison où elle serait transportée.
La Ramée ordonna encore au serviteur de la chandelle de lui
amener la princesse. « Maître , » dit l'homme de fer, « nous
sommes trahis; mais je ferai ce que vous me commandez. » Il
pénétra dans les écuries du roi , tua tous les chevaux de guerre
et tous les bœufs, et en répandit le sang partout. Le matin,
toutes les rues, toutes les maisons étaient inondées de sang, si
bien que le roi ne put rien découvrir. Il alla de nouveau consul-
ter la fée. « Vous devriez , » lui dit-elle , « mettre des gardes près
de la princesse. »
Le soir venu , La Ramée alluma la chandelle. « Maître , » dit
l'homme de fer, « nous sommes trahis ; il y a des gardes auprès
de la princesse. Je ne puis rien contre eux. » La Ramée voulut
y aller lui-même. Les gardes le saisirent, l'enchaînèrent et le
jetèrent dans un cachot sombre et humide.
Il était à pleurer et à se lamenter près de la fenêtre grillée de
sa prison, lorsqu'il vit passer dans la rue un vieux soldat français,
son ancien camarade. Il l'appela. « Eh ! » dit le soldat, « n'es-tu
pas La Ramée ? — Oui , c'est moi. Tu me rendrais un grand
service en m'allant chercher dans mon hôtel mon briquet , mon
tabac et ma chandelle , que tu trouveras sous mon oreiller. » Le
vieux soldat en demanda la permission au sergent de garde , et se
présenta à l'hôtel de la part de La Ramée. « C'est ce coquin qui
vous envoie ? » dit l'hôtelier. « Prenez ses nippes, et que je
n'en entende plus parler. »
Quand La Ramée eut ce qu'il avait demandé, il battit le bri-
quet et alluma sa chandelle. Aussitôt l'homme de fer parut , et
les chaînes de La Ramée tombèrent, u Misérable, » cria La
Ramée , « peux-tu bien me laisser dans ce cachot ! — Maître , »
dit l'homme de fer, « je n'en savais rien. Je ne puis le savoir que
par le moyen de la chandelle. — Eh bien ! tire-moi d'ici. »
I
L HOMME DE FER
L'homme de fer fit sortir La Ramée de son cachot, et lui
donna de l'or et de l'argent , tant qu'il en voulut ; puis La Ramée
se fit transporter sur une haute montagne près de la capitale,
et ordonna à l'homme de fer d'y établir une batterie de deux
cents pièces de canon ; après quoi , il envoya déclarer la guerre
au roi d'Angleterre.
Le roi fit marcher cent hommes contre lui. La Ramée avait
pour armée cinq hommes de fer. Le combat ne fut pas long;
tous les gens du roi furent tués , sauf un tambour qui courut
porter au roi la nouvelle. Alors La Ramée somma le roi de se
rendre , mais celui-ci répondit qu'il ne le craignait pas et envoya
contre lui quatre cents hommes, qui furent encore tués.
Sur ces entrefaites, La Ramée vit passer un aveugle et sa
femme ; cet aveugle avait un méchant violon , dont il jouait d'une
manière pitoyable. « Bonhomme ! » lui dit La Ramée , « tu as
un bien beau violon ! — Ne riez pas de mon violon , » répondit
l'aveugle , « c'est un violon qui a pouvoir sur les vivants et sur
les morts. — Vends-le-moi, » dit La Ramée. — « Je ne le
puis, » dit l'aveugle, « c'est mon gagne-pain. — Si l'on t'en
donnait dix mille francs , consentirais-tu à t'en défaire ? — Bien
volontiers. »
La Ramée lui compta dix mille francs et prit le violon. Il
envoya ensuite un parlementaire dire au roi de lui amener sa
fille et de la lui donner en mariage, sinon que la guerre conti-
nuerait. « Il a pour soldats, » dit le parlementaire , « des hommes
hauts de dix pieds ^ armés de sabres longs de huit pieds. » Le roi
chargea le parlementaire de répondre qu'il viendrait s'entendre
avec La Ramée. En effet, il arriva bientôt avec sa fille.
« Je vous donne deux heures pour réfléchir, » dit La Ramée.
« Si vous ne consentez pas à ce que je vous demande, je bom-
barderai votre château et votre ville. » Le roi réfléchit pendant
quelque temps. « Je serais disposé à faire la paix, » dit-il enfin,
« mais voilà bien des braves gens de tués. — Sire, » dit La
Ramée , « rien n'est plus facile que de les ressusciter. » Il prit
son violon, et, au premier coup d'archet, les soldats qui étaient
étendus par terre commencèrent à remuer, les uns cherchant
leurs bras, d'autres leurs jambes, d'autres leur tête.
A cette vue, le roi se déclara satisfait et consentit au mariage.
Comme il commençait à se faire vieux , il prit sa retraite , et La
L HOMME DE FER
Ramée devint roi d'Angleterre à sa place. Il fallut bien alors que
le roi de France lui pardonnât sa désertion et ses autres méfaits.
REMARQUES
Parmi les contes parents du conte lorrain, citons d'abord un conte alle-
mand recueilli dans le Harz (Ey, p. 122) : Un vieux soldat, renvoyé du ser-
vice sans le sou , bien qu'il ait bravement servi le roi , arrive chez un charbon-
nier au milieu d'une forêt. Le charbonnier et lui se lient d'amitié et ils font
ménage ensemble. Un jour, le charbonnier demande au soldat si , pour leur
bonheur à tous les deux , il veut se laisser descendre dans un puits de mine où
sont entassés d'immenses trésors, et lui rapporter un paquet de bougies qui s'y
trouve. Le soldat y consent. Arrivé au fond du puits, il voit au milieu d'une
grande salle brillamment éclairée un homtne de fer assis sur un trône et , auprès
de lui , trois caisses remplies d'or, d'argent et de pierreries ; le paquet de
bougies est au dessus de la porte. Le soldat le prend, puis il remplit ses poches
de pierreries et se fait remonter par le charbonnier. Le lendemain , il trouve
celui-ci mort. Il s'en va dans une grande ville et y vit en grand seigneur. Mais
un jour vient où ses richesses sont épuisées. Voyant qu'il n'a plus même de
quoi acheter de l'huile pour sa lampe , il prend une de ses bougies et l'allume.
Aussitôt paraît l'homme de fer. Le soldat lui demande un sac d'or et se rend
dans la ville du roi dont il a été si mal récompensé. Il ordonne à l'homme de
fer de lui amener pendant la nuit la princesse ; il fait faire à celle-ci , pour se
venger du roi , l'ouvrage d'une servante , et la maltraite. Le roi dit à sa fille
de marquer à la craie la porte de la maison où elle sera transportée ; mais
l'homme de fer marque de la même manière toutes les maisons de la ville.
Le roi dit alors à la princesse de cacher son anneau d'or sous le ht. On trouve
l'anneau, et le soldat est condamné à être pendu. Pendant qu'il est en prison,
il réussit à se faire apporter ses bougies , et , quand il est au pied de la potence,
il obtient du roi, comme dernière grâce, la permission d'en allumer une.
Aussitôt l'homme de fer arrive , un gourdin à la main , et assomme le bour-
reau et les spectateurs. Le roi crie au soldat de faire trêve et lui donne sa fille
en mariage.
Plusieurs contes de ce type, — deux contes allemands (Prœhle, I, n» 11 ;
Grimm , no 116) , un conte wende de la Lusace (Veckenstedt , p. 241) et un
conte hongrois (Gaal, p. i), — ont un dénouement analogue.
Un conte allemand de la collection Simrock (n° 14) se rapproche davan-
tage de notre conte pour la dernière partie : Q.uand le soldat est en prison , il
promet des louis d'or au factionnaire , si celui-ci lui rapporte sa bougie. Une
fois qu'il l'a entre les mains , il ordonne à Jean de Jer, l'homme qui paraît
quand on allume la bougie , de démolir la prison et le château du roi. Alors
le roi lui offre sa fille en mariage.
Dans le conte mecklembourgeois déjà cité de la collection Grimm , comme
dans le nôtre , le vieux soldat en prison voit passer sous sa fenêtre un ancien
L HOMME DE FER 7
camarade , et il le prie d'aller lui chercher un petit paquet qu'il a laissé dans
son auberge.
On a pu remarquer que , dans les contes des collections Proehle et Ey, le
serviteur de l'objet merveilleux est identique à 1' t< homme de fer » de notre
conte. Dans le conte hongrois , ce personnage est un « roi de bronze ».
Dans les contes des collections Prœhle et Griram, et dans le conte hongrois,
c'est , comme dans le conte lorrain , une vieille , une sorcière , qui demande
au héros de lui aller chercher les objets merveilleux. (On remarquera que,
dans tous les contes allemands cités , c'est toujours dans un puits qu'il faut
descendre.)
Dans le conte de la collection Prœhle, nous retrouvons presque identique-
ment les moyens auxquels recourt le roi , dans notre conte , pour découvrir la
maison où sa fille est transportée. Il fait attacher au dessous du lit de la prin-
cesse , — qui , dans ce conte allemand , est emportée avec son lit , — d'abord un
sac de pois mal fermé , puis un sac de lentilles, enfin une vessie pleine de sang.
Il espère pouvoir ainsi reconnaître le chemin qu'auront suivi les ravisseurs. Les
deux géants , serviteurs du briquet , qui remplace ici la chandelle , ramassent
tous les pois et toutes les lentilles , mais ils se trouvent impuissants devant les
traces de sang. — Dans le conte mecklembourgeois , où la princesse , d'après
le conseil de son père, a rempli sa poche de pois et les a semés le long du
chemin, le « petit homme noir » répand des pois dans toutes les rues de la
ville, et ainsi la précaution de la princesse devient inutile.
Un conte albanais de ce genre ( Dozon , n» 1 1 ) , où l'objet merveilleux est
un coffre d'où sort un nègre , dès qu'on en soulève le couvercle , présente ainsi
cet épisode : Le roi dit à sa fille que , la première fois que le nègre viendra
l'enlever pour la porter dans la maison inconnue , elle devra s'enduire la main
d'une certaine couleur et en faire une marque à la porte de la maison. La prin-
cesse obéit , mais le nègre marque de la même façon toutes les portes de la
ville.
Le violon merveilleux, qui ressuscite les morts, figure dans un conte
flamand (Wolf, Deutsche Marchen und Sagen , n° 26), dont nous parlerons dans
les remarques de notre n" 7 1 , le Roi et ses Fils. Comparer aussi la guitare du
conte sicilien no 45 de la collection Gonzenbach.
Il est à peine besoin de le faire remarquer : deux des principaux thèmes
du conte lorrain et des contes que nous venons d'examiner se retrouvent
dans le célèbre conte arabe des Mille et une Nuits , Aladin et la Lampe merveil-
leuse. Là aussi, on envoie le héros chercher dans un souterrain un objet
magique , qui fait apparaître un génie , et , plus tard , quand le sultan manque
à la promesse qu'il a faite de donner sa fille en mariage au jeune homme ,
celui-ci ordonne au génie , serviteur de la lampe , de lui amener la princesse
pendant la nuit.
8 L HOMME DE FER
Nous avons encore, du reste, un autre rapprochement à faire en Orient.
Dans un conte qui a été recueilli chez les Tartares de la Sibérie méridionale,
riverains de la Tobol (Radloff, IV, p. 275) , un jeune marchand, qui s'est lié
d'amitié avec un mollah^, expert dans la magie, demande à ce mollah de lui
faire venir dans sa maison la fille du roi. Le mollah fabrique un homme de
bois , qui , tous les soirs , va prendre la princesse et la porte dans la maison du
marchand. Le roi, ayant eu connaissance de ce qui est arrivé à sa fille,
ordonne à celle-ci d'enduire sa main de cire , et , en entrant dans la maison où
on la portera , de l'appliquer contre la porte pour y faire une marque 2. La
princesse suit ces instructions. En voyant la marque sur la porte , le marchand
se croit perdu , mais le mollah lui dit d'aller mettre de la cire sur la porte de
toutes les maisons , et , quand les soldats envoyés par le roi font leur ronde ,
il leur est impossible de distinguer des autres la maison du coupable 5.
1. Mollah, c'est-à-dire « seigneur ». Dans les pays musulmans on donne ce nom notamment aux
personnes distinguées par leur savoir et leur piété.
2. On se rappelle , dans le conte d'Ali Baba des Mille et une Nuits , le passage où le voleur, qui a
marqué & la craie , pour la reconnaître, la porte d'une maison , se trouve ensuite tout i fait décon-
certé , quand il voit qu'on a marqué de la même façon toutes les portes des maisons voisines.
3 . Comparer le conte allemand du Harz et surtout le conte albanais.
XXXII
CHATTE BLANCHE
Il était une fois un jeune homme appelé Jean ; ses parents
étaient riches et n'avaient pas besoin de travailler pour vivre. Un
jour, ils lui donnèrent deux mille francs pour aller à la fête d'un
village voisin ; Jean les perdft au jeu. « Si tu veux, » lui dit un
camarade, « je te prêterai de l'argent. » Il lui prêta six mille
francs, et Jean les perdit encore ; il était bien désolé.
En retournant chez ses parents, il rencontra un beau mon-
sieur : c'était le diable. « Qu'as-tu donc, mon ami ? » lui dit le
diable ; « tu as l'air bien chagrin. — Je viens de perdre huit
mille francs. — Tiens, en voici vingt mille ; mais dans un an et
un jour tu viendras me trouver dans la Forêt-Noire. »
De retour chez ses parents, Jean leur dit : « J'ai perdu
beaucoup d'argent au jeu , mais j'ai rencontré ensuite un beau
monsieur qui m'a donné vingt mille francs et m'a dit d'aller le
trouver au bout d'un an et un jour dans la Forêt-Noire. — C'est
le diable ! » s'écrièrent les parents, « il faut courir après lui
pour lui rendre l'argent. »
Le jeune homme monta à cheval et partit aussitôt. Quand il
eut fait six cents lieues, il demanda à des gens qu'il rencontra :
« Y a-t-il encore bien loin d'ici à la Forêt-Noire ? — Il y a encore
six mille lieues. — Je ne suis pas près d'y arriver, » dit Jean.
Enfin, juste au bout d'un an et un jour, il pai-vint à la Forêi-
Noire , et il rencontra auprès de la maison du diable une fée qui
lui dit : « Voilà une fontaine , dans laquelle il y a trois plumes
qui se baignent : la Plume verte , la Plume jaune et la Plume
noire ; tu tâcheras de prendre la Plume verte , de lui enlever sa
robe et de lui donner un baiser. »
lO CHATTE BLANCHE
Jean se rendit près de la fontaine et prit la Plume verte ; il lui
donna un baiser, malgré sa résistance. « Le diable est mon
père, » lui dit-elle alors. « Quand vous serez dans sa maison ,
s'il vous offre une chaise , vous en prendrez une autre ; s'il vous
dit : Mettez-vous à cette table , vous vous mettrez à une autre ;
s'il vous dit : Voici une assiette , ne la prenez pas ; s'il vous pré-
sente un verre , refusez-le ; s'il vous dit de monter à la chambre
haute, comptez les marches de l'escalier jusqu'à la dix-huitième;
s'il vous montre un lit, couchez-vous dans celui d'à côté. Et s'il
vous demande pourquoi vous faites tout cela, vous répondrez
que c'est la coutume de votre pays. »
Le jeune homme entra dans la maison du diable. « Bonjour,
monsieur. — Bonjour. Tiens , voici une chaise. — J'aime mieux
celle-ci. — Voici un verre. — Je prendrai celui-là. — Voici
une assiette. — Je n'en veux pas. — Tu es bien difficile. — On
est comme cela dans mon pays. — Allons, viens, que je te
conduise où tu dois coucher. »
En montant l'escalier, Jean compta les marches, une, deux,
trois, jusqu'à dix-huit. « Pourquoi comptes-tu ainsi? — C'est
la coutume de mon pays. » Ils entrèrent dans une chambre à
deux Hts. « Mets-toi dans ce lit, » dit le diable. — « C'est bon, »
dit Jean, « je vais m'y mettre. »
Le diable parti , Jean se coucha dans l'autre lit. Pendant toute
la nuit , le diable ne cessa de secouer et d'agiter dans tous les sens
le lit dans lequel il pensait que le jeune homme s'était couché.
Le lendemain matin , il entra dans la chambre. « Te voilà ? »
dit-il à Jean ; « tu n'es pas mort ? — Non , » dit Jean. — « Main-
tenant, » reprit le diable, « tu vas aller couper ma forêt. Voici
une hache de carton , une scie de bois et une serpe de caoutchouc.
Il faut que pour ce soir le bois soit coupé , mis en cordes et
rentré dans la cour du roi. »
Le jeune homme s'en alla bien triste dans la forêt. Vers le
miHeu de la journée , la Plume verte vint lui apporter à manger.
« Qu'avez-vous , mon ami ? » lui dit-elle. — « Votre père m'a
commandé de couper tout son bois , de le mettre en cordes et de
le rentrer pour ce soir dans la cour du roi. » La Plume verte
donna un coup de baguette : voilà le bois coupé , mis en cordes
et transporté dans la cour du roi.
Le diable, étant venu, fut bien étonné. « Tu as fait ce que je
CHATTE BLANCHE II
t'avais commandé ? — Oui. — Oh! oh! tu es plus fort que
moi ! Eh bien ! maintenant tu vas me bâtir un beau château bien
sculpté en face de ma maison, avec une belle flèche au milieu. »
La Plume verte vint encore apporter à manger au jeune homme
et le trouva couché par terre. « Qu'avez-vous ? » lui dit-elle;
« qu'est-ce que mon père vous a commandé ? — Il m'a com-
mandé de lui bâtir en face de sa maison un beau château bien
sculpté avec une belle flèche au milieu. — Eh bien ! » dit-elle,
a je vais me changer en chatte blanche. Vous me tuerez ; vous
ferez bouillir ma peau dans de l'eau; vous détacherez mes os,
en regardant bien comment ils sont placés , parce qu'il faudra
les rajuster ensuite; vous trouverez dans mon corps une belle
flèche, que vous mettrez au faîte du château. »
Le jeune homme fit tout ce qu'elle lui avait dit; seulement,
quand il rajusta les os , il y en eut un au petit doigt qui ne fut
pas bien remis. D'un coup' de baguette, le château se trouva
bâti.
« Tu as fait ce que je t'ai commandé ? » dit le diable. —
« Oui, » dit Jean. — « Oh ! oh I tu es plus fort que moi ! »
Alors il banda les yeux à Jean et lui dit : « Voilà la Plume verte,
la Plume jaune et la Plume noire. Si tu mets la main sur celle
qui a été changée en chatte blanche , tu l'auras en mariage. » Le
jeune homme mit la main sur celle du milieu : c'était bien la
Plume verte.
Le soir venu , le diable dit à Jean : « Tu vas coucher dans ce
lit. » Jean se coucha dans l'autre. Pendant la nuit, il s'éleva un
grand vent ; la Plume verte dit au jeune homme : « Voulez-vous
fuir avec moi ? — Je le veux bien, » dit Jean. Aussitôt, ils s'en-
volèrent au vent.
Quand ils furent près de la maison de Jean , la Plume verte
embrassa le jeune homme, et , de laid qu'il était, il devint beau.
« Si vos parents veulent vous embrasser, » lui dit-elle , « ne vous
laissez pas faire , car votre beauté s'en irait. » Lorsque Jean fut
entré dans la maison , on voulut l'embrasser, mais il s'en défen-
dit ; il n'y eut que sa vieille grand'mère qui le voulut absolu-
ment; aussitôt il redevint laid, comme devant. La Plume verte
lui dit : « Je vais donc vous embrasser encore. » Elle l'embrassa
et il redevint beau.
Le matin, le diable, étant monté à la chambre, ne trouva
CHATTE BLANCHE
plus personne ; il se mit à la poursuite des deux jeunes gens. Sur
son chemin , il vit un casseur de pierres. Il lui dit : « Avez-vous
vu un garçon et une fille qui volaient au vent ? — Ah ! lès
pierres sont dures ! — Ce n'est pas cela que je vous demande.
Avez-vous vu un garçon et une fille qui volaient au vent ? —
Elles sont bien difficiles à casser. — Ce n'est pas de cela que je
parle. »
Le diable poursuivit son chemin et rencontra un laboureur.
« Avez-vous vu un garçon et une fille qui volaient au vent ? —
Oh ! la terre est malaisée à labourer. — Avez-vous vu un garçon
et une fille qui volaient au vent? — L'ouvrage ne va pas aujour-
d'hui. — Je ne parle pas de cela. » Le diable, impatienté, s'en
retourna.
Cependant beaucoup de beaux messieurs , qui ne savaient pas
que Chatte Blanche était la femme de Jean, la recherchaient
en mariage. Il en vint un qui lui donna cent mille francs.
« Attendez, » lui dit-elle, « il faut que je sorte ; j'ai oubHé de
fermer la porte du buffet. » Pendant qu'elle était sortie, son
mari , qui avait tout entendu , tomba sur le prétendant à coups
de bâton. Il en vint un autre qui donna quatre-vingt mille francs
à Chatte Blanche. « Excusez-moi, » lui dit-elle, « j'ai oublié
d'aller couvrir mon feu. » Elle sortit; Jean arriva avec un fouet
et fouailla d'importance le beau monsieur. Un troisième vint,
qui donna soixante mille francs. « Il faut que je sorte , » lui dit
Chatte Blanche ; « j'ai laissé la porte de ma chambre ouverte. »
Jean mit le galant à la porte à coups de trique. Ils se trouvèrent
alors assez riches, et ils firent une belle noce.
REMARQ.UES
Ce conte est , en raison des éléments qui le composent et des transformations
et altérations par lesquelles plusieurs de ces éléments ont passé , un des plus
curieux de notre collection. Il présente, pour l'ensemble, le thème que M. R.
Kœhler désigne sous le nom de thème de la Fiancée oubliée , et dont voici l'idée
générale , sous sa forme la plus fréquente : Un jeune homme , prisonnier de
certain être malfaisant (diable, ogre, géant, sorcier, ondine, etc.), en reçoit
l'ordre d'exécuter plusieurs tâches en apparence impossibles. Il est aidé par
une jeune fille , ordinairement la fille de son maître , laquelle ensuite s'enfuit
avec lui. Poursuivis par le diable , géant , ou autre , ou par quelqu'un des siens ,
les deux jeunes gens leur échappent par des moyens magiques , le plus souvent
CHATTE BLANCHE IJ
par des transformations. Une fois revenu chez ses parents, le jeune homme
oublie sa fiancée, — ordinairement par suite d'un baiser que lui donne sa mère,
sa nourrice , ou autre , — et sa fiancée trouve enfin le moyen de lui rendre la
mémoire.
Ce thème s'est déjà offert à nous , écourté , dans notre n" 9, l'Oiseau vert.
Il a été étudié par M. Kœhler en 1862 dans la revue Orient und Occident (t. II,
p. 103 seq.) ; en 1869, dans ses remarques sur la collection de contes estho-
niens de Fr. Kreutzwald; en 1870, dans ses remarques sur les contes siciliens
nos 54^ 55 et 14 de la collection Gonzenbach, et, en 1878, dans la Rmue
celtique (p. 374 seq.).
Nous examinerons successivement chacune des parties du conte lorrain.
*
Prenons d'abord l'introduction.
Dans un grand nombre de contes de ce type, c'est par suite d'une pro-
messe extorquée à son père , qui souvent n'en a pas compris la portée , que le
héros est tombé entre les mains d'un être malfaisant. Il en est ainsi dans un
conte de la Basse-Bretagne (Luzel, Contes bretons, p. 39), dans un conte
irlandais (Kennedy, II, p. 56), dans deux contes écossais (Campbell, n" 2, et
Revue celtique , 1878, p. 374), dans deux contes suédois (Cavallius, nos 14
A et 14 B) , dans un conte esthonien (Kreutzwald, no 14), un conte russe
(Ralston, p. 120), un conte du « pays saxon » de Transylvanie (Haltrich,
no 26), un conte des Tsiganes de la Bukovine (Miklosisch, n» 15), un conte
grec moderne (Hahn, no 54). — Dans un conte danois (Grundtvig, I,
p. 46), c'est par ses frères, en danger de périr sur mer, que le jeune prince
a été promis à une sorcière.
Ailleurs, le jeune homme est enlevé par un démon (conte hongrois : Gaal-
Stier, no 3), ou par une magicienne (conte sicilien : Gonzenbach, no 55);
il est attiré par un cerf dans un bois et fait prisonnier par un certain roi (conte
westphalien : Grimm , no 1 1 3 ) ; ou bien , égaré dans une forêt , il promet à
une sorcière, qui a pris la forme d'un petit chien, de revenir, si elle lui montre
le chemin (conte allemand : Mùllenhoff, p. 395); ou bien il arrive chez un
ogre (conte sicilien : Gonzenbach , no 54). — Ailleurs encore, il entre au
service d'un géant (conte norwégien : Asbjœmsen, t. II, p. 140) ou d'un
seigneur ( conte de la Haute-Bretagne : Sébillot , I , no 31), ou bien il va
demander à un géant et une géante la main d'une de leurs filles (conte catalan :
Rondallayre, I, p. 85), etc.
Un certain nombre de contes de ce type ont à peu près la même introduc-
tion que le conte lorrain.
Nous nous arrêterons sur ces contes , qui ont également un passage corres-
pondant i cet épisode si bizarre des trois « plumes » qui se baignent et à l'une
desquelles il faut enlever sa robe.
Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, no 27), un jeune homme, grand
joueur, se trouvant un jour dans le pays des païens, perd tout ce qu'il possède
contre un aubergiste, qui est magicien, et joue enfin son âme. L'aubergiste,
ayant encore gagné , lui laisse une année au bout de laquelle le jeune homme
14 CHATTE BLANCHE
doit venir le trouver. Il veut y aller avant le temps fixé , pour tâcher de se
racheter. Saint Antoine de Padoue, qu'il a invoqué devant sa statue, lui
apparaît sous la figure d'un moine, et lui dit d'aller près d'un certain pont. Là
il verra arriver à tire-d'aile trois blanches colombes , qui déposeront leur
plumage et se changeront en jeunes filles. Le jeune homme devra s'emparer du
plumage de la plus jeune , le cacher, puis revenir le soir et le lui montrer dès
qu'elle le demandera. Il suit ce conseil , et , quand la jeune fille cherche son
plumage , il lui dit qu'il le lui montrera , mais à condition qu'elle lui promette
de venir à son aide. Alors elle lui dit que le magicien est son père ; il impo-
sera trois tâches au jeune homme , mais elle l'aidera, etc. — Un conte espa-
gnol de Séville (Biblioteca de las Tradiciones popuJares espafiolas , I, p. 187), un
second conte catalan (Maspons, p. 102) , un conte portugais (Braga , n" 32)
et un conte portugais du Brésil (Roméro, n" 22) présentent beaucoup d'ana-
logie avec ce conte tyrolien. Nous y retrouvons , outre la partie perdue par le
héros, les trois jeunes filles au plumage de colombe (de cane, dans le conte
brésilien). Saint Antoine de Padoue qui, dans le conte tyrolien, joue le rôle
de la fée du conte lorrain , est remplacé , dans le conte espagnol , par un
seigneur, incarnation de l'âme d'un mort auquel le héros a fait donner la
sépulture ' ; dans le conte portugais , par une pauvre femme envers laquelle
le jeune homme s'est montré charitable ; dans le conte brésilien , par un
ermite. Dans le conte catalan , le jeune homme, quand il se met à la recherche
de celui contre lequel il a perdu (le diable), arrive successivement chez la
Lune, chez le Soleil , et enfin chez le Vent. C'est ce dernier qui lui parle des
vêtements de plumes, et qui le transporte près de l'étang où doivent venir se
baigner les filles du diable.
Un conte grec moderne, que nous avons mentionné plus haut (Hahn,
no 54), éclaire également cet épisode des trois « plumes » , si obscur dans le
conte lorrain : Un jeune homme , promis au diable dès avant sa naissance ,
se met en route pour l'aller trouver. Une source infecte , dont il a vanté l'eau
par complaisance, lui donne pour le récompenser ce conseil : « A tel endroit,
il y a un lac ; trois néraïdes {sic) viendront s'y baigner. Cache-toi , et , tandis
qu'elles seront dans l'eau , saisis leurs vêtements de plumes , qu'elles auront
laissés sur le rivage , et ne rends pas les siens à la plus jeune avant qu'elle ne
t'ait juré de ne jamais t'oublier, même dans la mort. » Ces « néraïdes » sont
les filles du diable, comme le sont les trois « plumes » du conte lorrain , et aussi
dans un conte basque de ce type (Webster, p. 120), les trois jeunes filles à
l'une desquelles le héros, d'après le conseil d'un tartaro (ogre), dérobe ses
vêtements de colombe. (Nous avons déjà rencontré ces « filles du diable »
dans le conte catalan.) — Dans le conte russe indiqué ci-dessus (Ralston,
p. 120), le prince, qui a été promis par son père au Roi des eaux, rencontre
une Baba Yaga (sorte de sorcière ou d'ogresse). Celle-ci lui dit de prendre les
vêtements de l'aînée de douze jeunes filles qui arriveront sur le bord de la mer
sous forme d'oiseaux. Quand il le fait, la jeune fille le supplie de lui rendre
ses vêtements : elle est la fille du Roi des eaux et elle viendra en aide au jeune
homme.
I. Pour ce trait du mort reconnaissant, voir les remarques de notre n» lo. If Pdil Bossu (I, p. î 1 4 ).
CHATTE BLANCHE I5
On le voit : dans notre conte, l'idée première est parfaitement reconnais-
sable ; les éléments en existent à peu près tous , mais le sens en est perdu ;
on ne sait plus ce que c'est que cette « plume » personnifiée , à laquelle il faut
enlever sa robe. Du reste , même ce souvenir à demi effacé du thème primitif
a disparu des contes de ce type dont il nous reste à parler dans cette partie de
nos remarques. Ainsi, dans un troisième conte catalan (^Rondallayre , t. I,
p. 41 ), — après une introduction où le héros joue et perd en une nuit sa
fortune et sa vie , et reçoit de celui qui a gagné l'ordre d'aller au Château du
Soleil , d'où jamais personne n'est revenu , — on voit tout simplement trois
jeunes filles qui se baignent : le héros , suivant le conseil d'une géante , s'em-
pare des vêtements de la plus jeune et ne les lui rend que lorsqu'elle lui a
indiqué où est le Château du Soleil. — Dans un conte milanais (Imbriani,
Noi'ellaja fiorentina , p. 411), le héros doit aussi se rendre chez le Roi du
Soleil, contre qui il a gagné une partie de billard {sic), dont l'enjeu est la
main d'une des filles du roi. Un vieillard indique au jeune homme où est le
palais du Roi du Soleil , et lui conseille de dérober les vêtements des fîUes de
celui-ci , pendant qu'elles se baignent ; il ne devra les leur rendre que si elles
consentent à le mener à leur père '. — Dans un conte allemand (Prœhle, I,
no 8), un prince dépense tout son 'argent dans les auberges ; il perd au jeu
contre un étranger, au pouvoir duquel il doit aller se remettre tel jour, à tel
endroit. Il rencontre une vieille qui lui dit qu'il trouvera un étang où se
baignent trois jeunes filles, deux noires et une blanche (on se rappelle la
Plume verte, la Plume jaune et la Plume noire de notre conte). Il faudra
prendre les habits delà blanche. Ici, de même que dans les contes catalans, le
jeune homme cherche à obtenir du père de la jeune fille la main de celle-ci.
— Comparer un conte irlandais {Folklore Journal , 1883, 1, p. 316), un conte
portugais, extrêmement altéré (Coelho, n» 14), le conte de la Haute-Bre-
tagne mentionné plus haut (où les trois jeunes filles sont vêtues l'une de
blanc, la seconde de gris, la troisième de bleu), et un conte picard {Méhisine,
1877, col. 446). On remarquera que ce conte breton et ce conte picard sont
les seuls de ce dernier groupe où il ne soit pas question de jeu. — En
revanche, dans un conte allemand de la même famille (Wolf, p. 286), où ne
se trouve pas l'épisode du plumage ou vêtement dérobé , le héros est un joueur
enragé qui tombe au pouvoir du chasseur vert Grùnus Kravalle , le diable. Il
n'obtiendra sa liberté que s'il trouve le château de celui-ci dans un an et un
jour. — Voir encore un conte écossais du même type (Campbell, n" 2,
variante), où un jeune homme, ayant perdu une partie de cartes contre un
chien noir, se voit obligé de le servir pendant sept ans.
Vers 181 5, un romancier anglais, M. -G. Lewis, devenu grand proprié-
taire à la Jamaïque , entendait raconter, par des nègres de ses domaines , un
conte se rattachant au groupe que nous venons d'étudier, et il le consignait
dans son Journal oj a West India Proprielor (cité dans le Folklore Journal, 1883,
I, p. 280). Dans ce conte, — qui évidemment a été apporté d'Europe à la
1. Il n'est pas sans intérêt de constater que, dans le conte espagnol de Sévillc, mentionné ci-
dessus, le personnage qui a gagné au jeu l'âme du héros est le « Marquis du Soleil ». Ce trait établit
un lien tout spécial entre le contî mil.inai'; . le troisième contf catalan i-t le conte espagnol.
l6 CHATTE BLANCHE
Jamaïque, comme l'ont été au Chili les contes espagnols et au Brésil les contes
portugais que nous avons eu déjà l'occasion de citer, — le héros joue de fortes
sommes contre un grand chef. Ayant gagné , il est invité à aller se faire payer
à la cour. Avant son départ , sa nourrice lui conseille de dérober les vêtements
de la plus jeune fille du chef, pendant qu'elle se baigne.
* *
Cet épisode des Jeunes filles oiseaux , si l'on peut s'exprimer ainsi , qui manque
dans le plus grand nombre des contes de la famille de Chatte blanche, appar-
tient en réalité à un autre thème. Là , le héros refuse de rendre à la jeune fille
le vêtement de plumes dont il s'est emparé, et il la garde elle-même comme
sa femme ; mais un jour la jeune femme trouve moyen de reprendre son
vêtement, et elle s'envole vers son pays. Après diverses aventures, le héros
parvient à la rejoindre , et désormais ils vivent heureux.
Notons que plusieurs contes de ce type , par exemple un conte du Tyrol
allemand ( Zingerle , I , n» 37) , un conte tchèque de Bohême (Waldau , p. 248 ),
présentent, vers la fin, une suite d'épreuves que les parents de la jeune femme
font subir à son mari , à l'arrivée de celui-ci dans leur pays , et dans lesquelles
il est aidé par elle. Cet épisode rapproche ce thème du thème principal du
conte lorrain, et il n'est pas étonnant qu'ayant ainsi une partie commune,
ces deux thèmes se soient parfois fusionnés.
Aux deux contes européens de ce type des Jeunes filles oiseaux que nous
venons d'indiquer, on peut ajouter, par exemple , des contes allemands
(Simrock, n» 65 ; Grimm, n» 193 ), un conte italien ( Comparetti , no 50), un
conte sicilien (Gonzenbach , n" 6), un conte grec moderne (Hahn , no 1 5 ) , un
conte du « pays saxon » de Transylvanie (Haltrich, n" 5), un conte
tchèque de Bohême (Waldau , p. 555), un conte valaque (Schott.n" 19),
un conte polonais (Tœppen, p. 140), un conte finnois (Beauvois, p. 181 ),
un conte lapon ( n» 3 des contes traduits par F. Liebrecht , Gertnania , tome
15), etc. — Comparer un conte recueilli chez les Esquimaux du Groenland
méridional et du Labrador ( TaUs and Traditions oj the Eskitno , by H. Rink,
1875, no 12).
En Orient , nous citerons d'abord , comme présentant le thème des Jeunes
filles oiseaux, un conte arabe des Mille et une Nuits (Histoire de Djanschah) :
Après diverses aventures , Djanschah , fils d'un sultan , arrive chez un vieil-
lard qui le recueille dans son château. Ayant à s'absenter, ce vieillard remet
au jeune homme toutes les clefs du château en lui défendant d'ouvrir une cer-
taine porte. Djanschah l'ouvre , et il se trouve dans un magnifique jardin , au
milieu duquel est un étang. Bientôt arrivent à tire-d'aile trois gros oiseaux ,
en forme de colombes, qui s'abattent sur le bord de l'étang, déposent leur
plumage et apparaissent comme des jeunes filles, qui se baignent. Puis elles
reprennent leur plumage et s'envolent. Djanschah , qui a cherché en vain à
décider la plus jeune à rester sur la terre et à devenir sa femme , tombe dans
une profonde tristesse. Le vieillard , à son retour, voit immédiatement que le
jeune homme a ouvert la porte défendue ; mais il lui pardonne et même il lui
dit ce qu'il faut faire pour arriver à ses fins. Quand les trois colombes, qui sont
CHATTE BLANCHE I^
les filles d'un roi des génies, reviennent se baigner, Djanschah s'empare des
vêtements de plumes de la plus jeune, et ne consent point à les lui rendre.
Après qu'il l'a épousée, elle parvient à rentrer en possession de son plumage de
colombe , et elle s'envole en disant à son mari que , s'il l'aime , il faut qu'il
l'aille rejoindre à la Citadelle de diamant. Djanschah s'adresse successivement
au roi des oiseaux , au roi des animaux et au roi des génies, pour savoir où
est la Citadelle de diamant ; mais personne n'en a jamais entendu parler. Enfin
un grand magicien lui dit d'attendre l'assemblée générale des génies , des
animaux et des oiseaux , qui tous lui obéissent. A cette assemblée , un oiseau ,
arrivé le dernier, est le seul qui sache le chemin de la Citadelle de diamant ,
et il y porte Djanschah , qui est très bien accueilli par son beau-père , le roi
des génies , et retrouve sa femme ' . — Un autre conte des Mille et um Nuits
{Histoire de Hassan de Bassorah') est une variante de ce conte.
Un conte recueilli dans la Sibérie méridionale , chez les tribus tartares du
bassin de la Tobol (Radloflf, IV, p. 321), a également, — après une série
préliminaire d'aventures semblables à celles du héros du conte arabe et dont
nous n'avons pas à parler ici, — la porte défendue, les trois oiseaux (ici trois
cygnes ) qui , pour se baigner, se changent en jeunes filles , et les vêtements
dérobés ; mais il s'arrête là. Il est évident que ce conte sibérien est écourté ,
car il dérive directement des Mille et une Nuits. Recueilli chez des Tartares
musulmans , il est arrivé en Sibérie avec l'islamisme. Le nom seul du héros
suffit pour le prouver : il se nomme Eyban^a ou, selon la transcription de
M. Pavet de Courteilles (/oîir«a/ Asiatique, août 1874, p. 259), Djihdn-Châh,
ce qui est exactement le Djanschah du conte arabe 2.
Un livre persan , le Bahar-Danush , dont l'origine est indienne 5 , nous
montre (t. II, p. 213 seq., de la traduction anglaise de Jonathan Scott) des
péris (sortes de fées) qui paraissent sous la forme de colombes , déposent leurs
vêtements de plumes et deviennent de belles jeunes filles. Pendant qu'elles se
baignent , un jeune homme leur dérobe leurs vêtements , et il ne consent à les
leur rendre que si la plus jeune et la plus belle veut Tépouser. La péri , ayant
eu des enfants, commence à s'habituer à la vie des hommes. Mais son mari,
étant par la suite obligé de partir en voyage , la confie à une bonne vieille ,
à qui il montre en grand secret l'endroit où il a caché les vêtements de plumes.
Un jour que la vieille admire la beauté de la péri , celle-ci lui dit qu'elle la
trouverait bien plus belle encore si elle la voyait avec ses premiers vêtements.
La vieille les lui donne, et la péri s'envole. (Il manque dans ce conte la der-
nière partie , où le mari se met à la recherche de sa femme et finit par la
retrouver dans un pays lointain et mystérieux.)
Dans une « légende arabe » , recueillie en 1880 à Alger, dans un café maure
I. Un conte grec moderne d'Epire (H.ihn , n" 1$ ), mentionné plus haut purmi les contes se ratta-
ch*M au thème des Jeunes filles oiseaux , présente , pour tout l'ensemble , la plus frappante ressemblance
avec ce conte arabe. Voir aussi un conte sicilien (Gouzenbach, n" 6). — Pour le trait de l'oiseau
arrivé le dernier, comparer notre n" 3 , fc Roi d'Anghterre et son Filleul, et les remarques de ce conte
(I . p. 48).
1. La première partie du conte sibérien, qui ne se retrouve pas dans l'histoire de Djanschah et qui,
A vrai dire , forme un conte distinct , est également un écho des Mille el une Nuits, car elle n'est tutre
qu'un épisode des Voyages de Sindbad le Marin (l'épisode du » Vieillard de la mer »).
3. Voir rii. Benfey, Pantschatanlra, t. I, p. 263.
CosQ.um , Contes, U. 2
lis CHA,TTE BLANCHE
(A. Ccrteux et H. Carnoy, l'Algérie traditionnelle, t. I, Paris, 1884, p. 87),
un taleb (sorte d'ascète musulman) saisit un jour la «peau de colombe»
d'une Djnoun (sorte de génie) qui se baigne ; il ne la lui rend que lorsqu'elle
lui a promis de lui accorder ce qu'il lui demanderait. Il lui dit alors de devenir
sa femme. Les années se passent, et la Djnoun donne à son mari plusieurs
enfants. Un jour, ceux-ci , en jouant , trouvent la peau de colombe et
l'apportent à leur mère. Elle s'en revêt aussitôt et s'en va retrouver les Djnouns.
Dans les îles Lieou-Khieou , tributaires de la Chine , un envoyé chinois
recueillait au commencement de ce siècle et transcrivait comme un fait histo-
rique le conte dont voici le résumé et qui présente la même lacune que les deux
contes précédents (N.B. Dennys, The Folklore of China. Hong-Kong, 1876,
p. 140) : Un fermier non marié, Ming-ling-tzu , avait près de sa maison une
fontaine d'eau excellente. Un jour qu'il allait y puiser, il vit de loin dans cette
fontaine quelque chose de brillant : c'était une femme qui s'y baignait , et ses
vêtements étaient pendus à un pin voisin. Très mécontent de voir ainsi trou-
bler son eau , Ming-ling-tzu enleva , sans se faire voir, les vêtements , qui
étaient d'une forme et d'une couleur extraordinaires. La femme, ayant pris
son bain , se mit à crier tout en colère : « Quel voleur a pu venir ici en plein
jour ? Qu'on me rende mes vêtements ! » Ayant aperçu Ming-ling-tzu , elle se
jeta par terre devarit lui. Le fermier lui reprocha de venir troubler son eau. A
quoi elle répondit que les fontaines, comme les arbres, avaient été faites par le
Créateur pour l'usage de tous. Le fermier lia conversation avec elle , et , décou-
vrant que sa destinée était de l'épouser, il refusa absolument de lui rendre ses
vêtements, sans lesquels elle ne pouvait s'en aller. Finalement, ils se marièrent.
La femme vécut avec lui dix ans et lui donna un fils et une fille. Au bout de
ce temps , sa destinée à elle fut accomplie ; elle monta sur un arbre pendant
l'absence de son mari , et , après avoir dit adieu à ses enfants , elle se mit sur
un nuage et disparut.
En Océanie, dans l'île Célèbes, la tribu des Bantiks raconte, au sujet de
l'origine de ses ancêtres , une légende qui se rattache à ce groupe de contes.
La voici (^Zcitscltrift der Deutschen Morgenlandischen Geselhcljaft , t. VI, 1852,
p. 55 6. — Comparer L. de Bâckcr, V Archipel indien, 1874, p. 98) : Une
créature à moitié divine, Outahagi, descendait du ciel avec sept de ses com-
pagnes pour se baigner dans une fontaine de l'île. Un certain Kasimbaha les
aperçoit planant au dessus de lui et les prend pour des colombes ; il est bien
surpris en voyant que ce sont des femmes. Pendant qu'elles se baignent , il
prend un de leurs vêtem.ents , par le moyen desquels on pouvait s'élever en
l'air. Outahagi est obligée de rester sur terre ; il l'épouse et en a un fils. Hle
lui recommande de prendre garde qu'un cheveu blanc qu'elle a soit arraché.
Kasimbaha l'arrache néanmoins , et Outahagi disparaît au milieu d'un affreux
ouragan et retourne au ciel. Le mari, ne sachant comment soigner son enfant,
veut aller la rejoindre. Il essaie de grimper à un rotang qui va de la terre
au ciel , mais en vain : le rotang est tout couvert d'épines. Heureusement un
mulot vient à son aide et ronge toutes les épines. Kasimbaha peut donc
grimper avec son fils sur le dos, et il arrive au ciel , où divers animaux , — on
ne voit pas trop pourquoi , — lui rendent encore service : un petit oiseau lui
indique la demeure d'Outahagi ; un ver luisant va se poser sur la porte de sa
CHATTE BLANCHE I9
chambre. Le frère d'Outahagi , lequel est , lui aussi , une sorte de demi-dieu ,
veut voir si son beau-frère n'est qu'un mortel. Il l'éprouve au moyen de neuf
plats couverts ; mais une mouche montre à Kasimbaha le plat qu'il ne faut pas
ouvrir. On le garde donc dans le ciel , et plus tard , il fait descendre son fils
sur la terre au bout d'une longue chaîne. C'est ce fils qui est la tige des
Bantiks ».
Cette légende de l'île Célèbes présente bien évidemment un trait que nous
avons signalé dans certaines variantes européennes du thème des Jeunes filles
oiseaux et qui forme lien entre ce thème et celui auquel se rattache plus parti-
culièrement le conte lorrain ; nous voulons parler des épreuves au.\quelles le
héros est soumis. Ce trait , qui faisait défaut dans les contes orientaux que nous
avons analysés avant cette légende , nous allons le retrouver dans d'autres
contes ou œuvres littéraires , également orientaux, du type des Jeunes filles
oiseaux.
Prenons d'abord un drame birman , dont l'analyse a été publiée dans le
Journal oj the Asiatic Society oj Bengal , t. VIII ( 1839) > P- 53^ : « Les neut
princesses de la ville de la Montagne d'argent , séparée du séjour des mortels
par une triple barrière (la première , une haie de roseaux épineux ; la seconde,
un torrent de cuivre en fusion ; la troisième, un Belou ou démon), ceignent
leurs ceintures enchantées qui leur donnent le pouvoir de traverser l'air avec
la rapidité d'un oiseau , et visitent une belle forêt dans les limites de Vile du
Sud (la terre). Pendant qu'elles se baignent dans un lac, elles sont surprises
par un chasseur qui lance sur la plus jeune , Mananhurry, un nœud coulant
magique et l'amène au jeune prince de Pyentsa. Celui-ci est si frappé de sa
merveilleuse beauté qu'il en fait sa « première reine » , quoiqu'il ait épousé
tout récemment la fille de l'astrologue royal. Le prince est obligé , peu de
temps après , par ordre du roi son père , de marcher à la tète de l'armée contre
des rebelles. L'astrologue profite de son absence pour expliquer un songe qu'a
eu le roi , en lui persuadant qu'il n'a d'autre moyen d'apaiser le mauvais génie
qui en veut à son pouvoir, qu'en lui sacrifiant la belle Mananhurry. La mère
du prince, ayant appris le danger dont la bien-aimée de son fils est menacée,
va la trouver et lui rend sa ceinture enchantée , qui avait été ramassée par le
chasseur sur le bord du lac et offerte par lui à la reine-mère. La princesse
retourne aussitôt à la Montagne d'argent ; mais , en chemin , elle s'arrête chez
un vieil ermite qui s'est retiré sur les confins de la forêt, et, après lui avoir
raconté ses aventures , elle lui confie une bague et quelques drogues magiques
qui permettent à celui qui les possède de franchir sans danger les barrières de
la Montagne d'argent. Le jeune prince, ayant terminé son expédition , retourne
À Pyentsa, et, n'y retrouvant plus sa chère Mananhurry, il repart immédia-
tement pour aller à sa recherche. Arrivé auprès de la belle forêt , il y entre
I. Le conte suivant, qui a été recueilli dans la Kouvelle-Zilandc , nous pjrait être une version
défigurée de cette légende : l'ne jeune fille de race cileïte a entendu vanter la valeur et la beauté du
grand chef Tawhaki. Elle descend du ciel pour être sa femme. Plus tard , offensée d'une réflexion que
son mari fait au sujet de la petite fille qu'elle a mise au monde , elle prend l'enfant et s'envole avec
elle. Tawhaki grimpe i uue plante qui s'élève jusqu'au ciel ; arrivé là , il est traité avec mépris par les
parents de sa femme ; mais à la fin celle-ci le reconnaît , et il devient dieu ( Ztilschrlfl jir vfrglfirlitnd*
Spnuhforschung , t. XVIII, p. 61).
20 CHATTE BLAKCHE
seul , visite l'ermite , qui lui remet la bague et les drogues enchantées ; puis
il franchit les terribles barrières , et , après bien des aventures , arrive enfin à
la ville de la Montagne d'argent ' . Il fait connaître sa présence à Mananhurry
en laissant tomber la bague de celle-ci dans un vase rempU d'eau que l'une
des servantes du palais va porter au bain de la princesse. La nouvelle de son
arrivée étant parvenue au roi , père de Mananhurry, celui-ci est très irrité qu'un
mortel ait l'audace de pénétrer dans son pays et d'élever des prétentions sur
sa fille ; il ordonne de le soumettre à diverses épreuves. Le prince doit d'abord
dompter des chevaux et des éléphants sauvages ; il les dompte. Alors le roi
promet de lui donner sa fille s'il parvient à tirer une flèche avec un des arcs
du palais ; le prince le fait avec une aisance et une adresse merveilleuses. Le
roi exige une dernière épreuve : il faut que le prince distingue le petit doigt
de Mananhurry parmi les doigts des princesses ses sœurs qui lui sont présentés
au travers d'un écran. Grâce au roi des moucherons qui lui donne les indi-
cations nécessaires, le prince réussit encore dans cette épreuve, et rien ne
s'oppose plus à sa réunion avec la belle Mananhurry.
Les Birmans ayant reçu de l'Inde avec le bouddhisme la plus grande partie
de leur littérature , on pouvait affirmer d'avance que tout le plan de ce drame
devait avoir été calqué sur quelque récit indien. Ce qui , du reste , le démontre,
c'est que nous trouvons dans un livre thibétain , le Kandjotir, dont l'origine est
indienne et bouddhique, un récit presque identique pour le fond au drame
birman {Mémoires de l' Académie de Saint-Pétersbourg , t. XIX, no 6, 1873,
p. XXIV seq.). L'identité va jusqu'au nom de l'héroïne : Manohard , dans le
récit thibétain ; Mananhurry, dans le drame birman ; preuve certaine d'emprunt
à une source commune , qui ne peut être qu'indienne.
On a recueilli , dans l'île de Madagascar, un conte du même genre , où
figurent aussi les tâches que le héros doit accompUr. Dans ce conte malgache
{Folklore Journal, 1883, I, p. 202), un jeune homme, appelé Andrianoro,
entend parler de trois sœurs merveilleusement belles , qui de temps en temps
descendent du ciel pour se baigner dans un certain lac. Grâce aux avis d'un
devin , il réussit à se saisir de la plus jeune , et celle-ci consent à l'épouser.
— Vient ensuite un épisode dans lequel la jeune femme , pendant un voyage
de son mari , est mise à mort par les parents de ce dernier, puis se retrouve
vivante à son retour. Alors elle dit à Andrianoro qu'elle va aller voir son père
et sa mère. Andrianoro veut l'accompagner ; elle cherche à l'en dissuader à
cause des périls qu'il courra et des épreuves qu'il aura à subir ; mais il persiste.
(Tout cet épisode nous paraît une altération du passage où, dans le drame
birman et dans le conte indien de Cachemire mentionné plus haut en note,
la jeune femme, menacée d'un grand danger, reprend son enveloppe d'oiseau
et s'envole vers le pays de son père). — Avant de se mettre en route,
Andrianoro rassemble tous les animaux et les oiseaux , et tue des bœufs pour
les régaler. Après quoi il leur raconte ce qu'il va faire , et ils lui disent qu'ils
viendront à son secours. Quand il est arrivé dans le ciel, le père de sa femme
I. Il est curieux de constater que dans le conte bohème de même type indiqué plus haut (Wald«u,
p. 248), c'est k la Montagne d'or que le héros doit aller rejoindre sa femme. Dans un conte tyrolien
(Zingerle, I, n» 37), c'est à la Montagne de verre, — Dans un conte indien de Cachemire (Steel
et Temple , p. 27), c'est à la Montagne d'émeraude.
d
CHATTE BLANCHE 21
lui impose diverses tâches : couper un arbre énorme; retirer un grand nombre
d'objets qui ont été jetés dans un lac rempli de crocodiles , reconnaître la mère
de sa femme au milieu de ses filles toutes semblables à elle. Andrianoro vient
à bout de ces tâches , grâce à l'aide des animaux reconnaissants.
Il est à remarquer que ce trait de la reconnaissance des animaux manque
dans le drame birman et dans la légende des îles Célèbes : aussi l'intervention
de la mouche ou du moucheron ne s'explique- t-elle pas.
Dans ce drame et cette légende, — et aussi dans le récit thibétain , — il n'est
pas question non plus d'un secours que la femme du héros lui apporterait. Ce
détail caractéristique s'est conservé dans un conte populaire de ce type, qui
a été recueilli dans l'Inde chez les Santals et qui, sur d'autres points, est
altéré {Indian Antiqiiary, 1875, p. 10). Il s'agit là d'un berger, nommé
Toria , qui faisait paître ses chèvres sur le bord d'une rivière. Or, les filles du
soleil avaient coutume de descendre chaque jour du ciel le long d'une toile
d'araignée pour aller se baigner dans cette rivière. Voyant un jour Toria, elles
l'invitent à se baigner avec elles, puis elles remontent au ciel. Toria, ayant
ainsi fait connaissance avec les filles du soleil, devient au bout de quelque temps
amoureux de l'une d'elles, et, pour l'obtenir, il s'avise d'une ruse. Un jour
qu'il se baigne avec elles , il leur propose de jouer à qui restera le plus long-
temps sous l'eau , et pendant que les filles du soleil plongent , il sort de la
rivière, prend le sdrhî (vêtement de dessus) de sa bien-aimée et s'enfuit. La
jeune fille le suit jusqu'à sa maison ; Toria lui rend le sârhî et n'ose lui
demander sa main, mais la jeune fille, voyant ses soeurs parties, dit à Toria
qu'elle restera avec lui et sera sa femme. Malheureusement pour Toria, un
mendiant , qui a été hébergé dans sa maison , vante au roi la beauté de la fille
du soleil , et le roi , l'ayant vue , cherche un moyen de se débarrasser du mari
pour faire de la femme « sa reine ». Il mande auprès de lui Toria et lui
ordonne de creuser et de remplir d'eau , en une seule nuit , un grand étang ,
dont les bords doivent être plantés d'arbres ; sinon , il sera mis à raort^ La
femme de Toria indique à celui-ci un moyen magique d'exécuter ce travail.
Ensuite le roi fait ensemencer de graine de sénevé une grande plaine, et,
quand tout est mûr, il commande à Toria de récolter la graine et de l'amasser
en un tas; s'il ne l'a pas fait en un jour, il mourra. La fille du soleil
appelle ses colombes, et en une heure la besogne est terminée. Viennent
ensuite un épisode dont nous avons donné l'analyse dans les remarques de
notre n" 10, René et son Seigneur (I, p. 118), et une dernière partie extrê-
mement bizarre et qui ne se rapporte pas au thème que nous examinons. —
Il est inutile de relever dans ce conte indien les altérations qu'a subies le thème
des Jeunes filles oiseaux, les lacunes qui s'y rencontrent et la manière toute
particulière dont est amené le passage relatif aux tâches imposées au héros.
Un autre conte populaire indien , recueilli dans le Bengale , et dont nous
avons résumé tout l'ensemble à propos de notre no 19, le Petit Bossu (l, p. 219),
contient épisodiquement une partie du thème des Jeunes filles oiseaux (Indian
Anliquary, 1875, p. 57) : Parti à la recherche de Vapsara (danseuse céleste)
que son père a vue en songe , le prince Siva Dâs consulte un ascète qui lui
dit : « Dans la forêt il y a un étang : la nuit de la pleine lune , cinq apsaras
viendront s'y baigner ; elles descendront de leur char enchanté et déposeront
22 CHATTE BLANCHE
leurs vêtements sur le bord de l'étang ; pendant qu'elles seront dans l'eau , tu
prendras leurs vêtements et tu resteras caché. » Et il lui indique à quel signe
il reconnaîtra l'apsara Tillottama , dont le roi a rêvé. Siva Dâs suit les instruc-
tions de l'ascète, et les apsaras s'engagent, s'il leur rend leurs vêtements,
à le laisser choisir pour femme parmi elles celle qu'il voudra K
Un conte des Avares du Caucase ( Schiefiier, no i ) , que nous avons eu
également à rapprocher de notre conte le Petit Bossu (I, p. 217) , a un épisode
analogue. Ce sont les trois filles du Roi de la mer qui, chaque jour, à midi ,
arrivent sous forme de colombes pour se baigner dans la mer. Le héros s'em-
pare des vêtements de plumes de la plus jeune , et elle est forcée de rester
sur la terre. Nous reviendrons sur cet épisode du conte avare et sur les aven-
tures qui le suivent, dans les remarques de notre n" 73 , la Belle aux cheveux
d^or.
Dans un conte samoyède publié par M. Ant. Schiefner dans les Ethmlogische
Vorlesungen ûber die altaischen Vœlker, d'Alexander Castren (Saint-Pétersbourg ,
1857, p. 172), une vieille dit à un jeune homme d'aller auprès d'un lac qui
est au milieu d'une sombre forêt. Il y verra sept jeunes filles se baignant ; leurs
vêtements seront déposés sur le bord du lac. Il faudra qu'il prenne les vête-
ments de l'une d'elles et les cache. Le jeune homme suit ce conseil. La jeune
fille dont il a pris les vêtements le supplie de les lui rendre. « Non , » répond-
il , « car si je te les rends , tu t'envoleras de nouveau vers le ciel. » ( Cette
réflexion montre bien que ces vêtements sont , en réalité , un plumage. ) Il finit
pourtant par les lui rendre , et elle devient sa femme.
La littérature européenne du moyen-âge présente aussi ce même thème,
sous une forme incomplète. Ainsi , d'après M. Liebrecht ( Zeitschrift fur verglei-
chende Sprachforschung , t. XVIII, p. 59), dans le poème allemand de Frédéric
de Souabe , le héros , qui , par sa faute , a vu s'éloigner de lui la princesse
Angelburge, trouve ensuite l'occasion de dérober à celle-ci, pendant qu'elle
se baigne, ses vêtements de colombe, et il ne les lui rend qu'après lui avoir
fait promettre de l'épouser. — Dans les Nibelungen (aventure 25), Hagen
s'empare des vêtements de deux ondines pendant qu'elles se baignent , et il
ne consent à les leur rendre que si elles lui révèlent l'avenir. — Enfin , dans
VEdda Scandinave (Les Eddas, traduction de M"e R. du Puget , 2* éd., 1865,
p. 275), trois frères, fils de roi, étant à la chasse, rencontrent sur le bord
d'un lac trois femmes qui filaient du lin ; « auprès d'elles étaient leurs formes
de cygnes. » Ces femmes étaient des Valkyries. Les trois frères les emmènent
chez eux : ils passent sept hivers ensemble ; « puis les femmes s'envolèrent
pour chercher les batailles , et ne revinrent pas *. »
1. Dans un livre de l'Inde, le Çalapallki Brahmana, cité p.ir M. Benfey { Panischalanira , t. I,
p. 264), l'apsara Urvâ^i et ses compagnes se baignent dans un lac sous la forme de canes, et elles
« se rendent visibles » au roi Pururavas , c'est-à-dire se montrent à lui sous leur forme véritable.
3. La légende suivante des îles Shetland et des Orcades (Kennedy, I , p. liî), présente une forme
curieuse de ce thème : Un pécheur aperçoit un jour deux belles femmes qui se jouent sur le bord de la
mer. Non loin de lui se trouvent par terre deux peaux de phoques ; il en prend une pour l'examiner.
Les deux femmes , ayant remarqué sa présence , courent vers l'endroit où étaient les peaux. L'une
saisit celle qui reste , s'en revêt en un clin d'oeil et disparaît dans la mer ; l'autre supplie le pêcheur de
lui rendre la sienne , mais il refuse et il épouse la femme. Quelques .innées .iprés , alors qu'elle a déjà
deux enfants , la femme retrouve sa peau de phoque et s'enfuit avec un de ses pareils.
CHATTE BLANCHE 23'
Ce que nous venons de dire sur le thème des Jeunes filles oiseaux, l'examen
des formes complètes de ce thème montrera , nous le croyons , que , comme
nous l'avons dit , l'épisode des « trois plumes qui se baignent » , des jeunes
filles mystérieuses et de leurs vêtements de plumes , n'appartenait pas originai-
rement aa thème principal du conte lorrain et des contes analogues, mais à
un thème distinct, dont il constitue l'élément principal, celui auquel se
rattache nécessairement toute la suite des aventures : là , en effet , on l'a vu ,
les vêtements de plumes ne sont pas simplement enlevés à la jeune fille , sans
qu'il en soit désormais question davantage ; ils sont repris par elle , et il faut
que son mari aille la chercher dans le pa)'S où elle s'est envolée.
Arrêtons-nous maintenant un peu sur le passage où il est question des
épreuves imposées au héros. Ce trait, que nous avons rencontré dans le drame
birman , dans le récit thibétain , dans le conte populaire du Bengale et dans
le conte malgache , — se rattachant tous au thème des Jeunes filles oiseaux , —
nous allons le trouver dans un conte indien du type de Chatte Blanche. Voici le
résumé de ce conte, qui fait partie de la grande collection formée par Soma-
deva de Cachemire, au xiie siècle 'de notre ère, la Kalhd-Sarit-Sdgara, V « Océan
des Histoires » (voir la traduction anglaise de C. H. Tawney, t. I, p. 355,
ou l'analyse donnée dans les Comptes rendus de l'Académie de Leipzig, 1861,
p. 225 seq. ) : Le jeune prince Çringabhuya arrive un jour au château d'un
rdkshasa (ogre), situé au milieu d'une forêt. Cerâkshasa, nommé Agniçikha,
a une fille nommée Rûpaçikhâ. Les deux jeunes gens s'éprennent l'un de
l'autre, et la fille du râkshasa déclare à son père qu'elle mourra, si celui-ci
ne la donne pas pour femme au prince. Agniçikha consent au mariage , mais
à la condition qu'auparavant le prince exécutera tous les ordres qu'il lui
donnera. Ce que le prince a d'abord à faire , c'est de reconnaître sa bien-aimée
au milieu de ses cent soeurs qui toutes lui ressemblent absolument , et de lui
poser sur le front la couronne de fiancée. Rûpaçikhâ a prévu cette épreuve,
et le prince sait d'avance qu'elle portera autour du front un cordon de perles.
« Mon père , » lui a-t-elle dit , « ne le remarquera pas ; comme il appartient à
la race des démons, il n'a pas beaucoup d'esprit. » Çringabhuya, s' étant bien
tiré de cette première épreuve, reçoit ensuite l'ordre de labourer assez de
terrain pour y semer cent boisseaux de sésame ; labour et semailles doivent
être terminés pour le soir. Grâce à Rûpaçikhâ et à son pouvoir magique , le
soir le tout se trouve fait. Alors le râkshasa exige que Çringabhuya ramasse
en un tas toutes les graines qu'il vient de semer ; en un instant , Rûpaçikhâ
fait venir d'innombrables fourmis, et les graines sont vite ramassées. Enfin le
prince doit aller inviter au mariage le frère du râkshasa , un autre râkshasa ,
nommé Dhûmaçikha. Sa fiancée lui donne un cheval très rapide et divers
objets magiques, et elle lui dit de s'enfuir à toute bride une fois son invitation
faite. Suit l'épisode de la poursuite et des objets magiques , que nous avons
étudié à propos d'un passage de notre n» 12, lePriticeet son Chei>al (I, p. 152
seq.). Le râkshasa Agniçikha, fort étonné de voir le jeune homme échappé à
un si grand péril , se dit qu'il doit être un dieu et lui donne sa fille. Au bout
de quelque temps , le prince désire retourner dans son pays , mais sa femme
24 CHATTE BLANCHE
lui conseille de quitter secrètement le château du râkshasa. Le lendemain donc,
les deux jeunes gens s'enfuient sur leur bon cheval. Bientôt Agniçikha,
furieux, se met à leur poursuite. Quand il est près d'eux, Rûpaçikhâ rend
invisibles son mari et le cheval , et elle se change elle-même en paysan ; elle
prend la hache d'un bûcheron et se met à fendre du bois. Agniçikha demande
au prétendu bûcheron s'il n'a pas vu les fugitifs. « Nous n'avons vu personne,»
répond Rûpaçikhâ ; « aussi bien nos yeux sont remplis de larmes à cause de
la mort du prince des râkshasas, Agniçikha, qui est trépassé aujourd'hui.
Nous sommes en train de couper du bois pour son bûcher. — Ah ! malheu-
reux, » se dit Agniçikha, « je suis donc mort! Maintenant que m'importe ma
fille ? Je retourne à la maison et je vais demander à mes gens comment la
chose est arrivée. » Il retourne chez lui ; mais, ses gens lui ayant dit qu'il est
encore en vie, il reprend sa poursuite. Alors sa fille se change en un messager,
tenant une lettre à la main, et quand le râkshasa lui demande des nouvelles
des fugitifs , le messager lui dit qu'il a bien d'autres choses en tête : le prince
des râkshasas Agniçikha vient d'être mortellement blessé dans une bataille et
il l'envoie en toute hâte appeler son frère auprès de lui , pour qu'il lui trans-
mette son royaume. Voilà le râkshasa de nouveau tout bouleversé ; il retourne
vite à son château , où ses gens parviennent à le convaincre qu'il est en par-
faite santé ; mais il renonce à poursuivre les jeunes gens , et ceux-ci arrivent
heureusement dans le pays de Çringabhuya.
Nous réserv'ant de revenir sur quelques traits de ce curieux conte indien ,
nous dirons un mot de chacune des diverses tâches imposées au jeune homme
dans notre conte.
La première se retrouve exactement dans un conte westphalien de même
type ( Grimm , n» 1 1 3 ) , où le héros reçoit l'ordre de couper une grande forêt
et n'a d'autres outils qu'une hache , un coin et une cognée de verre. Dans un
autre conte allemand (Grimm, n° 193), où notre thème et celui des Jeunes
filles oiseaux se mélangent très intimement, le jeune homme n'a qu'une hache
de plomb et des coins de fer-blanc , et il doit , comme dans notre conte , mettre
tout le bois en cordes. De même dans le conte de la Haute-Bretagne , où les
instruments donnés au valet sont une hache en plomb et une scie en papier.
Dans l'un des contes catalans indiqués ci-dessus (^Roftdallayre , I, p. 85),
dans le conte basque , dans le conte transylvain , le prince doit non seulement
abattre une grande forêt, mais, dans les deux premiers, y semer du blé et
faire la moisson ; dans le dernier, la mettre en cordes et planter à la place une
vigne qui donne déjà du raisin. — Voir encore le conte picard mentionné plus
haut {Mélusitie, 1877, col. 446), un conte breton du même type, assez altéré
(Luzel, S^ rapport, p. 26), un conte allemand (Mùllenhoff, p. 395), le c^nte
grec moderne également mentionné (Hahn, n° 54) et un conte du Tyrol
allemand, du type ôlgs Jeunes filles oiseaux (Zingerle, I, n» 37).
En Orient, dans un conte indien de Calcutta (miss Stokes, p. 162), déjà
cité à propos de notre n» 3 (I , p. 48), une des épreuves imposées au prince
qui demande la main de la princesse Labam , est de couper en deux un
énorme tronc d'arbre avec une hache de cire. Le prince indien est aidé par la
princesse Labam , comme Jean est aidé par Chatte Blanche.
CHATTE BLANCHE 2J
Dans le conte westphalien , l'une des tâches est , comme dans notre conte ,
de bâtir un château (comparer Grimm, n° i86) ; mais il n'y est pas question
du singulier moyen qu'il faut employer pour avoir la «belle flèche». Ce
bizarre passage se retrouve sous diverses formes dans plusieurs autres contes
de ce type. Ainsi, dans le conte du Tyrol italien n» 27 de la collection
Schneller, l'enchanteur ayant ordonné au jeune homme d'enlever un rocher
qui est au milieu d'un lac, sa fille indique au jeune homme ce qu'il faut faire :
il prendra une épée et un seau, coupera la tête à la jeune fille et fera couler
le sang dans le seau ; mais il aura soin qu'il n'en tombe point par terre. Il
en tombe trois gouttes ; la jeune fille disparaît , mais bientôt après elle revient
et dit au jeune homme que , par son inattention , il avait rendu la chose
presque impossible, mais enfin elle a réussi. (Comparer le conte portugais
de la collection Coelho).
Dans ce conte tyroUen , comme dans le nôtre , cet incident n'entraîne
pas de conséquences pour la suite du récit. Il n'en est pas de même dans les
contes dont nous allons parler. Dans un des contes catalans déjà mentionnés
(Rondalîayre , I , p. 41 ) , le héros doit retirer un anneau du fond de la mer. Sa
bien-aiméc lui dit de la couper en morceaux, en prenant bien garde de rien
laisser tomber par terre , et de jeter le tout à la mer. Malgré tout le soin du
héros, il tombe par terre une goutte de sang. Néanmoins la jeune fiUe retire
l'anneau. Ensuite son père dit au jeune homme qu'il lui faudra reconnaître sa
fiancée entre ses deux sœurs : elles seront placées toutes les trois derrière une
cloison et passeront à travers un trou le petit doigt de leur main droite (c'est
tout à fait, on le voit, le drame birman). Comme, depuis que la goutte de
sang est tombée par terre , il manque une phalange au petit doigt de la jeune
fille, le héros n'a pas de peine à la reconnaître. (L'autre conte catalan du
Rondallayre , I, p. 85 , le conte espagnol de Séville et le conte basque sont,
pour tout ce passage , à peu près identiques à ce conte.) — Le conte picard
présente cet épisode d'une autre façon. Le diable ayant ordonné au jeune
homme d'aller chercher un nid au sommet d'une haute tour de marbre , la
fille du diable dit à son ami de la couper en morceaux , qu'il fera cuire dans
une chaudière. Avec ses os il fera une échelle et il pourra grimper à la tour.
Quand le jeune homme remet les os à leur place, il oublie ceux du petit doigt
du pied. C'est ce qui lui permet de distinguer sa fiancée quand le diable lui
dit de choisir par la nuit noire parmi ses trois filles couchées l'une près de
l'autre. (Comparer le conte de la Haute-Bretagne). — Dans le conte écossais
n«> 2 de la collection Campbell , la fille du géant fait au prince une échelle avec
ses propres doigts, pour qu'il puisse dénicher un nid, et, comme elle y a
perdu son petit doigt , le prince peut ensuite la distinguer entre ses deux soeurs,
(Comparer le second conte écossais). — Le conte milanais cité plus haut a
aussi cet épisode , mais incomplet. Le vieillard qui enseigne au jeune homme
comment il devra se comporter chez le Roi du Soleil , lui dit que ce dernier
lui bandera les yeux, quand il s'agira de choisir une de ses filles; il faudra
que le jeune homme leur prenne à chacune les mains , et celle qui aura un
doigt coupé , ce sera la plus belle.
11 y a donc à cet endroit, dans notre conte, une lacune, très facile du
reste à combler. Le jeune homme , qui a les yeux bandés , reconnaît évidem-
26 CHATTE BLANCHE '
ment la « Plume verte », en lui prenant la main, à l'os qu'il lui a mal
remis.
Dans divers autres contes , le héros doit aussi reconnaître sa fiancée ; mais
les circonstances sont diflférentes,
La transformation de la « Plume verte » en chatte blanche rappelle de loin
le passage du conte suédois le Prince et Messérta (n" 14 de la collection
Cavallius) où Messéria dit au prince, qui doit la reconnaître au milieu de ses
sœurs, métamorphosées comme elle en animaux, qu'elle sera changée en
petit chat.
*
* *
Quant au conseil donné à Jean par la « Plume verte » de ne pas accepter
la chaise que le diable lui offrira , il faut , croyons-nous , pour le comprendre ,
le rapprocher d'un trait d'un autre conte suédois du même genre (Cavallius,
n° 14 B). Dans un épisode où le héros est envoyé par l'ondine chez une sor-
cière, sa sœur, sous prétexte d'en rapporter des cadeaux de noce (comparer
plus haut le conte indien de Somadeva) , il s'abstient, d'après les conseils de
sa fiancée, de s'asseoir sur diverses chaises qui lui sont offertes; car si l'on
s'assied sur telle ou telle chaise , on est exposé à tel ou tel danger. — Dans le
conte picard , la fille du diable recommande au jeune homme de ne pas manger
de viande et de ne pas boire de vin chez le diable ; sinon il serait empoisonné.
( Le conte suédois renferme également le conseil de ne rien manger, sous peine
de mourir.)
* *
Nous ne sommes pas encore au bout des altérations que présente notre
conte. Dans le passage où le diable se met à la poursuite des deux jeunes
gens , l'idée première est encore tout à fait obscurcie. Dans le thème primitif,
ce ne sont pas des personnages étrangers jusqu'alors à l'action , — casseur de
pierres , laboureur, — qui, on ne sait pourquoi , répondent au diable tout
de travers et l'amènent à renoncer à sa poursuite ; c'est l'un des deux jeunes
gens, après que, grâce au pouvoir magique de la fille du diable, ils ont pris
l'un et l'autre diverses formes, comme on l'a vu dans notre n° 9, l'Oiseau vert.
Ainsi, dans le conte allemand de la collection Wolf (p. 293), la fille du
diable se change en rocher et transforme le jeune homme en casseur de pierres
qui feint d'être sourd et parle de son travail et de sa misère en réponse à
toutes les questions qu'on lui adresse ; dans le conte du Tyrol italien
(Schneller, n» 27), la fille de l'enchanteur change son mari en jardin et
prend elle-même la forme d'une vieille jardinière qui répond : Achetez
de la belle salade , etc. ; puis viennent les transformations suivantes : lac et
pêcheur qui offre sa marchandise , église et prêtre qui demande à l'enchanteur
de lui servir sa messe. Voir encore un conte toscan {Rivista di lelteratiira popo-
lare, vol. I, fasc. Il, Rome, 1878 , p. 83 ) ; les contes siciliens n°s 34 et S)
de la collection Gonzenbach , n" 1 5 de la collection Pitre ; le conte picard
CHATTE BLANCHE 2^
publié dans Mélusim , le conte de la Haute-Bretagne , etc. — Le conte indien
de Soniadeva présente cette même idée sous une forme particulière '.
D'autres contes de ce type (conte russe, conte esthonien) ont, comme
notre Oiseau vert , les transformations , mais non les réponses de travers.
Enfin, dans plusieurs (par exemple dans le conte écossais, le conte norwé-
gien , le conte danois , le conte espagnol de Séville , un des contes catalans
du RondaUayre, I , p. 41, le conte tsigane, le conte portugais no 6 de la collec-
tion Braga, le conte des nègres de la Jamaïque) , au lieu des transformations,
se trouve l'épisode des objets magiques qui opposent des obstacles à la pour-
suite , épisode dont nous avons parle , nous le rappelions tout à l'heure , à
propos de notre no 12, le Prince et son Cheval, et que nous venons de rencon-
trer, différemment encadré , dans le conte indien de Somadeva. — Le conte
italien des Abruzzes et un autre des contes catalans (Rondallayre,! , ^. 85)
présentent successivement l'épisode des transformations et celui des objets
magiques.
*
* *
Vers la fin de Chatte Blanche , la défense faite à Jean par la « Plume verte »
de se laisser embrasser par ses parepts , sous peine de perdre sa beauté , amène
un épisode qui semble assez inutile. C'est que , là aussi , la donnée primitive
est altérée. Dans les contes de ce type où elle a été fidèlement conservée ,
quand le jeune homme va revoir ses parents , sa fiancée le supplie de ne se
laisser embrasser par personne ; sinon , il l'oubliera et l'abandonnera. Sa mère
ou une autre femme l'ayant embrassé pendant qu'il n'y prend pas garde , les
choses arrivent, en effet, comme la jeune fille l'a prédit, et le jeune homme
est au moment d'en épouser une autre, quand la vraie fiancée trouve moyen
de mettre fin à cet oubli ( souvent en faisant paraître devant lui deux oiseaux
enchantés qui , par les paroles qu'ils échangent entre eux, réveillent ses sou-
venirs). Voir, parmi les contes ci-dessus mentionnés, le conte bas-breton, le
conte écossais , les contes allemands de la collection MûUenhoff" et de la col-
lection Wolf, le conte basque , le conte espagnol de Séville , le conte du Tyrol
italien , le conte toscan , le conte italien des Abruzzes , les contes siciliens nos
14 et 54 de la collection Gonzenbach , le conte grec moderne no 54 de la
collection Hahn, et, de plus , deux autres contes grecs (B. Schmidt , nos 5 et
12), deux contes italiens de Rome (Busk, p. 8), un conte sicilien (Pitre,
no 13). — Comparer aussi le conte portugais no 6 de la collection Braga.
*
* *
La fin de notre conte est encore défigurée. La forme véritable se trouve ,
par exemple, dans le conte suédois n" 14 B de la collection Cavallius : Trois
seigneurs font à Singorra , la fiancée oubliée , réfugiée chez de pauvres gens ,
des propositions déshonnêtes. Elle les laisse venir chacun une nuit , l'un
après l'autre, et dit au premier qu'elle a oublié de fermer sa fenêtre; au
I. Un conte tosciin (V. Imbrùui. La Noivllaja Fioreiilina , p. 403) offre, dans un passage ana-
logue, la même altération que notre conte. — Cf. un conte grec moderne ( Halin , n» 41 , p. 248 du
1" volume).
28 CHATTE BLANCHE
second , que sa porte est restée ouverte ; au troisième , que son veau n'est pas
enfermé. Ils s'offrent à aller fermer l'un la fenêtre, l'autre la porte, le troi-
sième à enfermer le veau ; mais , par l'effet magique de quelques paroles pro-
noncées par Singorra , ils restent attachés , l'un à la porte , l'autre à la fenêtre,
l'autre au veau , et passent la nuit la plus désagréable. — Cet épisode existe
dans les contes suivants de ce type : le conte sicilien n° 5$ de la collection
Gonzenbach, le conte norwégien , les deux contes islandais, le conte écossais ,
les contes allemands p. 395 de la collection Mùllenhofï et n° 8 de la collection
Curtze , le conte du Tyrol italien , le conte toscan , le conte espagnol de
Séville , les contes portugais n° 4 de la collection Consiglieri-Pedroso et n° 6
de la collection Braga , le conte basque , le conte de la Basse-Bretagne et le
conte picard, Daus ces quatre derniers, il est altéré, surtout dans le conte
picard, où il est presque méconnaissable. Comparer encore un conte irlandais
(Kennedy, I, p. 63), un conte allemand résumé par Guillaume Grimm
(t. III, p. 330), et aussi (ibid. p. 154) un autre conte allemand (variante du
no 88 de la collection Grimm). — Dans un conte de la Haute-Bretagne
(Sébillot, I , no 16) , cet épisode forme à peu près tout le conte à lui seul.
Au xvne siècle, Basile insérait dans son Pentamerone (nos ly et 29) deux
contes du genre de Chatte Blanche. Dans le premier se trouve l'épisode des
tâches , parmi lesquelles celle de fendre et scier un tas énorme de bois , et
aussi l'épisode de la fiancée oubliée et de la colombe qui reproche cet oubli au
prince , comme dans les contes indiqués plus haut. Dans le second , l'oubli
seulement et l'aventure des trois seigneurs mystifiés.
Il semble naturellement indiqué de rapprocher de notre conte l'idée géné-
rale du mythe grec de Jason et Médée , qui , du reste , a bien l'air d'un conte
populaire : Jason , pour obtenir la toison d'or, doit accomplir plusieurs travaux ;
Médée , fîlle de celui qui les lui a imposés , vient à son secours par des moyens
magiques. Ils s'enfuient ensemble et échappent à la poursuite du père de Médée.
Plus tard , — bien des années après , il est vrai , et tout à fait de gaîté de cœur,
— Jason abandonne sa libératrice (Apollodori Bibliotheca , 1 , 9, 23 seq.).
XXXIII
LA MAISON DE LA FORÊT
Il était une fois un soldat, nommé La Ramée. Il dit un jour
à son capitaine qu'il voulait aller parler au roi. Le capitaine lui
accorda un congé de quelques jours, et La Ramée se mit en
route. Il avait déjà fait une quarantaine de lieues, lorsqu'il
retourna sur ses pas. « Te voilà revenu de ton voyage ? » lui dit
le capitaine. — « Non , » répondit La Ramée ; « c'est que j'ai
oublié ma ration de pain et deux liards qui me sont dus. — Au
lieu de deux liards, » dit le capitaine , « je vais te donner deux
sous. M La Ramée mit les deux sous dans sa poche, le pain dans
son sac, et reprit le chemin de Paris.
Comme il traversait une grande forêt , il rencontra un chas-
seur. « Bonjour, » lui dit-il , « où vas-tu ? — Je vais à tel endroit.
— Moi aussi. Veux-tu faire route avec moi ? — Volontiers, »
dit le chasseur.
La nuit les surprit au milieu de la forêt ; ils finirent par trouver
une maison isolée où ils demandèrent un gîte. Une vieille femme
qui demeurait dans cette maison avec une petite fille leur dit
d'entrer et leur donna à souper. Pendant qu'ils mangeaient ,
l'enfant s'approcha de La Ramée et lui dit de se tenir sur ses
gardes , parce que cette maison était un repaire de voleurs.
Après le souper, le chasseur, qui n'avait rien entendu , paya
tranquillement l'écot, et laissa voir l'or et l'argent qu'il avait
dans sa bourse. Puis la vieille les fit monter dans une chambre
haute. Le chasseur se coucha et fut bientôt endormi ; mais La
Ramée , qui était prévenu , poussa une armoire contre la porte
pour la barricader.
JO LA MAISON DE LA FORÊT
Au milieu de la nuit, les voleurs arrivèrent. La vieille leur
dit qu'il se trouvait là un homme très riche et qu'ils pourraient
faire un bon coup. Mais, quand ils essayèrent d'enfoncer la porte,
ils ne purent y parvenir. Ils dressèrent alors une échelle contre
la fenêtre de la chambre , et La Ramée , qui était aux aguets ,
entendit l'un d'eux demander dans l'obscurité : « Tout est-il
prêt ? — Oui , » dit La Ramée.
Le voleur grimpa à l'échelle , et , comme il avançait la tête dans
la chambre, La Ramée la lui abattit d'un coup de sabre. Un
second voleur vint ensuite et eut le même sort ; puis un troi-
sième , et ainsi des autres jusqu'à huit qu'ils étaient. Quand La
Ramée eut fini , il voulut compter les têtes coupées ; mais ,
comme il faisait sombre , il crut qu'il y en avait neuf. « Bon ! »
dit-il , « voilà que j'ai tué mon compagnon avec les autres ! »
Cependant il chercha partout, et finit par trouver le chasseur
sous le Ht , où il était blotti , plus mort que vif.
Le lendemain matin , La Ramée jeta la méchante vieille dans
un grand feu et fit un beau cadeau à la petite fille. La maison
était pleine d'or et d'argent , mais il n'en fut pas plus riche : le
chasseur avait tout empoché. La Ramée lui dit adieu et continua
son voyage.
Arrivé à Paris, il entra dans un beau café pour se rafraîchir.
Quand il voulut payer, on lui dit qu'il ne devait rien. « Tant
mieux ! » se dit-il ; « c'est autant de gagné. » Il entra plus loin
dans un autre café, et, après qu'il se fut bien régalé, on lui dit
encore qu'il ne devait rien. « Voilà qui va bien, » pensa La
Ramée ; « qu'il en soit toujours ainsi ! » Il alla se loger à l'hôtel
des princes, et, là encore, il n'eut rien à payer.
Pendant qu'il était à réfléchir sur son aventure , il vint à penser
au chasseur qui avait pris tout l'argent dans la maison de la
forêt. « Ah ! » dit-il, « que je le rencontre, ce gredin-là, et je
lui en ferai voir de belles ! »
Au même instant, une porte s'ouvrit et le chasseur parut
devant lui.
« Attends, coquin, » cria La Ramée, « que je te tue ! »
Le chasseur s'esquiva ; mais , quelques instants après , il revint,
vêtu en prince. « Ah! sire, » lui dit La Ramée, « je vous
demande pardon, je ne savais pas qui vous étiez. » Le roi lui
dit : « Tu m'as sauvé la vie ; en récompense je te donne ma
LA MAISON DE LA FORÊT 3I
sœur en mariage. » La Ramée ne se fit pas prier, et les noces
eurent lieu le jour même.
REMARaUES
Ce petit conte se retrouve en Allemagne et en Vénétie.
Comparer d'abord, dans la collection Wolf {Deutsche HausmarcJjen) , le
conte allemand p. 65. Un soldat qui a déserté rencontre dans une forêt un
chasseur et arrive avec lui dans un repaire de brigands. Il se fait passer, lui et
son compagnon, pour des voleurs d'une autre bande et trouve moyen de tuer
les brigands par surprise. Son compagnon s'est caché pendant le combat ; le
soldat le raille de sa poltronnerie. Arrivé seul à la capitale du pays , il voit
avec étonnement tous les factionnaires lui présenter les armes. Le roi , à qui il
va demander du service , le reçoit fort bien et se fait reconnaître à lui pour le
chasseur de la forêt. Le soldat se confond en excuses. Finalement , il est
nommé colonel dans la garde du roi et devient bientôt feld-maréchal.
La collection Grimm renferme un conte tout à fait du même genre (no 199).
Comparer aussi un troisième conte allemand , n° 10 de la collection Simrock.
Dans le conte italien de Vénétie (Widter et Wolf, no 7), Beppo Pipetta,
soldat du roi d'Ecosse, s'en allant en congé chez ses parents, rencontre sur
une montagne le roi qui faisait un voyage à pied. Se doutant que c'est un
grand personnage , Beppo s'offre à l'accompagner. Ils entrent ensemble dans
une auberge mal famée, dont l'hôte les prévient que le soir il doit venir des
brigands. Beppo mange le dîner des brigands ; puis on conduit les deux com-
pagnons dans une chambre haute. Arrivent les brigands. Beppo , qui est resté
aux aguets, tue un des hommes envoyés à la découverte , puis un second,
un troisième , un quatrième. Restent trois brigands qui se présentent à leur
tour. Beppo casse la tête à l'un d'un coup de pistolet et couche par terre' les
deux autres d'un coup d'épée. Le roi se sépare amicalement de Beppo , qui
s'en va dans sa famille et revient ensuite à son régiment. A peine de retour à
la caserne, il est mandé auprès du roi. Dans la salle d'audience il trouve le
seigneur, son ancienne connaissance. « Qiie faites-vous ici ? » lui demande-t-il.
— « Je suis appelé auprès du roi. — Moi aussi, » dit Beppo. Le seigneur se
retire , et bientôt Beppo est introduit auprès du roi qui le reçoit en grand
appareil , avec sa couronne et son manteau royal , et l'interroge sur l'affaire
des brigands. Il lui demande, entre autres choses , s'il a des témoins. « Oui ,
sire, » répond Beppo, qui ne le reconnaît pas. « J'ai pour témoin un seigneur
qui doit être en bas dans le palais. — Ce n'est pas vrai , » dit le roi , « car le
voici devant vous. » Le roi récompense généreusement Beppo.
XXXIV
POUTIN & POUTOT
Ç'ataut Poutin et Poutot que
faïaint ménage assane. Ain joû
î s'disèrent :
« J'allons allée â fraises. »
Lo v'ià partis â fraises. Pou-
tot ataut bé pu hébéle ^ à main-
gée que Poutin. Qua î feut
plein, î li dise :
« A et' heuoure, veux-tu
rev'né ?
— Niant, je n'veume rev'né
que je n'fû aouss' plein qu'té.
— Eh bé ! j'ma vas dére aou
leuou de te v'né maingée.
« Leuou, va-t'a maingée
Poutin. Poutin n'veume rev'né
que n'fû aouss' plein qu'mé.
— I n'm'é rin fâ, je n'ii veux
rin faiïre.
— Eh bé ! j'm'a vas dére aou
petiot ché de te v'né abaïée.
C'étaient Poutin et Poutot,
qui faisaient ménage ensemble.
Un jour ils se dirent :
« Nous allons aller aux
fraises. »
Les voilà partis aux fraises.
Poutot allait bien plus vite à
manger que Poutin. Quand il
fut plein, il lui dit :
« Maintenant, veux-tu reve-
nir ?
— Non, je ne veux revenir
que je ne sois aussi plein que
toi.
— Eh bien ! je m'en vais
dire au loup de te venir manger.
M Loup, va-t'en manger
Poutin. Poutin ne veut revenir
qu'il ne soit aussi plein que
moi.
— Il ne m'a rien fait, je ne
lui veux rien faire.
— Eh bien ! je m'en vais
dire au petit chien de te venir
aboyer.
I , Etait bien plus habile.
POUTIN ET POUTOT
« P'tiot ché, va-t'a abaïée le
leuou : le leuou n'veume main-
gée Pou tin ; Pou tin n'veume
rev'né que n'fû aouss' plein
qu'mé.
— I n'm'é rin fâ, je n'ii
veux rin faiïre.
— Eh bé ! i'm'a vas dére aou
bâton de te v'né batte.
« Bâton , va-t'a batte le p'tiot
ché : le p'tiot ché n'veume
abaïée le leuou ; le leuou
n'veume maingée Poutin ; Pou-
tin n'veume rev'né que n'fû
aouss' plein qu'mé.
— I n'm'é rin fâ , je n'ii veux
rin faiïre.
— Eh bé ! j'm'a vas dére aou
feuil de te v'né brûlée.
« Feuil, va-t'a brûlée l'bâton :
l'bâton n'veume batte le p'tiot
ché ; le p'tiot ché n'veume
abaïée le leuou ; le leuou
n'veume maingée Poutin ;
Poutin n'veume rev'né que
n'fû aouss' plein qu'mé.
— I n'm'é rin fâ , je n'ii
veux rin faiïre.
— Eh bé ! j'm'a vas dére à lé
rivère de te v'né do teindre.
« Rivère, va-t'a doteindre
l'feuil : l'feuil n'veume brûlée
l'bâton ; l'bâton n'veume batte
le p'tiot ché; le p'tiot ché
n'veume abaïée le leuou ; le
leuou n'veume maingée Poutin ;
CosafiN , Cou If!, Il,
« Petit chien , va-t'en aboyer
le loup : le loup ne veut man-
ger Poutin; Poutin ne veut
revenir qu'il ne soit aussi plein
que moi.
— Il ne m'a rien fait, je ne
lui veux rien faire.
— Eh bien! je m'en vais
dire au bâton de te venir
battre.
« Bâton , va-t'en battre le
petit chien : le petit chien ne
veut aboyer le loup ; le loup
ne veut manger Poutin ; Pou-
tin ne veut revenir qu'il ne soit
aussi plein que moi.
— Il ne m'a rien fait, je ne
lui veux rien faire.
— Eh bien ! je m'en vais
dire au feu de te venir brûler.
« Feu, va-t'en brûler le
bâton : le bâton ne veut battre
le petit chien ; le petit chien
ne veut aboyer le loup ; le loup
ne veut manger Poutin ; Pou-
tin ne veut revenir qu'il ne soit
aussi plein que moi.
— Il ne m'a rien fait, je ne
lui veux rien faire.
— Eh bien ! je m'en vais
dire à la rivière de te venir
éteindre.
« Rivière, va-t'en éteindre
le feu : le feu ne veut brûler
le bâton ; le bâton ne veut
battre le petit chien ; le petit
chien ne veut aboyer le loup;
le loup ne veut manger Poutin ;
3
34
Poutin n'veume rev'né que n'fû
aouss' plein qu'mé.
— I n'm'é rin fâ, je n'ii
veux rin faiïre.
— Eh bé! je m'a vas dére
aou bieu de te v'né boueïre.
« Bieu, va-t'a boueïre lé
rivère : lé rivère n'veume
doteindrerfeuil;rfeuil n'veume
brûlée r bâton; l'bâton n'veume
batte le p'tiot ché ; le p'tiot ché
n'veume abaïée le leuou ; le
leuou n'veume maingée Poutin;
Poutin n'veume rev'né que n'fû
aouss' plein qu'mé.
— Elle n'm'é rin fâ, je n'ii
veux rin faiïre.
— Eh bé ! je m'a vas dére
aou boucher de te v'né tiée.
« Boucher, va-t'a tiée l'bieu :
le bieu n'veume boueïre lé
rivère ; lé rivère n'veume
doteindre l'feuil; l'feuil n'veume
brûlée l'bâton; l'bâton n'veume
batte le p'tiot ché ; le p'tiot ché
n'veume abaïée le leuou ; le
leuou n'veume maingée Poutin ;
Poutin n'veume rev'né que n'fû
aouss' plein qu'mé. »
Le boucher tié l'bieu, l'bieu
beuvé lé rivère, lé rivère
doteindé l'feuil, l'feuil brûlé
l'bâton, l'bâton batte le p'tiot
ché, le p'tiot ché abaïé le
leuou, le leuou maing4 Poutin,
et tourtout feut fâ.
POUTIN ET POUTOT
Poutin ne veut revenir qu'il ne
soit aussi plein que moi.
— Il ne m'a rien fait , je ne
lui veux rien faire.
— Eh bien ! je m'en vais
dire au bœuf de te venir boire .
« Bœuf, va-t'en boire la
rivière : la rivière ne \'eut
éteindre le feu ; le feu ne veut
brûler le bâton.; le bâton ne
veut battre le petit chien; le
petit chien ne veut aboyer le
loup; le loup ne veut manger
Poutin; Poutin ne veut revenir
qu'il ne soit aussi plein que
moi.
— Elle ne m'a rien fait, je
ne lui veux rien faire.
— Eh bien ! je m'en vais dire
au boucher de te venir tuer.
« Boucher, va-t'en tuer le
bœuf : le bœuf ne veut boire
la rivière ; la rivière ne veut
éteindre le feu ; le feu ne veut
brûler le bâton ; le bâton ne
veut battre le petit chien ; le
petit chien ne veut aboyer le
loup ; le loup ne veut manger
Poutin ; Poutin ne veut revenir
qu'il ne soit aussi plein que
moi. »
Le boucher tua le bœuf, le
bœuf but la rivière, la rivière
éteignit le feu, le feu brûla le
bâton , le bâton battit le petit
chien, le petit chien aboya le
loup , le loup mangea Poutin ,
et tout fut fini.
POUTIN ET POUTOT 55
REMARaUES
Un conte suisse de la Gruyère ( Romania, 1875 , p. 232) met en scène des
personnages analogues à ceux de notre conte , et commence à peu près de la
même manière ; mais bientôt il s'en écarte beaucoup plus que certains autres
contes dont l'introduction est différente. Voici le commencement de ce conte :
« Pelon et Peluna sont allés aux framboises ; ils ont regardé lequel serait le
plus vite plein. Peluna a été pleine avant Pelon ; Pelon n'a pas pu aller à sa
maison. » Alors on va chercher un char pour mener Pelon ; le char ne veut
pas mener Pelon ; le cheval ne veut pas traîner le char, ni le pieu battre le
cheval, ni le feu brûler le pieu , ni l'eau éteindre le feu, ni la souris boire l'eau,
ni le chat manger la souris , ni le chien manger le chat ; mais le loup veut
bien manger le chien, et alors les autres personnages consentent à la file à
faire ce qu'on leur demandait.
Un conte de l'Allemagne du Nord (Kuhn et Schwartz, n» 16) s'écarte de
notre conte pour l'introduction , mais s'en rapproche pour tout le reste : Une
femme a un petit chien et un bippeî (( î ) ; elle veut aller à la foire et dit au
hippel de rester à la maison ; il ne veut pas. Alors la femme dit au chien de le
mordre. Entrent ensuite successivement dans l'action le bâton , le feu , Veau ,
le bœuf, le boucher. C'est bien, comme on voit, la même série que celle de
notre conte, moins le îoup, qui est en tête dans le conte de Montiers. —
D'autres contes, qui, pour la plupart, n'ont pas non plus le loup, ajoutent un
dernier chaînon : \ejuge, qui veut bien pendre ou battre le boucher (voir une
chanson parisienne, citée par M. Gaston Paris , Romania, 1872 , p. 220, et un
conte hongrois delà collection Gaal-Stier, no 20). Ailleurs, au lieu du juge,
c'est le bourreau (conte alsacien, Elsassisches Volksbàchlein d'Aug. Stœber,
v<^ éd., Strasbourg, 1842, p. 93 ; conte souabe de la collection Meier, n» 82 ;
conte de Saxe-Meiningen , cité par M. R. Kœhler, Germania, t. V, 1860,
p. 466), ou bien c'est le soldat (conte vénitien : Bernoni, Tradiiioni , p. 72) ,
ou le diable (variante du conte souabe , op. cit., p. 317, et chanson vosgienne,
citée par M. G. Paris, loc. cit.), ou enfin la Mort (chanson bourguignonne,
Romania, 1872, p. 219).
Dans un conte portugais ( Coelho , no 4 ) , cette série de personnages est
rattachée à une autre série préliminaire. Un singe a laissé tomber un grain de
grenade au pied d'un olivier ; à cette place pousse bientôt un grenadier. Alors
le singe va trouver le propriétaire de l'olivier et lui dit de l'arracher pour
permettre au grenadier de pousser. Sur son refus , le singe va trouver le juge ;
le juge refusant d'obliger l'homme à arracher son olivier, le singe va trouver
le roi , pour qu'il fasse marcher le juge ; puis la reine , pour qu'elle se brouille
avec le roi ; puis le rat , pour qu'il aille ronger les jupes de la reine ; puis le
chat , pour qu'il mange le rat ; le chien , pour qu'il morde le chat ; le bdton ,
kfeu, Veau, \tbauf, \q boucher et enfin la mort, comme dans la chanson
bourguignonne mentionnée plus haut '.
1. Un conte espagnol, publié par M. Antonio Machado y Alvares dans la revue la Endcloptdia
(Séville , livraison du 30 octobre 1880 , p. 629) , a une introduction analogue à celle du conte portu-
gais ; Une petite fille achùte des pois grillés; pendant qu'elle les mange à une fenêtre donnant sur le
/
36 PÔUTIN ET POUTOT
Dans tout un groupe de contes , après le bœuf, vient une série différente de
personnages. Ainsi, dans un conte sicilien (Pitre, no 131), une petite fille,
Pitidda, ne voulant pas aller balayer la maison, sa mère appelle successivement
le loup , le chien , le gourdin , le feu , l'eau , la vache ; puis la corde , pour
étrangler la vache ; la souris , pour ronger la corde , et enfin , le chat , pour
manger la souris. Un conte provençal {Revue des langues romanes , t. IV, 1873,
p. 114), conduit cette même série jusqu'au lien et finit brusquement: un
conte languedocien de l'Hérault (^ibid., p. 112) a la série complète, mais il
intercale assez bizarrement, entre le chien et le bâton , le poulet, qui veut
piquer le chien, et le renard , qui veut manger le poulet. Dans un conte alle-
mand (Mùllenhoff, n» 30) , on s'adresse successivement au chien , au bâton,
au feu , à l'eau , au bœuf, au lien , à la souris et finalement au chat. De même
dans un conte flamand et dans un conte de la Frise septentrionale , cités par
M. Kœhler (loc. cit. y p. 465 et 466). — Un conte toscan (V. Imbriani, la
Novellaja fiorentina , n» 40), un conte du pays napolitain (V. Imbriani, Conii
pomiglianesi , p. 232) et un conte flamand ( n» 6 des contes flamands traduits
par M. F. Liebrecht dans la revue Germania , année 1868), ne commencent
leur série qu'au bâton , mais la poursuivent exactement comme les précédents.
Il faut ajouter à ce groupe de contes un conte anglais de la collection Hal-
liwell, analysé par M. G. Paris Qoc. cit., p. 221 ) : ici , la corde intervient
pour pendre le boucher et non pour lier ou étrangler le bœuf. Même chose
dans deux contes allemands cités par M. Kœhler {loc. cit. , p. 46$). Comparer
un conte norwégien de la collection Asbjœrnsen ( Taies of tbe Fjeld, p. 238) :
pour faire rentrer une chèvre au logis , on met en mouvement le renard , le
loup, l'ours, le Finnois (pour tirer sur l'ours), le pin (pour tomber sur le
Finnois), le feu, l'eau, le bœuf, le joug, la hache, le forgeron, la. corde , la
souris , le chat. Dans ce dernier conte et dans le conte anglais , le chat ne
consent à manger la souris qui si on lui donne du lait , et , — dans le conte
anglais, — la vache ne donne son lait que si la vieille lui apporte une botte
de foin. Cette fin , comme M. G. Paris l'a fait remarquer très justement , est
empruntée à un conte appartenant à un genre analogue de poésie populaire
et que nous avons étudié à l'occasion de notre n» 29, la Pouillotte et le Couche-
rillot.
Un conte russe (Gubernatis, Zoological Mythohgy, t. I, p. 405) nous off're
une forme particulière du conte qui nous occupe : La chèvre ne voulant pas
revenir du bois, le bouc envoie après elle le loup, puis l'ours après le loup,
les hommes après l'ours, le chêne après les hommes , la hache après le chêne,
la pierre à aiguiser après la hache , le feu après la pierre à aiguiser, l'eau après
le feu, et enfin l'ouragan après l'eau.
D'après M. Kœhler et M. Liebrecht, un conte de cette famille existe
jardin du roi , le dernier de ses pois tombe près d'un poirier. La petite fille ne pouvant le retrouver,
dit au jardinier d'arracher le poirier, pour qu'elle puisse chercher son pois. Comme il refuse , elle dit
au chien de le mordre, puis au taureau de donner un coup de corne au chien, au lion de tuer le tau-
reau , au roi d'envoyer tuer le lion , et enfin , i la reine de se fâcher contre le roi. La reine y consent ,
et alors , pour avoir la paix , le roi envoie des gens pour tuer le lion , etc. Cette série , qui n'est pas
sans analogie avec la série préliminaire du conte portugais, ne se trouve, croyons-nous , nulle part
en dehors de ce conte espagnol.
POUTIN ET POUTOT 37
cgalement chez les Grecs modernes. M. Kœhler (loc. cil., p. 467) renvoie à
Sanders, Volksîeben der Neugrîechen (Mannheim, 1844, p. 56 et 94), et
M. Liebrecht à Passow, TpayosiSta Twjxaïza, n»» 273-276.
Un détail pour terminer cette revue des contes européens de ce genre actuel-
lement vivants. Dans le conte alsacien mentionné plus haut , nous avons
retrouvé la formule du conte lorrain : « Il ne m'a rien fait, je ne lui veux
rien faire. »
* *
Dans un livre de la première moitié du siècle dernier, le Neu-vermehrtes Berg-
Lieder-Bùchkin , a été insérée une sorte de chanson où se retrouve notre
thème (Germania, t. V, 1860, p. 463) : Le fermier envoie Jaeckel couper les
orges ; Jasckel ne veut pas couper les orges, il aime mieux rester à la maison.
Le fermier envoie son valet chercher Jaeckel , puis le chien mordre le valet.
Suit la série: gourdin, feu, eau, bœuf, boucher, diable, sorcière (pour
chasser le diable), bourreau (pour brûler la sorcière) , et enfin docteur (pour
tuer le bourreau ! ).
M. Antonio Machado y Alvares ,• dans un travail que nous avons cité plus
haut , rappelle un passage de Don Quichotte , dans lequel Cervantes fait
évidemment allusion à un conte de ce genre : « Et comme on a coutume de
dire : le chat au rat , le rat à la corde, la corde au bâton , le muletier tapait sur
Sancho , Sancho sur la servante , la servante sur lui , l'hôtelier sur la ser-
vante. » i^Don Quichotte, partie I, chap. 16.)
*
* *
Il est un rapprochement curieux, qui a déjà été fait plusieurs fois , notam-
ment par M. Gaston Paris, dans la Romania (1872, p. 222). Les contes et
chansons appartenant au thème que nous étudions ont un grand rapport avec
un chant hébraïque qui , chez les Juifs de divers pays , se récite ou se chante le
second soir de la Pâque , avant qu'on ne se retire , et qui figure dans certains
manuscrits , — assez récents , il est vrai ' , — du Sepher Haggadah , sorte de
rituel contenant les hymnes et récits que les Juifs lisent et chantent en famille
lors de la fête de la Pâque. M. G. Paris a donné, d'après M. Darmesteter, une
traduction de ce chant , faite sur le texte hébraïque ; la voici :
« Un chevreau, un chevreau, que mon père a acheté pour deux :çm:ç (mon-
naie talmudiquc de peu de valeur). — Un chevreau , un chevreau !
« Et est venu le chat , et a mangé le chevreau que mon père a acheté pour
deux zuz. — Un chevreau , un chevreau !
« Et est venu le chien , et a mordu le chat qui a mangé le chevreau que
mon père , etc.
« Et est venu le bâton , et a battu le chien qui a mordu , etc.
« Et est venu le feu , et a brûlé le bâton qui a battu , etc.
« Et est venue l'eau , et a éteint le fou qui a brûlé, etc.
« Et est venu le bœuf, et a bu l'eau qui a éteint , etc.
I. Ces manuscrits ne remontent pas au dcli de la fin du xvi" siècle.
38 POUTIN ET POUTOT
« Et est venu le boucher, et a tué le bœuf qui a bu , etc.
« Et est venu l'Ange de la mort , et a tué le boucher qui a tué , etc.
« Et est venu le Saint (béni soit-il ! ), et a tué l'Ange de la mort qui a tué
le boucher qui a tué le bœuf qui a bu l'eau qui a éteint le feu qui a brûlé le
bâton qui a battu le chien qui a mordu le chat qui a mangé le chevreau que
mon père a acheté pour deux zuz. — Un chevreau , un chevreau ! »
Le Magasin pittoresque a publié, dès 1843, dans un article sur les Mœurs
israélites de la Lonïbardie (t. XI, p. 267), la traduction d'une version de ce
chant recueillie chez les Juifs de Ferrare , et qui , paraît-il , se récitait en dialecte
ferrarais dans les communautés juives de toute la Lombardie '.
Ce chant juif avec sa série : chat , chien , hdton , feu , eau , bœuf, houcJier,
ange de la mort et saint, se rattache bien évidemment aux contes que nous
avons examinés, et, pour préciser, au premier groupe de ces contes, celui
dont fait partie le conte lorrain. Mais est-ce de là qu'il dérive, ou ces contes
viendraient-ils eux-mêmes du chant juif, comme M. G. Papanti, par exemple,
l'affirmait encore, en 1877, dans ses Novelline popolari livormsi} Nous n'hési-
tons pas à affirmer, avec M. Gaston Paris , que cette dernière hypothèse n'est
pas soutenable. M. G. Paris fait remarquer que « la forme hébraïque ne men-
tionne pas la résistance opposée par chacun des personnages de ce petit
drame. » « Or, » ajoute-t-il , « cette résistance est le vrai sujet de la pièce , et
il est peu probable qu'on l'ait ajoutée après coup à une traduction du chant
juif. Il faudrait que cette altération fût bien ancienne , et il serait bien surpre-
nant qu'aucune version française de la forme primitive ne se fût conservée ^.
Au contraire , on peut très bien comprendre qu'un juif, ayant entendu chanter
1 . Nous croyons intéressant de reproduire ici une version provençale, mêlée d'hébreu , de ce même
chant , qui se transmet traditionnellement chez les juifs du raidi de la France {Chansons hébratco-
provençales des Juifs comladins , réunies et transcrites par E. Sabatier. Nîmes , 1874 , p. 7) :
« Un cabri , un cabri , qu'avié acheta moun pèro un escu , dous escus. — Had gadya ! Had gadya !
(Un chevreau ! un chevreau ! )
• Es vengu lou cat qu'a nianja lou cabri qu'avié acheta moun pèro, un escu , dous escus. — Had
gadya ! Had gadya !
» Es vengu lou chin qu'a mourdu lou cat , qu'avié manja lou cabri , etc.
Il Es vengu la vergo qu'a pica lou chin qu'avié mourdu lou cat , etc.
« Es vengu lou fio qu'a brûla la vergo qu'avié pica lou chin , etc.
« Es vengu l'aïgo qu'a amoussa lou fio qu'avié brûla la vergo , etc.
t Es vengu lou bioou qu'a begu l'aïgo qu'avié amoussa lou fio, etc.
II Es vengu lou chohel ( le boucher) qu'a chahata (qui a tué ) Ion bioou qu'avié begu l'aigo , etc.
Il Es vengu lou malach hammaveth ( l'Ange de la mort ) qu'a chalnla lou chohel qu'avié chahata lou
bioou , etc.
M Es vengu hahladosch harouch ( le Saint , béni soit-il ! ) qu'a cha)>ala lou nialach liammafeth qu'avié
chahata lou chohet , qu'avié chahata lou bioou qu'avié begu l'aïgo, qu'avié amoussa lou fio qu'avié
brûla la'vergo , qu'avié pica lou chin qu'avié mourdu lou cat , qu'avié manja lou cabri qu'avié acheta
moun pèro un escu , dous escus. — Had gadya ! Had gadya ! •
2. Nous dirons, — ce qui rend encore plus fort le raisonnement de M. G. Paris, — aucune ver-
sion d'aucun pays. Pour un observateur superficiel , le conte provençal et le conte languedocien , que
nous avons mentionnés ci-dessus , pourraient au premier abord paraître reproduire la forme hébraïque.
Il n'y est pas, en effet, parlé de résistance des divers personnages : « Le loup vient qui voulait manger
la chèvre » , puis le chien « qui voulait mordre le loup » , etc. Mais il y a là , certainement , une alté-
ration , ainsi que le montre l'introduction où l'on dit à la chèvre de sortir d'un champ de mil qu'elle
mange. Evidemment , dans la forme primitive , on appelait le loup contre la chèvre , puis le chien
contre le loup , etc. D'ailleurs , — et ceci est décisif , — la fin de ces deux contes , avec la série lien ,
souris, chat, les rattache précisément au groupe de contes qui s'éloigne le plus du chant juif et dont
nous ferons connaître tout à l'heure une forme orientale.
■POUTIN ET POUTOT 39
cette chanson singulière , y ait découvert un sens allégorique et l'ait adaptée ,
en en retranchant la circonstance inutile ( à son point de vue ) de la résistance
des différents êtres qui y figurent , à l'expression symbolique des destinées de
sa nation. »
Du reste , ce n'est pas seulement en Europe qu'on a recueilli des contes de
ce type ; on en a constaté l'existence à la source même d'où se sont répandus
dans le monde entier tant de contes de tout genre ; nous en avons un spécimen
indien. Mais , avant de le faire connaître , il faut dire quelques mots d'un
conte kabyle et d'un conte qui a été recueilli dans l'Afrique australe, chez les
Hottentots.
Dans le conte hottentot (voir dans la Zeitschrift fur Vœlker psychologie uitd
Spraclïwissenschaft, t. V, 1868, p. 63, l'analyse donnée par M. F. Liebrecht,
d'après un livre anglais de M. H. Bleek) , un tailleur se plaint au singe de ce
que la souris mange ses habits. Le singe envoie le chat mordre la souris ; puis
le chien mordre le chat , le bâton battre le chien , le feu brûler le bâton , l'eau
éteindre le feu, l'éléphant boire l'eau, et enfin la fourmi piquer l'éléphant,
qui se décide alors à boire l'eau , etc.
Le conte ou plutôt l'espèce de chanson kabyle (J. Rivière, p. 137) est
ainsi conçu : « Viens, petit enfant, tu dîneras. — Je ne dînerai pas. — Viens,
bâton , tu frapperas l'enfant. — Je ne le frapperai pas. — Viens , feu , tu
brûleras le bâton. — Je ne le brûlerai pas. — Viens, eau , tu éteindras le feu.
— Je ne l'éteindrai pas. — Viens , bœuf, tu boiras l'eau. — Je ne la boirai
pas. — Viens , couteau , tu égorgeras le bœuf. — Je ne l'égorgerai pas. —
Viens, forgeron, tu briseras le couteau. — Je ne le briserai pas. — Viens,
courroie, tu lieras le forgeron. — Je ne le lierai pas. — Viens , rat , tu ronge-
ras la courroie. — Je ne la rongerai pas. — Viens , chat , tu mangeras le rat.
— Apporte-le ici. — Pourquoi me manger ? dit alors le rat , apporte la cour-
roie, je la rongerai. — Pourquoi me ronger ? dit la courroie, amène le for-
geron, je le lierai Pourquoi me frapper? dit l'enfant (au bâton), apporte
mon dîner, je le mangerai. »
Voici maintenant le conte indien , emprunté à la Bombay Galette par la Cal-
cutta Review (t. LI, 1870, p. 116) : « Il était une fois un petit oiseau qui,
en passant à travers les bois, ramassa un pois et le porta au harbhunja (?)
pour le casser ; mais le malheur voulut qu'une moitié du pois restât engagée
dans l'emboîture de la manivelle du moulin à bras , et le barbhunja ne put
parvenir à la retirer. Le petit oiseau s'en alla trouver le charpentier et lui dit :
« Charpentier, charpentier, venez couper la manivelle du moulin à bras : mon
pois est engagé dans la manivelle du moulin à bras ; que mangerai-je ? que
boirai-je? et que porterai-je en pays étranger ? — Allez vous promener, » dit
le charpentier, « y a-t-il du bon sens de penser que je vais couper la mani-
velle du moulin â bras à cause d'un pois ? » '.
I. L'introduction de ce conte indien se retrouve & peu près dans le conte espagnol , cité plus haut ,
où la petite fille veut faire arracher un arbre pour chercher un pois qui est tombé i côté.
40 POUTIN ET POUTOT
« Alors , le petit oiseau alla trouver le roi et lui dit : « Roi , roi ! grondez
le charpentier ; le charpentier ne veut pas couper la manivelle du moulin à
bras , etc. — Allez vous promener, » dit le roi ; « pensez-vous que pour un
pois je vais gronder le charpentier ? »
« Alors le petit oiseau alla trouver la reine : « Reine , reine ! parlez au roi -,
le roi ne veut pas gronder le charpentier, etc. — Allez vous promener, » dit
la reine ; « pensez-vous que pour un pois je m'en vais parler au roi ? »
Le petit oiseau va ensuite trouver successivement le serpent , pour piquer la
reine ; le bâton , pour battre le serpent ; le feu , pour brûler le bâton ; la mer,
pour éteindre le feu ; l'éléphant , pour boire la mer ; le hhaunr ( sorte de liane),
pour enlacer l'éléphant ; la souris , pour ronger le bhaunr ; le chat , pour
manger la souris'. Alors le chat va pour manger la souris, et la souris va
pour ronger le bhaunr, le bhaunr pour enlacer l'éléphant , et ainsi de suite ,
jusqu'au charpentier. « Et le charpentier retira le pois ; le petit oiseau le prit
et s'en alla bien content, »
Un autre conte indien, recueilli dans le Pandjab (Steel et Temple, pp. 209
et 334), a la même série de personnages, avec une introduction du même
genre. Ici c'est une graine qui s'est logée dans la fente d'un arbre 2.
Ces deux contes indiens se relient , comme on voit , au second groupe que
nous avons signalé plus haut , groupe qui se distingue , par toute la fin , de
celui dont se rapproche le chant juif. Nouvelle preuve que ce n'est pas dans ce
chant juif qu'il faut chercher l'origine du thème que nous éludions.
D'ailleurs, l'idée de ce thème est tout indienne. C'est celle du conte bien
connu du Pantchatantra , où le soleil renvoie le brahmane au nuage , qui est
plus fort que lui ; le nuage au vent ; celui-ci à la montagne, et la montagne au
rat {Pantchatantra, trad. Th. Benfey, t. II, p. 264. — Cf. La Fontaine,
Fables, liv. IX, 7)5. Cela est si vrai que, dans un conte provençal ÇRotnania,
1. Il y a ici , comme dans le conte portugais résumé ci-dessus, une série préliminaire de person-
nages, avant la série ordinaire ou, du moins, avant l'une des deux séries ordinaires, et, chose
curieuse, cette série préliminaire , dans le conte portugais, — juge, roi, qui doit faire marcW le
juge , reine, qui doit se fâcher contre le roi , rat , qui doit ronger les jupes de la reine, chat , chien,
puis bâton , — a beaucoup de rapport avec celle du conte indien. -Ajoutons que l'introduction du conte
portugais est analogue à celle du conte espagnol et , par suite , à celle du conte indien.
2. Dans un conte de l'ile de Ceylan ( OriM/a/iV/ , 188;, p. 26), après une introduction analogue ^
celle des contes indiens , la série de personnages mis en scène est toute différente : Un oiseau a pondu
deux œufs entre deux grosses pierres ; les pierres s'étant rapprochées , il ne peut plus arriver i son nid.
Alors il appelle à son aide un mafon ; celui-ci ayant refusé de venir, l'oiseau dit à un sanglier d'aller
dans le champ du maçon manger tout le grain ; puis à un chasseur, de tirer le sanglier ; à un éléphant,
de tuer le chasseur ; à un halussâ ( sorte de petit lézard ) , de s'introduire , par la trompe de l'éléphant,
jusque dans son cerveau (sic); à une poule des jungles, démanger le katussi ; & un chacal , de
manger la poule. Le chacal se met à la poursuite de la poule , etc.
}. Un passage du Coran , que nous trouvons dans le Magasin pittoresque (t. 46, 1878 , p. 534) ,
nous paraît un écho de cette fable indienne. Voici ce passage , que l'on peut ajouter aux rapprochements
faits par M. Benfey {Pantschatantra , II , p. 37} seq.) : « Quand Dieu eut fait la terre, elle vacillait de
çà et de là , jusqu'à ce que Dieu eût mis les montagnes pour la tenir ferme. Alors les anges lui deman-
dèrent : O Dieu , y a-t-il dans ta création quelque chose de plus fort que les montagnes ? Et Dieu
répondit : Le fer est plus fort que les montagnes , puisqu'il les fend. — Et , dans ta création , est-il
quelque chose de pLus ton que le fer? — Oui , le feu est plus fort que le fer, puisqu'il le fond. — Et
est-il quelque chose de plus fort que le feu ? — Oui , l'eau , car elle l'éteint. — Est-il quelque chose de
plus fort que l'eau? — Oui , le vent , car il la soulève. — O notre soutien suprême , est-il dans ta
création quelque chose de plus fort que le vent ? — Oui , l'homme de bien qui fait la charité : s'il donne
de sa main droite sans que sa gauche le sache , il surmonte toutes choses. »
POUTIN ET POUTOT 41
t. I, p. io8) , à la série de personnages du Pankhatantra vient se juxtaposer
celle de notre thème. La glace d'une rivière ayant coupé la patte à la fourmi ,
la mouche, compagne de celle-ci, interpelle d'abord la glace, le soleil, le nuage,
le vent , la muraille , le rat , et ensuite le cJnt, le chien, le hâton, le feu , Veau,
le bœuf, Vlxtmnie , la nwrt. (Comparer le conte portugais n° 2 de la collection
Coelho.)
Ajoutons que, dans un conte swahili de l'île de Zanzibar (Steere, p. 287
seq.), on retrouve presque exactement la série des personnages du conte pro-
vençal et du conte portugais. Voici ce conte swahili : Il y avait un maître
d'école , nommé Goso , qui apprenait aux enfants à lire sous un calebassier.
Un jour, une gazelle , étant montée sur l'arbre ' , fait tomber une calebasse qui
frappe Goso et le tue. Après avoir enterré leur maître , les écohers déclarent
qu'ils vont chercher, pour le tuer, celui qui a fait tomber la calebasse. Ils se
disent d'abord que ce doit être le vent du sud. Ils le prennent donc et le battent.
Quand le vent sait ce dont il s'agit, il leur dit : « Si j'étais le maître , serais-
je arrêté par un mur de terre ? » Le mur dit à son tour aux écoliers : « Si
j'étais le maître , serais-je percée par le rat ? — Et moi » , dit le rat , « serais-je
mangé par le chat ? » Le chat dit qu'il est lié par la corde ; la corde , qu'elle
est coupée par le couteau ; le couteau , qu'il est brûlé par le feu ; lefeu , qu'il
est éteint par l'eau ; Veau, qu'elle est bue par le bœuf; le hœuf , qu'il est piqué
par un certain insecte; enfin, l'insecte, qu'il est mangé par la gazelle. La
gazelle , interrogée par les écoliers , ne répond rien. Ils la prennent alors et la
tuent.
I. Etait-ce bien une gazelle dans le texte original , et n'y aurait-il pas là une erreur de traduction?
XXXV
MARIE DE LA CHAUME DU BOIS
i
Il était une fois une femme qui avait deux filles : l'aînée ser-
vait dans une maison de la ville voisine; la plus jeune demeurait
avec sa mère dans une chaumière isolée au milieu de la forêt.
Un jour que cette dernière , qu'on appelait Marie de la Chaume
du Bois, était seule, occupée à filer, elle entendit frapper à la
porte; elle ouvrit et vit entrer un beau jeune homme habillé en
chasseur, qui la pria de lui donner à boire, lui disant qu'il était
le roi du pays. Il fut si frappé de la beauté de la jeune fille, que
peu de jours après il revint à la chaumière pour demander sa
main. La mère, qui n'aimait que sa fille aînée, aurait bien voulu
la faire épouser au roi; elle n'osa pourtant pas s'opposer au
mariage de la cadette, et les noces se firent en grande cérémonie.
A quelque temps de là, le roi fut obligé de partir pour la
guerre. Pendant son absence , la mère de la reine vint au château
avec son autre fille. Celle-ci, qui enviait le bonheur de sa sœur
et la haïssait mortellement, voulut profiter de l'occasion pour se
venger. Elle se jeta un jour sur la reine , lui arracha d'abord les
yeux, puis les dents, enfin lui coupa les mains et les pieds et la
fit porter dans une forêt, où on l'abandonna. Comme elle
ressemblait à sa sœur, elle se fit passer pour la reine.
Cependant, la pauvre reine n'attendait plus que la mort. Tout
à coup, un vieillard se trouva près d'elle et lui dit : « Madame,
qui donc vous a abandonnée dans cette forêt? » La reine lui
ayant raconté ce qui lui était arrivé : « Vous pouvez, » dit le
vieillard ,« faire trois souhaits; ils vous seront accordés. — Ah! »
répondit la reine, « je voudrais bien ravoir mes yeux, mes dents,
MARIE DE LA CHAUME DU BOIS 43
mes mains, et, s'il m'était permis de faire un souhait de plus,
mes pieds aussi. »
Le vieillard dit à un petit garçon qui était avec lui : « Prends
ce rouet d'or, et va le vendre au château pour deux yeux. » Le
petit garçon prit le rouet et s'en alla crier devant le château :
« Au tour, au tour à fîler !
« Qui veut acheter mon tour à filer ? »
La fausse reine sortit au bruit et dit au petit garçon : « Com-
bien vends-tu ton rouet ? — Je le vends pour deux yeux. » Elle
s'en alla demander conseil à sa mère. « Tu as mis les yeux de ta
sœur dans une boîte », dit la vieille; « tu n'as qu'à les donner à
cet enfant. » Le petit garçon prit les yeux et les rapporta au vieil-
lard. Celui-ci ne les eut pas plus tôt remis à leur place, que la
reine recouvra la vue.
« Maintenant, » dit-elle, je voudrais bien ravoir mes dents. »
Le vieillard donna une quenouille d'or au petit garçon et lui dit :
« Va au château vendre cette quenouille pour des dents. » L'en-
fant prit la quenouille et s'en alla crier devant le château :
« Quenouille , quenouille à filer !
« Qui veut acheter ma quenouille ? »
« Ah ! » pensa la fausse reine , « que cette quenouille irait
bien avec le rouet d'or ! » Elle descendit de sa chambre et dit au
petit garçon : « Combien vends-tu ta quenouille ? — Je la vends
pour des dents. » Elle retourna trouver sa mère. « Tu as les
dents de ta sœur », dit la vieille; « donne-les à cet enfant. » Le
petit garçon rapporta les dents, et le vieillard les remit à la reine,
si bien qu'il n'y parut plus. Ensuite il donna une bobine d'or à
l'enfant. « Va au château, » lui dit-il, « vendre cette bobine
pour deux mains. »
La fiiusse reine acheta la bobine pour les deux mains de sa
sœur. Il ne manquait plus â la reine que ses pieds. « On ne peut
filer sans épinglette et sans mouilloir, » dit le vieillard à l'enfant;
« va vendre cette épinglette et ce mouilloir d'or pour deux
pieds. »
La fausse reine , charmée d'avoir toutes ces belles choses à si
bon marché, courut chercher les pieds de sa sœur, que l'enfant
rapporta. La reine ne savait comment témoigner sa reconnais-
44 MARIE DE LA CHAUME DU BOIS
sance au vieillard. Celui-ci la conduisit derrière le jardin du
château, lui dit de ne pas se montrer encore et disparut.
Ce jour-là même, le roi revint de la guerre. En voyant la
fausse reine, il crut que c'était sa femme; il la trouva changée,
mais il supposa que c'était parce qu'elle avait eu du chagrin d'être
restée longtemps sans le voir. Elle lui montra le rouet d'or, la
quenouille et tout ce qu'elle avait acheté, puis ils descendirent
ensemble au jardin.
Tout à coup, on entendit frapper à la porte : c'était le vieux
mendiant. La fausse reine voulait le chasser, mais le roi lui fit
bon accueil et lui demanda s'il n'avait rien vu dans ses voyages
qui méritât d'être raconté.
« Sire, » dit le mendiant, « il n'y a pas longtemps, j'ai ren-
contré dans une forêt une dame à qui l'on avait arraché les yeux
et les dents, coupé les pieds et les mains. C'était sa sœur qui
l'avait traitée ainsi. J'ai envoyé à cette méchante sœur un petit
garçon qui lui a vendu un rouet d'or pour ravoir les yeux, une
quenouille d'or pour les dents, une bobine d'or pour les mains ,
une épinglette et un mouilloir d'or pour les pieds. Si vous vou-
lez, sire, en savoir davantage, vous trouverez là-bas, au bout du
jardin, une femme qui vous dira le reste. »
Le roi suivit le mendiant et fut bien surpris et bien joyeux en
reconnaissant sa femme. Il la ramena au château ; puis il ordonna
d'enchaîner la mère et la sœur de la reine et de les jeter aux bêtes.
REMARCIUES
Notre conte présente la plus frappante ressemblance avec un conte tchèque
de Bohême (Wenzig, p. 45). Ce dernier n'a de vraiment différent que le
dénouement , où c'est le rouet d'or qui , mis en mouvement par la fausse
princesse, en présence du prince, se met à parler et révèle le crime. Ajoutons
que , dans ce conte tchèque , les dents n'ayant pas été arrachées à la princesse,
le petit garçon ne va vendre au château que trois objets : un rouet d'or, un
fuseau d'or et une quenouille d'or.
Le même thème se trouve traité d'une façon plus ou moins particulière
dans plusieurs autres contes.
Dans un conte sicilien (Pitre , no 62 ) , une jeune fille doit épouser un roi ;
sa tante, qui s'est offerte à la conduire dans le pays du fiancé, lui substitue sa
propre fille et l'abandonne dans une grotte après lui avoir arraché les yeux.
Passe un vieillard, qui accourt aux cris de la jeune fille. Celle-ci l'envoie sous
le balcon du roi avec deux corbeilles pleines de roses magnifiques qui , par
MARIE DE LA CHAUME DU BOIS 4)
suite d'un don à elle fait , tombent de ses lèvres quand elle parle , et lui dit de
crier qu'il les vend pour des yeux. Elle rentre ainsi en possession de ses yeux,
recouvre la vue et finit par se faire reconnaître du roi son fiancé.
Dans un conte italien du Montferrat (Comparetti , no 25), une jeune fille a
reçu divers dons d'un serpent reconnaissant, et un roi veut l'épouser. Les
soeurs de la jeune fille, jalouses de son bonheur, lui coupent les mains et lui
arrachent les yeux, et l'une d'elles se fait passer, auprès du roi, pour sa
fiancée. La jeune fille est recueillie par de braves gens. Un jour, au milieu de
l'hiver, le serpent vient lui dire que la reine, qui e'st enceinte, a envie de
figues. D'après les indications du serpent, la jeune fille dit à l'homme chez qui
elle demeure où il en pourra trouver, et elle l'envoie au palais en vendre pour
des yeux ; puis un autre jour, des pêches pour des mains. Elle se fait enfin
reconnaître par le prince.
En Italie encore , nous trouvons un conte toscan du même genre (Gubernatis,
Novelline di S. Stefaiio , n° 13). Le voici dans ses traits essentiels : La belle-
mère d'une jeune reine hait mortellement sa bru. Pendant l'absence du roi,
elle ordonne à deux de ses serviteurs de conduire la reine dans un bois et de
la tuer. Emus de ses larmes , les serviteurs se contentent de lui arracher les
yeux pour les porter à la reine-nière comme preuve de l'exécution de ses
ordres. La jeune femme est recueillie par un vieillard. Ayant reçu d'un serpent
trois objets merveilleux , elle se fait conduire , le visage voilé , devant le palais
de son mari, et met en vente le premier objet pour un œil, puis le second
aussi pour un œil; pour prix du troisième objet, elle demande (comme dans
l'Oiseau bleu de M™e d'AuInoy, et dans les autres contes de ce type , Grimm ,
no 88, etc.) la permission de passer la nuit dans la chambre voisine de celle du
roi, et se fait ainsi reconnaître de son mari.
Dans un conte catalan {Rondallayre , t. III, p. 114), les yeux delà vraie
fiancée d'un roi , fille d'un charbonnier, lui sont arrachés par une jeune fille ,
envieuse de son bonheur. C'est encore un serpent reconnaissant qui vient à son
secours ; il donne à sa bienfaitrice une pomme magnifique qu'elle devra "aller
vendre à la nouvelle reine pour « des yeux de chrétienne ». La fausse reine la
trompe et lui donne des yeux de chat; mais ensuite, en échange d'une poire
qui vient également du serpent, la vraie reine rentre en possession de ses yeux.
— Comparer un conte recueilli chez les Espagnols du Chili {Bihlioteca de las
Tradicioiies popiilares espafiolas, t. I, p. 137).
Dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn, no 28), une jeune reine se met
en route, accompagnée de sa nourrice et de sa sœur de lait, pour aller célé-
brer ses noces dans le pays de son fiancé. Mourant de soif pendant le voyage,
— sa nourrice ne lui a fiiit manger tout le temps que d'une pâtisserie extrême-
ment salée, — elle supplie sa nourrice de lui donner à boire. Cette méchante
femme lui dit que dans ce pays l'eau est si chère , que chaque gorgée se paie
au prix d'un œil. La reine, pour avoir à boire, s'arrache d'abord un œil, puis
l'autre ' . Alors la nourrice l'abandonne et fait passer sa propre fille pour la
I. Dans un conte sicilien, tout différent (Pitre, Nuovo Saggio, a" 6), deux micbantes soeurs ,
julouses de la beauté de leur cadette, mettent quantité de sel dans un plat qu'elles font manger i cette
Jcmiire, et la jeune fille, mourant de soif, est obligée de se laisser arracher les yeux pour avoir A
boire. Des fées lui rendent la vue.
46 MARIE DE LA CHAUME DU BOIS
reine. Cette dernière est recueillie par une vieille femme charitable. Or, la
vraie reine avait ce don, que des roses s'échappaient de sa bouche toutes les
fois qu'elle souriait. Elle envoie la bonne vieille au palais vendre de ces roses
pour des yeux. (Ici, par suite d'une altération évidente , les yeux de chienne
qu'on lui donne lui font recouvrer la vue.)
Citons encore un conte russe analysé par M. de Gubernatis {Zoologicàl
Mythology, I, p. 218) : La servante de la fiancée d'un tzar endort sa maîtresse
et lui arrache les yeux ; puis elle se substitue à elle et épouse le tzar. La jeune
fille est recueillie par un vieux berger. Pendant la nuit, elle fait, quoique
aveugle, une couronne de tzar et envoie le vieillard au palais la vendre pour
un œil ; le lendemain , elle recouvre de la même manière son second œil.
On peut enfin rapprocher de ces différents récits un passage d'un conte rou-
main de Transylvanie (dans la revue Ausland, 1856, p. 2122) : Par suite de
la trahison de sa mère , le héros Frounsé-Werdyé a été tué et haché en mille
morceaux par un dragon. La « Sainte Mère Dimanche », protectrice de
Frounsé, rassemble tous ces morceaux et le ressuscite ; mais il manque les yeux,
que le dragon a gardés. La « Sainte Mère Dimanche » prend un violon , se
déguise en musicien et se rend au château du dragon. Justement celui-ci
célèbre ses noces avec la mère de Frounsé ; il appelle le prétendu musicien
pour qu'il les fasse danser. A peine la « Sainte Mère Dimanche » a-t-elle com-
mencé à jouer, qu'une corde de son violon casse. Elle dit qu'elle ne peut
raccommoder cette corde qu'au moyen d'yeux d'homme. « Donne-lui un œil
de mon fils, » dit la mère de Frounsé au dragon. Une seconde corde casse, et
la « Sainte Mère Dimanche » obtient de la même façon le second œil. —
Comparer la fin d'un conte grec moderne de même type que ce conte roumain
(Hahn , n» 24).
Chez les Kabyles , on a recueilli un conte qui , malgré nombre d'altérations,
se rapproche des contes analysés plus haut, et, en particuHer, du conte grec
moderne. Dans ce conte kabyle (J. Rivière, p. 51), une jeune fille qui a divers
dons , entre autres (à peu près comme l'héroïne du conte grec et celle du conte
sicilien n» 62 de la collection Pitre) le don de semer des fleurs sous ses pas, se
prépare à se mettre en route pour le pays de son fiancé. Au moment du départ,
sa marâtre lui donne un petit pain dans lequel elle a mis beaucoup de sel
(toujours comme dans le conte grec). Qjjand la jeune fille a mangé, elle
demande à boire. « Laisse-moi t'arracher un œil, » lui dit la fille de sa marâtre,
« et je te donnerai à boire. » Elle se laisse arracher successivement les deux
yeux, et la marâtre emmène sa fille à la place de l'aveugle ; mais la fraude est
îîientôt reconnue , car la fausse fiancée n'a aucun des dons de la véritable. Des
corbeaux rendent la vue à celle-ci , et , plus tard , après des aventures assez
confuses, elle est reconnue pour ce qu'elle est réellement.
XXXVI
JEAN & PIERRE
Il était une fois une pauvre femme qui avait deux fils , Jean et
Pierre. Pierre, voyant sa mère dans la misère, alla se mettre au
service d'un laboureur. « Combien demandes-tu ? » lui dit le
laboureur. — « Cent écus, » répondit Pierre. — « Tu les auras;
mais voici mes conditions : à la première dispute , celui de nous
deux qui se fâchera aura les reins cassés. — Maître, je ne me
fâche jamais. »
A peine s'était-il passé huit jours que Pierre eut une discus-
sion avec son maître ; il se fâcha , et le laboureur lui cassa les
reins. Il s'en retourna chez sa mère et raconta à son frère Jean
ce qui lui était arrivé. Jean se fit indiquer la maison du labou-
reur et s'offrit à le servir, sans dire qu'il était frère de Pierre.
« Combien veux-tu? — Maître, vous me donnerez cent écus. —
Tu les auras ; mais voici mes conditions : à la première dispute ,
celui de nous deux qui se fâchera aura les reins cassés. —
Maître , je ne me fâche jamais. »
Le lendemain , le maître envoya Jean conduire au marché un
chariot de grain attelé de quatre chevaux. Jean vendit le chariot
et les quatre chevaux et porta l'argent à son frère. Quand il ren-
tra chez son maître , celui-ci lui dit : « Qu'as-tu fait du chariot
et des chevaux ? — Maître, » répondit Jean, « je les ai vendus à
un homme que j'ai rencontré sur la route. — Et l'argent? —
L'argent, je l'ai porté à mon frère, à qui vous avez cassé les
reins. — Tu veux donc me ruiner? — Maître, est-ce que vous
vous fâchez? — Je ne me fâche pas pour si peu. — Vous savez
48 JEAN ET PIERRE
que celui qui se fâchera aura les reins cassés. — Oh! je ne me
fâche pas du tout. »
Le jour suivant, le maître dit à sa femme : « Je vais envoyer
Jean chercher le plus gros chêne de la forêt ; il ne pourra pas le
rapporter, et, quand je lui ferai des reproches , il se mettra en
colère. » Jean partit avec un chariot à quatre chevaux, vendit
tout l'équipage comme la première fois , puis revint à la maison.
« Eh bien ! » lui dit le laboureur, « où est le chariot ? — Le
chariot? je l'ai laissé dans la forêt : je n'ai pu l'en faire sortir. —
Oh! tu nous ruineras, tu nous ruineras! » La femme criait
encore plus haut : « Tu nous ruineras !» — « Maître , » dit
Jean , « est-ce que vous vous fâchez ? — Je ne me fâche pas
pour si peu. — Vous savez que celui qui se fâchera aura les
reins cassés. — Oh! je ne me fâche pas du tout. »
Un autre jour, tandis que Jean battait en grange, le laboureur
et sa femme allèrent déjeuner sans l'appeler. Jean ne fit pas
semblant de s'en apercevoir; il alla vendre le blé qu'il avait battu,
fit un bon déjeuner à l'auberge et revint à la maison. « Jean, » dit
le maître , « qu'as-tu fait du grain ? — Vous ne m'avez pas
appelé pour déjeuner; j'ai été vendre le grain et j'ai déjeuné
avec l'argent. — Tu nous ruineras , Jean , tu nous ruineras ! —
Maître, est-ce que vous vous fâchez? — Je ne me fâche pas
pour si peu. — Vous savez que celui qui se fâchera aura les
reins cassés. — Oh! je ne me fâche pas du tout. »
La femme du laboureur dit à son mari : « Envoyons-le mener
les petits porcs au pâturage : l'ogre le mangera et nous serons
débarrassés de lui. »
Jean partit donc avec le troupeau, et, arrivé près de la maison
de l'ogre , il y entra. Il tenait un moineau dans sa main. « Tu
ne monterais pas si haut que ce petit oiseau ? » dit-il en le mon-
trant à l'ogre. — « Oh! non, » dit l'ogre. — « J'ai faim, »
reprit Jean. — « Moi aussi. Qu'est-ce que nous allons faire pour
déjeuner? — Si nous faisions de la bouillie? » dit Jean.
La bouillie faite, ils se mirent à table. Jean, qui s'était attaché
sur l'estomac une grande poche, y faisait entrer une bonne partie
de sa bouillie , tandis que l'ogre avalait tout. Quand la poche de
Jean fut pleine, il la fendit d'un coup de couteau, et toute la
bouillie se répandit; puis il recommença à manger. « Tiens! »
dit l'ogre, « je voudrais bien pouvoir me soulager comme toi.
JEAN ET PIERRE 49
Fends-moi donc aussi l'estomac. » Jean ne se le fit pas dire deux
fois, et il lui fendit si bien l'estomac, que l'ogre en mourut.
Cela fait, Jean retourna près de ses cochons, et^ après leur
avoir coupé à tous la queue , il les alla vendre ; ensuite il enfonça
les queues dans la vase d'un marais et revint chez son maître.
« Où sont les cochons ? » lui demanda le maître. — « Ils sont
tombés dans un marécage. — Eh bien ! il faut les en tirer. —
Maître , il n'y a pas moyen d'y entrer. » Le maître alla pourtant
voir ce qu'il en était; mais quand il voulut retirer un des
cochons par la queue, la queue lui resta dans la main, et il
tomba à la renverse dans la bourbe. « Tu nous ruineras , Jean ,
tu nous ruineras! — Maître, est-ce que vous vous fâchez? — Je
ne me fâche pas pour si peu. — Vous savez que celui qui se
fâchera aura les reins cassés. — Oh! je ne me fâche pas du
tout. »
La femme dit à son mari : « Il faut l'envoyer mener les oies
au pâturage. » Jean partit avec les oies. Le soir, il en manquait
deux ou trois qu'il avait vendues. « Jean, » dit le laboureur, « il
manque des oies. — Maître, je n'en suis pas cause : c'est une
bête qui les a mangées. — Tu nous ruineras, Jean , tu nous rui-
neras! — Maître, est-ce que vous vous fâchez ? — Je ne me fâche
pas pour si peu. — Vous savez que celui qui se fâchera aura les
reins cassés. — Oh! je ne me fâche pas du tout. »
« Voilà un singulier domestique, » dit le lendemain la femme ;
« il va nous ruiner. J'irai me cacher dans un buisson pour voir
ce qu'il fait des oies. » Jean avait entendu ce qu'elle disait; avant
de partir pour le pâturage, il dit au laboureur : « Maître, je
prends votre fusil; si la bête vient, je la tuerai. » Quand il vit la
femme dans le buisson, il fit feu sur elle et la tua. Le soir, il
ramena les oies à la maison. « Maître », dit-il, « comptez, il
n'en manque pas une; j'ai tué la bête qui les mangeait. — Ah!
malheureux! tu as tué ma femme ! — Je n'en sais rien; toujours
est-il que j'ai tué une grosse bête. Mais vous, est-ce que vous
vous fâchez ? — Ah! certes oui! je me fâche! » Là-dessus,
Jean lui cassa les reins; puis il revint chez lui , et moi aussi.
CosaviM , Coules, II.
50 JEAN ET PIERRE
REMARQUES
Le thème principal de ce conte, — la convention entre le maître et son
valet, — se retrouve sous une forme plus ou moins ressemblante dans des
contes recueillis en Bretagne (F. -M. Luzel, 5e rapport, p. 29, et Mèlusine,
1877, col. 465), en Picardie (Carnoy, p. 316), dans le pays basque (W^ebster,
p. 6 et p. Il), en Espagne (Biblioteca de las Tradicioncs poptilares espai'iolas, t. IV,
p. 139), en Corse (Ortoli, p. 203), dans diverses parties de l'Italie (^JaJrrhuch
fur romanische und englische Literatur, t. VIII, p. 246, et Propugtiatore, t. IX,
2e partie, 1876, p. 256), dans le Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 223), en
Allemagne (Prœhle, II, n» 16), chez les Lithuaniens (Schleicher, p. 4$),
chez les Slaves de Moravie (Wenzig, p. 5), en Valachie (Schott, n» 23,
p. 229), chez les Grecs d'Epire (Hahn , n» 11 et n» 34, p. 222), en Irlande
(Kennedy, II, p. 74; Royal Hibernian Taies, p. 51), en Ecosse (Campbell,
no 45), et, d'après M. R. Kœhler (Mélusim, loc. cit., col. 473), en
Danemark et en Norwège.
Dans presque tous ces contes, la condition qui doit être observée par les
deux parties, c'est, comme dans notre conte, de ne point se fâcher; —
dans quelques-uns (conte écossais , premier conte basque , second conte grec ) ,
il faut ne pas manifester de regrets au sujet de l'engagement ; — enfin, dans le
second conte basque , il est dit simplement que le valet s'engage à faire tout ce
que son maître lui ordonnera.
Qjiant à la punition de celui qui aura manqué à la convention , c'est , dans
le plus grand nombre des contes , de se voir enlever par l'autre une ou plu-
sieurs lanières dans le dos, « un ruban de peau rouge depuis le sommet de la
tête jusqu'aux talons, » dit un des contes bretons. Dans le premier des deux
contes itaUens, il doit être écorché vif; dans le conte de la Moravie, il doit
perdre le nez ; dans le conte picard , une oreille ; dans les contes corse, tyro-
lien et allemand , les deux oreilles.
Ajoutons que , dans plusieurs de ces contes ( conte écossais , second conte
breton , contes tyrolien , valaque , second conte grec), le héros n'a pas ,
comme le nôtre, de frère qui, avant lui, ait mal réussi dans l'entreprise. —
Dans tous les autres contes européens , il y a trois frères ; nous n'en avons
rencontré deux que dans le premier conte breton.
Parmi les mauvais tours que Jean joue à son maître pour le fâcher, l'histoire
des queues de cochon , fichées dans le marais , figure dans le second conte
breton, le conte picard, le conte corse, les deux contes basques, le conte
allemand de la collection Prœhle (où ce sont des queues de vache) , et , d'après
M. Kœhler (/a/;r^./Hr rom. und engl. Lit., VIII, p. 251), dans un conte non\-é-
gien. — Elle se retrouve dans plusieurs contes qui n'ont pas le cadre du nôtre
et qui se composent simplement d'aventures de voleurs ou d'adroits fripons,
par exemple, dans un conte piémontais (Gubematis, Zoo/c^jVa/ Mythology, I,
p. 234), un conte sicilien (Gonzenbach, n" 37, p. 254), un conte portugais
(Braga, v\9 77), un conte islandais (Arnason, p. 552), un conte allemand
Jean et pierre $î
(Prœlîle, I, no 49), et un conte russe (Gubernatis, loc. cit.). Dans le conte
allemand , c'est une queue de bœuf que le voleur plante dans le marais ; dans
le conte russe, une queue de cheval.
Le conte slave de Moravie a , comme le conte lorrain , un épisode où le
valet, voyant ses maîtres déjeuner sans l'appeler, va vendre un sac de grain
qu'il vient de battre et fait un bon déjeuner avec l'argent. — Dans le conte
tyrolien, le maître lui ayant dit d'aller travailler au lieu de dîner, le valet
vend deux vaches et s'en va dîner à l'auberge. — Dans le conte picard , où le
seigneur dit à Jean le Malin qu'il ne lui fera pas donner à déjeuner, Jean va
vendre tous les bœufs et tous les cochons de son maître , de sorte qu'il a de
quoi faire bonne chère.
* *
L'épisode de l'ogre ne se rencontre que dans cinq des contes mentionnés
ci-dessus, le conte écossais, le premier conte italien, les deux contes basques
et le conte espagnol. (Dans ce dernier, l'ogre est remplacé par un ours.) En
réalité , c'est un thème tout à fait indépendant du thème principal et qui s'y
trouve intercalé. Nous avons déjà fait connaissance avec ce thème dans le
conte n° 25 de notre collection, le Cordonnier et les Voleurs. Le moineau
que Jean montre à l'ogre est évidemment un souvenir obscurci de l'oiseau que
le cordonnier lance en l'air comme si c'était une pierre, pour donner aux
voleurs une haute idée de sa force. D'ailleurs , cet épisode se trouve sous une
forme bien plus complète et bien mieux conservée dans le conte italien, dans
le premier conte basque et dans le conte espagnol : nous y retrouvons à peu
près tous les traits qui figurent dans les contes du type de notre conte le
Cordonnier et les Voleurs. — Dans le conte écossais , au lieu d'être intercalé dans
le thème principal , cet épisode lui est simplement juxtaposé. Après avoir réussi
à fâcher son maître et lui avoir taillé dans le dos une lanière de peau , le
héros entre au service 4|-un géant , etc.
L'épisode en question présente, dans ce dernier conte, un trait qui le rap-
proche tout à fait du conte lorrain : Mac-a-Rusgaich et son maître le géant se
portent réciproquement un défi à qui mangera le plus. Mac-a-Rusgaich
s'attache sur la poitrine un sac de cuir où il fait entrer la plus grande partie de
ce qu'il doit manger, et enfin il fend ce sac en disant qu'une telle bedaine
l'empêche de se baisser. Le géant veut l'imiter et il meurt. — Dans le conte
espagnol , cet épisode s'enchaîne avec un autre épisode dans lequel l'ours et
Pedro se défient à la course. Pedro, qui a de l'avance sur l'ours , passe auprès
de lavandières ; il les prie de lui prêter un couteau , il fend le sac caché sous
sa chemise , et toute la bouillie se répand ; puis il se remet à courir. L'ours
étant arrivé près des lavandières, leur demande si elles ont vu passer un
homme. « Oui , et il s'est ouvert le ventre avec le couteau que nous lui avons
prêté. — Prêtez -le moi aussi, » dit l'ours, « je courrai mieux. » Et il se tue.
\ (Comparer le conte sicilien n" 83 de la collection Pitre.) — Dans le premier
I des deux contes basques mentionnés plus haut , le héros , en s'enfuyant de
chez le tartaro (ogre), fait semblant de s'ouvrir le ventre et jette sur la route
52 JEAN ET PIERRE
les entrailles d'un cochon qu'il tenait cachées , afin de faire croire au tartaro
que c'est là un moyen de devenir plus agile. Il en est de même dans un conte
du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. m) et dans un conte portugais (Braga ,
no 77).
Nous ferons remarquer que ce trait se rencontre encore dans un autre conte
de Montiers, variante de notre n» i. Dans cette variante, Jean-sans-Peur,
Jean-de-l'Ours et Tord-Chêne arrivent chez un ogre, pendant l'absence de
celui-ci. Qjiand il rentre, les trois compagnons, sans se déconcerter, lui disent
qu'ils ont faim. La femme de l'ogre prépare des grimées', et l'on se met à
table. Les trois compagnons se sont attaché des poches sur l'estomac, et ils y
introduisent les grimées. L'ogre, croyant qu'ils avalent tout, ne veut pas
avoir le dessous, et il mange tant qu'il en meurt. — Plusieurs contes du type
de notre n" 25, /« Cordonnier et les Voleurs, présentent un passage analogue. Ainsi,
dans un conte suédois (Cavallius , p. 7), dans un conte norwégien (Asbjœrnsen ,
I , no 6), c'est absolument le trait de Jean et Pierre : trompé parla même ruse,
le géant veut aussi se soulager en s'ouvrant l'estomac, et il se tue. Comparer
un conte suisse (Sutermeister, no 41), un conte siciHen (Gonzenbach, no 41),
et aussi un conte gascon de la collection Cénac-Moncaut (p. 90).
Notons encore un passage d'un livre populaire anglais du siècle dernier, Jack
le Tueur de géants, déjà cité dans les remarques de notre no 25 (I, p. 261) : Jack,
déjeunant avec le géant, attache sous ses vêtements un grand sac de cuir et y
jette, sans être aperçu, tout le pudding qui lui est servi. Ensuite il dit au
géant qu'il va lui faire voir un tour d'adresse. D'un coup de couteau il fend le
sac de cuir, et tout le pudding tombe à terre. Le géant se croit obligé de faire
comme Jack, et il se tue.
■ * *
Le dernier épisode de notre conte, — celui de la femme tuée, — a subi une
altération. Dans les autres contes où il existe, voici comment il se présente :
L'année du valet doit se terminer au premier chant du coucou. Pour se débar-
rasser de lui plus vite , la femme du maître grimpe sur un arbre et imite le
coucou ; le valet tire sur le prétendu oiseau et le tue. Voir, parmi les contes
mentionnés plus haut , le premier conte breton , le conte corse , le conte espa-
gnol , le conte tyrolien , le conte allemand , le conte slave de Moravie , le
second conte grec, le second conte irlandais, et, d'après M. Kœhler, le
conte danois et le conte norwégien. — Il faut ajouter enfin un passage d'un
conte sicilien d'un autre type, que nous avons déjà eu occasion de citer à pro-
pos de l'épisode des queues de cochon (Gonzenbach, no 37, p. 254).
En Orient , nous rencontrons d'abord cet épisode des queues dans un conte
recueilli par M. RadlofT (t. IV, p. 282) chez les tribus tartares de la Sibérie
méridionale , riveraines de la Tobol , tribus chez lesquelles des contes sont
venus du sud avec l'islamisme, ainsi que nous l'avons montré dans les
I . Grimées , aillears grunulels (comparer le mot grumeaux). C'est un mets du pays, composé J*»!
mélange de farine et d'oeufs , cuit dans du lait.
JEAN ET PIERRE 53
remarques de notre n» 32, Chatte blanche (II, p. 17) : Un fripon propose à un
laboureur de conduire sa charrue. Pendant que le laboureur va lui chercher à
manger, il dételle le bœuf, lui coupe la queue et le fait emmener par un com-
père ; puis il fiche la queue en terre , et , quand il voit revenir le laboureur,
il la tire de toutes ses forces , si bien qu'il tombe à la renverse. Le laboureur
étant accouru , le fripon lui dit que le bœuf s'est tout à coup enfoncé dans la
terre et qu'en essayant de le retenir, la queue lui est restée dans la main ' .
Pour l'ensemble, on peut rapprocher de notre conte et de ses pendants
européens un conte recueilli chez les Afghans du Bannu (Thorburn, p. 199).
Nous en reproduirons l'abrégé tout à fait écourté qu'en donne l'auteur anglais :
Un jeune homme un peu simple entre au service d'un maître aux conditions
suivantes : le maître doit lui fournir une charrue et une paire de bœufs , et le
serviteur doit tous les jours semer une corbeille de grain et aller chercher un
panier de bois de chauffage et la nourriture de la famille ; celui des deux qui ne
tiendra pas son engagement doit perdre le nez. Dès le premier jour, le serviteur
ne peut faire sa besogne , et le maître lui coupe le nez. Il retourne chez lui et
raconte sa mésaventure à son frère , qui entre au service du même maître aux
mêmes conditions. Ce second serviteur, arrivé aux champs, répand tout le
grain par terre , tue un des bœufs et brise la charrue , et , rentré à la maison ,
il dit au maître qu'il a rempli ses engagements, lien fait autant le second jour.
Le troisième jour, le maître ne peut lui fournir ni grain, ni charrue, ni bœufs,
et perd son nez.
Autant qu'on en peut juger par cet abrégé, le conte afghan est extrêmement
altéré. On a recueilli , dans l'Asie Centrale, chez les peuplades sarikoli, une
forme meilleure de ce thème (Journal of the Asiatic Society of Bengal, t. 4$,
1876, p. 182) : Un homme, en mourant, dit à ses trois fils de ne point aller
dans certain moulin : il y a là un vieillard borgne qui mange les gens. Le père
une fois mort, l'aîné s'en va au moulin. Le vieillard lui dit qu'il le recevra
comme son fils. Il le charge de nettoyer l'étable de son âne. « Mais , » ajoute-
t-il, « j'ai une habitude. Si tu te fâches, je t'arracherai les yeux; si c'est moi
qui me fâche, tu me les arracheras. — Bien, » dit le jeune homme. Au bout
I Chose à noter, ce même conte tartare, dont le cadre n'est nullement celui du conte lorrain, renferme
encore un épisode qui fait partie de certains contes européens du type de Jean et Pierre. Après avoir
été hébergé p.ir un brave homme , le fripon du conte tartare donne sa coiffure à un compère et s'en va
tète nue remercier son hôte , qui travaille aux champs à peu de distance de sa maison. Celui-ci lui ayant
demandé pourquoi il n'a rien sur là tête , le fripon lui dit : « C'est parce que votre femme m'a retenu
m« coiffure pour se payer de m'avoir hébergé. » L'hôte , très fiché contre sa femme , dit au fripon
d'aller lui réclamer sa coiffure : « Si elle s'obstine à la garder, » ajouie-t-il, « je lui crierai de la rendre. »
Arrivé i la maison, le fripon dit à la femme que l'hôte lui a donné sa fille, et il se met en mesure
d'emmener celle-ci. La mère faisant résistance, le fripon crie au bonhomme : « On ne veut pas me la
donner. » Alors, ce dernier, brandissant sa pelle : « Donnez-la! donnez-la! sinon, je vous tue! » La
femme est donc obligée de lui donner sa fille. — Dans le premier des deux contes bretons , le seigneur,
qui est aux champs avec son serviteur Fanch, dit à celui-ci d'aller vite au château chercher deux pelles
et de les mettre dans un sac, parce qu'il ne veut pas qu'on les voie. Fanch se rend au château et dit à
U dame et à sa fille que son ra.-iîtrc lui a ordonné de les mettre toutes les deux dans un sac. Puis, cou-
rant à la fenêtre ; « Toutes les deux dans un sac , n'est-ce pas. Monseigneur? — Oui, toutes les deux,»
crie le seigneur, pensant aux deux pelles, « et dépêche-toi. • (Comparer le premier conte basque.) —
Dans le conte portugais (Braga, n» 77) et le conte tyrolien (Zingerle , II , p. m), cités un peu plus
haut , ce passage a subi une modification : c'est une bourse ou des sacs d'argent que le héros je fajt
donner.
54 JEAN ET PIERRE
de la journée, il n'a pas encore fini d'enlever le fumier. Impatienté, il rentre
au moulin et jette son outil par terre. « Tu es fâché ? » dit le vieillard. —
« Comment ne serais-je pas fâché? Tu m'as tué de travail. « Le vieillard se
lève et lui arrache les yeux. — Quelque temps après arrive le second fils.
Après qu'il a nettoyé l'étable , le vieillard lui dit d'aller le lendemain chercher
du bois à la forêt, et il dit à son âne : « Quand il te chargera, couche-toi. »
C'est ce que fait l'âne. Le jeune homme, voyant que l'âne ne veut pas se lever,
tire son couteau et lui coupe une oreille. Alors l'âne se montre docile. Quand
le vieillard voit l'oreille coupée, il demande au jeune homme pourquoi il a
agi ainsi. « Oh! père, » dit le jeune homme, <f est-ce que tu es fâché? —
Oui , » dit le vieillard. Le jeune homme se jette sur lui et lui arrache les yeux,
et le vieillard meurt.
Dans l'Inde , nous avons découvert une autre forme , plus complète. C'est
un conte qui, paraît-il, est un des plus populaires parmi les mahométans du
pays. Il a été publié en 1870 dans la Calcutta Review (t. LI, p. 126). Le voici :
« Il y avait une fois deux frères , Halâlzddah et Hardmzddah. Dans le même
pays habitait un Qâzi (sorte de magistrat, de juge). Halâlzddah alla trouver
ce Qdzi pour entrer à son service. Le Qdzi lui dit : « Si vous entrez à mon
service , ce sera à la condition que , si vous me quittez , je vous couperai le nez
et les oreilles , et , si je vous renvoie , vous m'en ferez autant. Quant à votre
nourriture, vous en aurez par jour plein une feuille. » Haldlzddah accepta ces
conditions. Chaque jour, le Qdzy l'envoyait faire paître les vaches et les
chèvres, et il lui donnait de la nourriture plein une feuille de tamarin. Cela ne
faisait guère raff"aire de Haldlzddah, et il dit au Qdzi qu'il ne pouvait travailler
l'estomac vide. Le Qdzi lui répondit tout simplement que, s'il n'était pas
content, il pouvait s'en aller. A la fin, Haldlzddah, ayant dépensé tout son
argent et se voyant au moment de mourir de faim , demanda son congé. Sur
quoi le Qdzi lui coupa le nez et les oreilles , et l'autre s'en alla.
« Son frère , Hardmzddah , le voyant dans ce triste état , lui demanda ce qui
lui était arrivé, et, ayant appris la façon d'agir du Qdzi, il demandai
Haldlzddah de lui montrer où il demeurait. Il se rendit chez le Qdzi et s'en-
gagea à son service aux mêmes conditions que son frère. Le Qdzi lui donna les
vaches et les chèvres à mener paître. Hardmzddah les conduisit aux champs;
de retour au logis, il alla prendre dans le jardin une feuille de bananier, et, la
présentant au Q^i , il lui demanda son dîner. Le Qdzi fut bien obligé de lui
remplir sa feuille de bananier. Hardmzddah s'en fut encore avec le troupeau
au pâturage ; il tua une des chèvres , invita ses amis et fit avec eux un festin ,
puis il ramena à la maison le reste du troupeau.
« Le lendemain matin , Hardmzddah mena de nouveau paître le troupeau ;
cette lois, il vendit une douzaine de chèvres et quatre vaches; puis, courant
à la maison , il dit au Qdzi : « Dieu est miséricordieux ! Il vient de me sauver
la vie! — Comment cela? » dit le Q^zi. — « Il est venu des loups qui ont
emporté douze chèvres et quatre vaches , et je n'ai pu leur échapper qu'en
grimpant sur un arbre. » Le Qdzi l'accabla d'injures et lui demanda de quel
côté il avait mené paître le troupeau. « Du côté du couchant, » répondit
l'autre. Le Qdzi lui ordonna de le conduire désormais du côté du nord.
Hardmzddali, en attendant, s'en fut au jardin cueillir une feuille de bananier,
JEAN ET PIERRE 55
se la fit remplir, et, après avoir mangé tout son soûl, donna le reste aux
mendiants. Puis il conduisit le troupeau du côté du nord.
« Cette fois , il vendit tout le troupeau et courut trouver son maître. « Hé I
Qdzi ! hé ! Qizi ! voilà un bel ordre que vous m'avez donné de conduire le trou-
peau du côté du nord ! — Q.u'est-il arrivé ? » dit le Qâzi. — « Une bande de
tigres a emporté tout le troupeau , et je ne me suis sauvé qu'en me cachant
dans une caverne de la montagne. »
« Le jour suivant , le Qâzi dit à Harâmzddah d'aller promener son cheval.
Hardmzddah partit avec le cheval, et, ayant rencontré en chemin un mar-
chand de chevaux , il lui vendit la bête sous cette condition qu'il garderait la
queue; il coupa donc la queue du cheval , et, de retour à la maison, il l'en-
fonça dans un trou de rat qui se trouvait dans un coin de l'écurie , et battit la
terre tout autour pour qu'elle tînt bien. Puis il alla se faire remplir par le Qdzi
sa feuille de bananier.
« Le lendemain matin , Hardmzddah courut trouver le Qdzi en poussant les
hauts cris : « G Qdzi! venez dans l'écurie voir le malheur qui vient d'arriver!
les rats sont en train d'emporter le cheval ; il n'y a plus que la moitié de la
queue qui soit encore hors de leur trou. Hâtez-vous, hâtez-vous! » Le Qdzi
courut à l'écurie et se mit à tirer, tirer la queue, jusqu'à ce qu'elle sortît du
trou , mais point de cheval avec. Hardmzddah dit que les rats devaient avoir
mangé le reste. »
Bref, continue la. Calcutta Review, le Qdzi est complètement ruiné, et, qui
pis est , sa famille est déshonorée par Hardmzddah , qui finalement s'en va
avec son congé et aussi avec le nez et les oreilles de son maître.
Enfin , dans l'île de Ceylan , ce même thème se retrouve , mais sous une
forme altérée (Orientalist , juin 1884, P- 13 0 • Un gamarâla (sorte de
seigneur de village) a pris tellement en horreur une certaine exclamation de
surprise, très commune dans le pays, que, toutes les fois qu'il l'entend, il se
jette sur le malheureux qui l'a laissée échapper, et lui coupe le nez. L'aîné .de
deux frères, étant entré au service de ce gamarâla, se voit ainsi traité. Revenu
à la maison , il raconte son aventure à son frère, nommé Hokkâ , qui se promet
de le venger. Hokkâ s'engage donc comme serviteur chez le gamarâla , et lui
joue tant de mauvais tours , en interprétant ses ordres de travers , que le gama-
râla, s' apercevant enfin qu'il n'a pas affaire à un imbécile, mais à un fin matois,
laisse échapper lui-même la fameuse exclamation. Alors le jeune homme
saute sur lui et lui coupe le nez. — Il est inutile d'entrer dans les détails, les
mauvais tours joués par le héros n'ayant aucun rapport avec ceux des contes
que nous avons étudiés.
XXXVII
LA REINE DES POISSONS
Il était une fois un pêcheur. Un jour qu'il était à la pêche ^ il
prit la reine des poissons. « Rejette-moi dans l'eau , » lui dit-
elle, « et tu prendras beaucoup d'autres poissons. » Il la rejeta
dans l'eau et prit en effet une grande quantité de poissons, si
bien qu'il fit une bonne journée.
De retour à la maison , il dit à sa femme : « J'ai pris la reine
des poissons; elle m'a promis que j'attraperais beaucoup de pois-
sons si je la laissais aller. Je l'ai rejetée dans l'eau, et, en effet,
j'en ai pris en quantité — Que tu es nigaud ! » dit la femme^
« j'aurais bien voulu la manger. Il faudra me l'apporter. »
Le pêcheur retourna à la rivière et prit une seconde fois la
reine des poissons. « Laisse-moi aller, pêcheur, » lui dit-elle, « et
tu prendras beaucoup d'autres poissons. » Il la rejeta dans l'eau
et revint chez lui après avoir fait une bonne pêche.
« Tu ne me rapportes pas la reine des poissons ? » lui dit sa
femme; « une autre fois j'irai avec toi, et je la prendrai. — Si
je l'attrape encore, » répondit le pêcheur, « tu l'auras. »
Il jeta de nouveau le filet et ramena la reine des poissons.
« Laisse-moi aller, » lui dit-elle, « et tu prendras beaucoup
d'autres poissons. — Non, ma femme veut te manger. — Eh
bien! qu'il soit fait selon votre désir; mais quand vous m'aurez
mangée , mettez de mes arêtes sous la chienne , mettez-en sous
la jument, et mettez-en aussi sous un rosier dans le jardin. »
Le pêcheur fit ce que lui avait dit la reine des poissons, et, le
lendemain, étant allé dans le jardin, il trouva sous le rosier trois
garçons déjà grands; il trouva trois chiens sous la chienne, et
LA REINE DES POISSONS 57
trois poulains sous la jument. Dans le cas où il arriverait malheur
aux jeunes garçons , une rose devait tomber du rosier.
Un jour, l'aîné prit avec lui les trois chiens et se mit en route.
Etant arrivé dans un village , il vit tout le monde en pleurs ; il
demanda ce qui était arrivé. On lui dit qu'une princesse allait
être dévorée par une bête à sept têtes. Le jeune homme se fit
indiquer l'endroit où l'on avait conduit la princesse; il la trouva
qui pleurait près d'une fontaine. « Qu'avez-vous , ma princesse ? »
lui demanda-t-il. — « Hélas ! » dit-elle , « je vais être dévorée
par une bête à sept têtes. — Si je pouvais vous délivrer? » dit le
jeune homme. « Pour moi, je ne crains rien, je n'ai pas d'âme
à sauver i. »
La bête à sept têtes arriva bientôt. Le jeune homme, qui avait
amené ses trois chiens , lança contre la bête le premier, nommé
Brise- Vent. Après avoir combattu longtemps , Brise-Vent abattit
trois têtes à la bête. « Je m'en vais, » dit-elle, « mais je revien-
drai demain. »
Le lendemain, le jeune homme se rendit encore à la fontaine.
« Oh ! » dit la bête , « il est donc toujours ici ! » Le jeune homme
lança contre elle le second de ses chiens, Brise-Fer, qui lui
abattit encore trois têtes. « Remettons la partie à demain, » dit-
elle.
Le jour suivant , le jeune homme lança contre elle son troi-
sième chien , Brise , qui n'était pas si fort que les autres, mais il
n'y avait plus qu'une tête à abattre, et il l'abattit.
Quand la bête fut morte , la princesse invita le jeune homme à
venir avec elle chez le roi son père; mais il refusa et s'en retourna
chez lui.
Le roi fit publier à son de caisse que celui qui avait délivré la
princesse vînt se présenter au château avec les sept têtes de la
bête. Le plus jeune des trois frères aurait bien voulu les avoir;
mais l'aîné les cacha et en fit faire de pareilles en bois. Le plus
jeune prit celles-ci et les porta au roi , qui , voyant que ce n'étaient
pas les vraies têtes, entra dans une grande colère et fit jeter le
jeune homme en prison, disant qu'il serait pendu le lendemain.
Cependant le second des trois frères était allé se promener au
jardin ; il vit une rose tombée du rosier. « D est arrivé malheur à
I . Voir les remarques.
58 LA REINE DES POISSONS
mon frère , » se dit-il. Aussitôt il alla trouver le roi. « Que viens-
tu faire ici ? » lui dit le roi. — « Je viens pour délivrer mon
frère. » Le roi ordonna qu'on le mît en prison lui-même, et
qu'on le pendît le lendemain.
Une rose tomba encore du rosier. « Il faut , » se dit l'aîné ,
« qu'il soit arrivé malheur à mes deux frères. » Il prit les sept
têtes et les sept langues de la bête et se rendit au château. « Que
viens-tu faire ici? » lui demanda le roi. — « Je viens pour déli-
vrer mes frères. Voici les sept têtes et les sept langues de la bête.
— C'est bien, » dit le roi ; « à cause de toi je leur ferai grâce, et
tu épouseras ma fille. »
Le jeune homme épousa donc la princesse, et ses frères se
marièrent avec deux dames d'honneur. Les parents ne furent pas
oubliés, et tout le monde fut heureux.
1 REMARQUES
Ce conte est une variante de notre n° <), les Fils du Pêcheur. Voir les
remarques de ce conte.
Indépendamment de diverses altérations que l'on reconnaîtra aisément, il
s'est introduit ici un élément nouveau qu'il faut signaler : nous voulons parler
des trois chiens , dont chacun a son nom et qui tuent la bêle.
A propos d'un conte italien de la Vénétie, du même genre que le nôtre
("Widter et Wolf, no 8), M. R. Kœhler a fait observer avec raison que ce
trait appartient proprement à un type de contes différent de celui auquel se
rapportent notre conte les Fils du Pêcheur et ses variantes. Dans les contes
auxquels il fait allusion , l'idée générale est à peu près celle-ci : Un jeune
homme , sur la proposition d'un inconnu , échange trois brebis , toute sa for-
tune, contre trois chiens, dont chacun est doué de qualités merveilleuses.
Grâce à leur aide, il s'empare d'une maison habitée par des brigands, que ses
chiens tuent , et s'y établit avec sa sœur. Celle-ci l'ayant trahi et livré à un des
brigands échappé au carnage et qu'elle veut épouser, les trois chiens le sauvent.
Ce sont eux encore qui tuent un dragon auquel est exposée une princesse.
Parmi les contes bien complets se rapportant à ce thème , on peut mention-
ner un conte tchèque de Bohême (Waldau , p. 469) , un conte piémontais
(Guherniùs, Zoological Mythology, Il , p. 36), un conte toscan ( Pitre , A^ws/fe
popolari toscane, n° 2), un conte allemand de la principauté de Waldecii
(Curtze, n° 2), et aussi un conte du « pays saxon » de Transylvanie (Haltrich,
no 24) , dans lequel les chiens n'ont pas de noms. — D'autres contes sont plus
ou moins altérés, plus ou moins complets, par exemple, un conte de la Basse-
Bretagne (Luzel, Contes bretons, p. 2}), deux contes allemands (Griram, III,
LA REINE DES POISSONS 59
p. 104; Strackerjan , II, p. 331), un conte du Tyrol allemand ( Zingerle , I,
n° 8), un conte suédois (Cavallius, n» 13), un conte lithuanien (Schleicher,
p. 4), un conte italien du Mantouan (Visentini, n° 15), un conte vénitien
(Bernoni, I, n" 10), un conte portugais (Coelho, n" 49), un conte portugais
du Brésil (Roméro, no 23).
Si l'on examine les noms donnés aux chiens dans ces contes , on en trou-
vera qui ressemblent , parfois identiquement , à certains des noms du conte
lorrain. Ainsi, dans le conte bohème, les noms sont « Brise, Mords, Atten-
tion! »; dans le conte allemand de la collection Grimm : « Arrête, Attrape,
Brise-Fer-et- Acier (^BricheisenundstahT) ; ce dernier nom se retrouve dans les
variantes allemandes des collections Curtze et Strackerjan. Dans le conte
breton, c'est tout à fait « Brise-Fer », comme dans notre conte ; de même dans
le conte vénitien , Sbranaferro. — Enfin , on peut rapprocher de notre « Brise-
Vent » le « Vite-comme-le-Vent » Gesclnuindwiederwind du conte du Tyrol alle-
mand , et le « Cours-comme-le-Vent » du conte piémontais et du conte du
Mantouan.
Le thème sur lequel nous venons de jeter un coup d'oeil, le thème des Trois
Chiens, si on veut lui donner cette dénomination, a, en commun avec le thème
des Fils du Pêcheur, on a pu le remarquer, toute une partie : le combat contre
le dragon et la délivrance de la princesse , parfois même la suite d'aventures
se rattachant à ce combat (l'intervention d'un imposteur qui se donne pour le
libérateur, et les moyens que prend le héros pour faire connaître sa présence à
la princesse et ensuite pour démasquer l'imposteur). Les deux thèmes sont
donc très voisins. Rien d'étonnant qu'un élément du thème des Trois Chiens se
soit glissé dans le thème des Fils du Pêcheur. Cela s'est fait d'autant plus natu-
rellement que, dans ce dernier thème, figurent déjà des chiens, nés du poisson
merveilleux. Ces chiens, qui n'étaient qu'un accessoire, sont devenus, par suite
de l'infiltration d'un élément de l'autre thème , des personnages importants ,
ayant chacun son nom et jouant un rôle obligé.
(Quelques détails pour finir :
Dans notre conte, on a remarqué le curieux passage où le jeune homme dit
qu'il « n'a pas d'âme à sauver ». Le récit indique bien ici qu'il est , comme les
chiens , une incarnation de la reine des poissons.
Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, var. du n» 28), et dans un conte
portugais (Braga , no 48), c'est le « roi des poissons » que prend le pêcheur. —
Il en est de même dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I , no 18). De
plus , dans ce conte breton , la plante qui doit se flétrir quand les jeunes gens
seront en danger de mort , est un rosier, comme dans notre conte. Seulement ,
dans le conte breton, chacun des trois fils du pêcheur a son rosier.
XXXVIII
LE BÉNITIER D'OR
Il était une fois de pauvres gens, qui avaient autant d'enfants
qu'il y a de trous dans un tamis. Ils venaient d'avoir encore une
petite fille, lorsqu'ils virent entrer chez eux une dame qui s'offrit
à être marraine de l'enfant ; ils acceptèrent bien volontiers. Cette
dame était la Sainte-Vierge. « Dans huit ans, » dit-elle, « je
viendrai chercher l'enfant. » Elle revint, en effet, au bout de
huit ans, et emmena la petite fille.
Un jour, elle lui dit : « Voici toutes mes clefs, mais vous
n'irez pas dans cette chambre. » Puis elle alla se promener.
A peine fut-elle sortie , que la petite fille ouvrit la porte de la
chambre où il lui était défendu d'entrer. Voyant un bénitier d'or,
elle y trempa les doigts et les porta à son front ; aussitôt ses
doigts et son front furent tout dorés. Elle se mit un bandeau sur
le front et des linges aux doigts.
Bientôt la Sainte-Vierge revint. « Eh bien ! » dit-elle à l'enfant,
« êtes-vous entrée dans la chambre où je vous ai défendu d'aller?
— Non, ma marraine. — Si vous ne dites pas la vérité, vous
aurez à vous en repentir. — Non, ma marraine, je n'y suis
point entrée. »
Il arriva, dans la suite, que la jeune fille épousa un roi. Le
premier enfant qu'elle mit au monde disparut aussi tôt après sa
naissance, et, son mari lui ayant demandé ce qu'il était devenu ,
elle ne put le lui dire. Le roi, furieux, sortit en menaçant la
reine de la faire mourir.
Tout à coup, la Sainte-Vierge parut devant elle et lui dit :
« Etes-vous entrée dans la chambre ? — Non , ma marraine. —
LE BÉNITIER d'oR 6i
Si VOUS me dites la vérité, je vous rendrai votre enfant. — Non,
ma marraine , je n'y suis point entrée. »
Au bout d'un an , la reine eut un second enfant , qui disparut
comme le premier. Le roi , encore plus furieux que la première
fois, dit qu'il voulait absolument savoir où étaient les enfants;
la reine ne répondit rien. Un instant après, la Sainte-Vierge
parut devant elle et lui dit : « Ma fille , êtes-vous entrée dans la
chambre ? — Non , ma marraine. — Si vous me dites la vérité,
je vous rendrai vos deux enfants. — Non, ma marraine, je
n'y suis point entrée. »
La reine ayant mis au monde un troisième enfant, le roi
aposta des gardes pour voir ce qui se passerait . Tout à coup on
entendit au dehors une musique si agréable que tout le monde
y courut ; or, cette musique s'était fait entendre par l'ordre de
la Sainte- Vierge, qui enleva l'enfant pendant qu'il n'y avait
plus personne dans la chambre. Le roi, outré de colère, déclara
que , pour le coup , il allait faire dresser un bûcher et que sa
femme y serait brûlée vive.
La Sainte- Vierge se présenta une troisième fois devant la
reine. « Ma fille , » lui dit-elle , « êtes-vous entrée dans la
chambre ? — Non , ma marraine. — Dites-moi la vérité et je
vous rendrai vos trois enfants. — Non, ma marraine, je n'y
suis point entrée. »
On conduisit la reine au bûcher. Au moment d'y monter,
elle vit encore la Sainte-Vierge, qui lui dit : « Si vous me. dites
la vérité, je vous rendrai vos trois enfants. — Non, je n'y suis
point entrée. » La Sainte-Vierge lui apparut de nouveau pendant
qu'elle montait ; elle persista à dire non ; mais , quand elle se vit
en haut du bûcher, le cœur lui manqua, et elle avoua.
La Sainte- Vierge la fit alors descendre du bûcher et lui rendit
ses enfants. Depuis ce temps, la reine vécut heureuse avec son
mari.
REMARQ.UES
11 a été recueilli des contes de ce genre dans divers pays d'Allemagne
(Grimm, n» 3 ; Ey, p. 176 ; Meier, n» 36), en Suède (Grimm, III, p. 324),
en Norwège ( Asbjœrnsen , I, n" 8) , chez les Wendes de la Lusace ( Haupt et
Schmaler, II, p. 179), chez les Tchèques de Bohême (Waldau, p. 600),
62 LE BÉNITIER d'oR
chez les Lithuaniens (Leskien , p. 498) , en Valachie (Schott , n» 2) , en Tos-
cane (Coraparetti, n» 38) , en Sicile (Gonzenbach , n» 20).
Le conte lorrain offre la plus grande ressemblance avec le conte hessois
n" 3 de la collection Grimm , l'Enfant de Marie , dont il est pour ainsi dire
l'abrégé. Pourtant il est deux ou trois points où il en diffère. Ainsi, dans le
conte allemand, la Sainte- Vierge n'est pas la marraine de l'enfant (on verra
tout à l'heure que ce trait de notre conte se retrouve dans des contes étrangers
du même type). — Ainsi encore, dans le conte allemand, la jeune fîlle, en
ouvrant la porte de la chambre défendue , est éblouie des splendeurs de la
Sainte-Trinité ; elle touche du doigt les rayons de la gloire , et son doigt est
tout doré. On a vu que ce détail singulier est remplacé dans notre conte par
un autre plus simple , celui du bénitier d'or. — Enfin , dans V Enfant de Marie ,
l'épisode de la musique qui attire les gardes hors de la chambre n'existe pas.
Du reste , ce conte hessois est plus complet que le nôtre ; là , ainsi que dans
la plupart des contes analogues , on voit comment la jeune fille devient reine :
chassée du Paradis , privée de la parole , elle vivait misérablement dans une
forêt quand un roi la rencontre et l'épouse.
Les contes de cette famille peuvent se diviser en trois groupes.
Un premier groupe, — contes wende , norwégien , hessois, Uthuanien,
valaque, — mettent en scène la Sainte-Vierge, comme le conte lorrain. Le
conte wende et le conte norwégien en font, toujours comme notre conte, la
marraine de la jeune fille. Dans les autres , la Sainte- Vierge la recueille dans
des circonstances qui diffèrent selon les récits.
Dans un second groupe , — conte tchèque , conte allemand de la collection
Ey, conte toscan , — au lieu de la Sainte- Vierge , nous trouvons une femme
mystérieuse qui, dans le conte tchèque, est la marraine de la jeune fille.
Enfin , dans le conte souabe de la collection Meier, la jeune fille est vendue
par son père à un nain noir. — Dans le conte suédois , elle est donnée à un
certain « homme à manteau gris » , par suite d'une promesse imprudente de
son père.
Dans tous ces contes , — excepté dans le con'te souabe , où ce qui est défendu
à la jeune fille , c'est de cueillir des roses d'un certain rosier, — nous retrou-
vons la défense d'ouvrir une certaine porte ; mais c'est seulement dans le conte
hessois et dans le conte wende, qu'il reste au doigt de la jeune fille, comme
dans notre conte , des traces accusatrices de sa désobéissance. ( Comparer la
tache ineffaçable de la clef, dans la Barbe Bletie. ) — Dans le conte norwégien ,
la filleule de la Sainte- Vierge ayant ouvert une première chambre dans le
Paradis , il s'en échappe une étoile ; d'une seconde s'échappe la lune ; d'une
troisième , le soleil.
Partout ailleurs , la désobéissance de la jeune fille n'est point , si l'on peut
parler ainsi , matériellement constatée ; mais , presque toujours , en entr'-
ouvrant la porte défendue , elle aperçoit dans la chambre sa protectrice ( ou
r « homme au manteau gris » ) , et elle en est vue elle-même.
Dans les contes formant le second groupe , il se trouve finalement que la
femme qui avait défendu à la jeune fille d'entrer dans telle chambre , est déli-
LE BÉNITIER d'oR 63
vrée d'un enchantement , parce que la jeune fille a persisté à dire — faussement
— qu'elle n'a rien vu. Il y a là , ce nous semble , une altération de l'idée primi-
*
Le doigt doré du conte lorrain , du conte hessois et du conte wende forme
lien entre les différents contes de cette famille et certains contes orientaux que
nous avons résumés dans les remarques de notre n" 12 , îe Prince et son Chei'al
(voir notamment, I, p. 146, le conte du Cambodge et celui de l'île de
Zanzibar).
Du reste , la défense d'ouvrir telle porte , de pénétrer dans tel endroit , et
les malheurs qui résultent de la désobéissance , — malheurs différents , sans
doute , de ceux que retrace notre conte , — se retrouvent dans plusieurs récits
de l'Orient. On se rappelle V Histoire du Troisième Caîender, fils de roi, dans les
Mille et une Nuits (comparer encore un autre conte arabe de ce même recueil,
t. XV, p. 194 , de la traduction allemande dite de Breslau). — Dans un conte
indien de la grande collection formée au xiie siècle de notre ère par Soma-
deva de Cachemire (trad. ail. de H. Brockhaus, t. II, p. 166 seq.) , une
Vidhyâdharî (sorte de génie), qui -a épousé un mortel, Saktideva , lui dit
qu'elle va s'absenter pour deux jours : pendant ce temps , il pourra visiter tout
le palais ; mais il ne faudra pas qu'il monte sur telle terrasse. Saktideva cède
à la curiosité. Quand il est sur la terrasse , il voit trois portes ; il les ouvre
l'une après l'autre et trouve , étendus sur des lits de diamant , les corps de
trois jeunes filles. Puis , de la terrasse , il aperçoit un beau lac et , sur le bord ,
un superbe cheval. Il va pour le monter ; mais , dès qu'il est en selle , le cheval
se cabre, jette son cavalier dans le lac, et Saktideva se retrouve dans son pays
natal, bien loin du palais de la Vidhyâdharî. (Comparer l'introduction de
M. Th. Benfey à sa traduction du Pantchatantra , § 52.)
XXXIX
JEAN DE LA NOIX
i
Il était une fois un homme, appelé Jean de la Noix, qui avait
beaucoup d'enfants, et rien pour les nourrir. Il se dit un jour :
« Je vais aller demander du pain au Paradis. » Le voilà donc
parti ; mais il se trompa de chemin et arriva à la porte de l'enfer.
Il y frappa du genou ; point de réponse. « Peut-être , » se dit-il,
« ai-je frappé trop fort. » Et il frappa de la pointe du pied.
Lucifer ouvrit la porte et lui demanda ce qu'il voulait. « Je viens
voir si l'on veut me donner du pain pour ma femme et pour
mes enfants. — On ne donne point de pain ici , » répondit
Lucifer ; « va-t'en ailleurs. — Oh ! oh ! » dit Jean, « comme
on parle ici ! Je vois que je me suis trompé de porte ; je m'en
vais trouver saint Pierre. »
Il prit cette fois le bon chemin, et , arrivé à là porte du Para-
dis, il frappa en disant d'une petite voix douce : « Toc, toc. »
Saint Pierre vint lui ouvrir et lui dit : « Que demandes-tu ? —
Je suis Jean de la Noix, et je viens demander du pain pour ma
femme et pour mes enfants. — Tu arrives à propos , » dit saint
Pierre : « c'est justement ma fête aujourd'hui ; tu en profiteras.
Tiens, voici une serviette ; emporte-la , mais ne lui demande pas
ce qu'elle sait faire. »
Jean prit la serviette et partit en disant : « Merci , monsieur
saint Pierre. » Il se disait en lui-même que c'était un singulier
cadeau. A peine eut-il fait quelques pas , qu'il dit à la serviette :
«Eh bien! ma pauvre serviette, que sais-tu faire? On m'a
défendu de te le demander, mais dis-le moi tout de même. »
Aussitôt la serviette se couvrit de mets excellents.
JEAX DE LA MOIX 65
« Voilà qui est bien , » dit Jean de la Noix ; « mais cet endroit-
ci ne me plaît pas. Je mangerai quand je serai à la maison. » Il
replia la serviette, et tout disparut. Il redescendit la côte et
regagna son logis. Il dit en rentrant à sa femme : « Je viens du
Paradis. C'était la fête de saint Pierre ; tout le monde y était
dans la joie. Saint Pierre m'a donné une serviette que voici ;
mais ne va pas lui demander ce qu'elle sait faire. »
« Pourquoi me fait-il cette recommandation ? » pensa la
femme. Dès qu'elle fut seule, elle dit à la serviette : « Serviette,
que sais-tu faire ? » La serviette se trouva aussitôt garnie de plats
de toute sorte. « C'est trop beau pour nous , » dit la femme ;
« je n'ose pas y toucher. Je vais vendre cette serviette. » Elle la
vendit pour un morceau de pain. Son mari, de retour, lui
demanda où était la serviette. « Nous ne pouvons vivre de chif-
fons , » répondit-elle ; « je l'ai vendue pour un morceau de
pain. »
Jean, bien fâché, se décida à retourner au Paradis. « C'est
encore moi, Jean de la Noix, » dit-il à saint Pierre; « ma
femme a vendu la serviette, et je viens vous prier de me
donner quelque autre chose. — Eh bien ! voici un âne ; mais ne
lui demande pas ce qu'il sait faire. — Merci, monsieur saint
Pierre... Vraiment, » pensait Jean, « on rapporte de singu-
lières choses du Paradis ! Après tout, le chemin du Paradis est
si rude et si raboteux ! cet âne m'aidera toujours à le descendre
plus facilement... Or çà, bourrique, que sais-tu faire ? » L'âne
se mit à faire des écus d'or. Jean de la Noix en ramassa plein ses
poches et dit à l'âne de s'arrêter pour ne pas tout perdre en
chemin. Il amena l'âne dans sa maison et dit à sa femme :
« Voici une bourrique que saint Pierre m'a donnée ; ne lui
demande pas ce qu'elle sait faire. »
Tandis que Jean dormait, sa femme n'eut rien de plus pressé
que de dire à l'âne : « Bourrique , que sais-tu faire .'* » Et les
écus d'or de pleuvoir. « Oh ! » dit-elle , « qu'est-ce que cela ?
c'est trop beau pour nous. » En ce moment, un marchand de
verres passait dans la rue en criant : « Jolis verres , jolis ! » Il
avait un âne qui portait sa marchandise. La femme l'appela et
lui demanda s'il était content de son âne. « Pas trop, » répondit
le marchand ; « il m'a déjà cassé plusieurs verres. — Eh bien !
voudriez-vous acheter le mien ? m'en donneriez-vous bien dix
CosaviN, Copies. II. c
^ JEAN DE l'a XOIX
francs? — Q.uinze, si vous le voulez. » Bref, elle vendit l'âne
pour dix francs. A son réveil , Jean demanda des nouvelles de
l'âne. « Je l'ai vendu pour dix francs , » dit la femme. — « Ah !
malheureuse ! il nous en aurait donné bien autrement de l'ar-
gent ! Quand le pauvre Job eut perdu tout son bien, pour
comble de misère on lui laissa sa femme. Je crois que le bon
Dieu me traite comme il a traité Job. »
Il ne restait plus à Jean de la Noix d'autre parti à prendre que
de retourner une troisième fois au Paradis. Arrivé à la porte, il
entendit saint Pierre qui disait : « C'est ennuyeux d'être si sou-
vent dérangé; hier, c'était Jean de la Noix; aujourd'hui... —
N'achevez pas, » cria Jean, « c'est encore lui. Ma femme a vendu
la bourrique. — Tiens, » dit saint Pierre, « voici une crosse;
mais ne lui demande pas ce qu'elle sait faire , et ne reviens
plus. »
Jean repartit avec la crosse. « Qu'est-ce que je ferai de cela ? »
se disait-il ; « cette crosse ne pourra me servir que de bâton de
vieillesse. Eh bien! ma crosse, que sais-tu faire? » Aussitôt la
crosse se mit à le battre. « Arrête, arrête, » cria Jean, « ce
n'est plus comme avec la bourrique !... Cette fois , » pensa-t-il ,
« ma femme pourra s'en régaler. »
Rentré chez lui , il dit à sa femme : « Saint Pierre m'a donné
une crosse ; ne lui demande pas ce qu'elle sait faire. » La femme
ne répondit rien , mais elle pensait : « C'est bon ; quand tu seras
couché... — Je suis bien las, » dit Jean, « je tombe de som-
meil! » Il se coucha aussitôt et fit semblant de dormir. Dès que
sa femme l'entendit ronfler, elle dit à la crosse : « Crosse , que
sais-tu faire ? » La crosse se mit à la battre comme plâtre. « Tape ,
tape , ma crosse , » cria Jean de la Noix , « jusqu'à ce qu'elle
m'ait rendu ma serviette et ma bourrique ! »
REMARQUES
Comparer nos n»» 4, Tapalapautau, et 56, le Pois de Rome. — Voir les remarques
de notre n» 4.
Dans un conte champenois , V Histoire du Bonhomme Maugréant , qui a été
publié par M. Ch. Marelle dans VArchiv fur das Studium der neiuren Sprachen
und Literaturen, t. LV, p. 363 (Brunswick, 1876), et reproduit dans les Contes
des provinces de France ( p. 46) , c'est aussi saint Pierre qui donne au bonhomme
les objets merveilleux.
I
JEAN DE LA N'OIX 67
On aura remarqué dans Jean de la Noix diverses altérations du thème pri-
mitif. Ainsi , le passage où il est dit au pauvre homme de ne point demander
à la serviette et à l'âne ce qu'ils savent faire, n'a pas de sens. (Il est assez
curieux de constater que cette altération se retrouve dans le conte valaque
n» 20 de la collection Schott et dans le conte publié au xviie siècle par Basile
dans \e Pentameione , n° i ). — Ainsi encore, c'est à la sottise de sa femme et
non à la friponnerie d'un aubergiste que Jean doit la perte des objets merveil-
leux.
*
Nous avons recueilli, à Montiers-sur-Saulx , une autre version du même
conte. La première partie de cette variante tient à la fois de Tapalapautau et de
Jean de la Noix. Comme dans le premier conte, c'est du bon Dieu que le
pauvre homme reçoit successivement une serviette , un âne et une crosse d'or,
à laquelle on dit : Tapautau , tape dessus , pour la faire agir, et Ahpautau pour
l'arrêter ; comme dans Jean de la Noix , défense est faite de demander à ces
objets merveilleux ce qu'ils savent faire ; mais la curiosité de la femme n'a pas
ici les mêmes conséquences : les trois, objets merveilleux restent en la posses-
sion de la famille , qui bientôt se trouve très riche. Un jour, l'homme veut
mesurer son or et son argent ; il envoie ses enfants emprunter un boisseau à la
voisine. Un louis reste au fond du boisseau (voir les remarques de notre n° 20,
Richedeau) , et la voisine va dénoncer l'homme à la justice , qui le condamne à
être pendu. Quand il est au pied de la potence , il se met à pleurer en regar-
dant sa femme et ses enfants. « Hélas ! » dit-il , « si j'avais seulement mon
pauvre bâton , que je l'embrasse encore une fois avant de mourir ! » On lui
apporte sa crosse d'or. Aussitôt il lui dit :
« Tapautau , tape dessus , corrige-les bé ( bien ) !
« Tape sur celle qui m'a prêté le boissé (boisseau) ! »
On le supplie de rappeler son bâton ; à la fin il consent â le faire et il rentre
tranquillement chez lui.
Le dénouement de cette variante est à peu près identique à celui du conte
de la Haute-Bretagne ( Sébillot , III , n» 24 ) cité dans les remarques de notre
n» 4. Il faut aussi en rapprocher la fin d'un conte espagnol de même type
(Caballero, I, p. 46), dont voici l'analyse : Le père Curro a dépensé tout
son bien en bombances. Désespéré des avanies que lui font subir sa femme et
ses enfants , il veut se pendre à un olivier. Un follet vêtu en moine l'arrête et
lui donne une bourse qui ne se vide jamais. En retournant chez lui , il entre
dans une auberge , y fait grande chère et s'y endort sous la table. L'aubergiste
fait faire par sa femme une bourse semblable à celle du père Curro et la subs-
titue à celle-ci. Arrivé chez lui , le père Curro dit à sa famille de se réjouir et
I met la main dans la bourse sans en rien retirer. Roué de coups par sa femme ,
\ il reprend la corde pour se pendre. Le follet, sous la figure d'un caballero y lui
donne une nappe qui lui fournira toujours de quoi manger. La nappe , étendue
par terre , se couvre de mets excellents. Le père Curro entre dans l'auberge ,
i-t sa nappe lui est dérobée. Sa femme et ses enfants , voyant que la nappe ne
1
68 JEAK DE LA NOIX
se garnit pas, tombent sur lui et le laissent en piteux état. Le père Curro s'en
retourne avec sa corde. Cette fois , le follet lui donne une petite massue , à
laquelle il doit dire certaines paroles , s'il veut qu'on le laisse en paix. Il rentre
chez lui ; ses enfants viennent lui demander du pain en l'injuriant ; il envoie
sa massue contre eux, et les voilà sur le carreau. La mère vient au secours de
ses enfants ; la massue tombe sur elle et la tue. L'alcade arrive avec ses algua-
zils ; l'alcade est tué et les alguazils s'enfuient. Le roi envoie un régiment de
grenadiers , qui sont fort maltraités et qui se retirent en désordre. Le père
Curro s'endort avec sa massue sur lui. Il se réveille pieds et poings liés ; on le
mène en prison , et il est condamné à mourir par le garrot. Sur l'échafaud on
lui délie les mains ; il prend sa massue et l'envoie tuer le bourreau. Le roi
ordonne de le laisser aller et lui donne une propriété en Amérique. Il s'en va
dans l'île de Cuba et y bâtit une ville. Il y tue tant de monde avec sa massue
que la ville en garde le nom de Matanias (du mot matar, « tuer »).
Dans ce conte espagnol il n'est point question , comme dans notre variante
et dans le conte breton , de dernière grâce demandée par le condamné. Ce
trait , ainsi que tout le dénouement , nous le rencontrons dans des contes qui
se rapportent à d'autres thèmes. Ainsi , dans un conte allemand de la collection
Ey (p. 122), dont nous avons donné l'analyse à propos de notre n" 31,
V Homme de fer (II, p. 6), le soldat, au pied de la potence, obtient du roi la
permission d'allumer une certaine bougie. Aussitôt paraît , un gourdin à la
main, l'homme de fer, serviteur de la bougie, et il assomme le bourreau et
les spectateurs. Le roi crie au soldat de faire trêve et lui donne sa fille en
mariage. (Comparer Grimm, n" 116.) — Ailleurs, par exemple dans un conte
allemand (Grimm, rfi no), dans un conte polonais de la Prusse orientale
(Tceppen, p. 148), c'est en se faisant donner la permission de jouer une
dernière fois de son violon, que le condamné sauve sa vie. Forcé , ainsi que
tous les assistants , par la vertu du violon merveilleux, de danser et de danser
toujours , le juge lui crie de cesser de jouer et lui fait grâce.
XL
LA PANTOUFLE DE LA PRINCESSE
Il était une fois un homme et sa femme, qui avaient deux fils
et qui étaient bien pauvres. Le père étant mort, sa femme et ses
enfants ne purent lui faire dire une messe, faute d'argent. Depuis
ce moment, on entendit chaque soir des coups frappés dans
divers endroits de la maison : c'était le père qui revenait et
demandait des prières.
Un jour que le plus jeune des deux fils priait sur la tombe de
son père, il vit un petit oiseau voltiger près de lui; il voulut
l'attraper, l'oiseau s'envola à quelque distance. Le jeune homme
se mit à sa poursuite, et il se laissa entraîner si loin , qu'à la fin
de la journée il se trouva au milieu d'un grand bois. La nuit vint ;
le jeune homme monta sur un chêne pour y dormir en sûreté,
et il y était à peine qu'il vit trois hommes s'approcher de l'arbre :
l'un portait du pain, Tautre de la viande et du vin, le troisième
du feu. Ils ramassèrent du bois, l'allumèrent et firent un grand
brasier pour y faire cuire leur viande. Or, ces hommes étaient
des voleurs.
Ils vinrent à parler d'un château qu'ils voulaient aller piller ;
une seule chose les embarrassait, c'était un petit chien qui gardait
la porte du château et aboyait à tout venant. Il s'agissait de savoir
qui tuerait ce chien ; aucun d'eux ne voulait s'en charger.
Comme ils se disputaient , ils levèrent les yeux et aperçurent le
jeune homme sur son arbre. Ils lui crièrent de descendre. « C'est
toi, » lui dirent-ils, « qui tueras le petit chien ; si tu ne veux
pas, nous te tuerons toi-même. — Je ferai ce qu'il vous plaira, »
répondit le jeune homme.
70 LA PANTOUFLE DE LA PRINCESSE
En effet, il tua le petit chien et s'introduisit dans le château
par un trou qu'il fit dans le mur. Les voleurs lui passèrent une
hache afin qu'il brisât la porte ; mais il les engagea à entrer par
le trou qu'il venait de faire. Un des voleurs s'y étant glissé, le
jeune homme lui abattit la tête d'un coup de sa hache et tira le
corps en dedans. « A votre tour, » dit-il au second; « dépêchons. »
Et il lui coupa aussi la tête. Le troisième eut le même sort.
Cela fait, le jeune homme entra dans une chambre, où il
trouva une belle princesse qui dormait. Il passa dans une autre
chambre, où était aussi une princesse endormie, plus belle encore
que la première. Par\-enu dans une dernière chambre, il vit une
troisième princesse , également endormie , qui était encore plus
belle que les deux autres. Le jeune homme prit une des pantoufles
de cette princesse et sortit du château. De retour à la maison, il
fit dire une messe pour son père.
Cependant, la plus belle des trois princesses aurait bien voulu
savoir qui avait pénétré dans le château et enlevé sa pantoufle.
Elle fit bâtir une hôtellerie , sur la porte de laquelle était écrit :
Ici Von boit et mange pour rien, moyennant quon raconte son histoire.
Un jour, le jeune homme s'y trouva avec sa mère et son frère.
Survint la princesse, qui demanda d'abord à l'aîné de raconter
son histoire. L'aîné dit : « Je suis charbonnier ; tous les jours de
ma vie je vais au bois pour faire du charbon : voilà toute mon
histoire. — Et vous, » dit-elle au plus jeune, « qu'avez-vous à
raconter ? »
Le jeune homme commença ainsi : « Un jour, des voleurs
voulurent entrer dans un château ; ce château était gardé par un
petit chien, qui aboyait à tout venant. Ils m'ordonnèrent de tuer
ce petit chien, ce que je fis. »
La mère du jeune homme lui disait de se taire, mais la prin-
cesse l'obligea à poursuivre,
« Quand les voleurs, » continua-t-il, « voulurent ensuite
pénétrer dans le château, je les tuai l'un après l'autre. J'entrai
dans une chambre, où je trouvai une belle princesse qui dormait ;
puis dans une seconde, où était aussi une princesse endormie,
plus belle encore que la première ; enfin, dans une dernière
chambre, où je vis une troisième princesse, également endormie,
encore plus belle que les deux autres. Je pris la pantoufle de
cette princesse, et je sortis du château. Cette pantoufle, la voici. »
LA PANTOUFLE DE LA PRINCESSE 7I
A ces mots, la princesse, toute joyeuse, montra l'autre pan-
toufle. Quelque temps après, elle épousa le jeune homme.
REMARQUES
Ce conte se rencontre en Allemagne (Grimm, no iii^, dans le Tyrol
allemand (Zingerle, I, n» 55), dans le « pays saxon » de Transylvanie
(Haltrich , n» 22), en Hongrie (Gaal-Stier, n» i , et miss Busk, pp. 167-168),
en Serbie (Arcbiv fur slavische Philologie, t. II, 1876, pp. 614 et 616), en
Italie (Jahrbtich fur ronianische und engUsche Literatur, t. VII , p. 384 ) , en Grèce
(Hahn , n" $2, et J.-A. Buchon, la Grèce contimntale et la Marée. Paris, 1843 >
p. 267 , reproduit dans E. Legrand , p. 14$ ) , chez les Albanais (Dozon, n» 15 ).
De toutes ces versions, c'est, ce nous semble, la version transylvaine qui
présente le thème sous la forme la mieux conservée. En voici le résumé : Un
riche marchand meurt en faisant promettre à sa femme et à ses trois fils de
faire un pèlerinage à telle chapelle' en expiation de ses péchés. La promesse
ayant été oubliée , on entend pendant trois nuits un grand bruit dans la maison.
Un prêtre, appelé, dit que, si l'on ne s'acquitte pas du pèlerinage dès le
lendemain , l'esprit reviendra encore. Les trois frères se mettent donc en route
avec leur mère. La nuit venue , ils s'arrêtent dans une forêt , et les jeunes gens
conviennent qu'ils veilleront tour à tour. Le plus jeune, qui passe pour un
peu simple , veille le dernier , et pendant ce temps il tue successivement avec sa
sarbacane , sans que ses frères se réveillent , un lion , un ours et un loup. Puis ,
étant monté sur un arbre pour voir s'il n'y aurait pas une maison dans le
voisinage, il aperçoit dans le lointain un grand feu. Il marche dans cette
direction et voit trois géants assis auprès du feu et en train de manger. Le
jeune homme se réfugie sur un arbre; mais bientôt il lui vient la fantaisie
d'éprouver sur les géants son adresse à se servir de sa sarbacane , en faisant
voler bien loin tantôt le morceau de viande , tantôt le gobelet que l'un ou
l'autre portait à sa bouche. Les géants finissent par le découvrir et lui disent
qu'ils vont lui donner occasion d'exercer ses talents : ils sont en route pour le
château du roi , d'où ils veulent enlever la princesse ; mais il y a là un petit
chien qui veille la nuit et qui au moindre bruit donne l'alarme ; il faut que le
jeune homme tue ce petit chien. Le jeune homme l'ayant tué , les géants font
un trou dans le mur du château et disent à leur compagnon d'entrer par là et
de leur apporter la princesse. Il traverse la chambre du roi , puis celle de la
reine , et arrive dans la chambre de la princesse. A la muraille est pendue une
épée auprès de laquelle est une fiole , et il est dit sur un écriteau que celui qui
boira trois fois de cette fiole , sera en état de manier l'épée et pourra tout tailler
on pièces. Le jeune homme boit trois fois de la fiole, saisit l'épée et va dire aux
géants qu'à lui seul il ne peut emporter la princesse. Pendant que les géants se
glissent par le trou , il leur coupe la tête ; puis il va remettre l'épée à sa place
et s'en retourne, emportant l'anneau de la princesse et les trois langues des
géants. Un capitaine, qui a vu le premier, au lever du jour, les trois géants
étendus morts , se donne pour le libérateur de la princesse , et le roi lui accorde
-J2 LA PANTOUFLE DE LA PRINCESSE
la main de celle-ci. Mais la princesse obtient de son père que le mariage soit
remis à un an et un jour, et qu'on lui fasse bâtir sur la grande route une
hôtellerie où elle habitera avec ses suivantes. Au-dessus de la porte de l'hôtellerie
elle fait mettre une enseigne avec ces mots : « Ici on ne loge pas pour de
l'argent , mais on est bien hébergé si l'on raconte son histoire. » Cependant le
jeune homme, après son aventure, est revenu dans la forêt auprès de sa mère
et de ses frères qu'il trouve encore endormis ; il leur dit ce qui lui est arrivé ,
mais personne ne veut le croire. Après avoir fait leurs prières dans la chapelle
où ils se rendaient, les trois jeunes gens et leur mère s'en retournent chez eux.
Chemin faisant , ils passent auprès de l'hôtellerie de la princesse. Ils y entrent ;
le jeune homme , interrogé , raconte son histoire et montre à la princesse
l'anneau qu'il lui a enlevé. Justement l'époque fixée pour le mariage de la
princesse avec le capitaine est arrivée ; les trois frères et leur mère y sont
invités. Pendant le repas , le plus jeune demande au capitaine comment il peut
prouver qu'il a tué les géants. Celui-ci fait apporter les trois têtes ; mais c'est le
jeune homme qui a les trois langues : l'imposture du capitaine est dévoilée ; il
est mis à mort, et le jeune homme épouse la princesse '.
Dans le conte italien, une pauvre famille a résolu d'aller en pèlerinage à
Saint- Jacques de Compostelle ; mais , avant qu'elle ait pu le faire , le père meurt ,
et bientôt son âme vient demander que l'on s'acquitte de son vœu. Suit l'épisode
de la nuit passée dans la forêt. L'aîné des fils, pendant qu'il veille, tue un
serpent ; le cadet , un tigre ; le plus jeune se laisse entraîner à la poursuite d'un
aigle, et il ne retrouve plus sa route. Un géant qu'il rencontre lui dit qu'il le
remettra sur le bon chemin si le jeune homme lui rend un service : il s'agit de
pratiquer un trou dans le mur d'un palais. Le jeune homme le fait et parvient
en même temps à tuer le géant. Il pénètre dans le palais, trouve une princesse
endormie et emporte en se retirant les bagues de la princesse et ses pantoufles.
Il rejoint sa famille, s'acquitte avec elle du pèlerinage, puis il entre dans
l'auberge où , pour tout paiement , on doit conter son histoire , se fait
reconnaître de la princesse pour son libérateur et l'épouse.
Nous avons dans ce conte italien deux détails de notre conte qui n'existaient
pas dans le conte transylvain : Voiseau qui attire le jeune homme bien avant
dans la forêt , et les pantoufles qu'il emporte du palais.
Le conte grec moderne recueilli par J.-A. Buchon traite également ce thème,
mais en le combinant avec un autre. Là, un roi, en mourant, ordonne à ses
trois fils de passer , chacun à son tour , une nuit à prier sur sa tombe , et de
donner ses deux filles à ceux qui , les premiers , les demanderont en mariage.
L'aîné étant aller prier sur la tombe , il arrive le lendemain un mendiant qui
demande et obtient la main de l'aînée des princesses. Après la nuit passée par
le cadet , la seconde princesse est donnée à un autre mendiant. La troisième
nuit, le plus jeune prince, ayant eu ses cierges éteints par un coup de vent,
se dirige vers une grande clarté qu'il aperçoit dans le lointain. Il trouve couchés
autour d'un grand feu quarante dragons qui surveillent une énorme chaudière.
t . Pour cet épisode de l'imposture du capitaine et des langues des géants , voir notre n" \ . les Fih
i/ii Pfclinir j et les remarques ( I . p.- "4 et pp. 76-78V
LA PANTOUFLE DE LA PRINCESSE 75
Le prince enlève la chaudière d'une seule main, et, après avoir allumé ses
cierges, il la remet sur le feu. Frappés de sa force, les dragons le chargent
d'enlever une princesse qui est enfermée dans une haute tour et dont ils
voudraient depuis longtemps s'emparer. Le jeune homme se fait une sorte
d'échelle avec de grands clous qu'il enfonce dans le mur; parvenu tout en
haut, il s'introduit dans la tour par une petite fenêtre; alors il engage les
dragons à le suivre, et, à mesure qu'ils cherchent à entrer par la fenêtre, il les
tue. Puis il pénètre dans la chambre de la princesse endormie, échange sa
bague contre celle de la jeune fille et s'en retourne sur la tombe de son père.
Le roi , père de la princesse , voulant savoir qui a tué les dragons et pénétré
dans la tour, fait annoncer dans tous les pays de grandes réjouissances :
chacun y pourra prendre part à condition de raconter son histoire. Les trois
princes se rendent à ces fêtes , et le roi reconnaît au récit de ses exploits le
libérateur de sa fille. Après le mariage du prince, le conte s'engage dans une autre
série d'aventures : la princesse est enlevée par un magicien , et son mari
parvient à la délivrer , grâce à ses beaux-frères , les deux mendiants , qui sont
en réalité, l'un , le roi des oiseaux ; l'autre le roi des animaux.
Ce conte grec peut servir de lien entre le conte lorrain et un conte oriental.
Dans un conte des Avares du Caucase (Schiefner, n^ 4), un père dit sur son
lit de mort à ses trois fils : « Quand je serai mort , que chacun de vous garde
trois nuits mon tombeau ; et ensuite, si quelqu'un vient demander la main d'une
de mes filles, fût-ce un oiseau ou une bête des champs, donnez-la lui. » Le
plus jeune des trois frères obtient , mais par d'autres exploits que les héros des
contes précédents , la main d'une princesse. ( Voir ce passage du conte avare
vers la fin des remarques de notre n» 43 , le Petit Berger.)] Plus tard, le
jeune homme tue un serpent à neuf têtes pendant que ses frères dorment ; puis il
revient se coucher auprès d'eux et, le lendemain, ne leur raconte rien de. son
aventure. (Il y a là, ce nous semble, la transposition d'un épisode que nous
avons vu figurer dans plusieurs des contes cités plus haut). A la suite de cet
exploit, un vieillard marie le jeune homme à sa fille, merveilleusement belle.
Cette seconde femme ayant été enlevée par certain être malfaisant , le héros
trouve du secours auprès de ses trois beaux-frères, le loup, le vautour et le
faucon , ou plutôt les êtres mystérieux qui , sous ces diverses formes , sont venus
demander la main de ses sœurs ' .
*
Les autres contes dont nous avons donné l'indication n'ont pas le pèlerinage
ou les prières dites pour l'âme du père; mais, dans les deux contes hongrois,
I. Ce thcmc des sœurs du héros, données en mariage à des personnages plus ou moins mystérieux,
qui !.e trouvent être les rois des animaux, poissons, etc., et qui viennent ensuite au secours de leur bcau-
frire, figure dans divers contes européens, indépendamment du conte grec cité plus haut : par exemple,
«lans un autre conte grec ( Hahn , n» 25 ), dans un conte sicilien ( Gonzenbach , n» 29) , dans un conte
toscan (Pitre , Noivlltpopolari toscane, n" 11), dans un conte de la Haute- Bretagne (Sébillot , n» 16),
dans un conte portugais (Coelho, n" 16), dans un conte portugais du Brésil (Roméro, n» i). Il avait
déjà été fixé par écrit au xvii» siècle , en Italie, par le Napoliuin Basile (Penlamrrone , n" M ) , et t\\
XVIII* , en Allemagne . par Musxus ( l'olksitiirrchni <ier Dnihclmi , 1 7.Sj , n" 1 ).
74 LA PANTOUFLE DE LA PRINCESSE
nous retrouvons les trois frères qui veillent successivement et dont chacun tue
un monstre pendant qu'il monte sa garde i. Le plus jeune, voyant son feu
éteint, veut aller chercher de quoi le rallumer. Après divers incidents, il arrive
auprès de trois géants. Dans le premier de ces contes hongrois, comme dans
les récits précédents, il tue le coq et le petit chien qui gardent un château ; il
prend les anneaux de trois princesses endormies (trois, comme dans le conte
lorrain ) , coupe la tête aux géants quand ils veulent passer sous la porte du
château, et revient auprès de ses frères. Dans le second conte, qui, pour tout
ce passage, est presque identique au premier, le roi et les trois princesses, pour
savoir qui a tué les géants, s'établissent déguisés dans une auberge et font
raconter leurs aventures à ceux qui passent. — Comparer les deux contes serbes
mentionnés ci-dessus, qui, l'un et l'autre, ont l'épisode de l'auberge.
Le conte grec moderne de la collection Hahn , malgré de notables lacunes ,
se rattache bien évidemment à cette famille de contes. Veillée des trois frères;
monstres tués par chacun d'eux pendant son temps de veille ; rencontre de
quarante voleurs par le plus jeune, qui est allé chercher du feu, voilà déjà,
sans parler d'autres traits, suffisamment de rapprochements *. Les quarante
voleurs, voyant la force extraordinaire du troisième frère, lui proposent de
s'associer à eux pour aller piller le trésor d'un roi. Le jeune homme entre le
premier dans la chambre par un trou fait dans le mur, et il décapite successi-
vement tous les voleurs , à mesure qu'ils passent par ce trou. Le roi, surpris de
voir ces quarante voleurs décapités, veut savoir qui les a tués. Suit, comme
dans les contes précédents, l'épisode de l'hôtellerie. (Comparer le conte
albanais, très voisin de ce conte grec) 3.
Il est inutile de nous arrêter longtemps sur le conte tyrolien et sur le conte
allemand. Le premier a conservé, sous une forme altérée, l'épisode des trois
frères et de leurs exploits ; dans le conte allemand , il n'est plus question que
d'un habile tireur. Du reste, dans l'un et dans l'autre figurent les trois géants,
le chien qu'il faut tuer, les objets emportés du château ( entre autres , une
pantoufle, dans le conte allemand), et finalement l'hôtellerie de la princesse 4.
On a pu remarquer que les géants ou dragons des contes étrangers sont
remplacés par des voleurs dans le conte lorrain. Nous avons déjà rencontré,
dans notre n» 25 , /e Cordonnier et les Voleurs, un semblable affaiblissement de
l'idée première.
1 . Dans le premier de ces contes hongrois , un roi , pris de mourir , dit à ses trois fils de donner
leurs trois soeurs anx premiers qui les demanderont , et il leur recommande , si jamais ils s'attardent à
la chasse, de ne point passer la nuit sous certain peuplier. Les jeunes gens veulent voir pourquoi leur
père leur a fait cette recommandation , et c'est sous ce peuplier qu'ils ont leur aventure. — Il nous
semble que cette introduction est une altération de la veillée de prières du thème primitif.
2. Ce conte a aussi de commun avec le premier conte grec, le conte albanais, le second conte
hongrois et le second conte serbe , un trait tout à fait particulier. Dans ces divers contes , en allant
chercher de quoi rallumer son feu , le héros rencontre un personnage qui « dévide le jour et la nuit » ,
ou bien , successivement , la Nuit et l'Aurore. Il les lie k un arbre pour retarder la venue du jour.
j. Ces deux contes n'ont-ils pas quelque rapport avec l'histoire égyptienne de Rbampsinitc et des fils
de l'architecte dans Hérodote (II , 121 ) ?
4. L'hôtellerie de la princesse se trouve encore dans un conte allemand (Wolf. pp. 1^4, l»") «
dans un conte sicilien (Pitre, II, p.j4), de types tout différents.
LA PANTOUFLE DE LA PRINCESSE 75
Rappelons que , dans un récit oriental se rattachant à une autre famille de
contes, — un roman hindoustani analysé par nous dans les remarques de
notre n" 19, le Petit Bossu, I, pp. 218-219, — le héros pénètre dans le jardin de
Bakuwali , fille du roi des fées , pour y prendre une rose merveilleuse ; puis il
entre dans le château de Bakawali endormie et emporte l'anneau de celle-ci.
Bakawali , surprise de la disparition de sa rose et de son anneau , se met à la
recherche du ravisseur, qu'elle finit par trouver et qu'elle épouse. (Voir, dans
les remarques de ce même n» 19, I, pp. 217-218, le conte arabe dans lequel le
héros pénètre aussi dans le château d'une princesse endormie.)
XLI
LE PENDU
Il était une fois un homme qui avait cinq ou six enfants. Un
jour qu'une de ses filles était malade, il voulut aller à la foire;
il dit à ses enfants : « Que voulez-vous que je vous rapporte de
la foire? — Un mouchoir, » dit l'un. — « Des souliers, » dit
l'autre. — « Moi, une robe. — Moi, une robe aussi. — Et toi,
ma pauvre malade ? — Mon père , je voudrais de la viande pour
me guérir. »
Arrivé à la foire, le père acheta les robes, le mouchoir, les
souliers qu'il avait promis à ses enfants, mais il oublia la viande
que sa fille malade lui avait demandée ; il ne s'en aperçut qu'en
retournant à la maison. « Quel malheur ! » se dit-il, « c'était ce
qui pressait le plus. »
A la nuit tombante, traversant une forêt, il lui sembla voir
des pendus ; comme il ne distinguait pas bien , il s'approcha et
s'assura qu'en effet c'étaient des pendus. Il coupa une cuisse à
l'un d'eux et revint à la maison. Il donna à ses enfants ce qu'il
avait acheté pour eux et dit à la malade : « Tiens, mon enfant,
voici de la viande pour toi. — Oh! la belle viande! » dit la
jeune fille. On en fit du bouillon , qu'elle trouva excellent.
Sur le soir, la malade vit entrer dans sa chambre un homme
qui n'avait qu'une cuisse. « Vous avez ma cuisse, » lui dit-il,
« vous avez ma cuisse ! — Que voulez-vous dire ? » demandâ-
t-elle. — « Vous le saurez un autre jour. »
Le lendemain, l'homme revint encore. « Où donc est votre
cuisse ? » demanda la jeune fille. — « MAIS C'EST TOI QUI
L'AS MANGÉE ! «
LE PENDU 77
A ces mots, il disparut. La jeune fille demanda à son père si
l'homme avait dit vrai ; il fut bien forcé de l'avouer. Vous pensez
si la pauvre enfant fut épouvantée !
REMARaUES
Un conte de l'Agenais (Bladé, no 7), intitulé la Goulue, est au fond tout
à fait le nôtre , si ce n'est qu'à la fin la « Goulue » est emportée par le mort
dont ses parents ont coupé la jambe pour la lui donner.
Les deux contes français correspondent au conte allemand inséré par les
frères Grimm dans leur troisième volume (p. 267), et, qualifié par eux de
« fragment » : Une vieille femme qui , le soir , a des hôtes à héberger , prend
le foie d'un pendu et le leur fait cuire. A minuit , elle entend frapper à la porte ;
elle ouvre. C'est un mort , la tête chauve , sans yeux et avec une plaie au flanc.
« Où sont tes cheveux ? — Le vent me les a enlevés. — Où sont tes yeux ? —
Les corbeaux me les ont arrachés. — Où est ton foie ? — C'est toi qui l'a
mangé. »
En 1856, Guillaume Grimm ne connaissait aucun rapprochement à faire.
11 en existait pourtant dans les collections déjà publiées, et depuis lors, des
réchs analogues ont été recueillis dans divers pays. Voici, par exemple, un
conte allemand de la collection Kuhn et Schwartz, publiée en 1848 : Un jour,
une femme fait cuire du foie pour son mari , Ahlemann , qui aime beaucoup ce
mets. L'envie lui prend d'y goûter , et elle goûte tant et si bien qu'elle finit
par tout manger. Craignant le mécontentement de son mari , elle va prendre
le foie d'un pendu , qu'elle fait cuire. Ahlemann le trouve excellent. Le soir ,
pendant qu'elle est couchée et que son mari est au cabaret , elle entend des pas
s'approcher et une voix crier : « Où est Ahlemann ? où est Ahlemann ? » Elle
répond qu'il est au cabaret. Les pas se rapprochent ; éperdue , elle appelle son
mari à son secours ; peine inutile. Tout à coup l'apparition est près d'elle et lui
tord le cou. — Le Rondallayre catalan (t. II, p. 100) donne un conte tout à fait
du même genre que ce conte allemand.
La même idée se retrouve, un peu affaiblie, dans un conte anglais de la
collection Halliwell (p. 25), publiée en 1849. M. Koehler, dans ses remarques
jointes à la collection Bladé , mentionne encore un autre conte anglais et un
second conte catalan.
Dans un conte vénitien (Bernoni, Tradi^ioni, p. 125), une femme enceinte
a envie de manger du cœur. Son mari , qui est sonneur et porteur de morts ,
prend le cœur d'un mort et le lui donne. Elle le fait cuire et le mange sans se
douter de ce que c'est. Trois nuits de suite, le mort vient réclamer son cœur,
et la troisième fois il étrangle la femme.
Dans un vieux livre flamand (cité par J. W. Wolf, Deutsclie Marchen und
Sagen, n» ip), un distillateur s'est procuré le crâne d'un voleur pendu pour
le distiller et en mélanger 1' « esprit » avec de l'eau-de-vie. Tout à coup , la
nuit, le pendu entre et lui dit : « Rends-moi ma tête ! »
I-E PEXDU
Il existe aussi un autre thème très voisin de celui-ci. Là , c'est la « jambe
d'or » , le « bras d'or » d'une personne morte et enterrée que, par cupidité,
quelqu'un va voler, et que le mort vient réclamer. On peut voir, à ce sujet,
le conte agenais n" 4 de la collection Bladé , la Jambe d'or , et les remarques de
M. Kœhler. A ce second thème se rapportent trois contes allemands (Stracker-
jan, I, p. 155 ; — MûUenhoff, p. 465 ; — Colshom, n» 6), et, d'après M.
Kœhler , un conte anglais.
Dans la collection Pitre (n» 128), nous trouvons un conte sicilien qui tient,
pour ainsi dire , le milieu entre ces deux types de contes : Une petite fille ,
qui est folle , se cache un jour dans une chapelle où l'on a déposé le corps
d'une riche voisine, revêtu de ses beaux habits et orné de ses bijoux. Restée
seule , elle prend les bijoux et la belle robe , puis elle veut prendre aussi les
bas; mais, tandis qu'elle en tire un, la jambe lui reste dans la main. Elle emporte
cette jambe dans l'intention de la manger; mais elle n'en fait rien. Les jours
suivants , la morte vient le soir réclamer sa jambe à la petite fille , qu'elle finit
par étrangler, et elle reprend sa jambe. — Comparer un conte vénitien
(Bemoni, Tradiiûmi, p. 123) et un conte toscan (Pitre, Novelle popolari
toscane, n" 19).
XLII
LES TROIS FRÈRES
Il était une fois trois cordonniers : c'étaient trois frères , fils
d'une pauvre veuve. Voyant qu'ils ne gagnaient pas assez pour
vivre et pour nourrir leur mère , ils s'engagèrent tous les trois et
donnèrent leur argent à leur mère^ afin qu'elle vécût plus à l'aise.
L'aîné s'appelait Plume-Patte, le second Plume-en-Patte et le
troisième Bagnolet.
Quand ils furent au régiment , le colonel dit un jour à Plume-
Patte d'aller monter la garde à minuit dans une tour où il revenait
des esprits : tous ceux qui y étaient allés monter la garde depuis
dix ans y avaient été retrouvés morts. Quand Plume-Patte fut dans
la tour, il entendit un bruit de chaînes qu'on traînait ; d'abord il
eut peur , mais il se remit presque aussitôt et cria : « Qui vive ? »
Personne ne répondit. « Si tu ne réponds pas, je te brûle -la
cervelle. — Ah ! tu as du bonheur de bien faire ton service ! »
dit l'homme qui traînait les chaînes ; « sans cela il t' arriverait ce
qui est arrivé aux autres. Tiens, voici une bourse : plus tu
prendras d'argent dedans, plus il y en aura. — Mets-la au pied
de ma guérite, » dit Plume-Patte; « je la prendrai quand j'aurai
fini ma faction. » Sa faction terminée, il ramassa la bourse.
Le soldat qui tous les jours depuis dix ans venait à la tour voir
ce qui s'était passé et qui n'avait jamais retrouvé personne en vie,
arriva le matin pour savoir ce que Plume-Patte était devenu ; il
fut fort surpris de le trouver vivant. « Tu n'as rien vu ? » lui
demanda-t-il. — « Non, je n'ai rien vu. » Ses frères lui deman-
dèrent aussi : « Tu n'as rien vu ? — Non, je n'ai rien vu. » A son
tour, le colonel lui dit: « Tu n'as rien vu? — Non, mon
colonel, je n'ai rien vu. » Il ne parla de la bourse à personne.
8o LES TROIS FRÈRES
Le lendemain, à minuit, Plume-en-Patte fut envoyé dans la
tour. Il entendit un bruit épouvantable de chaînes ; il fut d'abord
effrayé , mais presque aussitôt il cria : « Qiii vive ? » Personne
ne répondit. « Si tu ne réponds pas, je te brûle la cervelle. — Ah !
tu as du bonheur de bien faire ton service ! » dit l'homme qui
traînait les chaînes ; « sans cela il t'arriverait ce qui est arrivé aux
autres. Viens, voici une giberne : quand tu voudras^ tu en feras
sortir autant d'hommes qu'il y en a dans tout l'univers. » Il la
tint ouverte pendant une demi-heure, et il en sortit quatre
mille hommes. — « Mets-la au pied de ma guérite, » dit Plume-
en-Patte ; « je la prendrai quand j'aurai fini ma faction. » Sa
faction terminée, il ramassa la giberne.
Le matin, le soldat vint voir si Plume-en-Patte était mort.
« Tu n'as rien vu ? » lui dit-il , bien étonné de le trouver vivant.
— « Non, je n'ai rien vu. — Tu n'as rien vu ? » dirent ses
frères. — « Non, je n'ai rien vu. » Le colonel lui demanda aussi :
« Tu n'as rien vu? — Non, mon colonel, je n'ai rien vu. » Il
ne parla point de sa giberne ; seulement il dit à son frère Bagnolet :
« Tu tâcheras de bien faire ton service, quand tu iras dans la
tour. »
Lorsqu'il s'agit le lendemain de monter la garde à la tour , le
sort tomba sur un jeune homme riche ; il était bien triste et bien
désolé , car il craignait d'y périr. Bagnolet lui dit : « Si tu veux
me donner deux mille francs, j'irai monter la garde à ta place. »
Le jeune homme accepta la proposition ; il remit les deux mille
francs entre les mains du colonel et fit un écrit par lequel il
s'engageait , si Bagnolet ne revenait pas , à donner l'argent à ses
frères. Quand Bagnolet fut dans la tour, il entendit un bruit
épouvantable de chaînes; d'abord il eut peur, mais il cria
presque aussitôt : « Qui vive ? » Personne ne répondit. « Si tu
ne réponds pas , je te brûle la cervelle. — Ah ! tu as du bonheur
de bien faire ton service ! » dit l'homme qui traînait les chaînes,
« sans cela il t'arriverait ce qui est arrivé aux autres. Tiens , voici
un manteau : quand tu le mettras , tu seras invisible. Voici encore
un sabre : par le moyen de ce sabre , tu auras tout ce que tu
désireras et tu seras transporté où tu voudras. — Mets-les au pied
de ma guérite, » dit Bagnolet; « je les prendrai quand j'aurai
fini ma faction. »
Sa faction terminée, il mit le manteau et tira le sabre. « Mon
i
LES TROIS FRÈRES 8l
maître, » lui dit le sabre, « qu'y a-t-il pour votre service ? — Je
voudrais une table chargée des meilleurs mets , un beau couvert
et un beau fauteuil. — Mon maître, retournez-vous, vous êtes
servi. » Bagnolet se mit à table et mangea de bon appétit, puis il
ôta son manteau. Le soldat, qui était venu plusieurs fois sans le
voir, à cause du manteau, lui dit alors : « Où donc étiez-vous ?
je suis venu plus de vingt fois sans vous trouver. Vous n'avez
rien vu dans la tour ? — Non, je n'ai rien vu. — Tu n'as rien
vu ? » demandèrent ses frères. — « Non, je n'ai rien vu. » Le
colonel lui demanda aussi : « Tu n'as rien vu ? — Non , mon
colonel, je n'ai rien vu. » Il ne parla pas du sabre ni du manteau.
Bagnolet engagea ses frères à venir au bois avec lui , et leur
dit qu'il leur donnerait à dîner. Arrivés au bois , ses frères ne
virent rien de préparé. Bagnolet tira tout doucement son sabre et
lui dit : « Je voudrais une table chargée des meilleurs mets, trois
beaux couverts et trois beaux fauteuils, les plus beaux qu'on
puisse voir. — Mon maître, retournez-vous, vous êtes servi. »
Les trois frères se racontèrent alors leurs aventures : Plume-Patte
dit qu'il avait une bourse toujours remplie d'argent ; Plume-en-
Patte ouvrit sa giberne, et il en sortit un grand nombre d'hommes,
qui se rangèrent sur deux lignes ; il fit un signe, et les hommes
rentrèrent dans la giberne. Bagnolet montra à ses frères son
manteau qui le rendait invisible, et leur apprit tout ce qu'il
pouvait faire avec son sabre.
Bagnolet savait que le roi d'Angleterre avait trois filles à
marier. Le repas fini, il tira son sabre. « Mon maître, qu'y a-
t-il pour votre service ? — Je voudrais être transporté avec mes
frères dans le château du roi d'Angleterre. — Retournez- vous ,
vous y êtes. »
Les trois frères se présentèrent aussitôt devant le roi et lui
demandèrent ses filles en mariage. Le roi leur dit : « Je ne donne
pas mes filles à des capitaines : il faut être maréchal. Entrez à
mon service pour cinq ou six mois. — Vous ne savez donc pas, »
dirent les trois frères, « que nous avons des dons ? — Moi, »
dit Plume-Patte, « j'ai une bourse : plus on prend d'argent
dedans, plus il y en a. — Moi, j'ai une giberne, » dit Plume-
en-Patte ; « j'en peux faire sortir autant d'hommes qu'il y en a
dans tout l'univers, et, si je voulais, je vous ferais périr, vous et
toute votre cour. » Le roi fut bien en colère en entendant ces
CosQjuiN, Conies, II. 5
82 LES TROIS FRÈRES
paroles. — « Et moi , » ajouta Bagnolet , « j'ai un manteau qui
me rend invisible. » Il ne parla pas du sabre. — « Revenez
demain à dix heures du matin, » dit le roi, « je vais demander à
mes filles si elles veulent se marier. » Là-dessus les jeunes gens se
retirèrent.
Le roi fit part aux princesses de la demande des trois frères et
leur dit : « Quand ils viendront, vous les prierez de vous
montrer leurs dons, et, dès qu'il vous les auront remis, vous
donnerez un coup de sifflet. Aussitôt il viendra deux hommes qui
les enchaîneront et les jetteront en prison. »
Le lendemain, Plume-Patte arriva le premier. « Mais, mon
ami, » lui dit le roi, « dépêchez-vous donc. Voilà au moins une
heure que ma fille aînée vous attend. » Plume-Patte alla saluer
la princesse. Après avoir causé quelque temps avec lui, la
princesse lui dit : « Vous seriez bien aimable si vous me montriez
votre bourse. — Volontiers, ma princesse. » Aussitôt qu'elle
eut la bourse, elle donna un coup de sifflet : deux hommes
entrèrent, saisirent le pauvre garçon et le jetèrent dans un
cachot pour Ty laisser mourir de faim.
Bientôt après, Plume-en-Patte arriva. « Dépêchez-vous donc, »
lui dit le roi, « ma fille cadette vous a attendu plus de deux
heures en se promenant dans le jardin. Maintenant elle est dans
sa chambre. » Plume-en-Patte alla saluer la princesse qui lui
parla d'abord de choses et d'autres et lui dit enfin : « Voudriez-
vous me montrer votre giberne ? — Volontiers , ma princesse. »
Une fois qu'elle eut la giberne entre les mains, elle donna un
coup de sifflet : les deux hommes entrèrent , saisirent Plume-en-
Patte, et le jetèrent en prison avec son frère.
Quand Bagnolet se présenta , le roi lui dit : « Dépêchez-vous
de monter dans la chambre de ma plus jeune fille ; voilà bien
longtemps qu'elle vous attend. » Bagnolet salua gracieusement
la princesse et lui parla avec politesse ; ils causèrent très long-
temps, car Bagnolet parlait mieux que ses frères. Enfin la
princesse lui dit : « J'ai entendu dire que vous aviez un manteau
qui rend invisible ; voudriez-vous me le montrer ? — Volontiers ,
ma princesse. » Elle saisit le manteau et donna un coup de
sifflçt : les deux hommes vinrent enchaîner Bagnolet et le mirent
en prison avec ses frères, pour l'y laisser mourir de faim.
Ils étaient tous les trois bien tristes, quand Bagnolet se souvint
À
LES TROIS FRÈRES 83
qu'il avait encore son sabre; il le tira. « Mon maître, qu'y a-
t-il pour votre service ? — Je désire que tu nous apportes une
table chargée des meilleurs mets, trois beaux couverts et trois
beaux fauteuils, et que tu changes notre prison en un beau
palais. » Tout cela se fit à l'instant , et ils avaient de plus beaux
salons que le roi.
Le roi, étant venu voir ce qu'ils faisaient, les trouva à table;
il fut dans une grande colère et les fit mettre dans une autre
prison. Bagnolet tira son sabre. « Mon maître , qu'y a-t-il pour
votre service? — Je voudrais, s'il était possible, être transporté
avec mes frères à vingt lieues de la ville. — Retournez- vous, vous
y êtes. »
Il y avait par là un château où personne n'habitait parce qu'il
y revenait des esprits ; les trois frères s'y établirent. Bagnolet dit
au sabre : « Peux-tu faire venir la princesse qui a pris la bourse ?
— Mon maître, elle sera ici à minuit avec la bourse. » Quand la
princesse fut arrivée, ils lui reprirent la bourse, la maltraitèrent,
lui cassèrent les reins et la renvoyèrent. Le roi entra dans une
colère effroyable ; il aurait bien voulu savoir où étaient les trois
frères.
Bagnolet tira encore son sabre et lui dit : « Je désire , s'il est
possible, que tu nous amènes la princesse qui a pris la giberne. —
Mon maître, elle sera ici à minuit avec la giberne. » Quand elle
arriva, ils lui reprirent la giberne, la maltraitèrent, lui cassèrent
les reins et la renvoyèrent. Le roi, encore plus furieux, dit à sa
plus jeune fille : « Je pense, ma fille, que tu vas avoir le même
sort que tes sœurs ; mais il faudra marquer de noir la porte de la
maison où l'on te conduira. »
Le lendemain , Bagnolet dit au sabre : « Je désire que tu fasses
venir la princesse qui a pris le manteau. — Mon maître, elle sera
ici à minuit avec le manteau. Son père lui a recommandé de
marquer de noir la porte de la maison où on la conduirait ; mais
j'irai marquer toutes les maisons du quartier, et l'on ne pourra
rien reconnaître. » A minuit, la princesse se trouva au château ;
les trois frères lui reprirent le manteau , la maltraitèrent encore
plus que les autres, parce qu'elle était la plus méchante, lui
cassèrent les reins et la renvoyèrent chez son père, qui ne se
sentit plus de fureur. Puis ils dépêchèrent au roi un ambassadeur
pour lui déclarer la guerre.
84 LES TROIS FRÈRES
Le roi fit marcher contre eux une grande armée. Les trois
frères étaient seuls de leur côté. « C'est vous qui êtes le plus
âgé, » dirent-ils au roi, « rangez vos hommes le premier. »
Ensuite Plume-en-Patte ouvrit sa giberne et en fit sortir un grand
nombre d'hommes armés. Les soldats d'Angleterre eurent beau
tirer ; les hommes de Plume-en-Patte étaient ainsi faits qu'ils ne
pouvaient être tués. Le roi d'Angleterre perdit toute son armée
et s'enfuit. Les trois frères allèrent piller son château , puis ils
allumèrent un grand feu et y jetèrent la reine et ses trois filles.
Ils retournèrent ensuite en France, mais ils furent arrêtés
comme déserteurs et on les mit en prison. Bagnolet tira son
sabre : « Mon maître, qu'y a-t-il pour votre service? — Je
voudrais, s'il était possible, être transporté avec mes frères à la
cour du roi de France. — Retournez-vous , vous y êtes. » Le
roi de France n'avait qu'une fille ; ils la demandèrent en mariage.
« Je ne donne pas ma fiJle à des capitaines , » leur dit le roi ;
« mais dans deux ou trois mois chacun de vous peut être maréchal,
et celui qui se sera le plus distingué aura ma fille. » Les trois
frères lui dirent alors qu'ils avaient des dons, et lui parlèrent de
la bourse, de la giberne, du sabre et du manteau. Au bout de
deux mois, Plume-en-Patte, celui qui avait la giberne, devint
maréchal et épousa la princesse ; ses frères se marièrent le même
jour. Le roi d'Angleterre se trouvait aux noces; il se dit que les
mariés ressemblaient fort aux trois frères qui lui avaient fait tant
de mal , mais il ne les reconnut point.
Moi , j'étais de faction à la porte de la princesse , comptant les
clous pour passer le temps. Je m'y suis ennuyé, et je suis revenu.
REMARQ.UES
Ce conte vient d'un régiment , comme les nos j et 1 5 .
Il se compose, ainsi qu'on a pu le remarquer, d'éléments qui se sont déjà
présentés à nous dans deux de nos contes. L'introduction et la première partie
du récit se rapprochent de notre n» 11 , la Bourse , le Sifflet et le Chapeau , et la
dernière partie, — l'enlèvement des princesses, le moyen employé par le
sabre pour déjouer la ruse de la plus jeune , la guerre des trois frères contre le
roi , — de notre n» 3 1 , l'Homim de fer. Nous renverrons aux remarques de
ces deux contes, et nous y ajouterons quelques observations sur divers traits
particuliers au conte que nous venons de donner.
I
LES TROIS FRÈRES
*
* *
L'introduction d'un conte roumain de Transylvanie (dans la revue Ausland,
1856, p. 716) présente beaucoup de ressemblance avec celle du nôtre : Deux
frères servent dans l'armée ; l'un est capitaine , l'autre , appelé Hasrstasldai ,
simple soldat et grand buveur. Ennuyé de le voir constamment ivre , le capitaine
envoie Haerstaeldai monter la garde devant une maison abandonnée , hantée par
le diable. A minuit , Hasrstîeldai entend un grand fracas dans la maison ; le
diable paraît devant lui et lui dit de décamper. Hserstaeldai , sans s'effrayer,
décharge sur lui son fusil. Alors le diable lui demande grâce, et lui donne une
bourse qui ne se vide jamais et un chapeau d'où il sort, quand on le secoue,
autant de soldats que l'on veut. Le reste de ce conte roumain se rapporte bien
moins à notre conte des Trois Frères qu'à notre n» 1 1 , /a Bourse , le Sifflet et le
Chapeau. Nous en avons parlé, du reste, dans les remarques de ce dernier
conte (I, p. 126). — Comparer l'introduction d'un conte picard (Carnoy,
p. 292), où le diable donne successivement à trois frères, déserteurs, dont
chacun monte la garde à son tour dans un château hanté, une serviette
merveilleuse, un bâton qui procure autant d'or qu'on en peut désirer et un
manteau qui rend invisible et transporte où l'on veut. Comme dans le conte
roumain, la suite du récit est du genre de notre n» 11 (histoire de poires qui
font allonger le nez).
Dans un conte sicilien (Pitre, n» 26), se trouve un épisode que l'on peut
comparer au passage de notre conte où les trois frères mènent joyeuse vie dans
la prison. Petru, qui possède trois objets merveilleux, une bourse, une serviette
et un violon, est jeté en prison pour avoir perdu une partie d'échecs contre une
princesse qui triche (comme celle de notre n" 11). Avec son violon qui met
tout en branle, il fait danser ses compagnons de captivité, et les régale au
moyen de sa serviette magique.
Deux contes allemands de cette famille (Wolf, p. 16, et Proehle, I, n» 27)
ont, comme notre conte, une dernière partie où le héros fait la guerre à un
roi, père d'une princesse qui a volé les objets merveilleux. Le conte de la
collection Proehle a , de plus, un trait qui le rattache au thème de notre n» 3 1 ,
dont nous parlons au commencement de ces remarques : c'est le passage où le
soldat dit chaque nuit au chapeau enchanté de lui apporter la princesse.
Les objets merveilleux qui figurent dans notre conte jouent également un
rôle dans nombre de récits, comme on l'a vu dans les remarques de notre no 1 1 .
Nous nous bornerons ici à quelques rapprochements tirés de la littérature
orientale. Indépendamment des contes kalmouk , hindoustani et arabe d'Egypte
analysés dans les remarques de notre no 11 (I, pp. 129-132), nous citerons
divers contes n'appartenant pas â cette famille. D'abord un conte persan du
Tuti-Nameh (traduction G. Rosen, t. II, p. 249), où se trouvent une bourse
inépuisable , une écuelle de bois , d'où l'on peut tirer toute sorte de bonnes
choses à boire et à manger , une paire de sandales qui transportent en un clin
86 LES TROIS FRÈRES
d'œil où l'on désire aller. — Dans un autre conte persan (le Trône euclMuté,
conte indien traduit du persan , par le baron Lescallier. New- York , 1817 , t. II ,
p. 91), il est parlé de trois objets merveilleux : un petit chien, un bâton et
une bourse. « Le petit chien avait la vertu de faire paraître, au gré de son
possesseur, tel nombre d'hommes de guerre, d'éléphants et de chevaux qu'il
pouvait lui demander. En prenant le bâton de la main droite , et le tournant
vers ces hommes , on avait la faculté de leur donner à tous la vie ; en prenant
ce même bâton de la main gauche , et le dirigeant vers cette troupe armée , on
pouvait la rendre au néant. Quant à la bourse, elle produisait, au commande-
ment de son maître, de l'or et des bijoux. » (Comparer un troisième conte persan
du Bahar-Danush , traduction de Jonathan Scott, t. II, p. 250, où se trouvent à
peu près les mêmes objets que dans le premier.) — Un conte arabe des Mille
et une Nuits (Histoire de Mazen du Khorassan, p. 741, éd. du Panthéon
littéraire) met en scène un bonnet qui rend invisible, un tambour de cuivre,
par le moyen duquel on peut faire venir à son aide les chefs des génies et leurs
légions , et une boule qui rapproche les distances. — Dans un conte indien de
la grande collection de Somadeva , déjà citée (t. I , p. 19 de la traduction H.
Brockhaus), les objets merveilleux sont une paire de babouches, un bâton et
une tasse. La tasse se remplit de tous les mets que désire celui qui la possède ;
tout ce qu'on écrit avec le bâton s'exécute à l'instant même, et les babouches
donnent la faculté de traverser les airs. — Dans le recueil sanscrit la Siuhdsatui-
dvâtrinçikd (les « Trente-deux récits du trône »), Vikrama reçoit à'un yoghi
( religieux mendiant , souvent magicien ) trois objets merveilleux : un morceau
de craie , un bâton et un morceau d'étoffe. Avec le morceau de craie , on dessine
une armée; avec le bâton manié de la main droite, on donne la vie à cette
armée, qui exécute les ordres qu'on lui donne ; si on prend le bâton de la main
gauche et qu'on la touche , elle disparaît. Enfin , par le moyen du morceau
d'étoffe, on se procure tout ce â quoi l'on pense : aliments, habits, or, parures,
etc. (Indische Studien, t. XV, 1878, p. 384). — Enfin, dans un conte
populaire indien du Bengale (miss St(jkes, n» 22), figurent quatre objets
magiques : un lit qui transporte où l'on veut ; un sac qui procure tout ce que
l'on peut désirer ; une tasse qui donne de l'eau , autant qu'on en a besoin ; un
bâton et une corde auxquels on n'a qu'à dire , en cas de guerre , de battre et de
lier tous les soldats de l'armée ennemie.
Nous rappellerons également les objets merveilleux dont il est question dans
les contes indiens et autres contes orientaux cités dans les remarques de notre
no 4, Tapalapautau (l , pp. 55-58).
On a remarqué que le sabre de « Bagnolet » a une double propriété : « Avec
ce sabre, tu auras tout ce que tu désireras, et tu seras transporté où tu voudras.»
Dans un conte populaire indien résumé dans les remarques de notre n" 19, k
Petit Bossu (I, p. 219), le dieu Siva donne à son protégé Siva Dâs un sabre,
qui , entre autres vertus , a aussi celle de transporter son possesseur partout où
celui-ci lui ordonne de le faire.
Ce trait des objets merveilleux , nous allons encore le rencontrer, toujours en
Orient , dans deux récits qui offrent une frappante ressemblance avec un conte
LES TROIS FRÈRES 87
populaire allemand de la collection Grimm , k Havre-Sac , le Chapean et le
Cornet (no 54), très voisin de nos Trois Frères. Résumons le plus brièvement
possible l'ensemble du conte allemand : Le plus jeune de trois frères trouve
dans une forêt une serviette merveilleuse, qui se couvre de mets au comman-
dement. Un charbonnier, chez lequel il s'arrête et qu'il régale, lui propose en
échange de la serviette un havre-sac sur lequel il suffit de frapper pour faire
paraître à chaque coup un caporal et six hommes ' . Le jeune homme accepte ;
puis, quand il est un peu loin, il fait paraître les six hommes et le caporal, et
leur commande d'aller reprendre sa serviette. II l'échange encore, d'abord
contre un vieux chapeau qu'on a qu'à tourner autour de sa tête pour faire tonner
toute une batterie de canons, auxquels rien ne peut résister, et enfin contre un
cornet dont le son fait crouler les forteresses et , si l'on continue à souffler , les
villes et les villages. Par le moyen de ses soldats, il se remet chaque fois en
possession de sa serviette. Revenu au pays , il est mal accueilli par ses frères et
les fait corriger par ses soldats ; les voisins accourent : grand tapage. Le roi ,
averti , envoie un capitaine avec sa compagnie pour mettre le holà. Mais le
capitaine et ses gens sont battus , et battues aussi , grâce aux canons que le
chapeau met en jeu , toutes les troupes envoyées contre le jeune homme.
Celui-ci fait dire au roi qu'il ne fera la paix que si le roi lui donne sa fille en
mariage. Il faut bien en passer par là, La princesse , peu satisfaite de se voir
mariée à un homme du commun, toujours coiffé d'un vieux chapeau, avec un
vieux havre-sac en bandoulière , finit par se demander s'il n'y a pas quelque
magie dans ce havre-sac. Par ses cajoleries, elle réussit à se faire révéler le
secret ; puis elle s'empare du havre-sac et ordonne aux soldats d'aller arrêter
leur ancien maître. Mais celui-ci a recours au vieux chapeau , et les soldats sont
balayés par son artillerie. Alors la princesse va lui demander pardon , et elle sait
si bien s'y prendre que bientôt elle connaît la vertu du chapeau et s'en saisit.
Le jeune homme serait perdu s'il ne lui restait son cornet , comme il reste à
Bagnolet son sabre. Il souffle dans le cornet, et forteresses, palais, tout
s'écroule, écrasant sous leurs ruines le roi et la princesse. — Ici, comme on
voit , la trahison de la princesse et la bataille contre les troupes du roi ne sont
point placées , dans le récit , au même endroit que dans notre conte ; mais la
ressemblance n'en est pas moins certaine.
Ce conte allemand forme lien entre notre conte et les deux récits orientaux
dont nous allons donner l'analyse. Le premier est un conte kalmouk de la
collection du Siddhi-Kilr (6<= récit) : Dans un certain pays, vivait un homme
d'un caractère intraitable. Il en fait tant que le khan, son souverain, se voit
obligé de le bannir. Traversant un steppe , notre homme trouve , — après des
incidents que nous avons racontés dans les remarques de notre n° 22 (I,
p. 243), — une coupe d'or, qui procure à volonté à boire et à manger. Il la
prend et s'en va plus loin. Bientôt il rencontre un homme tenant à la main un
bâton , et apprend que ce bâton a la propriété d'aller , au commandement de
son possesseur, tuer les gens et reprendre ce qu'ils ont volé». Il lui propose
I. Dans un conte danois du m£me genre (Grimm , III , p. 91 ), c'est une giberne, comme dans le
conte français.
1. Dans un conte lithuanien qui correspond au conte allemand de la collection Grimm que nous
venons Je citer (Chodzko , p. 349) , c'est également un bâton qui remplace le havre-sac et ses soldats.
88 LES TROIS FRERES
d'échanger sa coupe d'or contre le bâton ; puis , quand il a le bâton , il l'envoie
tuer l'homme et reprendre la coupe d'or. Il se met de la même manière en
possession de deux autres objets merveilleux : un marteau de fer qui, si l'on en
frappe neuf fois la terre , fait surgir une tour de fer à neuf étages , et un sac de
cuir qui fait pleuvoir aussi fort que l'on veut quand on le secoue. Muni de ces
quatre talismans, il retourne dans son pays pour se venger du khan. Il arrive
vers minuit derrière le palais ; par la vertu de son marteau , le lendemain
matin , une tour de fer à neuf étages s'élève à cette place. Le khan , furieux ,
rassemble ses sujets et leur ordonne d'entasser du charbon contre cette tour et
de l'allumer; mais l'homme secoue son sac de cuir, des torrents de pluie
tombent et le brasier s'éteint. — Le conte kalmouk se termine brusquement à
cet endroit.
Voilà bien , réunies ici , et l'introduction du conte allemand , et la lutte du
possesseur des objets merveilleux contre le roi, épisode commun au conte
allemand et à notre conte. Mais ce second trait va se retrouver, plus nettement
accusé encore , dans le second récit oriental.
Ce récit est un djdtaka , c'est-à-dire une légende bouddhique , rédigée dans la
langue sacrée du bouddhisme, le pâli, et relative aux aventures du Bouddha
dans ses précédentes existences {Five Jatakas , with a translation hy V. Faush'oU.
Copenhagen , 1861 , p. 20 seq. ). Là, un habitant du royaume de Kasi , chassé par
ses parents, est jeté par un naufrage dans une île, au milieu de la mer. Il y
trouve un sanglier, possesseur de joyaux qui lui permettent de s'élever en l'air;
il les lui dérobe pendant son sommeil et le tue. Puis, voyageant à travers
l'espace, il arrive sur les hauteurs de l'Himavanta. Voyant de là plusieurs
ermitages , il descend et entre chez un premier ascète , qui possède une hache >
laquelle coupe du bois , allume du feu et exécute les ordres qu'on lui donne.
Il offre ses joyaux à l'ascète en échange de cette hache , et , quand il l'a entre
les mains , il lui ordonne d'aller couper la tête à l'ascète et de lui rapporter ses
joyaux. Il se rend ensuite chez un second ascète ; celui-là a un tambour magique
qui , frappé d'un côté , met en fuite l'ennemi , et qui , frappé de l'autre côté ,
fait paraître une armée entière. L'homme fait aussi un échange avec cet ascète ,
puis il envoie la hache lui couper la tête et reprendre ses joyaux. Il agit de
même avec un troisième ascète , possesseur d'une tasse qui , si on la retourne ,
fournit tout ce que l'on souhaite. Maître alors des quatre objets merveilleux ,
l'homme fait porter une lettre au roi de Baranasi pour le sommer de lui
abandonner son royaume. Le roi envoie des gens avec ordre de se saisir de
lui. Mais l'homme frappe un des côtés de son tambour , et aussitôt il se trouve
entouré d'une armée ; il retourne sa tasse , et une grande rivière inonde tout le
terrain où se déploie l'armée royale. Enfin il ordonne à sa hache de lui rapporter
la tête du roi. II entre avec toutes ses forces dans la capitale et monte sur le
trône.
XLIII
LE PETIT BERGER
Il était une fois un roi et une reine qui n'avaient qu'une fille ;
c'était une enfant gâtée, à qui l'on passait tous ses caprices. Se
promenant un jour dans les champs avec le roi et la reine, elle vit
un troupeau de moutons et voulut avoir un agneau. Ses parents
s'adressèrent à la bergère ; celle-ci leur dit que les moutons ne lui
appartenaient pas et les renvoya au fermier, qui n'était pas loin;
finalement, la princesse eut son agneau. Elle voulut ensuite le
mener aux champs elle-même. Cette nouvelle fantaisie contraria
fort ses parents ; ils regrettèrent de lui avoir acheté l'agneau. « Il
fait bien chaud dans les champs , » dirent-ils à leur fille ; « tu te
gâteras le teint. D'ailleurs, il n'est pas convenable pour une
princesse de garder les moutons. »
Au bout de quelque temps , l'agneau devint brebis et mit bas
un petit agneau ; l'année suivante il en vint d'autres, si bien que
la princesse finit par avoir un troupeau. Elle en était toute joyeuse
et disait à sa mère qu'elle vendrait la laine de ses moutons.
« Nous n'avons pas besoin de cela, » répondait la reine.
Il fallait un berger au troupeau. Le roi, étant sorti pour en
chercher un , fit la rencontre d'un jeune garçon qui avait l'air très
doux et très gentil. « Où vas-tu, mon ami ? » lui demanda le roi.
— « Je cherche un maître. — Veux-tu venir chez moi ? je suis le
roi. — Cela dépend des gages que vous me donnerez. » Le roi
lui fit une offre dont il fut content, et le jeune garçon le suivit.
ft Maintenant, » dit le roi à sa fille, « tu n'as plus besoin d'aller
aux champs. » La princesse répondit : « J'irai conduire mon
troupeau le matin , et le soir j'irai le rechercher. — C'est au
90 LE PETIT BERGER
mieux , » dit le roi ; « le matin et le soir il fait frais aux champs ;
ainsi le soleil ne te gâtera pas le teint. »
Tous les jours le roi donnait au petit berger de la viande et une
bouteille de vin. La princesse, un matin , conduisit le petit berger
dans une belle plaine, près d'un petit bois. « Gardez-vous
bien d'entrer dans ce bois , » lui dit-elle ; « il y a là trois géants.
— Je n'y entrerai pas, ma princesse, » répondit-il.
Mais elle ne fut pas plus tôt partie qu'il entra dans le bois ; il
avait tiré de sa poche un petit couteau de deux sous à sifflet, et
sifflait joyeusement. Tout à coup , il vit venir un géant tout vêtu
d'acier qui lui cria : « Que viens-tu faire ici , drôle ? — Je me
promène en gardant les moutons du roi. » Le géant tourna autour
de lui. « Qu'as-tu donc sur le dos ? » lui demanda-t-il. — « C'est
une gibecière^ » répondit le berger; « j'ai dedans du pain, de la
viande et du vin. En veux-tu ? » Le géant accepta. Après avoir
mangé toutes les provisions du berger, il prit la bouteille et la
vida d'un trait. Il n'eut pas plus tôt bu qu'il se laissa aller à terre
et s'endormit : les géants ne sont pas habitués à boire du vin.
Aussitôt le petit berger lui enfonça son couteau dans la gorge.
Ensuite il fit le tour du bois et trouva une maison toute d'acier ; il
y entra : dans l'écurie était un cheval d'acier ; dans les chambres,
chaises, tables, cuillers, fourchettes, tout était d'acier. C'était la
rnaison du géant.
Le soir, quand la princesse arriva, le petit berger était revenu
dans la prairie. Elle lui demanda : « Etes-vous entré dans le bois ?
— Non , ma princesse. — Tant mieux ; j'étais en peine de vous.
— Ah ! » dit-il, « ma princesse, qu'il faisait chaud aujourd'hui !
J'ai eu bien soif. — Si vous n'avez pas eu assez d'une bouteille , »
dit la princesse , « demain vous en aurez deux : une de mon père,
comme à l'ordinaire, et une que je vous donnerai; mais n'en
dites rien à mon père. »
Le lendemain, la princesse le conduisit encore dans la plaine
et lui défendit d'aller dans le petit bois; mais, comme la veille,
dès qu'il l'eut perdue de vue , il y entra en sifflant dans son sifflet.
Cette fois, il rencontra un géant tout vêtu d'argent, qui lui dit :
« Que viens-tu faire ici , drôle ? — Je me promène , » répondit le
berger. « Quoique tu sois plus gros et plus grand que moi , tu
ne me fais pas peur. » Le géant tourna autour de lui et lui
demanda : « Qii' as-tu donc sur le dos ? — C'est une gibecière ;
LE PETIT BERGER $1
il y a dedans du pain , de la viande et du vin. As-tu faim ? —
Oui, je mangerais bien un morceau. » Le berger lui donna son
dîner, puis il lui présenta une de ses bouteilles, que le géant
vida d'un trait. L'autre bouteille y passa également , et le géant
s'endormit. Alors le berger lui enfonça son couteau dans la gorge.
Il fit ensuite le tour du bois et vit une maison toute d'argent :
dans l'écurie était un cheval d'argent; dans les chambres, chaises,
tables, assiettes, cuillers, fourchettes, tout était d'argent. C'était
la maison du géant.
En arrivant le soir, la princesse dit au berger : « Etes-vous
entré dans le petit bois? — Non, ma princesse. — Vous avez
bien fait. — Ah! » dit-il, « ma princesse, qu'il a fait chaud
aujourd'hui! — Demain, » dit-elle, « je vous donnerai deux
bouteilles ; avec celle que mon père vous donnera , cela fera trois
bouteilles. Mais surtout, n'en dites rien. »
La princesse conduisit, le "jour suivant, le petit berger dans la
même plaine et lui défendit d'entrer dans le bois ; mais, aussitôt
qu'elle eut le dos tourné, il y entra en sifflant dans son sifflet.
Il eut à peine fait quelques pas qu'il se trouva en face d'un géant
tout vêtu d'or. « Que viens-tu faire ici , drôle ? — Je me
promène. » Le géant tourna autour de lui. « Qu'as-tu donc sur
le dos ? — C'est une gibecière : il y a dedans du pain , de la
viande et du vin. As-tu faim? — Oui, j'ai faim. — Eh bien!
mange. » Quand le géant eut mangé , le berger lui donna une
bouteille, qu'il vida d'un trait. « En veux-tu une autre? »- lui
demanda le berger. — « Oui. — En veux-tu une troisième? —
Oui. — En veux-tu une quatrième? — Mais tu en as donc un
tonneau ? — Oh! bien, » dit le berger, qui n'en avait plus, « je
la garde pour quand tu auras encore soif. » Le géant une fois
endormi, le petit berger lui enfonça son couteau dans la gorge,
puis il fit le tour du bois et vit une maison toute d'or : dans
l'écurie était un cheval d'or ; dans les chambres, chaises, tables,
assiettes, cuillers, fourchettes, tout était d'or. C'était la maison
du géant.
Cependant le roi, qui voulait marier sa fille, fit préparer trois
pots de fleurs : plusieurs seigneurs devaient combattre à qui
gagnerait ces pots de fleurs et épouserait la princesse. Celle-ci dit
au petit berger : « Venez demain, à neuf heures, et tâchez de
gagner le prix. »
92 LE PETIT BERGER
Le petit berger promit de venir. Le lendemain, en effet, il
s'habilla tout d'acier, de sorte que personne ne le reconnut. « Ah !
le beau seigneur ! » disait le roi , « je voudrais bien qu'il eût ma
fille. » Mais la princesse pleurait, ne voyant pas venir son berger.
Après avoir combattu longtemps, le berger gagna un pot de fleurs,
ce dont le roi fut enchanté.
Le soir, quand la princesse vit le berger, elle lui dit tout
affligée : « Pourquoi n'êtes-vous pas venu ? — La chaleur m'avait
rendu malade. — Ah ! » dit la princesse , « vous n'êtes pas bien
ici ; vous dépérissez. » Durant les trois jours qu'il avait rencontré
les géants, il n'avait ni bu ni mangé. — « Je tâcherai d'y aller
demain, » répondit-il.
Le lendemain , il s'habilla tout d'argent. « Voilà , » dit le roi ,
« un superbe chevaHer ! Il est encore plus beau que celui d'hier. »
Ce fut encore le berger qui gagna le second pot de fleurs, à la
grande satisfaction du roi.
Le soir, la princesse fit des reproches au berger. « Ah ! ma
princesse, » dit-il, « que voulez-vous que je fasse au milieu de
ces grands seigneurs? Je n'oserai jamais y aller. — Je vous
prêterai les habits de mon père, » dit la princesse. — « Vous êtes
bien bonne, ma princesse, mais je n'en ai pas besoin; j'irai
demain. — Eh bien, » dit-elle, « on vous attendra. »
Le jour suivant, il s'habilla tout d'or et se présenta à neut
heures au château. « Ah ! le beau jeune homme ! » dit le roi,
« je voudrais bien qu'il eût ma fille. — Mon père; « dit la
princesse, « si Ton attendait jusqu'à neuf heures et demie? » A
neuf heures et demie, ne voyant toujours pas venir le berger,
elle dit : « Mon père, attendons jusqu'à dix heures. » Dix heures
sonnèrent; elle demanda un nouveau délai. « Nous attendrons
jusqu'à onze heures, » dit le roi, « mais pas plus tard ; ce n'est pas
ma faute si ton berger ne veut pas venir. » A onze heures
précises, le combat commença; il dura longtemps, et ce fut
encore le petit berger qui gagna le dernier pot de fleurs.
Le soir venu , la princesse se rendit auprès de lui tout éplorée
et lui dit : « C'est vous que je voulais épouser, et mon père va
me donner à un autre. — Oh ! » dit le berger , v si je ne suis pas
venu , c'est que j'ai encore été un peu malade. »
Le lendemain, pourtant, il pria la princesse de le suivre dans
le petit bois, et lui montra les trois pots de fleurs qu'il avait mis
LE PETIT BERGER 93
dans la maison d'acier. « Cest moi, » dit-il, « qui les ai gagnés,
et, de plus, j'ai vaincu les trois géants : voici la maison du
premier. » Il lui fit voir aussi la maison d'argent et la maison
d'or , en lui disant : « Tout cela m'appartient. — Hélas ! » dit la
princesse, « maintenant vous êtes trop riche pour moi ! » Mais le
petit berger se présenta avec elle devant le roi. Celui-ci, ayant
appris que c'était lui qui avait gagné les trois pots de fleurs,
consentit avec joie à lui donner sa fille en mariage, et les noces
se firent le jour même.
REMARQUES
Nous pouvons d'abord rapprocher du conte lorrain un conte du Tyrol
allemand (Zingerle, II, p. 326) : Un jeune homme s'engage chez un comte
comme berger. Il doit prendre garde que son troupeau ne s'aventure dans
certaine prairie enchantée. Un jour , fatigué de surveiller ses bêtes , il les laisse
aller dans la prairie. Tout à coup apparaît un dragon à une tête. Le berger, qui,
par suite de circonstances trop longues à raconter ici , est en possession d'une
épée merveilleuse , abat la tête du monstre ; il l'ouvre et y trouve une clef de
fer , qu'il met dans sa poche. Le lendemain , il tue un dragon à deux têtes ,
dont l'une renferme une clef d'argent ; le jour d'ensuite, un dragon à trois têtes,
dans l'une desquelles il trouve une clef d'or. Au moyen de ces trois clefs, il
pénètre dans trois grandes salles souterraines, l'une toute de fer, l'autre
d'argent, la troisième d'or, où sont trois chevaux, l'un noir, l'autre rouge,
l'autre blanc, et trois armures : de fer, d'argent et d'or. Le comte ayant fait
annoncer un grand tournoi , dont le prix est la main de sa fille , le berg'er s'y
rend sur le cheval noir et avec l'armure de fer. Il réussit à enlever une fleur que
tient la jeune fille , assise au haut d'une colonne , et s'enfuit à toute bride.
Voyant que le vainqueur ne revient pas , le comte ordonne un second , puis un
troisième tournoi , où le berger paraît d'abord avec le cheval rouge et l'armure
d'argent, puis avec le cheval blanc et l'armure d'or, et où il remporte encore
la victoire. Après chaque tournoi, il fait secrètement hommage de la fleur à la
fille du comte. Celui-ci , ayant appris que les trois fleurs sont revenues entre
les mains de sa fille , lui demande de qui elle les tient. Le berger est interrogé ,
et le comte lui donne sa fille en mariage.
Dans d'autres contes analogues , nous allons rencontrer certains détails de
notre conte qui manquent dans le conte tyrolien.
Commençons par un conte hongrois (Gaal, p. 32) : Tous les porchers
d'un roi disparaissent successivement ; aussi personne ne se présente pour les
remplacer. Un jeune homme appelé Pista tente l'aventure. Le plus vieux verrat
du troupeau lui conseille de demander au roi u»e miche de pain et une bouteille cU
vin : il les donnera au dragon qui viendra pour le dévorer. Pista suit ce conseil ,
et il offre le pain et le vin au dragon , en le priant d'épargner sa vie. Après
94 LE PETIT BERGER
avoir bu, le dragon s'endort. Alors Pista tire son couteau de sa poche et lui coupe la gorge.
Il trouve dans la gueule une clef de cuivre , au moyen de laquelle il ouvre la porte
d'un château de cuivre. Dans le jardin du château , il cueille une rose si belle
que , lorsqu'il revient chez le roi , la plus jeune des trois princesses la lui
demande en présent. Le lendemain, le vieux verrat lui conseille de se pourvoir
de deux fois plus de pain et de vin. Même aventure lui arrive avec un second
dragon, plus fort que le premier, et Pista pénètre dans un château d'argent.
Enfin , le jour d'après , il tue de la même manière un troisième dragon et se
met en possession d'un château d'or. Vient ensuite l'histoire du tournoi où
Pista se rend trois jours de suite , avec trois équipements différents , pris
successivement dans chacun des trois châteaux. Chaque fois, il abat d'un coup
de lance une pomme d'or sur laquelle est écrit le nom d'une des trois princesses ,
et s'enfuit. Il va ensuite, sous ses vêtements ordinaires, réclamer au roi son
salaire de porcher. Comme il a mis les trois pommes d'or dans son chapeau ,
il le garde sur sa tête. La plus jeune des princesses le lui enlève , et les pommes
d'or tombent par terre. Il est reconnu pour le vainqueur , et épouse la princesse.
Dans un second conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 91), la fermière
chez laquelle sert le berger lui recommande de ne pas laisser aller les moutons
dans la prairie des trois géants. Ces géants demeurent dans un magnifique
château, et on en a si grand'peur que le roi a promis sa fille en mariage à
quiconque les tuerait. Le berger s'en va droit de ce côté en chantant et jouant de
la cithare. Un des géants accourt au bruit, et les réponses du berger à ses
questions lui plaisent tant qu'il va chercher du pain et du vin pour qu'ils
mangent et boivent ensemble. Le berger met un narcotique dans le vin du
géant , qui ne tarde pas à s'endormir ; puis il tire son couteau de sa poche ,
coupe la tête du géant et prend la langue. Il se met de nouveau à chanter et à
jouer de son instrument. Le second géant arrive ; il a le même sort que le
premier, et aussi, un peu après, le troisième. — La fin de ce conte tyrolien
se rapproche d'un passage de notre n» 5, les Fils du Pêcheur. Un forestier, qui
a trouvé les cadavres des géants, va porter les têtes au roi et réclame la
récompense promise ; mais le berger , qui a gardé les trois langues , dévoile
l'imposture.
Nous mentionnerons encore deux autres contes tyroliens ( Ibid. , p. 96 et
372), qui ont, l'un et l'autre, les trois géants et le tournoi. Dans celui de la
page 96, — où le berger apparaît successivement sous une armure d'abord
d'acier, puis d'argent et enfin d'or, — nous relèverons un trait de notre conte
qui ne s'était pas encore présenté à nous : l'amour de la princesse pour le
berger. Ce dernier trait figure dans deux contes itahens du même genre
(Comparetti, n»* 22 et 62). Le second de ces contes a même un détail qui,
sur ce point, le rapproche particulièrement de notre Petit Berger. La princesse
conseille au berger d'aller , lui aussi , combattre à la joute ; mais il fait le niais.
Ce n" 62 de la collection Comparetti est altéré dans sa première partie. Le n°
22 est beaucoup mieux conservé : nous y trouvons la défense de passer un
certain ruisseau ; le serpent à trois têtes , dans chacune desquelles est une clef
qui ouvre la porte d'un château ; les trois châteaux , de cristal , d'argent et
d'or ; la joute et la triple apparition du berger avec cheval de cristal et bride de
cristal, cheval d'argent et bride d'argent, etc.
LE PETIT BERGER 95
A cts rapprochements il faut ajouter la première partie d'un conte flamand ,
qui correspond à peu près à la première partie du nôtre ( J.-W. Wolf, Deutsche
Marchen und Sagen , n» 2) , un conte autrichien assez peu complet ( Vernaleken ,
n" 23), un conte allemand (J.-W. Wolf, Deutsche Hausnuerchen , p. 269),
et un conte slave de Moravie (Wenzig, p. i ).
Les deux derniers contes ont en commun un détail particulier : quand , pour
la troisième fois , le héros s'enfuit après le tournoi , le roi ou les princes qui ont
pris part à la fête cherchent à l'empêcher de s'échapper et le blessent à la jambe ;
c'est à cette blessure qu'il est ensuite reconnu pour le vainqueur. (Comparer la
fin d'un des contes tyroliens mentionnés plus haut, Zingerle, II, p. 96.) Ce
trait, on s'en souvient peut-être, se rencontre dans notre n° 12 , le Prince et
son Cheval.
Du reste, l'idée générale de ce dernier conte n'est pas sans analogie avec
celle de notre Petit Berger et des contes étrangers du même type : l'un des contes
italiens dont nous avons parlé (Comparetti, n" 62) emprunte à ce thème du
Prince et son Cheval , au lieu d'un simple détail , tout un épisode , l'histoire des
rapports du héros avec ses deux beaux-frères ; un autre conte , recueilli dans le
« pays saxon » de Transylvanie ( Haltf ich , n° 11), après une première partie
analogue à la première partie du Petit Berger, — combat du chevrier contre le
dragon de cuivre , le dragon d'argent et le dragon d'or , et prise de possession
par lui de trois châteaux, de cuivre, d'argent et d'or, — donne, comme le
Prince et son Cheval, le récit de trois batailles où le chevrier, devenu marmiton
chez le roi , relève , sans être connu , la fortune de l'armée royale. Ici , il
accourt la première fois à la tête de soldats aux armures de cuivre ; la seconde
fois, avec des soldats aux armures d'argent, et enfin avec des soldats aux
armures d'or. Ces trois armées , il les fait successivement apparaître en secouant
une bride de cuivre , une bride d'argent et une bride d'or , qu'il a rapportées
des châteaux des trois dragons.
Dans un conte allemand de la collection MùUenhoflF (no 15), le tournoi est
remplacé par le combat du héros contre un monstre que le roi, son maître,
lui a ordonné d'aller tuer. Le premier jour, ce monstre a trois têtes ; le second,
six ; le troisième , neuf. Jean les abat avec les trois épées de cuivre , d'argent et
d'or qu'il a trouvées chez les géants. — Un conte breton, recueilli par M. F. -M.
Luzel (5e Rapport, p, 34), présente cette même idée d'une façon qui la
rapproche tout à fait de nos contes les Fils du Pécheur (n" 5) et la Reine des
Poissons (no 37). Il ne s'agit pas seulement de tuer un monstre, mais de
sauver une princesse que ce monstre (ici un serpent à sept têtes) doit dévorer.
Le berger, qui combat trois jours de suite, arrive chaque fois sous une
armure différente, — couleur de la lune, couleur des étoiles, couleur du
soleil, — qu'il a trouvée dans le château du sanglier, lequel, dans ce conte
breton, tient la place des géants ou des dragons. Malgré l'introduction de cet
épisode du combat contre le serpent , le conte se termine par le tournoi , mais
avec une altération , nécessaire pour qu'il n'y ait pas double emploi : le chevalier
inconnu ayant disparu après avoir tué le serpent , le roi fait annoncer dans tout
le royaume un grand tournoi qui doit durer trois jours ; le berger s'y rend ,
équipé en chevalier, et la princesse le reconnaît. — Dans un conte souabç
96 LE PETIT BERGER
(Meier, n» i), un berger va successivement dans trois vallées où il lui est
défendu d'aller ; chaque fois il tue un géant et découvre un château dans l'écurie
duquel est un cheval de couleur différente. Or, son maître a promis sa fille au
diable. Le berger, qui a trouvé dans chacun des trois châteaux une bouteille
de vin et une épée qui doivent donner le moyen de vaincre le diable , le vainc
en effet par trois fois. La troisième fois, le diable, qui a paru d'abord sous la
forme d'un serpent, puis sous celle d'un dragon, puis enfin sous celle d'un
aigle, lui fait une blessure à la main. Le gentilhomme, maître du berger, le
surprend pendant qu'il examine sa blessure , et le berger est obligé d'avouer ses
exploits.
MùUenhoff mentionne une variante allemande recueillie par lui , dans laquelle
l'histoire du berger et de ses trois chevaux merveilleux est combinée avec « le
conte bien connu où le héros gravit à cheval une montagne de verre pour
conquérir la main d'une belle princesse ». Ce second thème est au fond le même
que celui du tournoi. C'est ce qui se voit plus nettement encore peut-être dans
les contes de ce type où , au lieu d'avoir à gravir à cheval une montagne de
verre , les prétendants à la main d'une princesse doivent faire sauter leur cheval
jusqu'au troisième étage du château royal ( contes russe , polonais , finnois
cités par M. R. Kœhler dans ses remarques sur le conte esthonien no 1 5 de la
collection Kreutzwald).
En Orient , nous avons à citer un conte des Avares du Caucase ( Schiefner ,
n° 4), dont nous avons déjà dit un mot à propos de notre n° 40, la Pantoufle
de la Princesse (II , p.73 ) : Le plus jeune de trois frères , obéissant aux dernières
volontés de son père, passe successivement trois nuits sur la tombe de celui-
ci. La première fois, à minuit, paraît un superbe cheval « bleu » ; le jeune
homme le dompte, et le cheval lui dit d'arracher un crin de sa crinière : si
jamais le jeune homme a besoin de ses services , il n'aura pour le faire venir
qu'à brûler ce crin. La seconde nuit, môme aventure avec un cheval rouge,
et, la troisième, avec un cheval noir. Quelque temps après, la nouvelle se
répand que le « souverain de l'Occident » donnera sa fille à celui qui sautera avec
son cheval par dessus une certaine tour. Le jeune homme, à l'insu de ses
frères qui n'ont pour lui que du mépris , brûle le crin du premier cheval , et
aussitôt le cheval « bleu » se trouve devant lui , apportant à son maître une
armure bleue et des armes bleues. Le jeune homme s'en revêt et se rend à la
ville du « souverain de l'Occident ». Il saute avec son cheval par dessus la tour
et enlève la princesse. Suivent deux autres exploits semblables, que le jeune
homme accomplit , d'abord tout équipé de rouge et avec le cheval rouge , puis
tout équipé de noir et avec le cheval noir. Dans ces deux occasions , il enlève les
deux sœurs de la princesse. Il garde pour lui la plus jeune et donne les deux
autres à ses frères. — Le récit s'engage ensuite dans une autre série d'aventures.
Nous ferons remarquer que la triple veillée du héros sur la tombe de son
père forme également l'introduction des contes esthonien, russe, polonais,
finnois, mentionnés ci-dessus. Voici, par exemple, en quelques mots, le conte
esthonien : Un père, en mourant, dit à ses trois fils de passer chacun à son
LE PETIT BERGER
97
tour une nuit sur sa tombe. C'est le plus jeune, méprisé par ses frères, qui
passe les trois nuits , et , chaque fois , l'âme de son père lui dit que , lorsqu'il
aura besoin de beaux habits pour aller parmi les grands seigneurs, il n'aura
qu'à venir frapper sur la tombe. Le roi du pays ayant promis la main de sa fille
à celui qui gravirait à cheval une montagne de verre sur le sommet de laquelle
est la princesse, endormie d'un sommeil magique, le jeune homme s'en va
frapper sur la tombe de son père : aussitôt paraît un cheval de bronze et, sur
la selle de ce cheval , une armure de bronze. Une seconde fois , c'est un cheval
d'argent et une armure d'argent, et enfin un cheval d'or et une armure d'or.
Le jeune homme gravit d'abord un tiers de la montagne, puis les deux tiers ;
enfin il arrive au sommet, et la princesse est délivrée.
Toujours en Orient, nous rappellerons un conte syriaque, résumé dans les
remarques de notre n" i , Jean de l'Ours (I, p. 22), et où se trouve la triple
apparition du héros dans un tournoi , sur trois chevaux de couleur différente.
Enfin, dans l'Inde, nous aurons à mentionner, pour ce même épisode du
tournoi, un conte de la collection de xniss Stokes (n» 10), dont nous avons
donné l'analyse dans les remarques de notre n» 12, le Prittce et son Cheval
(I, p. 150).
CosaviN , Conlts, II.
XLIV
LA PRINCESSE D'ANGLETERRE
Il était une fois une princesse, fille du roi d'Angleterre. Le
prince de France ayant envoyé des ambassadeurs pour demander
sa main, elle répondit qu'il n'était pas digne de dénouer les
cordons de ses souliers.
Le prince alors se rendit en Angleterre sans se faire connaître ,
et s'annonça au palais comme un habile perruquier venant de
Paris. La princesse voulut le voir , et le prétendu perruquier sut
si bien s'y prendre que bientôt elle l'épousa en secret. Quand le
roi apprit ce qui s'était passé, il entra dans une grande colère et les
mit tous les deux à la porte du palais.
Le perruquier emmena sa femme à Paris et descendit avec elle
dans une méchante auberge. « Hélas! » pensait la princesse,
« faut-il avoir refusé le roi de France et se voir la femme d'un
perruquier ! »
Un jour, son mari lui dit : « Ma femme, vous irez demain
vendre de l'eau-de-vie sur la place. » Elle obéit et alla s'installer
sur la place avec ses cruches. Bientôt arrivèrent des soldats, qui
lui demandèrent à boire ; ils lui donnèrent cinq sous, burent
toute l'eau-de-vie, puis cassèrent les cruches et les verres. La
pauvre princesse n'osait rentrer à la maison ; elle ne se doutait
guère que c'était le prince de France, son mari, qui avait envoyé
tous ces soldats. Elle se tenait donc debout près de la porte ; son
mari lui dit : « Ma femme , pourquoi n'entrez-vous pas ? — Je
n'ose, » répondit la princesse. — « Combien avez-vous gagné
aujourd'hui ? — J'ai gagné cinq sous. — C'est déjà beau pour
vous, ma femme. Moi, j'ai gagné trois louis à faire des perruques
LA PRINCESSE d'aNGLETERRE 99
chez le roi. — Allons, » dit la princesse, « nos affaires vont donc
bien aller ! Nous paierons l'aubergiste et nous irons ailleurs. »
Le jour suivant, le perruquier dit à sa femme : « Vous irez
vous mettre sur le grand pont pour y décrotter les souliers des
passants. » La princesse s'y rendit. Elle y était à peine que le roi
son beau-père, passant par là, se fit décrotter les souliers et lui
donna un louis. La reine vint ensuite et lui donna trois louis ;
puis tous les seigneurs de la cour vinrent l'un après l'autre, et,
à la fin de la journée, elle avait gagné soixante louis. Le soir venu,
elle s'en retourna à l'auberge ; mais , arrivée à la porte , elle
s'arrêta. « Eh bien! ma femme, » lui dit son mari, « vous
n'entrez pas ? — Je n'ose. — Combien avez-vous gagné aujour-
d'hui, ma femme ? — J'ai gagné soixante louis. — Et moi, ma
femme, j'en ai gagné trente à faire des barbes chez le roi. —
Allons , » dit la princesse , « nos affaires vont donc bien aller !
Nous paierons l'aubergiste et nous irons ailleurs. »
Une autre fois, le perruquier l'envoya vendre de la faïence
sur la place. Elle était à peine installée quand survinrent des
soldats qui brisèrent toute sa marchandise : c'était le prince de
France qui leur en avait donné l'ordre. La pauvre femme vint
raconter son malheur à son mari et lui demanda si l'on ne pourrait
pas faire punir ces gens-là. « J'en parlerai au roi, » dit-il, « mais
que voulez-vous qu'on leur fasse ? — Hélas ! » pensait la princesse,
« faut-il avoir refusé le roi de France et se voir la femme d'un
perruquier! — Moi, » reprit le mari, « j'ai gagné douze louis
aujourd'hui. — Ah! tant mieux, » dit la princesse, « nos
affaires vont donc bien aller ! Nous paierons l'aubergiste et nous
irons ailleurs. »
Le perruquier dit un jour à sa femme : « Le roi va donner un
grand festin : comme je suis bien vu au palais, je demanderai
qu'on vous emploie à servir à table. Je vous ferai faire des poches
de cuir pour y mettre les restes qu'on vous donnera. » Il lui fit
faire, en effet, des poches de cuir ; mais ces poches étaient attachées
par des cordons si faibles que la moindre chose devait les rompre.
La princesse alla donc servir à table. Au commencement du
repas , elle ne trouva rien à mettre dans ses poches : de chaque
plat il ne revenait guère qu'un peu de sauce; plus tard,
elle put y mettre quelques bons morceaux. Mais, comme elle
portait une pile d'assiettes, elle glissa et se laissa choir; les
LA PRINCESSE D ANGLETERRE
cordons cassèrent, et le contenu des poches se répandit sur le
plancher : la pauvre princesse ne savait que devenir.
Alors le roi son beau-père s'approcha d'elle et lui dit : « Ma
fille, ne soyez pas si honteuse. Ce n'est pas un perruquier que
vous avez épousé; c'est mon fils, le prince de France. — Ah!
mon père, » dit le prince, « vous n'auriez pas dû le lui apprendre
encore. Elle a dit que je n'étais pas digne de dénouer les cordons
de ses souliers. Eh bien ! mademoiselle, vous les avez dénoués à
bien d'autres. »
De ce moment il n'y avait plus qu'à se réjouir, et l'on fit des
noces magnifiques.
m
REMARQ.UES
Des contes analogues ont été recueillis dans la Haute-Bretagne (Sébillot, I,
no 23); en Allemagne (Grimm, n» 52 ; Prœhle, I, n» 2; Kuhn , Westfa-
lische Sagen, p. 251 et p. 242); dans diverses parties de l'Italie (Coronedi-
Berti, n» 15 ; Knust, n° 9; Nerucci, n° 22) ; en Sicile (Gonzenbach, n» 18 ;
Pitre, no 10$ ) ; en Portugal ( Coelho, no 43 ) ; en Norwège ( Asbjœrnsen, II, p.
129) ; en Irlande (Kennedy, II, p. 114).
Dans tous ces contes , le thème traité est le même que dans le conte lorrain ;
mais le détail des humiliations infligées à l'orgueilleuse princesse est, dans la
plupart , tout autre. Nous ne trouvons de ressemblance que dans le conte
breton et les contes allemands. L'épisode des soldats qui boivent et ne paient pas
figure seulement dans le conte de la collection Prœhle , et dans le second conte
de la collection Kuhn ; celui de la faïence brisée , dans le conte breton et dans
tous les contes allemands, excepté le conte westphalien que nous venons de
citer. (Il existe aussi dans le conte irlandais; mais, à en juger par certains
détails de rédaction , joints à l'extrême ressemblance générale, ce conte paraît
dériver directement du livre des frères Grimm ou plutôt d'une traduction
anglaise. ) — L'épisode de la fête donnée au palais et des restes qui se répandent
par terre termine le conte allemand de la collection Grimm , comme le nôtre ;
dans le conte breton, il figure à un autre endroit du récit. Dans le conte
allemand de la collection Prœhle , cet épisode diffère de notre conte en ce que
le mari de la princesse , c'est-à-dire le prince déguisé, lui ordonne, en l'envoyant
au palais , de glisser subtilement trois cuillers d'argent dans sa poche.
Dans tout un groupe (contes siciliens, conte itaUen de la collection Nerucci,
conte portugais , conte norwégien ) , le mari de la princesse l'envoie plusieurs
fois travailler au château , et , chaque fois , il lui dit de voler telle chose ;
chaque fois aussi , sous son costume de prince , il la prend sur le fait et la traite
de voleuse.
Le conte breton a, dans son introduction, un trait qu'il faut rapprocher du
conte lorrain. La princesse dit d'un prétendant qu'elle ne voudrait pas même
LA PRINCESSE D ANGLETERRE
lOI
de lui pour décrotter ses souliers. Aussi, plus tard, le prince déguisé fait-il
faire à l'orgueilleuse le métier de décrotteuse , et , sans le reconnaître , elle lui
décrotte un jour les souliers dans la rue. Finalement, après avoir révélé à la
princesse ce qu'il est, il lui dit : « Tu trouvais que je n'étais pas même bon à
décrotter tes souliers , et , sans le savoir , tu as décrotté les miens. » — Ce trait
est plus net ici que dans notre conte.
Au xviie siècle, Basile insérait dans son Pentamerone (n» 40) un conte de
cette famille , se rattachant au groupe dont nous avons parlé plus haut. Au
siècle précédent, d'après M. Kœhler, un autre Italien, Luigi Alamanni, avait
déjà pris le même thème pour sujet de sa nouvelle La comtesse de Toulouse et le
comte de Barcelone.
Enfin, au xive siècle, Yôn Halldôrsson, qui fut évéque de Skilholt en
Islande de 1322 à 1339, rédigeait une Saga contenant la même histoire, d'après
un pocme latin qu'il avait lu pendant son séjour en France. Cette Clarus Saga,
qui a été publiée en 1879, est jusqu'à présent la plus ancienne version connue
de ce conte. (Voir la petite notice de la Romania, 1879, p. 479.)
XLV
LE CHAT & SES COMPAGNONS
Un jour, un homme était allé dans une ferme pour y chercher
cinq chats. Comme il les rapportait chez lui, l'un d'eux s'échappa,
et l'homme ne put le rattraper.
Après avoir couru quelque temps, le chat rencontra un coq.
« Veux-tu venir avec moi? » lui dit-il. — « Volontiers, »
répondit le coq. Et ils s'en allèrent de compagnie.
Ils ne tardèrent pas à rencontrer un chien. « Veux-tu venir
avec nous? » lui dit le chat. — « Volontiers, » dit le chien.
Plus loin, un mouton se trouva sur leur chemin; le chat lui
proposa de les suivre, et le mouton y consentit. Plus loin encore,
un bouc se joignit à eux , puis enfin un âne.
A la nuit tombante , nos compagnons arrivèrent dans un bois.
« Voyons, » dit le chat, « qui sera le plus tôt à ce grand arbre-
là. » Ils se mirent tous à courir, mais le chat fut le premier à
l'arbre; il y grimpa, et, regardant de tous côtés, il dit aux autres :
« Je vois là-bas une clarté : c'est bien loin d'ici, il nous faut
jouer des jambes. » Ils se remirent donc en route et arrivèrent
près d'une maison habitée par des voleurs.
« Or çà, » dit le chat, « voici ce que nous allons faire : l'âne
se placera ici, au bas de cette fenêtre; le bouc montera sur l'âne,
le mouton sur le bouc, le chien sur le mouton et le coq sur le
chien, et nous sauterons tous par la fenêtre. »
Aussitôt fait que dit : le chat sauta par la fenêtre, et, après
lui, tous ses compagnons, avec un bruit épouvantable. Les
voleurs, qui étaient couchés, se réveillèrent en sursaut, se
LE CHAT ET SES COMPAGNONS IO3
disant les uns aux autres : « Qu'est-il arrivé ? — Je vais me
lever, » dit l'un d'eux, « et aller voir ce que c'est. »
Cependant le chat s'était blotti dans les cendres du foyer, le
coq s'était mis dans le seau , le chien dans la maie à pain , le
mouton derrière la porte , le bouc dans le lit et l'âne devant la
porte, sur le fumier. Le voleur, s'étant levé, s'approcha de la
cheminée pour allumer une allumette : le chat lui égratigna la
main. Il courut au seau pour y prendre de l'eau : le coq lui
donna un coup de bec. Il alla chercher un balai derrière la porte :
le mouton lui donna un coup de pied. Il voulut se jeter dans le
lit, car il avait la fièvre de peur : le bouc lui donna de ses cornes
dans le ventre. Il ouvrit la maie à pain : le chien lui mordit la
main. Il sortit devant la porte : l'âne lui donna un grand coup de
pied dans le dos. Après quoi, les animaux quittèrent la maison.
Le lendemain matin , le voleur qui avait été si maltraité raconta
son aventure à ses compagnons en s'en allant avec eux par la
forêt : « Je me suis approché du foyer , » dit-il ; « il y avait là
un charbonnier qui m'a raclé la main avec sa harque ^ J'ai
voulu prendre de l'eau dans le seau : il y avait là un cordonnier
qui m'a donné un coup de son alêne. Je suis allé derrière la porte :
il y avait là un charpentier qui m'a donné un coup de son
maillet. Je me suis jeté dans le lit : il y avait là un diable qui m'a
donné un grand coup de tête dans le ventre. J'ai ouvert la maie
à pain : il y avait là un boulanger qui m'a pris la main avec sa
nunique^. Enfin, je suis allé devant la porte : il y avait là "un
grand ours qui m'a donné un grand coup dans le dos. »
Voilà ce que raconta le voleur à ses compagnons. Moi, je
marchais derrière eux et je suis vite revenu à la maison.
REMARQ.UES
Nous rapprocherons du conte lorrain des contes recueillis dans la Haute-
Bretagne (Sébillot, Littérature orale, p. 239; Contes, II, n» 63; comparer I,
n° 57), en Westphalie ( Grimm , no 27; Kuhn, Westfalische Sagen, p. 229),
en Suisse (Meier, n» 3), dans l'Autriche allemande (Vernaleken, n» 12),
chez les Tchèques de Bohême (Waldau, p. 208) , en Norwège ( Asbjœmsen,
1 . Outil de charbonnier.
:. Espèce de gant de cuir dont se servent certains ouvriers.
104 LE CHAT ET SES COMPAGNONS
Taies of the Fjeld, p. 267), en Ecosse (Campbell, no 11), en Irlande
(Kennedy, I, p. 5), en Toscane ( Pitre , Novelle popohri toscane, n° 52), en
Sicile (Gonzenbach, n^ 66), en Catalogne (Rondallane, II, p. 80), en
Portugal (Braga, n» 125).
Dans plusieurs de ces contes (conte irlandais, conte suisse, conte westpha-
lien de la collection Kuhn, second conte breton), il se trouve un homme en
compagnie des animaux : ainsi, dans le conte irlandais, le fils d'une pauvre
veuve s'en va chercher fortune et emmène avec lui un âne , un chien , un chat ,
un coq , dont il fait la rencontre ; dans le conte suisse , un garçon meunier, qui
a vieilli au service de son maître , quitte la maison sans être payé ; les animaux
de la maison , cheval , bœuf, chien , chat , oie , l'accompagnent.
Certains contes remplacent les voleurs par des bêtes sauvages. Ainsi, dans
le conte catalan, le chat, qui s'en va à Rome pour se faire dorer la queue,
s'établit avec ses compagnons, le coq, le renard et le bœuf, dans la maison de
sept loups pour y passer la nuit. L'un des loups étant venu et ayant voulu
allumer sa lumière (sic) , il lui arrive à peu près les mêmes aventures qu'au
voleur de notre conte. — Le conte portugais et les deux premiers contes
bretons remplacent aussi les voleurs par des loups. Il en est de même , d'après
M. Kœhler (Zeitschrift fur romanische Philologie, III, p. 617), dans un conte
de la région des Carpathes. — Dans le conte norwégien, un mouton, qui
apprend qu'on l'engraisse pour le tuer, s'enfuit en emmenant avec lui un
cochon. Ils rencontrent et prennent avec eux une oie, un lièvre et un coq. Ils
se bâtissent une maison dans la forêt. Deux loups des environs veulent savoir
si ce sont de bons voisins ; l'un d'eux va dans la maison neuve demander du
feu pour allumer sa pipe. Le mouton lui donne un coup qui le fait tomber la
tête en avant dans le poêle ; le cochon le mord ; l'oie lui donne des coups de
bec, etc. Le loup décampe au plus vite, et va raconter à son compagnon qu'un
cordonnier a lancé contre lui sa forme à souliers , qui l'a fait tomber la tête la
première dans un feu de forge ; que deux forgerons l'ont battu et pincé avec des
tenailles rouges, etc.
La plupart des autres contes ont les voleurs , avec le récit de ses mésaventures
fait par celui qui a été envoyé en éclaireur. Dans le conte irlandais, par
exemple , le capitaine des voleurs raconte qu'il a trouvé sur l'âtre de la cuisine
une vieille femme occupée à carder du lin, qui lui a égratigné la figure avec ses
cardes (le chat) ; près de la porte, un cordonnier, qui lui a donné des coups
d'alêne (le chien); au sortir de la chambre, le diable lui-même, qui est tombé
sur lui avec ses griffes et ses ailes (le coq) ; enfin , en traversant l'étable, il a
reçu un grand coup de marteau qui l'a envoyé à vingt pas ( le coup de pied de
l'âne). — Ce récit manque dans le second conte breton, dans le conte de
l'Autriche allemande, dans le conte catalan, dans le conte toscan, et dans le
conte sicilien, dont toute la fin, du reste, est complètement altérée.
Un poème allemand de la fin du xvie siècle (1590» ^^ FroscJmwuseler , de
Rollenhagen , a donné place dans un de ses épisodes â un conte analogue aux
précédents. Les héros sont le bœuf, l'âne, le chien, le chat, le coq et l'oie.
Ils s'emparent d'une maison bâtie au milieu d'une forêt et habitée , comme dans
plusieurs contes indiqués plus haut , par des bêtes sauvages. C'est le loup qui
LE CHAT ET SES COMPAGNONS 105
est envoyé à la découverte , et il revient faire à ses compagnons le récit des
désagréments qui lui sont arrivés.
*
* *
Il se trouve dans la collection Grimm (no 41 ) un autre type de conte qui a
la plus grande analogie avec celui que nous étudions : Le coq et la poule s'en
vont en voyage. Sur leur chemin ils rencontrent et prennent successivement
avec eux dans leur voiture un chat , une meule de moulin , un œuf, un canard ,
une épingle et une aiguille. Ils arrivent chez « M. Korbes » et s'établissent
dans la maison. Le coq et la poule se juchent sur une perche; le chat se met
dans la cheminée ; le canard , dans la fontaine de la cuisine ; l'œuf s'enveloppe
dans l'essuie-mains ; l'épingle se fourre dans le coussin de la chaise ; l'aiguille ,
dans l'oreiller du lit , et la meule s'installe au dessus de la porte. Rentre « M.
Korbes ». Il veut allumer du feu : le chat lui jette des cendres à la figure. Il
court à la cuisine pour se laver : le canard l'éclaboussé. Il va pour s'essuyer à
l'essuie-mains : l'œuf roule, se casse et lui saute aux yeux. Il s'assied sur la
chaise : l'épingle le pique. Il se jette sur le lit : c'est au tour de l'aiguille de le
piquer. Il s'enfuit furieux ; mais , quand il passe sous la porte , la meule tombe
sur lui et le tue. (Comparer le conte espagnol deBenibaire, Caballero, II,
P- 55-)
Dans l'extrême Orient , chez les tribus qui habitent la partie de l'île Célèbes
appelée Minahasa, M. J.-G.-F. Riedel a recueiUi un conte tout à fait de ce
genre. (Voir la revue hollandaise Tijdsclirift voor indische Taal- , Land- en
Volkenkunde , uilgegeven door het Baiaviaasch Genootschap van Kunsten en Weten-
schappen, tome 17, Batavia, 1869, p. 311.) Voici le résumé de ce conte : Une
pierre à aiguiser, une aiguille, une anguille, un mille-pieds (sorte d'insecte)
et un héron sont grands amis. Un jour, ils veulent aller en pirogue, mais ils
font naufrage. Arrivés tous enfin sur le rivage, ils se disent qu'il faudrait
chercher un endroit où demeurer. Ils entrent dans un bois et arrivent à une
maison , habitée seulement par une vieille femme. Ils lui demandent la
permission de s'arrêter chez elle , et chacun s'installe à sa manière. La pierre à
aiguiser se met par terre devant la porte au bas des degrés ; l'anguille s'étend
sur le seuil ; le héron va se placer près de l'âtre ; l'aiguille se glisse dans le ciel
de lit ; le mille-pieds, dans le vase en bambou où l'on conserve l'eau. Pendant
que tout le monde dort, un rat ayant fait remuer le ciel de lit , l'aiguille tombe ,
et elle tombe juste dans l'œil de la vieille femme. Celle-ci se lève pour
rallumer son feu , afin de voir ce qui est arrivé ; mais le héron se met à battre
des ailes si fort qu'il envoie des cendres plein les yeux de la vieille. Elle va
chercher de l'eau pour se laver le visage ; le mille-pieds la pique. Elle veut
sortir de la maison , mais elle marche sur l'anguille et glisse en bas des degrés
où elle tombe sur la pierre à aiguiser et se tue. Les cinq amis restent donc
maîtres de la maison.
Au Japon , un conte analogue fait partie des petits livres à images que , de
longue date, on met entre les mains des enfants. M. A. B. Mitford en a
donné la traduction dans ses Talcs of Old Japan ( London , 1871 , p. 264). Nous
trouvons également ce conte , sous une forme plus nette , dans un livre récent
sur le Japon (W.-E. Griffis, The Mikado's Empire. New- York , 1877, p. 491).
I06 LE CHAT ET SES COMPAGNONS
En voici les principaux traits : Un crabe a fort à se plaindre d'un certain singe ,
qui, après lui avoir joué des mauvais tours, l'a finalement roué de coups. Vient
à passer un mortier à riz , qui voyage avec une guêpe , un œuf et une algue
marine, ses apprentis. Le crabe leur fait ses doléances, et ils lui promettent de
l'aider à se venger. Ils marchent vers la maison du singe, qui justement est
sorti , et , y étant entrés , ils disposent leurs forces pour le combat. L'œuf se
cache dans les cendres du foyer, la guêpe dans un cabinet, l'algue marine
près de la porte, et le mortier sur le linteau de cette même porte. Le singe,
étant rentré et voulant se faire du thé, allume son feu : l'œuf lui éclate à la
figure. Il s'enfuit en hurlant et veut courir à la fontaine pour apaiser sa douleur
avec de l'eau fraîche; mais la guêpe fond sur lui et le pique. En essayant de
chasser ce nouvel ennemi, il glisse sur l'algue, et le mortier, tombant sur lui,
lui donne le coup de grâce. « C'est ainsi que le crabe, ayant puni son ennemi,
s'en revint au logis en triomphe, et depuis lors il vécut toujours sur le pied
d'une amitié fraternelle avec l'algue et le mortier. Y a-t-il eu jamais un aussi
plaisant conte ? »
XLVI
BÉNÉDICITÉ
Il était une fois des pauvres gens qui n'avaient qu'un fils,
nommé Bénédicité. Le jeune garçon avait déjà dix-huit ans, et
jamais il n'était sorti de son lit. Son père lui dit un jour :
« Lève-toi , Bénédicité ; il est temps enfin que tu travailles. »
Bénédicité se leva donc et alla s'offrir comme domestique à un
fermier des environs, auquel il demanda pour salaire sa charge
de blé au bout de l'année; du reste, il entendait ne pas se lever
avant cinq heures et manger à son appétit. Le fermier accepta ces
conditions.
Le lendemain , tous les gens de la ferme devaient se lever à
deux heures du matin pour aller chercher des chênes dans la
forêt. Le maître appela Bénédicité à la même heure que les autres;
mais il fit la sourde oreille et ne se leva qu'à l'heure convenue ,
pas une minute plus tôt. La fermière lui dit alors de venir manger
la soupe, et lui en servit une bonne écuellée. « Oh! » dit
Bénédicité , « voilà tout ce qu'on me donne de soupe ? Il m'en
faut une chaudronnée et quatre miches de pain. » La fermière se
récria , mais son mari avait promis à Bénédicité qu'il mangerait
à sa faim ; elle fut bien obligée de lui donner ce qu'il demandait.
Quand Bénédicité eut mangé, le fermier lui dit de prendre
dans l'écurie les cinq meilleurs chevaux et de les atteler à un
grand chariot pour aller au bois retrouver les autres domestiques.
Bénédicité partit avec les chevaux les moins bons. Arrivé au bois,
il ne se donna pas la peine d'aller jusqu'à l'endroit où étaient ses
camarades; il prit quatre chênes et les mit sur son chariot,
I08 BÉNÉDICITÉ
puis il voulut retourner à la ferme ; mais les chevaux ne
pouvaient seulement ébranler le chariot. « Ah ! rosses , » dit
Bénédicité, « vous ne voulez pas marcher! » Et il mit encore un
chêne sur le chariot, puis encore un autre, et fouetta l'attelage;
mais il eut beau faire et beau crier, les pauvres bêtes n'en avan-
cèrent pas davantage. Alors Bénédicité détela les cinq chevaux,
les mit sur le chariot par dessus le bois , et ramena le tout à la
ferme. Les autres domestiques, qui étaient partis bien avant lui,
s'étaient trouvés arrêtés par une grosse pierre, et Bénédicité fut
de retour avant eux.
Le fermier commença à s'effrayer d'avoir chez lui un gaillard
d'une telle force; il l'envoya couper un bois qui avait bien dix
journaux^, lui disant que, si tout n'était pas terminé pour le
soir, il le mettrait à la porte. Bénédicité se rendit au bois et
s'étendit au pied d'un arbre. A midi , quand la servante vint lui
apporter sa chaudronnée de soupe, il était toujours couché par
terre. « Comment, Bénédicité, » lui dit-elle, « vous n'avez pas
encore travaillé ? — Mêle-toi de ta cuisine , » répondit Bénédicité.
A l'heure du goûter, la servante vit qu'il n'avait encore rien fait.
Avant le soir, tout le bois était coupé et Bénédicité était de
retour à la maison. Le maître ne pouvait revenir de son étonne-
ment.
Le lendemain, il dit au jeune homme d'aller passer la nuit dans
un moulin qui était hanté par des esprits et d'où jamais personne
n'était revenu. Bénédicité entra le soir dans ce moulin et s'installa
dans la cuisine. Au milieu de la nuit, il entendit un grand bruit
de chaînes : c'était un diable qui descendait par la cheminée.
« Que viens-tu faire ici ? » lui dit Bénédicité. Et, sans attendre la
réponse, il le tua. Le lendemain matin, il était de retour à la
ferme.
Le maître, ne sachant comment se débarrasser de lui, le
chargea d'aller porter une lettre à son fils, qui était capitaine en
garnison à Besançon. Il y avait trente lieues à faire. Bénédicité
prit un cheval et le porta sur ses épaules pendant quinze lieues,
puis il se fit porter par le cheval le reste du chemin. Arrivé à
Besançon, il remit au capitaine la lettre du fermier, laquelle
recommandait de faire bon accueil au messager, de lui donner
j . Mesure locale.
BÉNÉDICITÉ 109
à manger tant qu'il en demanderait, et, à la première occasion",
de le tuer.
Un jour que le jeune garçon se promenait, le capitaine fit tirer
sur lui à balles; Bénédicité se secoua et continua son chemin.
« Eh bien ! Bénédicité, » lui dit le capitaine, « comment vous
trouvez-vous ici ? — Oh ! » répondit-il , « il y a des mouches
dans votre pays, mais elles ne sont pas bien méchantes. »
Le capitaine fit tirer le canon sur lui , mais les boulets ne firent
pas plus d'effet que les balles. Enfin, de guerre lasse, il le renvoya
chez le fermier.
Celui-ci dit alors à Bénédicité de curer un puits profond de
cinq cents pieds, qui était comblé depuis cinq cents ans. Bénédi-
cité eut bientôt fait la besogne. Pendant qu'il était encore dans le
puits, on jeta dedans, pour l'écraser, une meule de moulin qui
pesait bien mille livres : la meule , ayant un trou au milieu , lui
tomba sur les épaules et lui fit une sorte de collier ; du reste, il
n'eut pas le moindre mal. On jeta ensuite dans le puits une
cloche de vingt mille livres , qui tomba de telle façon que Béné-
dicité s'en trouva coiffé. Tout le monde le croyait mort , quand
tout à coup on le vit sortir du puits. Il ôta la cloche de dessus sa
tète avec une seule main. « Voilà mon bonnet de nuit , » dit-il ,
« prenez garde de me le salir. » Puis il ôta la meule en disant :
« Cest mon écharpe; il faut me la garder pour dimanche
Maintenant , maître , mon année est-elle finie ? — Oui , » répondit
le fermier. — « Eh bien ! donnez-moi ma charge de blé. » .
On lui en apporta deux sacs. « Qu'est-ce que cela ? » dit-il ;
« j'en porterai bien d'autres. » On apporta encore huit sacs.
« Bah ! c'est seulement pour mon petit doigt. » On en apporta
trente-deux. « Allons, » dit-il, « en voilà pour deux doigts. »
Son maître alors lui déclara qu'il lui en donnerait cent, mais
pas davantage. Bénédicité s'en contenta; il chargea le blé sur ses
épaules et s'en retourna chez ses parents.
REMARQ.UES
Dans une variante de ce conte , également recueillie à Montiers-sur-Saulx ,
nous relevons les passages suivants :
Louis a déjà deux ans, et il ne s'est pas encore levé. « Louis, levez-vous ! »
lui disent ses parents. — « Qyand vous m'aurez domié une blouse et une
110 BÉNÉDICITÉ
culotte , je me lèverai. » A huit ans , il est toujours au lit. « Allons donc ,
Louis, levez-vous! — Donnez-moi une blouse et une culotte, et je me
lèverai. » Quand il a douze ans , on le presse encore de sortir du lit ; mais il
répète toujours : « Apportez-moi d'abord une blouse et une culotte. » Enfin,
orsqu'il a quinze ans , on lui fait des habits avec trente-six pièces , et il se lève.
Il se met , comme Bénédicité , au service d'un fermier, aux mêmes conditions.
Il lui faut tous les jours un tombereau de pain et une feuillette de vin.
Quand il va au bois rejoindre les autres domestiques , il les trouve essayant
de tirer leur chariot des ornières ; il dételle les chevaux et dégage le chariot
sans être aidé de personne.
Comparer nos nos 14^ Je Fiîs du Diable, et 69, le Laboureur et son Valet.
L'ensemble de notre conte, ainsi que bon nombre de détails, doit être
rapproché de divers contes recueillis dans la Hesse (Grimm, n" 90), en
Westphalie (Kuhn, Wesifalische Sagen , II, p. 232), en Poméranie (Knoop,
p. 208), dans le nord de l'Allemagne (Kuhn et Schwartz, p. 360), en
Allemagne encore (Wolf, p. 269) , dans le Tyrol allemand (Zingerle, II, p.
220), en Suisse (Sutermeister , n" 21 ), dans le « pays saxon » de Transyl-
vanie (Haltrich, no 16), en Flandre (Wolf, Deutsche Marchen utidSagen, n° 22),
en Danemark (Grundtvig, II, p. 67), en Norwège (Asbjœrnsen , Taies of ihe
FjelJ, p. 48), chez les Wendes de la Lusace ( Veckenstedt , pp. 59 et 68),
chez les Roumains de Transylvanie (dans la revue YAusland, 1856, p. 692),
dans le Mantouan (Visentini, nos 2 et n). — Comparer un conte tchèque de
Bohême (Waldau, p. 288) et un conte portugais du Brésil (Roméro, no 19).
*
Ce qui , dans les contes étrangers de notre connaissance , ressemble le plus
au commencement du conte lorrain et surtout de la variante, c'est le début
d'un conte irlandais (Kennedy, I, p. 23) : Une veuve est si pauvre qu'elle
n'a pas de vêtements à donner à son fils. Elle le met dans le cendrier
auprès du foyer et entasse autour de lui les cendres chaudes ; à mesure que
l'enfant grandit, elle fait le trou plus profond. Ciuand le jeune homme a dix-
neuf ans , elle finit par se procurer une peau de bique qu'elle attache autour des
reins de son fils, et elle l'envoie gagner sa vie. Le jeune homme , qui est d'une
force extraordinaire , fait toute sorte d'exploits et épouse une princesse. — Dans
une chanson populaire russe (Grimm, III, p. 341), le héros reste trente ans
sans rien faire ; alors sa force se révèle. Comparer un conte breton ( Sébillot ,
II, no 26.)
Ailleurs, c'est pour avoir été allaité pendant plusieurs années, soit par un
géant (j/c) (conte hessois : Grimm, no 90), soit tout simplement par sa mère
(contes allemands : Grimm, III, p. 160 ; Kuhn et Schwartz, loc. cit. ; conte
roumain de Transylvanie), que le jeune homme est devenu si fort '. — Dans
t. Dans un conte du « pays saxon » de Transylvanie (Haltrich , n» 17), et dans d'autres conte* qui
se rattachent tous au même thème que notre n" i , Jean de l'Ours (voir I , pp. --8) , le héros a été allaité
pendant une longue suite d'années. — Notons i ce propos que le très intéressant conte avare d'Oreille-
cf' Ourj, déjà cité par nous dans les remarques de notre n" x (I, p. 18), réunit, juxtaposées, deux
séries d'aventures se rapportant aux deux thèmes de Jean de l'Ours et de BinédiciU. Il en est de mène
dans les contes suisse et brésilien ci-destus indiqués.
BÉNÉDICITÉ III
le conte norwégien, le héros, sorte de monstre, est né d'un œuf que des
bonnes femmes ont trouvé et couvé. — Enfin , dans un conte du « pays saxon »
de Transylvanie (Haltrich, n» i6), un forgeron qui n'a pas d'enfants s'en
forge un , à la demande de sa femme , et l'enfant devient d'une force extraordi-
naire. Même introduction dans le conte poméranien.
*
Nous raconterons brièvement le conte allemand de Transylvanie, qui est
curieux : Jean de Fer, — c'est le nom dé l'enfant, — mange tant que ses
parents ne peuvent le rassasier ; ils lui disent d'aller s'^engager comme domes-
tique. Il s'en va donc avec le fouet de fer que son père lui a forgé, et
entre au service d'un pope. Il commence par manger tout le souper des douze
valets; le lendemain , il dort jusqu'à midi , mange d'abord à la maison le dîner
des servantes , puis , aux champs , celui des valets , et s'étend par terre pour
dormir. Pendant son sommeil , les valets , pour se venger , lui promènent des
branches d'arbre sur le visage. Jean de Fer, impatienté , se lève, empoigne les
douze valets par le pied et se sert d'eux comme d'un râteau pour ramasser le
foin de toute la prairie. Le lendemain , Iqs douze valets vont au bois. Jean de
fer part plus tard ; un loup et un lièvre A trois pattes lui ayant mangé chacun un
bœuf de son attelage , il les attelle à la place des bœufs ' ; un diable ayant brisé
l'essieu du chariot , il le met à la place de l'essieu , puis il ramène sur son
chariot moitié de la forêt. Sur son chemin , il rencontre les valets embourbés ; il
dégage leurs douze voitures (Cf. notre variante), et il est rentré avant eux à la
maison. Pour se débarrasser de lui , le pope lui dit d'aller à la recherche d'une
de ses filles que les diables lui ont enlevée , lui promettant en récompense un
sac rempli d'autant d'argent qu'il en pourra porter. Jean de Fer se met en route.
Arrivé à la porte de l'enfer , il fait claquer son fouet et demande qu'on ouvre.
Celui des diables auquel il a déjà eu affaire l'ayant reconnu , la panique se met
parmi les diables , qui s'enfuient tous. Jean de Fer enfonce la porte et ramène
au logis la fille du pope , puis il réclame son salaire. On lui fait un sac avec cent
aunes de toile ; le pope met dedans tout son grain et , par dessus , tout son
argent. Jean de Fer porte le sac à ses parents et s'en va courir le monde.
Le conte roumain , également de Transylvanie , mentionné ci-dessus , va nous
offrir des traits du conte lorrain qui n'existent pas dans le conte de Jean de Fer :
l'épisode du moulin et celui du puits. Juon a été allaité pendant douze ans et il
est devenu d'une force extraordinaire. Il entre au service d'un laboureur et ne
demande pour gages que le droit de donner à son maître un soufflet au bout de
l'année. « C'est bon » , pense le maître, « je saurai bien me débarrasser de toi
avant ce moment-là. » Il envoie Juon labourer avec les autres valets. Juon leur
dit de se reposer et laboure le champ à lui seul. Le laboureur s'effraie. Il envoie
Juon moudre dans le moulin du diable , d'où jamais personne n'est revenu
vivant. Juon moud tranquillement son grain et revient sans le moindre mal.
Alors son maître lui dit de curer un puits, et, quand il y est descendu, le
t. D«ns le second conte italien da Mantouan , le hiros attelle un loup i U place de la vache qu'il lui
a mangée ; dans le conte poméranien , deux lions à la place des chevaux ; dans le conte portugais dtv
Brésil , des lions également i la place des bœufs.
112 BÉNÉDICITÉ
laboureur fait jeter dans le puits de grosses pierres et enfin une meule de
moulin. Juon fait un petit effort et sort du puits avec la meule sur la tête en
guise de chapeau. Alors, d'un revers de main il étend le laboureur raide mort ,
lui coupe la tête et s'en va ailleurs.
Le moulin du diable figure , — en dehors de ce conte roumain et de notre
no 14, — dans les contes poméranien, westphalien, tyrolien et flamand, ainsi
que dans un conte du Jutland (Grimm, III , p. 162).
L'épisode du puits, — avec la meule seulement et non la cloche, — se
retrouve , indépendamment du conte roumain , dans les contes allemands des
collections Grimm et Wolf , dans les contes tyrolien et flamand , dans le conte
du Jutland , le conte danois , le premier conte italien du Mantouan , et aussi ,
— avec la meule et la cloche , tout à fait comme dans notre coflte , — dans
un conte hessois (Grimm, III, p. 160), dans le conte westphalien, dans le
conte poméranien et dans le conte suisse.
Dans ces divers contes , le héros fait , au sujet de la meule et de la cloche ,
des plaisanteries du genre de celles de Bénédicité. Ainsi , dans le conte pomé-
ranien, il remercie de la « cravate » et du « bonnet de nuit » neufs qu'on lui a
donnés; ailleurs il parle de sa belle « collerette ».
Du reste , on pourrait également rapprocher de quelque conte étranger tous
les détails , pour ainsi dire , du conte lorrain. Ainsi , dans le conte hessois
(Grimm , n» 90) , le « jeune géant » refuse de se lever quand on l'appelle ; il
mange, avant d'aller à la forêt , deux boisseaux de pois en purée ; il est
revenu bien avant les autres valets. Dans un conte grec moderne (Hahn,
no 64), dont tout le reste se rapporte à un autre thème, Jean, étant aux champs
avec son père et ses frères, se couche par terre et dort jusqu'au soir; alors il
prend sa faux , et il a encore terminé sa besogne le premier.
Dans le conte allemand de la collection Kuhn et Schwartz, le héros s'est
mis au service d'un laboureur. Les autres valets, un jour qu'il y a du bois à
aller chercher dans la forêt , se mettent en route de grand matin , avec les
meilleurs chevaux de l'écurie , pendant que leur camarade dort. Celui-ci prend
les deux rosses qui restent. Arrivé au bois , il déracine deux chênes et les met
en travers du chemin , de sorte que les autres valets , lorsqu'il veulent revenir à
la ferme , ne peuvent passer. Quant à lui , sa voiture chargée , il débarrasse le
chemin et s'en va devant eux. Ses mauvais chevaux ne voulant pas marcher ,
il en met un sur la voiture , attelle l'autre par derrière et traîne la voiture lui-
même ; il est encore le premier à la maison. — Comparer le conte hessois de
la collection Grimm, et aussi les contes westphalien, suisse, tyrolien, flamand,
danois , tchèque , et le second conte du Mantouan.
Pour le passage où l'on fait tirer à balles et à boulets sur Bénédicité , com-
parer un conte suisse (Sutermeister, n» 52), où le roi fait aussi tirer sur le
héros ; celui-ci rejette les balles aux soldats, qu'il tue. Comparer aussi le conte
norwégien et le second conte italien du Mantouan. Dans ce dernier , le héros
dit des balles : « Quelles mouches ennuyeuses 1 »
Au sujet de la charge de blé demandée comme salaire , et du dénouement
qui en résulte, comparer les deux contes wendes de la Lusace. Dans l'un
à
BÉNÉDICITÉ 113
( Veckenstedt , p. 60), Jean, qui est d'une force extraordinaire, s'est engagé
comme valet chez un gentilhomme , en demandant pour tout salaire le droit de
donner à son maître un soufflet au bout de l'année. L'année finie , le gentil-
homme , effrayé à la pensée de ce qui l'attend , le prie de demander un autre
salaire. Jean demande alors autant de pois qu'il en pourra battre en un jour. Il
prend les draps de tous les lits du château et s'en fait un sac , qu'il remplit et
emporte. Tous les pois du gentilhomme y passent. — Dans l'autre conte (ibid. ,
p. 69 ) , le maître de Jean , qui veut le congédier , offre de lui donner autant de
pois qu'il en pourra porter.
Dans un conte slave de Moravie ( Wenzig , p. 67 ) , le diable s'offre à battre
tout le grain d'un laboureur , qui lui promet pour salaire sa charge de blé. Le
diable emporte tout le blé. — Il en est de même dans un conte du nord
de l'Allemagne ( Mùllenhoff, p. 160) , où un homme fort a fait une semblable
convention.
En dehors de ces quelques contes, le conte du « pays saxon » de Transyl-
vanie, analysé plus haut, est, à notre connaissance, le seul qui, pour le
dénouement, se rapproche de Bénédicité. • — La plupart des autres (contes
allemands des collections Grimm, Kuhn, Knoop ; conte suisse, conte flamand,
second conte italien) ressemblent sur ce point au conte roumain et au premier
conte wende, où, comme on l'a vu, le serviteur ne demande comme gages que
le droit de donner à son maître un soufflet au bout de l'année. Plusieurs de ces
contes empruntent ici des éléments au thème de notre no 36 , Jean et Pierre.
Ainsi , dans le conte allemand de la collection Kuhn , il est convenu entre le
maître et le valet que celui des deux qui voudra rompre le marché devra
recevoir de l'autre trois soufflets ; dans le conte tyrolien , celui des deux qui se
fâchera devra perdre les oreilles, absolument comme dans des contes de la
famille de Jean et Pierre.
*
* *
Nous avons résumé dans les remarques de notre n" i , Jean de l'Ours,
l'ensemble d'un conte avare du Caucase (I, p. 18) et d'un conte des Kariaines
de la Birmanie (I, p. 26). Ces contes renferment l'un et l'autre un épisode
qui se rapproche de Bénédicité.
Dans le conte avare , Oreille-d'Ours , doué d'une force prodigieuse , entre
comme valet au service d'un roi. Celui-ci se disposait à envoyer cent hommes
couper du bois. Oreille-d'Ours s'offre à rapporter du bois en suffisance , si on
lui donne à manger ce qu'on avait préparé pour les cent hommes. Il
rapporte d'un coup cent arbres et rentre ainsi dans la ville , éventrant le mur de
l'un , renversant la maison de l'autre. Le roi , effrayé , songe à se débarrasser de
lui. 11 l'envoie successivement faire des réclam.itions de sa part à une kart (sorte
d'ogresse) et ù un dragon. Oreille-d'Ours lui ramène la kart et le dragon eux-
mêmes. Enfin le roi le fait attaquer par toute une armée qui le crible de
flèches ; mais les flèches ne font pas sur Oreille-d'Ours plus d'effet que des
puces. Oreille-d'Ours, se voyant ainsi attaqué, déchire en quatre une
jument que le roi lui avait donnée à garder ; il lance le premier quartier, et, du
CosauiN, Cotitfs, II. 3
114 BÈMÉDICITÉ
coup , il étend mille hommes par terre ; il recommence jusqu'à ce qu'il ait
anéanti l'armée du roi.
Dans le conte kariaine , les gens deviennent envieux de Ta-ywa et de sa
force, et ils cherchent à le faire périr. Ils font rouler sur lui une grosse pierre
sous prétexte de la lui donner pour bâtir une maison à sa mère , puis un gros
arbre qu'ils disent être pour lui faire du feu ; enfin ils l'envoient chercher un
tigre dont il devra faire une offrande pieuse pour guérir sa mère de la fièvre.
Peine inutile. Ta-ywa se tire de tout sain et sauf. Un jour il apprend la
méchanceté des gens. « S'il en est ainsi , » dit-il , « si on ne m'aime pas , je
m'en vais. »
XLVII
LA CHÈVRE
Il était une fois un homme et une femme et leurs sept enfants.
Ils avaient une chèvre qui comprenait tout ce qu'on disait et qui
savait parler. Un jour, le père dit à l'aîné des enfants d'aller à
l'herbe avec la chèvre et de lui donner bien à manger : si, en
revenant, la chèvre n'était pas contente, il le tuerait.
Le petit garçon conduisit la chèvre derrière une haie ; il se mit
vite, vite, à couper de l'herbe pour elle, et lui en donna tant
qu'elle en voulut. Avant de la ramener au logis, il lui dit : « Eh
bien ! ma petite biquette , as-tu assez mangé ? — Ah ! » dit la
chèvre ,
« Je suis soûle et moule ,
J'ai assez de lait dans ma toule ^ »
Quand l'enfant fut de retour avec la chèvre , le père dit à celle-
ci : « Eh bien ! ma petite biquette, as-tu assez mangé ? — Ah ! »
dit la chèvre ,
« Je ne suis ni soûle ni moule ,
Je n'ai point de lait dans ma toule. »
En entendant ces mots, l'homme prit sa hache et coupa la tête
à l'enfant, malgré les pleurs de la mère. Le lendemain, il envoya
le second de ses fils mener la chèvre au pâturage. Le petit garçon
donna à la chèvre autant d'herbe qu'il en put couper, et lui dit
I . Nous ne nous chargeons pas de donner l'origine philologique des mots
moule et toule, qui nous ont l'air d'avoir été forgés pour rimer avec le mot soûU.
Au moins ne s'en sert-on jamais dans l'usage ordinaire du patois.
Il6 LA CHÈVRE
avant de se remettre en chemin : « Eh bien ! ma petite biquette ,
as-tu assez mangé ? — Ah ! » dit la chèvre ,
« Je suis soûle et moule ,
J'ai assez de lait dans ma toule. »
L'enfant la ramena donc au logis. « Eh bien ! » dit l'homme,
« ma petite biquette , as-tu assez mangé ? — Ah ! » dit la chèvre ,
« Je ne suis ni soûle ni moule ,
Je n'ai point de lait dans ma toule. »
Le père prit sa hache et tua le petit garçon. Même aventure
arriva aux autres enfants, et le père les tua tous, l'un après
l'autre , et la mère après les enfants ^ .
Il fallut bien alors que l'homme conduisît lui-même sa chèvre
aux champs. Quant il la crut rassasiée, il lui dit : « Eh bien ! ma
petite biquette, as-tu assez mangé ? — Ah ! » dit la chèvre,
« Je suis soûle et moule ,
J'ai assez de lait dans ma toule. »
Rentré à la maison, il lui demanda encore si elle avait bien
mangé. « Ah! » dit la chèvre,
« Je ne suis ni soûle ni moule,
Je n'ai point de lait dans ma toule. »
Et, en disant ces mots, elle sauta sur l'homme et le tua. Elle
devint ainsi la maîtresse du logis.
REMARQUES
Dans un conte tchèque de Bohême, analysé par M. Th. Benfey (^Panlsdm-
tantra, t. II, p. 550), un paysan a une chèvre qui est très gourmande. Un
jour, sa femme la mène au pâturage ; à son retour, le paysan demande à la
chèvre si elle a bien mangé. « Oui, joliment! » répond la chèvre: « on ne
m'a rien donné du tout. » Le lendemain , elle en dit autant quand la fille de la
maison la ramène. Le troisième jour, le paysan conduit lui-même la chèvre aux
champs, et , comme à son retour elle recommence à se plaindre, il lui écorciie la
moitié du corps et la chasse. La chèvre se réfugie dans le trou d'un renard , et ,
quand le renard revient et veut la faire partir , elle réussit à lui faire peur ; mais
I. Dans la forme originale de ce conte, le même récit revient huit fois de suite. Nous taisons grâce
au lecteur de cette plaisanterie par trop prolongée.
LA CHÈVRE 117
un perce-oreille , venant au secours du renard , s'introduit dans l'oreille de la
chèvre et la fait déloger.
Il est à remarquer que cette dernière partie se retrouve , avec de légères
variantes ( ainsi , abeille, fourmi ou hérisson à la place du perce-oreille) , dans
tous les contes dont il nous reste à parler, à l'exception de deux.
Un conte allemand du sud de la Bohême (Vemaleken, no 22) a un trait qui
le rapproche encore plus du conte lorrain que le conte tchèque. Les mensonges
de la chèvre sont cause que le paysan coupe la tête à ses deux fils , à sa fille et à
sa femme. Suivent les aventures de la chèvre écorchée.
Dans un conte hongrois (Gaal-Stier , n° 19), le père tue deux de ses fils ;
mais , comme il a épié la chèvre pendant que son troisième fils la gardait , il
voit qu'il a été trompé , et , avec l'aide de son fils , il écorche toute vive la
méchante chèvre, etc.
Citons encore un conte serbe (Jagitch, n° 28; Krauss, I, no 24). Là, le
bouc , qui remplace la chèvre , se plaint à son maître de ce que les deux belles-
filles , les deux fils et la femme de celui-ci lui auraient mis une muselière pour
l'empêcher de manger. Même fin ou à peu près que dans les contes précédents.
Dans un conte italien de Livourne, publié par M. Stan. Prato dans la revue
Preludio (Ancône, no du 16 avril 1881, p. 80 seq. ), le père tue successivement
ses trois filles, sur les plaintes de la chèvre. Voyant ensuite, après l'avoir
conduite au pâturage , que la chèvre lui dit à lui-même qu'elle a mal bu et mal
mangé, il la bâtonne et lui écorche la moitié du corps. La chèvre se réfugie
dans une cave et fait peur aux gens. Enfin un petit bout d'homme , qu'on
surnomme Compère Topolino ( topo signifie « rat » ) , lui fait peur à son tour , et
elle déguerpit. (Ce petit homme doit être une altération du perce-oreille ou de
l'abeille des contes précédents.)
Dans un conte toscan (Pitre, Novelle popolari toscane, n° 49), la dernière
partie se reconnaît à peine , changée qu'elle est de place et défigurée.
Dans le conte hessois no 36 de la collection Grimm, le tailleur ne tue pas
SCS trois fils ; il les met à la porte de sa maison. Quand il voit que la chèvrç l'a
trompé, il lui rase la tête et la chasse à coups de fouet. La chèvre se réfugie
dans le trou d'un renard , etc.
Enfin , un troisième conte italien ( Gubernatis , Zoological Mythology , t. I ,
p. 42s) présente quelques traits particuliers : Une sorcière envoie un petit
garçon conduire sa chèvre au pâturage, et elle ordonne à l'enfant de veiller à
ce qu'elle mange bien, mais à ce qu'elle ne touche pas au grain. A son retour,
la sorcière demande à la chèvre si elle est bien rassasiée ; elle répond qu'elle a
jeûné toute la journée. Sur quoi, la sorcière tue le petit garçon. Même sort
arrive à onze autres petits garçons. Mais le treizième, plus avisé, caresse la
chèvre et lui donne le grain à manger, et la chèvre répond à la question de la
sorcière : a Son ben satolla e governata, — Tutto il giorno m'ha pastorata » (Je
suis bien rassasiée et j'ai été bien gardée ; il m'a fait paître toute la journée ) ,
de sorte que le petit garçon est , en récompense , bien traité par la sorcière.
XLVIII
LA SALADE BLANCHE & LA SALADE NOIRE
Il était une fois une femme qui avait deux enfants , un petit
garçon et une petite fille. Un jour qu'elle venait de cuire , elle
leur donna à chacun de la michotte ^ et dit à la petite fille d'aller
dans les champs cueillir de la salade. L'enfant mit sa michotte
dans son panier et partit.
Chemin faisant, elle rencontra la Sainte-Vierge, qui lui dit :
« Où allez-vous , ma chère enfant ? — Je vais chercher de la
salade, madame. — Qu'avez-vous dans votre panier? — De la
michotte, madame. En voulez-vous? — Non , mon enfant, » dit
la Sainte- Vierge , « gardez-la pour vous. Tenez, voici une boîte;
vous ne l'ouvrirez pas avant d'être rentrée à la maison. Allez
cueillir votre salade , mais passez par la porte blanche et non par
la porte noire. »
La petite fille passa par la porte blanche : c'était la porte du ciel.
Elle trouva de belle salade blanche qu'elle cueillit. De retour à la
maison, elle fut grondée par sa mère, qui lui demanda pourquoi
elle était restée si longtemps dehors. Au premier mot que répondit
la petite, il lui sortit de la bouche des perles, des diamants, des
émeraudes. La boîte que lui avait donnée la Sainte-Vierge en
était également remplie.
La mère, tout émerveillée, dit alors au petit garçon d'aller à
son tour cueiUir de la salade, dans l'espoir qu'il aurait la même
chance. Elle lui mit aussi de la michotte dans son panier , et le
petit garçon partit. Il ne tarda pas à rencontrer la Sainte-Vierge,
qui lui dit : « Où vas-tu , mon ami ? — Cela ne te regarde pas.
— Que portes-tu dans ton panier ? — De la michotte , mais ce
I . Sorte de galette.
LA SALADE BLANCHE ET LA SALADE NOIRE II9
n'est pas pour toi. — Tiens, » dit la Sainte- Vierge, « voici une
boîte ; tu ne l'ouvriras pas avant d'être rentré à la maison. Va
maintenant cueillir ta salade et passe par la porte noire. »
Le petit garçon passa par la porte noire, qui était celle de
l'enfer : il trouva de vilaine salade noire, qu'il cueillit et rapporta
à la maison. Quand il rentra, sa mère, voyant la salade noire,
lui demanda où il l'avait été chercher. « Je n'en sais rien, » dit
le petit garçon ; « je suis passé par une porte noire. »
Pendant qu'il parlait , il lui sortait des vipères de la bouche ; la
boîte aussi en était pleine. La mère, au désespoir, fit des reproches
à la petite fille, qu'elle croyait cause de l'aventure arrivée à son
frère.
Une nuit, on entendit les deux enfants chanter. La petite fille
disait :
« Fleurs et roses! »
Et le petit garçon répondait :
« Couleuvres et serpents !
— Fleurs et roses !
— Couleuvres et serpents ! »
En disant ces mots , ils moururent tous les deux.
REMARQ.UES
Ce conte présente la même idée que le conte de Perrault les Fées, et
qu'un conte recueilli, au xviie siècle également, par le Napolitain "Basile
(Pentatnerone, no 37). Comparer la première partie du conte hessois n» 13
de la collection Grimm, un autre conte allemand (Prœhle, II, no 5), un conte
lithuanien (Chodzko, p. 315), un conte portugais (Coelho, n° 36). — Mais
il existe des variantes de ce même thème qui se rapprochent davantage de
notre conte sur certains points.
Ainsi, dans un conte tyrolien (Zingerle, I, n" i), une petite fille est allée
cueillir des fraises avec son frère. Elle répond poliment aux questions d'une
belle dame , qui est la Sainte- Vierge , tandis que le petit garçon répond
malhonnêtement. La Sainte-Vierge donne à la petite fille une boîte d'or, au
petit garçon une boîte noire. Quand ce dernier ouvre sa boîte , il en sort deux
serpents qui l'emportent. De la boîte de la petite fille sortent deux anges , qui
emmènent l'enfant au ciel. — Comparer un conte allemand de la collection
Kuhn et Schwartz (p. 335). Là le petit garçon refuse de donner de son
déjeuner à un nain, et le diable sort de la boîte pour lui tordre le cou.
Dans un conte souabe ( Meicr , n° 77 ) , une petite fille s'en va aux fraises.
Elle rencontre un ange , à qui elle donne d'abord tout son déjeuner, puis plus
tard une partie des fraises qu'elle a cueillies. L'ange lui dit qu'auprès de
120 LA SALADE BLANCHE ET LA SALADE NOIRE
la porte de la ville elle trouvera une boîte : elle devra prendre cette boîte, mais
ne l'ouvrir qu'une fois rentrée au logis. Or , la boîte est remplie de pierres
précieuses et de pièces d'or. Une autre petite fille, ayant appris la chose, s'en va
à son tour au bois ; mais elle répond grossièrement à l'ange et refuse de lui
rien donner. Aussi, dans la boîte qu'elle a rapportée de la forêt, il ne se
trouve que « des diablotins tout noirs ». — Ajoutons encore, à cause d'un
détail particulier, un conte flamand (Wolf, Deutsche Marchen und Sagen ,
n° 38), où nous retrouvons un petit frère et une petite sœur. Ici, c'est le
petit frère qui se montre bon envers la Sainte-Vierge et Jésus, qui ont pris la
forme de vieilles gens. Jésus donne au petit garçon une boule blanche, à la
petite fille une boule noire, et les boules, en roulant, conduisent les enfants à
deux portes : le petit garçon à une porte blanche , d'où sortent des anges qui
l'emmènent au ciel ; la petite fille à une porte noire , d'où sortent des diables
qui l'emportent en enfer.
Dans un conte écossais traduit par M. Loys Brueyre (p. 55) , une princesse,
qui a quitté la maison paternelle où sa marâtre la rendait trop malheureuse,
partage avec un vieillard ses provisions de route. Sur le conseil du vieillard, elle
va s'asseoir sur le bord d'un certain puits , d'où il sort successivement trois
têtes d'or qui demandent à la princesse de les laver et de les peigner. La jeune
fille leur rend gracieusement ce service, et, de ce moment, entre autres dons
que lui ont faits les trois têtes , il tombe de ses lèvres , toutes les fois qu'elle
parle , un diamant , un rubis , une perle. La fille de la marâtre veut aussi tenter
l'aventure. Elle se montre brutale à l'égard du vieillard et des trois têtes, et,
au lieu de pierres précieuses , c'est un crapaud et une grenouille qui s'échappent
de sa bouche à chaque parole qu'elle prononce.
Le service rendu aux « têtes d'or » se retrouve sous une forme moins adoucie
dans d'autres contes. Dans un conte tyrolien (Zingerle, II, p. 39), qui offre
beaucoup de ressemblance avec le conte du même pays analysé plus haut, ce
qu'un vieux nain demande à un petit frère et une petite sœur , c'est de lui
chercher ses poux. Il en est à peu près de même dans deux contes serbes :
dans le premier (Vouk , n" 35 ), une jeune fille reçoit deux dons d'une femme
envers laquelle elle a été complaisante : quand elle pleure , ses larmes sont des
perles ; chaque fois qu'elle rit , une rose d'or tombe de ses lèvres. Dans le
second {n° 36), c'est à l'égard d'un dragon que la jeune fille ne manifeste
point de dégoût; comme, de plus, elle a fait pendant plusieurs jours le
ménage du dragon, celui-ci lui dit, quand elle s'en va, de choisir entre plusieurs
coffres. Elle prend modestement le plus léger, et, revenue chez sa marâtre,
elle le trouve plein de ducats. La marâtre s'empresse d'envoyer chez le dragon
sa fille à elle, qui fait tout le contraire de sa belle-sœur. Elle rapporte â la
maison le coffre le plus lourd; mais, quand elle l'ouvre, il en sort deux
serpents qui lui arrachent les yeux , ainsi qu'à sa mère.
*
Le thème que nous examinons se rattache à un autre thème bien connu,
celui du no 24 de la collection Grimm ( Fraii Halle). Dans une forme iriandaise
de ce dernier thème (Kennedy, II, p. 33), que nous donnerons comme
spécimen , une jeune fille est jetée dans un puits par sa marâtre. Qpand elle
LA SALADE BLANCHE ET LA SALADE NOIRE 121
reprend connaissance, elle se trouve dans une belle prairie. Elle se montre
charitable et obligeante à l'égard de divers êtres qu'elle rencontre sur son
chemin , et arrive enfin à une maison isolée où demeure une sorcière qui lui
offre d'entrer à son service : comme salaire , elle aura , quand elle partira , le
choix entre trois coffrets, dont l'un contient plus de trésors que n'en possède
un roi. Grâce à ses obligés , la jeune fille peut exécuter plusieurs tâches qui lui
sont imposées par la sorcière et savoir quel coffret choisir ( des trois coffrets ,
d'or, d'argent et de plomb, il faut prendre le dernier). Avec leur secours
également , elle échappe , quand elle s'en retourne , à la poursuite de la
sorcière. Elle revient à la maison paternelle, où sa marâtre est bien surprise
de voir les trésors qui sortent du coffret. La marâtre dit à sa fille à elle de se
jeter dans le puits, comme sa belle-sœur, espérant qu'elle aura le même
bonheur. Mais la méchante fille est hautaine et désagréable avec tout le monde ,
et il lui arrive les plus fâcheuses aventures. De retour chez elle , plus morte que
vive , avec le coffret d'or , elle l'ouvre , et il en sort des crapauds et des serpents
qui remplissent toute la maison.
Chez une peuplade qui habite entre la mer Caspienne et la mer Noire , on a
recueilli un conte de ce genre (Mémoires de F Académie de Saint-Pétersbourg , 7e
série, t. 17, 1872, n» 8 , p. 59). Il s'agit de deux jeunes filles, l'une laborieuse,
l'autre fainéante. Un jour , pendant que la première tire de l'eau d'un puits , la
corde casse, et le seau tombe au fond du puits. De peur d'être grondée, la
jeune fille descend dans le puits pour reprendre le seau. Elle arrive chez Ivan
Moroz (Jean la Gelée) , qui la prend à son service. Comme récompense, elle
reçoit de lui une bague ornée de brillants et plein son seau de pièces de cinq
kopeks. La paresseuse veut avoir, elle aussi, un beau cadeau. Elle descend dans
le puits ; mais elle ne rapporte de chez Ivan Moroz que des glaçons dans son
seau. Ainsi que dans le conte de la collection Grimm , le coq de la maison
salue le retour de chacune des jeunes filles : « Kikeriki ! dans le seau de la tra-
vailleuse , il y a des pièces de cinq kopeks ! — Kikeriki ! dans le seau de la
paresseuse , il y a des morceaux de glace ! »
Il faut encore citer un conte de l'extrême Orient , assez altéré , qui a été
recueilli chez les Kariaines de la Birmanie. En voici l'analyse, telle qu'elle a été
donnée par M. F. Mason dans le Journal of the Asiatic Society of Bengal, t. 34
( 186) ) , 2e partie, p. 228 : Un jour, une petite fille s'en était allée au ruisseau
pour puiser de l'eau. Elle laissa échapper son seau, qui fut emporté par le
courant. Elle se mit à courir sur la rive pour le rattraper , et arriva près d'un
barrage qui appartenait à un géant. Peu après , le géant vint pour pêcher et il
allait la manger ; mais l'enfant lui raconta naïvement son histoire , et le géant
l'épargna et l'emmena chez lui. La géante aurait bien aimé de se régaler d'un
aussi friand morceau , mais le géant protégea l'enfant , qui devint leur fille
adoptive. — Un jour les géants, étant allés chercher des provisions,
laissèrent la petite fille à la maison en lui recommandant de ne point regarder
dans deux paniers qui étaient dans un coin de la chambre. A peine se vit-elle
seule , qu'elle jeta un coup d'oeil dans les paniers : l'un était plein d'or et
d'argent ; l'autre , de crânes humains. Après avoir fait cette découverte , elle ne
cessa d'importuner les géants pour qu'ils lui permissent de retourner chez elle ,
122 LA SALADE BLANCHE ET LA SALADE NOIRE
et finalement ik y consentirent ; mais la vieille géante demanda à la petite
fille, avant que celle-ci se mît en route, de lui chercher ses poux. En lui
examinant la tête , la petite fille fut bien étonnée de la voir remplie de serpents
verts et de mille-pieds. Elle demanda une hache et se mit à fi-apper et à tailler
dans la tête de la géante , jusqu'à ce que celle-ci ne pût plus y tenir, et alors la
permission de partir lui fut donnée. ( Comparer la forme bien conservée dans les
contes serbes cités plus haut. ) Avant son départ , les géants lui dirent qu'elle
pouvait emporter un des deux paniers , celui qu'elle voudrait. La jeune fille leur
dit : « Comme vous commencez à devenir âgés et que vous ne pourrez plus
facilement tresser des paniers , je prendrai le vieux. » Elle savait que le vieux
panier contenait l'or et l'argent. Voilà donc la jeune fille partie ; mais aupara-
vant la géante lui avait donné un conseil : « Quand tu arriveras auprès d'une
eau noire, peigne tes cheveux et nettoie tes dents. Quand tu arriveras auprès
d'une eau rouge , essuie tes lèvres ; enfin , quand tu arriveras auprès d'une eau
blanche , baigne-toi dedans. » La jeune fille se conforma à ces instructions , et
elle parvint saine et sauve à la maison , où bientôt le bruit de ses richesses
amena auprès d'elle tous ses parents et ses amis : elle donna à chacun d'eux
une tasse pleine d'or et d'argent. — Parmi ceux à qui elle avait fait ce présent,
il y avait un jeune homme qui ne se trouva point satisfait. Il résolut de tenter
la fortune et de chercher à obtenir des géants un plein panier d'or et d'argent.
Il réussit à se faire adopter comme fils par les géants ; ceux-ci , dans la suite ,
lui permirent de s'en retourner et lui dirent d'emporter un panier. Le jeune
homme n'avait pas regardé dans les paniers ; il choisit le vieux , comme avait
fait la petite fille. Mêmes avis lui furent donnés, au sujet des rivières qu'il avait
à traverser ; mais il n'y prêta aucune attention et fit diligence pour arriver chez
lui le plus tôt possible. Rentré au logis , il ouvrit le panier : à sa grande horreur
et à son grand désappointement, il le trouva rempli de crânes humains. Mais
il n'eut pas beaucoup de temps pour songer à sa déconvenue, car le géant,
qui était à ses trousses , tomba sur lui et le mangea sur l'heure.
Au Japon , les petits livres à l'usage des enfants , dont nous avons déjà parlé
(II , p. 10$) , contiennent un conte qui se rattache encore au même type. Dans ce
conte, traduit par M. A.-B. Mitford (Taies of OU Japan, p. 249), un vieux
bonhomme a un moineau qu'il aime beaucoup. Un jour, en rentrant chez lui,
il ne le retrouve plus, et il apprend de sa femme que celle-ci a coupé la langue à
l'oiseau, parce qu'il lui avait mangé son empois, et qu'elle l'a chassé de la
maison. Très désolé, le bonhomme s'en va à la recherche de son moineau,
qu'il finit par retrouver , et le moineau l'introduit dans sa famille , où il est fort
bien régalé. Quand le bonhomme est sur le point de s'en retourner, le
moineau lui dit d'emporter comme souvenir celui de deux paniers d'osier qu'il
voudra. Le bonhomme , alléguant qu'il est vieux et faible , choisit le plus léger.
(Comparer les deux coffres du second conte serbe.) Arrivé chez lui, il trouve
le panier plein d'or, d'argent et d'objets précieux. A cette vue, la vieille femme,
qui est très cupide , déclare qu'elle veut aussi aller rendre visite au moineau.
Elle se fait admettre dans la maison de celui-ci , qui se donne fort peu de peine
pour la bien recevoir. La vieille lui ayant demandé un souvenir de lui, le
moineau lui présente, comme à son mari, deux paniers : la vieille choisit
naturellement le plus lourd et l'emporte. Mais, quand elle l'ouvre, il en sort
LA SALADE BLANCHE ET LA SALADE NOIRE I23
toute sorte de lutins qui se mettent à la tourmenter. ( Comparer les « diablo-
tins » du conte souabe.)
Enfin, dans l'Inde, il a été recueilli, au Bengale, un conte qui, malgré
certaines altérations, se rapporte bien évidemment à ce même thème (Lai
Behari Day, n» 22) : Un homme a deux femmes, une jeune et une vieille.
Cette dernière est traitée par l'autre comme une esclave. Un jour, sa rivale, en
fureur contre elle, lui arrache l'unique touffe de cheveux qu'elle a sur la tète
et la met à la porte. La vieille s'en va dans la forêt. Passant auprès d'un
cotonnier, elle a l'idée de balayer la terre autour de l'arbre : celui-ci, très
satisfait , la comble de bénédictions. Elle fait de même à l'égard d'autres arbres ,
bananier , iulasi , ainsi qu'à l'égard d'un taureau , dont elle nettoie l'abri. Tous
la bénissent aussi '. Elle arrive ensuite auprès d'un vénérable tnotini (sorte
d'ascète) , et lui expose sa misère. Le mouni lui dit d'aller se plonger une fois,
mais une fois seulement , dans un certain étang. Elle obéit et sort de l'eau avec
les plus beaux cheveux du monde , et toute rajeunie. Le mouni lui dit alors
d'entrer dans sa hutte et d'y prendre, parmi plusieurs paniers d'osier, celui
qu'elle voudra. La femme en prend un d'apparence très simple. Le mouni le
lui fait ouvrir : il est plein d'or et de pierres précieuses et ne se vide jamais. En
s'en retournant à la maison , elle passe devant le ttilasi. L'arbre lui dit : « Va en
paix : ton mari t'aimera à la folie. » Puis le taureau lui donne deux ornements
de coquillages , qui étaient autour de ses cornes , et lui dit de se les mettre aux
poignets : quand elle les secouera , elle aura tous les ornements qu'elle voudra.
Le bananier lui donne une de ses larges feuilles, qui se remplira, à volonté,
de mets excellents. Enfin le cotonnier lui fait présent d'une de ses branches qui
lui fournira , si elle la secoue , toute sorte de beaux habits. Quand elle rentre à
la maison, l'autre femme n'en peut croire ses yeux. Ayant appris les aventures
de la vieille , elle s'en va aussi dans la forêt ; mais elle passe sans s'arrêter
auprès des trois arbres et du taureau, et, au lieu de ne se plonger qu'une fois
dans l'étang , comme le mouni le lui avait dit , elle s'y plonge deux fois , pour
devenir plus belle encore. Aussi sort-elle de l'eau laide comme auparavant. Le
mouni ne lui fait aucun présent, et, dédaignée désormais de son mari, elle
finit sa vie comme servante de la maison.
*
Dans des contes orientaux nous retrouvons encore un détail de nos contes
européens. Le héros d'une histoire du Touli-Nameh persan (t. II, p. 72 de la
traduction de G. Rosen) a ce don particuHer que, toutes les fois qu'il rit, des
roses tombent de ses lèvres. (Comparer un conte indien du Bengale, cité dans
les remarques de notre n» 21, la Biche blanche, I, p. 235.) Dans un conte
populaire actuel de l'Inde, recueilli dans le Deccan par miss M. Frère (no 21),
ce sont des perles et des pierres précieuses qui s'échappent de la bouche d'une
princesse, dès qu'elle l'ouvre. — Comparer l'introduction au Pantchatanira de
M. Th. Benfey, pp. 579-380.
1. Les services rendus k ces divers êtres rattachent ce conte indien , plus étroitement que les autres
contes orientaux dont nous venons de donner l'analyse , au tbimc du conte irlandais et des autres contes
européens du m£me type.
XLIX
BLANCPIED
Il était une fois un homme, appelé Blancpied, qui avait
emprunté une certaine somme au seigneur de son village. Le
seigneur, qui n'avait jamais reçu un sou de son argent, finit par
lui dire qu'il était las d'attendre, et que, tel jour, il viendrait
lui réclamer son paiement. En effet, au jour dit, il sortit pour
l'aller trouver.
Ce jour-là, Blancpied avait mis sur le feu une marmite remplie
de pommes de terre, et, tandis qu'elles achevaient de cuire, il
ruminait un moyen de se tirer d'embarras. Dès qu'il aperçut de
loin le seigneur, il se hâta de couvrir le feu et de mettre la
marmite au milieu de la chambre.
« Eh ! » dit le seigneur en entrant , « voilà une marmite
singulièrement placée ! Qu'y a-t-il dedans? — Monseigneur, »
répondit Blancpied , « ce sont des pommes de terre , et je n'ai
pas besoin de feu pour les faire cuire ; je n'ai qu'à souffler avec le
soufflet que voici. Tenez, voyez comme elles sont bien cuites.
Avec un pareil soufflet , on épargne bien du bois ! — Donne-
moi ton soufflet, » dit le seigneur, « et je te tiens quitte de deux
cents écus. — Je le veux bien, » répondit Blancpied.
Le seigneur prit le soufflet , et , de retour au château , il le
remit à un de ses domestiques pour en faire l'essai sur sa
marmite. Le domestique souffla vingt-quatre heures durant , mais
la marmite ne voulut pas bouillir.
Le seigneur , très mécontent, courut chez Blancpied et lui dit :
« Tu m'as vendu un soufflet qui devait faire merveille. Eh
bien ! mon domestique a eu beau souffler pendant vingt-quatre
BLANCPIED 125
heures, le pot est resté froid comme devant. — Monseigneur, »
répondit Blancpied, « votre domestique est un peu vif; il aura
soufflé trop fort, et le ressort se sera brisé. »
Le seigneur s'en retourna au château et dit à son domestique :
« Blancpied a dit que tu étais un peu vif ; tu auras soufflé trop
fort, et le ressort se sera brisé. »
Quelque temps après, Blancpied acheta à la foire une vieille
rosse de cinquante sous et lui mit un louis d'or sous la queue.
Le seigneur, qui était venu reparler de sa créance, alla voir le
cheval et ne fut pas médiocrement étonné en voyant un louis d'or
tomber sur la litière. « Eh quoi! Blancpied, » dit-il, « tu
trouves de l'or dans le fumier de ton cheval ? Vends-moi la bête ,
et je te quitte encore cent écus. — Monseigneur, le cheval est à
vous si vous le désirez , » dit Blancpied ; « du reste , il sera mieux
chez vous qu'ici. Surtout, faites-lui donner bien régulièrement
un picotin d'avoine le matin et du foin après midi. »
Le seigneur emmena le cheval et chargea un de ses domes-
tiques d'en avoir bien soin. Au bout de trois jours, la pauvre
bête mourait de vieillesse.
Le seigneur retourna chez Blancpied pour lui conter l'affaire.
Quand il eut fini ses doléances , Blancpied , qui l'avait écouté fort
tranquillement, lui dit : « Monseigneur, comment avez-vous
nourri le cheval ? — Chaque jour, » répondit le seigneur, « je lui
faisais donner un picotin d'avoine à neuf heures du matin, et à
deux heures après midi une botte de foin. — Belle merveille-si le
cheval est mort, » dit Blancpied, « c'était à dix heures qu'il
fallait lui donner l'avoine, et à une heure le foin. — Allons, »
dit le seigneur, « n'en parlons plus. Mais où est ton père ? Il y a
longtemps que je ne l'ai vu. — Monseigneur, il est à la chasse :
tout ce qu'il tue, il le laisse, et tout ce qu'il ne tue pas, il le
rapporte. — Est-ce possible ? » dit le seigneur. « Si tu m'expliques
la chose, je te tiens quitte de tout ce que tu me dois encore. —
Eh bien ! monseigneur, mon père est à la chasse.... de ses poux.
Tout ce qu'il tue, il le laisse, et tout ce qu'il ne tue pas, il le
rapporte. A présent, monseigneur, je ne vous dois plus rien. »
126 BLANCPIED
REMARaUES
Ce conte est une variante d'un thème qui s'est déjà présenté à nous dans nos
nos 10, René et son Seigneur, et 20, Richedeau.
Un détail particulier à cette variante , c'est le moyen employé par Blancpied
pour écarter les reproches du seigneur : il lui dit qu'on ne s'est pas servi
comme il fallait des objets qu'il a vendus. Dans trois contes analogues, un
conte normand (J. Fleury, p. 180), un conte sicilien (Pitre, n" 157) et un
conte islandais (Arnason, p. 581), le héros fait de même.
«
* *
Le dénouement ordinaire des contes de ce type, — le héros dans le sac, et
la ruse par laquelle il s'en tire et amène ensuite ses ennemis à se noyer, —
est remplacé ici par une facétie sous forme d'énigme , que nous rencontrons dans
plusieurs contes différents du nôtre, et toujours en compagnie d'autres énigmes.
Citons d'abord un conte picard {Mélusine, 1877, ^°^- 279) : Un seigneur
envoie son intendant chez des pauvres gens pour leur réclamer de l'argent
qu'ils lui doivent. Un petit garçon , qui garde la maison , répond à toutes les
questions de l'intendant d'une manière énigmatique. L'intendant rapporte cette
conversation au seigneur, lequel, fort intrigué, lui ordonne d'aller trouver de
nouveau l'enfant et de dire à celui-ci que ses parents seront libérés de leur dette
s'il peut expliquer ses énigmes. La seconde énigme est conçue absolument dans
les mêmes termes que celle de notre conte. ( Comparer un autre conte picard ,
Romania, 1879, P- 2S3)- — La remise de la dette est également le prix de
l'explication d'une série d'énigmes dans un conte du Tyrol italien ( Schneller ,
n" 46).
Dans un conte de la Basse-Bretagne publié par M. Luzel {Mélusitu, 1877,
col. 465), dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, Littérature orale,
p. 140) et dans un conte gascon (Bladé, Contes et proverbes populaires recueillis
en Armagnac, p. 14), l'énigme de notre conte se retrouve, à peu près identi-
quement, ainsi que dans une devinette suisse du canton d'Argovie, citée par
M. Eugène Rolland dans son petit livre Devitiettes ou énigmes populaires de la
France (Paris, 1877, pp. 41-42). — Comparer un conte italien des Abruzzes,
altéré sur ce point (Finamore, II, n" 109).
Nous emprunterons à la préface que M. Gaston Paris a mise à l'ouvrage de
M. Rolland quelques curieux rapprochements. M. Paris trouve notre énigme au
xvie siècle, sous diverses formes latines. Au moyen âge, Pierre Grognet, dans
son livre Les mots dore^ du grand et saige Catixm , en françoys et en latin , la donne
d'abord en latin :
Ad silvam vado venatum cum cane quino :
Qjiod capio , perdo ; quod fugit , hoc habeo ;
puis en français :
A la forest m'en voys chasser
Avec cinq chiens à trasser ;
Ce que je prens je perds et tiens ,
Ce qui s'enfuys ay et retiens.
BLANCPIED 127
« C'est , dit le bon Grognet , quand on va chasser en sa teste avec cinq doigts
de la main pour prendre et tuer ces petites bestes. »
Au moyen âge encore, dans un passage de la vieille histoire latine de
Salomon et Marcoîphus , qui donne presque toute la série d'énigmes des contes
picard, breton, etc., notre énigme reparaît, mais sous une forme altérée.
Marcolphe répond à Salomon, qui lui demande où est son frère : « Frater
meus extra domum sedens, quicquid invenit, occidit. » Même altération dans
Bertoldo, poème italien de la fin du xvie siècle. (Voir M. R. Koehler , Mélusine,
1877, col. 475, et JaJjrbuch fur romanische und englische Literatur, 1863, p. 8.)
Comparer encore, dans le recueil d'énigmes versifiées par Symposius, qui
vivait à la fin du ive siècle de notre ère , l'énigme n» XXX :
Est nova notarum cunctis captura ferarum ,
Ut , si quid capias , id tecum ferre récuses ,
At, si nil capias, id tu tamen ipse reportes.
Enfin , il faut rappeler l'énigme posée à Homère , d'après la légende , par des
enfants, des petits pêcheurs, et que ni Homère, ni ses compagnons ne purent
deviner : « Tout ce que nous avons pris , nous le laissons ; ce que nous
n'avons pas pris, nous l'emportons. » "Oaa' eXojiev, Xi::o|xEaOa- â 0' où/ eXofxev,
«)£po[x£aOa. (Suidas, verbo "0[XT)po;.)
FORTUNÉ
Il était une fois une princesse qui était gardée dans un sou-
terrain par un léopard. Un jour qu'elle était allée se promener
aveclui au bois, elle disait : « Ah! ma grosse bête ! qu'il fait bon
aujourd'hui ! le beau soleil ! comme les oiseaux chantent bien !
— Oui , ma princesse , » dit le léopard ; « mais vous ne savez pas
ce qui est encore plus beau : demain votre sœur aînée se marie.
— Oh ! ma grosse bête, je voudrais bien aller à la noce. — Non,
vous n'irez pas : je ne vous laisserai point partir. — Oh ! ma
grosse bête, je serais si contente ! — Eh bien ! vous irez, mais à
une condition : le premier morceau qu'on vous servira, vous me
le jetterez sous la table ; sinon, je vous emporte sur le champ. »
Quand on revit la princesse , tout le monde fut dans une grande
joie; on la croyait revenue pour toujours. Mais, au. festin, elle
ne pensa plus à ce que le léopard lui avait dit : elle mangea le
premier morceau qu'on lui servit, et, au même instant, le
léopard remporta. On la chercha partout, mais on ne put la
retrouver.
Un autre jour, la princesse était encore au bois avec le léopard.
« Ah ! ma grosse bête , » disait-elle , « qu'il fait bon ! Je serais
bien contente si vous me conduisiez ici tous les jours ; le soleil
est si beau 1 les oiseaux chantent si bien ! — Vous ne savez pas ce
qui est encore plus beau , ma princesse : votre sœur cadette se
marie demain. — Oh ! ma grosse bête, je voudrais bien aller h la
noce. — Non, je ne vous y laisserai pas aller : vous m'avez
oublié l'autre jour. — Celte fois je penserai à vous. — Eh bien !
FORTUNÉ 129
le premier morceau qu'on vous servira, vous me le jetterez sous
la table ; sinon, je vous emporte sur le champ. »
Tout le monde fut bien joyeux de revoir la princesse; on la
croyait revenue pour toujours. Cette fois, elle jeta sous la table le
premier morceau qu'on lui servit, et le léopard la laissa se divertir
à la noce tant qu'elle voulut; mais, quand tout fut fini, ses
parents furent obligés de la ramener au souterrain.
Or, il y avait un jeune homme, appelé Fortuné, qui s'en allait
chercher fortune. Un jour, sur son chemin, il rencontra un loup,
un aigle et une fourmi qui se disputaient auprès d'une brebis
égorgée et qui ne pouvaient s'accorder sur le partage. Fortuné
partagea entre eux la brebis : à l'aigle il donna la viande, au loup
les os, et à la fourmi la tête pour se loger dedans. Chacun des
animaux fut content de son lot_, et le loup dit à Fortuné : « Quand
tu voudras te changer en loup, tu té changeras en loup. » L'aigle
lui dit : « Quand tu voudras te changer en aigle, tu te changeras
en aigle. » La fourmi lui dit : « Quand tu voudras te changer en
fourmi, tu te changeras en fourmi. »
Le jeune homme continua sa route et arriva dans un village. Il
trouva tout le monde triste et vêtu de noir, car c'était ce jour-là
même qu'on ramenait la princesse au souterrain. « Voyons, » se
dit Fortuné, « si les trois animaux ont dit vrai. Je voudrais être
changé en aigle. » Il se changea en aigle. « Je voudrais redevenir
homme. » Il redevint homme. « Je voudrais être changé en
loup. » Il se changea en loup. « Je voudrais redevenir homme. »
Il redevint homme. « Je voudrais être changé en fourmi. » Il se
changea en fourrai. « Je voudrais redevenir homme. » Il redevint
homme.
Arrivé auprès du souterrain , il se changea en fourmi et entra
par le trou de la serrure ; quand il fut dans la chambre , il reprit
sa première forme. En le voyant, la princesse poussa un grand
cri. « Ah ! mon ami, comment êtes-vous entré ici ? Jamais homme
vivant n'a pu y pénétrer. » Fortuné lui raconta comment il s y
était pris. Au même instant, le léopard, qui avait entendu le cri
de la princesse, accourut dans la chambre. Fortuné n'eut que
le temps de se changer en fourmi et de se cacher sous la robe
de la princesse. « Qu'avez-vous donc, ma princesse ? » demanda
le léopard. — « Ah ! ma grosse bête, j'ai rêvé qu'on vous tuait,
et j'en étais tout affligée. — Rassurez-vous, ma princesse : ni
CoSQUiv, Conles, II. Q
130 FORTUNÉ
poignards, ni épées, ni sabres, ni fusils ne peuvent rien sur moi.
Pour me tuer, il faudrait des œufs de perdrix : si l'on m'en
cassait un sur la tête, je tomberais roide mort. »
Fortuné, qui était sous la robe de la princesse, entendait tout
ce que disait le léopard. Celui-ci parti, il alla chercher des œufs de
perdrix et les apporta à la princesse. Quand le léopard revint,
elle lui dit : « Venez donc auprès de moi, ma grosse bête, que
je vous cherche vos poux. » Le léopard s'approcha ; aussitôt elle
lui cassa les œufs sur la tête, et il tomba roide mort. Puis la
princesse et Fortuné forcèrent les portes du souterrain et se ren-
dirent ensemble au palais du roi, auquel ils racontèrent tout ce
qui s'était passé. Peu de temps après. Fortuné épousa la princesse.
REMARQUES
Ce conte se compose de deux éléments que nous n'avons jamais ailleurs
vus réunis ou plutôt juxtaposés.
* *
La partie du récit qui précède l'entrée en scène de Fortuné, paraît se rattacher
au thème de la Belle et la Bête. Dans certains contes de ce dernier type, le monstre
permet, en lui imposant certaines conditions, à la jeune fille qu'il retient chez
lui , de rendre visite à sa famille , parfois même ( conte islandais de la collection
Arnason, p. 278; conte lithuanien n" 23 de la collection Leskien, etc.)
d'aller successivement à la noce de ses trois sœurs. Seulement, dans ce
thème, le monstre est un prince enchanté qui finit par être délivré et par
épouser la jeune fille. Ainsi, dans un conte allemand (MuUenhofF, p. 384),
Tours , à qui un roi a été forcé de donner sa plus jeune fille , ramène un jour
celle-ci chez ses parents. Il recommande à la princesse , quand elle sera au
festin, de lui présenter son assiette sous la table, puis de danser avec lui et de
lui marcher fortement sur la patte. La princesse obéit, et l'ours se' change en
un beau prince.
Quant à la seconde partie de notre conte, nous avons déjà étudié, dans les
remarques de notre n» 15 , les Dons des trois Animaux, le thème auquel elle
appartient.
Dans les remarques de ce n° 15 (I, pp. 172-173), nous avons résumé un
conte italien , recueilli au xvie siècle par Straparola. Il est assez curieux de faire
remarquer que le héros de ce vieux conte porte le même nom que celui du
conte lorrain : il s'appelle Fortunio. Les trois animaux entre lesquels il partage
un cerf sont, comme dans notre conte, un loup, un aigle et une fourmi.
Fortunio attribue au loup les os et ce qu'il y a de dur dans la chair; à l'aigle, les
FORTUNÉ 131
entrailles et la graisse; à la fourmi, la cervelle. Suivent les dons faits à
Fortunio par les trois animaux. C'est là, d'ailleurs, tout ce que ce conte a de
commun avec notre Fortuné. Le reste peut être rapproché en partie , — pour
l'épisode de la sirène qui retient Fortunio captif au fond de la mer, — de notre
n" 1 5 , les Dons des trois Animaux.
Au sujet du partage de la proie, on peut, parmi les contes indiqués dans les
remarques de notre no 1 5 , citer particulièrement le conte basque ( Webster ,
p. 80). Là, les animaux sont un loup , un chien , un faucon et une fourmi. Le
héros donne à la fourmi, comme dans Fortuné, la tête de la brebis, les entrailles
au faucon, et il coupe en deux le reste pour le loup et le chien. — Même
partage à peu près dans le conte danois (Grundtvig, II, p. 194) : la tête à la
fourmi , « parce qu'il y a dedans tant de petits trous et de petites chambres où
elle peut se fourrer, » les entrailles au faucon , les os au chien , le reste à l'ours.
Notre conte est écourté, les dons faits à Fortuné par le loup et par l'aigle ne
lui servant à rien dans le cours de ses aventures.
*
Le passage relatif aux « œufs de perdrix » , qu'il faut casser sur la tête du
léopard pour le faire mourir, est tout à fait altéré, plus encore que le passage
correspondant de notre n» 15, où l'idée première est pourtant bien obscurcie.
Nous avons montré, dans les remarques de ce dernier conte, quelle est la
véritable forme de ce thème. Les « œufs de perdrix » sont un souvenir confus
de l'œuf dans lequel le monstre a caché son âme , sa vie. C'est ce que montre ,
mieux que tout autre rapprochement , le passage suivant d'un conte de la Haute-
Bretagne (Sébillot, II, p. 128) : Le Corps sans âme, terrible géant, a un lion ;
dans ce Uon est un loup , dans le loup un lièvre, dans le lièvre une perdrix , dans
la perdrix treize œufs , et c'est dans le treizième que se trouve l'âme du géant.
Sur un point , l'épisode en question est mieux conservé dans Fortuné que dans
notre n» 15 : dans Fortuné, en effet, comme dans la plupart des contes de ce
type, la jeune fille retenue prisonnière par le monstre apprend de lui-même le
moyen de le tuer, (Comparer, par exemple, les contes orientaux cités dans les
remarques de notre n» 15, I, pp. 173-177.)
LI
LA PRINCESSE & LES TROIS FRÈRES
Il était une fois trois frères; le plus jeune était un peu bête,
comme moi. Or, il y avait en ce temps-là une princesse qui était
à marier, mais dont la main n'était pas facile à gagner. Les deux
aînés, se flattant de réussir, voulurent tenter l'aventure; ils
partirent en disant au plus jeune de garder la maison, et comme
celui-ci s'obstinait à vouloir aller avec eux, ils le chassèrent.
Mais le jeune garçon les suivit à distance.
Après avoir fait un bout de chemin , il vit par terre un cul de
bouteille. Il le ramassa en criant à ses frères : « Hé ! vous autres !
retournez donc ; j'ai trouvé quelque chose. » Ses frères accou-
rurent et lui demandèrent ce qu'il avait trouvé. « J'ai trouvé ce
cul de bouteille. — Voilà tout ! » dirent ses frères. « Ne t'avise
plus de nous faire retourner pour rien, ou tu auras des coups. »
Un peu plus loin, le sot ramassa un oiseau mort qu'il vit par
terre. « Hé ! vous autres ! » cria-t-il, « retournez donc ; j'ai encore
trouvé quelque chose. » Ses frères rebroussèrent chemin.
« Quoi ! » dirent-ils ; « tu nous fais retourner pour un méchant
oiseau ! » Ils le battirent et se remirent en route.
Cependant le sot les suivait toujours. Ayant trouvé une corne
de bœuf, il la ramassa et se mit à souffler dedans. Il fit encore
retourner ses frères ; ceux-ci le rouèrent de coups et le laissèrent
à demi mort.
Ils arrivèrent bientôt au château de la princesse. L'aîné se
présenta le premier devant elle. « Bonjour, ma princesse. —
Bonjour^ monsieur. — Qu'il fait chaud aujourd'hui, ma princesse!
— Oh! pas encore si chaud qu'en haut de mon château. » Le
LA PRINCESSE ET LES TROIS FRÈRES IJJ
jeune homme ne comprit pas ce que la princesse voulait dire,
et, ne sachant que répondre, il s'en alla.
Le second frère entra ensuite. « Bonjour, ma princesse. —
Bonjour, monsieur. — Il fait bien chaud aujourd'hui, ma
princesse ! — Oh ! pas encore si chaud qu'en haut de mon
château. » Le jeune homme ne comprit pas mieux que son frère
et se retira.
Le sot se présenta à son tour. « Bonjour, ma princesse. —
Bonjour, monsieur. — Il fait bien chaud aujourd'hui, ma prin-
cesse ! — Oh ! pas encore si chaud qu'en haut de mon château.
— Bon ! » dit le sot, « j'y ferai donc cuire mon oiseau. — Et dans
quoi le mettras-tu ? — Je le mettrai dans ce cul de bouteille. —
Mais dans quoi mettras-tu la sauce ? — Je la mettrai dans cette
corne. — Bien répondu, » dit la princesse. « C'est toi qui auras
ma main. »
On prépara un grand festin, et le jeune homme épousa la
princesse.
REMARQUES
Des contes analogues ont été recueillis en Allemagne : dans le Harz (Ey,
pp. 50-52) et dans le Mecklembourg- Strélitz (revue Germania, année 1869);
dans la Basse-Autriche (Vernaleken, n" 55), en Norwège (Asbjœrnsen, I,
p. 27), chez les Lithuaniens (Leskien, no 33), en Angleterre (Halliwell, p. 32)»
Dans la ZeitscJmft fiïr romanische Philologie (III, p. 617) , M. Kœhler indique
encore un conte hongrois qui , paraît-il , est presque identique au conte autri-
chien, et un conte suédois, qui s'écarte peu du conte norwégien.
Dans le conte de la Basse-Autriche , une princesse ne veut épouser que celui
qui saura répondre aux questions posées par elle. Les deux fils aînés d'un paysan
tentent l'aventure, et ils échouent. Le troisième, pauvre niais, veut essayer à
son tour. Il ramasse sur son chemin un clou, puis un œuf; il met aussi une
ordure dans sa poche. Qiiand il est arrivé auprès de la princesse, celle-ci lui
dit ; « J'ai du feu dans le corps. — Et moi, » dit le garçon, « j'ai un œuf dans
mon sac; nous pourrons le faire cuire. — Notre poêle a un trou. — Et moi,
j'ai un clou ; nous pourrons avec cela boucher le trou , » etc. Le garçon a
réponse à tout et il épouse la princesse.
Dans le conte anglais , Jack le sot se présente devant la princesse avec un
œuf, une branche crochue de noisetier et une noisette, tous objets qu'il a
ramassés sur la route. En entrant dans la chambre, il s'écrie : « Que de belles
daines ici ! — Oui , » dit la princesse , « nous sommes de belles dames , car
nous avons du feu dans la poitrine. — Eh bien, faites-moi cuire mon œuf. —
134 LA PRINCESSE ET LES TROIS FRÈRES
Et comment le retirerez- vous ? — Avec ce bâton crochu. — D'où vient-il, ce
bâton ? — D'une noisette comme celle-ci. »
Dans le conte du Mecklembourg , Jean se rend avec ses deux frères aînés
auprès de la princesse. Les objets ramassés sont un oiseau mort, le cercle d'un
seau et une ordure. La conversation avec la princesse commence ainsi : « Mon
{sic) est très chaud (Mein ist heiss) », dit la princesse. — « Nous y ferons
cuire un oiseau. — Oui, mais la poêle éclatera. — J'y mettrai un cercle, » etc.
Les objets ramassés sont j'dans le conte norwégien , un brin d'osier , un débris
d'assiette , un oiseau mort , deux cornes de bouc , une vieille semelle de soulier.
Voici le début du dialogue : « Ne puis-je pas faire cuire mon oiseau ? » dit le
niais. — « J'ai bien peur qu'il ne crève , » répond la princesse. — « Oh ! il n'y
a pas de danger : j'attacherai ce brin d'osier autour. — Mais la graisse coulera.
— Je mettrai ceci dessous » (le débris d'assiette) , etc.
Dans le conte lithuanien, le niais ramasse successivement le robinet, puis le
cercle d'un tonneau, et enfin un marteau.
Le conte du Harz présente une combinaison de notre thème avec d'autres.
Là, c'est une sorte de vieille fée qui donne au jeune homme les divers objets
(gluau, oiseau, assiette) qu'il emporte en allant chez la princesse ; c'est cette
même fée qui lui indique d'avance ce qu'il aura à dire.
M. Kœhler signale un petit poème du moyen âge qui traite exactement le
même sujet (von der Hagen, Gesammtabmteuer, n° LXIII. Stuttgard, 1850).
Les trois objets avec lesquels Konni se présente devant la princesse sont un
œuf, une dent de herse et une ordure. Il commence ainsi l'entretien : « O dame,
comme votre bouche est rouge ! — Il y a du feu dedans , » répond la princesse.
— « Eh bien I dame , faites-y cuire mon œuf. » Le reste du dialogue est assez
grossier.
LU
LA CANNE DE CINQ CENTS LIVRES
Il était une fois un petit garçon qu'on avait trouvé dans le bois
et qui était bien méchant. Qii'and il fut grand, il entra un jour
chez un forgeron et lui commanda une canne de cinq cents livres.
« Tu veux dire une canne de cinq livres ? » lui dit le forgeron.
« — Non, » répondit le jeune garçon , « une canne de cinq cents
livres. » Et en même temps il donna un grand soufflet au
forgeron. Celui-ci lui fit une canne comme il la voulait, et le
jeune garçon se mit en route.
Sur son chemin , il rencontra un jeune homme qui jouait au
palet avec une meule de moulin. « Camarade, » lui dit-il, « veux-
tu venir avec moi ? — Je ne demande pas mieux. »
Un peu plus loin, il vit un autre jeune homme qui tordait un
chêne pour s'en faire une hart. « Camarade, veux-tu venir avec
moi ? — Volontiers. »
Les voilà donc en route tous les trois. Après qu'ils eurent
marché quelque temps, ils arrivèrent près d'un grand trou; le
jeune garçon s'y fit descendre et y trouva une vieille femme.
« Indiquez-nous, » lui dit-il, « où il y a des demoiselles à marier.
— Je n'en connais pas. — Vieille sorcière , tu dois en connaître.
— J'en connais bien une, mais il y a un léopard qui la garde.
— Oh bien ! ce n'est toujours pas le diable, puisque le diable est
là sur ton lit. »
« Léopard, léopard, ouvre-moi ta porte. — Méchant petit ver
de terre, je ne ferai de toi qu'une bouchée, et encore quelle
bouchée ! — N'importe, ouvre-moi toujours ta porte. »
1)6 LA CANNE DE CINa CENTS LIVRES
Pendant que le jeune homme cherchait à forcer l'entrée, le
léopard passa la tête par la chatière de la porte : aussitôt, le jeune
homme la lui abattit d'un coup de sa canne de cinq cents livres.
Puis il enfonça la porte et ne trouva rien. Arrivé à une seconde
porte, il la brisa également et trouva une belle princesse qui lui
dit : « Avant qu'on ne nous ait enfermées ici , mes sœurs et moi,
notre père nous a donné à chacune un mouchoir de soie et une
pomme d'or, pour en faire présent à celui qui nous délivrerait. »
Et elle lui offrit le mouchoir et la pomme d'or.
Le jeune homme les prit, puis il fit remonter la princesse hors
du trou par ses compagnons, elle et toutes ses richesses. Il
voulut ensuite remonter lui-même ; mais, quand il fut presque
en haut, ses compagnons le laissèrent retomber et s'emparèrent
de la princesse et du trésor.
Le jeune homme alla retrouver la vieille. « Dis-moi où il y a
d'autres princesses ; mes compagnons ont pris la mienne. — Je
n'en connais plus. — Vieille sorcière, tu dois encore en connaître.
— J'en connais bien une, mais il y a un serpent qui la garde. —
Oh bien ! ce n'est toujours pas le diable , puisque le diable est là
sur ton ht. »
« Serpent, serpent, ouvre-moi ta porte. — Méchant petit ver
de terre, je ne ferai de toi qu'une bouchée, et encore quelle
bouchée ! — N'importe, ouvre-moi toujours ta porte. »
Ils combattirent deux ou trois heures ; enfin le serpent fut tué.
Le jeune homme enfonça une porte et ne trouva rien , puis une
autre et encore une autre. A la quatrième, il trouva une princesse
encore plus belle que la première. Elle lui dit : « Avant qu'on ne
nous ait enfermées ici , mes sœurs et moi , notre père nous a
donné à chacune un mouchoir de soie et une pomme d'or, pour
en faire présent à celui qui nous délivrerait. » En même temps,
elle lui remit le mouchoir et la pomme d'or.
Alors le jeune homme la fit remonter avec toutes ses richesses,
comme il avait fait pour sa sœur ; mais , quand il voulut remonter
lui-même, ses compagnons le laissèrent encore retomber et
s'emparèrent de la princesse et du trésor.
Le jeune homme retourna près de la sorcière. « Dis-moi où il
y a encore des princesses ; mes compagnons ont chacun la leur.
— Je n'en connais plus. — Vieille sorcière, tu dois encore en
connaître. — J'en connais bien une , mais il y a un serpent volant
LA CANNE DE CINQ. CENTS LIVRES I37
qui la garde. — Oh bien ! ce n'est toujours pas le diable, puisque
le diable est là sur ton lit. »
« Serpent, serpent volant, ouvre-moi ta porte. — Méchant
petit ver de terre, je ne ferai de toi qu'une bouchée, et encore
quelle bouchée ! — N'importe, ouvre-moi toujours ta porte. »
Le jeune homme lui abattit d'abord une aile; puis, comme le
serpent volant combattait toujours, il lui abattit l'autre, et le
combat finit. Il ouvrit une porte et ne trouva rien ; il en ouvrit
une deuxième, une troisième, une quatrième, toujours rien;
enfin, à la cinquième, il trouva une belle princesse, encore plus
belle que les deux premières. Elle lui dit : « Avant qu'on ne nous
ait enfermées ici , mes sœurs et moi , notre père nous a donné à
chacune un mouchoir de soie et une pomme d'or, pour en faire
présent à celui qui nous délivrerait. »
Il prit le mouchoir et la pomme d'or et fit remonter la princesse
avec ses richesses; il voulut remonter ensuite, mais ses compa-
gnons le laissèrent retomber et emmenèrent la princesse avec son
trésor.
Le jeune homme courut retrouver la sorcière et lui dit : « Mes
compagnons avaient chacun leur princesse, et voilà qu'ils ont
encore pris la mienne ! — Je n'ai plus de princesse à t'indiquer , »
dit la vieille ; « mais pour t' aider à sortir d'ici , voici un aigle qui
t'emportera jusqu'en haut ', et un pot de graisse. Si l'aigle vient
à crier, tu te couperas le mollet et tu le lui donneras à manger ;
autrement, il te jetterait en bas. Puis tu te frotteras la jambe avec
la graisse, et il n'y paraîtra plus. »
Le jeune homme se laissa enlever par Taigle. Arrivé presque en
haut, l'aigle se mit à crier: le jeune homme se coupa le mollet et
le lui donna ; puis il se frotta avec la graisse, et il n'y parut plus.
Qiiand ils furent en haut , l'aigle le déposa par terre.
Après avoir marché quelque temps, le jeune homme rencontra
des petites oies. Il leur demanda : « Les princesses de Pampelune
sont-elles de retour ? — Adressez-vous à nos mères qui vont
jusque dans la cour du roi ; elles pourront vous le dire. » Lorsque
le jeune homme vit les mères oies , il leur dit : « Mères aux petites
I. Le texte littéral est : « Voici um aigle pour t'aider à monter la côte. »
Plus loin il est dit encore : « Quand ils furent en haut de la côte. » Evidem-
ment le narrateur ne se rend pas bien compte du lieu où se passe l'action , qui
est le monde inférieur.
138 LA CANNE DE CINQ. CENTS LIVRES
oies, les princesses de Pampelune sont-elles de retour ? — Oui, »
dirent les oies , « et elles doivent se marier demain matin à neuf
heures. — Combien y a-t-il d'ici à Pampelune ? — H y a trente
lieues. »
Le jeune homme fit grande diligence, arriva à Pampelune
et entra dans le jardin du roi. Tout en se promenant, il tira de
sa poche un de ses mouchoirs de soie et laissa tomber une pomme
d'or comme par mégarde. Justement les princesses regardaient par
la fenêtre. « Mes sœurs, » dit l'une d'elles , « ce doit être le jeune
homme qui nous a délivrées. — En effet, c'est lui, ma sœur. »
Un instant après , il laissa tomber la seconde pomme , puis la
troisième. On lui criait : « Monsieur, vous perdez quelque
chose. » Mais il faisait semblant de ne pas entendre.
Les princesses coururent avertir leur père et lui racontèrent
toute l'histoire. Le roi fit alors venir les deux jeunes gens qui
devaient épouser ses filles , et dit en leur présence aux princesses :
« Mes enfants, quand j'ai dû me séparer de vous, je vous ai remis
à chacune un mouchoir de soie et une pomme d'or. A qui les
avez-vous donnés ? — Mon père , nous les avons donnés à celui
qui nous a délivrées. — Eh bien ! » dit le roi aux deux jeunes
gens , « où sont vos pommes d'or ? » Mais ils n'en avaient pas à
montrer.
Le roi dit alors au jeune homme de choisir pour femme celle
de ses filles qu'il aimerait le mieux. Il choisit la plus jeune , qui
était aussi la plus belle. Quant aux deux compagnons , ils reçurent
chacun un coup de pied dans le derrière, et ils partirent comme
ils étaient venus.
REMARQUES
Ce conte est une variante de notre n» i , Jean de VOurs. Voici une autre
variante , qui se rapproche davantage de ce no i :
Il était une fois un soldat, nommé La Ramée, qui revenait de la guerre.
Sur son chemin , il rencontra Jean de la Meule , qui jouait au palet avec une
meule de moulin. « Camarade, » lui dit La Ramée, « veux-tu venir avec moi?
— Je le veux bien. » Les deux compagnons rencontrèrent plus loin Tord-
Chêne, qui tordait un chêne pour lier ses fagots. La Ramée lui proposa de le
suivre, ce que Tord-Chêne accepta. Ils firent route tous les trois ensemble. Etant
arrivés près d'un château, ils y entrèrent et s'y établirent. Ils convinrent que,
chaque jour, deux d'entre eux pourraient aller se promener; le troisième
LA CANNE DE CINQ. CENTS LIVRES 139
resterait pour faire la cuisine. Ce fut d'abord le tour de Tord-Chêne de garder
la maison. Pendant qu'il était occupé à préparer le dîner, il vit entrer un petit
galopin qui lui dit : « Bonjour, monsieur. — Bonjour, mon ami. — Voudriez-
vous , » dit le petit galopin , « me permettre d'allumer ma pipe ? — Volontiers ,
mon ami, prends du feu. — Oh! non, je n'ose pas : si vous vouliez m'en
donner ? — Bien volontiers , » dit Tord-Chêne. Comme il se baissait , le petit
galopin le poussa dans le feu et s'enfuit. La Ramée et Jean de la Meule, à leur
retour, trouvant Tord-Chêne tout dolent, lui demandèrent ce qu'il avait. Il
leur raconta son aventure. Le lendemain , Jean de la Meule resta au château ,
et même chose lui arriva. Ce fut alors le tour de La Ramée. Mais, quand le
petit galopin vint lui demander du feu, il lui dit d'en prendre, si bon lui
semblait, mais que pour lui il ne lui en donnerait pas. Le petit galopin voyant
qu'il ne pouvait rien obtenir, s'enfuit par une ouverture qui communiquait avec
une sorte de remise. La Ramée le poursuivit , un fusil à la main , mais il ne put
l'atteindre. Ayant enlevé une planche du plancher, il vit un grand trou, et,
quand ses compagnons furent rentrés, il s'y fit descendre au moyen d'une
corde. Arrivé en bas , il se trouva en fac.e d'une bête à sept têtes qui lui dit :
« Que viens-tu faire ici ? — Je ne viens pas pour toi , » répondit La Ramée ,
« mais pour les princesses que tu gardes, — Tu ne les auras pas, » dit la bête.
La Ramée prit un grand sabre et combattit contre la bête. Il lui abattit deux
têtes : la bête ne fit que devenir plus terrible ; il lui en abattit deux autres ,
puis, à force de combattre, deux autres encore, et enfin la dernière. Il entra
ensuite dans une chambre où il trouva trois belles princesses qui travaillaient à
de beaux ouvrages. Ces trois princesses étaient soeurs. La première lui donna
un mouchoir de soie et un beau bracelet orné de perles , de rubis , de diamants
et d'émeraudes. Il la fit remonter par ses compagnons avec ses richesses, et
retourna auprès de la seconde princesse qui lui donna aussi un mouchoir de soie
et un bracelet orné de pierres précieuses ; il la fit remonter, comme sa sœur,
et , après avoir reçu de la troisième le même'présent , il la fit remonter à son
tour. Quand lui-même les suivit et qu'il fut presque en haut , ses compagnons
le laissèrent retomber. Par bonheur il rencontra une fée qui lui donna un pot
de graisse pour l'aider à monter la côte (sic), et lui dit : « Voici le roi des
oiseaux : il vous portera hors d'ici. Si , avant d'être arrivé là-haut , il vient à
chanter, coupez-vous un morceau du mollet et donnez-le-lui ; sinon il vous
jetterait en bas. » La Ramée monta donc sur le roi des oiseaux. A moitié
chemin , celui-ci se mit à chanter. La Ramée se coupa un morceau du mollet
et le lui donna. Quand il fut arrivé en haut, ses camarades étaient partis,
emmenant les princesses. En voyageant, La Ramée arriva justement dans le
pays des princesses , et il entra comme ouvrier chez un marchand vitrier. Ce
dernier avait entendu dire que le roi promettait une grande récompense à celui
qui lui ferait des bracelets semblables à ceux qu'il avait donnés à ses filles avant
qu'elles fussent prisonnières de la bête à sept têtes. La Ramée dit au vitrier
qu'il se chargeait de l'affaire. Le vitrier l'alla dire au roi , qui ordonna qu'un
des bracelets fût prêt dans huit jours. La Ramée dit alors au vitrier qu'il lui
fallait , pour faire le bracelet, un boisseau de noisettes à casser ; il mangea les
noisettes , puis il alla trouver le vitrier, qui lui demanda où était le bracelet.
La Ramée lui présenta l'un de ceux que lui avaient donnés les princesses. L«
HO LA CANXE DE CINQ. CENTS LIVRES
vitrier courut porter le bracelet au roi, qui fut bien surpris. Il fallait le
second bracelet dans huit jours, sous peine de mort. Cette fois, La Ramée
demanda un boisseau de noix à casser, et , quand il eut fini de manger les noix ,
il porta le bracelet à son maître. Quand il s'agit de faire le troisième bracelet,
il se fit donner un boisseau d'amandes. Les amandes mangées, La Ramée dit
au vitrier : « Cette fois , c'est moi qui irai porter le bracelet au roi. » Les
princesses le reconnurent et dirent au roi que c'était ce jeune homme qui les
avait délivrées, et le roi lui donna la plus jeune en mariage.
Citons encore un trait d'une quatrième version , toujours de Montiers-sur-
Saulx, dont nous avons déjà cité un passage dans les remarques de notre n" 36,
Jean et Pierre (II, p. 52). Ici les trois compagnons sont Jean -sans-Peur, Jean
de l'Ours et Tord-Chêne. Au moment où ce dernier, qui est resté au château
pour faire la cuisine , va tremper la soupe , survient un petit garçon qui jette
des cendres dans la marmite , si bien que Tord-Chêne est obligé de refaire la
soupe. Le lendemain , le petit garçon étant revenu et ayant encore jeté des
cendres dans la marmite, Jean-de-l'Ours , qui ce jour-là est de service, court
après lui et lui coupe la tête ; mais le petit garçon continue de fuir en tenant sa
tête dans ses mains. C'est alors le tour de Jean-sans-Peur de rester. Le petit
garçon revient une troisième fois , portant sa tête dans ses mains , pour jeter
des cendres dant la marmite. Jean-sans-Peur court après lui , mais il ne peut
l'atteindre , et il le voit disparaître par une ouverture qui se trouve au plan-
cher, etc.
Voir les remarques de notre n» i , Jean de l'Ours.
Le commencement de la Canne de cinq cents livres, — ce petit garçon qu'on
a trouvé dans le bois et qui est si « méchant », — est évidemment un souvenir
affaibli d'une introduction analogue à celle de notre n» i . Jean de l'Ours , on
s'en souvient , est fils d'une femme enlevée par un ours pendant qu'elle allait
au bois ; Jean de l'Ours , lui aussi , est très « méchant » , et il se fait renvoyer
de l'école.
La suite du récit présente une lacune : l'épisode de la maison isolée manque
complètement. Il y a aussi une altération à l'endroit où le jeune garçon
descend dans le « grand trou » , et demande de but en blanc à la vieille où il
y a « des demoiselles à marier ». Dans le conte hanovrien n» 5 de la collection
Colshorn, le passage correspondant est beaucoup mieux motivé : Pierre l'Ours
et ses compagnons, parmi lesquels est un Tord-Arbres, s'établissent, comme
Jean de l'Ours et aussi comme le La Ramée de notre variante, dans une maison
isolée. Les compagnons de Pierre l'Ours sont successivement battus par un
nain à grande barbe. Quant à Pierre l'Ours, il empoigne le nain et l'attache
par la barbe à un bois de lit. Pendant que les quatre camarades sont à manger,
le nain se dégage. Pierre l'Ours le poursuit et le voit disparaître dans un
puits. Il s'y fait descendre par ses compagnons avec sa canne de fer de trois
quintaux et entre à la suite du nain dans une vieille masure. Il y trouve une
vieille sorcière, qu'il force à lui dire où est le nain. Jetant les yeux par la
fenêtre, il aperçoit un beau château. « Vieille sorcière, dis-moi ce que c'est que
cette maison. — Ah ! il y a là une princesse enchantée, gardée par quatre
géants, » etc.
LA CANNE DE CINQ CENTS LIVRES 141
Nous avons maintenaint à nous occuper d'un trait qui manquait dans Jean de
rOurs , l'épisode de l'aigle qui transporte le héros hors du monde inférieur. Ce
trait se rencontre dans un grand nombre de contes, dont plusieurs ne se
rapportent pas à notre thème : nous n'essaierons pas d'en dresser ici la liste ;
nous nous bornerons à en citer quelques-uns, en insistant sur les formes
orientales à nous connues.
Dans notre conte la Canne de cinq cents liwes , c'est la sorcière qui donne
l'aigle au jeune homme. Il en est ainsi dans le conte hanovrien de la collection
Colshom et dans le conte flamand de la collection Deulin (l'aigle est remplacé,
dans le premier, par un dragon ; dans le second, par un gros oiseau de la forme
d'un corbeau). Dans le conte du Tyrol italien n" 39 de la collection Schneller
et dans le conte écossais no 16 de la collection Campbell, l'aigle est procuré
ou donné au héros par le nain ou par l'un des trois géants. Mais, très certai-
nement , aucun de ces contes ne nous présente ici la forme primitive ; un
élément important fait défaut : un service rendu à l'aigle par le héros. Ce
trait se trouve dans la majeure partie des contes européens de ce type. Ordi-
nairement , le héros a sauvé d'un serpent les petits de l'aigle ; voir, par
exemple, deux contes russes (Gubematis, Zoological Mythology, I, pp. 193
et 194), un conte bosniaque (Mijatowics, p. 123), un conte tsigane de la
Bukovine (Miklosisch, n° 2), un conte du « pays saxon » de Transylvanie
(Haltrich, n" 17), etc. Dans un conte de l'Agenais, l'Homme de toutes couleurs ,
publié par M. Bladé dans la Revue de VAgemis ( 1875 , p. 448) , le service a été
rendu personnellement à l'aigle , que le héros a fait sortir d'une cage où il était
enfermé.
En Orient, prenons d'abord le conte avare d'Oreille-d'Ours , résumé pour
l'ensemble dans les remarques de notre n» i (I, p. 18). Abandonné par ses
compagnons dans le monde inférieur, Oreille-d'Ours délivre une princesse d'un
dragon à neuf têtes , auquel on était forcé de livrer chaque année une jeune
fille ( voir cet épisode dans les remarques de notre n° 5 , les Fils du Pécheur, I ,
pp. 72-78). Le roi lui ayant offert sa fille en mariage, Oreille-d'Ours demande
pour toute récompense qu'on lui donne le moyen de revenir dans le monde
supérieur; mais pour le roi c'est chose impossible : il n'y a qu'un certain aigle,
habitant la forêt des platanes, qui soit en état de le faire. Le roi envoie un
messager à l'aigle, qui refuse. Alors Oreille-d'Ours se rend lui-même à la forêt
des platanes. Au moment où il arrive auprès du nid , l'aigle est absent , et un
serpent noir à trois têtes s'approche pour dévorer les aiglons. Oreille-d'Ours le
taille en pièces. A son retour, l'aigle demande au sauveur de ses petits quel
service il peut lui rendre pour lui témoigner sa reconnaissance, et, à la prière
d'Oreille-d'Ours , il le porte dans le monde supérieur. Auparavant , Oreille-
d'Ours a dû charger l'aigle de la chair de cinquante buffles et de cinquante
outres faites avec les peaux et remplies d'eau. Chaque fois que l'aigle crie :
« De la viande ! » il lui donne de la viande ; quand il crie : « De l'eau ! » il lui
donne de l'eau. Un instant avant le terme du voyage, la viande manque, et
Oreille-d'Ours est obligé de se couper un morceau de la cuisse, qu'il donne i
142 LA CANNE DE CINa CENTS LIVRES
l'aigle. (Dans notre conte, il est dit d'avance au héros qu'il lui faudra se
couper un morceau du mollet , et l'on ne voit pas qu'il ail emporté la moindre
provision. Il y a là une altération.) L'aigle, ayant déposé Oreille-d'Ours sur
la terre , s'aperçoit qu'il boite , et , apprenant pourquoi , il rejette le morceau
de chair et le remet à sa place.
Avant de passer à une autre forme orientale , il sera peut-être intéressant de
faire remarquer que tout ce passage du conte avare se retrouve presque exacte-
ment dans un conte grec moderne de l'île de Syra (Hahn, n° 70), déjà cité
dans les remarques de notre n° i , Jean de VOurs (I, p. 12) : Abandonné par
ses frères dans le monde inférieur, le prince tue un serpent à douze têtes
auquel il fallait livrer la fille d'un roi. Ce dernier lui offre la main de la
princesse ; mais le jeune homme lui demande seulement de le faire ramener
dans le monde supérieur. Alors le roi lui conseille d'aller sur une certaine mon-
tagne , au pied d'un certain arbre sur lequel des aigles ont leur nid, et de tuer
un serpent à dix-huit têtes , ennemi de ces aigles , qui , par reconnaissance , le
porteront dans le monde supérieur. Le prince combat pendant vingt-quatre
heures contre le serpent , et , après l'avoir tué , s'endort de fatigue sous l'arbre.
Pendant son sommeil , les aiglons viennent l'éventer avec leurs ailes. Le père
et la mère , étant revenus et l'apercevant , veulent d'abord l'écraser sous des
quartiers de roc ; mais leurs petits leur crient que ce jeune homme a tué le
serpent et les a délivrés , et , quand il se réveille , les aigles lui demandent de
leur dire ce qu'ils peuvent faire pour lui. Le prince les prie de le transporter
dans le monde supérieur. Ils y consentent. Il faut alors que le jeune homme se
procure la chair de quarante buffles et quarante outres d'eau, et, de plus, un
joug d'argent. Il attellera les aigles à ce joug et s'y attachera lui-même. Quand
les aigles crieront kra I il leur donnera de la viande ; quand ils crieront ghu ! de
l'eau. Le jeune homme se conforme à ces instructions; mais, avant qu'on
atteigne le monde supérieur, toute la viande est mangée ; l'un des aigles ayant
crié kra ! le prince se coupe la jambe et la lui donne. Arrivés en haut , les aigles
remarquent qu'il boite ; le roi des aigles ordonne à celui des siens qui avait
avalé la jambe de la rendre au prince , et on la lui rattache au moyen de l'eau
de la vie. (Comparer, pour tout cet épisode des aigles, le conte bosniaque
mentionné plus haut. Dans ce conte , le roi donne au héros une lettre pour
l'oiseau-géant ; ce trait rappelle le messager du conte avare. )
Chez les Tartares de la Sibérie méridionale , nous retrouvons un épisode du
même genre dans une sorte de légende héroïque recueillie chez les tribus
kirghizes. Comme ce passage rappelle , dans son ensemble , le thème principal
auquel se rapportent Jean de VOurs et la Canne de cinq cents livres, nous le
résumerons en entier (RadlofT, III, p. 315 seq.) : Le « héros » Kan Schentasi,
après avoir épousé la fille d'Aïna Kan , s'en retourne vers son peuple avec sa
femme, emmenant avec lui soixante chameaux, quarante jeunes gens et
quarante jeunes filles. Un jour qu'il a pris les devants , le « héros » Kara Tun ,
un « djalmaous » à sept têtes, qui habite sous la terre, apparaît à la surface du
sol , avale la femme de Kan Schentœi , les soixante chameaux , les quarante
jeunes gens, les quarante jeunes filles et toutes les richesses , puis il rentre sous
terre. Trois « héros » , qui s'étaient joints à Kan Schentaïi , dont ils avaient
appris les exploits , veulent descendre à la suite de Kara Tun dans le trou par
LA CANNE DE CINQ. CENTS LIVRES I43
lequel celui-ci a disparu ; mais , quand ils y mettent le pied , puis la main , le
pied et la main se trouvent coupés. Ils restent donc assis , mutilés , auprès du
trou. Kan Schentasi , ayant fait un mauvais rêve, revient sur ses pas, et il
apprend des trois héros qu'un djalmaous a avalé tous ses gens. Il s'attache
à une corde et se fait descendre dans l'abîme. Parvenu au fond , il trouve un
autre monde et se met à marcher vers l'orient. Un jour il arrive auprès
d'immenses troupeaux, et, au milieu de ces troupeaux, s'élève une maison
haute comme une montagne. Kan Schentaei entre dans cette maison : c'était
celle du djalmaous à sept têtes, qui dormait en ce moment; car de temps en
temps, il dormait sept jours et sept nuits de suite. Auprès de lui la femme de
Kan Schentaei était assise et pleurait. En voyant son mari, elle lui dit qu'il
périra , car il n'est pas assez fort pour combattre le djalmaous. Kan Schentaei
tire son épée et en porte un coup à la tête du djalmaous ; celui-ci bondit, et ils
combattent pendant sept jours et sept nuits. Alors ils conviennent de se reposer.
Comme Kan Schentaei est à se dire que sa force ne suffira pas pour vaincre le
djalmaous, paraît un homme à barbe blanche qui frappe le djalmaous avec une
massue de fer, et le djalmaous meurt ». Kan Schentaei se lève, fend le ventre
du monstre, et tous les hommes qu'il avait avalés se retrouvent vivants. Il les
amène tous avec les troupeaux à l'ouverture par laquelle il était descendu ; mais
ses trois compagnons, mutilés comme ils sont, ne peuvent les faire remonter.
Il s'éloigne désespéré. Un jour qu'il s'est endormi sous un grand tremble , il est
réveillé par un bruit très fort. Il lève les yeux et voit en haut de l'arbre un
nid, et dans ce nid trois jeunes oiseaux qui poussent des cris d'eflfroi ; un
dragon, en effet, est en train de grimper à l'arbre et va les dévorer. Kan
Schentaei tire son épée et coupe en deux le dragon. Les oiseaux le remercient et
lui font raconter son histoire. Ensuite ils lui disent : « Notre mère est un oiseau
nommé le héros {sic) Kara Kous ; il n'y a personne de plus grand qu'elle.
Elle te portera où tu voudras. » Ici , comme dans les contes précédents , le gros
oiseau dit au sauveur de ses petits de lui apporter beaucoup de viande, soixante
élans. Il en mange trente avant de prendre son vol, et on charge sur son dos
les trente autres, ainsi que tout le bétail et le peuple de Kan Schentaei. Ici
encore , la viande faisant défaut , Kan Schentaei se voit obligé de se couper la
chair des cuisses et de la jeter dans le bec de l'oiseau , qui , arrivé en haut , la
lui rend et le rétablit dans son premier état.
Un conte kabyle (Rivière, p. 235 ), dans lequel se trouvent la descente du
liéros dans le monde inférieur, — où il tue un ogre et s'empare de ses sept
femmes , — et aussi la trahison des frères , présente à peu près de la môme
façon l'épisode de l'oiseau , qui ici est un aigle ; mais le héros n'a pas besoin de
donner à l'aigle un morceau de sa chair.
L'épisode de l'oiseau se rencontre encore dans d'autres récits orientaux , mais
ceux-ci tout différents , pour l'ensemble , de la Canne de cinq cents livres. Ainsi ,
dans un conte du Bahar-Danush persan (trad. de Jonathan Scott, t. III , p. loi ,
scq.), le prince Ferokh-Faul, qui voyage avec un fidèle ami à la recherche
I . Ce vieillard à la massue de fer, qui intervient , on ne sait pourquoi , dans l'action , semble un
dédoublement du personnage principal ; la massue de fer rappelle tout i fait la « canne » de fer de tant
de contes analogues.
144 LA CANNE DE Cl\Q. CENTS LIVRES
d'une princesse dont il a vu le portrait, se repose un jour au pied d'un arbre.
Sur la cime de cet arbre un simurgh (oiseau fabuleux) avait construit son nid,
et justement un monstrueux serpent noir venait de s'enrouler autour du tronc
pour aller dévorer les petits ; le prince tire son sabre et le tue ; puis il s'endort ,
ainsi que son compagnon. Vers le soir, le simurgh revient , et apercevant les
deux jeunes gens, il les prend pour des ennemis de sa couvée, et il va les
mettre à mort quand ses petits lui font connaître le service que leur a rendu le
prince. Le simurgh réveille Ferokh-Faul et lui demande de quelle façon il peut
lui témoigner sa reconnaissance. Le prince lui expose l'objet de son voyage,
et , le lendemain , le simurgh prend les deux jeunes gens sur son dos et les
dépose le soir dans la ville où ils voulaient se rendre et qui était pour ainsi dire
inaccessible.
Dans un conte indien recueilli dans le Deccan (miss Frère, p. 13) et que
nous avons eu déjà l'occasion de citer dans les remarques de notre n" 1 5 , les
Dons des trois Animaux (I , p. 175 ) , un jeune prince, dont la mère est retenue
captive par un magicien, s'est mis en campagne pour chercher à découvrir
l'endroit où il sait que le magicien a caché son âme , sa vie. Comme le héros
du conte persan, il s'endort au pied d'un arbre; il est réveillé par un grand
bruit et tue un serpent qui est au moment de dévorer des aiglons. Les aigles ,
reconnaissants , disent à leurs petits de se mettre au service du prince , et ceux-
ci le portent dans le lieu où il veut pénétrer, puis ils l'en ramènent , après qu'il
s'est saisi du petit perroquet dans lequel est cachée la vie du magicien.
Citons encore un passage d'un roman hindoustani, dont M. Garcin de Tassy
a donné la traduction dans la Revue orientale et américaine (4e année, 1861 ,
p. I , seq. ) : Le prince Almâs s'est mis en route vers la ville de Wâkâf , où il
doit trouver le mot d'une énigme dont la solution lui obtiendrait la main d'une
princesse. Un jour, il s'endort au pied d'un arbre sur lequel l'oiseau simorg
avait son nid ; il est réveillé par le hennissement de son cheval qui lui signale
l'approche d'un dragon. Après un long combat, il parvient à tuer le monstre
qui déjà grimpait à l'arbre. Puis, entendant les petits du simorg crier de faim,
il les rassasie de la chair du dragon et se rendort de fatigue. Le simorg, à son
retour, n'entendant plus crier ses petits et voyant un homme endormi au pied
de l'arbre , s'imagine qu' Almâs a détruit sa couvée , et il est au moment de
laisser tomber sur lui une pierre énorme, quand sa femelle l'arrête. Par recon-
naissance, le simorg porte le prince, par delà sept mers, dans la ville de Wâkâf,
après lui avoir fait prendre une provision de chair d'âne sauvage, qu'Almâs
doit lui donner peu à peu pendant le trajet.
Enfin nous renverrons à un conte des Tartares de la Sibérie méridionale
(Radloff, IV, pp. 116-117), qui, après toutes les citations que nous venons
de faire, n'a rien de bien particulier.
* *
Nous nous arrêterons un instant, à l'occasion des deux variantes de Montiers
données plus haut, sur l'épisode de la maison isolée, que nous avons déjà
étudié à propos de notre n" i (I, pp. 9-1 1, 18-21, 25-26). On a pu remarquer
que, dans ces deux variantes , c'est un petit garçon qui joue des mauvais tours
aux compagnons du héros. Ce petit garçon rappelle le nain qui figure à cet
LA CANNE DE CINQ CENTS LIVRES 145
endroit dans presque tous les contes de ce genre. Ainsi , dans le conte des
Avares du Caucase, pendant que celui des compagnons d'Oreille-d'Ours qui
correspond à Tord-Chêne est occupé à préparer le repas, arrive, chevauchant
sur un lièvre boiteux , un petit homme , haut d'une palme , avec une barbe
longue de trois palmes. Il demande un peu de viande , puis encore un peu , et ,
comme alors le compagnon d'Oreille-d'Ours lui dit de décamper, il saute à bas
de sa monture , s'arrache un poil de la barbe , et en un instant il a garrotté notre
homme et mangé toute la viande. — Dans un conte lithuanien (Schleicher,
p. 128), un petit homme à longue barbe prie le tailleur, un des compagnons
du héros , de l'asseoir sur le banc auprès du feu , puis il lui demande un petit
morceau de viande. Quand il a le morceau, il le laisse échapper de ses mains,
et , tandis que le tailleur se baisse pour le ramasser, il tombe sur lui à coups de
poing. (Comparer le passage de l'histoire de La Ramée où Tord-Chêne se
baisse pour donner du feu au « petit galopin ».) — Dans un conte du « pays
saxon » de Transylvanie (Haltrich, n» 17), pendant qu'un des compagnons de
Jean le Fort prépare le dîner, survient un petit homme avec une barbe longue
de sept aunes, tout geignant et disant qu'il a bien froid. Quand l'autre lui dit
de venir se chauffer, il s'approche du foyer, renverse la marmite et s'enfuit
à toutes jambes. (Comparer le fragment cité de notre dernière variante.) —
Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, p, 189), où figure également un
nain, un nain à barbe grise, se retrouve encore un trait de cette dernière
variante : Giuan dall'Urs ayant coupé la tête du nain, celui-ci se relève et dispa-
raît dans un puits.
Enfin , pour nous borner à ces rapprochements , dans un conte portugais du
Brésil (Roméro, n° 19), un négrillon, qui tient la place du nain, demande
aux compagnons de Manoel da Bengala ( Manoel à la Canne ) de lui donner du
feu pour allumer sa pipe (exactement comme dans l'histoire de La Ramée) , et
ensuite il les terrasse; — dans des contes de la Haute-Bretagne (Sébillot, II,
n° 26; Littérature orale y p. 82), un « petit, petit bonhomme » ou un diablotin
jette des cendres dans le pot-au-feu , tout à fait comme le petit garçon de notre
dernière variante. (Comparer le conte portugais la Canne de sei^e quintaux,
no 47 de la collection Braga. )
* *
Il convient de signaler, avant de finir, un tout petit trait qui est particulier à
notre première variante.
Quand il s'agit de faire les trois bracelets , La Ramée demande à son maître
un boisseau de noisettes, puis un boisseau de noix, et enfin un boisseau
d'amandes. Nous pouvons d'abord rapprocher de ce trait un passage du conte
hanovrien de la collection Colshorn cité plus haut : Pierre l'Ours, qui s'est
engagé chez un orfèvre après avoir délivré les trois princesses, se charge de
fabriquer l'anneau commandé par le roi. Il prie son maître de lui donner pour
la nuit une tonne de bière, un muid de noix et deux pains. — On se demandera
peut-être si ce n'est pas du hasard que provient cette ressemblance dans un si
petit détail ; mais le doute à ce sujet diminuera certainement quand on verra
que , dans le conte flamand de la collection Deulin , cité dans les remarques de
notre no i (I, pp. 7 et 17), Jean l'Ourson, en pareille circonstance, se fait
C0SQ.VIN, Conles, II, IQ
146 LA CANNE DE CINQ. CENTS LIVRES
donner un sac de noix par son patron. De même, dans le conte allemand de la
collection Prœhle, mentionné au même endroit (I, pp. 7 et 16), Jean l'Ours,
qui a promis de faire trois boules pareilles à celles qu'avaient les princesses , se
remplit la poche de noisettes avant de se mettre ou plutôt de faire semblant de
se mettre au travail.
Un conte grec moderne (Hahn, n" 70), que nous avons aussi résumé en
partie (I, pp. 12 et 17), nous paraît donner la forme primitive de ce trait. Ici
le héros est entré comme compagnon chez un tailleur. Or son maître a reçu du
roi l'ordre de faire en trois jours pour la princesse un vêtement sur lequel
sera brodée la terre avec ses fleurs ; ce vêtement doit être renfermé dans une
noix. Le jeune homme se fait donner par le tailleur un setier d'eau-de-vie
et une livre de noix ; il s'enferme dans l'atelier, mange et boit à son aise , puis
il ouvre une noix que la princesse lui a donnée dans le monde inférieur et en
tire le vêtement merveilleux. (Quelques jours'après , la princesse commande un
vêtement sur lequel sera brodé le ciel avec ses étoiles et qui sera renfermé dans
une amande; le jeune homme fait de même que la première fois ; seulement il
demande des amandes au lieu de noix : le vêtement est dans une amande que
lui a donnée la princesse. Et enfin , quand la princesse commande un vêtement
renfermé dans une noisette et représentant la mer et ses poissons , il se fait
donner des noisettes et tire le vêtement d'une noisette qu'il a également rappor-
tée du monde inférieur.
Un dernier rapprochement de détail. Dans le conte hanovrien de la collection
Colshorn, Pierre l'Ours, apprenant que la plus jeune des trois princesses est
malade de ne point le voir venir, s'habille en mendiant et se présente au palais.
Les gardes le repoussent et le blessent. Pierre l'Ours tire de sa poche le
mouchoir que la princesse lui a donné et s'en sert pour étancher le sang qui
coule de sa blessure. Justement la princesse est à sa fenêtre, et elle reconnaît
son mouchoir. — Ce trait rappelle la fin de la Canne de cinq cents livres.
Dans un conte russe (Ralston, p. 73), mentionné dans les remarques de
notre no i , le héros se mêle à des mendiants , et l'une des princesses le recon-
naît à son anneau.
LUI
LE PETIT POUCET
Il était une fois des gens qui avaient beaucoup d'enfants ; l'un
d'eux était un petit garçon qui n'était pas plus grand que le
pouce : on l'appelait le petit Poucet.
Un jour sa mère lui dit : « Je m'en vais à l'herbe ; toi , tu
resteras pour garder la maison. — Maman, » dit-il, « je veux
aller avec vous. — Non, notre Poucet, tu resteras ici. »
Le petit Poucet fit mine d'obéir; mais, quand sa mère partit,
il la suivit sans qu'elle y prît garde. Arrivé aux champs, il se
cacha dans la première brassée d'herbe que sa mère cueillit, de
sorte que celle-ci le mit sans le savoir dans sa hotte. On donna
l'herbe à la vache ; voilà le petit Poucet avalé.
Le soir venu, la mère voulut traître la vache. « Tourne-teu,
Noirotte. — Nenni , je n'me tournerâme. » La femme, tout
étonnée, courut chercher son mari. « Tourne-teu, Noirotte. —
Nenni, je n'me tournerâme. »
De guerre lasse, on appela le boucher, qui fut d'avis qu'il
fallait tuer la bête. La vache fut donc tuée et dépecée , et on jeta
le ventre dans la rue , où une vieille femme le ramassa et le mit
dans sa hotte. Mais , comme elle était trop chargée, force lui fut
de s'arrêter à moitié d'une côte, au sortir du village, et d'aban-
donner sur la route le ventre de la vache.
Vint à passer un loup qui avait grand'faim ; il avala le ventre
et le petit Poucet avec , puis il se remit ;\ rôder dans les environs.
Il n'était pas loin d'un troupeau de moutons , quand le petit
Poucet se mit à crier : « Berger, garde ton troupeau ! berger,
garde ton troupeau !»
148 LE PETIT POUCET
En entendant cette voix, le loup prit peur..., si bien que le
petit Poucet se trouva tout d'un coup par terre. Il se nettoya du
mieux qu'il put et s'en retourna chez ses parents. Sa mère lui dit :
« Te vlà not' Poucet! j'te croyeuille pordeu.
— J'ateuille da' Therbe, et veu n'm'avêm'veu.
— Ma fi no, not' Poucet, j'te croyeuille tout d'bo pordeu.
— Eh bé ! marna , me vlà r'veneu ^ »
VARIANTE
LE PETIT CHAPERON BLEU
Un jour, un fermier et sa femme , s'en allant faire la moisson ,
laissèrent à la maison leur petit garçon , qu'on appelait le petit
Chaperon bleu , parce qu'il portait un chaperon de cette couleur,
et lui dirent de venir aux champs à midi leur porter la soupe.
A l'approche de midi , le petit garçon versa la soupe dans un
pot-de-camp et se mit en devoir de la porter à ses parents.
Comme il passait par l'étable , voyant que la vache n'avait rien à
manger, il posa son pot à côté d'elle et alla chercher du fourrage.
Mais , par malheur, la vache donna un coup de pied dans le pot,
et toute la soupe se répandit par terre. Voilà le petit garçon bien
en peine. Il ne trouva rien de mieux à faire que de se cacher dans
une botte de foin.
Les parents , ne le voyant pas arriver, revinrent au logis ; on
l'appelle, on le cherche partout : point de petit Chaperon bleu.
Cependant la vache, qui avait faim, se mit à beugler; on lui
donna la botte de foin où le petit garçon s'était blotti. La vache
avala l'enfant avec le foin.
Un instant après, quand on voulut renouveler la litière, on
s'aperçut que la vache ne pouvait plus bouger : on avait beau la
I. Te voilà, notre Poucet! je te croyais perdu. — J'étais dans l'herbe, et
vous ne m'avez pas vu. — Ma foi non , notre Poucet ; je te croyais tout de bon
perdu. — Eh bien! maman, me voilà revenu.
LE PETIT POUCET I49
pousser, la frapper; rien n'y faisait. « Vache, toume-teu, vache,
tourne-teu ! — Je n'me tournerâme. » En entendant la vache
parler^ les gens furent bien étonnés et la crurent ensorcelée ; ils ne
se doutaient guère que c'était le petit Chaperon bleu qui répondait
pour elle. On courut chercher le maire. « Vache , tourne-teu ! —
Je n'me tournerâme. » Enfin on appela le curé, qui dit à la vache
en français : « Vache, tourne-toi ! — Je n'comprenme le français ;
je n'me tournerâme. »
Le fermier, ne sachant plus que faire , fit venir le boucher. La
bête fut tuée et dépecée ; le ventre fut jeté dehors et ramassé par
une vieille femme, qui l'emporta dans sa hotte.
A peine était-elle hors du village, que le petit garçon se mit à
chanter :
« Trotte , trotte , vieille sotte !
Je suis au fond de ta hotte. »
La vieille, bien effrayée, pressa le pas sans oser regarder der-
rière elle. Comme elle passait près d'un troupeau de moutons, le
petit garçon cria : « Berger, berger, prends garde à tes moutons !
Voici le loup qui vient. » La vieille, à demi folle de frayeur,
disait en se tâtant : « Je ne suis pourtant pas le loup ! Qu'est-ce
que cela veut dire ? » Arrivée chez elle, elle ferma la porte, déposa
sa hotte par terre et fendit le ventre de la vache. Dans un moment
où elle tournait la tète, le petit garçon sortit tout doucement de
sa prison et se blottit derrière Tarmoire.
La vieille prépara les tripes et les accommoda pour son souper.
Elle commençait à se remettre de sa frayeur et ne songeait plus
qu'à se régaler, quand tout à coup le petit garçon se mit à crier :
« Bon appétit, la vieille ! » Cette fois, la pauvre femme crut que
le diable était au logis et commença à trembler de tous ses
membres. « Ecoute, » lui dit alors le petit garçon sans quitter sa
place, « promets-moi de ne dire à personne où tu m'as trouvé et
de me reconduire où je te dirai. Je serai bien aise de n'être plus
ici, et toi tu ne seras pas fâchée d'être débarrassée de moi. » La
vieille promit tout, et le petit Chaperon bleu se montra. Elle le
reconduisit chez ses parents, qui furent bien joyeux de le revoir.
150 LE PETIT POUCET
REMARQUES
Dans une seconde variante , également de Montiers-sur-Saulx , des gens ont
un petit garçon pas plus haut que le pouce : on l'appelle P'iiot Pouçot. Un jour,
le petit Poucet part pour chercher un maître. Il arrive à un village et entre dans
la première maison qu'il voit. Il demande si on veut le prendre comme domes-
tique. La femme , qui en ce moment se trouve seule à la maison , lui répond
qu'il est trop petit. « Prenez-moi , » dit le petit Poucet ; « je travaille bien. »
Le mari, étant revenu, le prend à son service.
La femme l'envoie chercher une bouteille de vin chez le marchand. Le petit
Poucet dit à celui-ci de lui donner un tonneau. Le marchand se récrie ; mais le
petit Poucet n'en démord pas. On lui donne le tonneau , et il s'en va en le
poussant devant lui. Sur son chemin les gens sont ébahis : « Un tonneau qui
marche tout seul ! »
Ensuite la femme l'envoie chercher une miche de pain chez le boulanger. Le
petit Poucet se fait donner toutes les miches, qu'il pousse aussi devant lui.
Un jour que la femme fait la galette, il tombe dedans sans qu'on s'en
aperçoive. On met la galette au four. Quand elle est cuite et qu'on la coupe en
deux, on coupe l'oreille au petit Poucet. « Oh ! prenez garde 1 vous me coupez
l'oreille. » Mais on ne fait pas attention à lui, et on le mange avec la galette.
Plusieurs contes de cette famille sont formés en entier, ou presque en entier,
du premier épisode de notre conte (le petit Poucet avalé par la vache) , épisode
présenté d'une manière très simple.
Voici d'abord un conte basque de la Haute-Navarre (^Revue de linguistique ,
1876, p. 242) : Il était une fois un petit, petit garçon ; il avait nom Ukaïltcho
(Petite poignée). Un jour, sa mère l'avait envoyé garder la vache. La pluie
ayant commencé, Ukaïltcho se cacha sous un pied de chou. Comme on ne le
voyait plus revenir, sa mère s'en fut le chercher. « Ukaïltcho ! où êtes-vous?
— Ici ! ici 1 — Où ? — Dans les boyaux de la vache. — Quand sortirez-vous ?
— Quand la vache fera... » La vache avait avalé Ukaïltcho, pensant que
c'était une feuille de chou.
Même histoire dans un conte languedocien cité par M. Gaston Paris (Le petit
Poucet et la Grattde-Ourse , p. VII), où Peperelet (Grain de poivre), s'en allant
porter à manger à son père et à ses frères qui coupent du bois dans la foret,
voit venir le loup et se cache sous un chou , qu'une vache mange , et Pepeleret
avec; — et aussi dans un conte du Forez (ibid. , p. 57), où Plen Pougnet
(Plein le poing) s'étant assis derrière un mur, un bœuf le prend pour un
chardon et l'avale.
Dans un conte catalan (Rottdallayre, III, p. 88), le héros est un petit garçon
pas plus gros qu'un grain de mil. Un jour ses parents l'envoient chercher pour
un sou de safran. 11 arrive chez le marchand. « Donnez-moi pour un sou de
safran. » On regarde, mais l'on ne voit qu'un sou qui remue. A la fin on entre-
voit le petit garçon , on prend le sou et on met le safran à la place. Tandis que
le petit retourne vers la maison , de grosses gouttes commencent à tomber ; il
se met à l'abri sous un chou. Arrive un bœuf, qui mange chou et enfant. On
LE PETIT POUCET 151
cherche le petit partout. « Où es-tu ? — Dans le ventre du bœuf; il n'y tonne
ni n'y pleut. » Personne ne sait ce que cela veut dire. Tout à coup le bœuf fait
un p.., et voilà le petit retrouvé.
D'autres contes, comme le conte lorrain , développent cet épisode et le font
suivre d'un second (le petit Poucet ramassé par une femme avec le ventre de la
vache) et même, le plus souvent , d'un troisième (le petit Poucet avalé ensuite
par un loup avec les tripes).
Dans un conte picard (Carnoy, p. 329), Jean Pouçot, autrement dit Jean
l'Espiègle , après avoir été avalé par la vache , lui pique les boyaux avec des
alênes qu'il avait dans sa poche. La vache se roule par terre de douleur ; on la
tue et on met cuire les tripes dans un chaudron. Jean l'Espiègle interpelle sa
grand'mère, et on le retire du chaudron.
Dans un conte allemand (Prœhle, I, no 39), Poucet (Daumgross) est allé
cueillir des fleurs dans un pré ; il est ramassé avec l'herbe fauchée et donné à la
vache, qui l'avale. Toutes les fois que la servante vient traire la vache, Poucet
lui adresse la parole. La servante finit par, ne plus oser aller à l'étable, et on
tue la vache. Les tripes sont données à une mendiante, qui les met dans son
panier. A partir de ce moment , à toutes les portes auxquelles elle se présente ,
elle entend répondre non : c'est Poucet qui lui joue ce tour ; mais il meurt
d'avoir été cuit avec les tripes.
Dans un conte écossais (Campbell, n° 69), Thomas du Pouce est allé se
promener ; la grêle étant venue à tomber, il s'abrite sous une feuille de patience.
Un taureau mange la plante et, en même temps, Thomas du Pouce. Son père
et sa mère le cherchent. Il leur crie qu'il est dans le taureau. On tue la bête ;
mais on jette justement le gros boyau dans lequel était Thomas. Passe une
mendiante, qui ramasse le boyau. Pendant qu'elle marche, Thomas lui parle;
elle jette de frayeur ce qu'elle porte. Un renard prend le boyau et Thomas se
met à crier : « Tayaut ! au renard ! » Les chiens courent sus au renard et le
mangent , et ils mangent aussi le boyau , mais sans toucher à Thomas ; qui
revient sain et sauf à la maison.
Venons maintenant à un conte grec moderne (Hahn, n° 55). Là, Demi-
pois est avalé par un des bœufs de son père , pendant qu'il leur donne du foin.
Le soir, pendant que ses parents sont à table , ils entendent une voix qui sort
d'un des bœufs : « Je veux ma part , je veux ma part. » Le père tue le bœuf et
donne les boyaux à une vieille femme pour qu'elle les lave. Comme celle-ci se
met en devoir de les fendre. Demi-pois lui crie : « Vieille, ne me crève pas les
yeux , ou je te crève les tiens ! » La vieille , effra5'ée , laisse là les boyaux et
s'enfuit. Le renard passe et avale les boyaux avec Demi-pois ; mais celui-ci lui
rend la vie dure. Dès que le renard s'approche d'une maison , Demi-pois crie à
tue-tête : « Gare à vous , les gens ! le renard veut manger vos poules. » Le
renard , qui meurt de faim , demande conseil au loup ; celui-ci l'engage à se
jeter par terre du haut d'un arbre ; le renard suit ce conseil , et il est tué roide.
Le loup dévore son ami et avale en même Demi-pois ; mais voilà que toutes les
fois qu'il approche d'un troupeau , il entend crier dans son ventre : « Holà !
bergers, le loup va manger un mouton. » Désespéré, le loup se précipite du
haut d'un rocher. Alors Demi-pois sort de sa prison et retrouve ses parents. —
152 LE PETIT POUCET
M. Gaston Paris rapproche de ce conte grec , particulièrement pour la fin , un
conte du Forez. Le voici : Le Givs d'in pion (Gros d'un poing) faisait paître un
bœuf; il s'était mis derrière un chou. En mangeant le chou, le bœuf mangea
le Gros d'in pion. Le maître tua le bœuf, et le chat qui passait mangea à son
tour le Gros d'in pion. Le chat fut tué , et le Gros d'in pion fut cette fois mangé
par le chien. Enfin le loup dévora le chien. Mais, à partir de ce jour-là, plus
moyen pour le loup de manger des moutons. Quand il allait vers les bergeries ,
le Gros d'in pion , qui était dans son ventre , criait : « Gare , gare , le loup vient
manger vos moutons. » Survint compère le renard qui conseilla au loup « de
passer entre deux pieux très rapprochés l'un de l'autre , afin que la pression
pût le délivrer d'un hôte aussi incommode ; ce qui fut fait. » — M. Gaston
Paris fait remarquer que le collectionneur, M. Gras , « ne dit pas, ce qui doit
être dans l'histoire, que le loup resta pris au corps par les pieux et mourut là
misérablement. » « C'est, on le voit, ajoute M. Paris, le pendant exact du
conte grec ; seulement ici , conformément à la tradition , le loup est bafoué par
le renard. » Il l'est également , ajouterons-nous à notre tour, dans une variante
grecque de Demi-pois (Hahn, II, p. 254).
Dans un conte portugais (Coelho, n» 33), Grain de Mil, qui s'est mis sur
une feuille de millet , est avalé par un bœuf ; son père l'appelle partout , et ,
l'entendant enfin répondre de dedans la bête , il la fait tuer ; mais il a beau
chercher, il ne trouve pas le petit. On jette les tripes dehors ; un loup, les ayant
avalées, est pris de tranchées. Grain de Mil lui crie de se soulager, et, sorti du
ventre du loup, il retourne chez son père, après d'autres aventures qui ne se
rapportent en rien au conte lorrain. (Comparer un autre conte portugais, n» 94
de la collection Braga, dont le héros s'appelle Matiœl Feijào, « Manoel
Haricot ».) — Dans un conte basque, dont M. W. Webster ne dit qu'un mot
(p. 191 de sa collection) , le petit héros est d'abord avalé par un bœuf, puis
par un chien , pendant qu'on lave les tripes du bœuf.
D'autres contes vont nous offrir de nouvelles aventures se surajoutant aux
premières. Ainsi, un conte rhénan (Grimm, no 37) commence par raconter
comment Poucet (Daumesdick) conduit la voiture de son père, en se mettant
dans l'oreille du cheval ; comment il est acheté par des étrangers, émerveillés
de son adresse ; comment ensuite il s'échappe et s'associe à des voleurs. Vient,
après cette première partie, l'histoire que nous connaissons : Poucet avalé par
une vache dans une brassée de foin ; la terreur de la servante à qui il crie de ne
plus donner de foin à la bête ; la vache tuée ; le ventre jeté sur le fumier et
avalé par un loup. Finalement Poucet indique au loup le garde-manger d'une
certaine maison, qui est celle de ses parents ; le loup s'y introduit, mais n'en
peut plus sortir. Il est tué et Poucet délivré.
Dans un conte russe, dont M. Paris donne la traduction (op. cil. , p. 81 ;
voir aussi L. Léger, n» 3), même première partie, à peu près : Petit Poucet se
glisse dans l'oreille du cheval et laboure à la place de son père ; il est vendu
par celui-ci à un seigneur et s'échappe; il s'associe à des voleurs, vole un
bœuf et demande les boyaux pour sa part. Il se couche dedans pour passer la
nuit et il est avalé par un loup. Comme dans les contes cités précédemment,
LE PETIT POUCET 1)3
il crie aux bergers de prendre garde au loup. Celui-ci , en danger de mourir de
faim, dit à Petit Poucet de sortir. « Porte-moi chez mon père, et je sortirai. »
Le loup l'y porte ; Petit Poucet sort du grand ventre par derrière, s'assied sur la
queue du loup et se met à crier : « Battez le loup ! » Le vieux et la vieille
tombent sur le loup à coups de bâton , et , quand il est mort , ils prennent la
peau pour en faire une « touloupe » à leur fils.
Ce conte russe n'a pas le passage où Poucet est avalé par un bœuf. Ce trait
va se retrouver dans un conte du pays messin , qui a beaucoup de rapport avec
le conte russe (^Mèlusine, 1877, col. 41) : Jean Bout-d'homme est vendu par
son père le terrassier à un seigneur qui l'a trouvé très gentil. Après s'être d'abord
échappé , il est rattrapé par le seigneur qui le met dans un panier suspendu au
plafond de la cuisine : de là il doit observer ce qui se passe et en rendre compte
à son maître. Un jour, il est aperçu par un domestique qui, pour le punir de
son espionnage , le jette dans l'auge aux bestiaux ; il est avalé par un bœuf. Le
seigneur ayant fait tuer ce bœuf pour un festin qu'il doit donner, les tripes sont
jetées sur le grand chemin. Une vieille femme, passant par là , les ramasse et
les met dans sa hotte. Elle n'a pas fait dix pas , qu'elle entend une voix qui sort
de sa hotte et lui dit :
« Toc ! toc !
Le diable est dans ta hotte !
Toc ! toc !
Le diable est dans ta hotte ! »
La vieille jette là sa hotte et s'enfuit. Suivent les aventures de Jean Bout-
d'homme avec le loup, aventures à peu près identiques à celle du Petit Poucet
russe. « Tais-toi, maudit ventre! » dit le loup, désespéré d'entendre toujours
une voix qui prévient les bergers de son approche. — « Je ne me tairai pas,
tant que tu n'auras pas été me déposer sous la porte de mon père. — Eh ! bien ,
je vais y aller. » Quand ils arrivent, Jean Bout-d'homme sort du ventre du
loup , se glisse dans la maison en passant par la chatière , et , au même instant ,
saisissant le loup par la queue , il crie : « Venez , venez , père , je tiens le loup
par la queue. » Le père accourt et tue d'un coup de hache le loup dont il vend
la peau.
Dans un conte allemand (Grimm, n" 45), conte résultant de la fusion faite
par les frères Grimm de divers contes de la région du Mein , de la Hesse et
du pays de Paderborn , — ce qui , soit dit en passant , est un procédé assez peu
scientifique, — une servante , pour se débarrasser du petit espion (comme dans
le conte messin ) , le donne aux vaches avec l'herbe. On tue la vache qui l'a
avalé ; on fait des saucissons avec une partie de la viande , et Poucet ( Daumer-
ling) se trouve enfermé dans un de ces saucissons. Au bout d'un long temps,
il est délivré; puis, plus tard, avalé par un renard. Il finit également par
recouvrer sa liberté.
Nous mentionnerons encore un conte wende de la Lusace (Veckenstedt,
p. 97 , no 6 ) , où le petit fripon d'EuJenspiegel s'associe à un voleur, puis est
ramassé avec le foin et avalé par la vache. Quand on lue la vache, il parvient
à s'échapper '.
I. Dans le conte picard citi plus haut , le petit Poucet s'appelle Jean V Espiègle. C'est exactement
y EnUnsfiegel du conte wende, On sait c^WEspiigU est la forme franfaise du nom d'Emlensfifgel , le hiros
154 LE PETIT POUCET
Deux contes italiens ont également l'association du petit héros avec des
voleurs. Le premier, recueilli dans les Marches par M. A. Gianandrea
(^Giornale di filologia romança , n» 5), n'a de commun avec notre conte que le
passage où Deto grosso (Gros doigt, Pouce) qui s'est caché dans la laine d'un
mouton , est avalé par un loup , en même temps que le mouton. — Dans le
second, recueilli en Toscane par M. Pitre (Novelle popolari toscatte, n° 42),
Cecino (Petit pois) est avalé par un cheval appartenant à ses amis les voleurs;
puis par un loup , quand le cheval a été tué et jeté dehors. Le loup voulant
aller manger une chèvre, Cecino crie au chevrier de prendre garde.
Certains contes étrangers ont , des aventures de Poucet , uniquement celles
que nous avons vues en dernier lieu s'ajouter au fonds commun à tous les
contes cités. Ainsi, le Poucet d'un conte Hthuanien (Schleicher, p. 7) laboure
en se tenant dans l'oreille d'un bœuf; il est acheté par un seigneur; il aide
des voleurs à voler les boeufs du seigneur et ensuite attrape les voleurs eux-
mêmes. Le conte finit là-dessus. — Dans un conte croate (Krauss, I, n° 92),
Poucet conduit de la même manière un attelage de boeufs. Son père le vend
aussi à un seigneur, qui le met dans sa poche ; Poucet en profite pour jeter à
son père tout l'argent qui s'y trouve. Il tombe ensuite entre les mains d'une
bande de voleurs, dans laquelle il s'engage. — Dans un conte albanais (Hahn,
no 99), le petit héros, qu'on appelle « La Noix », laboure, assis sur la pointe
de la charrue; il s'associe à des voleurs et devient fameux sous le nom du
« voleur La Noix ».
*
* *
Un poème anglais, l'histoire de Toni Pouce, qui a été sans doute imprimé
dès le xvie siècle, mais dont la plus ancienne édition connue est de 1630, a
conservé, au milieu de toute sorte de fantaisies plus ou moins poétiques, un
trait de notre thème (Brueyre, p. 5) : Tom Pouce est attaché par sa mère à un
chardon pour que le vent ne l'enlève pas. Une vache mange le chardon et
Tom Pouce avec. « Où est-tu , Tom ? » crie partout la mère. — « Dans le
ventre de la vache. » Tom finit par en sortir.
* *
Un conte kabyle (J. Rivière, p. 8) présente une curieuse ressemblance avec
tous ces contes européens : Un homme avait deux femmes. Un jour, en
remuant du grain, l'une trouve un pois chiche : « Plût à Dieu , se dit-elle, que
j'eusse Pois chiche pour fils ! » L'autre trouve un ongle : « Plût à Dieu, dit-elle,
que j'eusse Ali g'icher (sic) pour fils ! » Dieu les exauce '. Le conte laisse de côté
Pois chiche et ne s'occupe que d'AU. Le petit garde un troupeau de brebis sans
d'un livre très populaire en Allemagne à la fin du moyen âge , et qui a fait aussi l'amusement de nos
aïeux. — Reste à savoir si les Wendes de la Lusace emploient le mot allemand lui-même ou un
équivalent dans lear langue; ce que ne dit pas M. Veckenstedt.
I. Dans le conte rhénan , la mère de Poucet a souhaité d'avoir un enfant , quand même il ne serait
pas plus grand que le pouce. Comparer le conte italien des Marches et le conte croate. — Dans les deux
contes portugais et dans la variante grecque , le souhait qu'a formé la mère , c'est d'avoir un flls , ne
fût-il pas plus gros qu'un grain de mil , un haricot ou un pois.
LE PETIT POUCET 1S5
qu'on puisse voir où il est. Des voleurs étant venus à passer, il se joint à eux.
Quand ils sont auprès d'une maison , ils font un trou dans le mur, et Ali entre
dans retable. Il passe dans l'oreille d'une vache et se met à crier : « Est-ce une
vache d'Orient ou une vache d'Occident que j'amène ? — Amène toujours, »
disent les voleurs. Une vieille femme se lève à leurs cris, allume une lampe et
regarde partout ; elle s'arrête près de l'oreille de la vache. « Recule donc, » crie
Ali, « tu vas me brûler. » » La vieille étant partie, Ali prend une vache, et les
voleurs la conduisent sur une colline, où ils la tuent. AU se fait donner la
vessie et s'en va près d'un ruisseau voisin. Tout à coup il se met à crier ; « O
mon père, pardon; je l'ai achetée, je ne l'ai pas volée. » Les voleurs, se
croyant surpris, s'enfuient, et Ali rapporte la viande à sa mère*. Il prend un
des boyaux, le porte dans le jardin du roi et se cache dans le boyau. La fille
du roi ramasse le boyau et le met dans son panier. Quand elle passe sur la
place publique, Ali crie de toutes ses forées : « La fille du roi a volé un
boyau ! » La fille du roi jette le boyau ; un lion survient et l'avale. Ali se met
à parler dans le ventre du lion , qui lui demande comment il pourra se débar-
rasser de lui. Ali lui conseille d'avaler un rasoir : « Je te percerai un peu et je
sortirai. » Toujours sur le conseil d'Ali j le lion met en fuite des enfants
occupés à se raser la tête. Il avale un de leurs rasoirs. Ali lui fend tout le
ventre, et le lion tombe mort.
1. Tout ce passage se retrouve dans le conte italien des Marches ; Pouce s'introduit dans une bergerie
et crie à ses camarades les voleurs , qui sont restés dehors ; « Lesquels voulez-vous , les blancs ou les
noirs ? — Tais-toi , » disent les voleurs ; « le maître va t'entendre. » Mais Pouce continue i crier. Le
maître arrive. Les voleurs décampent et Pouce se cache dans un trou de la muraille. Le maître met sa
lumière justement dans ce trou. « Oh ! tu m'aveugles, » crie Pouce.
2. Dans le conte lithuanien , les voleurs ayant tué les bœufs qu'ils ont pris à un seigneur, de concert
avec Poucet , celui-ci s'offre à aller laver les boyaux. Il les porte donc k la rivière et se met tout i coup
i pousser des cris terribles : « Ah ! mon bon monsieur, je ne les ai pas volés tout seul ; il y a encore là
trois hommes qui font rôtir la viande. » Quand les voleurs entendent ces paroles , ils s'enfuient.
LIV
LE LOUP & LE RENARD
Un loup et un renard , deux grands voleurs , s'étaient associés
et faisaient ménage ensemble. Ils s'embusquaient à la lisière des
bois , ils rôdaient autour des troupeaux , ils s'aventuraient même
jusque dans les fermes ou dans les maisons , quand il ne s'y trou-
vait que des enfants.
Un jour, ils volèrent un pot de beurre ; ils le cachèrent au fond
du bois pour le trouver quand viendrait l'hiver. Quelque temps
après, le loup dit au renard : « J'ai faim : si nous entamions le
pot de beurre ? — Non, » dit le renard, « n'y touchons pas tant
que nous pouvons attraper des moutons ou quelque autre chose ;
gardons nos provisions pour la mauvaise saison. » Le renard, qui
était bien plus fin que son camarade, voulait manger le beurre
à lui tout seul.
A midi, au coup de l'Angelus, il dit au loup : « Ecoute!
voilà qu'on m'appelle pour être parrain. — Pour être parrain ? »
dit le loup tout étonné. — « Oui, » dit le renard , et il courut
au bois , à l'endroit où était le pot de beurre. Il en mangea une
bonne partie, puis il revint trouver son compagnon.
« Te voilà revenu ? » lui dit le loup ; « eh bien ! quel nom
as-tu donné à l'enfant ? — Je l'ai appelé le Commeiuement. — Le
Comtnencetnent ! quel vilain nom ! — Bah ! c'est un nom comme
un autre. »
Quelques jours après, quand sonna l'Angelus , le renard dit au
loup : « Ecoute ! voilà qu'on m'appelle encore pour être parrain.
— Ah ! » dit le loup , « tu as bien de la chance ! et moi , qui ai
si faim, jamais on ne m'appellera ! »
LE LOUP ET LE RENARD I$7
Le renard retourna au pot de beurre, et se régala comme il
faut. Quand il fut revenu, le loup lui demanda : « Quel nom
as-tu donné à l'enfant? — Je l'ai nommé la Moitié. — La Moitié!
oh ! le vilain nom que tu as donné là ! » Le renard crevait de rire.
Le lendemain , avant la nuit , il dit au loup : « J'oubliais : je
dois encore être parrain demain. — Cela ne finira donc pas ? »
dit le loup. « Moi, je n'aurai jamais pareille chance. — Oh! pour
cela non : tu es trop bête. Au revoir donc ; je ne serai pas long-
temps , et je te rapporterai quelque chose du repas. »
Il acheva le pot de beurre, et rapporta au loup des os qui
étaient bien depuis trente ans sur un tas de pierres. Le loup
essaya de les manger et s'y cassa les dents. « Voilà, » dit-il,
« un beau régal ! — Que veux-tu ? » dit le renard ; « les temps
sont durs! Encore est-ce là ce qu'il, y avait de meilleur et de plus
friand au repas du baptême. Mange donc. » Mais le loup ne
pouvait en venir à bout. « A propos, » demanda-t-il , « quel
nom as-tu donné à l'enfant ? — Il s'appelle fâ-veu-s'cû ^ —
J'â veu s' câ\ fi! le vilain nom. »
A quelque temps de là, le loup dit au renard : « Maintenant,
il faut aller à nos provisions. » Le renard avait eu soin de casser
le pot et de mettre parmi les débris des souris mortes et des
limaces. A cette vue , le loup s'écria : « Nous sommes volés ! —
Ce sont pourtant ces vilaines bêtes qui nous ont joué ce tour, »
dit le renard. — « Hélas! » reprit le loup, « moi qui ai si faim!
— J'ai cru bien faire, » dit le renard en se retenant de rire;'« je
voulais mettre le beurre en réserve pour l'hiver. — Et moi , »
dit le loup, « je t'avais dit qu'il ne fallait pas attendre; je savais
bien que nous ne pourrions pas le garder si longtemps. — C'est
qu'aussi on ne trouve pas toujours à prendre ; il faut bien ména-
ger un peu. Si nous allions pêcher? — Comment ferons-
nous? » demanda le loup. — « Nous nous approcherons des
charbonniers pour leur faire peur ; ils s'enfuiront et nous pren-
drons leurs paniers pour attraper le poisson. »
Ce jour-là , il gelait bien fort. « Tiens ! » dit le renard en
montrant au loup les glaçons qui flottaient sur la rivière, « tout
le poisson est crevé : le voilà sur l'eau ; il sera bien facile à
prendre. » Il attacha un panier à la queue du loup^ et le loup
I. « J'ai vu son c. », le fond du pot.
IS8 LE LOUP ET LE RENARD
descendit dans la rivière. « Oh! » criait-il, « qu'il fait froid! »
Cependant les glaçons s'amassaient dans son panier. « Ah ! que
c'est lourd ! — Tire , tire , » disait l'autre , « tu as des poissons
plein ton panier. — Je n'en peux venir à bout. »
A la fin pourtant, le loup parvint à sortir de l'eau, mais sa
queue se rompit et resta attachée au panier. « Comment ! » dit
le renard , « tu laisses là ta queue ? Mais quelles bêtes as-tu dans
ton panier? — Ce sont les bêtes que tu m'as montrées. — Eh
bien ! essaie d'en manger. » Le loup se cassa encore deux ou
trois dents et dit enfin : « Mais ce n'est que de la glace ! Ah !
que j'ai froid et que j'ai faim ! — Regarde là-bas, » dit le renard,
« voilà de petits bergers qui teillent du chanvre auprès du feu.
Allons-y : ils auront peur et laisseront là leur chanvre. Je t'en
referai une queue. »
A leur arrivée, les enfants s'enfuirent en criant : « Ah! le
vilain loup ! le vilain loup ! — Tourne le dos au feu , » dit le
renard à son camarade , « et chauffe-toi bien. Je vais te remettre
une queue. » Il prit du chanvre et en refit une queue au loup,
puis il y mit le feu. Le loup bondit de douleur, et se mit à courir
et à s'agiter, en criant d'une voix lamentable :
« J'â chaou la patte et chaou le cû.
Ma grand'mère , j' n'y r'vanra pu ^ »
Le renard lui dit : « Viens avec moi : on va faire la noce à la
Grange-Allard ^ ; il y a des galettes plein le four. »
A quelque distance de la ferme, le renard grimpa sur un
chêne. « Oh! » dit-il, « que cela sent bon la galette! Mais j'en-
tends les cloches ! les gens vont revenir de la messe... Oui, oui,
voici la noce; il est temps d'approcher de la chambre à four. —
Comment faire pour entrer ? » demanda le loup. — « Voici une
petite lucarne, » dit le renard ; « tu pourrais bien passer par là.
— C'est trop étroit ; il n'y a pas moyen. — Passe ta tête : là où
la tête passe, le derrière passe, duand tu seras dans la chambre
à four, tu mangeras le dessus des tartes, et tu me jetteras le reste
par la lucarne. J'en ferai une petite provision pour nous deux. »
Après bien des efforts, le loup parvint à entrer dans la
1 . J'ai chaud la patte et chaud le c. ; ma grand'mère, je n'y reviendrai plus.
2. Ferme voisine de Montiers-sur-Saulx.
LE LOUP ET LE RENARD I59
chambre à four; le renard resta dehors, et tout ce que le loup
lui jetait par la lucarne, il le mangeait ; c'était la meilleure part.
Les gens de la noce arrivèrent bientôt ; le renard s'enfuit , laissant
là son camarade.
Un instant après , les femmes entrèrent dans la chambre à four
pour prendre les galettes. Les voilà bien effrayées : « Au loup ! au
loup ! » Tout le monde accourt avec des bâtons, des fléaux, des
pelles à feu. Pendant ce temps, le renard riait de toutes ses
forces dans sa cachette. Le pauvre loup avait essayé de repasser
par la lucarne; mais, comme il avait beaucoup mangé, il ne
put y réussir. On tomba sur lui , et on lui donna tant de coups ,
qu'il rendit tout ce qu'il avait mangé. Les bas blancs, les beaux
jupons en furent tout gâtés ; il fallut changer d'habits. Quant au
loup , il fut si maltraité qu'il en mourut.
REMARQUES
Dans une variante, également de Montiers-sur-Saulx , et qui met en scène
plusieurs personnes du pays , mortes aujourd'hui , le loup et le renard s'en vont
sur le chemin de Ligny. Passent trois charretiers, le père Charoy, le père
Maquignon et le père Merveille, avec leur vanne à charbon (banne , voiture à
charbon). Le renard court en avant, s'étend sur la route et fait le mort. « Ah !
le beau renard ! » disent les charretiers , quand ils arrivent auprès de lui ; « il
faut le mettre sur notre vanne. » Sur leur vanne ils avaient mis , avant de
partir, diverses provisions , du pain , du vin , du lard , du beurre. Le renard jette
tout sur la route , puis il saute en bas de la vanne et va porter les provisions
dans le creux d'un arbre. — Vient ensuite l'histoire du parrainage. Le renard
mange d'abord la moitié d'un pot de beurre, et l'enfant s'appelle « la Moitié » ;
puis il achève le pot, et l'enfant s'appelle « Bé r'Uché » (Bien reléché). La
troisième fois, il mange le lard et n'en laisse que la couenne ; « La Couenne »
est le nom de l'enfant. — Cette variante a aussi l'épisode de la pèche ; le
renard mange tous les poissons, et le loup en est pour sa queue arrachée.
Dans notre conte et sa variante , nous trouvons quatre suites d'aventures ,
dont certaines forment parfois des contes séparés.
L'épisode des charretiers , particulier à la variante , se retrouve dans un conte
allemand de la Marche de Brandebourg (Kuhn, Mccrkische Sageit, p. 297).
Dans ce conte , le renard s'y prend absolument de la même manière que dans
notre variante, pour voler un charretier qui conduit une voiture chargée de
barils de poissons salés. Le loup ayant vu ensuite le renard en train de
l6o LE LOUP ET LE RENARD
manger ces poissons , lui demande où il se les est procurés. Le renard lui dit
qu'il les a péchés dans tel étang. Suit l'histoire de la pêche. Quand la queue du
loup est bien gelée, le renard attire du côté de l'étang les gens du village voisin,
qui tombent sur le loup à coups de bâton et de fourche. Le loup y perd sa
queue. — Mêmes aventures et même enchaînement des deux épisodes , dans un
conte esthonien, où l'ours tient la place du loup (Grimm, Rciuhart Fuchs ,
p. cclxxxvj), dans un conte russe (L. Léger, n" 28), dans un conte wende de
la Lusace, un peu altéré (Haupt et Schmaler, II, p. 166), dans un conte
français de la Bresse (^Contes des provinces de France, n° 65), altéré aussi,
et dans un conte allemand du grand duché d'Oldenbourg ( Strackerjan ,
II , p. 94 ) , où le renard joue le rôle du loup et est attrapé par le lièvre. —
Comparer encore un conte allemand assez altéré, le Lihre et le Renard
(Bechstein, p. 120).
Dans un second conte wende de la Lusace (Veckenstedt, p. 98), où les deux
épisodes s'enchaînent aussi , le renard est la dupe , comme dans le conte olden-
bourgeois , et celui qui l'attrape est une sorte de Petit Poucet , le petit fripon
d'Eulenspiegel '.
L'épisode des charretiers se retrouve encore dans un conte serbe (Vouk,
p. 267) et dans un conte écossais (Campbell, I, p. 278).
Dans un conte hottentot , publié par W.-H. Bleek (voir l'article de M. F.
Liebrecht dans la Zeilschrifl fur Vcelkerpsycliologie tind Spraclrwissenschaft , t. V,
1868), le chacal fait le mort et se met sur le chemin d'une voiture chargée de
poissons ; le charretier le famasse , comptant en tirer une belle fourrure pour
sa femme. Le chacal jette sur la route une bonne partie des poissons, puis il
saute en bas de la voiture et les emporte. L'hyène , qui veut l'imiter, n'est pas
ramassée parce qu'elle est trop laide ; en revanche elle reçoit force coups de
bâton.
On peut , croyons-nous , rapprocher de ces divers contes un conte du Cam-
bodge (Aymonier, p. 34) : Le lièvre rencontre un jour une vieille femme qui
porte des bananes au marché. Il s'étend roide et immobile sur la route.
« Bonne aubaine I » dit la femme , « cela me fera un bon civet. » Elle ramasse
le lièvre , le met sur sa hotte et continue sa route. Pendant ce temps , le lièvre
mange les bananes. A la première occasion il saute à terre et disparait '.
*
L'épisode de la queue gelée se rencontre , en dehors des contes que nous
avons mentionnés, dans un conte bavarois (Grimm, III, p. 124); dans un
conte norwégien, le Renard et l'Ours (Asbjœrnsen, t. I, no 17) ; dans un conte
lapon (n» i des Contes lapons traduits par M. F. Liebrecht, Germania, 1870) ;
dans un conte russe (Gubernatis, Zoolc^ical Mythology , II, p. 129) et dans un
conte écossais, altéré (Campbell, p. 272).
: . Voir, «ur ce personnage , une note de notre n" 5 3 , /<r Petit Poucet ( Il , p. 13}).
2. Il est assez curieux que le conte olJenbourgeois , mentionné plus haut , et dont le lièvre est aussi
le héros , n'a pas non plus les charretiers et leur voiture : c'est à un garçon boulanger, portant des pains
dans une corbeille , que le lièvre , aidé ici du renard , joue un tour.
LE LOUP ET LE RENARD l6l
Un conte français, recueilli à Vais (Ardèche) par M. Eugène Rolland
(Faune populaire de la France. Les Mammifères sauvages. Paris, 1877 , p. 150) ,
présente une petite différence : Le loup et le renard vont pêcher des truites.
Le renard attache à la queue du loup un panier destiné à recevoir le produit de
la pêche, puis il se met en besogne; chaque fois qu'il plonge, il prend une
truite qu'il croque immédiatement, et, en guise de poisson, il va mettre dans
le panier une grosse pierre. Finalement , il s'enfuit en se moquant du loup.
Celui-ci , furieux , s'élance à sa poursuite ; mais toute la peau de sa queue
reste attachée au panier chargé de pierres. Il en est à peu près de même dans
un conte du Forez, analysé par M. Kœhler (Jabrbuch fur romanische uud
engliscbe Literatur, t. IX, p. 399).
Dans un conte du « pays saxon » de Transylvanie, cité également par M.
Kœhler (Zeitschrift fiir romanische Philologie, III, p. 618), le renard, comme
dans notre conte , fait au loup une queue de chanvre et de poix , et ensuite il
y met le feu. — Le conte de la Bresse présente cet épisode à peu près de la
même manière que le conte de Montiers : nous y retrouvons , par exemple , les
bergers qui teillent du chanvre.
En Orient , nous avons à citer un conte des Ossètes du Caucase , traduit par
M. Schiefner (Mélanges asiatiques, publiés par l'Académie de Saint-Péters-
bourg, t. V, 1865, p. 104) : Le renard a trouvé des poissons. Les autres
renards se rassemblent autour de lui et lui demandent d'où ces poissons lui
viennent. Il leur répond : « J'ai tout simplement laissé pendre ma queue dans
l'eau; voilà comment j'ai eu les poissons. » Les renards plongent leur queue
dans l'eau et l'y laissent toute la nuit. Le matin , quand ils tirent , leur queue
reste dans la glace. (Il y a ici une altération : le conte commence par des tours
joués par le renard non à ses frères les renards, mais au loup; c'est le loup qui,
ici comme ailleurs, aurait dû être, d'un bout à l'autre, le personnage bafoué.)
*
* ♦
Venons à l'histoire du baptême. Elle se retrouve, avec le pot de beurre, dans
le conte du Forez mentionné plus haut. Les noms des prétendus enfants sont
Quart- Mind^ol (« Quart-Mangé ») Méto-Mindiot (« Moitié-Mangé ») et Tul-
Mind^ol (« Tout-Mangé »). Là aussi, les deux personnages sont le loup et le
renard. Il en est de môme dans le conte de la Bresse, dans trois autres contes
français : l'un , de l'Ariège (Revue des langues rotnaties, t. IV, p. 31$); l'autre ,
de l'Isère (ibid., t, XIV, p. 184); le troisième, du Périgord, recueilli par M.
Jules Claretie (Revue des provinces, 1864, p. 492), et aussi dans un conte
écossais (Campbell, n» 65), dans un conte du Holstein (MùUenhoff, p. 468),
dans un conte grec moderne (Hahn, n" 89), dans un conte espagnol
(Caballcro, II, p. 6) , dans un conte portugais (Braga, n" 246). — Un conte
norwégien (Asbjœrnsen, t. I, n° 17) met en scène le renard et l'ours; un
conte hessois (Grimm, n" 2), le chat et la souris; un conte poméranien
(Grimm, III, p. 7), le coq et la poule; un autre conte allemand (ibid.), le
renard et le coq; un conte des nègres de la Guyane française (Brueyre, p. 365),
le chat et le chien; enfin un conte islandais (Arnason, p. 606), une vieille
femme et son vieux mari,
CosdUiN , Cotiles, II. 1 1
102 LE LOUP ET LE RENARD
Dans le plus grand nombre de ces contes , il s'agit d'un pot de beurre ,
comme dans notre conte et sa variante ; d'un pot de miel , dans le conte grec ,
le conte espagnol, le conte portugais, les contes français de l'Ariège et de
l'Isère, ainsi que dans un des contes allemands précédemment cités (Grimm,
III, p. 7). Les noms donnés aux enfants ont partout beaucoup de ressemblance
avec ceux qui figurent dans les deux contes de Montiers. Ainsi , dans le conte
de l'Ariège, Comtnensadet (« Commencé » ) , Miechet ( « A moitié »), et Aca-
hadct (« Achevé »); dans le conte espagnol, Empe^ili (de empeiar, « com-
mencer »), Miladill (de mitad , « moitié ») et Acàbili (de acabar, « ache-
ver »); dans le conte créole, Koumansman (« Commencement »), Milan
(« Milieu ») et Finichon (« Fin ») ; dans le conte de l'Isère, Jesqtiacoûa
"(« Jusqu'au cou »), Jesqiiamid ( « Jusqu'au milieu ») et Jesquaki (« Jusqu'au
fond »); dans le conte norwégien, « Commencé », « Mi-raangé », « Fond-
léché » (comparer le Bé r'iichi de notre variante).
Une histoire du même genre se retrouve dans un conte russe ( voir Guber-
natis, Zoolos;ical Mythoïogy , II, p. 129).
Un conte du pays napolitain , publié dans la revue Giambattista Basile, 1884,
p. 52, a modifié, en l'altérant, cet épisode.
En Orient , tout cet épisode se raconte chez les Kirghiz de la Sibérie méri-
dionale (Radloflf, III, p. 369). Le voici en substance : Un loup, un tigre et
un renard sont camarades. Ils trouvent un jour un pot de beurre et le mettent
en réserve en un certain endroit. Le renard dit aux autres : « La femme de
mon frère aîné vient d'avoir un enfant; je vais aller voir cet enfant et lui donner
son nom. — Va, » lui disent le loup et le tigre. Le renard court au pot de
beurre, en mange la largeur du doigt et revient trouver ses compagnons. « Eh
bien ! » lui demandent ceux-ci , « quel nom as-tu donné à l'enfant ? — Je l'ai
appelé « Large-d'un-doigt ». Le lendemain, le renard retourne donner un nom
à l'enfant de son second frère, et il l'appelle « Le Milieu ». Le nom du
troisième enfant , « Lèche-lèche » , correspond au Bé r'iiché de notre variante
lorraine.
Il a été recueilli chez les Kabyles un récit du même genre, mais moins
complet (Rivière, p. 89) : Le lion, le chacal et le sanglier vivent ensemble
et possèdent en commun une jarre de beurre. Un jour qu'ils sont à piocher un
champ, le chacal dit que son oncle l'appelle '. « La maison de mon frère est
en noce ; je vais y manger un peu de couscous. » Il part et mange la moitié
du beurre. Le lendemain, il mange le reste. Mais, plus tard, quand le lion et
le sanglier voient la jarre vide , ils disent au chacal : « C'est toi qui as mangé
le beurre. » Le chacal prend la fuite ; les autres le rattrapent et le tuent.
Dans ses Notes de lexicographie berbère (Paris, 1885 , p. 98), M. René Basset
dit qu'il a entendu raconter, toujours en Algérie, à Cherchell, « une histoire
qui, pour le fond, est analogue à celle du Renard parrain. »
* *
Le dernier épisode , — celui du ventre gonflé et de l'ouverture étroite , qui
I. Dans le conte de l'Ariège, la renarde et le loup sont i travailler au jardin quand 1* renarde dit
qu'on l'appelle pour un baptême.
LE LOUP ET LE RENARD 165
rappelle la fable de la Belette entrée dans un grenier, — fait partie du conte fran-
çais de Vais que nous avons cité et d'un conte de l'Agenais (Bladé, no 6). Il
existe également dans le conte allemand n" 73 de la collection Grimm, dans
deux autres contes allemands (Curtze, p. 173 ; Kuhn, op. cit., p. 296), dans
l'un des contes wendes de la Lusace cités plus haut ( Veckenstedt , p. 97), et
aussi, d'après M. Kœhler (remarques sur le conte agenais), dans un conte
du « pays saxon » de Transylvanie , dans un conte danois et dans un conte
hongrois.
La revue hGertmnia (t. II, 1857, p. 306) a publié un curieux passage d'un
manuscrit de la Bibliothèque de Munich , datant du xui^ ou du xiv« siècle et
contenant des sermons en latin. Ce passage sera intéressant à citer ici en entier :
« Diabolus quidam Rainhardus duxit feneratorem Isengrimura ad locum multa-
rum carnium , qui , cum tenuis per foramen artuni intraverat , inflatus exire
non potuit. Vigiles vero per clamorem Rainhardi Isengrimum usque ad
evacuationem fustigaverunt et pellem retinuerunt. Sic daemones usurarium ,
cum per congregationem rerum fuerit inflatds , a pelle carnali exutum , animam
in infernum fustigabunt, ut ossa cum pelle et carne usque ad futurum judicium
terras commendent. »
C'est, comme on voit, tout à fait notre épisode final, et, bien que le
sermonnaire remplace le renard et le loup par un diable et un usurier, il a
conservé les noms pour ainsi dire classiques de Rainhart et d'Isengrim , donnés
au renard et au loup dans la littérature du moyen âge.
LV
LÉOPOLD
Il était une fois un homme et une femme, mariés depuis dix
ans et qui n'avaient jamais eu d'enfants; ils auraient bien désiré
en avoir.
Un jour que l'homme se rendait dans un village voisin , il vit
venir à lui une vieille femme. « Ce doit être une fée , » pensa-
t-il. « Si elle me parle, je lui répondrai poliment. »
« Où vas-tu? )) lui dit la fée. — « Je vais au village voisin , ma
bonne dame. — Tu voudrais bien avoir des enfants , n'est-ce pas?
— Oh! oui, ma bonne dame. — Eh bien! tu vois des chiens
là-bas ; tâche de te faire mordre, et tu auras un fils. »
L'homme s'approcha des chiens, et l'un d'eux le mordit h la
main. De retour à la maison, il raconta son aventure à sa femme.
Au bout de neuf mois, ils eurent un fils, qu'on appela Léopold.
Plus l'enfant grandissait, plus il devenait méchant : ses
parents pensaient que c'était parce que le père avait été mordu
par le chien. A l'école , il ne voulait rien apprendre ; ayant pris
un jour le sabre de son père , il le montra au maître d'école et lui
dit qu'à la moindre observation , il le lui passerait au travers du
corps. Le maître se plaignit au père : « Votre fils est un garne-
ment, » lui dit-il, « je n'en peux venir à bout. » Finalement le
père déclara à Léopold qu'il ne le garderait pas plus longtemps à
la maison ; il le conduisit un bout de chemin , puis ils se sépa-
rèrent.
Etant arrivé dans un village , Léopold vit tout le monde en
pleurs. « Qu'ont-ils donc à pleurer, ces imbéciles ? » dit-il. On
lui répondit qu'une princesse allait être dévorée par une bête à
_j
LÉOPOLD l6)
sept tètes. « Ce n'est que cela ? » dit Léopold ; « voilà une belle
affaire ! » Les gens se disaient : « N'est-ce pas là ce mauvais sujet
de Léopold ? » Il continua son chemin et rencontra une vieille
femme : « Où vas-tu , mon ami ? » lui dit-elle. — « Ces imbé-
ciles qui pleurent là-bas viennent de me parler d'une bête à sept
têtes. Je n'ai pas encore vu de bête à sept têtes ; j'ai presque envie
de l'aller combattre. — Va, mon garçon , » reprit la vieille. Les
gens qui avaient entendu la conversation se disaient l'un à
l'autre : « Comme il a parlé honnêtement à cette femme ! Il est
pourtant bien méchant! » ^
Léopold se rendit au bois et yjrouva la princesse qui chantait.
« Vous ne faites pas comme les gens du village, » lui dit-il,
« vous chantez, et les autres pleurent. — Autant vaut chanter
que pleurer, » répondit-elle. « Mais éloignez-vous bien vite, si
vous ne voulez pas que la bête vous mange. — Oh ! je n'ai pas
peur ; je serais même curieux de voir une bête à sept têtes. » Un
instant après , on entendit au loin dans le bois la bête qui brisait
tous les arbres sur son passage. Dès qu'elle aperçut la princesse,
elle se mit à crier : « Ho ! ho ! te voilà avec un amoureux ! »
Léopold ne lui laissa pas le temps d'approcher ; il courut à sa
rencontre le sabre à la main, et lui coupa trois têtes. « Remettons
la partie à demain, » dit la bête; « je ne mourrai pas encore de
ce coup-ci. » La princesse dit alors à Léopold : « J'ai sept
anneaux pour les sept têtes de la bête : en voici trois, avec la
moitié de mon mouchoir. »
Le lendemain , Léopold revint avec un autre habit. « Que
faites-vous ici? » dit-il à la princesse. « Est-ce que vous êtes la
fille d'un bûcheron? Vos parents sont sans doute dans le bois ? »
Elle lui répondit sans le reconnaître : « Je suis une princesse et
je dois être dévorée par une bête à sept têtes. — Jamais je n'ai vu
de ces bêtes-là, » dit Léopold ; « comment donc est-ce fait? Je
voudrais bien en voir une. — Mon Dieu, » dit la princesse,
« c'est une grosse bête..., qui a sept têtes. On lui en a déjà coupé
trois. Mais éloignez-vous; j'ai peur que vous ne soyez dévoré.
— Non , j'attendrai. » La bête ne tarda pas à arriver. Léopold lui
abattit encore trois têtes. « A demain, » dit la bête; « je ne
mourrai pas encore de ce coup-ci. » La princesse donna trois
anneaux à Léopold, comme la veille, et lui fit mille remercie-
ments.
l66 LÉOPOLD
Le jour suivant, le jeune garçon se mit au menton une grande
barbe blanche pour se donner l'air d'un vieillard, prit un bâton
et vint trouver la princesse. « Que faites-vous ici? » lui demanda-
t-il. — « J'attends la bète à sept têtes qui doit me dévorer. Ne
restez pas ici ; vous avez peut-être une femme et des enfants à
nourrir. — J'ai un enfant ; mais à cela près ! » En arrivant , la
bête se mit à crier : « Ho ! qu'est-ce que cela ? un vieillard ! je
l'aurai bientôt mangé. » Léopold tira son sabre et lui abattit la
dernière tête. La princesse lui donna son septième anneau et
l'autre moitié de son mouchoir; après quoi Léopold s'en retourna
chez son père.
Le roi fit publier à son de caisse que ceux qui avaient délivré
la princesse n'avaient qu'à se présenter, et qu'elle épouserait l'un
d'eux. Beaucoup de gens se présentèrent au château, les uns avec
des têtes de bœuf, les autres avec des têtes de veau ; mais on ne
s'y laissait pas prendre. Léopold, lui, ne se pressait pas. Son
père lui disait : « N'as-tu pas entendu parler de la princesse qui a
été délivrée de la bête à sept têtes? » Il répondait : « Cela ne
nous regarde pas. » A la fin pourtant, il se rendit au château;
la princesse reconnut ses anneaux et son mouchoir, et le roi la
donna en mariage à Léopold. On fit les noces, et moi, je suis
revenu.
REMARQUES
Ce conte se rattache à un thème que nous avons déjà rencontré dans nos
ncs 5 et 37 , les Fils du Pêcheur et la Reine des Poissons. Voir nos remarques sur
ces deux contes.
*
* *
Léopold livre trois combats à la bête à sept têtes et se présente chaque fois
comme un nouveau personnage. Il y a, ce nous semble, dans ce dernier trait,
un emprunt à un thème que nous avons étudié dans les remarques de notre
n° 43, le Petit Berger. Dans ce conte et dans les contes du même type, le
héros fait son apparition dans trois tournois successifs, chaque fois avec un
nouvel équipement et un nouveau cheval que son courage lui a procurés, et
personne ne le reconnaît sous ce triple déguisement.
Un conte breton (Luzel, $« rapport, p. 34), cité dans les remarques de
notre n«» 43 (II, p. 95), relie tout à fait ce thème à celui de Uopold, des Fils
du Pécheur, etc. : Un berger, qui combat trois jours de suite un serpent à sept
têtes, arrive chaque fois sous une armure différente, — couleur de la lune,
LÉOPOLD 167
couleur des étoiles , couleur du soleil , — qu'il a trouvée dans le château d'un
sanglier, précédemment tué par lui', comme notre « Petit Berger » a trouvé
ses trois chevaux merveilleux et ses trois équipements splendides dans les
châteaux des trois géants qu'il a égorgés. — Comparer un conte allemand
(Wolf, p. 369), où le héros combat un dragon à trois têtes, le premier jour
avec une armure et un cheval noirs qu'il a pris dans un château merveilleux ;
le second jour, avec une armure et un cheval rouges; le troisième, avec une
armure et un cheval blancs. Comparer aussi un conte basque (Webster, p. 22)*
LVI
LE POIS DE ROME
Il était une fois un liomme et sa femme. La femme prenait
soin du jardin ; elle le bêchait au printemps et y semait des
légumes. Pendant plusieurs années , le mari trouva tout bien ;
mais voilà qu'un beau jour il se mit en tête que sa femme n'en-
tendait rien au jardinage. « C'est moi, » lui dit-il, « qui
m'occuperai cette année du jardin. »
Semant un jour des pois de Rome % il en remarqua un qui
était plus gros que les autres ; il le mit à la plus belle place, au
milieu du carré. Tous les matins il allait voir son pois de Rome,
et le pois de Rome grandissait, grandissait, comme jamais on
n'avait vu pois de Rome grandir. L'homme dit à sa femme : « Je
vais aller chercher une rame pour ramer mon pois de Rome. —
Une rame ! » dit-elle , « quand tu prendrais le plus haut chêne
de la forêt, il ne serait jamais assez grand. »
Cependant le pois de Rome, à force de grandir, finit par
monter jusqu'au Paradis. L'homme dit alors : « J'ai envie de ne
plus travailler; je m'en vais grimper à mon pois de Rome et aller
trouver le bon Dieu. — Y penses-tu ? » lui dit sa femme. Mais
il n'en voulut pas démordre; il grimpa pendant trois jours et
arriva au Paradis : une feuille du pois de Rome servait de porte.
Après avoir traversé une grande cour, puis une longue suite de
chambres, dont les feuilles du pois de Rome formaient les cloi-
sons, il se trouva devant le bon Dieu et lui dit : « Je voudrais
bien ne plus être obligé de travailler. Ayez pitié de moi et donnez-
I. On appelle ainsi, à Moiiticrs, les haricots.
LE POIS DE ROME 169
moi quelque chose. — Tiens, » dit le bon Dieu, « voici une
serviette dans laquelle tu trouveras de quoi boire et manger.
Prends-la et redescends par où tu es monté. »
L'homme fit mille remerciements, redescendit et rentra au
logis. « Ma femme, » dit-il, « le bon Dieu m'a donné de quoi
boire et manger. » D'abord elle ne voulut pas le croire ; mais
quand elle vit la serviette et tout ce qui était dedans, c'est alors
qu'elle ouvrit de grands yeux.
Au bout de quelque temps , quand il n'y eut plus rien dans la
serviette , l'homme se dit : « Il faut que je remonte à mon pois
de Rome. » Il fut encore trois jours pour arriver au Paradis. La
feuille qui fermait l'entrée s'écarta pour le laisser passer. « Que
veux-tu, mon ami.^ » lui demanda le bon Dieu. — « Nous
n'avons plus rien à manger, » répondit l'homme. Le bon Dieu
lui donna une autre serviette encore mieux fournie que la pre-
mière, et l'homme redescendit par le même chemin.
Les provisions durèrent plus longtemps cette fois ; mais pour-
tant on en vit la fin. L'homme dit alors : « C'est bien fatigant
de toujours monter à mon pois de Rome! — Oui, » répondit la
femme, « plus fatigant que de travailler. — Je vais, » dit
l'homme , « demander au bon Dieu de me donner de quoi vivre
le reste de mes jours. » Il se mit donc encore à grimper, et
arriva au bout de trois jours à l'entrée du Paradis. Les larges
feuilles du pois de Rome s'écartèrent pour le laisser passer.
« QjLie veux-tu, mon ami.^ » lui demanda le bon Dieu. — '« Je
voudrais bien, » dit Thomme, «ne plus être obligé de travailler.
Donnez-moi , je vous prie , de quoi vivre le reste de mes jours.
J'ai trop de mal à grimper à mon pois de Rome ; je suis bien
malheureux. — Tu vas être content, » lui dit le bon Dieu.
« Tiens , voici un âne qui fait de l'or. Mais ni toi , ni ta femme,
n'en dites rien à personne , et vivez comme on doit vivre , sans
trop dépenser ; car vous feriez parler de vous. »
L'homme redescendit bien joyeux avec son âne et dit à sa
femme en rentrant chez lui ^ « Voici un âne qui fait de l'or. —
Es-tu fou ? » lui dit-elle. — « Non, je ne le suis pas; tu vas voir.
Mais surtout n'en parle à personne. » Il prit le drap du lit,
rétendit sous l'âne, et en quelques instants, le drap se trouva
couvert de pièces d'or. La femme acheta du linge, des habits
propres et de beaux meubles.
lyO LE POIS DE ROME
A quelque temps de là , elle reçut la visite de sa belle-sœur.
« Oh ! » dit celle-ci en entrant, « que tout est beau chez vous
depuis que je ne suis venue ! Vous faites donc bien vos affaires ?
— Tu ne vois pas encore tout, » dit l'autre, et elle lui montra
son armoire remplie de Hnge, sa bourse bien garnie de pièces
d'or. « D'où peut vous venir cette fortune ? » demanda la belle-
sœur. — « Je vais te le dire , mais garde-toi d'en parler à per-
sonne. Mon mari est monté au pois de Rome qui va jusqu'au
Paradis, et le bon Dieu lui a donné un âne qui fait de l'or. » Elle
la conduisit à l'écurie et lui fit voir Tâne ; c'était un âne gris
tacheté de noir. De retour chez elle , la belle-sœur s'empressa de
rapporter à son mari ce qu'elle venait d'apprendre. Le mari ,
s'étant procuré un âne du même poil que celui de son beau-
frère , vint pendant la nuit prendre l'âne aux écus d'or, et laissa
l'autre à sa place. On ne s'aperçut de rien.
Quelque temps après, l'homme au pois de Rome, n'ayant
plus d'argent, eut recours à son âne; mais ce fut peine inutile.
II dut encore grimper au Paradis. « Que demandes-tu ? » lui dit
le bon Dieu. « Ne t'ai-je pas donné tout ce quil te fallait ? —
Ah ! » répondit l'homme , « l'âne ne veut plus faire d'or mainte-
nant. — Mon ami, » dit le bon Dieu , « ta femme n'a pas gardé
le secret, et l'âne est chez ton beau-frère , qui te l'a volé. Mais
je veux bien venir encore à ton aide. Tiens, voici un bâton. Va
chez ton beau-frère ; s'il fait difficulté de te rendre l'âne , tu
n'auras qu'à dire : Roule, bâton! »
L'homme prit le bâton, et, à peine descendu, courut chez le
beau-frère, qui était avec sa femme. « Je viens voir, » leur
dit-il , « si vous voulez me rendre mon âne. — Ton âne ? A quoi
nous servirait un âne? Nous avons nos chevaux. (C'étaient des
laboureurs.) D'ailleurs, tu n'as pas le droit d'aller dans nos
écuries. — Eh bien ! roule , bâton ! » Aussitôt le bâton se mit à
les rosser de la bonne manière. « Ah ! » criaient-ils , « rappelle
ton bâton. » L'homme rappela son bâton et leur dit : « Vous
allez me rendre mon âne. — Nous ne savons ce que tu veux dire.
— Eh bien ! roule , bâton ! » Et le bâton frappa de plus belle.
« Rappelle ton bâton, » dit la femme , « et nous te rendrons ton
âne. »
Le bâton rappelé , l'homme reprit son âne et le ramena à la
LE POIS DE ROME I7:
maison. Depuis lors, il ne manqua plus de rien et vécut heureux
avec sa femme.
REMARQUES
Ce conte est formé de deux éléments qui ne se trouvent pas toujours combi-
nés ensemble , le thème des objets merveilleux , qui s'est déjà présenté à nous
dans cette collection (nos 4^ Tapalapautau , et 39, Jean delà Noix), et celui de
la plante qui monte jusqu'au ciel.
Nous avons étudié le premier de ces thèmes à l'occasion de nos no* 4 et 39 ;
nous ajouterons seulement qu'on a dû remarquer dans le Pois de Rome que la
serviette qui se couvre de mets au commandement est remplacée prosaïquement
par une serviette où se trouve à boire et à manger. Nous avons déjà vu la
même altération de l'idée première dans notre no 19, le Petit Bossu.
Quant au second thème , nous l'étudierons ici , dans les diverses combinai-
sons où il se rencontre.
Parmi les contes où ce second thème n'est pas combiné avec le premier,
nous citerons d'abord un conte russe (Ralston, pp. 294-295) : Un vieux bon-
homme plante un haricot sous sa table. Le haricot pousse si bien qu'il faut lui
ouvrir un passage à travers plafond et toit ; il finit par toucher au ciel. Le
bonhomme grimpe à la tige du haricot. Arrivé au ciel, il voit une cabane dont
les murs sont de gâteau; les bancs, de pain blanc, etc. Cette cabane est la
demeure de douze chèvres, qui ont, l'une un œil, l'autre deux, et ainsi de
suite jusqu'à douze. Par la vertu de certaines paroles , le vieux parvient à
endormir la chèvre à un œil , qui est chargée de faire bonne garde , puis , les
jours suivants, les autres chèvres. Malheureusement il oublie d'endormir le
douzième œil de la dernière, et il est pris. — L'histoire ne s'arrête pas là,- dans
une variante également russe (ibid. , p. 295); elle se lance dans une série de
hâbleries à la Mûnchhausen. Chassé de la maison gardée par la chèvre aux six
yeux , le moujik retourne à sa tige de pois : plus de tige de pois. Il se fait une
corde avec des fils de la vierge , etc. , etc.
Dans un conte westphalien (Grimm, n© 112), un paysan a laissé tomber
dans un champ une graine de navet ; il en sort un arbre, qui s'élève jusqu'au
ciel. L'homme y grimpe, et, tandis qu'il est à regarder dans le Paradis, il
s'aperçoit que l'on coupe l'arbre. Il tresse une corde avec de la menue paille,
etc. — Comparer un autre conte westphalien (Grimm, III, p. 193), où une
histoire du même genre est mise dans la bouche d'un jeune paysan qui s'est fait
fort de dire les plus grandes hâbleries du monde. Ce conte appartient au groupe
de contes où celui qui « mentira le mieux » gagnera telle ou telle chose, parfois
(ici, par exemple) la main d'une princesse. — Nous mentionnerons, parmi les
contes de ce groupe, comme présentant ce môme thème, un conte lithuanien
(Schleicher, p. 38), un conte serbe (Vouk, no 44), un conte grec moderne
(Hahn, n» 59), un conte norvégien (Asbjœrnsen, t. II, p. 97).
Dans un conte français, que M, Alphonse Karr dit avoir entendu raconter
172 LE POIS DE ROME
dans son enfance {Moniteur universel, 18 mars 1879), un saint emiite, désolé
de la mauvaise conduite des habitants de son village et ne voyant aucun résultat
de ses prières , demande à être admis devant le bon Dieu pour lui exposer ses
vœux. Saint Jean, son patron, lui apparaît en songe et lui donne une fève qui,
plantée par l'ermite, croît merveilleusement et 'finit par arriver au ciel, où le
saint homme , après y avoir grimpé , demande et obtient ce qu'il désirait.
Dans un troisième conte russe (Ralston, p. 291), un vieux bonhomme
plante dans sa cave un chou qui grandit aussi merveilleusement que les haricots,
pois , etc. , des contes précédents. Ici , le vieux fait un trou dans le ciel avec sa
hache et s'y introduit. Il y voit un moulin à bras qui , à chaque tour, donne
un pâté et un gâteau avec un pot d'eau-de-vie de grain. Après avoir bien
mangé et bien bu , le bonhomme redescend et dit à sa femme de venir avec
lui là-haut. Il la met dans un sac qu'il tient avec les dents et commence à
grimper ; mais , à moitié chemin , le sac lui échappe , et la vieille femme est
tuée, etc.
Ce moulin merveilleux fait penser à la serviette de nos contes lorrains et des
contes analogues. Un autre conte russe (Ralston, p. 296) va se rapprocher
davantage de ces contes. Le héros du conte russe, toujours un vieux bon-
homme, après avoir grimpé à un chêne né d'un gland planté par lui dans sa
maison , trouve dans le ciel , outre le moulin à bras , un coq à crête d'or. Il
rapporte l'un et l'autre chez lui , mais bientôt un seigneur vole le tttoulin , lequel
est finalement repris par le coq.
Dans les contes qui vont suivre, la ressemblance avec le Pois Je Ronw est
complète. Voici, pour commencer, un conte flamand (A. Lootens, n" i) :
Un homme plante une fève de marais ; le lendemain il voit qu'elle a grandi et
qu'elle a monté jusqu'à la porte du Paradis. Il y grimpe et obtient de saint
Pierre une brebis à laquelle il suffit de dire : « Petite brebis , secoue-toi ! »
pour voir pleuvoir les écus. Comme dans notre n° 4, Tapalapautau , l'homme
est attrapé par un hôtelier qui substitue une brebis ordinaire à la brebis aux
écus. Saint Pierre lui donne ensuite une table qui se couvre de mets au
commandement, et enfin un sac d'où sortent, quand on prononce certaines
paroles, des gourdins qui battent les gens. Par le moyen de ces gourdins,
l'homme se fait rendre sa table et sa brebis. — Dans un conte de la Bretagne
non bretonnante (Sébillot, I, no 12), un homme est si pauvre qu'il ne lui
reste plus qu'une fève. Il la plante dans son jardin et lui dit tous les matins de
pousser bien vite pour qu'il aille chercher son pain au Paradis. Au bout de
quelques jours, la fève lui dit qu'il peut monter. Il arrive à la porte de
Paradis, où il trouve saint Pierre. Les objets donnés successivement par saint
Pierre sont un âne qui fait des écus , une serviette qui se couvre de mets quand
on lui dit : « Pain et vin » , et enfin , l'un et l'autre ayant été volés par un
aubergiste , un bâton qui rosse les gens. — Même enchaînement dans un des
contes picards (no 4) publiés dans le tome VIII ( 1879) de la Remania. Ici , c'est
en grimpant à la tige du haricot pour en cueillir les gousses que Jean arrive au
Paradis. Les objets donnés par le bon Dieu sont l'âne mer\eilleux , une table
LE POIS DE ROME I73
qui apprête à dîner, et une poêle (sic) qui frappe tout ceux qu'on désigne. —
Voir encore un conte toscan (Pitre, Novelîe popoJari toscane, no 29), où
saint Pierre donne au petit garçon qui a planté la fève une table, un âne et
une massue.
Dans un conte grec moderne (n» i de l'appendice des Deutsche Marchen, de
Simrock ) , même combinaison , avec quelques traits particuliers : Un vieux
bonhomme n'a pour nourrir sa famille qu'un caroubier. Or, cet arbre grandit
si fort , qu'il finit par atteindre presque le ciel , et tous les jours le bonhomme
grimpe au caroubier pour en cueillir les gousses. Voilà qu'une fois il entend
dans l'air l'Hiver et l'Eté qui se disputent, chacun prétendant valoir mieux que
l'autre. Ils aperçoivent l'homme sur son arbre et le prennent pour arbitre.
Celui-ci leur dit qu'ils sont l'un et l'autre si bons , qu'il est très difficile de
choisir entre eux. Les contestants , très satisfaits de sa réponse , lui font cadeau
d'un petit pot de terre : « Il te procurera tout ce dont tu auras besoin ; mais
garde-toi de le dire à personne. » L'homme commande au pot de lui procurer
un bon repas ; de même le lendemain. Sa femme le presse tant qu'il finit par
lui révéler le secret. Quelque temps après, leur fils, ayant vu une jeune
princesse, en devient éperdument amoureux. Il dit à sa mère d'aller la
demander pour lui en mariage au roi. Ce dernier répond qu'il y consentira , si
le lendemain le jeune homme et ses parents ont en face de son palais à lui un
palais bien plus beau. Que fait la femme? Elle ordonne au petit pot de leur
procurer un palais, et alors le mariage a lieu. Le roi et ses serviteurs enivrent
le vieux bonhomme et lui extorquent son secret ; ils lui volent son petit pot et
lui en substituent un autre en apparence semblable. Le bonhomme est donc
obligé de remonter sur son arbre ; il revoit l'Hiver et l'Eté , qui prennent pitié
de lui et lui donnent un gourdin et une corde : « Tu n'auras qu'à commander,
et ils garrotteront et bâtonneront ceux que tu voudras. » Par ce moyen le bon-
homme rentre en possession de son petit pot.
Dans un conte corse (Ortoli , p. 171 ) , un pauvre diable , qui court après la
fortune , arrive un jour dans un pays où il trouve un châtaignier si grarid qu'il
va jusqu'au ciel. Il y monte, et arrive au Paradis. Les objets qu'il reçoit
successivement de saint Pierre sont une serviette merveilleuse, un âne qui fait
de l'or et un bâton qui bat les gens , et notamment le fripon d'hôtelier.
Dans un conte de la Normandie, recueilli par M. Edélestand du Méril (Etudes
sur quelqices points cV archéologie et d'histoire littéraire, 1862, p. 474), il y a
association d'un autre thème : Le bonhomme Misère rencontre Notre-Seigneur
et saint Pierre ; il leur demande l'aumône. Notre-Seigneur lui donne une fève
et lui dit de s'en contenter. Misère s'en retourne chez lui, et, comme il n'a pas
de jardin, il plante la fève dans l'àtre de sa chetninée. La fève ne tarde pas à
pousser; le soir, elle sort déjà par le haut de la cheminée, et, le lendemain
matin , on n'en voit plus le sommet. Misère grimpe à la tige de la fève ; ne
trouvant pas de gousses , il monte toujours et arrive au Paradis. Saint Pierre
lui promet, à sa prière, qu'il aura toujours dans sa maison de quoi boire et
manger. Malheureusement pour Misère , sa femme l'oblige à grimper plusieurs
fois encore à la fève pour adresser à saint Pierre des demandes de plus en plus
déraisonnables, et il finit par redevenir aussi pauvre qu'auparavant. — Ce
174 LE POIS DE ROME
dernier élément qui vient se combiner avec notre thème est celui que développe
le no 19 de la collection Grimm , le Pêcheur et sa Femme.
Mentionnons encore un conte flamand (J. W. Wolf, Deutsche Marchen und
Sagen, r\° 16), qui offre la combinaison de l'histoire du haricot avec le thème
du no 3 5 de la collection Grimm , le Tailleur dans le Ciel , et ensuite avec les
hâbleries dont nous avons parlé tout à l'heure.
Dans un conte anglais (Grimm, III, p. 321. — Brueyre, p. 3$), Jack
grimpe à un haricot qui monte jusqu'aux nuages. Il arrive dans une contrée
inconnue, où il rencontre une fée, et où il a ensuite des aventures avec un géant.
m
LVII
LE PAPILLON BLANC
Il était une fois un homme qui était toujours ivre. Comme il
revenait un jour du cabaret, il pas^a par le cimetière et trébucha
contre une tête de mort. « Tu n'es pas ici pour tes mérites, »
lui cria-t-il en colère. — « Demain , » répondit la tête , « à cette
même heure, tu y seras pour les tiens. »
A l'instant même, l'ivrogne fut dégrisé et retourna chez lui
tout épouvanté. Sa femme lui dit en le voyant rentrer : « Il est
bien étonnant que tu n'aies pas bu aujourd'hui. — Ah! »
répondit l'homme , « je suis bien dégrisé ; il m'est arrivé une
terrible aventure. »
Quand la femme sut ce qui s'était passé, elle courut chez le
curé pour lui demander secours. Le curé dit à l'ivrogne : « Allez
sur la tombe de votre filleul ; frappez , et il en sortira un petit
papillon blanc, qui combattra pour vous. »
Le lendemain, l'homme, suivant le conseil du curé, se rendit
au cimetière et frappa sur la tombe de son filleul ; aussitôt il en
sortit un papillon blanc qui combattit contre la tête de mort et fut
vainqueur. Puis le papillon dit à l'homme : « Mon cher parrain,
je vous devais une place en Paradis, et je vous la gardais ; main-
tenant je suis quitte avec vous. »
REMARaUES
Nous n'avons à rapprocher de ce petit conte qu'une légende de la Basse-
Bretagne (Luzel, Légetuks, II, p. 126) : Un jeune homme, qui va se marier,
passe , en revenant de chez sa fiancée , devant un gibet où un de ses. anciens
176 LE PAPILLON BLANC
rivaux est pendu. Excité par le cidre, il invite le pendu à ses noces, he pendu
s'y rend , en effet , mais visible seulement pour le marié , et , à son tour, il
invite celui-ci à venir souper chez lui, le soir. Comme dans le conte lorrain,
c'est l'âme d'un petit enfant, filleul du marié, qui sauve celui-ci. Elle le rend
invisible aux yeux des diables rassemblés auprès du gibet. — M. Luzel donne
(op. cit., II, p. 201) une seconde version presque identique de cette légende,
recueillie dans l'île de Bréhat.
Il est assez remarquable que , dans notre conte , l'âme du filleul apparaisse
sous la forme d'un papillon, (J/u/rj, comme chez les Grecs.
LVIII
JEAN BÊTE
Il était une fois un jeune garçon qu'on appelait Jean Bête. Sa
mère lui dit un jour : « Jean , tu iras porter ma toile au marché ,
mais tu ne la vendras pas à des gens trop bavards. — Non,
maman ; soyez tranquille. »
Il se rendit donc au marché. Bientôt un homme s'approcha de
lui : « Combien voulez-vous de votre toile ! — Hon. — A
combien votre toile? — Hon. — Répondez donc. — Vous
n'aurez pas ma toile; vous êtes trop bavard. »
Jean s'en alla un peu plus loin. Arriva un autre homme :
« Vous avez de bien belle toile. — Hon. — Combien la vendez-
vous? — Hon. — Parlerez-vous ? — Vous n'aurez pas ma toiie,
vous êtes trop bavard. »
« Je vais m'en retourner, » se dit Jean ; « je vois bien qu'il
n'y a ici que des bavards. »
En quittant le marché , il eut l'idée d'entrer à l'église. Voyant
à la porte un saint de pierre , il s'en approcha et lui présenta sa
marchandise, en disant : « Voulez-vous de ma toile? » Il se
trouva qu'au même instant le vent fit remuer la tête du saint,
qui n'était plus trop solide : Jean crut qu'il faisait signe que oui.
« Vous aurez ma toile, » lui dit-il, « vous n'êtes pas bavard,
vous. » Il lui mit la toile sur le bras et s'en retourna au logis.
« Eh bien ! Jean, » lui dit sa mère, « as-tu vendu ta toile ? —
Oui, maman. — A qui l'as-tu vendue? — Il n'y avait sur le
marché que des bavards. J'ai vu à la porte de l'église un brave
homme qui ne disait rien du tout, et je la lui ai donnée. Il ne
CosautN, Contes. II. 12
17^ JEAN BÊTE
me l'a pas payée, mais il n'y a rien à craindre. — Malheureux ! »
dit la mère, « cours vite reprendre ma toile. »
Jean retourna à l'église ; la toile était toujours sur le bras du
saint. « Rends-moi ma toile, » lui dit Jean. A ce moment, le
vent fit branler la tête du saint à droite et à gauche. « Ah ! » cria
Jean, « tu ne veux pas me la rendre; attends un peu. » Il donna
au saint une volée de coups de bâton, reprit la toile et revint tout
joyeux à la maison.
REMARQUES
Voici la première partie d'une variante , également recueillie à Montiers-sur-
Saulx :
Il était une fois une femme qui avait un fils qu'on appelait Jean Bête. Elle
lui dit un jour : « Nous allons entasser la lessive ; tu apporteras l'eau , moi je
mettrai le linge dans le cuvier. De cette façon nous aurons vite fait. »
A ce moment, on vint dire à la femme que quelqu'un la demandait.
« Jean, » dit-elle, « tu mettras dans le cuvier tout ce que nous avons de noir
(de sale); ensuite tu jetteras la lessive de haut. — Oui, maman. » La mère
étant partie, Jean ramassa dans la maison les chapeaux, les habits des
dimanches , tout ce qu'il put trouver de noir, et les entassa dans le cuvier. Puis
il monta au grenier, fit un trou au plancher et de là il jeta la lessive dans le
cuvier.
La mère revint pendant qu'il était à sa besogne. « Vous voyez, maman, »
cria-t-il, « je la jette de haut. — Malheureux 1 » dit la mère, « que fais-tu ? et
qu'as-tu mis dans le cuvier? — J'y ai mis tout ce que nous avons de noir. —
Ah ! » dit la mère , « voilà un bel ouvrage ! maintenant ma toile est toute
gâtée. Tu iras me la porter à la foire ; mais tu ne la vendras pas à des babil-
lards : ils attireraient le monde, et l'on remarquerait les taches. »
Suit une histoire analogue à celle que nous avons donnée dans notre texte.
Dans une autre variante de Montiers , Jean va à la foire pour acheter un pot.
En revenant, arrivé à un endroit où le chemin se partage en deux, il met le
pot par terre à l'entrée d'un des deux chemins et lui dit : « Tu as trois pattes ;
moi , je n'ai que deux pieds ; tu peux bien marcher. Nous verrons qui sera le
plus tôt arrivé. » Et il s'en va par l'autre chemin.
Dans une troisième variante , la grand'mère de Jean voudrait le marier ; mais
personne ne veut de lui. Elle lui recommande de se poster un dimanche à la
porte de l'église , à la sortie de la messe , et de « lancer des œillades » aux
jeunes filles qui passeront devant lui, dans l'espoir que quelqu'une le trouvera
de son goût. Jean va dans l'étable , arrache les yeux de tous les moutons et les
lance aux jeunes filles '.
I . Cette denùire variante .1 une seconde partie , que nous résumerons ici : La granJ'mèrc de Jean .
qui veut le marier, le conduit dans nu villngc voisin , chez un homme qui a trois filles. Ou les invite i
JEAN BÊTE 179
Dans un conte bourguignon (Beau vois, p. 203), Cadet Cruchon est aussi
envoyé par sa mère vendre de la toile au marché , avec recommandation de ne
pas entrer en pourparlers avec des gens bavards. Ainsi que notre Jean Bête , il
renvoie tous ceux qui lui demandent le prix de sa toile et la vend finalement à
une statue de saint. Comme, malgré ses réclamations, la statue ne veut pas le
payer et qu'il ne peut pas reprendre sa toile , qui a disparu , il donne des coups
de bâton à la statue ; elle est brisée , et Cadet Cruchon trouve dans le socle un
trésor.
Cette forme est plus complète ; car le dernier trait (la découverte du trésor)
fait partie de presque tous les contes que nous avons à citer ' .
Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, n" 57), dans un conte toscan
(Pitre, Novelle popolari toscane, n° 32), dans un conte italien de Rome (miss
Busk, p. 371), dans un conte napolitain (p. 14 de la revue Giambattista Basile,
année 1884), dans un conte sicilien (Pitre, t. III, n" 190, i), dans un conte
de la Basse-Autriche (Zettschrift fur deutsche Philologie, VIII, p. 94), c'est,
comme dans notre conte et dans le conte bourguignon, une pièce de toile
qu'une mère envoie son fils vendre. Dans un conte allemand (Simrock,
n° 18), — le seul, avec notre conte et les contes autrichien, breton et basque
dont nous allons parler, où il ne soit pas question de trésor, — au lieu du fils ,
c'est un valet, et il est envoyé vendre du beurre.
Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, p. 224), Jean le Diot
vend la vache de sa mère à une statue de saint , qu'il brise ensuite à coups de
bâton après lui avoir vainement réclamé ses vingt écus. Puis, voyant une
poignée de liards et de sous dans une petite tasse auprès de la statue , il les met
dans sa poche et s'en retourne à la maison (ce dernier trait est évidemment un
souvenir affaibli du trésor). — Dans un conte basque (Vinson, p. 95), où le
niais vend également une vache à la statue, ce souvenir lui-même a disparu
complètement.
Un autre conte breton , celui-ci de la Bretagne bretonnante ( Luzel , 3e
rapport), est fort altéré : Jean de Ploubezre est envoyé par sa mère à la ville
pour vendre une pièce de toile et acheter un trépied. Sur le bord de la route ,
il s'agenouille dans une chapelle de saint Jean , et il lui semble que son patron
souper. La grand'mère dit i Jean : « Tu es grand mangeur. Cela pourrait faire mauvais effet. Quand
je verrai que tu auras assez mangé , je te marcherai sur le pied. — Bien ! » dit Jean. A peine com-
mence-t-on à souper, qu'un chien qui est sous la table marche sur le pied de Jean. Aussitôt celui-ci
dcpose sa cuiller, et , malgré toutes les instances qu'on lui fait , il ne mange plus de tout le repas. Le
souper terminé , la grand'mère lui demande pourquoi il s'est conduit ainsi, a Mais, » dit-il, « vous
m'avez marché sur le pied. »
Cette histoire se retrouve , pour le fond , non seulement en France , dans la Haute-Bretagne (Sébillot,
"i "° 3))» •■'" Picardie (Camoy , p. 198), dans le pays basque (Vinson , p. 96), mais en Allemagne ,
dans un conte souabc (Meier, n° $2) et dans un conte de la région du Harz supérieur ( Prœble , I ,
n" 69).
Dans ces contes , i l'exception du conte picard et du conte basque , le personnage qui correspond à
Jean a encore, pendant la nuit, après le souper, des aventures ridicules, que nous nous souvenons
d'avoir aussi entendu raconter à Monfiers dans un autre conte commençant par l'épisode du souper et
du chien qui marche sur le pied du garçon. N'ayant pas de notes pour rédiger ce conte, nous nous
bornerons à dire qu'il ressemble extrêmement au conte breton.
I. Y aurait-il quelque relation de parenté entre ces contes et la fable ésopique où an homme ,
fatigué de demander en vain la richesse h Mercure , brise de colère la statue du dieu et trouve dans la
tête un trésor ( Babrius , n" 119, édition de la collection Teubncr ; Esope, n» 66, mime édition; La
Fontaine, F<iA/«, IH, S)?
l8o JEAN BÊTE
grelotte de froid. Il enroule toute sa pièce de toile autour de la statue. Près de
la statue de saint Jean était la statue d'un autre saint , qui avait l'air de tendre
la main ; une vieille femme y ayant mis un sou , Jean se dit que ce saint paiera
le trépied. Il prend le sou , va chez un quincaillier, où il choisit un trépied, puis
il jette le sou sur le comptoir et s'enfuit à toutes jambes avec le trépied. En
montant une côte, il se dit : « Il faut que je sois bien bête de porter ainsi celui
qui a trois pieds, tandis que moi je n'en ai que deux. » Et il pose son trépied
à terre au milieu de la route. — Il y a ici, comme on voit, une combinaison de
l'épisode de la statue avec celui du pot de notre seconde variante lorraine.
Ce second épisode se trouve aussi dans le conte bourguignon : Cadet
Cruchon, ennuyé de voir un pot qu'il a acheté remuer constamment dans sa
voiture, le met par terre, pensant qu'avec ses trois pieds le pot pourra toujours
le rattraper. — En Picardie, on raconte aussi une histoire analogue de
Gribouille et de sa marmite (Carnoy, pp. 179-180) ; dans la Haute-Bretagne
(Sébillot, Littérature orale , p. 98) , de Jean le Fou et de son trépied.
L'épisode de la statue reparaît , sous une forme un peu différente , dans un
conte russe (Ralston, p. 49) : Le plus jeune de trois frères , garçon plus que
simple, n'a eu qu'un bœuf pour sa part d'héritage. S'en allant pour le vendre,
il passe devant un vieil arbre , que le vent agite. Il s'imagine entendre l'arbre
lui demander à acheter le bœuf; il laisse là sa bête et dit qu'il reviendra le
lendemain chercher l'argent. Quand il revient, le bœuf a disparu. Le jeune
homme réclame son paiement , et , ne recevant pas de réponse , il prend sa
hache et commence à couper l'arbre, quand soudain d'un creux s'échappe
un trésor que des voleurs y avaient caché. — Même histoire dans un conte
wende de la Lusace (Veckenstedt, p. 64), dans un conte du « pays saxon »
de Transylvanie (Haltrich, n» 61), dans un conte valaque (Schott, n» 22, 3),
et aussi, en Sibérie, dans un conte des Ostiaks (A. Ahlqvist, Ueber die Sprache
der Nord-Ostjaken , Helsingfors, 1880, p. 15).
Au xviie siècle, le Napolitain Basile insérait dans son Pentamerom (n» 4) un
conte qu'il faut rapprocher des précédents : Vardiello vend sa toile à une statue,
puis, en la brisant, il découvre un trésor. Sa mère, craignant son indiscrétion ,
s'avise d'une ruse ; elle lui dit d'aller s'asseoir devant la porte de la maison.
Pendant ce temps, elle fait pleuvoir d'une fenêtre des figues et des raisins secs,
que Vardiello s'empresse de ramasser. Plus tard , ayant parlé imprudemment
du trésor, il est conduit devant les juges. On lui demande quand il a trouvé les
ducats ; il répond que c'est le jour où il a plu des figues et des raisins secs.
Les juges le croient encore plus fou qu'il ne l'est, et l'affaire en reste là.
(Comparer le conte napolitain moderne, déjà cité. )
Dans un conte sicilien , se rattachant à cette famille de contes ( Gonzenbach ,
n° 37), la mère de Giufà s'y prend d'une façon analogue pour infirmer le
témoignage de son fils au sujet d'un trésor qu'il a trouvé. Là, Giufà a été
envoyé par sa mère chez le teinturier pour lui porter une pièce de toile à teindre
en vert. Il la laisse à un petit lézard vert, qu'il se figure être le teinturier.
Q.uand il revient pour reprendre sa toile, il ne la retrouve plus, et il démolit
JEAN BETE l8l
la maison du prétendu teinturier, c'est-à-dire un tas de pierres , dans lequel il
trouve un pot plein d'or ».
Nous allons rencontrer la même fin dans un conte oriental , dont la première
partie a beaucoup d'analogie avec les contes que nous étudions ici, et notam-
ment avec le conte sicilien. Dans ce conte arabe Ç Mille et une Nuits, trad.
allemande dite de Breslau, t. XI, p. 144), un mangeur d'opium croit vendre
sa vache à une pie qui caqueté sur un arbre. Quand il revient pour toucher
son argent, il s'imagine que la pie déclare ne pas vouloir payer. Furieux, il
lui lance une bêche qu'il porte. L'oiseau effrayé s'envole et va se poser à
quelque distance sur un tas de fumier. Le mangeur d'opium croit que la pie lui
fait signe de prendre là son argent ; il fouille et trouve un pot rempli d'or. Il
en prend la valeur de sa vache et remet le pot dans le fumier. Sa femme , ayant
eu connaissance de l'histoire , va déterrer le pot et rapporte le reste du trésor.
Le mangeur d'opium la menace de la dénoncer à la police. Alors la femme va
acheter de la viande cuite et des poissons cuits , et éparpille le tout devant la
porte de la maison , pendant la nuit. Puis elle réveille son mari et lui dit qu'il
vient de faire un grand orage et qu'il a plu de la viande cuite et des poissons
cuits. Le mangeur d'opium se lève, et voyant la viande et les poissons jonchant
le sol, il ne doute pas du prodige. Le lendemain matin, il va dénoncer sa
femme, comme il en avait manifesté l'intention, La femme est citée devant
l'officier de police ; elle nie le vol et dit que son mari est fou. « Pour vous en
assurer, » ajoute-t-elle , « demandez-lui seulement quand le prétendu vol a été
commis. » L'officier de police pose cette question au mangeur d'opium qui
répond : « Dans la nuit où il a plu de la viande cuite et des poissons cuits. »
En entendant ce langage , l'officier de police ne croit plus un mot de ce que
l'homme a dit , et il fait mettre la femme en liberté.
Un conte kabyle (Rivière, p. 179) présente la même combinaison. Dans ce
conte , le niais vend son bouc à un coucou qui chante sur un frêne , et laisse le
bouc attaché à l'arbre , en disant qu'il reviendra tel jour pour avoir son argent.
Au jour dit, il revient. Furieux contre le coucou qui ne veut ni le payer, ni
lui rendre son bouc (les bêtes sauvages l'ont mangé), il crie en montrant une
vieille masure qui se trouve près de là : « Eh bien ! je m'en vais démolir ta
maison. » Il se met, en effet, à démolir la masure et y découvre un trésor 2. Il
prend seulement le prix du bouc. Q.uand il rentre chez lui et que sa mère
entend parler du trésor, elle lui dit qu'ils iront le prendre le lendemain. Elle
prépare, sans que son fils s'en aperçoive, des crêpes et des beignets, et ils
partent ensemble pendant la nuit. La mère marche derrière le jeune homme
et jette des crêpes en l'air. « O ma mère, » crie le niais, « il tombe une pluie de
crêpes. » Plus loin, c'est une pluie de beignets qu'il croit voir tomber. Enfin
ils arrivent à la masure et prennent le trésor. Le lendemain , le niais va dire
I ■ Comparer, pour la ruse qu'on emploie dans ces trois contes, divers contes qui ne sont pas de cette
famille : un conte danois (Grundtvig, I, p. 77), un conte suédois (traduit par M. Axel Ramm dans
VArchivio per le tradi^iotti popolari , II , p. 477 ), un conte wende de la Lusacc( Veckenstedt, p. l}i ) ,
un conte de la Petite Russie (L. Léger, n» 20) , etc.
3. Comparer le passage du conte sicilien de la collection Gonzenbach où Giufi démolit U • maison »
du IczarJ.
l82 JEAN BÈTE
aux hommes du village réunis dans la thadjematb : « Hier, pendant la nuit ,
nous avons rapporté un trésor de tel endroit. » Les propriétaires du terrain ,
l'ayant entendu, vont réclamer le trésor à la mère. « Ne le croyez pas, » dit
celle-ci, « cet enfant est niais. — Comment? » dit le jeune garçon, « c'est si vrai,
qu'il est tombé , pendant que nous étions en route , une pluie de crêpes , puis
une pluie de beignets. » En l'entendant parler ainsi, les hommes sont con-
vaincus qu'il ne sait ce qu'il dit et ne s'occupent plus du trésor '.
Venons au passage des « oeillades » de notre variante. Ce passage se retrouve
à peu près identiquement, dans un conte picard (Carnoy, p. 185), dans des
contes basques (Webster, p. 69 ; Vinson, p. 97), dans le conte bourguignon,
dans un des contes de la Haute-Bretagne (Sébillot, Littérature orale, p. 104),
et aussi dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, I, n» 40) et dans trois
contes toscans (Imbriani, La Novellaja fiorentina, p. 595 ; Nerucci, n» 35 ; Pitre,
Novelle popolari toscane, n» 33).
Cette même histoire est racontée dans un livre allemand de 1537 , <^'^^ P^^
Guillaume Grimm (III, p. 62) et, d'après M. Imbriani (loc. cit., p. 596),
dans les Facetiarum Libri ires (1506), de Henri Bebel.
Dans un conte écossais (Campbell, n° 45) et. dans un conte irlandais
(Kennedy, II, p. 79), qui se rapportent l'un et l'autre au thème de notre n» 36,
Jean et Pierre , le valet feint, par malice et pour amener son maître à se fâcher,
de ne pas comprendre l'ordre que celui-ci lui a donné de lancer de son côté à
un certain moment une « oeillade de bœuf » ou une « oeillade de brebis » ,
pour lui faire signe, et il lui lance de vrais yeux de bœufs ou de brebis.
Il est très probable que cet épisode des œillades , comme les autres , doit
exister en Orient. M. Thorburn, dans son livre Bannu or Our Afghan Frontier,
déjà cité par nous, fait allusion à diverses histoires afghanes du genre àt Jean
Bête , mais il n'en raconte qu'une seule , qui a son pendant en Europe et où il
s'agit aussi de l'étrange galanterie du niais (pp. 207-208). On nous permettra
de la résumer en quelques mots : Une vieille femme a un fils ù moitié fou.
Elle voudrait le voir se marier et elle l'engage à chercher à se faire bien venir
de quelque jeune fille du village. « Pour cela , » lui dit-elle , « il ne sera pas
mal, au contraire, de la bousculer un peu. » Le jeune homme se rend au puits
du village , et , quand les jeunes filles viennent tirer de l'eau , il bouscule si
bien celle qui arrive la première , qu'il la fait tomber dans le puits. Ensuite il
s'en va tout fier conter son exploit à sa mère. Celle-ci, qui est fort avisée, tue
I. L'épisode de la pluie de friandises se rencontre dans un conte indien du Kamaon (Minaef, n" ; ) :
Le fils niais d'une mère très avisée se trouve mis en possession d'un sac d'or qui appartient i. un homme
riche. Il apporte le sac à sa mère. Cette dernière achète des sucreries et les éparpille sur le toit et sur la
vérandah de sa maison. « Vois , mon fils , • dit-elle, • quelle sorte de pluie vient de tomber. » Le jeune
garçon mange les sucreries. Cependant le sac est réclamé par le crieur public, et une récompense est
promise à qui le rapportera. Le jeune garçon va dire que le sac est chez sa mère. On arrive. « Ma mère,
où est le sac que je t'ai donné? — Quand m'as-tu donné un sac? — Le jour où il a plu des sucreries. •
La mère dit aux gens ; « Quand a-t-il jamais plu des sucreries ? » Les gens se mettent à rire en disant :
« Pauvre niais ! » et ils s'en vont. — Même récit à peu prés dans un conte indien du Bengale , proba-
blement de Bénarés (miss Stokes, n° 7).
JEAN BÈTE 183
une chèvre et la jette dans le puits. Naturellement, grâce au bavardage de son
fils , tout le village sait bientôt l'histoire , et l'on vient au puits pour constater
le crime. Mais , quand au lieu d'une jeune fille on retire une chèvre , tout le
monde n'a plus que de la pitié pour le pauvre fou. — La collection de contes
indiens du Kamaon, publiée par M. Minaef, contient un conte à peu près sem-
blable (no 15). Ici le niais demande à sa mère comment il faut s'y prendre
pour gagner l'affection des jeunes filles. « Va t'asseoir sur le bord de l'étang, »
lui dit la mère. « Quand il viendra une jeune fille, tu lui jetteras une petite
pierre. Si elle sourit , tu sauras qu'elle t'aime. Sinon , jette-lui une pierre un
peu plus grosse, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'elle rie. »Le jeune garçon suit
ce conseil , et il finit par jeter-à une jeune fille une pierre tellement grosse qu'il
la tue. La jeune fille étant tombée la bouche ouverte , le niais s'imagine qu'elle
rit, et il court tout joyeux annoncer à sa mère que la jeune fille l'aime. Sa
mère fait disparaître le cadavre. Suit la substitution d'une chèvre morte au
corps de la jeune fille. — Le conte indien du Bengale cité plus haut (miss
Stokes , no 7 ) renferme à peu près le même épisode.
L'idée principale de cet épisode, — un cadavre jeté dans un puits et. rem-
placé par une chèvre, grâce à la prudence de la mère du fou qui a été l'auteur
du meurtre , — se retrouve , nous l'avons dit , en Europe , et notamment dans
plusieurs des contes cités plus haut : le conte sicilien de la collection Gonzen-
bach , le conte napolitain moderne , le conte breton de la collection Luzcl et le
conte russe. Comparer un conte kabyle (Rivière, p. 43).
L'histoire de la lessive , de notre première variatne, se retrouve, à peu près,
dans le conte bourguignon. La mère du niais lui a dit : « Ce que tu verras de
noir et de crasseux , tu le mettras dans la bue. « Il y met les chaudières et les
marmites.
LIX
LES TROIS CHARPENTIERS
Il était une fois une veuve qui avait trois fils , tous les trois
charpentiers. Ceux-ci , vo3'ant qu'ils ne gagnaient pas assez dans
leur pays pour nourrir leur mère , lui dirent adieu et se rendirent
dans un village à sept ou huit lieues de là. Ils entrèrent comme
domestiques dans une grosse auberge, où Ton avait justement
besoin de trois garçons et où ils restèrent un an ; leur année finie,
ne se trouvant pas assez payés, ils allèrent chercher fortune
ailleurs, après avoir envoyé cent écus à leur mère.
Un jour qu'ils traversaient un bois, ils rencontrèrent un
homme d'une taille extraordinaire : c'était un génie, qui leur dit :
« Où allez-vous, mes amis? — Nous sommes en route pour
gagner notre vie et celle de notre mère. »
Le génie dit à l'aîné : « Tiens , voici une ceinture sur laquelle
il y a une étoile d'or; quand tu toucheras cette étoile, il en
sortira des perles, des rubis, des diamants, des émeraudes, des
plats d'or et d'argent. »
Il dit ensuite au cadet : « Tiens , voici une sonnette ; en la
faisant sonner tu ressusciteras les morts. — Et toi , » dit-il au
plus jeune, « prends ce sabre dont le nom est : Quiconque me
portera sera vainqueur. »
Il leur donna de plus à chacun du baume vert qui guérissait
toutes les blessures, et, après les avoir bien régalés, il les
congédia. Les trois frères le remercièrent et le prièrent de porter
mille écus à leur mère.
Après avoir marché pendant deux jours encore dans la forêt ,
ils arrivèrent chez un roi qui était en guerre avec son voisin , et
à
LES TROIS CHARPENTIERS
lui offrirent leurs services. L'aîné lui dit qu'il n'avait qu'à toucher
l'étoile d'or de sa ceinture pour en faire sortir des perles, des
diamants, des émeraudes, des rubis, des plats d'or et d'argent.
Le second dit qu'en faisant sonner sa sonnette, il ressuscitait
les morts. Le troisième parla de son sabre Quiconque me portera
sera vainqueur. Ils n'oublièrent pas le baume vert qui guérissait
toutes les blessures. Enfin, le roi promit sa fille à celui qui se
distinguerait le plus à la guerre.
Les trois frères combattirent comme des lions; la sonnette
ressuscitait les morts, le baume vert guérissait les blessures, le
sabre faisait merveille. Bref, le roi qu'ils servaient remporta la
victoire, la paix fut signée au bout de deux mois, et le roi vaincu
fut obligé de financer.
La princesse épousa celui des trois frères qui avait la sonnette;
les deux autres se marièrent avec les nièces du roi.
REMARQUES
Ce conte présente, d'une façon tout à fait embryonnaire, le thème auquel
se rattache notre n° 42, les Trois Frères, et aussi notre n» ïi, la Bourse, le
Sifflet et le Chapeau. Voir, au sujet des objets mer\'eilleux , nos remarques sur
ces deux contes. — Comparer aussi notre n" 71 , le Roi et ses Fils.
La ceinture d'où sortent des diamants, des perles, etc., est au fond la même
chose que la bourse où l'on trouve toujours de l'argent.
Quant au sabre Quiconque me portera sera vainqueur, nous le retrouvons
identiquement dans un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I,
p. 64), où un soldat découvre un vieux sabre portant ces mots écrits sur la
lame : « Celui qui se sert de moi a toujours la victoire. » Dans un conte
allemand (Wolf, p. 393), le héros possède une épée qui rend invincible. —
En Orient, dans un conte arabe (Contes inédits des Mille et une Nuits, traduits
par G.-S. Trébutien, 1828, t. I, p. 296), figure, entre autres objets mer-
veilleux , un sabre qui détruit en un instant toute une armée. — Enfin , dans
un conte indien du Bengale, analysé dans les remarques de notre n» 19, le
Petit Bossu (I, p. 219), le dieu Siva fait présent à son protégé Siva Dds d'un
sabre qui donne la victoire ù son possesseur, le protège contre les dangers et le
transporte où il le désire.
La sonnette qui ressuscite les morts rappelle le violon merveilleux de notre
no 42, rHomtne de Fer, et d'un conte flamand (Wolf, Deutsche Saçett tind
Mierchn, n» 26), ainsi que la guitare du conte sicilien no 45 de la collection
Gonzenbach.
l86 LES TROIS CHARPENTIERS
Enfin, dans un conte irlandais (Kennedy, I, p. 24), le héros reçoit de trois
géants qu'il a successivement vaincus une massue « avec laquelle, tant qu'il se
préservera du péché, il gagnera toutes les batailles », un fifre qui force à
danser ceux qui l'entendent , et un flacon d'ongtienl vert , qui empêche d'être
« brûlé , échaudé ou blessé » .
LX
LE SORCIER
Il y avait dans un village un jeune homme qui se disait sorcier
et qui ne l'était pas. Un jour, l'anneau de la dame du château
ayant disparu , on fit appeler le prétendu sorcier pour découvrir
le voleur. « Combien demandes-tu ? » lui dit le seigneur. —
« Trois bons repas, » répondit le sorcier. — « Tu les auras. »
Un cuisinier lui apporta le premier repas. « En voilà déjà un ! »
dit le sorcier. Le cuisinier, qui était un des voleurs , courut tout
effrayé à la cuisine et dit à ses compagnons : « Il a dit : En voilà
déjà un ! » Un autre cuisinier apporta le second repas. « Ah ! »
pensait-il, « il va dire aussi que c'est moi. — En voilà déjà
deux ! » dit le sorcier. Aussitôt l'autre d'aller rapporter la chose à
ses compagnons : « Il a dit : En voilà déjà deux ! » Un troisième
ayant apporté le dernier repas , le sorcier dit : « En voilà trois ! »
Pour le coup, les domestiques crurent bien qu'ils étaient décou-
verts : ils s'imaginaient que le sorcier avait voulu parler des
voleurs. Ils l'appelèrent : « Ne dites à personne que c'est nous
qui avons pris l'anneau , et vous aurez la moitié de ce qu'il peut
valoir. » Le sorcier leur demanda : « Y a-t-il un gros coq dans
la basse-cour? — Oui. — Faites-lui avaler l'anneau. »
Les domestiques firent ce que le sorcier leur conseillait. Celui-
ci se rendit alors auprès de la dame du château et lui dit : « C'est
votre gros coq qui a avalé l'anneau. » On tua le coq et on trouva
l'anneau dans son estomac.
« Voilà qui est bien, » dit le seigneur. Pourtant il n'était pas
encore bien convaincu de la science du sorcier. Pour s'en assurer,
il mit un grillon sur une assiette et une sonnette par dessus; puis,
LE SORCIER
ayant placé le tout sous la plaque du foyer, il dit au sorcier : « II
faut que tu devines ce qu'il y a dans l'assiette ; sinon , voici une
paire de pistolets, je te brûle la cervelle. »
Le pauvre sorcier ne savait que faire. « Ah ! » dit-il, « te v'ià
pris, grillotK — Tu as deviné, » dit le seigneur, « c'est heureux
pour toi. »
REMARQUES
Ce conte présente une ressemblance presque complète avec un conte déjà
imprimé en 1680 dans VElite des contes du sieur d'Ouville, et que M. Reinliold
Kœhler a signalé dans la revue Orient und Occident (t. III, 1864, p. 184).
Dans ce conte, un pauvre villageois, nommé Grillet, veut à toute force se
procurer trois repas où il n'ait rien à désirer, après quoi peu lui importe de
mourir. Il s'en va par le monde , en se donnant pour « devin ». Il arrive dans
un pays où une dame de haute condition a perdu un diamant que trois laquais
lui ont volé. Elle fait appeler Grillet, qui demande, avant toutes choses,
d'avoir, trois jours de suite , un repas qui durerait du matin jusqu'au soir. Le
soir du premier jour, avant de se coucher, il dit : « Ah ! Dieu merci , en voilà
déjà un ! » le second soir : « En voilà déjà deux ! » etc. Même conseil que dans
notre conte, donné aux laquais par le prétendu devin (faire avaler l'anneau à un
coq d'Inde). — Sur ces entrefaites, le mari de la dame revient, et, soupçonnant
une supercherie, il met entre deux assiettes un grillet, « petit animal noir, dit
le sieur d'Ouville, fait environ comme une petite cigale, qui crie la nuit dans
les cheminées » , et il ordonne au paysan de deviner ce qu'il y a là ; sinon il
le bâtonnera et lui coupera les oreilles. Le prétendu devin s'écrie : « Hélas !
pauvre Grillet , te voilà pris ! » Le seigneur, qui ne sait pas que Grillet est le
nom du paysan , croit qu'il a deviné et lui donne une bonne récompense.
Nous nous sommes demandé si le conte recueilli à Montiers-sur-Saulx ne
dérivait pas, plus ou moins directement, du livre du sieur d'Ouville. C'est
assurément possible ; mais , quand on verra dans ces remarques avec quelle
ténacité un détail comme celui du grillon s'est maintenu sans changement de
l'Inde à la France, on se dira que les ressemblances entre les deux contes
français peuvent parfaitement provenir de ce qu'ils auraient été puisés l'un et
l'autre à une même source orale *.
M. Théodore Beufey a étudié ce type de contes dans la revue Orient uni '
Occident (t. I, 1861, p. 374 seq.). La découverte récente de plusieurs formes
orientales de ce môme thème nous permettra d'introduire dans notre travail
plusieurs éléments importants.
1 . Proverbe du pays. On est pris comme un grillon quand on est dans l'embarras.
2. Dans un conte de la Flandre française (Deulin, I, p. l66), nous retrouvons encore, presque
exactement , le conte du sieur d'Ouville. Mêmes exclamations du devin : « En voilà déjà un ! VoiU le
deuxième ! » — gros dindon à qui on fait avaler la bague ; — plat couvert et exclamation du devin :
« Pauvre sautériau , où est-ce que je te vois ? • (On appelait le héros de l'histoire le « criquet • ou le
• sautiriau d'août • , parce qu'il était maigre , chétif et pâlot.)
LE SORCIER
Un conte qui se rapproche beaucoup du conte français du xvii* siècle , et
qui en est certainement indépendant, c'est un conte sicilien (Pitre, n° 167),
publié après l'article de M. Benfey, en 1875 : Un pauvre paysan, nommé
Griddu Pintu ', a un beau jour l'idée de se faire devin. Le voilà parti de chez lui,
portant , selon la coutume des charlatans en Sicile , une petite boîte pendue au
cou et renfermant un serpent. Un capitaine, qui se promène avec des officiers,
le voyant de loin venir, prend un grillon et le cache dans sa main ; puis , quand
le devin passe près de lui , il lui dit de deviner ce qu'il tient ; sinon , gare à lui !
Le paysan , fort embarrassé , s'écrie : « Ah ! pauvre Griddu Pintu , en quelles
mains es-tu tombé? » Le capitaine, entendant parler de grillon (griddu), est
émerveillé, et il fait au paysan un beau cadeau. — Une chance heureuse fait
ensuite que Griddu paraît avoir prédit que la femme du capitaine aurait à la fois
un fils et une fille , ce qui est arrivé. Aussi le renom du devin se répand-il
dans tout le pays. — Quelque temps après, un anneau de brillants est volé à
la reine. Le capitaine parle du devin au roi , et on le fait venir. Pendant qu'il
est seul dans une chambre à faire sécher devant le feu ses habits mouillés par la
pluie , il dit et redit certaines paroles que les serviteurs du palais , qui ont
volé l'anneau, entendent en passant près de la porte et croient dites à leur
sujet. Ils viennent trouver le devin , tombent à ses pieds et lui remettent
l'anneau en le suppliant de ne pas les dénoncer. Le devin leur dit de faire
avaler l'anneau à l'oie noire qui se trouve dans la basse-cour, et il annonce au
roi que c'est l'oie qui a commis le larcin.
Dans un conte norvégien de la collection Asbjœrnsen (Taies of the Fjeld,
p. 139), le héros est un charbonnier qui achète la défroque d'un vieux
prêtre (d'un pasteur luthérien) , l'endosse et se donne ensuite pour « le Sage
Prêtre et le Prophète véritable ». Le roi ayant perdu son anneau le plus
précieux , le charbonnier se présente devant lui et se fait fort de le retrouver.
Comme il cherche à gagner du temps, le roi lui dit que, si dans trois purs
l'anneau n'est pas retrouvé, il le fera mettre à mort. Le soir du premier jour,
un valet , l'un des voleurs , vient apporter au charbonnier son dîner. Tandis
qu'il se retire , le charbonnier dit : « En voilà déjà un qui s'en va ! » voulant
parler du premier jour qui va être passé. Le valet court dire à ses deux com-
plices qu'ils sont découverts. Le lendemain , le charbonnier dit : « Voilà le
second qui s'en va ! » Puis : « Voilà le troisième ! » Ici le charbonnier fait avaler
l'anneau au plus gros des cochons du roi. — Après des incidents qui ne se
rapportent pas à notre thème, vient un épisode qui correspond à celui du
grillon. Le roi prend un pot d'argent à couvercle, s'en va sur le bord de la mer,
et, un peu après, appelle le charbonnier. Il dit à celui-ci de deviner ce qu'il y
a dans le pot. « Ah ! malheureux crabe ! » s'écrie le charbonnier, s' adressant
à lui-même, « voilà où tu es arrivé après tous tes tours et détours. » Justement
c'était un crabe que le roi avait mis dans le pot. — Le conte norvégien se
termine par un épisode où, comme dans le conte sicilien , le prétendu prophète
paraît, après coup, avoir prédit que la reine accoucherait de deux jumeaux , un
garçon et une fille.
I. Griildu , en sicilien , correspond i l'it.ilien classique grlllo , « grillon ■■.
190 LE SORCIER
Le conte hessois bien connu de la collection Grimra , Le Docteur qui sait tout
(no 98), se rapproche particulièrement de notre conte sur un point , les paroles
qui font croire aux voleurs qu'ils sont reconnus. Le prétendu docteur, dînant
chez le seigneur dont il doit retrouver l'argent volé, dit, en voyant arriver
chaque plat, à sa femme qui l'a accompagné : « Marguerite, voilà le premier,...
voilà le second,... voilà le troisième. » Et les valets se croient perdus. Le
quatrième plat qu'on apporte est un plat couvert dans lequel le seignenr a fait
mettre des écrevisses. Il demande au docteur ce qu'il y a dedans. « Ah ! pauvre
Ecrevisse! » dit le docteur, qui se nomme Ecrevisse (Krebs), et le seigneur
est convaincu que l'argent sera retrouvé. Il l'est, en effet, les valets ayant
montré au docteur où ils l'ont caché». — On peut rapprocher plus particu-
lièrement de ce conte hessois un conte italien du Mantouan (Visentini, n" 41),
altéré dans ses deux parties : Un roi a perdu un anneau de grand prix. Il fait
publier partout que , si un astrologue lui dit où est l'anneau , il aura bonne
récompense. Un pauvre paysan, nommé Gambara, se présente au palais comme
astrologue. A de certains indices , il se doute que les valets du roi sont les
voleurs. Il dit alors à sa femme , qui est venue le trouver, de se cacher sous le
lit et, quand quelqu'un des valets entrera dans la chambre, de dire : « En
voilà un ! » puis : « En voilà deux ! » et ainsi de suite. En entendant cette voix ,
les valets sont effrayés et viennent tout avouer à Gambara , qui leur dit de
faire avaler l'anneau à un dindon , et il annonce au roi que c'est le dindon qui
est le voleur. — Le roi invite Gambara à un festin auquel assistent tous les
grands du royaume. Un plat d'écrevisses (gamberi) ayant été servi, le roi dit
à l'astrologue de deviner le nom de ces petites bêtes. (Il paraît que, dans ce
temps-là, le roi seul et fort peu d'autres connaissaient ce nom.) L'astrologue
bien embarrassé s'écrie : « Ah ! Gambara, Gambara, où es-tu venu ? » Et tout
le monde le félicite d'avoir deviné.
Un conte portugais (Braga, n» 72) a le même commencement , à peu près,
que le conte hessois et que notre conte. La seconde partie est très différente ;
mais, comme, dans une variante, le nom du « devin » est GriUo, on peut en
conclure que l'histoire du grillon a dû exister et existe sans doute encore en
Portugal , comme en France et en Sicile.
Dans un conte irlandais {Royal Hibernian Taies, p. 57 seq.), le prétendu
devin, appelé chez un gentleman à qui des objets précieux ont été volés,
demande d'abord à dîner et trois quarts d'ale forte. Quand un des valets lui
apporte le premier quart, le devin dit : « En voilà un ! » etc. Plus tard, un ami
du gentleman parie que le devin ne pourra jamais savoir, sans y goûter, ce
qu'est un certain mets. On présente le plat au devin. Celui-ci, bien embarrassé,
se met à dire , parlant par proverbes : « Messieurs , c'est une folie de jaser : le
renard a beau courir; il finit par être pris. » Justement c'était un renard qui
était accommodé dans le plat. — Un autre conte irlandais (Kennedy, II,
p. 116) a la même dernière partie; la première est assez confuse.
I. Dans un conte olJcnbourgeois (Strackcrjan , H , p. Î48), même conversation entre le « docteur
qui sait tout » et sa femme ; mais l'épisode du plat couvert manque. En revanche , dans la première
pjrtie du' conte , le « docteur < a la chance de faire retrouver i un seigneur un cheval volé. Cette
première partie est presque identique à une des FartlU du Pogge (mort en i-iîÇ ), que cite M. Benfey,
.>/>. cil.
LE SORCIER 191
Nous avons encore à citer un conte espagnol ( Caballero, II , p. 68 ) : Jean
Cigare , le devin , doit avoir deviné, au bout de trois jours, qui a volé des pièces
d'argenterie du roi ; sinon, il sera pendu. Le soir du premier jour, au moment
où un page entre , pour desservir, dans la chambre où l'on a mis le devin ,
celui-ci dit, parlant du jour qui se termine, comme dans le conte nor\'é-
gien : « Ah ! seigneur saint Bruno , de trois en voilà un ! » Et ainsi de
suite. Les trois pages, qui ont fait le coup, croient qu'il parle des voleurs.
Nommé devin en chef de S. M. , Jean Cigare est un jour à se promener avec
le roi , quand à brûle-pourpoint celui-ci lui présente sa main fermée et lui dit
de deviner ce qu'il y a dedans. « Pour le coup, » s'écrie le devin, « Jean
Cigare est pris au piège. » Or justement le roi tenait un cigare dans sa main.
Un conte lithuanien (Schleicher, p. 115) n'a qu'une des deux parties de
notre conte. Le paysan s'intitule, comme dans le conte allemand, « le Docteur
qui sait et connaît tout ». Le hasard lui fait d'abord retrouver un cheval volé,
puis guérir une princesse. Appelé par un roi à qui on a volé de l'argent , il
déclare qu'on aura l'argent dans trois jours. Pendant la nuit, comme il est à
veiller et à réfléchir, trois serviteurs du palais , qui sont les coupables , et qui
depuis son arrivée sont très inquiets, viennent successivement sous ses fenêtres,
écouter ce qu'il peut dire. Une heure sonne. « Déjà un ! » [sous-entendu Ixtire,
qui est mascuHn en lithuanien], dit le docteur. A deux heures : « Déjà deux ! »
A trois heures : « Déjà trois ! » Les voleurs , épouvantés , viennent implorer le
docteur et rapporter l'argent , que celui-ci rend au roi.
M. Benfey {loc. cit.) a trouvé dans les Facetiarum Libri très de Henri Bebel,
livre datant de 1506, un récit qui ressemble tout à fait aux contes que nous
avons étudiés : Le trésor d'un prince a été volé. Un pauvre charbonnier,
l'ayant appris et se disant qu'un bon repas ne saurait trop se payer, même de la
potence, se rend au château et s'engage à faire connaître dans les trois jours
où est le trésor. Pendant trois jours il est tenu enfermé dans une chambre et
bien régalé. A la fin du premier jour, ayant bien bu et bien mangé , il dit :
« En voilà déjà un ! » Or, un des voleurs était à la porte à écouter, et il court
dire à ses complices que tout est connu , etc. — Le récit latin se borne à cet
épisode.
On peut encore rapprocher de tous ces contes , pour l'idée , un conte de
Morlini (1520), que M, Benfey résume, et que Straparola (1550) a reproduit
dans SCS Tredici piacn<oU Nolti (n" 16 de la traduction allemande des contes
proprement dits par Valentin Schmidt) : Une mère a un fils fainéant. Elle
lui dit : « Qjjand on veut avoir un « bon jour » , il faut se lever matin. » Le
jeune garçon se lève et s'en va hors de la ville , près de la porte. Viennent à
passer trois bourgeois, qui ont déterré un trésor pendant la nuit et qui le
rapportent chez eux. Le premier souhaite le bonjour au jeune garçon. « En
voilà déjà un! » (un « bon jour »), dit celui-ci. Le bourgeois se croit
découvert. Même scène avec le second et le troisième. Craignant d'être livrés ,
les trois bourgeois donnent au jeune garçon le quart du trésor.
Un conte allemand (Prœhle, I, n" 38) est bâti sur une donnée analogue :
192 LE SORCIER
Une femme a l'habitude de ne se coucher qu'après avoir bâillé trois fois. Une
certaine nuit, trois voleurs veulent s'introduire dans la maison. Au moment
où l'un d'eux monte à une échelle et regarde par la fenêtre , la femme bâille.
« Voilà le premier » , dit-elle tout haut. Le voleur croit qu'il s'agit de lui et
court dire à ses camarades qu'ils sont trahis. Le second voleur va voir à son
tour. « Voilà le second ! » dit la femme après avoir bâillé , et , quelque temps
après , quand le troisième voleur arrive : « Voilà le troisième ! » Les trois
voleurs décampent au plus vite. — Comparer un autre conte allemand
(MùUenhoff, no 25).
En Orient, nous rencontrons d'abord un conte annamite {Chestontathie
cochinchinoise , recueil de textes annamites, avec traduction par Abel des
Michels, ler fascicule. Paris, 1872, p. 30). Le voici : Il était une fois un
homme qui , n'étant propre à rien et ne sachant comment gagner sa vie , prit
un beau jour le parti de se faire devin. Comme le hasard l'avait maintes fois
assez bien servi , le public crut à ses oracles. C'était à qui viendrait le consulter
et lui apporter des « ligatures ». Il amassa ainsi une somme ronde, et le succès
le rendit de jour en jour plus audacieux et plus vantard. Un jour, dans le
palais du roi , une tortue d'or disparut. Toutes les recherches ayant été inutiles,
quelqu'un parla du devin au prince , et lui demanda la permission de le faire
venir. Le roi donna l'ordre de préparer litière, escorte et parasols d'honneur,
et d'aller chercher le devin. Quand celui-ci apprit ce dont il s'agissait, il fut
bien embarrassé, mais il n'y avait pas moyen de résister aux ordres du roi. Il
s'habille donc, monte dans la litière, et le voilà parti. Tout le long du
chemin , le pauvre devin ne cessait de se lamenter. Enfin , il s'écria : « A quoi
cela me servira-t-il de gémir ? Ventre [bung] l'a fait ; panse [dd\ en pâtira. »
(Proverbe annamite.) Justement les deux porteurs de la litière s'appelaient
Bung et Da, et c'étaient eux qui avaient volé la tortue d'or du roi. Quand ils
entendirent l'exclamation du devin , ils se crurent démasqués. Ils supplièrent le
devin d'avoir pitié d'eux ; ils lui avouèrent qu'ils avaient volé la tortue et
l'avaient cachée dans la gouttière. « C'est bien , » dit le devin , « je vous fais
grâce, je ne dirai rien, rassurez-vous. » Arrivé au palais, il fait ses opérations
magiques , retrouve la tortue , et il est comblé par le roi de récompenses et
d'honneurs.
Dans ce conte annamite , nous n'avons que la découverte des voleurs ; il
manque la seconde épreuve à laquelle le devin est soumis. Nous allons retrou-
ver cette épreuve dans un conte arabe du Caire (H. Dulac, n° 3) : Un
marchand ruiné quitte son pays , accompagné de sa femme. Il dit à celle-ci :
« Quel métier ferons-nous? — Mon ami, faisons le métier d'imposteurs et de
filous. Nous changerons nos noms : moi, je m'appellerai Gardda (« saute-
relle »), et toi, Asfoûr (« moineau »). Ils arrivent dans une grande ville.
L'homme s'assied devant la maison du gouverneur et se met à tracer des lignes
sur du sable, comme font les diseurs de bonne aventure. Le roi, passant par
là, remarque ses vêtements étrangers et se dit : « Ce doit être un habile
homme ! » Il le fait appeler, et la femme suit son mari. Or, le roi s'était fait
apporter une sauterelle et un moineau et les avait cachés quelque part. Il dit
LE SORCIER 193
au devin de deviner ce qu'il a caché. Voilà notre homme bien embarrassé. Il se
tourne vers sa femme et dit : « Sans toi, Garâda (sauterelle), Asfoûr (moineau)
ne serait pas tombé dans cet embarras. » Le roi crie bravo , et il assigne des
appointements au devin. — Quelque temps après , un vol important ayant été
commis chez le roi , celui-ci fait venir le devin et lui dit : « Il faut que tu me
fasses retrouver ce qui m'a été volé , ou je te coupe le cou. » Le devin demande
un délai de trente jours , avec l'arrière-pensée de décamper avant que ce délai
ne soit expiré. Il convient avec sa femme qu'elle ira chercher trente cailloux ;
à la fin de chaque journée, ils en jetteront un ; lorsqu'ils en seront aux derniers
cailloux , ils se sauveront. Le premier soir, la femme prend un des cailloux et le
jette par la fenêtre en disant : « En voilà un des trente ! » Le caillou tombe
justement sur la tête d'un homme qui faisait le guet au pied de la maison du
devin. Cet homme appartenait à une bande de trente voleurs qui avait fait le
coup, et il avait mission de chercher à entendre ce que dirait le devin. En
entendant les paroles de Garâda, l'homme court trouver ses camarades : « C'en
est fait : il nous connaît 1 » La nuit suivante, deux voleurs font le guet. « En
voilà deux des trente ! » dit encore Garâda en jetant sa pierre. La troisième
nuit , trois voleurs sont là , et , à leur grand «ffroi , ils entendent : « En voilà
trois des trente ! » Ne doutant plus qu'ils ne soient découverts , les voleurs vont
trouver le devin , lui remettent ce qui a été volé et lui donnent mille pièces
d'or pour qu'il ne les dénonce pas. — Ce conte arabe a un troisième épisode
que nous n'avons jamais vu ailleurs : Un jour que le roi vante son devin devant
d'autres rois , ceux-ci lui disent : « Nous aussi , nous avons des devins. Com-
parons leur savoir-faire avec celui du vôtre. » Les rois enfouissent sous terre
trois marmites remplies l'une de lait, l'autre de miel, l'autre de poix. Les devins
des rois ne peuvent dire ce qu'il y a dans ces marmites. On appelle Asfoûr.
Ce dernier se tourne vers sa femme : « Tout cela vient de toi ! » dit-il ; « nous
pouvions quitter ce pays. La première [sous-entendu : « fois »] , c'était du lait ;
la seconde , du miel , et la troisième , voilà que c'est de la poix ! » Les rois
restent ébahis : « Il a nommé le lait, le miel et la poix sans hésiter, » disent-ils.
Et ils font des rentes au devin.
Dans l'Inde, chez les Kamaoniens, M. Minaef a recueilli un conte (n» 29)
dont la seconde partie est tout à fait notre conte. Ce conte indien commence
par le récit des mésaventures qu'un jeune homme , qui s'en va voir son beau-
père, s'attire en chemin par sa sottise '. Puis il continue ainsi : Arrivé non sans
peine chez son beau-père, le jeune homme se cacha dans un coin de la maison.
Les enfants se mirent à manger, et lui, il regardait sans être vu. La nuit étant
venue , il alla trouver sa belle-mère et lui dit : « J'ai appris la science qui me
fait savoir ce que les autres ont mangé. » Et , pour preuve , il raconta ce que
les enfants avaient mangé ce jour-là. La nouvelle se répandit dans le village
qu'il était arrivé le gendre d'un tel qui savait tout deviner, et elle parvint
jusqu'aux oreilles du roi. Celui-ci le fit appeler, et , prenant dans sa main un
grillon des champs (pîlaganta), il demanda au jeune homme : « Qu'ai-je dans
ma main? » L'autre, effrayé, se dit à lui-même : «Oh! Pîlaganti (c'était
I. Cotte première partie est tout à fait analogue au conte .illemand n° 14} de la collection Grimm et
aux nombreux contes européens de ce type. Nous en avons reproduit , dans Mâusint ( 1877, p. i%i ),
une autre variante orientale, recueillie dans le Daghestan (Caucase).
Cosaum, Contes, 11. I-î
194 LE SORCIER
ainsi qu'il s'appelait), l'heure de ma mort est arrivée. » Le roi crut qu'il avait
deviné et le laissa aller. — Quelque temps après, il se perdit chez le roi un
collier de diamants. Le roi fit appeler le jeune homme et lui dit : « Si, dans
quinze jours d'ici, tu ne m'apportes pas le collier, je te fais pendre. » Les
quinze jours s'écoulent. Le jeune homme ne mange ni ne boit ; il ne fait que
pleurer et appeler sa mère et sa grand'mère : « Oh ! Cûniya , oh ! Mûniya ! où
aller ? que faire ? » Or, il y avait chez le roi deux servantes , appelés Cûniya
et Mûniya ; c'étaient elles qui avaient volé le collier. Ayant entendu ce que
disait le jeune homme, elles eurent peur ; elles allèrent le trouver et lui dirent :
« Mahârâdjâ, nous avons volé le collier et nous l'avons caché à tel endroit. »
Le lendemain, le jeune homme se rendit auprès du roi. « Où est mon collier? »
lui dit celui-ci. — « Mahârâdjâ , ton collier est à tel endroit. » Le roi y alla
voir et fut très content. Il donna au jeune homme une bonne récompense , et
celui-ci s'en retourna à la maison.
Dès le xiie siècle de notre ère, une autre version indienne (Benfey, loc. cit.)
était insérée par Somadeva de Cachemire dans sa grande collection la KatJxî-
Sarit-Sâgara (1' « Océan des Histoires ») : Un pauvre brahmane, fort
ignorant , nommé Hariçarman , ne pouvant nourrir sa nombreuse famille , se
met au service d'un homme riche. Un jour, celui-ci célèbre les noces de sa fille.
Hariçarman, très mécontent de ne pas y avoir été invité, dit à sa femme :
« Parce que je suis pauvre et ignorant , on me méprise. Eh bien ! à l'occasion ,
dis que je suis un habile devin. » Il fait sortir à petit bruit de l'écurie le cheval
du marié et le cache dans la forêt. On cherche partout ; point de cheval. Alors
la femme de Hariçarman dit que son mari est un devin : pourquoi ne l'inter-
roge-t-on pas ? On appelle Hariçarman , qui trace des lignes et des cercles , et
indique où se trouve le cheval. Désormais il est tenu par tout le monde en
haute estime ». — Qpelque temps après, un vol est commis dans le palais du
roi : une quantité d'or, de pierreries et d'objets précieux ont disparu. Le roi
demande à Hariçarman de découvrir le voleur. Hariçarman remet sa réponse
au lendemain. Le roi le fait conduire dans une chambre où il doit passer la
nuit. Or, le trésor a été volé par une servante du palais, nommée Djihva
(« la Langue »), avec l'aide de son frère. Très inquiète en voyant arriver le
prétendu devin , elle va écouter à la porte de Hariçarman. Celui-ci, non moins
inquiet , est en train de maudire sa langue qui l'a jeté dans ce terrible embarras.
« O langue (djilwa), » s'écrie-t-il , « qu'as-tu fait par amour pour les bons
morceaux?» La servante Djihva, ayant entendu ces paroles, va se jeter aux
pieds du devin, lui indique où le trésor est caché et lui promet , s'il la sauve,
de lui remettre tout l'argent qui reste encore entre ses mains. Le lendemain,
Hariçarman conduit le roi à l'endroit où sont les objets précieux ; quant à
l'argent, il dit que les voleurs l'ont emporté en s'enfuyant. — Le roi veut
récompenser Hariçarman ; mais un des conseillers lui dit : « Comment peut-
on savoir un tel art sans avoir étudié les écrits sacrés ? Certainement cette
histoire a été concertée avec les voleurs. Il faut encore mettre Hariçarman à
l'épreuve. » On apporte donc un pot couvert dans lequel est renfermé un
i . Dans le conte lithuanien et dans le conte oldenbourgeois cités plus haut , le premier exploit du
prétendu docteur est aussi de retrouver un cheval qui a disparu ; mais , dans ces deux contes , le chcv.il
a été véritablement vo'é , et c'est par un pur hasard que le « docteur » le retrouve,
i
LE SORCIER 19$
crapaud , et le roi dit à Hariçarman : « Si tu devines ce qu'il y a dans ce pot ,
je t'accorderai les plus grands honneurs. » Hariçarman se croit décidément
perdu; il se rappelle son heureuse jeunesse, le temps où son père l'appelait
« crapaud » d'enfant , et il s'écrie : « Ah ! crapaud, voilà un pot qui va être ta
perte, tandis qu'auparavant, au moins, tu étais libre ! » Le roi comble Hari-
çarman d'honneurs et de présents , çt ce dernier vit désormais comme un petit
prince.
Est-ce à ce conte de Somadeva , vieux de sept à huit cents ans , que se
rattachent les contes européens que nous avons résumés ? Ce que l'on peut dire
hardiment, c'est que, tout au moins, notre conte et le conte sicilien n'en
dérivent pas. L'identité complète que ces derniers présentent sur un point, —
l'épisode du grillon, — non pas avec le conte de Somadeva, mais avec le
conte indien du Kamaon , montre bien qu'à une époque éloignée il existait déjà
dans rinde une forme de ce thème, différente de celle de Somadeva.
*
Un savant orientaliste, M. Albert Weber, assimile au conte allemand de la
collection Grimm un conte birman, certainemient originaire de l'Inde (Compte
rendu de Buddijaghoshà's Parables, translated fratn Burmese hy Captain T. Rogers,
London, 1870, dans Indische Streifen, t. III, p. 18). Vérification faite, la
ressemblance porte principalement sur l'idée générale. Voici ce conte (pp., 68-71
du livre) : Un jeune homme de Bénarès va pour étudier dans le pays de
Jakka-silâ ; mais comme il est très borné , il ne peut rien apprendre. Quand il
prend congé de son maître, celui-ci lui enseigne un charme ainsi conçu :
« Que faites-vous là ? que faites-vous là? Je connais vos desseins. » Et il lui dit
de le répéter sans cesse. Le jeune homme revient chez ses parents à Bénarès.
— Un soir, le roi de Bénarès , qui parcourt la ville sous un déguisement pour
surveiller les actions de ses sujets , passe devant la maison du jeune homme et
s'arrête tout auprès. Justement, plusieurs voleurs sont au moment de piller
cette maison , quand tout à coup le jeune homme se réveille et se met à
réciter son charme : « Qjje faites-vous là ? que faites-vous là ? Je connais vos
desseins. » En entendant ces paroles, les voleurs se disent qu'ils sont découverts
et s'enfuient. Le roi, qui a assisté à cette scène, note l'emplacement de la
maison et retourne au palais. Le lendemain , il fait venir le jeune homme , à
qui il demande de lui enseigner le charme ; puis il lui donne mille pièces d'or.
— Peu de temps après , le premier ministre , ayant conçu le dessein d'attenter
à la vie du roi , gagne à prix d'argent le barbier du palais , afin qu'il coupe la
gorge du roi la première fois qu'il le rasera. Le barbier est au moment de le
faire , quand le roi , pensant au charme , se met à le réciter : « Que faites-vous
là? Que faites-vous là ? Je connais vos desseins. » Le barbier laisse échapper de
sa main le rasoir et tombe aux pieds du roi , à qui il révèle le complot. Le roi
donne une grande récompense au jeune homme et fait de lui son premier
ministre.
La collection Minaef contient un conte indien du Kamaon (n» 19), tout
à fait du même genre. Nous le donnerons, dans sa forme passablement niaise,
pour compléter l'indication des récits offrant quelque analogie avec notre conte :
Un pauvre brahmane vivait d'aumônes. Un jour, sa femme apprit qu'un
196 LE SORCIER
certain roi donnait à tous ceux qui se présentaient devant lui une pièce d'or et
une vache. Elle engagea son mari à l'aller trouver. « Mais que dirai-je au roi ? »
dit le brahmane. « Je ne sais rien. — Tu lui diras ce que tu auras vu le long
du chemin. » Le brahmane se mit en route et il vit d'abord un lézard dans un
petit trou , montrant sa tête et faisant koutkout. Le brahmane le remarqua et il
répéta sans cesse koutkout. Plus loin, il aperçut un serpent qui happait de petits
insectes. Le brahmane s'arrêta pour le regarder et se mit à répéter tout le long
de la route : « Cou tendu, beau à voir. » Plus loin encore, il rencontra un
cochon qui sortait d'un trou bourbeux , se frottait contre les parois du trou et
rentrait dans la boue. Le brahmane retint le bruit ghisghis , que faisait le
frottement. Et, tout le long du chemin, il allait répétant : « Koutkout ; cou
tendu , beau à voir ; ghisghis. Ce que tu fais , je le sais. » Il pria quelqu'un de
lui écrire cette phrase sur une feuille, qu'il présenta au roi, et le roi le
récompensa. Le roi fit attacher cette feuille au mur, dans sa chambre à coucher,
au chevet de son lit. — Une nuit qu'il dormait , des voleurs pénétrèrent dans
le palais. Koutkout , les voleurs frappent et enfoncent le mur. Etant montés sur
la terrasse d'en haut, ils tendent le cou et regardent si le roi dort. Ghis, ils
descendent ; gins, ils remontent. Ils tendent encore le cou pour regarder.
Pendant ce temps , le roi , ayant les yeux sur la feuille attachée au mur, lisait à
haute voix ce qui y était écrit. Les voleurs, déconcertés, prirent la fuite. Les
gardes du palais se mirent à leur poursuite et les arrêtèrent tous. « Qtii ctcs-
vous ? d'où ètes-vous ? » leur demanda le roi. — « Fais-nous tuer, » répon-
dirent-ils, « tu en es le maître. Nous sommes venus pour te voler. Tu l'as su, et
nous avons pris la fuite , et alors on nous a arrêtés, — Comment l'ai-je su ? »
dit le roi. — « Quand nous avons commencé à percer le mur, tu l'as découvert
en disant : Koutkout. Quand nous avons tendu le cou pour voir si tu dormais,
tu nous a découverts en disant : Cou tendu , beau à voir. Ayant vu que tu ne
dormais pas, nous nous sommes mis à aller de côté et d'autre, et tu as dit :
Ghisghis, il vient, il s'en va. Ainsi tu as tout su. » Voilà comment la feuille
du brahmane rendit grand service au roi.
LXI
LA POMME D'OR
Il était une fois une reine et sa belle-sœur, qui avaient chacune
une fille. Celle de la reine était belle ; l'autre ne Tétait pas.
Quand la fille de la reine fut déjà grandelette, elle dit un jour
à sa tante : « Me mènerez-vous bientôt voir le roi mon frère ? —
Quand vous voudrez, » répondit la tante.
Au moment du départ, la reine, qui était fée, mit dans la
manche de sa fille une petite pomme d'or, afin que, si Tenfant
venait à courir quelque danger, elle pût en être aussitôt avertie.
La tante prit un âne avec des paniers , mit sa nièce dans l'un des
paniers et sa fille dans Tautre, et les voilà parties.
Quand elles furent un peu loin, la fille de la reine demanda à
descendre pour boire à une fontaine. Tandis qu'elle se baissait,
la pomme d'or glissa de sa manche et tomba dans l'eau. La petite
fille voulut la retirer avec un bâton , mais elle ne put y parvenir.
« Allons, » dit la tante, « dépêche-toi! Crois-tu que je vais
t'attendre ? »
Au même instant, la pomme d'or se mit à dire : « Ah!
j'entends, j'entends! — Comment, ma mie, ma belle enfant, »
dit la tante , « votre mère vous entend de si loin ? Venez que je
vous fasse remonter sur l'âne. »
Au bout de deux lieues, la petite fille demanda encore à
descendre pour boire. Sa tante la fit descendre de fort mauvaise
grâce. « Dépêche-toi ! » lui dit-elle. « Me crois-tu faite pour
t' attendre toujours ? — Ah ! j'entends, j'entends ! » dit la pomme
d'or. — « Comment, » dit la tante, « votre mère vous entend
198 LA POMME d'or
de si loin ? Venez, ma belle enfant, que je vous fasse remonter
sur l'âne. »
Un peu plus loin , la petite fille demanda encore à descendre ,
car elle avait grand'soif. « Tu ne feras donc que t'arrêter tout le
long du chemin ? » lui dit la tante, d'un ton de mauvaise humeur.
Au même instant , la pomme dit tout doucement : « Ah !
j'entends, j'entends ! — Elle n'entendra plus longtemps, » pensa
la tante.
Lorsqu'on fut près d'arriver chez le roi, elle dit à la petite fille :
« Si tu dis que tu es la sœur du roi, je te tue. »
Le roi vint à leur rencontre : « Bonjour, ma tante. — Bonjour,
mon neveu. » Il ne cessait de regarder la plus belle des deux
enfants. « Voici deux belles petites filles, » dit-il. « Laquelle
est ma sœur ? — C'est celle-ci , » dit la tante en montrant sa
fille. — « Et cette enfant-là? — C'est ma fille, » répondit-elle.
« Il faudra la faire travailler. — Oh ! » dit le roi, « quelle besogne
donner à une enfant ? — Si vous n'avez point d'ouvrage à lui
donner, je m'en retourne demain. — Eh bien ! elle pourra garder
les dindons. »
Le soir, la tante ne donna rien à manger à la pauvre enfant et
la fit coucher à l'écurie sur un peu de paille. Le lendemain, elle
lui donna un morceau de pain , sec comme allumette, fait d'orge
et d'avoine, où elle avait mis du poison. Voilà la petite fille partie
avec les dindons ; elle arrive dans un champ.
« Venez, mes petits dindons, venez manger le pain que l'on
m'a donné pour mon déjeuner. Voilà déjà un jour que je suis
arrivée chez le roi mon frère, et je n'ai ni bu ni mangé. »
Les dindons ne mangeaient pas le pain : ils sentaient bien qu'il
y avait du poison. A la fin de la journée, l'enfant revint bien
crottée, bien mouillée, et alla se coucher à l'écurie auprès de l'âne.
La tante, l'ayant vue, dit au roi qu'il fallait tuer cet âne.
« Vous voulez que l'on tue cette pauvre bête qui vient de nos
parents! — Si vous ne le faites pas, je ne resterai pas ici plus
longtemps. » Le roi fit donc tuer l'âne, et l'on cloua la tête à la
porte de la grange.
Cependant, la petite fille était partie aux champs avec les
dindons ; sa tante lui avait donné un morceau de pain comme la
veille ; elle était bien triste et mourait de faim.
« Venez, mes petits dindons, venez manger le pain que l'on
I
LA POMME O'OR I99
m'a donné pour mon déjeuner. Voilà déjà deux jours que je suis
arrivée chez le roi mon frère , et je n'ai ni bu ni mangé. »
Le lendemain , sa tante lui donna encore un morceau de pain
d'orge et d'avoine, où il y avait de la paille et du poison, et elle
retourna aux champs avec les dindons. Le roi s'était caché derrière
un arbre pour écouter ce qu'elle dirait.
« Venez , mes petits dindons , venez manger le pain que Ton
m'a donné pour mon déjeuner. Voilà déjà trois jours que je suis
arrivée chez le roi mon frère, et je n'ai ni bu ni mangé. Ah! si
le roi mon frère savait comme je suis traitée ! »
« Venez , ma mie , » s'écria le roi , « je suis votre frère. » Il
la prit dans ses bras et la ramena au château. Puis il commanda
à six hommes de dresser un grand tas de fagots et y fit brûler sa
tante. La fille de celle-ci devint femme de chambre de la jeune
princesse, et ils vécurent tous heureux.
REMARQUES
Nous rapprocherons d'abord de notre conte un conte hessois (Grimm,
no 89), dont voici les principaux traits : Une princesse part avec sa femme de
chambre pour le pays d'un roi qu'elle doit épouser ; sa mère lui a donné dans
un linge trois gouttes de son sang, qui parlent, comme la pomme d'or. Tandis
que la princesse boit à une rivière , le linge glisse dans l'eau , et la princesse
tombe au pouvoir de sa suivante. A la cour de son fiancé , elle garde les oies.
La suivante, qui se fait passer pour la princesse, fait tuer le cheval de celle-ci,
parce qu'il sait parler et qu'il pourrait révéler ce qui s'est passé, et l'on suspend
la tête sous la porte de la ville ; la princesse lui parle tous les jours en passant
avec son troupeau d'oies, et la tête répond. C'est ainsi qu'on découvre la
trahison de la suivante. (Dans notre conte, l'épisode de l'âne présente un
souvenir affaibli de cette forme plus complète. )
Il faut encore citer un conte albanais (Hahn, n° 96) : Une jeune fille part
avec sa servante pour aller trouver ses sept frères qu'elle n'a jamais vus. En
chemin , pressée par la. soif, elle descend de son cheval pour boire. Pendant ce
temps, la servante monte sur le cheval, et la jeune fille doit la suivre à pied.
Arrivée chez ses frères, elle passe pour la servante ; on l'envoie garder les poules
et les oies , tandis que la servante est assise sur un trône d'or et joue avec une
pomme d'or. « Et la jeune fille pleurait pendant qu'elle gardait les poules et les
oies, et elle envoyait ses saluts à sa mère avec le soleil de midi. Au bout de
quelques jours, les frères apprirent qu'elle était leur sœur, et ils l'assirent sur
le trône d'or, et elle jouait avec la pomme d'or. » Quant à la servante , elle
est châtiée, et on l'envoie garder les poules et les oies.
On a sans doute remarqué que la dernière partie de ce conte albanais est
écourtée ; il n'est pas dit comment les sept frères reconnaissent que la gardeuse
200 LA POMME D OR
d'oies est leur sœur. Un conte lithuanien (Schleicher, p. 35) est plus complet
sous ce rapport. Dans ce conte, une jeune fille s'en va toute seule vers le pays
où sont ses neuf fi-ères les soldats , qu'elle n'a jamais vus. Arrivée sur le bord
de la mer, elle rencontre des humes (êtres malfaisants sous forme de femmes) qui
l'invitent à venir se baigner avec elles. Malgré les conseils d'un lièvre, elle finit
par les écouter. Alors une laume s'empare de ses habits et se donne aux neuf
frères pour leur sœur. Quant à la jeune fille , on l'envoie garder les chevaux.
Mais le cheval du frère aîné ne veut pas manger. La jeune fille lui demande
pourquoi ; il répond : « Pourquoi mangerais-je l'herbe de la prairie ? pourquoi
boirais-je l'eau du fleuve? Cette latime, cette sorcière, boit du vin avec tes
fi-ères , et toi , la sœur de tes frères , il faut que tu gardes les chevaux 1 » Le
frère aîné entend ce que dit son cheval. Il s'approche et voit au doigt de la
jeune fille un anneau que jadis il avait acheté à sa petite sœur. Il lui demande
où elle a eu cet anneau. La jeune fille lui raconte son histoire, et les neul
firères châtient cruellement la laume.
En dehors des trois contes que nous venons de résumer, nous ne connaissons,
parmi les contes recueillis en Europe, rien qui se rapporte positivement au
thème du conte lorrain. Sans doute, dans divers contes, on trouve la substi-
tution d'une jeune fille à une autre et la découverte finale de l'imposture ; mais
les traits caractéristiques de notre conte font défaut. En revanche, nous pouvons
citer de ce thème une forme très curieuse , recueillie chez les Kabyles ; ce qui ,
par l'intermédiaire des Arabes , rattache notre conte à l'Inde.
Dans ce conte kabyle (Rivière, p. 45), une fillette veut aller trouver ses
sept frères , — on se rappelle les sept frères du conte albanais , — qui habitent
un pays lointain et qu'elle n'a jamais vus. Nous reproduirons ici le récit kabyle :
« L'enfant dit ù sa mère : « Prépare-moi des vivres. — Ton père va
arriver, » répondit la mère. Le père entra ; sa fille lui demanda de lui acheter
une perle enchantée. Il lui acheta une perle enchantée , et lui donna aussi une
chamelle et une esclave. « Va où bon te semblera , » dit-il à sa fille. L'enfant
se mit en route et arriva à un endroit où elle trouva deux fontaines. Elle se
lava dans celle des esclaves ; l'esclave se lava dans celle des hommes libres.
« Après avoir marché longtemps , l'esclave dit à la jeune fille : « Descends
(de la chamelle), je monterai. — Ecoute, écoute, ô mon père, l'esclave qui
dit : Descends, ô Dania, je monterai. — Marche, » répondit la perle enchantée.
Trois jours après, l'esclave dit de nouveau : « Descends, ô Dania, je monterai.
— Ecoute, écoute, ô mon père, l'esclave qui dit : Descends, ô Dania, je
monterai. — Marche, » répondit la perle enchantée, « et ne crains rien. » Elles
marchèrent longtemps encore. L'esclave répéta : « Descends, ô Dania, je
monterai. — Ecoute, écoute, ô mon père, l'esclave qui dit : Descends, ô
Dania, je monterai. » La perle ne répondit pas. L'esclave saisit l'enfant par le
pied, la tira à terre, et elle monta. L'enfant suivit à pied '.
I . La perle enchantée correspond tout i fait , on le voit , i la pomme d'or de notre conte et aux
gouttes de sang du conte hessois ; mais on ne voit pas comment elle perd subitement sa vertu protec-
trice : sans doute , la jeune fille , comme les héroïnes des contes lorrain et hessois , l'a laissée tomber
en route.
LA POMME D OR 201
« Dans l'après-midi, elles arrivèrent chez les sept frères. « C'est moi qui suis
votre sœur, » leur dit l'esclave , « je viens auprès de vous. » Ils lui souhaitèrent
la bienvenue. Le lendemain, ils la gardèrent à la maison : quant à la jeune
fille, ils l'envoyèrent mener paître les chameaux et ils lui donnèrent un pain.
Arrivée aux pâturages, l'enfant déposa son pain sur un rocher et dit : « Monte,
monte, ô rocher, je verrai le pays de mon père et de ma mère. On garde
l'esclave à la maison, et moi, on m'envoie aux champs avec les chameaux. »
Et les chameaux broutaient, et elle pleurait; et les chameaux pleuraient,
excepté un seul qui , étant sourd , ne l'entendait pas et ne faisait que brouter.
Ainsi se passaient ses jours '.
« Qpelque temps après , ses frères lui dirent : « Esclave , fille de Juif, gardes-
tu bien les chameaux dans le champ que nous t'avons montré ? — Ah ! Sidi
(seigneur), » répondit-elle, « c'est bien là que je les mène; mais ils pleurent
tous , excepté un seul qui , étant sourd , ne fait que brouter. » Le lendemain ,
le plus jeune des frères suivit la jeune fille et reconnut qu'elle disait vrai. Il
courut trouver ses frères et leur dit : « Celle-ci n'est pas notre sœur. — Tu
nous dis un mensonge , » répondirent-ils. Ils allèrent consulter un vénérable
vieillard et lui racontèrent leur embarras. Le vieillard leur dit : « Découvrez-
leur la tête , vous les reconnaîtrez à leur chevelure ; celle de votre sœur est
brillante. » De retour à la maison, ils dirent aux enfants : « Nous allons vous
découvrir la tête. — Ah ! Sidi , » s'écria l'esclave , « j'ai honte de me décou-
vrir. )) Ils lui ôtèrent sa coiffure , la reconnurent pour l'esclave et la tuèrent. »
I. Comparer le passage du conte lithuanien , où le cheval du frère aîné ne veut ni manger ni boire.
LXII
L'HOMME AU POIS
Il était une fois un homme et une femme, qui étaient les plus
grands paresseux du monde. Quand vint le temps de la moisson,
l'homme se loua à un laboureur; mais il ne travailla guère. La
moisson terminée, il alla trouver son maître et lui dit :
« Maintenant, comptons ensemble; dites-moi combien j'ai
gagné. — Mon ami, » répondit le maître, « je te donnerai un
pois : c'est encore plus que tu ne mérites. — Eh bien! » dit
l'homme, « donnez-moi mon pois. — Ne devrais-tu pas être
honteux ? » lui dit la femme du laboureur. « Si tu n'étais pas un
fainéant, tu gagnerais de bonnes journées. — Ne vous mettez
pas en peine de mes affaires, » répondit l'homme. « Donnez-
moi mon pois, c'est tout ce que je demande. »
Quand il eut son pois, il s'en alla chez le voisin et lui dit :
« Voulez-vous me loger, moi et mon pois ? — Nous logerons
bien votre pois; mais vous, nous ne vous logerons pas. — Eh
bien! logez mon pois; moi, j'irai ailleurs. »
On mit le pois sur le dressoir ; mais il arriva qu'une poule
sauta sur le dressoir et avala le pois. « Bon ! » dit la femme,
« voilà le pois mangé ! que va dire cet homme ? — Il dira ce
qu'il voudra, » répondit le mari.
Bientôt après , l'homme revint. « Bonjour, madame. —
Bonjour, monsieur. — Voulez-vous me rendre mon pois ? —
Votre pois ? je ne peux vous le rendre : une poule l'a mangé. —
Madame, rendez-moi mon pois, madame, rendez -moi mon
pois, ou bien j'irai à Paris. — Allez où vous voudrez; je no
L HOMME AU POIS
puis VOUS le rendre. — Eh bien! donnez-moi votre poule. —
Une poule pour un pois ! — Madame , donnez-moi votre poule ,
madame, donnez-moi votre poule, ou bien j'irai à Paris. » Il
le répéta tant de fois qu'à la fin la femme, impatientée, lui
dit : « Tenez , prenez ma poule , et qu'on ne vous revoie
plus. »
L'homme partit et entra dans une autre maison : « Pouvez-
vous me loger, moi et ma poule ? — Nous logerons bien votre
poule ; mais vous , nous ne vous logerons pas. — Eh bien ! logez
ma poule; moi, j'irai ailleurs. »
On mit la poule dans l'écurie; mais, pendant la nuit, une
truie, qui était renfermée à part dans un coin de l'écurie,
s'échappa et mangea la poule.
Le lendemain matin, l'homme revint. « Bonjour, madame.
— Bonjour, monsieur. — Je viens chercher ma poule. — Votre
poule ? J'en suis désolée ; nous l'avions mise dans l'écurie ; la
truie s'est échappée la nuit et l'a mangée. — Madame, rendez-
moi ma poule, madame, rendez-moi ma poule, ou bien j'irai à
Paris. — Allez où il vous plaira; je ne puis vous la rendre. —
Eh bien ! donnez-moi votre truie. — Comment ! une truie pour
une poule ! — Madame , donnez-moi votre truie , madame ,
donnez-moi votre truie, ou bien j'irai à Paris. — Tenez, prenez-
la donc, et débarrassez-nous de votre présence. »
En sortant de là, l'homme entra dans une auberge. « Pouvez-
vous me loger, moi et ma truie ? — Nous logerons bien votre
truie; mais vous, nous ne vous logerons pas. — Eh bien! logez
ma truie; moi, j'irai ailleurs. »
On mit la truie dans l'écurie : un jeune poulain qui se trouvait
là se détacha pendant la nuit et vint près de la truie ; la truie
voulut lui mordiller les jambes, le poulain rua et tua la truie.
« Hélas ! » dit la femme , « qu'allons-nous faire ? fallait-il nous
embarrasser de cette truie ? »
Le lendemain, l'homme revint. « Bonjour, madame. —
Bonjour, monsieur. — Où est ma truie ? — Votre truie ? notre
poulain l'a tuée; la voilà. Emportez-la si vous voulez ; je ne puis
vous la rendre en vie. — Madame, rendez-moi ma truie,
madame , rendez-moi ma truie , ou bien j'irai à Paris. — Allez
où vous voudrez ; ce n'est pas ma faute si votre truie a mordu
notre poulain. — Eh bien! donnez-moi votre poulain. — Un
204 l'homme au pois
poulain pour une truie ! — Madame, donnez-moi votre poulain ,
madame, donnez-moi votre poulain, ou bien j'irai à Paris. —
Prenez-le donc, et partez vite, car vous me rompez la tête. »
L'homme continua son chemin et entra dans une autre
auberge. « Pouvez-vous me loger, moi et mon poulain ? — Nous
logerons bien votre poulain ; mais vous , nous ne vous logerons
pas. — Eh bien ! logez mon poulain ; moi , j'irai ailleurs. »
Le soir venu, la petite fille de l'aubergiste dit à sa mère :
« Maintenant que le poulain a bien mangé, je vais le mener boire.
— N'y va pas, » dit la mère, « il pourrait t'arriver un accident.
— Oh! » dit l'enfant, « je sais bien mener boire un cheval. »
Elle emmena le poulain et le fit descendre dans la rivière ; mais
par malheur le poulain tomba dans un trou et s'y noya. Voilà les
gens de l'auberge bien désolés.
Dès le grand matin , l'homme revint. « Bonjour, madame. —
Bonjour, monsieur. — Je viens prendre mon poulain. — Votre
poulain ? eh ! mon pauvre garçon , votre poulain s'est noyé. —
Madame, rendez-moi mon poulain, madame, rendez-moi mon
poulain, ou bien j'irai à Paris. — Allez où vous voudrez. Votre
maudit poulain a manqué de faire noyer notre petite fille. — Eh
bien ! donnez-moi votre petite fille. — Vous donner ma fille !
mais vous ne savez ce que vous dites. Combien voulez-vous
d'argent pour votre poulain ? — Je ne veux pas d'argent ; c'est la
petite fille que je veux. Madame, donnez-moi votre petite fille,
madame, donnez-moi votre petite fille, ou bien j'irai à Paris. »
Les gens se dirent : « Il faut en passer par là ; s'il allait à Paris,
que nous arriverait-il ? »
L'homme prit donc la petite fille, la mit dans un sac et alla
frapper à la porte d'une autre maison. « Pouvez-vous me loger,
moi et mon sac ? — Nous logerons bien votre sac; mais vous,
nous ne vous logerons pas. — Eh bien! logez mon sac; moi,
jTrai ailleurs. »
Or, c'était justement la maison de la marraine de l'enfant.
L'homme ne fut pas plus tôt parti, que la petite fille se mit à
crier : « Ma marraine ! ma marraine ! » La marraine regarda de
tous côtés, ne sachant d'où venaient ces cris. « Venez par ici, »
dit l'enfant, « c'est moi qui suis dans le sac. »
Quand la marraine eut appris ce qui s'était passé , elle fut bien
embarrassée; mais la petite fille, qui était très avisée, lui dit :
l'homme au pois 205
« Vous avez un chien; mettez-le dans le sac à ma place. » On
prit le chien et on l'enferma dans le sac.
Le lendemain, Thomme chargea le sac sur ses épaules et se
remit en route ; mais , pendant qu'il marchait , le chien ne cessait
de gronder. Et l'homme disait :
« Paix, paix, ma gaçotte.
Nous allons passer là-bas sous un poirier, et tu auras des poirottes. »
Arrivé auprès du poirier, il dénoua le sac. Le chien lui sauta à
la gorge et l'étrangla. Ce fut un bon débarras pour le pays.
REMARQUES
Comparer un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I, n° 64).
Ici, c'est un grain de blé que l'homme donne à garder à une bonne femme.
Une poule mange le grain de blé. « Je vais vous faire un procès , bonne
femme , je vais vous faire un procès. — Prenez plutôt la poule. » La poule est
tuée d'un coup dé pied par une vache dans l'étable de laquelle on l'avait mise.
L'homme se fait donner la vache et la mène dans une troisième maison.
Pendant que la servante trait la vache, celle-ci lui donne un coup de pied, et
la servante, en colère, la frappe d'un tel coup d'escabeau qu'elle la tue.
L'homme se fait donner la fille , la met dans un sac et va déposer le sac chez
une vieille femme qui justement est la marraine de la fille. La vieille dit à sa
servante, qu'elle croit près d'elle, de venir manger une écuellée de soupe.
« J'en mangerais bien une , » dit la fille de dedans le sac. La vieille ouvre le sac
et reconnaît sa filleule ; elle met à sa place une grosse chienne. L'homme
reprend son sac. Quand il est un peu loin, il en desserre les cordons.
« Jeannette , embrasse-moi par dessus mon épaule. — Houoh ! houoh ! »
répond la chienne. L'homme est si épouvanté qu'il laisse tomber le sac et
s'enfuit au plus vite. — Comparer un second conte français, recueilli dans la
Basse-Normandie (Fleury, p. 186) : Le « bonhomme Merlicoquet », qui a
glané trois épis de blé , se fait donner successivement une poule , qui a mangé
les épis , une jument , qui a écrasé la poule , et finalement la petite fille qui a
noyé la jument en la menant boire. C'est aussi chez la marraine de la petite
fille qu'il dépose son bissac, et on y met un chien et un chat.
Dans un conte de la Lozère ( Revtie des Langues romanes , tome III , p. 206 ) ,
Turlendu , pour toute fortune, n'a qu'un pou. Il entre dans une maison et
demande si on ne lui gardera pas ce pou. On lui répond : « Laisse-le sur la
table. » Il revient au bout de quelques jours pour le prendre. « Mon cher, » lui
dit-on , « la poule l'a mangé. — Tant je me plaindrai , tant je crierai que cette
poule j'aurai. — Ne vous plaignez pas, ne criez pas; prenez la poule et allez-
vous-en. » Turlendu obtient successivement de la môme manière, dans d'autres
2o6 l'homme au pois
maisons, le cochon qui a mangé la poule, la mule qui a tué le cochon d'un
coup de pied, et finalement la chambrière qui, en menant la mule à l'abreuvoir,
l'a laissée tomber dans le puits. Il met la chambrière dans un sac et va
demander dans une maison si on ne veut pas lui garder son sac. « Certaine-
ment, Laissez-le là, derrière la porte. » Et il s'en va. A peine est-il dehors qu'on
sort la jeune fille du sac (il n'est pas dit comment on s'est aperçu qu'elle était
dedans), et on met à sa place un gros chien. Turlendu revient prendre son sac.
Après l'avoir porté un instant : « Marche un peu , » dit-il, « je me lasse de te
porter. » Mais , comme il ouvre le sac , le chien lui saute au visage et lui
emporte le nez.
Dans un conte hanovrien (Colshorn, n° 30), un paysan va porter au
marché un sac de pois. Il entre d'abord chez un homme de sa connaissance et
lui confie ses pois ; le coq et les poules les mangent. L'homme se fait donner
le coq et les poules et les porte chez un autre ami, qui les met dans sa
porcherie, où ils sont tués par les cochons. L'homme se fait donner les cochons
et les mène dans l'écurie d'un voiturier ; les cochons vont entre les jambes des
chevaux, qui les tuent. L'homme prend les chevaux et les mène chez un
ancien officier. Le petit garçon de la maison veut monter un cheval : tous les
chevaux s'échappent. Le paysan met l'enfant dans sa hotte, qu'il dépose chez
le boulanger, pendant qu'il s'en va boire le schnaps. C'est justement le jour de
naissance de l'enfant du boulanger, et l'on a fait des gâteaux. Le petit garçon
dans la hotte sent la bonne odeur et dit tout haut : « Je mangerais bien aussi
du gâteau ! » On le tire de la hotte et l'on met à sa place un gros chien.
L'homme reprend sa hotte , et , en chemin , il coupe des branches à tous les
arbres pour battre le petit garçon ; mais le chien lui saute à la tête et la lui
arrache.
Un conte italien recueilli â Rome (miss Busk, p. 388) présente le même
thème , avec un pois pour point de départ de la progression , comme notre
conte : Un mendiant demande l'aumône à une femme ; celle-ci n'a qu'un pois
chiche à lui donner. Le mendiant la prie de garder le pois jusqu'à ce qu'il
revienne et de veiller à ce que la poule ne le mange pas. La poule le mange.
Le mendiant demande son pois ou la poule. Quand il a cette poule, il la porte
chez une autre femme, en lui disant de prendre garde que le cochon ne la
mange. Le cochon mange la poule. Le mendiant se fait donner le cochon. Il
le conduit chez une troisième femme en lui recommandant bien de ne pas le
laisser tuer par le veau. Le veau tue le cochon, et la femme est obligée
de donner le veau au mendiant, qui le mène dans une quatrième maison.
Il dit à la femme de prendre garde que sa petite fille, qui est malade, n'ait
envie du cœur du veau (!). Cela ne manque pas. La petite fille quitte son lit
et égorge le veau pour avoir le cœur. Le mendiant réclame son veau ou la
petite fille. La mère de celle-ci dit au mendiant qu'on la mettra dans son
sac pendant qu'elle sera endormie. Il laisse son sac pour le reprendre le
lendemain ; on y met un chien enragé qui l'étrangle quand il ouvre le sac en
rentrant chez lui. — Dans un conte toscan ( Pitre , Navelk popolari ioscam ,
n» 46 ) , il s'agit aussi d'un pois chiche ; la série est la même ; finalement le
chien coupe le nez à l'homme , comme dans le conte de la Lozère.
Un troisième conte italien, recueilli dans le Mantouan (Visentini, n» 10),
L HOMME AU POIS 207
ressemble à tous ces contes pour l'enchaînement du récit : fève, poulet, cochon,
cheval (qui mange le cochon!), petite fille (qui, par maladresse, tue le
cheval d'un coup de fourche) , chien (substitué à la petite fille par la tante de
celle-ci, qui l'a appelée de dedans le sac). Mais ici , — comme, du reste, dans
d'autres contes dont nous parlerons tout à l'heure , — l'homme à la fève est
représenté comme ayant voulu s'enrichir au moyen de sa fève : s'il l'a remise
en dépôt à une paysanne , c'est qu'il espérait qu'elle serait perdue et qu'il se
ferait donner autre chose à la ptace. C'est par la force qu'il s'empare du poulet,
du cochon, etc.
Dans un conte sicilien (Pitre, n'^ 135), où maître Jseppi le sacristain prie
une boulangère de lui garder un pois chiche , la série est celle-ci : coq , cochon ,
jeune fille et chienne , substituée dans le sac à la jeune fille. La chienne , ici
encore , coupe le nez à maître Jseppi ; alors celui-ci lui demande de son poil
pour mettre sur la plaie. « Si tu veux du poil, donne-moi du pain. » Maître
Jseppi court chez le boulanger. « Si tu veux du pain , » dit celui-ci, « donne-
moi du bois, » etc. Cette seconde partie se rattache au thème de notre n" 29,
la PouiUotte et k Coiicberillot (voir les remarques de ce n" 29, I, p. 282).
Un conte de la Flandre française, intitulé les Trente-six rencontres de Jean du
Gogué (Deulin, I, p. 304), nous montre notre thème en combinaison avec
deux autres ' : Jean du Gogué s'en va à Hergnies pour manger de l'oie. Il lui
arrive d'abord des aventures ridicules du genre de celles du n» 143 de la
collection Grimm. Finalement on lui a donné une gerbe de blé. Pendant qu'il
dort le long d'un clos, survient un coq qui dîne, avec ses poules, des grains
de la gerbe. Le maître du clos , ému des pleurs du pauvre garçon , lui donne le
coq. Jean était à manger tranquillement , ayant mis auprès de lui son coq , les
pattes liées , quand une vache marche sur le coq et l'écrase. Le seigneur du
village donne à Jean la vache. Jean demande l'hospitalité dans une ferme, où
on le loge à l'étable avec sa bête. Le fermier envoie une servante pour traire la
vache ; celle-ci , souffrant beaucoup de ses pis , cingle de sa queue le visage de
la servante, qui, dans un accès de colère, saisit une fourche et éventre la vache.
Jean pousse les hauts cris. Le fermier lui dit : « Eh bien ! prends la méquenne
(la fille, la servante), et cesse de braire. » Jean lie bras et jambes à la fille,
la met dans un sac et l'emporte sur son dos. « Quand je serai à Hergnies, »
pensait-il , « j'épouserai ma méquenne et nous mangerons de l'oie. » En route,
il s'arrête à un estaminet (on est en Flandre), laissant son sac devant la porte.
Un homme avise le sac, et, remarquant que quelque chose y remue, il
l'ouvre, délivre la fille, qui s'enfuit, et il met un chien à la place. Jean
reprend son sac et arrive enfin à Hergnies. Il dépose son sac et l'entr'ouvre en
disant : « Dites donc , méquenne , voulez-vous qu'on nous marie , nous
deux ? » Un grondement lui répond. Jean, effrayé, lâche la corde : le chien
sort du sac et fait mine de lui sauter ù la gorge. Jean grimpe sur un vieux
saule ; mais l'arbre craque et tombe sur le chien , qui s'enfuit. Jean aperçoit
dans le creux du saule quelque chose de luisant ; il regarde : c'est une oie d'or.
Suit le thème du n» 64 (l'Oie d'or) de la collection Grimm.
I . Ne strait-cc p.-is M. Uciilin qui , ici et dans d'autres cas , aurait combina plusieurs contes
ensemble ? Nous nous le sommes plus d'une fois demandé, pour des raisons qu'il serait trop long
d'exposer.
2o8 l'homme au pois
Certains contes présentent ce thème privé de son dénouement caractéristique
(la substitution d'un chien à une jeune fille ou à un enfant). De là une
modification dans le sens général du récit.
Ainsi, dans un conte provençal (Armana prouvençau, 1861, p. 94), un
jeune garçon nommé Janoti demande un jour à sa mère de lui donner un pois
chiche. « Pourquoi? — Pour faire fortune. » Il arrive à une ferme, où il
demande l'hospitalité pour lui et son pois. Il met le pois dans le poulailler ;
une poule le mange ; il se fait donner la poule. Il s'y prend de la même
manière pour avoir un porc à la place de la poule , et un bœuf à la place du
porc. Puis, — ici le thème primitif est altéré, — il rencontre un fossoyeur qui
allait enterrer une femme ; il obtient de lui l'échange du cadavre contre son
bœuf. Alors il s'en va près d'un château et met la morte sur le bord du fossé
en attitude de laveuse ; après quoi , il s'engage au service des maîtres du
château. Sa femme, ajoute-t-il, est restée à laver quelque chose dans le fossé.
La demoiselle de la maison va pour dire à la femme d'entrer ; pas de réponse.
« Elle est sourde », dit Janoti. La demoiselle la touche ù l'épaule, et la
prétendue laveuse tombe dans l'eau, Janoti se plaint qu'on lui ait noyé sa
femme, et, pour la remplacer, il demande la demoiselle du château. Comme on
craint une fâcheuse affaire , on la lui donne , et , en l'épousant , il devient grand
seigneur. — Comparer un conte portugais du Brésil ( Roméro , n» 5 ) , parfois
assez confus, et où un cadavre de femme joue également un rôle.
Dans un conte du « pays saxon » de Transylvanie ( Haltrich , n° 8 ) , ce
thème a pris une allure quasi épique : Un jeune garçon n'a eu de sa mère,
pour tout héritage , qu'un grain de millet. Il se met en route pour courir le
monde. Un vieillard qu'il rencontre lui dit qu'il perdra le grain de millet , mais
qu'il gagnera à cette perte. Un coq ayant mangé le grain de millet, le jeune
garçon reçoit , comme dédommagement , le coq ; puis un cochon pour le coq ,
une vache pour le cochon et un cheval pour la vache. Il monte sur son cheval,
fait toute sorte d'exploits, délivre une princesse et finalement devient roi.
Outre les trois contes dont nous venons de parler, nous citerons, comme
rentrant dans la même catégorie, un conte esthonien et un conte russe. Dans
le conte esthonien (H. Jannsen, n» i ) , un voyageur, hébergé par un paysan,
lui dit qu'en se couchant il a coutume de mettre ses chaussons d'écorce sur
une perche dans le poulailler. Le paysan lui dit de faire à sa guise. Pendant la
nuit , le voyageur se lève sans bruit , entre dans le poulailler et met en pièces
les chaussons. Le jour venu , il réclame un dédommagement pour les chaussons
que, dit-il, les poules ont déchirés. Il prend un coq et s'en va dans un autre
village. Il met son coq dans une bergerie et va le tuer pendant la nuit ; puis il
se fait donner un bélier comme indemnité. Il se procure ensuite de la même
manière un bœuf et finalement un cheval. Le reste de ses aventures avec un
renard , un loup et un ours ne se rattache en rien au conte lorrain et â ses
similaires. — Le conte russe , résumé par M. J. Fleury à la suite du conte
normand cité plus haut , a beaucoup de rapport avec ce conte esthonien. Le
héros est un renard. Il a trouvé une paire de lapty, chaussures de tille dont
se servent les paysans russes. Il demande à un paysan l'hospitalité pour la nuit :
il tiendra peu de place ; il se couchera sur un banc et mettra sa queue dessous ;
quant à ses lapty, il les déposera dans le poulailler. On le laisse entrer.
I
L HOMME AU POIS 209
Pendant la nuit , il va prendre les lapty , puis , le matin , il les réclame. On ne
les trouve pas. « Alors donnez-moi une poule. » On la lui donne. Il va
demander l'hospitalité dans une autre maison et met sa poule avec les oies.
La poule disparaît ; il se fait donner une oie à la place. Dans une troisième
maison , il met l'oie avec les brebis , et obtient une brebis , puis un veau dans
une quatrième. (M. Fleury s'arrête à cet endroit, en ajoutant que le conte
finit par un tour joué par le renard à ses bons amis l'ours et le loup. )
En regard de ce groupe de contes où le dénouement ordinaire fait défaut ,
nous trouvons trois contes qui , de ce dénouement , font un récit à part. Dans
un conte catalan (Rondallayre , III, p. loo), une jeune fille mange des cerises
sur un cerisier. Un homme, à qui elle a refusé d'en donner, la prend et la
met dans un sac. Il va au village voisin, et, voulant assister à la messe, il
entre dans une maison et demande qu'on lui garde son sac. C'est justement la
maison de la tante de la jeune fille. Celle-ci est retirée du sac, dans lequel on
met des chiens et des chats. Quand l'homme ouvre le sac, il n'a qu'à s'enfuir
bien vite. — Comparer un conte espagnol , tout à fait du même genre
(Caballero , II , p. 72 ) , et aussi un conte portugais (Braga, n° 3 ).
*
* *
Il y a donc , en réalité , dans le conte lorrain et les autres contes semblables ,
combinaison de deux thèmes; et la preuve, c'est que, dans plusieurs contes
orientaux , ce môme dénouement forme l'élément principal d'un récit différent
du nôtre pour le resté.
Voici d'abord un conte annamite (^Chrestoinathie cochinchi noise, recueil de textes
annamites, par Abel des Michels. ler fascicule. Paris, 1872, p. 3) : Il était une
fois une jolie fille qui voulait absolument épouser un homme de noble race, un
roi ou un général d'armée. C'est pourquoi elle allait chaque jour au marché
acheter des baguettes parfumées ; elle les portait à la pagode et invoquait Phât-
ba , le priant de lui donner le mari de ses rêves. Or le marchand de baguettes
était un jeune homme qui à la fin s'étonna de voir cette jeune fille venir tous
les jours acheter des parfums. Il eut l'idée de la suivre et il la vit entrer dans
la pagode. Ayant compris ce dont il s'agissait, il se rendit le lendemain à la
pagode avant l'heure où la jeune fille y allait d'ordinaire, et se cacha derrière la
statue du Bouddha. La jeune fille arriva bientôt; elle alluma ses baguettes, se
prosterna et supplia le Bouddha de lui envoyer un mari qui fût roi , et pas un
autre. Le marchand de baguettes, du fond de sa cachette, lui répondit :
« Jeune fille , ce que tu désires ne peut se faire ; le mari que tu dois épouser
est le marchand de baguettes du marché ; car ton destin le veut, a La jeune
fille b'en retourna , et , docile à l'ordre de Phât-ba , se mit à la recherche du
marchand de baguettes. Ils firent leurs accords et convinrent que tel jour, à
telle heure et à tel endroit, le jeune homme viendrait la prendre et l'emmène-
rait chez lui. En effet, à l'heure dite, ce dernier arriva avec un sac, y mit la
jeune fille d'un côté , ses baguettes de l'autre , et , chargeant le tout sur ses
épaules, prit le chemin de sa maison. Pour y arriver il fallait traverser un bois,
dans lequel chassait justement, ce jour-là, le fils du roi. Voyant venir vers lui
des soldats de l'escorte, notre homme déposa son sac sur le bord du chemin et
Cosai'lN, Conles, II. 1 1
2IO L HOMME AU POIS
alla se cacher dans les broussailles. Les soldats trouvèrent le sac, et, l'ayant
ouvert, en tirèrent la jeune fille, qu'ils conduisirent au prince. Celui-ci lui fit
raconter son histoire. Comme il avait pris un tigre à la chasse, il le fit mettre
dans le sac , qu'on laissa à l'endroit où on l'avait trouvé. Quant à la jeune fille,
il l'emmena pour en faire sa femme. — Pendant ce temps, le marchand de
baguettes était toujours caché dans les broussailles. Entendant les voix
s'éloigner, il sort du fourré et reprend son sac, sans se douter de rien. Il
arrive à la maison et porte le sac dans sa chambre pour en tirer sa femme ;
mais à peine l'a-t-il délié, qu'il en sort un tigre qui saute sur lui et l'étrangle.
Le livre kalmouk du Siddhi-Kûr, déjà plusieurs fois cité par nous, contient
un conte tout à fait du même genre (n» ii ) : Deux vieilles gens, qui n'ont
qu'une fille , habitent auprès d'un temple où se trouve une statue d'argile du
Bouddha. Un soir, ils se disent qu'ils voudraient bien marier leur enfant , à qui
ils donneront pour dot une mesure remplie de pierres précieuses ; ils con-
viennent que , le lendemain , ils iront off"rir un sacrifice au Bouddha et lui
demander s'il faut que leur fille se marie et , dans ce cas , à qui ils devront la
donner. Un pauvre marchand de fruits vient à passer par là et entend leur
conversation. Il s'introduit pendant la nuit dans le temple , fait un trou dans la
statue du Bouddha et s'y glisse. Le matin arrivent les deux vieilles gens et leur
fille. Le vieux bonhomme expose au Bouddha sa demande, le priant de
répondre par un songe. « Il faut que ta fille se marie , » dit une voix qui sort
de la statue ; « donne-la au premier qui , demain , se présentera à la porte de ta
maison. » — Le lendemain, de grand matin, le marchand de fruits frappe à
la porte des deux vieilles gens , qui lui donnent leur fille et une mesure de
pierres précieuses. L'homme s'en va donc avec la jeune fille. Arrivé non loin
de son pays , il se dit qu'il faut user de ruse pour donner le change sur l'origine
de sa fortune. Il met la jeune fille dans un coff're qu'il enterre ensuite dans le
sable et s'en retourne chez lui. 11 annonce alors qu'il va se livrer à des exercices
ascétiques et que le lendemain il prononcera une prière qui procure instanta-
nément la richesse. — Pendant ce temps, le fils d'un khan vient à passer avec
ses serviteurs auprès du monticule de sable, traînant à sa suite un tigre vivant.
Il découvre par hasard le coflfre et délivre la jeune fille , à qui il propose de
l'épouser. Celle-ci déclare qu'elle ne quittera pas ce lieu qu'on n'ait mis un
autre dans le coffre à sa place. On y enferme le tigre. Un peu après, l'homme,
ayant fini ses dévotions hypocrites , revient chercher le coffre , qu'il emporte
chez lui : son dessein est de tuer la jeune fille et de vendre les pierres précieuses ;
de cette façon il deviendra riche. En rentrant à la maison, il dépose le coffre dans
une chambre et s'enferme, après avoir dit à sa femme et à ses enfants qu'il va
réciter la prière qui procure la richesse : personne ne devra entrer dans la
chambre, quelque bruit, quelques cris que l'on puisse entendre. Il lève le
couvercle du coffre , se préparant à tuer la jeune fille , quand le tigre s'élance
sur lui. Il appelle au secours, mais, conformément aux ordres qu'il a donnés,
personne ne vient , et le tigre le met en pièces.
L'existence de ces deux variantes d'un même conte chez deux peuples qui
ont reçu de l'Inde leur littérature avec le bouddhisme indique bien qu'elles
doivent dériver d'une même source indienne , qu'on découvrira peut-être
quelque jour. Nous trouvons dans les récits indiens une forme très voisine,
L HOMME AU POIS 211
dont M. Th. Aufrecht a publié deux variantes dans la Zeitschrift der Deulschen
Mcn-genhendischen Gesellchaft (tome XIV, 1860, p. 576 seq.). Ces deux contes
sont extraits de deux collections sanscrites, la Bharataka-dvâlrùiçatikâ et le
Kalhdrnava. Comme ils diffèrent assez peu l'un de l'autre, il suffira d'en
résumer un, celui du Kathdrtiava : Un changeur très riche avait une fille
merveilleusement belle. Dans le voisinage de la ville qu'il habitait se trouvait
un ermitage ; l'ermite , qui avait fait vœu de perpétuel silence , se rendait
cliaque semaine à la ville pour recueillir des aumônes. Un jour qu'il était
entré chez le changeur pour quêter, il vit la fille de celui-ci , et , frappé de sa
beauté , il conçut aussitôt le dessein de s'emparer d'elle. Il poussa donc un
grand cri. Le changeur accourut et lui demanda ce qui était arrivé. « J'ai
longtemps observé le vœu de perpétuel silence , » lui dit l'ermite ; « si j'y
manque aujourd'hui, c'est par amitié pour toi. Cette jeune fille est d'une
merveilleuse beauté , mais un terrible destin la menace. La maison habitée par
elle sera détruite avec tous ses habitants, dans trois jours. » Le changeur lui
demanda ce qu'il y avait à faire. L'autre répondit : « Fais enfermer la jeune
fille dans un coffre , sur le couvercle duquel on fixera une lampe allumée , et
fais mettre le tout dans la rivière. » Le changeur dit qu'il suivrait ce conseil.
Alors l'ermite alla dire à ses disciples : « Aujourd'hui vous verrez un coffre
flotter sur la Godâvarî. Si nous réussissons à nous en emparer, nous par-
viendrons enfin à la possession des huit grandes vertus magiques. Tâchez donc
de ne pas le laisser échapper. » — Ce jour-là il arriva qu'un prince, fatigué
d'une longue chasse , se reposait sur les bords de la Godâvarî. Tout à coup il
aperçut un coffre qui flottait sur l'eau. Il le fit repêcher par sa suite et l'ouvrit.
Il demanda à la jeune fille qui elle était. Celle-ci lui ayant raconté son
aventure, le prince soupçonna là-dessous un mauvais tour de l'ermite, et
il dit à son vizir : « Je vais mettre dans le coffre le vieux singe que j'ai
pris à la chasse et faire rejeter le tout dans le fleuve. Ce sera le moyen de
voir quelles étaient les intentions de l'ermite. » L'ermite, voyant flotter le
coffre , le fait retirer de l'eau par ses disciples , et , après leur avoir dit de le
porter dans sa cabane , il ajoute : « Gardez-vous bien , même si vous entendez
un grand bruit, de pénétrer dans mon ermitage. Si je réussis dans mon
opération magique, vous serez tous heureux, cette nuit même. » L'ermite
ayant ouvert le coff"re , le singe se jette sur lui et le met tout en sang. L'ermite
a beau appeler ses disciples ; ceux-ci se gardent bien d'aller troubler ses
incantations. Le singe enfin s'étant échappé par la fenêtre , les disciples se
décident à entrer et trouvent leur maître dans le plus piteux état. Les gens du
prince vont raconter à celui-ci ce qui s'est passé , et le prince épouse la jeune
fille.
Un conte recueilli en Afrique , chez les Cafres, présente aussi du rapport avec
le dénouement des contes européens. Le voici (G. Mac Call Theal, Kaffir-
Fûlkhre, Londres, 1882, p. 125) : Une jeune fille, dont le père est un chef,
est prise par un « cannibale » , qui la met dans son sac. Il s'en va , l'emportant
de village en village , demandant de la viande , et , quand on lui en donne ,
faisant chanter la jeune fille, qu'il appelle son oiseau ; mais il a grand soin de
ne jamais ouvrir le sac. Un jour qu'il passe dans le pays de la jeune fille,
un petit garçon, frère do celle-ci, croit reconnaître le chant de sa sœur : il dit au
212 LHOMMEAVPOIS
cannibale d'aller là où sont les hommes : on lui donnera beaucoup de viande.
Le cannibale entre dans le village et fait chanter son oiseau. Le chef, père de
la jeune fille, désirant beaucoup voir l'oiseau , trouve moyen d'éloigner pendant
quelque temps le cannibale, en lui promettant de ne pas ouvrir son sac. Dés
que le cannibale est un peu loin , le chef ouvre le sac et en retire sa fille ; il
met des serpents et des crapauds à la place. Quand le cannibale est de retour
chez lui , sans s'être aperçu de rien , il invite ses amis à venir se régaler :
il apporte, dit-il, un friand morceau. Les autres étant arrivés, il ouvre le sac :
quand on voit ce qu'il y a dedans , toute la troupe est furieuse ; on tue le
prétendu mauvais plaisant et on le mange '.
Jusqu'ici nous n'avons encore cité aucun récit oriental qui rappelle la
première partie de notre conte. La collection de miss Stokes nous fournit un
conte indien de Lucknow (n" 17), où se trouve la même progression, d'un
objet insignifiant à des objets de plus en plus importants, dont s'empare
successivement le héros de l'histoire : Un rat a eu la queue piquée par des
épines. Il va trouver un barbier et lui dit de retirer les épines. « Je ne le puis
sans te couper la queue avec mon rasoir, » dit le barbier. — « Peu importe ;
coupe-moi la queue. » Le barbier coupe donc la queue du rat ; mais voilà
celui-ci furieux : il se saisit du rasoir et s'enfuit en l'emportant. Il arrive dans
un pays où l'on n'avait ni couteaux ni faucilles pour couper l'herbe ; on
l'arrachait avec les mains. Le rat demande à un homme pourquoi il s'y prend
ainsi ; l'autre lui répond que dans le pays on n'a pas de couteaux. « Eh bien ! »
dit le rat, « prends mon rasoir. — Et si je le casse ? » dit l'homme. — « Peu
importe , » répond le rat. Le rasoir est cassé , et le rat , en colère , prend la
couverture de l'homme. Il donne ensuite cette couverture à un autre homme ,
pour que celui-ci la mette sous les cannes à sucre qu'il coupe. La couverture
ayant été trouée pendant l'opération , le rat s'empare des cannes à sucre. Il les
donne à un marchand de pâtisseries qui n'a pas de sucre; puis, quand le
marchand les a employées, il les réclame et s'adjuge les pâtisseries. Ensuite il
arrive dans le pays d'un roi qui a beaucoup de vaches; il voit que les pâtres
mangent du pain tout durci ; il leur qffre ses pâtisseries. Les pâtisseries
mangées, le rat fait des reproches aux pâtres et prend les vaches. Il donne ces
vaches à un autre roi, qui n'a pas de viande pour les noces de sa fille. Le
repas terminé, le rat réclame les vaches, et, comme on ne peut les lui rendre,
il emporte la mariée. Passant auprès de jongleurs et de danseurs de corde, il
leur dit de prendre sa femme et de la faire danser sur la corde ; car elle est
jeune et les femmes des jongleurs sont vieilles. « Mais si elle tombe et se casse
le cou ? — Prenez-la toujours. » La jeune femme tombe et se tue. Alors le rat
I. Ce conte cafre a une grande analogie avec les contes espagnol, catalan et portugais, cités
précédemment. Ainsi , dans le conte espagnol , l'homme qui a mis la jeune tllle dans son sac , lui
ordonne de chanter toutes les fois qu'il dira : « Chante, sac ! » Tout le monde veut entendre le sac qui
chante, et l'homme gagne beaucoup d'argent. Allant de maison en maison, il arrive un jour chez U
mère de la jeune tille , qui reconnaît la voix de son enfant. Elle invite l'homme h loger chez elle , lui
donné bien à boire et à manger, et, pendant qu'il dort , elle retire U jeune fille du sac et met h sa place
un chien et un chat. — Dans le conte catalan et le conte portugais , l'homme dit aussi : « Chante, sac ! •
L HOMME AU POIS 213
fait grand tapage et se saisit de toutes les femmes des jongleurs et danseurs de
corde. Il s'établit avec elles dans une maison , et finit par mourir de maie
mort '.
Un conte kabyle (Rivière, p. 79) nous offre, non point une forme
voisine de celle de notre conte et des autres contes européens , mais la forme
même de tous ces contes. C'est là , — nous avons déjà donné les raisons de
cette induction , — un indice de l'origine indienne de cette forme, venue
évidemment chez les Kabyles par le canal des Arabes. Voici le conte kabyle :
Un chacal a une épine dans la patte ; il rencontre une vieille femme. « O
mère , » lui crie-t-il , « tire-moi mon épine. » Elle tire l'épine et la jette,
< Donne-moi mon épine. » Et il se met à pleurer parce que son épine
est perdue. La vieille lui donne un œuf pour le consoler. Le chacal va
aussitôt dans un village et frappe à une porte. « Gens de la maison, hébergez-
moi. » Il entre. « Où mettrai-je mon œuf? — Mets-le dans la crèche du bouc. »
Pendant la nuit , le chacal mange l'œuf et en pend la coquille aux cornes du
bouc. Au point du jour, il se lève. « Donnez-moi mon œuf. — Nous te
dédommagerons de ton œuf, — Non, c'est le bouc qui a mangé mon œuf;
j'emmènerai le bouc. » Il emmène le bouc. Dans d'autres villages, il se fait
donner successivement, de la même manière, un cheval et une vache. Il
emmène la vache, et marche jusqu'à un autre village. « Gens de la maison,
hébergez-moi. Où mettrai-je ma vache? — Attache-la au lit de la jeune fille, »
Pendant la nuit, il se lève, mange la vache et en met les entrailles sur le dos
de la jeune fille. Le lendemain matin, il demande sa vache. « Nous t'en
donnerons une autre. — Non, c'est la jeune fille que j'emmènerai, » Ils lui
remettent un sac dans lequel il croit emporter la jeune fille. Arrivé à une
colline, il délie le sac pour manger sa proie ; aussitôt il en sort des lévriers. En
les voyant , il prend la fuite ; mais les lévriers le poursuivent , l'attrapent et le
mangent 2.
Dans un autre conte kabyle (Rivière, p. 95 )•, le chacal est remplacé par un
enfant. Celui-ci se fait donner successivement un œuf pour son épine, une
poule pour son œuf, un bouc pour sa poule, un mouton pour son bouc; un
veau pour sop mouton, une vache pour son veau. Alors il va dans une maison
où on lui dit d'attacher sa vache au pied du lit de la vieille. Pendant la nuit,
il enmiène la vache. Le lendemain matin, il la réclame. « Prends la vieille. »
1. Un conte portugais (Cocllio, n° lo) présente une grande ressemblance avec ce conte indien :
Un cliat étant allé se faire faire la barbe chez un barbier, celui-ci lui dit : • Si tu .ivais la queue plus
«.ourte , tu serais beaucoup plus joli. — Eh bien ! coupes-cn un peu. » La chose faite , le chat s'en va ;
nais bientôt il revient et réclame son bout de queue. Le barbier ne pouvant le lui donner, le chat
\:mp.irc d'un rasoir. Il voit ensuite une marchande de poissons qui n'a p.-is de couteau; il lui donne
>n rasoir; puis, revenant sur ses p.is , il le réclame, et, à défaut du r.isoir, il prend une sardine. Il
lonne la sardine k un meunier qui n'a que du pain sec i manger, et ensuite il prend un sac de farine.
Il donne la farine à une maîtresse d'école pour qu'elle fasse de la bouillie à ses écoliéres ; puis il prend
une des petites filles. Il donne la petit; fille .\ une laveuse qui n'a personne pour l'aider ; puis il lui prend
une chemise. Il donne la chemise k un musicien qui n'en a pas, et lui prend ensuite une guitare. Alors il
grimpe sur un arbre et se met à jouer de la guitare et à chanter ; • De ma queue j'ai fait un rasoir ;
du rasoir j'ai fait une sardine, • et ainsi de suite.
2. Dans le conte russe cité plus haut , c'est aussi un animal, un renard , qui est le héros de l'histoire ;
cl, autant qu'on en peut juger par le résumé de M. Fleury , il joue, comme le chacal, un rôle plus
.(Ctif que le héros de la plupart des contes européens : ainsi, c'est lui-même qui fait disparaître les
chaussures qu'il rècUme ensuite. (Comparer le conte esthonieu. )
214 L HO M. M H AU POIS
Il va dans une autre maison où il laisse la vieille, qu'il tue pendant la nuit. Le
lendemain , il demande sa vieille. « La voilà près de la jeune fille. « Il la
trouve morte. « Donnez-moi ma vieille. — Prends la jeune fille. » Et l'enfant
dit à celle-ci : « De l'épine à l'œuf, de l'œuf à la poule ; de la poule au bouc ;
du bouc au mouton ; du mouton au veau ; du veau à la vache ; de la vache à
la vieille; de la vieille à la jeune fille. Viens t'amuser avec moi. »
On voit que le dénouement des contes européens manque complètement
dans ce second conte kabyle " .
I. Il est curieux de rapprocher des paroles qui terminent ce conte kabyle, celles que dit Turleudu, .i
la fin du conte de la Lozère, résumé ci-dessus : « D'un petit pou à une poulette; d'une poulette à un
porcelet ; d'un porcelet À une petite mule ; d'une petite mule à une fillette ; d'une fillette à un gros
chien , qui m'a emporté le nez ! »
LXIII
LE LOUP BLANC
Il était une fois un homme qui avait trois filles. Un jour, il
leur dit qu'il allait faire un vo3^age. « Que me rapporteras-
tu ? » demanda l'aînée. — « Ce que tu voudras. — Eh bien !
rapporte-moi une belle robe. — Et toi, que veux-tu? » dit le
père à la cadette. — « Je voudrais aussi une robe. — Et toi,
mon enfant? » dit-il à la plus jeune, celle des trois qu'il aimait
le mieux. — « Je ne désire rien, » répondit-elle. — « Comment,
rien ? — Non , mon père. — Je dois rapporter quelque chose à
tes sœurs, je ne veux pas que tu sois la seule qui n'ait rien. —
Eh bien ! je voudrais avoir la rose qui parle. — La rose qui
parle ? » s'écria le père, « où pourrai-je la trouver ? — Oui , mon
père, c'est cette rose que je veux; ne reviens pas sans l'avoir. »
Le père se mit en route. Il n'eut pas de peine à se procurer de
belles robes pour ses filles aînées; mais, partout où il s'informa
de la rose qui parle ^ on lui dit qu'il voulait rire, et qu'il n'y avait
au monde rien de semblable. « Pourtant, » disait le père, « si
cette rose n'existait pas, comment ma fille me l'aurait-elle
demandée ? » Enfin il arriva un jour devant un beau château ,
d'où sortait un murmure de voix; il prêta l'oreille et entendit
qu'on parlait et qu'on chantait. Après avoir fait plusieurs fois le
tour du château sans en trouver l'entrée, il finit par découvrir
une porte et entra dans une cour au milieu de laquelle était un
rosier couvert de roses : c'étaient ces roses qu'il avait entendues
parler et chanter. « Enfin , » dit-il , « j'ai donc trouvé la rose qui
parle! » Et il s'empressa de cueillir une des roses.
Aussitôt un loup blanc s'élança sur lui en criant : « Qui t'a
2l6 LE LOUP BLANC
permis d'entrer dans mon château et de cueillir mes roses ? Tu
seras puni de mort : tous ceux qui pénètrent ici doivent mourir.
— Laissez-moi partir, » dit le pauvre homme; « je vais vous
rendre la rose qui parle. — Non, non, » répondit le loup
blanc, « tu mourras. — Hélas! » dit l'homme, « que je suis
malheureux! Ma fille me demande de lui rapporter la rose qui
parle, et, quand enfin je l'ai trouvée, il faut mourir ! — Ecoute, »
reprit le loup blanc, « je te fais grâce, et, de plus, je te permets
de garder la rose, mais à une condition : c'est que tu m'amèneras
la première personne que tu rencontreras en rentrant chez toi. »
Le pauvre homme le promit et reprit le chemin de son pays. La
première personne qu'il vit en rentrant chez lui, ce fut sa plus
jeune fille.
« Ah ! ma fille, » dit-il, « quel triste voyage! — Est-ce que
vous n'avez pas trouvé la rose qui parle ? » lui demanda-t-elle.
— « Je l'ai trouvée , mais pour mon malheur. C'est dans le
château d'un loup blanc que je l'ai cueillie. Il faut que je meure.
— Non, » dit-elle, « je ne veux pas que vous mouriez. Je
mourrai plutôt pour vous. » Elle le lui répéta tant de fois qu'enfin
il lui dit : « Eh bien! ma fille, apprends ce que je voulais te
cacher. J'ai promis au loup blanc de lui amener la première
personne que je rencontrerais en rentrant dans ma maison. C'est
à cette condition qu'il m'a laissé la vie. — Mon père, » dit-elle,
« je suis prête h partir. »
Le père prit donc avec elle le chemin du château. Apres
plusieurs jours de marche , ils y arrivèrent sur le soir, et le loup
blanc ne tarda pas à paraître. L'homme lui dit : « Voici la
personne que j'ai rencontrée la première en rentrant chez moi.
C'est ma fille, celle qui avait demandé la rose qui parle. — Je
ne vous ferai point de mal, » dit le loup blanc; « mais il faut
que vous ne disiez â personne rien de ce que vous aurez vu ou
entendu. Ce château appartient à des fées; nous tous qui l'habi-
tons, nous sommes fées ^; moi je suis condamné à être loup
blanc pendant tout le jour. Si vous gardez le secret, vous vous
en trouverez bien. »
La jeune fille et son père entrèrent dans une chambre où un
bon repas était servi; ils se mirent â table, et bientôt, la nuit
I . Fées , c'est-à-dire enchantés.
LE LOUP BLANC
étant venue , ils virent entrer un beau seigneur : c'était le même
qui s'était montré d'abord sous la forme du loup blanc. « Vous
voyez, » leur dit-il, « ce qui est écrit sur la table : Ici on ne parle
pas. » Ils promirent tous les deux encore une fois de ne rien dire.
La jeune fille s'était retirée depuis quelque temps dans sa
chambre, lorsqu'elle vit entrer le beau seigneur. Elle fut bien
effrayée et poussa de grands cris. Il la rassura et lui dit que, si
elle suivait ses recomimandations , il l'épouserait, qu'elle serait
reine et que le château lui appartiendrait. Le lendemain, il reprit
la forme de loup blanc, et la pauvre enfant pleurait en entendant
ses hurlements.
Après avoir encore passé la nuit suivante au château, le père
s'en retourna chez lui. La jeune fille resta au château et ne tarda
pas à s'y plaire : elle y trouvait tout ce qu'elle pouvait désirer;
elle entendait tous les jours des concerts de musique ; rien n'était
oublié pour la divertir.
Cependant sa mère et ses sœurs étaient dans une grande
inquiétude. Elles se disaient : « Où est notre pauvre enfant ? où
est notre sœur ? » Le père, à son retour, ne voulut d'abord rien
dire de ce qui s'était passé; à la fin pourtant il céda à leurs
instances et leur apprit où il avait laissé sa fille. L'une des deux
aînées se rendit auprès de sa sœur et lui demanda ce qui lui était
arrivé. La jeune fille résista longtemps; mais sa sœur la pressa
tant qu'elle lui révéla son secret.
Aussitôt on entendit des hurlements affreux. La jeune fille se
leva épouvantée. A peine était-elle sortie, que le loup blanc. vint
tomber mort à ses pieds. Elle comprit alors sa faute; mais il était
trop tard, et elle fut malheureuse tout le reste de sa vie.
REMARQ.UES
Il est facile de reconnaître , dans une partie de notre conte , — séjour de la
jeune fille dans le palais d'un être mystérieux auquel elle a été livrée , défense
qui lui est fliite de rien révéler de sa vie nouvelle, désobéissance de la jeune
fille , — le thème principal d'un récit célèbre dans l'histoire de la littérature
antique, la fable de Psyché. Nous aurons donc à examiner cette fable et ce qui
s'y rattache, .\uparavant il nous faut étudier l'introduction du conte lorrain,
qui n'existe pas dans Psyché, mais que nous allons rencontrer dans un certain
nombre de contes plus ou moins étroitement apparentés avec cette Aiblç.
2l8
LE LOLP BL.WC
* *
Ces contes où nous trouvons notre introduction peuvent se répartir en trois
groupes.
Dans le premier groupe, — celui qui a le plus directement rapport avec
Psyché et dont fait partie notre Loup liane, — nous mentionnerons d'abord un
conte piémontais (Gubernatis, Zoological Mytboïogy, II, p. 381) : Un homme,
s'en allant en voyage, dit à ses trois filles qu'il leur rapportera ce qu'elles
désireront; la troisième, Marguerite, ne veut qu'une fleur. Comme il cueille
une marguerite dans le jardin d'un château , un crapaud apparaît et lui dit qu'il
mourra dans trois jours , s'il ne lui donne une de ses filles pour femme. La
plus jeune consent à épouser le crapaud , qui , la nuit , devient un beau jeune
homme. Il défend à Marguerite de révéler ce secret à personne ; autrement il
restera toujours crapaud. Les sœurs de la jeune femme, se doutant de quelque
mystère, la pressent tant, qu'enfin elle parie. Le crapaud disparaît; elle
l'appelle au moyen d'un anneau qu'il lui a donné et par la vertu duquel on
obtient tout ce qu'on désire ; mais en vain. Alors elle jette l'anneau dans un
étang, et son mari reparaît à l'instant. (Cette fin est écourtée).
Citons ensuite le conte hessois n° 88 de la collection Grimm et un conte
norvégien (Asbjœrnsen. Taies of the Fjeld, p. 353 ), l'un et l'autre altérés sur
certains points, mais qui se complètent réciproquement. Dans le conte hessois,
l'aînée de trois filles demande à son père , qui va en voyage , des perles ; la
seconde, des diamants ; la troisième, une alouette. Le père en aperçoit une à
côté d'un château ; à peine l'a-t-il saisie , qu'un lion apparaît et le menace de
le dévorer s'il ne lui promet de lui amener ce qu'il rencontrera d'abord en
rentrant chez lui. L'homme le promet, bien à contre-cœur, et, comme il en
avait le pressentiment, c'est sa plus jeune fille qu'il rencontre la première. La
jeune fille se rend au château du lion , qui la nuit est un beau prince et dont
elle devient la femme. (La suite est une altération d'un des passages principaux
de Psyché, et la fin est, dans ses traits généraux, celle de VOiseau bleu de
Mme d'Aulnoy. ) — Dans le conte norvégien , l'altération porte sur l'intro-
duction : Un roi a trois filles , mais il aime surtout la plus jeune. Une nuit ,
celle-ci rêve d'une guirlande d'or si jolie, qu'elle ne cesse d'y penser, et
devient triste et chagrine. Son père commande à des orfèvres de tous les pays
une guirlande comme celle que sa fille a vue en songe ; peine inutile. Un jour
que la princesse se trouve dans la forêt, elle aperçoit un ours blanc et, entre
les griffes de la bête , la guiriande dont elle a rêvé. Elle demande à l'acheter,
mais l'ours lui répond que, pour prix, il veut avoir la princesse elle-même. Le
marché est conclu, et l'ours doit venir dans trois jours cliercher la princesse.
Au jour dit , le roi range toute son armée en bataille autour de son château
pour barrer le passage à l'ours ; celui-ci renverse tout. Le roi essaie
successivement de lui donner ses deux filles aînées, mais la supercherie est
bientôt découverte , et il faut donner la jeune princesse à l'ours , qui l'emporte
et l'introduit dans un magnifique château. La nuit, l'ours a une forme
humaine, et il prend la princesse pour femme; mais elle n'a jamais vu ses
traits. L'ours lui permet, â trois reprises, sur sa demande, d'aller voir ses
L h L O f P 13 L A N C 2 1 9
parents, en lui recommandant bien de ne pasx'couter les conseils de sa mère.
La princesse reste chaque fois quelques jours chez ses parents ; la troisième
fois, quand elle les quitte, sa mère lui donne un petit bout de chandelle, afin
qu'elle puisse, pendant la nuit, voir comment est fait son mari. Elle allume, en
effet , la chandelle ; mais , pendant qu'elle est tout absorbée dans la contem-
plation des traits ravissants de son mari , une goutte de suif tombe sur le front
de celui-ci, qui s'éveille et lui dit qu'il est obligé de la quitter pour toujours.
(La fin de ce conte correspond ù la dernière partie du no 88 de la collection
Grimm, déjà cité, et de l'Oiseau bleu.) — La collection Amason (p. 278)
renferme un conte islandais tout à fait du même genre que ce conte norvégien ,
et dont l'introduction est altérée aussi, mais d'une autre manière. Voici cette
introduction : Un roi, étant à la chasse, est attiré par une biche jusqu'au
cœur d'une forêt. Après avoir erré de côté et d'autre , il arrive devant une
maison dont la porte est ouverte ; il y entre , et , trouvant une table servie et
un lit tout préparé , il se décide , après avoir vainement attendu le propriétaire ,
à faire honneur au repas et à se coucher dans le lit. Le lendemain matin, quand
il se remet en route, un grand chien brun, qu'il avait vu la veille dans la
maison , court après lui en lui disant qu'il est bien ingrat de ne pas l'avoir
remercié de son hospitalité , et le menace de' le déchirer en mille pièces s'il ne
promet de lui donner ce qu'il rencontrera d'abord en rentrant chez lui , etc.
Le second groupe de contes où figure l'introduction du conte lorrain est
celui auquel appartient le conte si connu de la Belle et la Bêle, publié en 1740
par Mme de Villeneuve dans son roman intitulé : les Coules marins ou la Jeune
Américaine, et abrégé plus tard par M^e Leprince de Beaumont ». Ici nous
avons affaire à une branche collatérale du thème de Psyché. Il y a bien une
désobéissance de la part de la jeune fille qui habite le palais du monstre , mais
cette désobéissance n'a nullement trait à la même défense. On le verra par
l'analyse suivante d'un conte basque de ce type (Webster, p. 167) : Un roi,
qui a trois filles, n'a d'yeux que pour les deux premières et les comble de
présents. Un jour pourtant, allant à une fête, il demande à la plus jeune ce
qu'elle désire qu'il lui rapporte. Elle demande simplement une fleur. Le roi
achète des parures pour ses filles aînées et oublie la fleur. En revenant, il passe
auprès d'un château entouré d'un jardin plein de fleurs ; il en cueille quelques-
unes. Aussitôt une voix lui crie : « Qui t'a permis de cueillir ces fleurs ? » et
lui dit que si, dans un an, il ne lui amène pas une de ses filles, il sera brûlé,
lui et son royaume. La plus jeune princesse déclare au roi qu'elle ira au château.
Elle s'y rend en effet ; à son arrivée , elle entend partout de la musique , elle
trouve ses repas servis à l'heure, sans jamais voir personne. Le lendemain
matin, arrive un énorme serpent, qui est le maître du château. La princesse vit
très heureuse, bien qu'elle soit toujours seule. Un jour le serpent lui propose
d'aller passer trois jours, mais trois jours seulement, chez ses parents, et lui
donne une bague qui deviendra couleur de sang s'il est en grand danger. La
princesse oublie de revenir au bout des trois jours. Le quatrième jour, elle jette
I. M. Ralston a etiutic ce groupe de contes J.ins la revue le Niiieleetiih Ceiilury (livraison de
décembre 1878).
220 LE LOUP BLANC
les yeux sur l'anneau et le voit couleur de sang. Elle retourne au plus vite
au château et trouve le serpent étendu raide dans le jardin ; elle le réchauffe
auprès d'un grand feu et le ranime. Plus tard, le serpent lui demande si elle
veut l'épouser ; après quelques hésitations , elle répond oui. Q.uand ils vont à
l'église, le serpent devient un beau prince. Il dit à sa femme de prendre sa
peau de serpent et de la brûler à une certaine heure , et le charme qui le tenait
enchanté est rompu pour toujours. — Dans un conte grec moderne (B.
Schmidt, n" lo), il s'agit aussi d'un roi et de ses trois filles : la plus jeune
demande à son père, qui s'embarque pour faire la guerre, de lui rapporter une
rose. Le roi , quand il revient victorieux , oublie la rose ; alors la mer devient
pierre , et son vaisseau s'arrête ; la demande de sa fille lui revient aussitôt à la
mémoire. Ici encore, le monstre est un serpent, comme aussi dans un autre
conte grec moderne , de l'île de Chypre (JaMuch fur roiiianische und englischc
Literatur, 1870, n» 7 des contes chypriotes traduit par F. Liebrecht), et dans
un conte italien du Mantouan (Visentini, no 24).
Dans ces trois derniers contes, l'objet demandé au père par sa plus jeune fille
est une rose. Il en est de même dans un conte tyrolien (Zingerlc, II, p. 591),
où le monstre est un ours , dans un conte polonais de la Prusse orientale
(Tœppen, p. 142), où il n'est pas dit quelle forme il a, et dans trois
autres contes : un conte italien (Comparetti, n° 64), un conte sicilien
(Pitre, no 39) et un conte portugais (Coelho, n" 29), qui présentent
tous, ainsi du reste que le conte chypriote ci-dessus indiqué, une ressem-
blance assez suspecte avec le livre de M^c Leprince de Beaumont.
Nous retrouvons, dans ces divers contes, le voyage de la jeune fille chez ses
parents, et sa désobéissance aux ordres du monstre qui lui a dit de ne rester
qu'un certain temps dans sa famille '. Ce dernier élément et parfois le premier
aussi ont disparu des autres contes, se rapportant plus ou moins au type de la
Belle et la Bêle, que nous avons encore à mentionner : un conte de l'Allemagne
du Nord (Mûllenhoff, no 2), un conte de la Basse-Saxe (Schambach et
Mùller, no 5), deux contes hanovriens (Colshorn, n»* 20 et 42), un conte
de la région du Harz (Ey, p. 91), un conte du Tyrol italien (Schneller,
no 25), un conte toscan (Imbriani, La Noi'ellaja fwrentina , no 26).
N'ayant pas à traiter ici du thème de la Belle et la Bête dans ce qu'il a de
particulier, nous nous contenterons de ces brèves indications. Mais nous ferons
remarquer (ceci se rapporte directement à l'introduction de notre conte avec sa
« rose qui parle » ) que , dans le conte saxon , la jeune fille demande à son
père une « feuille qui chante ; » dans le conte du Tyrol italien , une « feuille
qui chante et qui danse ». Dans un conte du Tyrol allemand, forme très
altérée du même thème (Zingerle, I, n° 30), il y a une « rose qui chante ».
— Ajoutons, puisque nous en sommes à relever ces ressemblances de détail,
que ce n'est pas seulement dans le conte lithuanien, cité en note, que nous
I . Dans un conte lithuanien ( Leskien , n» 2 3 ) , le loup blanc , — ici comme dans le conte lorrain ,
le monstre est un loup blanc, qui, la nuit, dépouille sa peau de bête et devient un beau prince, —
amène la princesse sa femme aux noces de la sœur aînée de celle-ci , et vient ensuite la reprendre.
Il l'amène également au m-iriage de la cadette ; mais , cette fois , pendant qu'il dort , la reine , raérc de la
princesse , brûle la peau de loup , et aussitôt il disparait. Sa femme se met i sa recherche , et le récit se
rapproche du n" 88 de la collection Grimni , où se trouve aussi , mais avec des traits tout particuliers ,
le voyage de l'héroïne aux noces de ses sœurs.
LE LOUP BLANC 221
retrouvons le loup blanc de tïotre conte ; il figure également dans un conte
allemand (MûUenhoff, n» 3 ) , du type du n" 88 de la collection Grimm. —
Enfin, dans l'un des deux contes hanovriens, le roi, pour avoir l'objet désiré
par sa plus jeune fille , promet à un barbet la première chose qu'il rencontrera
en rentrant chez lui. Ce trait, qui est à peu près celui du conte lorrain, s'est
déjà montré à nous dans le conte hessois et dans le conte islandais. Il existe
aussi dans le conte lithuanien et dans le conte saxon.
Dans le conte du Tyrol italien , il ne s'agit pas simplement de la « première
chose » , mais bien , comme dans notre conte , de la « première personne »
qu'on rencontrera '.
Nous arrivons maintenant au troisième groupe de contes où existe notre
introduction. Voici , rapidement résumé , un des contes de ce groupe , un conte
italien, recueilli à Rome (miss Busk, p. 57) : Un riche marchand, qui a trois
filles, leur demande, au moment de partir en voyage, ce qu'elles désirent
qu'il leur rapporte. Les deux aînées veulent des parures ; la plus jeune, un vaso
di ruta (un pot de « rue », sorte de plante), et elle ajoute que, s'il ne le lui
rapporte pas, il ne pourra pas revenir. En effe^ , le marchand s'étant rembarqué
sans avoir pensé à la plante demandée par sa plus jeune fille, le vaisseau
s'arrête et ne veut plus avancer. Le capitaine dit alors que , parmi les passagers ,
il doit y avoir quelqu'un qui a manqué à une promesse. Le marchand est
reconduit à terre ; il cherche partout à acheter le vaso di ruta ; mais on lui dit
que le roi seul possède un pot de cette plante : il y tient tant que, si on lui en
demande une seule feuille , on sera mis à mort. Le marchand rassemble son
courage et se présente devant le roi , à qui il demande pour sa fille la plante
tout entière. Le roi , ému de sa fidélité à sa promesse , lui donne le vaso di
rula , et le charge de dire à sa fille d'en brûler une feuille tous les soirs. De
retour à la maison, le marchand remet la plante à sa fille, et lui répète les
paroles du roi. Quand vient le soir, la jeune fille brûle une des feuilles de la
plante, et aussitôt elle voit paraître le fils du roi, qui vient s'entretenir avec
elle. Un soir qu'elle est absente, ses sœurs, qui la détestent, mettent le feu à
sa chambre , et la plante est brûlée avec le reste. Le prince arrive en toute hâte :
il est grièvement brûlé et blessé par les éclats des vitres de la chambre. La jeune
fille, étant rentrée à la maison et voyant la plante brûlée, s'habille en homme
et se met à la recherche du prince. Une nuit qu'elle s'est arrêtée sous un arbre
dans une forêt , elle entend la conversation d'un ogre et d'une ogresse. « Le
seul moyen de guérir le prince , » dit l'ogresse , « c'est de prendre la graisse
qui se trouve autour de nos cœurs, d'en faire un onguent, et d'en oindre les
blessures du prince. » La jeune fille tue l'ogre et l'ogresse pendant leur
sommeil , fait un onguent avec leur graisse ; puis elle se présente comme
médecin au palais du roi; elle guérit le prince, se fait reconnaître de lui et
I. Il y a peut-être dans cette promesse un souvenir d'une vieille superstition païenne. Ainsi, nous
voyons dans la Bible Jephté , qui , on le sait , avait passé sa jeunesse p.-irmi des voleurs et des gens
sans aveu , plus païens sans doute que fidiles Israélites , faire au vrai Dieu un voeu de ce genre , tel
qu'un Moabitc eu eût fait à son dieu Cliamos. Vn écrivain du moyen ilge , Hugues de Saint-Victor, a
tris bien exprimé cette idée i « Ritum gcntilium secutus , dit-il, humanum sanguincm vovit , sicut
postea legimus regem Moab filium suum immolasse super murum • {.Idnol. hi JuJ., dans la Patrologic
dcMignc, t. CLXXV.col. 92.)
222 LE LOUP BLANC
l'épouse. — Comparer un conte grec moderne d'Epire (Hahn, no 7) , un conte
du Tyrol italien (Schneller, n» 21) , un conte norvégien (Asbjœrnsen, Taks
flf tbe Fjeld, p. 311), et aussi un conte danois (Grundtvig, I, p. 125), où
l'introduction n'existe à peu près plus, ainsi qu'un conte italien du Mantouan
(Viscntini, n» 17), un conte des Abruzzes (Finamore, n° 21), un conte
portugais du Brésil (Roméro, n" 17), etc., où elle a complètement disparu.
Tout l'ensemble du conte romain se retrouve en Orient , dans un conte
populaire indien du Bengale (miss Stokes, n° 25, p. 195) : Un roi, qui va
s'embarquer pour un lointain voyage , dit à six de ses filles qu'il leur rapportera
ce qu'elles lui demanderont. Elles demandent des bijoux, des étoffes précieuses,
etc. Il envoie ensuite un de ses serviteurs faire de sa part la même demande à
sa plus jeune fille , qui habite dans un palais à elle. Celle-ci , qui est en train de
réciter ses prières, dit au serviteur : « Sabr, » c'est-à-dire <' attends. » Le
serviteur se méprend sur sa réponse et vient dire au roi que la princesse désire
que le roi lui rapporte du sabr. Le roi ne comprend pas ce que demande sa fille ;
il se met néanmoins en route, se disant qu'il s'informera, à tout hasard, de cet
objet mystérieux. Arrivé au terme de son voyage, il achète pour ses filles aînées
des bijoux et autres objets précieux qu'elles désirent ; puis il se rembarque.
Mais son vaisseau ne veut pas avancer (tout à fait, comme on voit, le trait si
caractéristique de deux contes européens cités plus haut). Alors il s'aperçoit
qu'il n'a pas rapporté ce que sa plus jeune fille lui a demandé. Il envoie un
de ses serviteurs à terre et lui dit d'aller au bazar pour voir s'il pourra trouver
à acheter de ce sahr. Le serviteur s'informe, et on lui dit : « Nous ne
connaissons pas cela, mais le fils de notre roi s'appelle Sabr ; allez lui parler. » '
Le serviteur se rend au palais , se présente devant le prince et lui raconte toute
l'histoire. Le prince lui donne une petite boîte qui ne devra être remise qu'A la
jeune princesse. Dès que le serviteur arrive à bord , le vaisseau se remet en
marche de lui-même. De retour dans son palais, le roi envoie la boîte i sa
plus jeune fille. Elle l'ouvre et y trouve un petit éventail ; elle déploie
l'éventail, et le prince Sabr paraît devant elle. Il vient ainsi toutes les fois
qu'elle tourne l'éventail d'une certaine façon, et il disparaît quand elle le tourne
dans le sens contraire 2. Bientôt les deux jeunes gens conviennent de se marier,
et la princesse invite aux noces son père et ses six sœurs. Le jour du mariage,
les sœurs de la princesse , jalouses de son bonheur, disent à celle-ci qu'elles
feront elles-mêmes son lit, et elles y répandent du verre pilé. Le prince Sabr
s'y blesse grièvement et demande à la princesse de retourner l'éventail, de façon
qu'il se retrouve dans son palais. La princesse ne se doute pas de la cause de la
maladie. Les jours suivants, elle a beau agiter l'éventail ; le prince ne reparaît
pas. Alors elle se déguise en yogJn (religieux mendiant) et se met à la
recherche du prince. Une nuit qu'elle s'est étendue sous un arbre pour dormir,
elle entend deux oiseaux qui parlent du prince Sabr et qui disent de quelle
1. Dans le conte cpirote, la resscmbl.mce 4vec le conte indien est encore plus gr.inJe, sur ce
point , que dans le conte romain : Quand le marchand s'embarque pour l'Inde , ses deux tilles ainée»
lui demandent de leur rapporter des étoffes de ce pays ; la troisième demande « la b.aguette d'or ». Lo
marchand apprend , dans le pays où il est allé , que « la Baguette d'or • est le nom du fils du roi.
2. Dins le conte nonégien , le • chevalier vert • , qui tient la place du prince Sabr, a donné au roi ,
pour le remettre à sa fille , un petit livre qu'elle ne devra ouvrir qu'étant seule. Quand la princesM
l'ouvre, le chev.tlier parait devant clic; il disparaît quand elle le ferme,
LE LOUP BLAXC 22}
manière on peut le guérir. La princesse, toujours déguisée, arrive chez le prince,
qu'elle guérit sans être reconnue. Comme récompense , elle demande au roi ,
père du prince , le mouchoir et l'anneau de celui-ci ; puis elle retourne dans
son pays, elle prend Téventail , l'agite, et le prince paraît. Elle lui montre le
mouchoir et l'anneau , et il voit ainsi , à sa grande surprise , que c'est elle qui
était le yoghi « .
Il est inutile d'insister sur l'identité de ce conte indien et du conte romain. Si
nous l'avons donné en entier, bien qu'il ne se rattache que par l'introduction à
notre Loup blanc, c'est qu'au fond il n'est pas sans rapports avec la fable de
Psyché, que nous étudierons tout à l'heure. Epoux mystérieux qui disparaît,
et cela par la faute des sœurs de la jeune femme ; voyage de celle-ci à la
recherche de son mari , jusqu'à ce qu'elle parvienne à le reconquérir, ce sont
bien là des traits de la fable de Psyché. Du reste, dans certains contes, il s'est
opéré un mélange entre le thème proprement dit de Psyché et celui-ci. (Voir
un conte italien de la Basilicate, no 33 de la collection Comparetti, )
Aux trois groupes de contes que nous venons d'examiner et dans lesquels se
retrouve l'introduction du conte lorrain, il convient d'ajouter un quatrième
groupe, appartenant également à la famille de Psyché : là, l'introduction n'est
plus celle du Loup blatte, bien qu'elle ne soit pas sans analogie. Ainsi, dans un
conte sicilien (Pitre, Nuovo Saggio, n" 5), la plus jeune des trois filles d'un
pauvre homme est allée dans les champs avec son père arracher des raiforts
sauvages. Voyant un beau pied de cette plante, ils tirent; mais, quand le
raifort est arraché , il se trouve à la place un grand trou , et une voix se fait
entendre pour se plaindre qu'on ait enlevé la porte de sa maison. Le pauvre
homme parle de sa misère ; alors la voix dit de lui laisser sa fille et qu'il aura
une bonne somme d'argent. Le père finit par y consentir, et la jeune fille est
installée dans un beau palais. La suite a beaucoup de ressemblance avec la fable
de Psyché. Comparer |un autre conte sicilien (n» 18 de la grande collection de
xM. Pitre), un conte italien de Rome (miss Busk, p. 99), un autre conte
italien (Stan. Prato, p. 43-44), un conte catalan (Maspons, p. 32), etc.. —
Au xvii<; siècle, Basile insérait un conte de ce genre dans son Penlamerom
(no 44).
On voit que cette plante arrachée amène les mêmes conséquences que la
rose cueillie dans le Loup blanc et autres contes.
Il existe encore d'autres contes populaires ressemblant à la fable de Psyché;
m.iis nous n'avons voulu parler ici que de ceux dont l'introduction peut être
rapprochée de celle du conte lorrain. Nous aurons l'occasion d'en citer
quelques autres dans les remarques de notre n° 65, Firosette.
I. M. Lai Bc1i.iri D.iy a recueilli, ég.alemeut dans le Bengale, une variante de ce conte (n» 8), qui
lie priscnte guère que la différence suivante : La plus jeune fille du marchand, qui s'est mise à i«
recherche do son mari , le prince Sobnr, — Sohur et Sahr sont , au fond , le même nom , — n'entend
pas tout de suite , comme dans l'autre conte indien , la conversation des deux oiseaux. Elle a d'abord
ruccAsion de tuer un inorme serpent au moment où il allait divorer les petits de ces oiseaux , qui sont
des oiseaux giSants , et le père , p.ir reconnaissance, la transporte d.ins le pays du prince. (On peut
■jouter cet épisode aux passages analogues de contes orientaux cités dans les remarques de notre n» j»,
la Canne tU cinq cenis livres , Il , p. i |i et pp. t ( 3-1 1 1.)
224 LE LOUP BLAXC
Nous avons sommairement indiqué, au commencement de ces remarques,
en quoi une partie de notre conte se rapproche de la fable de Psyché. Il importe
maintenant d'examiner cette fable aussi brièvement que possible, mais avec
soin. Une question, en effet, se pose : le conte lorrain et tous les autres contes
du même genre dérivent-ils du récit latin d'Apulée ? Et ce récit lui-même , est-
ce dans la mythologie gréco-romaine qu'il faut en chercher l'origine ?
La plupart de ceux qui se sont occupés de la fable de Psyché nous paraissent
avoir fait fausse route ou s'être arrêtés à moitié chemin. Les uns voient dans le
récit latin un mythe dont ils prétendent donner l'explication ; les autres qui,
avec raison , y reconnaissent un simple conte bleu , ne sont pas assez familiers
avec la littérature populaire pour se douter môme de l'origine de ce conte.
L'existence, dans les monuments figurés grecs et romains, de représentations
de ce qu'on a appelé le « mythe de Psyché, » vient encore compliquer la
question.
Il nous semble qu'un exposé suffisamment net des termes dans lesquels
se pose le problème que nous avons A résoudre écartera la plus grande partie
des difficultés.
Et d'abord, existe-t-il réellement un « mythe de Psyché »? Ce qui est vrai,
c'est qu'un grand nombre de monuments figurés grecs et romains , ■ — statues ,
bas-reliefs, pierres gravées, — présentent diverses allégories, dans lesquelles
Eres et Psyché , en d'autres termes l'Amour et l'Ame , cette dernière sous la
forme d'une jeune fille à ailes de papillon (lu/.rî signifiant à la fois dmc et
papillon) jouent différents rôles. Psyché torturée par Eros, Eros et Psyché se
tenant embrassés, tels sont les sujets qui ont le plus fréquemment tenté le
talent des artistes. Les monuments en question se répartissent , quant ù leur
date , sur un espace de temps qui va de la période macédonienne à la basse
époque romaine. Or, aucun de ceux qui sont antérieurs au siècle des Antonins,
c'est-à-dire au livre d'Apulée, n'offre le moindre rapport avec la fable de Psyché,
telle qu'elle est racontée dans ce livre. C'est seulement sur quelques pierres
gravées , postérieures à cette époque , qu'on a reconnu deux des épisodes de ce
récit ( Psyché aidée par les fourmis à trier diverses graines confondues en un
même monceau, et Psyché recevant d'un aigle une amphore, sans doute
remplie de l'eau du Styx), et, selon toute probabilité, ces sujets ont dû être
empruntés directement au récit d'Apulée » .
Il est donc impossible de tirer de l'examen des monuments figurés la preuve
de l'existence d'un « mythe de Psyché » ayant quelque relation avec la fable
rédigée par le rhéteur africain. La littérature antique, en dehors d'Apulée, n'a
pas non plus trace d'un semblable « mythe ». Il nous reste à examiner en lui-
même le récit d'Apulée et à rechercher si la fable de Psyché, telle quil la
raconte, a un caractère mythique.
I. .Voir l'intéressant écrit de M. M.iximc Collignon, Essai sur les monumtnls grecs el romatm reUlifl
au myllx de Psyché (Paris. , 1877).
I
LE LOUP BLANC 22)
Commençons par résumer, dans ses traits principaux, le récit d'Apulée
{Mélamorph., lib. IV- VI) : Un roi et une reine ont trois filles, dont la plus
jeune, nommée Psyché, est une merveille de beauté. Les deux aînées épousent
des princes. Un oracle oblige le roi à donner Psyché pour femme à un monstre
inconnu , à une sorte de serpent , qui viendra la prendre sur une haute
montagne où la jeune fille devra être exposée. Psyché, conduite sur la
montagne, est transportée par Zéphire dans un palais enchanté et devient la
femme du maître invisible de ce palais ; son époux ne la visite que la nuit. Elle
vit heureuse, mais elle désirerait revoir ses soeurs. L'époux mystérieux lui
permet à regret de satisfaire son désir et lui recommande surtout de ne rien
dire de ce qui le touche : autrement elle se perdra et lui causera à lui-même une
amère douleur. Psyché se fait amener ses soeurs par Zéphire. Pressée de
questions, elle finit par avouer que jamais elle n'a vu son mari. Ses soeurs,
jalouses de son bonheur, lui disent que cet époux est sans doute le serpent
dont parlait l'oracle et qui doit la dévorer ; elles l'engagent à le tuer. Psyché,
la nuit venue, s'arme d'un poignard et approche une lampe de son époux
endormi : elle reconnaît Cupidon ; mais une goutte d'huile brûlante est tombée
sur l'épaule du dieu , qui se réveille et s'enfuit pour ne plus revenir. La mal-
heureuse Psyché, après avoir erré de côté et d'autre à la recherche de son
mari, se décide à aller trouver Vénus. La déesse, furieuse de ce qu'elle a
épousé son fils, lui impose plusieurs tâches. Psyché doit d'abord trier en un
jour un grand amas de toutes sortes de graines mêlées ensemble ; une fourmi
prend pitié d'elle et appelle à son secours toutes les fourmis du voisinage.
Vénus exige ensuite que Psyché lui apporte un flocon de la toison d'or de
béliers terribles ; Psyché désespérée est au moment de se précipiter dans un
fleuve, quand un roseau lui enseigne le moyen de recueillir sans danger de
ces flocons d'or. Puis Vénus ordonne à la jeune femme de lui procurer une
fiole de l'eau du Styx, qui est gardée par des dragons; l'aigle de Jupiter, ami
de Cupidon, va chercher de cette eau pour Psyché. Enfin Vénus donne à
Psyché une boîte et lui dit d'aller aux enfers demander à Proserpine de lui
envoyer dans cette boîte un peu de sa beauté. Cette fois, Psyché croit son
dernier jour arrivé. Elle se dirige vers une haute tour pour se précipiter du
faîte de cette tour ; mais la tour, prenant une voix , lui apprend ce qu'elle doit
faire pour mener à bonne fin cette redoutable entreprise. Psyché remonte des
enfers avec la boîte ; mais , cédant à une téméraire curiosité , elle l'ouvre ,
et aussitôt un sommeil léthargique s'empare d'elle. Cupidon accourt et la
réveille. Désormais rien ne s'oppose plus à la réunion des deux époux.
Quiconque a un peu l'habitude des contes populaires saluera dans chacun des
épisodes de ce récit des traits de connaissance. Ce prétendu « mythe » ne tient
en réalité que par le nom des personnages à la mythologie grecque ou romaine.
C'est tout simplement un conte populaire , frère de plusieurs contes qui vivent
encore aujourd'hui, anilis fabula, « conte de bonne femme », comme Apulée
le dit lui-même. Et la forme primitive de ce conte , — altérée sur divers points
dans le récit latin , — nous pouvons assez facilement la reconstituer.
Pour y arriver, nous prendrons d'abord un conte populaire recueilli dans
l'Inde, de la bouche d'une blanchisseuse de Bénarès, et publié en 1833 dans
CosQviN, Conlu.W. \z
226 LE LOUP BLANC
YAsiattc Journal (Nouv. série, vol. II)' : La fille d'un pauvre bûcheron,
nommée Tulisa , étant un jour occupée à ramasser du bois mort auprès d'un
puits en ruines, au milieu d'une forêt, entend tout à coup une voix qui paraît
sortir du puits et lui dit : « Veux-tu être ma femme ? » Elle s'enfuit effrayée.
La même aventure lui arrive encore une fois, et alors elle en parle à ses parents,
qui l'engagent à retourner au puits et, si la voix lui fait la même question, à
lui répondre : « Adressez-vous à mon père. » Tulisa obéit, et la voix lui dit :
« Envoie-moi ton père. » Le bonhomme vient, et, la voix lui ayant promis de
le rendre riche, il donne son consentement. Tulisa est mariée à son prétendant
invisible , et transportée dans un magnifique palais , où elle vit heureuse ; mais
elle ne voit son mari que la nuit, et celui-ci lui défend de recevoir aucune
personne étrangère. Pendant un temps, tout va bien; mais, un jour, une
vieille se présente sous les fenêtres de Tulisa , qui a l'imprudence de l'introduire
dans le palais au moyen d'un drap de lit suspendu à une tourelle. La vieille
gagne par ses paroles flatteuses la confiance de la jeune femme et finit par la
décider à demander à son mari comment il se nomme. En vain l'époux
mystérieux représente à Tulisa que , s'il lui donne satisfaction , ce sera pour
elle la ruine ; elle insiste. Alors il la conduit sur le bord d'une rivière , il entre
dans l'eau, et, s'y enfonçant de plus en plus, il lui demande par trois fois si elle
persiste dans sa funeste curiosité. Tulisa se montre toujours aussi obstinée.
Alors il lui dit : « Mon nom est Basnak Dau ! » Au même instant il disparaît
dans l'eau , et à sa place se montre la tête d'un serpent. Tulisa , redevenue la
pauvre fille du bûcheron , cherche en vain le palais où elle a passé de si heureux
jours, et elle est obligée de retourner chez ses parents, redevenus misérables
eux aussi ^. — Pendant le temps de sa prospérité, la jeune femme a sauvé la vie
à un écureuil. Un jour le petit animal s'approche de la cabane de Tulisa et lui
fixit signe de le suivre dans la forêt ; là elle a l'occasion d'entendre une conver-
sation entre plusieurs écureuils. Elle apprend que son mari , Basnak Dau , est
le roi des serpents; la reine sa mère, mécontente d'avoir perdu le pouvoir
depuis l'avènement de son fils , a découvert que ce pouvoir lui reviendrait si
Basnak Dau révélait son nom à une fille de la terre. C'est elle qui a envoyé à
Tulisa la vieille qui a donné à celle-ci de si pernicieux conseils. Un des écu-
reuils ajoute qu'il y a pour Tulisa un moyen de rentrer en possession de son
bonheur. Il faut d'abord qu'elle cherche un œuf de l'oiseau Huma et qu'elle le
couve dans son sein. Dès qu'elle aura trouvé cet œuf, elle devra se rendre
auprès de la reine des serpents et lui offrir ses services : la reine lui imposera
des épreuves très difficiles, et, si TuUsa n'en vient point à bout, elle sera
dévorée par des serpents. Il est à désirer pour Tulisa, disent les écureuils,
qu'elle parvienne à couver l'œuf du Huma ; car l'oiseau qui en sortira rompra
le charme. — Tulisa, grâce aux écureuils, qui lui servent de guides, trouve un
œuf de Huma et arrive au palais de la reine des serpents. Celle-ci , avant de la
1 . Hermann Brockhaus en a donné une tr.iduction allemande à la fin de ses deux volumes de traduction
de Somadeva ( Leipzig, 1843).
2. Dans un conte sicilien (Pitre, Nuen-o Saggio, n» s), dont nous avons parlé plus haut et «ur
lequel nous reviendrons à propos de notre n" é$ , Firoutte, l'héroïne , obéissant à de perfides conseil»,
commet aussi la faute de demander avec instance à son époux mystérieux comment il se nomme. A peine
le nom esi-il prononcé, qu'elle se trouve seule, au milieu d'une campagne déserte.
1
LF. LOUP BLANC 227
prendre à son service , lui impose une première épreuve : Tulisa doit recueillir
dans un vase de cristal le parfum de mille fleurs. Un essaim d'innombrables
abeilles lui apporte ces mille parfums (sur le chemin du palais de la reine des
serpents, Tulisa avait rencontré une abeille ; mais il n'est pas dit , — évidem-
ment par suite d'une altération du récit, — qu'elle lui eût rendu service). Le
lendemain la reine remet à Tulisa une jarre remplie de graines et lui ordonne
d'en tirer la plus belle parure que jamais princesse ait portée. Les écureuils
apportent à Tulisa de magnifiques pierreries, et la jeune femme en fait une
couronne qu'elle dépose aux pieds de la reine. Cependant l'œuf se trouve couvé,
et il en sort un Huma qui vole droit à un serpent vert enroulé autour du cou
de la reine et crève les yeux de ce serpent. Aussitôt le charme est rompu;
Basnak Dau remonte sur son trône et célèbre solennellement ses noces avec
Tulisa, maintenant digne de lui.
On ne saurait le nier : ce conte, actuellement encore vivant dans l'Inde,
offre beaucoup de ressemblance avec la fable de Psyché. Sans doute il n'est
pas identique : le conseil fatal donné à la jeune femme porte sur un tout
autre objet , et la question que Tulisa pose à son mari rattache sur un point
ce conte à la légende de Lohengrin plus étroitement qu'à Psyché. Mais il n'en
est pas moins vrai que, si l'on considère tout l'ensemble, la ressemblance
entre le récit latin et le conte indien est frappante. En attendant qu'on ait
découvert dans l'Inde le pendant exact de Psyché , — ce qui , nous en sommes
persuadé, arrivera quelque jour, — on trouvera dans Tulisa et le Roi des
serpents l'explication de deux traits altérés dans le récit latin et, en même
temps, l'indication de leur forme primitive.
Ce monstre de la race des serpents, vipereiim malum , auquel le père de
Psyché est obligé de livrer sa fille , Apulée en a fait un monstre métaphorique ,
l'Amour, le cruel Amour, qui porte ses ravages dans la terre entière. Le conte
indien , lui , le représente comme le roi des serpents. Nous nous rapprochons de
la forme primitive ; mais ce n'en est encore qu'un affaibUssement : le conte
indien ne montre pas , du moins expressément , le « roi des serpents » corqmc
revêtu d'une enveloppe de serpent qu'il dépouille chaque nuit. Voilà la forme
primitive, et certains contes européens, se rattachant au thème de Psyché,
l'ont conservée plus ou moins distinctement. Ainsi, dans un conte toscan
(Gubernatis, NoveUine di Santo Stefano, n° 14), un gros serpent demande à
un bûcheron de lui donner une de ses trois filles en mariage ; si elles refusent ,
le bûcheron le paiera de sa tête. La plus jeune des filles du pauvre homme se
déclare prête à épouser le serpent, et celui-ci l'emporte dans un magnifique
palais, où il devient un beau jeune homme, appelé sor Fiorante; mais mallieur
à la jeune femme si elle dit à personne comment il se nomme ! Dans une
visite qu'elle fait à ses sœurs , elle se laisse aller à révéler ce nom mystérieux ,
et son mari disparaît, ainsi que le palais. (La dernière partie de ce conte
correspond à celle du no 88 de la collection Grimm, cité dans le premier
groupe des contes étudiés ci-dessus.) — Nous avons ici le serpent qui se
transforme en homme, mais nous ne le voyons pas se dépouiller de son
enveloppe. Un autre conte italien , de Livourne , du môme type pour la plus
grande partie (Stan. Prato, no 4), présente ce dernier trait, qui se retrouve,
comme on devait s'y attendre, dans des contes indiens.
228 LE LOUP BLANC
Nous citerons d'abord , parmi ces contes indiens , un conte du Pantchatanlra
(p. 144 de la traduction allemande de M. Benfey) : La femme d'un brahmane
n'a point d'enfants, A la suite d'un sacrifice offert, par son mari , elle devient
enceinte et met au monde un serpent. Au bout d'un certain temps, le brahmane
va demander pour son fils la main de la fille d'un autre brahmane ' . Le mariage
a lieu. La nuit venue, le serpent se dépouille de sa peau, et la jeune fille voit
devant elle un beau jeune homme. Le matin, le brahmane entre dans la
chambre, s'empare de la peau du serpent et la jette au feu. Le charme est ainsi
rompu. (Comparer la fin du conte basque analysé plus haut, parmi les contes
du second groupe.) — Un autre conte indien (missStokes, no 10), actuel-
lement encore vivant dans la bouche du peuple, et que nous avons résumé
dans les remarques de notre n» 12, le Pritice et son Cbei'al (I , p. 1 50) , contient
ce même élément : Une des femmes d'un roi a mis au monde un fils qui a la
forme d'un singe. Devenu grand, le prétendu singe quitte de temps en temps
sa peau, et fait, sans être reconnu, toute sorte d'exploits. Enfin une princesse
découvre que c'est lui qui a été vainqueur dans plusieurs épreuves imposées à
ceux qui aspirent à sa main , et elle déclare qu'elle veut épouser le singe. Elle
l'épouse en effet. Toutes les nuits, le jeune homme se dépouille de sa peau de
singe; mais il défend à sa femme d'en rien dire à personne. Un jour qu'il s'est
rendu à une fête après avoir ôté sa peau de singe et l'avoir mise sous son
oreiller, la princesse appelle sa belle-mère et lui dit que son mari n'est pas un
singe, mais un beau jeune homme, et elle lui montre la peau. Puis, d'accord
avec sa bdle-mère , elle brûle cette peau , afin que le prince reste toujours sous
sa forme humaine. Aussitôt le prince sent quelque chose qui l'avertit de ce qui
s'est passé. Il accourt et reproche à sa femme d'avoir brûlé sa peau de singe ;
mais, le lendemain matin, sa colère s'est apaisée, et l'on fait de grandes
réjouissances.
Les deux contes indiens que nous venons d'analyser ne se rattachent que par
un trait à la fable de Psyché. En voici un troisième , toujours du même genre ,
mais dont l'introduction est au fond celle de Psyché (nous voulons parler du
passage où le roi est obligé par un oracle de donner sa fille en mariage à un
monstre) ; ce conte indien fait partie d'un livre sanscrit, la Sinhâsana-dvâtrinçikd
{les Trente-deux rèdts du trône), qui a été étudié par M. Albert Weber dans les
Indische Studien (t. XV, 1878, p. 252 seq.) : Le roi Premasena a une fille d'une
grande beauté, nommée Madanarekha, et deux fils plus jeunes, Devaçarman et
Hariçarman. Un jour que l'aîné est sur le bord du fleuve, il entend une voix
qui dit : « Si le roi Premasena ne me donne pas sa fille , mal lui en adviendra ,
;\ lui et à sa ville. » Le jeune homme va raconter au roi ce qu'il a entendu ; on
ne le croit pas. Mais, quand ensuite le second fils du roi et le roi lui-même ont
entendu la voix mystérieuse, Premasena, après avoir pris l'avis de ses conseil-
lers, se rend auprès du fleuve et dit : « Es-tu un dieu, un génie ou un homme?
— J'étais, » répond la voix, « le gardien de la porte du dieu Indra ; mais, en
punition de mes fautes , j'ai été condamné à ndtre dans cette ville , chez un
I . Ce commencement est à peu près celui du conte italien de Livourne , lequel , comme nous l'avons
dit, se rattache à l'une des branches du thème de Psyrhé : Une reine, qui n'a point d'enfants, se
recommande à Dieu et aux saints, mais inutilement. A la fin elle devient enceinte et accouche d'un
serpent. Quand le serpent a dix-huit ans , il dit .i son père qu'il veut se marier.
LE LOUP BLANC 229
potier, sous la forme d'un âne. Donne-moi ta fille; sinon, malheur à toi et à ta
ville ! » Le roi , effrayé , promet de donner sa fille , mais il ajoute : « Si tu as
une vertu divine, entoure la ville d'un mur de cuivre, et bâtis-moi un palais
présentant les trente-deux signes de la perfection. » Dans la nuit tout est
construit. La princesse se résigne courageusement à son destin et elle est
donnée en mariage à l'âne. Celui-ci , quand il est seul avec elle , se dépouille
de sa peau d'âne et se montre sous son apparence céleste. La princesse vit très
heureuse avec lui. Un jour, quelques années après, la mère de la jeune femme
vient lui faire une visite et elle voit son gendre le gandharva (sorte de génie)
sous sa forme véritable. Elle trouve l'occasion de se saisir de la peau d'âne et la
jette au feu. Quand \e gandJmrva voit que la peau ne se retrouve plus, il dit à sa
femme : « Ma bien-aimée , maintenant , je retourne au ciel ; la malédiction qui
me frappait a pris fin. » Et il disparaît pour toujours.
Cette disparition du gandharva fait tout naturellement penser à la disparition
de l'époux mystérieux de Psyché. Aussi ne sera-t-on pas surpris de voir^ dans
un conte serbe (Vouk, n" lo) voisin de ce conte indien, toute une dernière
partie où la jeune femme, après que sa belle-mère a brûlé la peau du serpent
(ici nous retrouvons le serpent), se met,. comme Psyché, à la recherche de
son mari , et où il lui arrive les mêmes aventures qu'à l'héroïne du no 88 de la
collection Grimm. (Comparer le conte lithuanien n" 23 de la collection Leskien,
cité plus haut. ) '
Nous citerons encore un autre conte indien, pubHé en 1835 dans YAsiatic
Journal et résumé par M. Ralston dans son travail indiqué ci-dessus. Ici les
rôles sont renversés : l'être céleste qui a l'apparence d'un animal est l'épouse,
et non point l'époux. Invitée à une fête chez le roi son beau-père , la princesse-
singe se dépouille pour la première fois de la peau qui la recouvre. Pendant
qu'elle est chez le roi, le prince son mari jette la peau dans le feu. Aussitôt
la princesse s'écrie : « Je brûle ! » et elle disparaît , ainsi que son palais 2. Le
prince se met à la recherche de sa bien-aimée , et la retrouve enfin dans le
royaume céleste.
Nous n'insisterons pas davantage sur ces rapprochements. Aussi bien -nous
semble-t-il que voilà reconstituée sur un point important la forme primitive de
Psyché. Le monstre auquel le roi est obhgé de donner sa fille en mariage est un
serpent, mais un serpent qui, sous son enveloppe d'écaillés, cache un beau jeune
homme ; et cette forme primitive est tout indienne. Cette origine ressort de
tout ce que nous venons de dire, mais on s'en convaincra davantage encore en
lisant les pages que M. Benfey a consacrées à un sujet analogue dans son
introduction au Panichalantra (§ 92). L'altération du thème primitif sur ce
point se comprend, du reste, parfaitement. Du moment qu'on introduisait dans
Vatiili s fabula, dans le conte de bonne femme, Vénus et Cupidon avec tout un
I. Un autre conte serbe (Vouk , n" 9), qui n'a pas cette dernière partie , se rapproche beaucoup du
conte indien de la SinMsana-dvàlrinçikd. Dans ce conte serbe , le serpent est le fils d'une pauvre femme.
Il l'envoie un jour demander à l'empereur de lui donner sa fille en mariage. « Je la lui donnerai , » dit
l'empereur, « s'il bitit un pont de perles et de pierres précieuses qui aille de sa maison i mon palais. »
t£n un instant la chose est faite. Cela rappelle, comme on voit, la demande du roi Premascna.
I. Dans un conte grec moderne d'Epire ( Hahn , n° 14 ) , c'est aussi pendant que la jeune femme est
« une fête , après avoir dépouillé sa peau de chèvre , que le prince son mari jette celte peau dam un
four ardcut.
230 LE LOUP BLAXC
cortège mythologique , on était bien obligé de modifier, en cet endroit surtout ,
le récit original.
Pour un second passage de la fable de Psyché, le conte indien de Ttilisa et h
Roi des serpents nous indique encore la forme primitive. Ce passage , où des
animaux exécutent pour Psyché les tâches les plus difficiles , se rattache à un
thème bien connu , indien lui aussi , le thème des Animaux reconnaissants. Dans
le récit latin , un élément important a disparu : le service que l'héroïne a rendu
aux animaux ; aussi l'intervention de la fourmi qui vient secourir Psyché paraît-
elle peu motivée. Un de nos contes lorrains , Firosetle , que nous publions plus
loin (no 65), nous permettra d'étudier ce passage, ainsi que toute la dernière
partie de Psyché (Psyché et les épreuves imposées par Vénus). Nous nous
permettrons donc de renvoyer aux remarques de ce n" 65.
Nous ne ferons plus qu'une observation. Toute idée de curiosité imprudente
de la part de l'héroïne a disparu de la fable de Psyché; c'est encore là une
altération. Dans presque tous les contes analogues , il y a soit curiosité , soit
indiscrétion , provoquée souvent par les ennemis de la jeune femme. Un conte
norvégien, cité plus haut dans le premier groupe, indique bien quelle a dû
être, sur ce point, dans Psyché, la forme primitive. Dans ce conte norvégien,
l'héroïne s'approche, une lumière à la main, de son époux endormi, comme
Psyché, et une goutte brûlante tombe aussi sur lui et le réveille ; mais, — et
ceci est bien plus naturel que le passage correspondant d'Apulée, — ce qui a
poussé la jeune femme à cette imprudence, c'est le désir de voir quels sont
les traits de son mari ».
La conclusion de cette étude sur Psyché , — dans laquelle , pour ne pas être
démesurément long, nous avons élagué bien des détails, — c'est que ni le
conte lorrain ni les autres contes européens de la même famille ne dérivent de
la fable de Psyché, laquelle présente le thème primitif sous une fomie moins
bien conservée que la plupart de ces contes. La source d'où dérivent et Psyclx
et les contes modernes analogues doit être cherchée dans l'Inde.
Un conte portugais du type de la Belle et la Béte (Consiglieri-Pedroso, n° 10)
est, à notre connaissance , le seul des contes de ce genre qui , comme le nôtre .
se termine d'une façon tragique par la mort du personnage enchanté.
Dans une autre forme de ce dénouement , également de Monticrs , la jeune
fille meurt, elle aussi , « en tenant la patte du loup ».
1 . Dans un conte italien de Rome , assez altéré ( miss Bnsk , p. 99) , qui a l'introùuction du quatrième
des groupes indiqués ci-dessus , nous retrouvons le poignard du récit latin avec la goutte de cire
brûlante. L'héroïne habite le palais d'un n roi noir », et ses soeurs l'ont engagée .\ le tuer, lui disant
qu'il ne peut être qu'un méchant magicien.
LXIV
SAINT ETIENNE
Au moment où saint Etienne vint au monde, un beau monsieur
s'arrêta devant la maison et demanda si on voulait le recevoir. On
lui répondit que ce n'était pas possible, parce que la femme
venait d'accoucher. Alors il voulut voir l'enfant, et on finit par
le laisser entrer. Il s'approcha du petit garçon, et, l'ayant bien
regardé, il dit à la mère qu'il le trouvait beau à ravir et qu'il
serait bien aise de l'acheter. D'abord la mère ne voulut rien
entendre ; mais comme il offrait une grosse somme , elle se laissa
gagner et consentit au marché. Le beau monsieur devait prendre
l'enfant dans six ou sept ans, quand il serait fort; en attendant,
il viendrait le voir de temps en temps.
Le petit garçon grandit, et on l'envoya à l'école. Mais la mère
était toujours triste : un jour, après la visite du beau monsieur,
l'idée lui était venue que c'était peut-être au diable qu'elle avait
vendu son enfant. Le petit garçon lui dit : « Qu'avez-vous donc,
ma mère, à pleurer toujours ainsi? — Hélas! » répondit-elle,
« j'ai fait une chose que je ne devais pas faire : je t'ai vendu au
diable à ta naissance. — N'est-ce que cela? » dit Tenfant. « Je
ne crains pas le diable. Donnez-moi une peau de mouton que
vous ferez bénir et que vous remplirez d'eau bénite. Je saurai me
tirer d'affaire. »
La mère fit ce quil demandait, et bientôt après le beau
monsieur arriva pour emmener l'enfant. Ils partirent ensemble.
Le petit garçon s'était muni de sa peau de mouton. L'autre n'y
avait pas pris garde ; il lui racontait des histoires pour l'amuser
pendant le chemin. Ils s'enfoncèrent dans un grand bois et
SAINT Lllh.NNh
arrivèrent enfin devant une maison, au fond de la forêt. Alors le
beau monsieur se changea en diable, ouvrit la porte et poussa
l'enfant dans la maison; elle était remplie de démons. Le petit
garçon , sans s'effrayer, se mit à secouer sa peau de mouton et fit
pleuvoir l'eau bénite sur les diables, qui s'enfuirent au plus vite.
Après s'être ainsi débarrassé d'eux, il s'en retourna tranquille-
ment chez sa mère.
Qiielque temps après, étant allé à confesse, il raconta au curé
son aventure. Le jour de Noël, le bon Dieu lui dit :
« C'est aujourd'hui ma fête, Etienne,
« Et demain ce sera la tienne. »
Et voilà pourquoi la Saint-Etienne tombe le lendemain de Noël.
REMARQUES
Dans une variante, également de Montiers-sur-Saulx , un pauvTC homme,
dont la femme vient d'accoucher, se rend à un village voisin , dans l'espoir de
trouver un parrain riche. Le démon, qui devine l'avenir, se trouve sur son
passage, habillé en grand seigneur. Il accepte d'être parrain et donne à
l'homme un sac plein d'or. Ensuite il l'oblige à signer de son sang un écrit par
lequel l'homme promet de lui donner son fils dans vingt ans. Le démon
comptant le jour comme la nuit , c'est au bout de dix ans qu'il arrive pour
prendre l'enfant. Il est mis en fuite grâce à une image représentant la croix et
à des aspersions d'eau bénite.
Comparer l'introduction de notre no 75, la Baguetle uierveiUeuse , et les
remarques.
Les principaux traits de notre conte, si bizarrement rattaché au nom de
saint Etienne , se retrouvent dans un groupe de contes étrangers , où ce thème
ne forme qu'une partie du récit, et où il n'est pas question de « saint
Etienne. » Du reste, on a vu que , dans notre variante, il n'en est pas question
davantage.
Nous citerons d'abord un conte valaque (Schott, no 15) : Un pauvre
pêcheur promet au diable , en échange de grandes richesses , « ce qu'il aime le
mieux chez lui » ; il s'aperçoit trop tard que c'est son fils qu'il a promis.
L'enfant, devenu grand, force son père à lui révéler le secret. Alors, sur le
conseil de son maître d'école , il se fait faire des vêtements ecclésiastiques tout
parsemés de croix, et se met en route vers l'enfer. Arrivé ;l la porte, il frappe.
Effrayés de ses croix , les diables veulent le chasser ; mais il ne part qu'après
s'être fait rendre le parchemin signé par son père.
SAINT lÎTIENNE 255
Dans deux contes lithuaniens (Chodzko, p. 107; Schleicher, p. 75), un
paysan égaré dans une forêt promet au diable de lui donner « ce qui n'était
pas dans sa maison au moment de son départ » ; il se trouve que c'est un fils
qui lui est né pendant son absence. (Comparer l'introduction d'un troisième
conte lithuanien, no 22 de la collection Leskien. ) Dans le premier de ces
contes, le jeune homme, quand il part pour aller en enfer chercher la cédule
du marché, se munit d'eau bénite et d'un morceau de craie, bénite aussi. Avec
la craie il trace un cercle autour de lui ; avec l'eau bénite il asperge Lucifer et
tous les démons, jusqu'à ce qu'ils lui aient rendu le parchemin. — Voir
également un conte souabe (Meier, n» 16).
Nous pouvons encore rapprocher de notre conte un conte allemand (Prœhle,
II , no 63 ) , où le père , comme la mère de « saint Etienne » , vend directement
son fils au diable. Comparer une variante allemande de cette même collection
Prœhle (pp. 235, 236), un conte de la Basse-Saxe (Schambach et MùUer,
no 32), très défiguré , et deux contes bas-bretons , plus ou moins altérés
(Luzel, Légendes, I, pp. 175 et 267).
Dans tous ces contes , le jeune homme contribue , par son voyage en enfer,
à la conversion d'un brigand endurci dans le crime.
LXV
FIROSETTE
Il était une fois un jeune homme , appelé Firosette, qui aimait
uue jeune fille nommée Julie. La mère de Firosette, qui était fée,
ne voulait pas qu'il épousât Julie; elle voulait le marier avec une
vieille cambine^, qui cambinait, cambinait.
Un jour, la fée dit à Julie : « Julie, je m'en vais à la messe.
Pendant ce temps, tu videras le puits avec ce crible. »
Voilà la pauvre fille bien désolée ; elle se mit à puiser ; mais
toute l'eau s'écoulait au travers du crible. Tout à coup, Firosette
se trouva auprès d'elle. « Julie, » lui dit-il, « que faites- vous ici?
— Votre mère m'a commandé de vider le puits avec ce crible. »
Firosette donna un coup de baguette sur la margelle du puits, et
le puits fut vidé.
Qjuand la fée revint : « Ah! Julie, » dit-elle, « mon Firosette
t'a aidée ! — Oh ! non , madame, je ne l'ai pas même vu ; je me
soucie bien de votre Firosette et de votre Firosettan ! » Elle ne
voulait pas laisser voir qu'elle l'aimait.
Une autre fois, la fée dit à Julie : « Va-t'en porter cette lettre
à ma sœur, qui demeure à Effincourt ^ ; elle te récompensera. »
Chemin faisant, Julie rencontra Firosette, qui lui dit : « Julie,
cù allez-vous? — Je vais porter une lettre à votre tante, qui
demeure à Effincourt. — Ecoutez ce que je vais vous dire, »
reprit Firosette. « En entrant chez ma tante, vous trouverez le
balai les verges en haut; vous le remettrez comme il doit être.
Ma tante vous présentera une boîte de rubans et vous dira de
1. Cainbine, boiteuse.
2. Village de Champagne, i une petite lieue de Montiers.
FIROSETTE 235
prendre le plus beau pour vous en faire une ceinture. Prenez-le,
mais gardez-vous bien de vous en parer. Quand vous serez
dans les champs, vous le mettrez autour d'un buisson, et vous
verrez ce qui arrivera. »
En entrant chez la fée, la jeune fille lui dit : « Madame, voici
une lettre que madame votre sœur vous envoie. » La sœur de la
fée lut la lettre, puis elle dit à Julie : « Voyons, ma fille, que
pourrais-je bien vous donner pour votre peine? Tenez, voici une
boîte de rubans : prenez le plus beau et faites-vous-en une
ceinture ; vous verrez comme vous serez belle. » Julie prit le
ruban et s'en retourna. Lorsqu'elle fut à Gerbaux % elle mit le
ruban autour d'un buisson; aussitôt le buisson s'enflamma.
Quand elle fut de retour, la fée lui dit : « Ah! Julie, mon
Firosette t'a conseillée! — Oh! non, madame, je ne l'ai pas
même vu; je me soucie bien de yotre Firosette et de votre
Firosettan ! » Elle ne voulait pas laisser voir qu'elle l'aimait.
Un soir, on fit coucher la vieille cambine au chevet d'un lit, et
Julie à l'autre bout, avec des chandelles entre les dix doigts de
ses pieds. Au milieu de la nuit, la fée, qui était dans la chambre
d'en haut , se mit à crier : « Mon Firosette , dois-je féer ^ ? —
Non, ma mère, encore un moment. » Puis il dit à la vieille :
« N'allez-vous pas prendre la place de cette pauvre fille ? »
La fée cria une seconde fois : « Mon Firosette, dois-je féer?
— Non, non, ma mère, encore un moment. » Et il dit encore
à la vieille : « N'allez-vous pas prendre la place de cette pauvre
fille?»
La fée cria une troisième fois : « Mon Firosette , dois-je féer ? »
Et Firosette dit une troisième fois à la vieille : « N'allez-vous pas
prendre la place de cette pauvre fille ? »
La vieille fut bien obligée de céder et de mettre les chandelles
entre les dix doigts de ses pieds. Aussitôt Firosette cria : « Oui,
oui, ma mère, féez vite. — Je veux, » dit alors la fée, « que
celle qui a les chandelles entre les dix doigts de ses pieds soit
changée en cane, pour que je la mange à mon déjeuner. » Au
même instant, la vieille se trouva changée en cane, sauta en bas
du lit et se mit à marcher tout autour de la chambre : can can
can can.
1. Endroit situé entre Effincourt et Montiers, où se trouve une fontaine.
2. Féer, faire acte de fée, faire un enchantement.
236 FIROSETTE
Lorsque la fée vit qu'elle s'était trompée , elle entra dans une
si grande colère qu'elle tomba morte.
REMARQUES
Ce conte, — on le reconnaîtra en l'examinant d'un peu près, — a de
grandes analogies avec la dernière partie de la fable de Psyché, où l'héroïne est
au pouvoir de Vénus. Du reste , le plus grand nombre des contes qui , à notre
connaissance, doivent être rapprochés de Firosette, ont une introduction qui
n'est autre, au fond, que la première partie de Psyché, de sorte qu'ils pré-
sentent tout l'ensemble du récit latin. Nous avons étudié , dans les remarques
de notre n» 63, le Loup hlaiic , cette première partie de Psyché; nous aurons ici
à nous occuper de la seconde.
Voyons d'abord les principaux contes actuels qui ressemblent à Firosette.
*
* *
Nous commencerons pas rapprocher du conte lorrain un conte sicilien,
recueilli par M. Pitre {Ntiovo Saggio , n° 5). La première partie de ce conte,
dont nous avons résumé l'introduction dans les remarques de notre no 63, h
Loup blanc (II, p. 223), se rattache au thème de Psyché. Nous n'en dirons
qu'un mot : A l'instigation de ses sœurs, jalouses de son bonheur, Rusidda,
épouse d'un jeune homme mystérieux, commet la faute de demander avec
instance à son mari comment il se nomme. Le nom de « Spiccatamunnu » est
à peine prononcé, que Rusidda se trouve seule, au milieu d'une campagne
déserte. — Ici commence la seconde partie , qui se rapporte à Firosette. :
Rusidda arrive chez une ogresse, la mère de Spiccatamunnu. Pour se débar-
rasser de la jeune femme, l'ogresse l'envoie chez une autre ogresse, sa sœur,
en la chargeant de lui rapporter un coffret. Le coffret est remis à Rusidda par
la sœur de l'ogresse, avec défense de l'ouvrir. Mais, en chemin, la jeune
femme entend sortir du coffret des sons si mélodieux qu'elle ne peut résister à
sa curiosité. Elle ouvre le coffret, et il s'en échappe une foule de petites
poupées qui se mettent à danser ; elle essaie de les faire rentrer : impossible.
Alors elle appelle à son aide Spiccatamunnu , qui , sans se faire voir, lui jette
une baguette dont elle doit frapper la terre pour faire rentrer les poupées dans
le coffret. Quand elle est de retour chez l'ogresse , celle-ci lui dit que son fils
Spiccatamunnu va se marier, et elle lui commande de laver un grand tas de
linge. Rusidda appelle Spiccatamunnu, et en un instant le linge est lavé.
« Ah ! » dit l'ogresse , « ce n'est pas toi qui as fait cela ; c'est mon fib»
Spiccatamunnu. » Et elle commande à Rusidda de remplir plusieurs matelas
de plumes d'oiseaux. Par l'ordre de Spiccatamunnu, quantité d'oiseaux viennent
secouer leurs plumes, de manière à remplir les matelas. Le soir des noces,
l'ogresse ordonne à Rusidda de se mettre à genoux au pied du lit des nouveaux
mariés , une torche allumée à la main. Au bout de quelque temps , la mariée ,
qui a pitié d'elle, lui fait prendre sa place et se met elle-même à genoux avec
la torche. A minuit, l'ogresse ordonne au sol de s'entr'ouvrir et d'engloutir
FIROSETTE 237
celle qui tient la torche. Et c'est la mariée qui est engloutie au lieu de Rusidda.
Nous retrouvons dans ce conte sicilien les principaux éléments de Firosetle :
les tâches imposées à la jeune fille par la fée et exécutées par le fils de cette
fée, qui aime la jeune fille ; l'envoi de cette dernière chez la sœur de la fée, et
aussi le dénouement, mais moins bizarre et certainement plus voisin de la
forme primitive.
On aura pu remarquer que , dans le conte sicilien , il n'est pas question de
recommandations faites par Spiccatamunnu à Rusidda, quand celle-ci est
envoyée chez la sœur de l'ogresse. Dans notre conte , Firosette en fait deux ,
mais la première, — celle qui est relative au balai , qu'il faut remettre « comme
il doit être », — paraît, au premier abord, n'avoir aucune importance. Il y a
là , en effet , une altération , et la plupart des contes qu'il nous reste à résumer
vont le faire voir. Dans la forme primitive , si Firosette engageait la jeune fille
à rendre service au balai , c'était afin que , plus tard , le balai ne lui fît point
de mal ; ainsi, dans plusieurs contes, l'héroïne graisse une porte, afin que,
par reconnaissance, la porte ne l'écrase point quand elle s'enfuira.
L'épisode en question se trouve d'abord dans un deuxième conte sicilien qui
fait partie de la grande collection de M. Pitre (n» i8). L'introduction est à
peu près celle de Spiccatamunnu ; mais le fils de l'ogresse se nomme /« Re
d'Amuri (le Roi d'Amour). Arrivée chez l'ogresse, Rusidda est envoyée par
celle-ci porter une lettre à une autre ogresse, sa commère. Le Roi d'Amour lui
apparaît et lui indique ce qu'elle aura à faire pour se préserver de tout danger.
Quand elle arrivera auprès d'un fleuve dont l'eau est du sang , elle devra en
boire quelques gorgées et dire : « Quelle belle eau ! jamais je n'en ai bu de
pareille ! » Elle devra de même se récrier sur la bonté des poires d'un poirier et
du pain d'un four, près desquels elle passera. Puis il lui faudra donner du pain
à deux chiens afîamés, balayer et nettoyer l'entrée de la maison ainsi que l'esca-
lier, bien frotter un rasoir, des ciseaux et un couteau qu'elle trouvera dans la
maison. Enfin, Rusidda remettra la lettre à l'ogresse, et, pendant que celle-ci
sera occupée à la lire , elle prendra sur une table une cassette et s'enfuira en
l'emportant. La jeune femme suit ponctuellement ces recommandations.
Qpand l'ogresse s'aperçoit que Rusidda s'est enfuie , elle crie au rasoir, aux
ciseaux et au couteau de la mettre en pièces ; mais tous répondent que
Rusidda les a nettoyés , tandis que l'ogresse ne l'a jamais fait. L'ogresse
ordonne alors à l'escalier et à l'entrée de la maison d'engloutir Rusidda ; elle
reçoit la môme réponse. De môme, les chiens refusent de la manger, le four de
l'enfourner, l'arbre de l'embrocher, le fleuve de sang de la noyer. Suit l'épisode
de la cassette ouverte, et ensuite celui des matelas à remplir de plumes pour
les noces du Roi d'Amour avec la fllle du roi de Portugal. L'ogresse dit à
Rusidda que c'est la coutume, aux mariages, qu'une personne se tienne à
genoux près du lit avec deux torches à la main. Une heure avant minuit, le
Roi d'Amour dit que Rusidda ne peut rester à genoux dans l'état où elle est
(en effet, elle était enceinte, comme Psyché, quand elle s'est trouvée jetée
hors du palais de son mari), et il prie la mariée de prendre les torches et de
se mettre un peu à la place de Rusidda. A peine la mariée a-t-elle pris les
torchos, que la terre s'entr'ouvre et l'engloutit.
238 FIROSETTE
Ce conte est, croyons-nous, le plus complet et le mieux conservé des
contes de ce type qui ont été recueillis.
Mentionnons un troisième conte sicilien ( Gonzenbach , n" 15), dont
l'introduction se rattache aussi au thème de Psyché et où se retrouvent les
différentes parties du conte procèdent , mais avec quelques altérations. Dans ce
conte, nous relevons un détail curieux : la sorcière dit à la jeune femme, en
lui imposant des tâches , qu'elle s'en va à la messe , absolument comme la fée
de notre conte.
Un conte de l'Italie méridionale, recueilli dans la Basilicate (Comparetti,
no 33), qui présente le même enchaînement , est un peu altéré , particulière-
ment au dénouement; — un conte des Abruzzes (Finamore, n» 81) l'est
beaucoup. Dans ce dernier conte, un passage est à rapprocher du conte
lorrain : l'héroïne doit, pendant la nuit des noces du fils de celle qui la
persécute , « tenir allumées dix chandelles , une sur chaque doigt de ses
mains, » C'est presque , comme on voit , le détail singulier des « chandelles
entre les dix doigts des pieds. »
Jusqu'à présent nous ne sommes pas sortis des pays de langue italienne.
Nous allons rencontrer un conte de même famille dans le nord de l'Europe, en
Danemark (Grundtvig, I, p. 252). Voici les principaux traits de ce conte : Un
roi a promis sa fille en mariage à qui devinerait un certain secret. Un loup le
devine, et l'on est obligé de lui donner la princesse. Il emmène celle-ci dans
un château et lui fait promettre de ne jamais allumer de lumière. Pendant la
nuit, il a une forme humaine. Cédant aux conseils de sa mère, à qui elle est
allée faire visite, la princesse finit par manquer à sa promesse; elle voit son
mari endormi, mais celui-ci se réveille, reprend sa forme de loup et s'enfuit
pour toujours. La princesse le suit de loin, et, après diverses aventures, elle
arrive au château d'une sorcière, celle qui avait transformé le prince en loup
parce qu'il ne voulait pas épouser sa fille ; elle se met au service de la sorcière.
Celle-ci lui impose plusieurs tâches, qui sont exécutées par un mystérieux
vieillard. Enfin la princesse est envoyée chez la sœur de la sorcière avec ordre
de rapporter pour la fille de cette dernière une parure de fiancée. Sur le conseil
d'un jeune homme inconnu , elle assujettit une porte qui ne cessait de battre ;
elle donne du grain à un troupeau d'oies , des fourgons ( instrument pour
attiser le charbon dans le four) à deux hommes qui n'avaient que leurs mains
pour attiser ce charbon, de grandes cuillers à deux jeunes filles qui brassaient
de la bière bouillante avec leurs bras nus, du pain à deux chiens; enfin elle
graisse les gonds rouilles d'une seconde porte. La sœur de la sorcière lui remet
une boîte avec ordre de n'y point regarder. Quand la jeune femme s'en
retourne, la sœur de la sorcière dit à la porte de l'écraser, aux chiens de la
déchirer, etc. , mais tous refusent de lui faire du mal à cause des services
qu'elle leur a rendus. En chemin , elle a la faiblesse d'ouvrir la boîte : il s'en
échappe un oiseau, qui y est remis, grâce au jeune homme qu'elle a déjà
rencontré. Le soir des noces du prince et de la fille de la sorcière , la princesse
est placée à la porte de la salle du festin avec un flambeau allumé dans chaque
main. Après le repas, quand la sorcière passe auprès de la princesse, celle-ci,
qu'un charme empêche de bouger, et qui sent déjà la chaleur atteindre ses
mains, lui dit que ses mains vont être brûlées. « Brûle, lumière, ainsi que
FIROSETTE 259
ton chandelier ! » dit la sorcière. La princesse implore le secours du prince ,
qu'elle a reconnu. Celui-ci lui arrache les flambeaux des mains et donne l'un à
la sorcière et l'autre à sa fille, qui restent là comme des statues, et brûlent,
ainsi que leur château.
Les trois contes qu'il nous reste à citer pour l'ensemble n'ont pas l'introduc-
tion se rapportant au thème de Psyché.
Le premier est un conte breton de l'île d'Ouessant (Contes des provinces de
France, n" 12) : Un jeune « Morgan » ' veut épouser Mona, une « fille de la
terre », que le roi des Morgans, dont il est le fils, a entraînée au fond des
eaux ; mais le vieillard refuse son consentement , et le jeune Morgan est obligé
d'épouser une fille de sa race. Pendant qu'on est à l'église, Mona, par ordre
du vieux Morgan, doit préparer un bon repas, sans qu'il lui ait été donné autre
chose que des pots et des marmites vides. Le jeune Morgan trouve moyen de
rentrer un instant à la maison , et , par son pouvoir magique , il fait que le
repas est prêt en un instant. Le soir, Mona reçoit l'ordre d'accompagner les
nouveaux mariés dans leur chambre et d'y rester, tenant un cierge allumé :
quand le cierge sera consumé jusqu'à la main , elle sera mise à mort. Le cierge
étant presque complètement brûlé , le jeune Morgan dit à la mariée de le tenir
à son tour. Alors le vieux Morgan, qui a déjà fait plus d'une fois cette ques-
tion, demande si le cierge est consumé jusqu'à la main. « Répondez oui, » dit
le jeune Morgan à la mariée. A peine a-t-elle prononcé ce mot, que le vieux
Morgan entre dans la chambre et lui abat la tête. Il est bien obligé ensuite de
laisser son fils se marier avec Mona.
Dans un quatrième conte sicilien (Pitre , n" 17), nous retrouvons les tâches
imposées à une jeune fille par une ogresse et exécutées par son fils , ici trans-
formé en oiseau vert, et aussi le dénouement, mais avec une altération bizarre :
pendant que Marvizia est à genoux au pied du lit, une torche à la |raain, le
fils de l'ogresse dit à la mariée de se lever et de tenir un peu la torche , et la
torche , qui , par ordre du jeune homme , a été remplie de poudre et de balles ,
éclate entre les mains de la mariée.
Dans un conte toscan (Imbriani, la Novellaja fiorentina, n° 16), figure
l'épisode des tâches. Ici, les tâches, ou plutôt la tâche (il n'y en a qu'une)
est imposée à Prezzemolina par des fées à qui sa mère a été obligée de la livrer
et qui la mangeront si elle n'en vient point à bout. C'est le cousin des fées,
appelé Même, qui lui vient en aide. Suit l'envoi de la jeune fille chez la fée
Morgane , à qui elle demandera une certaine boîte. Ici c'est de plusieurs femmes
qu'elle reçoit successivement le conseil de graisser une porte, de donner du
pain à deux chiens, etc. Le dénouement est différent. Les fées ordonnent à
Prezzemolina de faire bouillir de l'eau dans un grand chaudron , se proposant
d'y jeter la jeune fille et de la manger. Mais ce sont elles-mêmes qui sont
ctées dans le chaudron par Même et Prezzemolina. Les deux jeunes gens vont
ensuite dans une cave où se trouvent une quantité de lumières dont chacune
est l'âme d'une fée : la plus grande est celle de la fée Morgane. Ils éteignent
ces lumières et demeurent maîtres de tout. — Il est probable que ces lumières
t. Les Morgans sont, dans les contes bretons, des êtres mystérieux habitant les profondears de la
»HT.
240 FIROSETTE
qu'il faut éteindre pour faire périr les fées sont un souvenir confus des lumières
que tient l'héroïne des contes que nous venons de citer, mais on a donné ici
à ce passage un caractère qui le rattache à un groupe de contes d'un type tout
différent, celui de la Mort et son Filleul (Grimm, n» 44).
Au xviie siècle, le Napolitain Basile donnait place dans son Pentamerom (n" 44)
à un conte qui doit être rapproché des contes précédents. Après une introduc-
tion se rattachant au thème de Psyché, vient l'épisode des tâches. La sorcière,
qui est la mère d' « Eclair et Tonnerre » , l'époux mystérieux de Parmetclla ,
ordonne à celle-ci de trier en un jour douze sacs de graines différentes,
confondues en un même tas. Eclair et Tonnerre fait venir des fourmis , qui
démêlent les graines. La sorcière dit ensuite à Parmetella de remplir de plumes
douze matelas , et la jeune femme parvient à le faire , grâce aux conseils d'Eclair
et Tonnerre. Envoyée chez la sœur de la sorcière pour lui demander les
instrurtients de musique dont on doit se servir aux noces d'Eclair et Tonnerre
avec une horrible créature , Parmetella , sur les recommandations du jeune
homme, donne du pain à un chien , du foin à un cheval, et assujettit une porte
qui ne cessait de battre. Aussi, quand elle s'enfuit après s'être emparée de la
boîte aux instruments , peut-elle passer sans encombre auprès de la porte , du
cheval et du chien. Parmetella, comme les héroïnes des autres contes, cède â
la curiosité et ouvre la boîte , d'où les instruments s'échappent ; elle est tirée
d'embarras par Eclair et Tonnerre. Au repas des noces, la sorcière fait dresser
la table tout près d'un puits ; elle donne à chacune de ses sept filles une torche
allumée , et deux à Parmetella , et elle place celle-ci sur le bord du puits , afin
que si la jeune femme vient à s'endormir, elle tombe dedans. Eclair et
Tonnerre, une fois dans la chambre nuptiale, tue la mariée d'un coup de
couteau. — Toute cette fin est, comme on voit, complètement altérée.
Dans les contes qu'il nous reste à examiner, nous allons retrouver non plus
l'ensemble de notre conte, mais certains de ses épisodes.
Ainsi, dans un conte islandais (Arnason, p. 516), une jeune fille, Hclga,
est envoyée par une troll (sorte d'ogresse) chez la sœur de celle-ci, pour lui
demander son jeu d'échecs. Un certain personnage, qui est déjà venu en aide
à Helga, lui donne divers conseils. Elle devra notamment, quand la troll
l'invitera à s'asseoir à sa table, ne pas oublier de faire le signe de la croix sur
tous les objets qui seront sur la table. Helga suit cette recommandation, et,
quand plus tard la sœur de la troll dit au couteau de couper la jeune fille , à la
fourchette de la piquer, à la nappe de l'engloutir, couteau, fourchette et nappe
répondent : « Nous ne le pouvons, Helga a si bien fait sur nous le signe de ia
croix ! »
Dans un conte suédois (Cavallius, n» 14 B) du type de notre no p , CMte
blanche, ce n'est pas une jeune fille, c'est un jeune homme, un prince, qui est
envoyé par une ondine chez la sœur de cette dernière pour lui demander les
habits de noce de sa fiancée Messéria. Sur le conseil de Messéria, il graisse les
gonds d'une vieille porte ; puis il donne des haches de fer â deux bûcherons
qui n'en ont que de bois , et des fléaux de bois à deux batteurs en grange qui
FÎROSETTE 241
n'en ont que de fer ; enfin , il jette des morceaux de viande à deux aigles. Les
aigles, les batteurs, les bûcherons et la porte refusent ensuite de lui faire du
mal. Ici, comme dans plusieurs des contes précédents, le prince entr'ouvre la
boîte que lui a donnée la sœur de l'ondine , et il s'en échappe des étincelles qui
font comme un torrent de feu. Grâce à une formule magique qu'il a entendu
prononcer par Messéria , il parvient à faire rentrer les étincelles dans la boîte.
Dans un conte russe (Ralston, p. 139; L. Léger, n» 10), une marâtre
envoie sa belle-fille chez une Baba Yaga (ogresse), sa sœur, avec ordre de
demander à celle-ci une aiguille et du fil. L'enfant va trouver d'abord sa vraie
tante et apprend d'elle ce qu'il faut faire ; elle orne d'un ruban le bouleau de la
Baba Yaga , graisse les gonds de ses portes , donne du pain à ses chiens et du
lard à son chat, et tous laissent passer la petite fille quand elle s'enfuit.
Pour le passage où des objets et des personnages reconnaissants refusent de
faire du mal à ceux qui leur ont fait du bien, on peut voir ce que M. Reinhold
Kœhler dit de ce thème dans ses remarques sur le conte sicilien no 1 3 de
la collection Gonzenbach. Tous les contes mentionnés par M. Kœhler se
rapportent, ainsi que le conte sicilien lui-même, au thème bien connu des
Trois oranges. Nous y ajouterons un conte flamand du même type recueilli par
M. Ch. Deuhn, à Condé-sur-Escaut (II, p. 191). Dans tous ces contes, c'est
un jeune homme qui est le héros. Voir, en outre, pour ce passage, l'ouvrage
de M. Stan. Prato déjà cité (p. 72 seq. , 121 seq.).
Dans une autre série de contes , qui appartiennent au thème du n° 24 de la
collection Grimm (Frau HoUe) i et où c'est une jeune fille qui est l'héroïne,
le même passage se présente avec quelques modifications; ce sont, en effet,
les objets ou animaux auprès desquels la jeune fille passe, qui lui demandent
de leur rendre tel ou tel service. Ainsi , dans un conte irlandais ( Kennedy , II ,
p. 33), un pommier demande à une jeune fille de le secouer, des miches de pain
qui sont dans un four la prient de les défourner, une vache de la traire, etc. ,
et ensuite , quand la jeune flile est poursuivie par une sorcière , ils déroutent
celle-ci en lui donnant de fausses indications sur le chemin qu'a pris la jeune
fille. (Comparer par exemple Grimm n" 24 et III, p. 41 ; Deulin, op. cit.,
p. 283.)
Tout cet épisode se rencontre en Orient dans le livre kalmouk du Siddhi-
Kûr, dont l'origine, nous l'avons déjà dit, est indienne (9^ récit) : Un khan
est mort , et chaque mois , pendant une certaine nuit , il revient visiter sa
femme. Celle-ci se lamentant de ce qu'ils ne peuvent être toujours réunis,
le khan lui dit qu'il y aurait un moyen d'obtenir ce bonheur, mais que
l'entreprise est bien hasardeuse. La jeune femme déclare qu'elle n'hésitera
pas à s'exposer à tous les dangers. Alors le khan lui dit de se rendre telle
nuit à tel endroit. « Là habite un vieillard de fer qui boit du métal en
I . N'ous avons dit quelques mots de ce thème dans les remarques de notre n° 48, la S»l*dt blanche tt
■I Salade noire (II , p. 120 seq. ).
Cosaui" , Contes, II, 10
242 FIROSETTE
fusion et qui ensuite crie : « Ah ! que j'ai soif ! » Donne-lui de l'eau-de-vie
de riz. Un peu plus loin sont deux béliers qui se battent à coups de tête ;
donne-leur du gâteau. Plus loin encore, tu rencontreras une troupe d'hommes
armés ; donne-leur de la viande et du gâteau. Enfin tu arriveras devant un
grand bâtiment noir, dont le sol est abreuvé de sang et sur lequel est arboré
un étendard de peau humaine ; à la porte veillent deux serviteurs du juge des
enfers; offre à chacun d'eux un sacrifice de sang. Dans l'intérieur de cet
édifice, se trouve, au milieu de huit effroyables enchanteurs qui l'entourent,
un cercle magique bordé de neuf coeurs. « Prends-moi , prends-moi » , diront
les huit vieux cœurs (^sic). « Ne me prends pas », dira un nouveau cœur.
Sans hésiter, prends ce dernier cœur et enfuis-toi sans regarder en arrière.
Si tu peux revenir ici, nous pourrons être réunis pour toujours dans cette
vie. » La jeune femme fait tout ce qui lui a été dit. Quand elle s'enfuit,
emportant le « nouveau cœur » , les enchanteurs se mettent à sa poursuite. Ils
crient aux deux serviteurs du juge des enfers : « Arrêtez-la ! » Mais ceux-ci
répondent : « Elle nous a offert un sacrifice de sang. » Et ils la laissent passer.
Les hommes armés répondent à leur tour : « Elle nous a donné de la viande
et du gâteau ; » les deux béhers : « Elle nous a donné du gâteau ; » le vieillard
de fer : « Elle m'a donné de l'eau-de-vie de riz. » La jeune femme arrive sans
encombre à la maison et trouve son mari plein de vie.
Voyons maintenant ce qui , dans la fable de Psyché , se rapporte à Firosette et
aux contes du même genre. Comme l'héroïne de plusieurs de ces contes,
Psyché se voit imposer diverses tâches par la mère de son mari (dans Firosette,
par la mère de son amant) , furieuse contre elle. Elle est envoyée par celle-ci
chez Proserpine, comme « Julie » et autres sont envoyées chez une sorcière
qui doit les perdre. Enfin, toujours comme l'héroïne de plusieurs de ces
contes, elle cède à sa curiosité en ouvrant une boîte qu'elle rapportait de ce
périlleux voyage. Nous allons examiner successivement ces trois passages.
La première des tâches imposées par Vénus à Psyché, — nous l'avons vu
dans l'analyse du récit latin donnée dans les remarques de notre n" 63 (II,
p. 225), — est de trier en un jour un tas énorme de graines de toute sorte
mêlées ensemble. Une fourmi prend pitié de la jeune femme et appelle à son
secours toutes les fourmis du voisinage. — Ne traitant qu'incidemment de la
fable de Psyché , nous n'avons pas à énumérer ici les nombreux contes euro-
péens de différents types où une tâche semblable est imposée au héros ou â
l'héroïne. Nous nous bornerons à montrer, par quelques rapprochements avec
des contes orientaux , que l'origine de cet épisode est indienne , comme celle
de la première partie de Psyché, et que, dans le récit latin, la forme primitive
est altérée.
Pour quiconque est un peu familier avec les contes populaires, le service
rendu à Psyché par la fourmi a dû être précédé d'un service rendu à la fourmi
par Psyché elle-même. Dans le conte populaire indien de Tiilisa et le Roi des
serpents, résumé dans les remarques de notre n» 63 (II, p. 226), la Psyché
indienne est aidée par un écureuil reconnaissant et ses compagnons, notam
i
FIROSETTÉ 243
ment quand la reine des serpents (la Vénus du conte indien) remet à Tulisa
une jarre remplie de graines de toute sorte et lui ordonne d'en tirer la plus
belle parure que jamais princesse ait portée. Les écureuils apportent à leur
bienfaitrice de magnifiques pierreries. — On remarquera que, dans la tâche
imposée à Tulisa , tâche assez singulière , et où certainement il y a une altéra-
tion, il est question de graines de toute sorte, comme dans le récit latin.
D'autres contes orientaux, provenant directement ou indirectement de l'Inde,
achèveront, croyons-nous, de justifier notre conviction que cet épisode de
Psyché se rattache au thème bien connu des Animaux reconnaissants.
Voici d'abord un conte des Mille et uns Nuits (t. XI, p. 216, de la traduc-
tion allemande dite de Breslau) : Le prince de Sind se met en route pour aller
conquérir la main d'une princesse qu'il aime sans l'avoir jamais vue. Il
rencontre des animaux affamés , d'abord des sauterelles , puis des éléphants et
autres grands animaux ; il leur donne à manger ; il régale ensuite magnifique-
ment des génies. Ces derniers lui indiquent le chemin qui conduit au pays de
la princesse, et quand, arrivé au terme de son voyage, il doit accomplir des
travaux d'où dépendent sa vie et son bonheur, il y est aidé par ceux qu'il a
secourus. Les sauterelles font le tri de diverses' sortes de graines confondues en un
monceau ; les éléphants et autres grands animaux boivent l'eau d'un réservoir
que le prince doit mettre à sec en une nuit ; les génies bâtissent pour lui ,
toujours en une nuit, un palais.
La collection publiée par miss Stokes contient un conte indien de Calcutta
(no 22), dont l'idée générale est la même que celle du conte des Mille et une
Nuits, mais qui est bien plus riche en épisodes et d'une couleur bien plus fraîche,
bien plus primitive, si l'on peut employer cette expression. Là aussi un prince
se montre bienfaisant à l'égard d'animaux ; ainsi il donne à des fourmis des
gâteaux qu'il avait emportés pour les manger en voyage , et le roi des fourmis
lui dit : « Vous avez été bon pour nous. Si jamais vous êtes dans la peine,
pensez à moi, et nous viendrons auprès de vous. » Quand le prince demande
la main de la princesse Labam , le roi , père de celle-ci , fait apporter quatre-
vingts livres de graine de sénevé et dit au prince que , s'il n'a pas pour le
lendemain exprimé l'huile de toute cette graine, il mourra. Le prince se
souvient du roi des fourmis; aussitôt celui-ci arrive avec ses sujets, et les
fourmis font la besogne.
Cette idée de services rendus à des animaux, d'animaux reconnaissants, est
une idée tout indienne. Il y a là l'empreinte du bouddhisme. D'après l'ensei-
gnement bouddhique, — reflet de croyances indiennes antérieures au Bouddha,
— l'animal et l'homme sont essentiellement identiques : dans la série indéfinie
de transmigrations par laquelle, selon cette doctrine, passe tout être vivant,
l'animal d'aujourd'hui sera l'homme de demain, et réciproquement. Aussi la
charité des bouddhistes doit s'étendre à tout être vivant, et, dans la pratique,
comme l'a fait remarquer M. Benfey, les animaux en profitent bien plus que
les hommes. Qiiant à la reconnaissance des animaux , le bouddhisme aime à la
mettre en opposition avec l'ingratitude des hommes (voir l'Introduction de
M. Benfey au Panlchatantra , § 71).
En examinant l'épisode de Psyché qui nous occupe, on remarquera les paroles
adressées par Vénus à Psyché quand elle trouve le travail achevé : « Ce n'est
244 FIROSETTE
pas là ton œuvre , » dit-elle ; « c'est l'œuvre de celui à qui , pour son malheur
et plus encore pour le tien , tu as osé plaire. » Faut-il voir dans ces paroles le
souvenir à demi effacé d'une intervention de Cupidon en faveur de Psyché,
intervention qui aurait disparu du récit d'Apulée ? Dans ce cas , Cupidon aurait
joué ici exactement le rôle de Firosette ou de Spiccatamunnu. Mais alors
comment concilier l'intervention de Cupidon avec celle de la fourmi ? On le
pourrait, à la rigueur, et des contes indiens nous fournissent encore cette forme
intermédiaire.
Dans un conte populaire indien, résumé dans les remarques de notre n» 32,
Chatte Manche (II, p. 21), un roi, qui veut du mal à un jeune homme nommé
Toria, fait ensemencer de graine de sénevé une grande plaine, et, quand tout
est mûr, il commande à Toria de récolter la graine et de l'amasser en un tas ;
s'il ne l'a fait en un jour, il sera mis à mort. La fille du Soleil , que Toria a
épousée, appelle ses colombes, et en une heure la besogne est terminée. — De
même, dans un conte de la grande collection de Somadeva, remontant au
xiie siècle de notre ère (voir les mêmes remarques, II, pp. 23, 24), le jeune
prince Çringabhuya, qui veut épouser la fille du râkshasa (mauvais génie)
Agniçikha, reçoit de celui-ci l'ordre de ramasser en un tas cent boisseaux de
sésame qui viennent d'être semés. En un instant, Rûpaçikha, la fille du
râkshasa , /a// venir d'innombrables fourmis, et les graines sont vite ramassée?.
(Comparer dans le conte du Pentamerone de Basile, le passage où « Eclair et
Tonnerre » appelle , lui aussi , des fourmis. )
Comme troisième tâche, Vénus ordonne à Psyché de lui procurer une
fiole de l'eau du Styx , qui est gardée par des dragons. L'aigle de Jupiter va
chercher de cette eau pour l'épouse de son ami Cupidon. Il y a encore ici, au
fond, le thème des Animaux reconnaissants : dans bon nombre de contes (voir
les remarques de nos nos j^ le. Roi d'Angleterre et son Filleul, et 73, la Belle aux
cheveux d'or), un jeune homme reçoit l'ordre d'aller chercher une fiole d'eau
de la mort et une fiole d'eau de la vie; des corbeaux, ses obligés, lui apportent
l'une et l'autre.
Venons à l'envoi de Psyché aux enfers , chez Proserpine. Ici nous rentrons
de plain-pied dans le conte lorrain. Vénus donne une boîte à Psyché et lui
ordonne d'aller aux enfers demander à Proserpine un peu de sa beauté. On a
vu dans l'analyse donnée par nous (II, p. 225), que c'est une tour, — idée fort
étrange, — qui donne à Psyché les conseils que Firosette ou le personnage
correspondant des autres contes de ce type donne à sa bien-aimée, envoyée
chez la sœur de la sorcière ou de l'ogresse. Parmi ces conseils il en est un qu'il
faut noter. « Aussitôt entrée, » dit la tour, « tu iras droit à Proserpine qui te
recevra avec bienveillance et t'engagera même à t'asseoir sur un siège moelleux
et à partager un excellent repas. Mais toi , assieds-toi à terre , et mange un
pain grossier que tu demanderas. » Psyché suit ces conseils. — Dans un conte
suédois (CavalHus, n» 14 B), cité plus haut, où le héros est envoyé par une
ondine chez une sorcière, sœur de celle-ci, sous prétexte d'en rapporter des
cadeaux de noce, il s'abstient, d'après les recommandations de sa fiancée, de
s'asseoir sur diverses chaises qui lui sont offertes ; car, si l'on s'assied sur telle
FIROSETTE 245
OU telle chaise , on est exposé à tel ou tel danger. Il a soin également de ne
rien manger chez la sorcière.
Il convient d'ajouter que, dans le conte indien de Somadeva dont nous
avons cité un passage , le prince est envoyé par le râkshasa Agniçikha , qui veut
le perdre, chez un autre râkshasa, son frère, pour lui annoncer qu'il va
épouser la fille d' Agniçikha. Sa fiancée lui donne un cheval très rapide et
divers objets magiques , et elle lui dit de s'enfuir à toute bride une fois son
invitation faite. Suit l'épisode de la poursuite et des objets magiques que l'on
jette derrière soi. (Voir les remarques de notre n" 12, le Prince et son Cheval,
I,p. 154.)
Il ne nous reste plus qu'à examiner rapidement un dernier trait de la fable
de Psyché. Sortie des enfers, Psyché, cédant à une téméraire curiosité, ouvre
la boîte que lui a remise Proserpine. Aussitôt un sommeil magique se répand
dans tous ses membres. Cupidon accourt, fait rentrer ce lourd sommeil au fond
de la boîte et éveille Psyché, qui se hâte de porter à Vénus le présent de
Proserpine. On se rappelle le passage tout à fait similaire de plusieurs des
contes résumés plus haut.
Dans le conte lorrain , ce passage est remplacé par l'envoi d'une lettre de la
fée à sa sœur et le don par celle-ci à la jeune fille aimée de Firosette d'une cein-
ture qui doit la faire périr. Ce trait se retrouve dans un conte de M^e d'Aulnoy,
le Pigeon et la Colombe, où une reine , qui veut faire épouser à son fils certaine
princesse, envoie chez une fée la jeune fille aimée du prince, et lui dit de
rapporter la « ceinture d'amitié » , espérant qu'elle mettra cette ceinture et
qu'elle sera consumée. — M. R. Kcehler, dans la Zeitschrift fur romanische Phi-
lologie (VI, p. 173), indique un certain nombre de contes recueillis dans la
Haute-Bretagne (Sébillot, I, n° 24), dans le pays basque, en Allemagne, en
Suisse , dans le Tyrol , en Styrie , en Danemark et en Suède , où une ceinture ,
mise pour en faire l'essai autour d'un arbre, le fait éclater, ou voler en l'air, ou
dépérir.
M. Kœhler renvoie également à un passage d'une légende des Tartares de
la Sibérie méridionale (RadloflF, IV, p. 187). Dans cette légende, le héros
Mangysch dit au héros Ak Kùbaek , qui va le tuer, de manger son cœur et de
se faire une ceinture avec ses entrailles : alors il deviendra un véritable héros
et sera invincible, Ak Kùbaek est au moment de manger le cœur, quand un
« prophète » lui dit de jeter ce cœur à la mer. Il le fait , et aussitôt la mer
commence à bouillir comme une chaudière. Il se prépare à se mettre les
entrailles de Mangysch autour du corps , quand le prophète lui dit de les mettre
autour d'un arbre. A peine l'a-t-il fait ^ que V arbre prend feu.
*
* *
On a remarqué que, dans les contes du genre de Firosette, les tâches impo-
sées à la jeune fille sont différentes de la tâche unique de notre conte : vider
un puits avec un crible. Dans un conte allemand de la Lusace (Grimm,
n^ 186), une marâtre ordonne à sa belle-fille de vider en une journée un étang
avec une cuiller percée. C'est une mystérieuse vieille qui exécute cette tâche ;
elle touche l'étang , et toute l'eau s'évapore. — Nous avons cité tout à l'heure
246 FIROSETTE
un conte arabe où un prince doit mettre à sec en une nuit un réservoir ; mais ,
dans le conte oriental, ce sont des animaux reconnaissants qui boivent toute
l'eau. C'est là , à notre avis , la forme primitive.
Notre conte est du petit nombre de ceux où la scène est placée dans le pays
même où ils se racontent.
LXVI
LA BiaUE & SES PETITS
Il était une fois une bique qui avait huit biquets. Elle leur dit
un jour : « Nous n'avons plus ni pain, ni farine; il faut que
j'aille au moulin faire moudre mon grain. Faites bonne garde,
car le loup viendra peut-être pour vous manger. — Oui, oui, »
répondirent les enfants, « nous tiendrons la porte bien close. —
A mon retour, » dit la bique, « je vous montrerai ma patte
blanche, afin que vous reconnaissiez que c'est moi. »
Le loup, qui écoutait à la porte, courut tremper sa patte dans
de la chaux, puis il revint auprès de la cabane et dit : « Ouvrez-
moi la porte, mes petits bouqnignons, ouvrez-moi la porte. —
Ce n'est pas maman, » dirent les enfants, « c'est le loup. » Et,
comme le loup demandait toujours b. entrer, ils lui dirent :
« Montrez-nous patte blanche. » Le loup montra sa patte blanche,
et la porte s'ouvrit. A la vue du loup, les pauvres petits se
cachèrent comme ils purent ; mais il en attrapa deux et les
mangea. Le loup parti, les enfants qui restaient refermèrent la
porte.
Bientôt après, la bique revint. « Ouvrez-moi la porte, mes
petits bouquignons, ouvrez-moi la porte. — Montrez-nous
d'abord patte blanche. » La mère montra sa patte, et les enfants
lui ouvrirent. « Eh bien ! » leur dit-elle, « avez-vous ouvert la
porte au loup? — Oui, » répondirent-ils, « et il a mangé Pierrot
et Claudot. »
La bique aurait bien voulu ne plus laisser les enfants seuls au
logis, mais il lui fallait retourner au mouHn pour y prendre sa
LA BIQ.UE ET SES PETITS
farine. « Surtout, » leur dit-elle, « gardez-vous bien d'ouvrir au
loup. »
Le loup, qui rôdait aux environs, s'enveloppa la patte d'une
coiffe blanche, et dit : « Ouvrez-moi la porte, mes petits
bouquignons, ouvrez-moi la porte. — Montrez-nous patte
blanche. » Le loup montra sa patte : on ouvrit; alors il sauta sur
les biquets et en mangea trois.
La bique, à son retour, fut bien désolée, et, comme elle était
obHgée de sortir une troisième fois, elle fit mille recommanda-
tions à ses enfants. Mais le loup leur montra encore patte
blanche, les biquets ouvrirent, et il les mangea jusqu'au dernier.
Quand la bique revint, plus de biquets ! La voisine accourut à
ses cris et chercha à la consoler. « Restez un peu avec moi, » lui
dit la bique. « J'ai de la farine, je vais mettre du lait plein le
chaudron, et nous ferons des gaillées^. »
Tandis qu'elles étaient ainsi occupées, elles entendirent le
loup qui criait du dehors : « Ouvrez, commère la bique. —
Non, compère le loup. Vous avez mangé mes enfants. —
Ouvrez, commère la bique. — Non, non, compère le loup. —
Eh bien, je monte sur le toit et je descends par la cheminée. »
Pendant que le loup grimpait, la bique se hâta de jeter une
brassée de menu bois sous le chaudron et d'attiser le feu. Le
loup, s' étant engagé dans la cheminée, tomba dans le chaudron
et fut si bien échaudé qu'il en mourut.
REMARQ.UES
Dans une variante de ce conte , également recueillie à Montiers-sur-Saulx ,
il n'y a que deux biquets , Frérot et Sœurette. Compère le loup , rencontrant
la bique, lui demande si elle ira le lendemain à la foire pour acheter des
pommes. Pendant l'absence de la bique , le loup frappe à la porte en disant :
« Ouvrez-moi la porte, mes petits biquignons,
J'ai du laiton plein mes tctons,
Et plein mes cornes de broussaillons. »
Mais les biquets lui disent de montrer la patte et n'ouvrent pas. Le lende-
main la bique va ramasser des poires , et le loup revient : il a trempé sa patte
noire dans la farine. Les biquets ouvrent; il mange Frérot. Quand la bique
T. Mets du pays, fait lie pâte cuite dans du Uit.
LA BIQ.UE ET SES PETITS 249
rentre au logis , Sœurette lui dit : « Maman , le loup est venu ; il a mangé
Frérot, et moi je me suis cachée dans un sabot. » — La fin est à peu près celle
de notre texte, si ce n'est que le loup a été invité par la bique à venir manger
des grimées (mélange de farine et d'œufs, cuit dans du lait). Quand le loup
frappe, la bique lui dit qu'elle est occupée à passer de la farine et qu'il descende
par la cheminée.
Comparer , dans les Fables de La Fontaine , h Loup, la Chèvre et le Chevreau
(IV, 1$). Les deux récits recueillis à Montiers sont tout à fait indépendants de
cette fable; ils se rapprochent beaucoup plus de divers récits étrangers qui
sont , comme eux , de simples contes où l'on fait figurer des animaux au lieu
d'hommes, sans intention de moraliser.
Citons d'abord le conte allemand n" 5 de la collection Grimm : Le loup,
après plusieurs tentatives inutiles pour entrer dans la maison de la bique , s'en
va chez le meunier et le force à lui blanchir la patte avec de la farine ; il se fait
ainsi ouvrir par les biquets. Il les avale si goulûment qu'ils descendent dans
son ventre tout vivants. La bique n'a qu'à découdre le loup, pendant qu'il dort,
pour ravoir ses petits ; elle met à leur place de grosses pierres , puis elle recoud
le ventre du loup, qui, en voulant boire à une fontaine, est entraîné par le
poids des pierres et se noie. — Comparer un conte de la Slavonie ( Krauss, I ,
n" 17), qui présente ces deux mêmes parties, mais où la bique est remplacée
par une bonne femme et ses sept petits enfants.
Dans un conte catalan (Rondallayre, III, p. 134), nous allons trouver
quelques traits se rapprochant davantage de notre conte et surtout de sa
variante : Une chèvre s'en va en pèlerinage à Saint- Jacques de Compostelle
pour se faire guérir les jambes , sur lesquelles est tombée une pierre. Elle fait
des fromages et les laisse à ses petits. En partant , elle leur recommande de
n'ouvrir à personne si on ne leur dit :
« Obriu , obriu , cabretas ,
Porto Uet d las mamelletas ,
Porto brots à las banyetas , » etc.
« Ouvrez, ouvrez, chevreaux; j'apporte du lait dans mes mamelles, j'apporte
des ramilles sur mes cornes, etc. » (C'est tout à fait , comme on voit , le même
mot de passe , les mêmes petites rimes que dans la variante de Montiers.)
Le renard, qui a tout entendu, imite la voix de la chèvre. La porte s'ouvre,
les chevreaux effrayés se cachent, et le renard prend les fromages. Un loup,
le voyant les manger, le force à lui indiquer où il les a pris , et le renard lui
enseigne ce qu'il faut dire pour se faire ouvrir. Le loup va frapper à la porte des
chevreaux ; mais ceux-ci reconnaissent bien que ce n'est pas leur mère. Quand
la chèvre est de retour, elle leur dit que désormais à quiconque voudra entrer
il faudra faire montrer la patte. Pendant l'absence de la chèvre, le loup revient,
et , comme on lui demande de montrer la patte , il s'en va la tremper dans de
la chaux. Alors la porte s'ouvre, et le loup mange les fromages. Le lendemain,
quand le loup frappe de nouveau à la porte, la chèvre lui fait ouvrir; mais,
tout à l'entrée , elle a mis un chaudron plein d'eau bouillante. Le loup y
tombe et s'y échaude. — Le conte se poursuit par le récit des mauvais tours
250 LA BIQ.UE ET SES PETITS
joués par le renard au loup et par la fin tragique de celui-ci , qui , très maltraité
dans ses aventures, est tué à coups de cornes par la chèvre et les chevreaux.
Dans un conte russe (Gubernatis, Zoological Mythohgy, I, p. 406), le loup,
voyant que sa voix le trahit, va chez le forgeron et se fait faire une voix
semblable à celle de la chèvre (izc) i. De cette façon il trompe les chevreaux
et les mange tous , à l'exception du plus petit , qui s'est caché sous le poêle. La
chèvre se promet de se venger : elle invite à dîner son ami le renard ainsi que
le loup. Après le dîner, elle engage ses hôtes à sauter, pour se divertir, par
dessus un trou qui s'ouvre dans le plancher. La chèvre saute la première , puis
le renard, puis enfin le loup, qui tombe dans le trou rempli de cendres
chaudes, et s'y brûle si bien qu'il en meurt. — Dans un autre conte russe
(ibid,, p. 407), c'est dans la forêt que la chèvre défie le loup de sauter par
dessus un trou dans lequel des ouvriers avaient fait du feu. Le loup y tombe,
et le feu fait crever son ventre , d'où les chevreaux sortent , encore vivants ,
comme dans le conte allemand.
Citons encore un conte grec moderne d'Epire (Hahn, n" 85, dernière
partie) , où le loup contrefait la voix du renard pour tromper un poulain que le
renard élève dans sa maison, et se faire ouvrir la porte. (Le loup va d'abord
chez un forgeron , — comme dans deux des contes russes , — pour qu'il lui
fasse la langue bien fine ; mais la langue ne fait que grossir. Alors le forgeron
lui dit de l'aller mettre dans une fourmilière et de l'y laisser jusqu'à ce que. les
fourmis l'aient rendue toute fine. Le loup suit ce conseil , et c'est ainsi qu'il
peut contrefaire la petite voix du renard. ) Pour venger la mort de son poulain,
le renard invite le loup à dîner, et, quand celui-ci est appesanti par la bonne
chère , le renard le défie de sauter par dessus un grand chaudron rempli d'eau
bouillante. Le loup accepte le défi , mais le renard le pousse ; il tombe dans le
chaudron, où il périt. — Comparer un conte serbe (Vouk, no 50), dans
lequel les personnages sont les mêmes. Ici le renard défie le loup de sauter par
dessus un pieu aiguisé, et le loup s'y embroche.
Dans un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, Littérature orale,
p. 242) , le dénouement est le même que dans le conte grec , abstraction faite
d'une altération : Le loup dit à la chèvre de faire chauffer une bassine d'eau :
ils s'amuseront à sauter par dessus. La chèvre saute la première et ne tombe
pas dans l'eau. Qtiant au loup , il prend mal son élan et tombe dans la bassine ,
où il s'échaude. — Le commencement de ce conte , où le loup ne peut entrer
dans la cabane de la chèvre , la farine qu'il a mise sur sa patte étant en partie
tombée, se rapproche de notre variante de Montiers et du conte catalan pour
les petites rimes que dit la chèvre. Voici ces rimes :
« Ouvrez la porte , mes petits bichets ,
J'ai du lait-lait dans mes tétés ,
Du brou-brou (du lierre) dans mes caunés (cornes).
Débarrez, mes petits, petits. »
1 . Dans un second conte russe ( Ralston , p. 1 65 ) , un petit gardon , nommé I vachko , est parti dans
un canot pour pêcher. Une sorcière entend la mère de l'enfant l'appeler du rivage pour le faire revenir.
La sorcière répète ensuite les mêmes paroles , mais sa voix est rude , et Ivachko ne s'y laisse pas prendre.
Alors la sorcière va chez un forgeron et lui dit : « Forgeron , forgeron , fais-moi une belle petite voix
comme celle de la mère d'Ivachko, sinon je te mange. » Le forgeron lui forge une petite voix, et elle
trompe ainsi Ivachko.
LA BIQ.UE ET SES PETITS 2$!
Il existe en Ecosse une version de ce conte, mais elle n'est qu'indiquée en
quelques mots dans la collection Campbell (t. III, p. 93 ) : Le renard se déguise
en chèvre , et , après diverses tentatives , finit par entrer dans la maison de la
chèvre et par manger les chevreaux. La chèvre s'en va chez le renard, qui est en
train de dîner. Après avoir englouti toute une chaudronnée de nourriture, le
renard dit à la chèvre de lui gratter la panse. La chèvre la lui fend , et les
chevreaux sortent du ventre du renard.
Dans un conte italien du Bolonais ( Coronedi-Berti , n" 21), une renarde
recommande à ses petits de n'ouvrir que quand elle leur dira : « Montrez la
petite patte. » Les petits disent au loup : « Non, ce n'est pas maman. Elle a
dit de n'ouvrir que quand on dirait : Montrez la petite patte. » Le loup revient
une autre fois , et il dit en faisant une petite voix : « Montrez la petite patte. »
Les petits renards ouvrent la porte, et le loup les croque tous. La renarde se
venge du loup en le faisant un jour descendre dans un puits au bout d'une
corde et en l'y laissant périr.
Dans un conte espagnol (Caballero, II, p. 50), le Carlanco (sorte de loup-
garou) contrefait la voix de la chèvre et répète le mot de passe qu'il lui a
entendu dire. Il entre ainsi dans la maison de la chèvre, mais les petits
se réfugient au grenier et tirent l'échelle derrière eux. Quand la mère revient,
ils lui crient que le Carlanco est dans la maison. Alors la chèvre va chercher
une guêpe à qui elle a eu occasion de sauver la vie. La guêpe , lui rendant
service pour service, entre par le trou de la serrure et pique si bien le Carlanco
qu'elle le force à déguerpir.
La fin de notre conte et surtout de sa variante se retrouve à peu près dans un
conte du pays messin (E. Rolland , Faune populaire de la France. Les Mammifères
sauvages, 1877, p. 134) : Le loup, profitant de l'absence de la chèvre, a croqué
les chevreaux. A quelques jours de là , la chèvre rencontre le loup et lui dit :
« Bonjour, loup, tu as bien travaillé; aussi je veux t'inviter à dîner pour
demain. » Le loup accepte. Quand il arrive, la chèvre lui dit qu'elle est
occupée à faire la pâte et ne peut ouvrir : il n'a qu'à monter sur le toit et à
passer par la cheminée. Le loup le fait et il tombe dans une chaudière pleine
d'eau bouillante. « Ah ! » crie-t-il, « commère la chèvre, je ne mangerai plus
tes petits. » Et la chèvre le laisse partir.
Même fin encore dans un conte italien du Mantouan (Visentini , n° 31), que
nous aurons occasion de rapprocher de notre n° 76, le Loup et les petits Coclxms :
Une jeune fille, nommée Marietta, qui a eu des aflîaires avec un loup et l'a
plusieurs fois berné , entend un soir un bruit dans le tuyau de sa cheminée.
Pensant bien que c'est le loup , elle prend ua chaudron , le remplit d'eau et le
met sur le feu. Le loup descend tout doucement, et, au moment où il croit
sauter sur Marietta , il tombe dans l'eau bouillante et y périt.
M. E. Rolland, dans sa Faune populaire citée plus haut, donne, d'après des
images imprimées à Epinal, — images bien connues, du reste, — une
variante de ce conte (pp. 132 et suiv.). Là, comme dans plusieurs des contes
précédents , le loup trempe sa patte dans la farine ; mais , quand il veut montrer
patte blanche aux biquets, il s'aperçoit que toute la farine est tombée en
chemin. Le renard lui conseille de se déguiser en pèlerin et d'aller demander
aux biquets l'hospitalité. Le loup suit ce conseil ; mais commère la chèvre l'a
232 LA BiaUE ET SES PETITS
reconnu à travers une fente. Elle lui dit que la porte est barricadée et l'engage
à passer par la cheminée : on lui mettra une échelle pour descendre. Le loup
se hâte de monter sur le toit et entre dans la cheminée ; mais la chèvre a fait
un grand feu, dont la fumée suffoque le loup. Il tombe dans le brasier et y
est grillé comme un boudin.
LXVII
JEAN SANS PEUR
Il était une fois un jeune garçon, appelé Jean, qui de sa vie
n'avait eu peur. Ses parents voulaient le marier, mais il déclara
que, tant qu'il n'aurait pas eu peur, il ne se marierait pas. Ses
parents s'adressèrent alors à son oncle, qui était curé d'un village
des environs, le priant d'imaginer quelque moyen pour effrayer
leur fils. Le curé se chargea de l'affaire et écrivit à Jean de venir
passer chez lui la quinzaine de Noël.
Jean partit donc et fut très bien accueilli par son oncle. Le
lendemain de son arrivée, le curé lui dit d'aller au clocher
sonner le premier coup de la messe. « Volontiers, » répondit
Jean. En ouvrant la porte de la sacristie, il se trouva en face de
six hommes armés de lances. « Eh ! vous autres ! » , dit-il, « que
faites-vous là ? Vous montez la garde de bon matin. » Persorme
ne répondit, car c'étaient des mannequins. Alors Jean leur donna
un coup qui les renversa tous par terre. Puis il passa dans une
autre salle qu'il fallait traverser pour arriver au clocher; il y
trouva six hommes assis à une table où il y avait sept couverts.
« Bonjour, messieurs, » dit-il en entrant, « bon appétit. » Et
comme il ne recevait pas de réponse : « On n'est guère poli, »
dit-il, « dans ce pays-ci. » Il prit place à table et mangea tout ce
qui était servi. L'oncle, qui regardait par le trou de la serrure,
riait de voir son neveu s'en tirer si bien.
Jean se mit ensuite à grimper l'escalier du clocher. A moitié
de la montée , il se rencontra nez à nez avec plusieurs hommes
armés de grands sabres. Il leur dit : « Vous vous êtes levés bien
matin pour monter la garde. » Voyant qu'ils ne répondaient
2$4 JEAN SANS PEUR
pas, il leur fit dégringoler l'escalier, et ils tombèrent sur le dos
du curé, qui suivait son neveu à distance. Arrivé au haut du
clocher, Jean vit deux hommes qui tenaient la corde. « Voulez-
vous sonner, » leur dit-il, « ou aimez-vous mieux que je sonne
moi-même ? » Mais ces hommes étaient muets comme les autres.
Ce que voyant, Jean les jeta du haut en bas du clocher. Après
avoir sonné le premier coup de la messe ^ il redescendit et trouva
son oncle étendu tout de son long au pied de l'escaHer. Il
s'empressa de relever le pauvre homme, qui lui dit : « Eh bien !
mon neveu, as-tu eu peur? — Mon oncle, » dit Jean, « vous
avez eu plus peur que moi. — Jean, » lui dit alors le curé, « lu
ne peux plus rester ici. Tiens, prends cette étole et cette baguette.
Par le moyen de l'étole, tu seras visible et invisible à ta volonté;
et tout ce que tu frapperas avec ta baguette sera bien frappé. »
Jean dit donc adieu à son oncle et se mit en route , marchant
par la pluie, le vent et la neige. La nuit le surprit dans une
grande forêt. Après avoir erré quelque temps à l'aventure, il aper-
çut au loin une lueur, et, se dirigeant de ce côté , il arriva devant
une chaumière qui était à quelque distance de l'endroit où parais-
sait cette lueur. Il frappa et fut très bien reçu par une femme et
sa fille qui demeuraient dans la chaumière. Jean leur demanda ce
que c'était que la lueur qu'il avait aperçue. « Cette lueur, »
répondirent-elles, « sort d'un château où l'esprit mafin vient
toutes les nuits, à minuit. » Elles ajoutèrent que le château leur
appartenait, car elles étaient princesses, mais qu'elles n'osaient
plus l'habiter par crainte du diable. « Donnez-moi un jeu de
cartes, » leur dit Jean, « et j'irai dans ce château. — Ah ! »
s'écria la princesse, « n'allez pas hasarder votre vie pour moi ! »
Mais Jean n'en voulut pas démordre; il se fit donner un jeu de
cartes et partit.
Entré dans le château, il alluma un bon feu et s'assit au coin
de la cheminée. A peine y était-il installé qu'il vit tomber par la
cheminée des bras, des jambes, des têtes de mort. Il les ramassa
et s'en fit un jeu de quilles. Enfin le diable lui-même descendit et
dit au jeune garçon : « Que fais-tu ici ? — Cela ne te regarde
pas, » répondit Jean. « J'ai autant le droit d'être ici que toi. »
Le diable s'assit au coin de la cheminée, en face de Jean, et
resta quelque temps à le regarder sans mot dire. Voyant que le
jeune garçon tie s'effrayait pas : « Veux-tu jouer aux cartes avec
JEAN SANS PEUR 25$
moi ? » lui dit-il. — « Volontiers , » répondit Jean. — « Si l'un
de nous laisse tomber une carte, » dit le diable, « il faudra qu'il
la ramasse. — C'est convenu, » dit l'autre, et ils se mirent à
jouer.
Au milieu d'une partie, le diable laissa tomber une de ses
cartes et dit à Jean de la ramasser. « Non, » dit Jean, « il a été
convenu que celui qui laisserait tomber une carte la ramasserait
lui-même. » Le diable n'eut rien à répondre, et, au moment où
il se baissait pour ramasser sa carte, Jean prit sa baguette et lui
en donna fort et dru sur les épaules. Le diable criait comme un
aveugle, mais les coups pleuvaient toujours.
Quand il fut bien rossé, Jean lui dit : « Si tu en as assez,
renonce par écrit à ce château. » Le diable s'empressa de faire un
écrit qu'il signa. Il se croyait déjà libre; mais Jean, qui se
méfiait, prit le billet et le jeta dans le feu, où il flamba.
« Comment ! » dit le diable , « voilà le cas que tu fais de ma
signature! — Ton billet ne valait rien, » dit Jean, et il
recommença de plus belle à battre le diable, qui criait comme
un diable qu'il était. Le billet fut refait, et, cette fois, en bonne
forme.
Alors Jean fit dans la fenêtre avec sa baguette un petit trou ,
comme un trou de souris, et dit au diable : « C'est par là que tu
vas déloger. » L'autre prétendit d'abord que c'était impossible,
puis il demanda au jeune garçon de le pousser par les pieds. Jean
le poussa donc ; mais le diable lui donna un grand coup de pied
dans la figure et s'enfuit.
Resté seul, Jean, qui était fatigué, avisa dans la chambre un
beau ht garni de perles, de rubis, d'émeraudes et de diamants;
il s'y coucha et s'endormit profondément.
Cependant la princesse et une petite négresse, sa servante,
étaient venues aux écoutes dans la cour du château ; elles avaient
entendu de loin le bruit de la dispute et croyaient que Jean était
mort. Le matin, la petite négresse entra dans le château pour
voir ce qu'il était devenu. « Monsieur Jean, » dit-elle, « où
êtes-vous ? » Jean s'éveilla en sursaut, et, apercevant la négresse,
il crut que c'était encore le diable ; il lui tira un coup de fusil et
la tua. La princesse, bien affligée de la mort de sa servante, entra
à son tour et appela Jean. « Ah! c'est vous, ma princesse, »
dit-il. « Qu'avez-vous donc à pleurer ? — Hélas ! » dit la
256 JEAN SANS PEUR
princesse, « vous venez de tuer ma servante. — Excusez-moi, »
répondit Jean, « j'ai cru voir encore le diable. »
La princesse remercia Jean d'avoir délivré son château et lui
offrit sa main en récompense. Jean refusa. « Tant que je n'aurai
pas eu peur, » dit-il, « je ne me marierai pas. Ne pensez plus à
moi. Si je reviens ici, ce ne sera pas de sitôt : ce sera peut-être
dans un an ou dix-huit mois, peut-être jamais. Je ne veux
pas vous empêcher d'épouser quelqu'un de votre rang. » Il ne
voulut accepter de la princesse qu'un mouchoir de soie en
souvenir d'elle, et il se remit en route. Il acheta un cheval de
trente-trois sous et trois liards, et arriva dans cet équipage à
Paris, à l'hôtel des princes. Les princes qui se trouvaient \h ne
voulaient pas admettre à leur table un semblable aventurier ;
mais riiôtesse, qui aimait autant son argent que celui des autres,
refusa de le mettre à la porte.
On ne s'entretenait en ce moment à l'hôtel que de la fille du
roi, qui devait être dévorée le lendemain par l'esprit malin. Jean
recommanda qu'on l'éveillât de bonne heure. Aussitôt levé, il fit
un bon déjeuner et sortit de l'hôtel. Les rues étaient pleines de
gens qui se rendaient à l'égUse, où l'on devait chanter le Libéra
pour la princesse, comme si elle eût été déjà morte. Dans la rue
Montmartre un grand échafaud était dressé , et la princesse était
sur cet échafaud. Jean y monta et dit à la princesse, en lui
remettant un papier : « Ma princesse, prenez cette lettre. Quand
le diable s'avancera pour vous saisir, présentez-la lui comme
venant du roi votre père. Je me charge du reste. »
Cela dit, il mit son étole^ et, devenu invisible, il attendit le
diable , qui ne tarda pas à arriver en criant : « Ah ! la bonne
petite fille que je vais manger ! Comme elle est jeune et tendre ! »
La princesse, toute tremblante, lui présenta le papier. Pendant
qu'il s'arrêtait à le considérer, Jean reconnut que c'était ce même
diable qu'il avait chassé du château, et tomba sur lui à coups de
baguette. Le diable, furieux, aurait bien voulu se jeter sur celui
qui le maltraitait ainsi , mais il ne voyait personne ; il poussait
des hurlements épouvantables, si bien que les gens qui étaient au
pied de l'échafaud, croyant entendre les cris de la princesse,
étaient remplis d'horreur.
Jean força le diable à descendre, et, l'ayant attaché à un tronc
d'arbre qui se trouvait à côté de l'échafaud , il lui fit faire un écrit
JEAN SANS PEUR 257
par lequel il renonçait à la princesse. Voulant s'assurer que le
billet était bon, — car il avait ses raisons de se méfier, — il
donna sa baguette à la princesse, et lui recommanda de toujours
frapper jusqu'à ce qu'il fût de retour. Il entra dans la boutique
d'un forgeron et jeta le billet dans le feu de la forge ; le billet
brûla aussitôt. Quand il revint près du diable, celui-ci n'était
plus retenu à l'arbre que par une de ses griffes. Jean le rattacha
plus solidement, lui fit écrire un autre billet et dit à la princesse
de bien tenir le diable pendant que lui-même irait faire l'épreuve
du billet, et de ne pas épargner les coups de baguette. Cette fois
le billet, jeté dans le feu, ne brûla pas. A son retour, Jean dit
au diable : « Maintenant tu vas entrer dans ce sac à avoine. >y
Aussitôt le diable s'y blottit, sans souffler mot.
La princesse remercia Jean de Tavoir délivrée. Elle lui fit
présent d'un mouchoir de soie sur lequel étaient son portrait et
ceux de son père et de sa mère, des princes ses frères et des
princesses ses sœurs, et elle lui dit qu'elle l'épouserait, s'il le
voulait. « Non, » dit Jean. « Tant que je n'aurai pas eu peur,
je ne me marierai pas. Adieu, ma princesse. Peut-être, dans un
an ou dix-huit mois, repasserai-je par ici. » Il chargea sur ses
épaules le sac où il avait enfermé le diable et alla le jeter dans la
Seine; après quoi, il quitta Paris.
Un an se passa. Jean se dit un beau matin : c< Il est temps de
retourner à Paris. » Il se mit en route, et, arrivé à Paris, il
descendit encore à l'hôtel des princes , où il vit les apprêts d'un
grand festin. Toute la ville était en liesse. « Que veulent dire ces
réjouissances ? » demanda-t-il à un jeune homme qu'il trouva
dans la salle à manger. Celui-ci lui répondit : « Il y a un an , à
pareil jour, on préparait les funérailles de la princesse, et
aujourd'hui on va célébrer ses noces avec celui qui l'a délivrée.
— Et qui donc l'a délivrée ? » demanda Jean. — « C'est moi, »
répondit le jeune homme. « Je l'ai délivrée de l'esprit malin. Et ,
pour preuve, voici le mouchoir qu'elle m'a donné. » (Il s'était
fait faire un mouchoir tout semblable à celui que la princesse
avait donné à Jean.) — « S'il en est ainsi, » dit Jean, « tant
mieux pour vous. »
Cependant le roi conduisait sa fille à l'église , où , au lieu du
Libéra^ on devait chanter le Te Deum. Jean, vêtu de sa blouse,
alla se mettre sur le passage du cortège. La princesse l'aperçut
C0SQ.UIM, Cmlts, II. 17
258 JEAN SAMS PEUR
et dit au roi : « Mon père, voilà celui qui m'a délivrée. »
Aussitôt le roi donna ordre au cortège de reprendre le chemin
du château, au grand étonnement de la foule , qui se demandait
si le roi ne perdait pas la tête. Jean, appelé devant le roi, lui
raconta comment les choses s'étaient passées, et lui montra le
mouchoir dont la princesse lui avait fait présent. Le roi voulait
faire mettre à mort le jeune homme qui l'avait trompé; mais
Jean demanda qu'on ne lui fît pas de mal, et il s'employa
même pour le marier avec une dame d'honneur de la princesse.
Quant à lui, il dit que, tant qu'il n'aurait pas eu peur, il ne
voulait pas se marier.
Le roi déclara qu'il voulait à toute force qu'on fît peur à Jean ;
mais personne n'en savait le moyen. Enfin le premier ministre^
dit qu'il fallait rassembler tous les moineaux de Paris et les
enfermer dans un pâté : on présenterait le pâté à Jean en le
priant de l'ouvrir. Ainsi fut fait. Quand on fut à table, on
présenta le pâté, d'abord au roi, puis à tous les invités; mais
chacun s'excusa, disant que c'était à Jean de l'ouvrir. Jean refusa
d'abord. On insista. Il céda enfin et enleva le couvercle du pâté;
aussitôt un moineau lui sauta à la figure. Jean tressaillit. « Ah ! »
dit le roi, « vous avez eu peur! » Jean ne voulait pas en con-
venir; mais tous les convives lui dirent que certainement il avait
eu peur, et qu'il n'avait plus de raisons pour refuser de se marier.
Finalement Jean consentit à épouser la princesse, et les noces se
firent en grande cérémonie.
REMARQ.UES
Nous ne connaissons qu'un petit nombre de contes où se trouvent réunies
les différentes parties qui composent le nôtre.
Nous citerons d'abord un conte de la Flandre française , recueilli par M. Ch.
Deulin et intitulé Culot te- Ver le, VHomme-sans-Peur : Gilles, surnommé
Culotte- Verte , se donne lui-même le nom de l'Homme-sans-Peur. Il fait
enrager tout le monde ; il dédaigne surtout les femmes et dit souvent qu'il ne
se mariera que lorsqu'il aura eu peur. Son frère, un soir, veut le mettre à
l'épreuve. Il dit à leur mère d'envoyer Culotte- Verte chercher une cruche
I.. La personne dont nous tenons ce conte disait : « le grand-vizir, le premier ministre. »
I
JEAN SANS PEUil 2^^
d'eau à une fontaine , près du cimetière. Culotte- Verte part et rencontre en
chemin un fantôme blanc, qui ne veut pas se ranger sur son passage ; il lui
casse sa cruche sur la tête. Il reconnaît alors son frère , et , croyant l'avoir tué ,
il passe en Belgique , où il fait le métier de colporteur ; mais il est possédé de
la passion du jeu et ne fait pas de bonnes affaires. Un jour , dans un vil-
lage, il n'a pas d'argent pour se loger à l'auberge. On lui dit qu'il ne trouvera
de place que dans un certain château , abandonné à cause des revenants.
Avant qu'il entre dans ce château , on lui donne un bâton de bois d'aubépine,
qu'il casse comme une allumette. Il en fait autant d'un bâton de bois de chêne.
Le forgeron forge une barre de fer grosse comme le petit doigt , puis une
autre grosse comme le pouce ; elle sont brisées aussi. Culotte-Verte se décide,
faute de mieux, à en accepter une troisième, grosse comme le poignet d'un
enfant de trois ans. Puis il se fait donner du bois , de la chandelle , de la
bière et tout ce qu'il faut pour faire des crêpes , ainsi qu'un jeu de cartes et du
tabac. Arrivé au château , il allume du feu et se met à faire ses crêpes. A
minuit, une voix qui paraît venir du haut de la cheminée dit : « Tomberai-je?
ne tomberai-je pas? » Il tombe une jambe. Culotte-Verte la jette dans un coin.
Puis il tombe une autre jambe ; puis un bras j puis encore un autre ; puis le
tronc d'un homme; enfin la tête. Culotte- Verte dit que cela lui fera un jeu de
quilles. Mais les membres se rejoignent. Le revenant joue aux cartes avec
Culotte- Verte et le conduit ensuite dans les souterrains du château , où il lui
montre , sous une grande pierre , trois pots remplis de florins d'or. Il lui
apprend qu'il a volé jadis une partie de cet or au comte de Hainaut, et que
son âme est condamnée à hanter le château jusqu'à restitution. Il dit à
Culotte- Verte de porter au comte deux des pots et de garder le troisième.
Culotte- Verte s'en va à Mons , résidence du comte ; il trouve la ville dans la
consternation. Il y a près de là un dragon auquel il faut livrer tous les ans une
jeune fille. Le sort est tombé sur la fille du comte, et celui-ci l'a promise en
mariage au vainqueur du dragon. Culotte- Verte * tente l'aventure, bien qu'il
ne veuille pas se marier avant d'avoir eu peur. Il abat d'abord une aile au
dragon avec sa barre de fer, puis l'autre aile , puis la queue et enfin la tête. Il
laisse la jeune fille s'en retourner seule. Elle s'égare et rencontre un carbonnier
(un mineur). Cet homme lui fait jurer de dire au comte que c'est lui qui a tué
le dragon, la menaçant, si elle refuse, de la jeter dans un four à coke. Tout
le monde au château se réjouit, excepté la fille du comte. Arrive Culotte-
Verte, qui apporte au comte les deux pots d'or et déclare que c'est lui et non le
carbonnier qui a délivré la jeune fille. Le comte dit que le sort des armes en
décidera. Au bout d'un instant de combat, Culotte-Verte tue le carbon-
nier; mais il refuse d'épouser la jeune fille, puisqu'il n'a pas encore eu peur.
Le comte fait en vain tirer l'artillerie pour l'effrayer. Alors la jeune fille fait
apporter un pâté et prie Culotte- Verte de l'ouvrir. A peine a-t-il soulevé le
couvercle , que le canari de la jeune fille lui saute à la figure. Il fait un léger
mouvement d'effroi. Alors il épouse la fille du comte '.
t. Dans une légende française intitulée Richard sa»: Peur (Journal des DtmoiselUs, «unie l8)6 ,
p. Il), le héros est envoyé par sa fiancée dan» un cabinet obscur pour y prendre dans cenain
coffret une bobine de fil. Quand il ouvre le coffret , deux passereaux , que la jeune fille y a enfermés ,
'Vn échappent , et Rich.ird a peur pour la première fois de sa vie.
200 JEAN SANS PEUR
Un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I , n" ii), tout en
ressemblant moins pour l'ensemble à notre conte que le conte flamand, présente
certains traits qui s'en rapprochent davantage. Entre autres aventures , Jean-
sans-Peur passe la nuit dans une chapelle abandonnée où se trouvent trois pen-
dus. Jean les malmène fort , parce qu'en s'entrechoquant ils l'empêchent de
dormir. L'un des pendus le prie de ne pas le frapper et lui indique la place où
sont cachés les trésors de l'église que lui et ses compagnons ont volés, lui
demandant de les restituer au prêtre. Jean fait la commission. Le prêtre lui
offre de l'argent, mais Jean le prie de lui donner seulement son étole, pour
qu'il puisse repousser les embûches du démon et détruire les enchantements
(on se rappelle l'étole du conte lorrain). — Vient ensuite la nuit passée dans
le château hanté par des lutins. Jean fait une partie de cartes avec trois
diables. Le plus jeune laisse tomber une carte et dit à Jean de la ramasser
(encore un trait de notre conte). Jean refuse. Pendant que le diable se baisse
pour ramasser sa carte, Jean lui passe autour du cou l'étole du prêtre. Le
diable , que l'étole brûle comme un fer rouge , consent , pour en être débar-
rassé, à signer un écrit par lequel il s'engage, en son nom et au nom des
siens, à ne plus revenir au château. De plus, dans sa joie d'être délivré de
l'étole , il montre à Jean une cachette où se trouve une barrique remplie de
pièces d'or. — Nous arrivons à l'épisode de la princesse exposée à la Bête à sept
têtes. Après avoir tué la bête , Jean coupe les sept langues et laisse la prin-
cesse s'en retourner seule à la ville. La nuit étant venue, il se couche en
pleins champs. Tandis qu'il est encore à dormir bien après le lever du soleil,
une hirondelle lui effleure la figure du bout de son aile. Jean se réveille brus-
quement en frissonnant un peu, et, voyant l'oiseau qui fuit, il dit : « Ah!
je ne savais pas jusqu'à présent si la peur était à plumes ou à poil ; je vois
maintenant qu'elle est à plumes. » — Au moyen des sept langues de la bête,
Jean confond l'imposture d'un individu qui s'est donné pour le libérateur de
la princesse.
L'épisode de la princesse délivrée par le héros se trouve encore dans deux
autres contes de ce type : un conte du Tyrol allemand (Zingerle, I, n" 21),
où le héros empoisonne le dragon au moyen de boulettes qu'il lui jette , et
dans un conte hessois (Grimm, III, p. 10). Le conte tyrolien et, très proba-
blement, le conte hessois , sommairement résumé par G. Grimm , n'ont pas le
dénouement du conte lorrain et des deux contes que nous venons de voir.
Nous rappellerons que nous avons étudié , dans les remarques de nos n"' 5 ,
les Fils du Pêcheur, 37, la Reine des Poissons, et 54 , UopoJd, ce thème de la prin-
cesse exposée au dragon. Notre Jean sans Peur a rattaché plus étroitement que
les autres contes similaires ce thème au thème principal de VHornnu sans peur,
en faisant du monstre auquel est livrée la princesse le diable lui-même à qui le
héros a déjà eu affaire.
Notons que, dans un conte indien du Bengale, analysé dans les remar-
ques de notre n" 5 , les Fils du Pécheur (I, pp. 76 , 77), ce n'est pas à un
dragon , mais à une rakshasi ( sorte de démon , ogresse ) , que le roi s'est
■
JEAN SANS PEUR 261
obligé , pour empêcher un plus grand mal , à livrer chaque soir une victime
humaine '.
Nous indiquerons maintenant les contes de ce type qui sont les plus complets
après ceux que nous avons cités , en ce sens qu'ils ont le dénouement de notre
Jean sans Peur,
Dans un conte portugais (Coelho, n° 37), un jeune homme s'en va à la
recherche de la peur. Un jour, il se loge dans une maison que les proprié-
taires ont abandonnée parce qu'il y revient des esprits. Pendant la nuit , il
entend une voix qui dit : « Je tombe. — Eh bien ! tombe. — Tomberai-je
d'un seul coup ou par morceaux? — Tombe par morceaux. » Une jambe
tombe d'abord , puis d'autres membres, qui se rejoignent et forment un corps.
Le revenant prie le jeune homme de dire à sa veuve de faire une certaine res-
titution ; alors il recouvrera la paix. 11 lui indique également la place d'un tré-
sor. Le jeune homme va trouver la veuve , qui lui fait mille remerciements et
lui offre la main de sa fille ; mais il ne veut pas se marier. Au moment de
son départ , la jeune fille lui donne , comme iparque de sa reconnaissance , un
panier couvert. Le jeune homme l'ouvre en route , et deux colombes lui sau-
tent à la figure. Alors il sait ce que c'est que la peur; il retourne sur ses pas
et épouse la jeune fille. (Il y a ici une altération, le don du panier couvert
ayant été fait sans intention de faire peur au héros. )
Dans le conte allemand n" 4 de la collection Grimm , la princesse , que le
héros a épousée après avoir délivré un château hanté par des esprits , finit par
s'impatienter de l'entendre se plaindre continuellement de n'avoir jamais eu
peur; une nuit, pendant qu'il dort, elle verse brusquement sur lui un seau
d'eau dans lequel frétillent des goujons. « Ah ! » s'écrie-t-il , « maintenant je
sais ce que c'est que la peur ! » (Dans un conte de la Basse-Autriche, publié dans
la Zeilschrifi fur deutsche Philologie, t. VIII , p. 84 , la princesse verse sur Jean ,
pendant son sommeil , un seau d'eau glacée. ) — Dans un conte lithuanien
( Schlcicher, p. 79), un jeune homme, qui s'est mis en route pour apprendre
ce que c'est que la peur, revient chez lui, après diverses aventures effrayantes,
sans être plus avancé. Une vieille mendiante conseille à ses parents de verser
brusquement sur lui pendant son sommeil un seau d'eau froide. On le fait, et
il a peur. — M. de Gubernatis (^Zoological Mylhology, I , p. 202) parle d'un
conte russe, « dans lequel rien ne peut effrayer le héros, ni les ombres de la
nuît , ni les brigands , ni la mort ; mais un petit poisson ayant sauté sur sa poi-
trine , pendant qu'il est endormi dans son bateau de pêche , il est terrifié et
tombe dans l'eau, où il périt. » — M. de Gubernatis a recueilli dans ses
Novelline di Santo Slefano un conte toscan (no 22), où Jean sans Peur
(Giovannin sen^a Paura) meurt de peur en voyant son ombre.
Les contes qu'il nous reste à rapprocher du conte lorrain n'ont ni l'épisode de
la princesse exposée au monstre ni le dénouement de Jean sans Peur. Nous y
I. Dans un conte oUcnbourgeois ( Strackerjan , p. }}6), qui correspond , pour l'ensemble, à notre
n" 57 , la Reine des Poissons , le héros sauve , avec l'aide de ses trois chiens , une princesse livrée k
un diable. — Comparer un conte croate ( Krauss , I, n° 78) , où se trouvent aussi le diable et les trois
chiens.
262 JEAN SANS PEUR
trouverons çà et là quelques traits de notre conte qui ne s'étaient pas encore
présentés à nous : ainsi l'épisode du clocher, qui , parmi les contes cités jus-
qu'ici, ne figure que dans le no 4 de la collection Grimm. Dans ce conte, le
sacristain dit au père du jeune garçon qu'il saura bien faire peur à celui-ci. Il le
prend chez lui , et, une certaine nuit , l'envoie sonner la cloche. Il va se mettre
lui-même , enveloppé d'un linceul , dans l'escalier du clocher. Le jeune garçon
crie par trois fois au prétendu fantôme : « Qiai est là ? » et ne recevant pas de
réponse , il le jette en bas de l'escalier. — Dans un conte catalan (RondaUayre ,
III , p. 120), c'est un mannequin aux yeux de feu, placé dans le clocher par le
recteur, que le jeune homme jette en bas de l'escalier; dans un conte suisse
(Sutermeister, n» 3), un homme de paille. Dans ce dernier conte, le jeune
homme est envoyé par son père le sacristain, non pour sonner les cloches,
mais pour remonter l'horloge. — Enfin, dans un conte sicilien (Gonzenbach ,
no 57), un squelette paraît tenir la corde des cloches. Ce conte sicilien, très
incomplet, du reste , a un détail absolument identique à un trait du conte lor-
rain : la mère du jeune homme, qui n'en peut venir à bout , l'envoie chez un
prêtre, son oncle, après avoir prié celui-ci de faire en sorte qu'il ait peur une
bonne fois. — Dans un conte lithuanien (Leskien, n» 36), le jeune homme
est envoyé, dans la même intention, par son père, chez le curé du pays.
( Comparer encore la seconde partie d'un conte italien , no 1 2 de la collection
Comparetti).
L'épisode du château ou de la maison hantée par des esprits, avec les
membres d'homme qui tombent par la cheminée, figure, indépendamment
du conte flamand et du conte portugais ci-dessus résumés , dans le conte
catalan , dans le conte suisse , dans le conte allemand de la collection Grirara ,
dans le conte toscan, et dans le conte italien de la collection Comparetti.
Nous avons trouvé en Orient, dans un livre sanscrit que nous avons déjà
eu occasion de citer précédemment , la Sinhâsana-dvâtrinçikd (les « Trente-deux
récits du Trône »), un passage tout à fait analogue à cet épisode de la
cheminée. Voici ce passage (Ittdische Stiidien , t. XV, 1878, p. 435) : Un
marchand a fait bâtir une belle maison et s'y est installé. La nuit , comme il
est couché , un génie , qui a pris domicile dans cette maison , se met à dire :
« Hé ! je tombe ! ' » En entendant ces paroles , le marchand se lève tout
effrayé ; mais, ne voyant rien , il se recouche. La même scène se renouvelle
deux fois encore. Le marchand ne peut fermer l'œil de la nuit. Ayant passé
trois nuits de la même manière , il va trouver le roi Vikrama , et lui raconte
cette histoire. Le roi se dit : « Assurément c'est un génie protecteur de cette
magnifique maison qui parle ainsi pour éprouver les gens ou qui désire qu'il lui
soit fait une offrande. » Et il dit au marchand ; « Si tu as si peur dans ta
maison , veux-tu que je la prenne pour moi et te rembourse l'argent qu'elle t'a
coûté? » Le marchand s'empresse d'accepter la proposition. Le soir même,
Vikrama va s'établir dans la maison. Pendant qu'il est couché , le génie se
met à crier : « Hé ! je tombe 1 — Tombe vite ! » dit le roi. Aussitôt il tombe
I. On se rappelle la voix qui dit dans le conte portugais : « Je tombe ! » ; dans le conte flamand ;
« Tomberai-je ? Ne tomberai-je pas? »
JEAN SANS PEUR 263
un homme tout en or. Et le génie qui logeait dans cet homme se rend visible
au roi au milieu d'une pluie de fleurs , vante son courage et disparaît.
Vikrama, le lendemain matin , prend l'homme d'or et retourne dans son
palais. — Ce passage du livre indien a d'autant plus de ressemblance avec
l'épisode en question, que, dans le conte toscan ci-dessus mentionné, c'est
d'abord une moitié d'homme , toute d'or , qui tombe par la cheminée , puis un
buste entier , également d'or.
Presque tous les contes que nous venons d'étudier ont un trait qui manque
dans Jean sans Peur : le héros déterre un trésor dont les revenants ou les
diables lui ont indiqué la place. Ce trait se trouve dans un autre conte de
Montiers, la Baguette merveilleuse (n» 75 ).
Dans la plupart des contes de ce type où se trouve le jeu de quilles fait avec
des ossements , ce n'est pas , comme dans notre conte , le héros qui a l'idée de
jouer; ce sont des revenants.
Dans une variante hessoise (Grimm , III, p. 10) , — où le héros a un bâton
« avec lequel on peut battre tous les revenants » , comme notre Jean sans
Peur a sa baguette , — après avoir chassé le§ diables du château , il va se
rafraîchir à la cave. Le roi envoie son confesseur pour voir ce qu'il est devenu ,
personne autre n'osant s'aventurer dans le château. A la vue de ce vieillard
tout courbé et vêtu de noir, le jeune homme s'imagine que c'est encore un
diable et le met sous clef. — C'est , au fond , la même idée que l'épisode de
la petite négresse , dans notre conte. Cet épisode se trouve , du reste , à peu
près identique dans un conte valaque, qui n'est pas du même type que le nôtre
(Schott, n° 21). Dans ce conte, Mangiferu, qui a combattu toute sorte de
mauvais esprits dans un château , tue trois nègres envoyés par l'empereur et
qu'il prend pour des revenants.
LXVIII
LE SOTRÉ
Il y avait autrefois à Montiers un sotré ^ , qui venait toutes les
nuits dans l'écurie du père Chaloine; il étrillait les chevaux,
leur peignait la crinière et la queue ; il emplissait leur mangeoire
d'avoine et leur donnait à boire. Les chevaux devenaient gras et
luisants, mais l'avoine baissait, baissait dans le coffre, sans
qu'on pût savoir qui la gaspillait ainsi.
Le père Chaloine se dit un jour : « Il faut que je sache qui
vient panser mes chevaux et gaspiller mon avoine. »
La nuit venue, il se mit donc aux aguets et vit entrer dans
l'écurie le sotré, coiffé d'une petite calotte rouge. Aussitôt
le père Chaloine saisit une fourche en criant : « Hors d'ici,
coquin , ou je te tue ! » Et il enleva au sotré sa calotte rouge.
« Rends-moi ma calicalotte, » lui dit le sotré, « sinon je te
change en bourrique. » Mais l'autre ne voulut pas lâcher la
calotte et continua à crier : « Hors d'ici, coquin, ou je te tue ! »
Le sotré étant enfin parti, le père Chaloine conta l'aventure
aux gens de sa maison , et leur dit que le sotré l'avait menacé
de le changer en bourrique , parce qu'il lui avait pris sa calotte
rouge.
Le lendemain matin , les gens de la maison , ne voyant pas le
père Chaloine, s'avisèrent d'entrer dans l'écurie et furent bien
étonnés de voir un âne auprès des chevaux. On se souvint alors
de la menace du sotré ; on lui rendit sa calotte rouge , et la bour-
rique redevint le père Chaloine.
I . Sorte de lutin.
LE SOTRÉ 265
REMARQUES
Dans une variante de ce conte, également de Montiers, le sotré, au lieu de
panser les chevaux, les harcèle pendant toute la nuit ; ils maigrissent à vue d'œil.
En Bretagne (Luzel, Veillées bretonnes, p. 76), on raconte l'histoire d'un
lutin familier, qui a soin des chevaux d'une certaine maison , les brosse, les
lave, renouvelle leur litière ; aussi le domestique n'a-t-il presque rien à faire,
et nulle part on ne voit un attelage comme le sien. Mais, un soir, étant ivre, il
insulte le lutin et le provoque à la lutte. Le lendemain , on le retrouve sur le
flanc, et, depuis ce temps, il ne fait plus que dépérir ; quant aux chevaux ,
bientôt ils sont devenus de misérables rosses.
Les sotrés, follets et autres lutins affectionnent la couleur rouge : notre sotré
a une calotte rouge , et nous donnerons plus loin un autre conte lorrain où un
follet est tout habillé de rouge. En Irlande aussi , certain lutin porte un habit et
un bonnet rouges (Kennedy, I, p. 125, 126). De même en Allemagne (Kuhn
et Schwartz, pp. 19 et 48 ; — Wolf, Deutsche Marchen und Sagen, n° 373 ) et
chez les Wendes de la Lusace (Veckenstedt , pp. 177 , 185 , 186 , 187 , 196,
197). Dans d'autres récits allemands, il n'est parlé que d'un bonnet rouge
(Schambachet Mùller, légende n° 153; — MùUenhoff, p. 322), ou d'un
bonnet pointu rouge (MùUenhoff, p. 319).
LXIX
LE LABOUREUR & SON VALET
Il était une fois un jeune homme, appelé Joseph, qui cherchait
un maître. Il rencontra sur son chemin un homme qui lui
demanda où il allait. « Je cherche un maître. — C'est bien
tombé, » dit l'homme; « je cherche un domestique. Veux-tu
venir chez moi ? — Je le veux bien. Je ne vous demande pas
d'argent, mais seulement ma charge de blé au bout de l'année.
— C'est convenu. »
Joseph suivit son maître, qui était un laboureur du village
voisin. La première chose qu'on lui commanda fut d'aller cher-
cher les vaches, qui paissaient dans le bois. Joseph y alla. Il
déracina un chêne pour s'en servir comme d'une gaule, et, au
lieu de ramener les vaches , il revint chez son maître avec tous les
loups de la forêt. Le maître fut bien effrayé. « Malheureux, »
cria-t-il, « remène vite au bois ces vilaines bêtes. » Le domes-
tique chassa devant lui les loups jusqu'à la forêt, et cette fois il
ramena les vaches à la maison.
Le lendemain le laboureur lui dit : « Tu vas aller à la forêt
prendre notre portion de bois ^ » Joseph ne se donna pas la peine
de chercher où se trouvait la portion de son maître. Il prit
toutes les portions à la fois et les rapporta dans la cour du labou-
reur.
Le maître se disait : « Voilà un gaillard qui va vite en
besogne. Nous ne saurons bientôt plus à quoi l'employer. » Il
I. Dans les villages qui possèdent des forêts communales, on répartit chaque
année une certaine quantité de bois entre les habitants. Chaque « feu » a une
v portion » (c'est le terme en usage à Montiers-sur-Saulx).
LE LABOUREUR ET SON VALET 267
lui commanda de battre le blé qu'il avait en grange. Joseph,
trouvant le fléau trop léger , coupa un cerisier et un prunier qu'il
attacha ensemble pour se faire un fléau, et battit tout le blé, sans
désemparer. Il voulut ensuite le vanner; mais comme le van
n'était pas assez grand pour lui, il prit la porte de la grange.
Puis il battit et vanna toute l'avoine, par dessus le marché,
en deux heures et demie.
Le laboureur lui dit alors : « J'ai prêté cent écus au diable. Va
les lui redemander de ma part. »
Joseph se mit en route , et , s'étant avancé assez loin dans une
grande forêt, il rencontra un diable. « Bonjour, monsieur le
diable. — Bonjour. Qu'est-ce que tu viens faire ici ? — Je
viens de la part de mon maître le laboureur chercher cent écus
qu'il vous a prêtés. — Attends un instant. Le patron va rentrer. »
En effet, le grand diable arriva bientôt et dit à Joseph :
« Qu'est-ce que tu demandes ? — Je demande les cent écus que
mon maître vous a prêtés. » Le diable lui compta l'argent , et
Joseph s'en retourna.
Quand il fut partie le diable appela un des siens. « Tiens, » dit-il,
« voici cent écus. Cours après l'homme et propose-lui de jouer
aux quilles ses cent écus contre les tiens. »
Le diable eut bientôt rattrapé Joseph. « Où allez-vous ? » lui
demanda-t-il. — « Je retourne à mon village. — Voulez- vous, »
dit le diable, « faire une petite partie de quilles avec moi ? Nous
mettrons chacun cent écus au jeu. — Volontiers, » dit Joseph. Le
diable joua le premier, et renversa huit quilles ; il n'en restait
plus qu'une debout. Joseph prit alors la boule , et fit mine de
la jeter dans la rivière. Le diable tenait beaucoup à sa boule, qui
était fort belle. « Holà ! » cria-t-il, « arrête. C'est toi qui as
gagné. » Il lui donna les cent écus et retourna au logis.
« Eh ! bien, » lui dit le grand diable, « as-tu gagné ? — Non.
Il est plus adroit que moi. — « Voici qu'il a deux cents écus, »
reprit le grand diable. « Je t'en donne autant. Cours le rejoindre. »
Le diable fit grande diligence et proposa à Joseph de jouer à
qui lancerait de l'eau le plus haut. Le diable commença ; mais
quand ce fut le tour de Joseph , il lança l'eau si haut et si
loin que toute la terre en fut mouillée. Le diable fut encore obligé
de lui donner son argent.
De retour chez son maître, Joseph lui remit cent écus et garda
268 LE LABOUREUR ET SON VALET
le reste pour lui. « Maintenant, » dit-il, « mon année doit être
finie. Donnez-moi ma charge de blé. » Le laboureur croyait
qu'avec une douzaine de boisseaux il en serait quitte ; mais il
fallut coudre ensemble douze draps de lit pour contenir tout
le grain que Joseph emporta. Depuis on ne Ta plus revu.
REMARQ.UES
Ce conte se rattache au même thème que nos nos 46, Bénédicité, et 14,
îe Fils du Diable ; mais la plupart des aventures sont différentes. Le seul trait
commun est la charge de blé demandée comme salaire. Voir, sur ce point, les
remarques de notre no 46, et notamment le résumé d'un conte saxon de
Transylvanie (II, p. m) et d'un conte wcnde de la Lusace (II, p. 113). Dans
ce dernier, le héros se fait un sac avec les draps de tous les lits du château.
*
* *
Le passage où Joseph ramène à la ferme , au lieu des vaches , tous les loups
de la forêt , peut être rapproché d'un épisode d'un conte basque publié dans
Mèliisine ( 1877 , col. 160) et dont le début est à peu près celui de notre n» i ,
Jean de VOurs : Le vacher au service duquel est entré le jeune homme est
effrayé de sa force et cherche à se débarrasser de lui. Un jour qu'une bande de
loups rôdent autour de la borde ( bâtiment qui abrite pendant la nuit les bergers
et les troupeaux), le vacher lui dit : « Va me réunir ces veaux. » Le garçon y
va en courant, arrache un hêtre de douze ans et s'en sert pour faire entrer les
loups dans la borde. — Dans un conte russe {Académie de Berlin, 1866,
p. 253, mémoire de M. Schott), Ivachko Oreille-d'Ours est envoyé dans la
forêt par le pope , son père nourricier , qui espère le voir déchirer par les bètes.
Il ramène à la maison , au Heu de la vache du pope , un ours qui tue tout le
bétail. — Dans un récit finnois (Grimm, III, p. 159), Soïni, fâché contre le
maître dont il garde le troupeau , appelle les ours et les loups , et leur fait
manger les bœufs. Puis il amène les ours et les loups à la maison. Comparer
une autre légende finnoise (Schott, loc. cit.), où KuUervo, envoyé par le for-
geron Ilmarinen comme pâtre dans la forêt, ramène, au lieu du troupeau , une
bande de loups et d'ours , qui déchirent la méchante femme d'Ilmarinen. — Le
Grettir des légendes du nord joue à son maître des tours de ce genre lorsqu'on
veut lui faire garder les oies et les chevaux (Grimm , III, p. 160 ).
Dans un conte danois (Grundtvig, II, p. 72) qui présente une grande
ressemblance avec notre n° 46, Bétiédicilé, le héros se fait un fléau avec deux
poutres, comme notre Joseph avec un poirier et un prunier. Comparer le conte
poméranien (Knoop, p. 208) et le conte westphalien (Kuhn, Westfalisclx
Sagen, II, p. 232), déjà cités dans les remarques de notre no46.
Le même conte danois contient encore un épisode à rapprocher d'un passage
de notre conte : Jean est envoyé par son maître réclamer au diable trois
LE LABOUREUR ET SON VALET 269
années d'intérêts sur une somme qu'il lui a prêtée. II se met en route avec sa
canne de fer. Arrivé chez le « vieil Eric » (le diable), qu'il a déjà eu précédem-
ment occasion de maltraiter, il réclame les intérêts dus à son maître , et le
diable lui fait donner une énorme quantité d'or et d'argent. — Dans un conte
norvégien (Asbjœrnsen, Taies of Ihe Fjeld, p. 55), cité dans les remarques de
notre no 46 , le roi envoie le héros chez le diable pour lui réclamer l'impôt. —
Dans un conte flamand (Wolf, Deutsche Marchen und Sagen,n° 22), cité aussi
dans les mêmes remarques, le maître dit au valet qu'il ne pourra plus
le nourrir si celui-ci ne lui rapporte de l'argent de l'enfer. Le valet y va. Le
diable qui vient ouvrir a eu précisément affaire dans certain moulin à notre
homme qui Ta jeté en bas d'un escalier, où il s'est cassé la jambe. En le voyant,
ce diable s'enfuit. Le valet se fait donner plein sa charrette de sacs d'argent '.
En Orient, nous trouvons un épisode du même genre dans un conte des
Avares du Caucase, que nous avons déjà eu à citer dans les remarques de
nos nos I et 46 : Le roi, voulant se débarrasser d'OreilIe-d'Ours , dont la force
l'effraie, lui dit un jour d'aller réclamer à une ^ar/ (sorte d'ogresse) une
mesure de pois qu'elle lui doit depuis longtemps. Oreille-d'Ours s'en va chez la
kart, et, celle-ci ayant voulu lui jouer un mauvais tour, il l'amène au roi, qui
lui dît de la remener bien vite chez elle. Oreille-d'Ours fait de même avec un
dragon , auquel le roi l'a envoyé réclamer un boeuf.
*
L'épisode de la boule n'appartient pas en réalité au thème de VHomme fort.
11 y a ici infiltration , si l'on peut parler ainsi , d'un autre thème , celui où un
personnage sans aucune force , mais très rusé , fait croire à un géant ou à un
ogre qu'il est plus fort que lui (voir les remarques de notre n° 25, fe Cordon-
nier et les Voleurs). Ainsi, dans un conte italien {Jahrhuch fur romanische und
englische Literatur , tome VIII, pp. 246 seq.), l'ogre, qui demeure à quelque
distance de la mer , propose au héros de jouer à qui lancera le plus loin un
mulinello (morceau de bois qui sert à moudre dans les moulins). Il commence,
et lance très loin le viulinello. Alors le jeune homme se met à donner du cor
pour prévenir , dit-il , les gens de l'autre côté de la mer de se garer quand il
lancera ; il a l'intention d'envoyer le viulinello dans la mer , mais il pourrait se
faire qu'il allât trop loin et fît un malheur. L'ogre se déclare vaincu , parce que
si son mulinello tombe dans la mer , il ne pourra plus moudre. (On remarquera
que ce passage est bien plus net et mieux conservé que celui du conte lorrain.)
— Dans un conte écossais de la collection Campbell ( Brueyre , p. 25), le
géant lance un lourd marteau à une grande distance et invite le berger à
l'imiter. Celui-ci lui déclare que , s'il lance le marteau , le marteau ira s'en-
gloutir en un clin d'œil dans la mer. « Non , » dit le géant ; « je tiens à mon
marteau , qui me vient de mon grand-père. » Et il renonce à la lutte, — Dans
un conte norvégien de la collection Asbjœrnsen ( Taies of the Fjeld, p. 253 ), le
jeune homme dit au troll ( mauvais génie , ogre), qui vient de lancer sa massue
I . Pour le voyage ea enfer, comparer le conte du < pays saxon » de Transylvanie résumi dans les
remarques de notre n<> 46, et un conte italien des Abrnzzes, également du type de X'Hommi fort
(Finaraore, I, n" 17).
270 LE LABOUREUR ET SON VALET
de fer : « A mon tour ! Vous allez voir ce que c'est que de lancer. » Et il se
met à regarder fixement le ciel, tantôt au nord , tantôt au sud. « Que regardez-
vous? » lui dit le troll. — « Je cherche une étoile contre laquelle je puisse
lancer la massue. — Assez, » dit le troll ; « je ne veux pas perdre ma massue. » —
De même, dans un conte lapon (n" 7 des Contes lapons traduits par F.
Liebrecht dans la revue Germania , année 1870), le géant lance en l'air un
énorme marteau de fer. Son valet regarde dans quel nuage il le lancera à son
tour ; mais le géant lui dit de n'en rien faire , car il a hérité le marteau de son
grand-père.
Ce n'est pas, du reste, dans le conte lorrain seul que s'est produite Vinfiltration
dont nous avons parlé. Dans un conte wende de la Lusace (Veckenstedt, p. 69),
appartenant au thème de V Homme fort , et déjà cité dans les remarques de notre
no 46, Jean, après s'être établi dans un moulin abandonné, voit un jour venir
un petit homme qui lui propose de mesurer ses forces avec lui. Jean déclare,
là aussi , qu'il veut atteindre avec son marteau une tache rouge qui est au ciel,
et le petit homme l'empêche de lancer le marteau. — Nous citerons encore un
conte du Tyrol allemand (Zingerle, I, n» 18), de ce même type, et qui
se rapproche beaucoup du conte lorrain. Dans ce conte tyrolien , comme dans
le nôtre , c'est à un diable que Jean a affaire. Ici Jean regarde fixement le ciel,
« afin , » dit-il , « de ne pas jeter bas d'étoile en lançant le marteau , » et le
diable, effrayé, lui dit d'en rester là. La rencontre de Jean avec le diable a lieu
un jour que le jeune homme s'en va, envoyé par son père qui veut se débar-
rasser de lui, chercher en enfer un cheveu du diable. C'est là une ressemblance
de plus avec notre conte. — Comparer encore le conte poméranien.
Dans le conte westphalien, c'est un autre élément du thème de notre n° 25
qui est venu s'infiltrer dans le thème de l'Homme fort : Le diable ayant lancé très
haut un quartier de roc , Jean tire de sa poche un oiseau et le lance comme si
c'était une pierre. (Voir les remarques de notre no 25 , I, p. 260.)
LXX
LE FRANC VOLEUR
Pierrot, Jeannot et Claudot étaient trois frères, fils d'une
pauvre veuve. Devenus grands et ne sachant que faire à la maison ,
ils voulurent aller chercher fortune ailleurs. Ils partirent donc
ensemble, et, arrivés à une croisée de chemin, ils se séparèrent
en se disant : « Dans un an , nous nous retrouverons ici. »
En arrivant dans un village, Claudot s'arrêta devant une bou-
tique de boulanger. « Mon ami , » lui dit le boulanger^ « on
dirait que tu as envie d'apprendre mon état ? — Oui, » répondit
Claudot, « mais je n'ai pas d'argent. — Qu'à cela ne tienne, »
dit le boulanger. « Entre chez moi, et, d'ici à un an, tu sauras
le métier. »
Jeannot, étant arrivé devant une boutique de serrurier, s'arrêta
à la porte. « Mon ami, » lui dit le serrurier, « on dirait que tu
as envie d'apprendre mon état ? — Oui, » répondit Jeannot, « mais
je n'ai pas d'argent. — Qu'à cela ne tienne, » dit le serrurier.
« Entre chez moi , et , d'ici à un an , tu sauras le métier. »
Pierrot, lui, tomba au milieu d'une bande de voleurs qui lui
crièrent : « La bourse ou la vie ! — Oh ! oh ! » dit Pierrot ,
« mais c'est moi qui demande la bourse ou la vie. — Alors, »
dirent les voleurs, « veux-tu être des nôtres? — Volontiers, »
répondit Pierrot.
Les voleurs le mirent aussitôt à l'épreuve : «Dans un instant, »
lui dirent-ils, « il va passer un beau monsieur en carrosse ; tu lui
crieras : La bourse ou la vie ! »
Pierrot s'embusqua sur le bord du chemin, et, lorsque le
carrosse passa, il s'élança en criant : « La bourse ou la vie! ».
272 LE FRANC VOLEUR
Le beau monsieur lui jeta bien vite sa bourse et partit au grand
galop. Pierrot ramassa la bourse. « Mais, » pensa-t-il, ce n'est
pas l'argent, c'est la bourse qu'on m'a dit de prendre. » Cette
réflexion faite, il rapporta à ses compagnons la bourse vide. « Tu
n'iras plus voler, » lui dirent les voleurs ; « tu feras la cuisine. »
Au bout de l'année, les voleurs, se trouvant assez riches, par-
tagèrent leur butin, et Pierrot eut pour lui une bonne sachée
d'or. Il se rendit à l'endroit où ses frères et lui s'étaient donné
rendez-vous : Jeannot et Claudot s'y trouvaient déjà. Ils retour-
nèrent donc tous les trois chez leur vieille mère. Dès qu'ils
furent arrivés, elle leur dit : « Eh bien! mes enfants, qu'êtes-
vous devenus depuis votre départ ? — Moi, je suis boulanger, »
répondit Claudot. — « Et moi, » dit Jeannot, « je suis serrurier.
— Moi, je suis charbonnier, » dit Pierrot. — « Fais-tu au moins
de bon charbon ? » demanda la mère. — « Ecoutez, ma mère, »
dit Pierrot, « je vais vous dire une chose, mais gardez-vous de
la répéter : je ne suis pas charbonnier, je suis voleur. Surtout
n'en dites rien. — Oh ! non, mon Pierrot, sois tranquille. »
Vint la voisine. « Eh bien, Marion^ » dit-elle à la mère,
qui était une bavarde, comme moi, « voilà vos trois fils revenus
au pays. Que font-ils à présent ? — Claudot est boulanger , »
répondit la mère; « Jeannot est serrurier; quant à Pierrot..., il
est... — Vous avez bien de la peine à trouver le mot, Marion. Il
est : quoi ? — Il est voleur. Surtout n'en parlez à personne au
monde. »
Mais la voisine parla si bien que le bruit en vint aux oreilles
du seigneur. Il fit appeler Marion et lui dit : « Qiiel métier fait
donc votre Pierrot? — Monseigneur, il est charbonnier. — J'ai
entendu dire qu'il faisait de bon charbon. — Oh ! monseigneur,
comme les autres. »
Le seigneur envoya chercher Pierrot. «Bonjour, monseigneur.
— Bonjour, Pierrot. Quel est ton métier, maintenant? — Je
suis charbonnier , monseigneur. — On m'a dit que tu faisais de
bon charbon. — Oh ! monseigneur, comme les autres. — Entre
nous, Pierrot, tu es un voleur, » dit le seigneur. « Pour voir si
tu sais ton métier, je t'ordonne de voler un cheval qui est dans
mon écurie, gardé par douze hommes. Si ce n'est pas fait pour
demain, à neuf heures du matin, tu seras pendu. — Monseigneur,
je ne pourrai jamais. — Tu le feras, ou tu seras pendu. »
LE FRANC VOLEUR 27J
Pierrot mit une robe de capucin et se rendit à l'écurie du
seigneur. « Bonsoir, mes chères braves gens, je viens passer un
bout de la soirée avec vous et vous aider à prendre le fripon qui
veut enlever le cheval. Tenez, j'ai là quelque chose pour vous
rafraîchir. » Il leur donna de l'eau des piones ^, qui bientôt les
fit tous tomber endormis. Alors il enveloppa d'étoupes les sabots
du cheval, afin qu'ils ne fissent pas de bruit sur le pavé, et il
partit avec la bête. Le lendemain matin , le seigneur entra dans
l'écurie, et, ne trouvant plus le cheval, il prit un fouet pour cor-
riger ses domestiques. Il y en avait un que le voleur avait
suspendu au plafond : ce fut lui qui reçut tous les coups.
« Pierrot, » dit le seigneur, « tu es un franc voleur. Mainte-
nant, il faut que tu voles six bœufs que douze de mes gens con-
duiront à la foire. — Monseigneur, je ne pourrai jamais. — Tu
as pris le cheval dans mon écurie; tu prendras les bœufs, ou tu
seras pendu. »
Quand les hommes passèrent sur la route avec les bœufs qu'ils
menaient à la foire , Pierrot courut en avant , se mit la tête en
bas et les pieds en l'air et commença à battre des pieds et
des mains. « Oh ! que c'est beau ! j) dit un des hommes ; « allons
voir. — Non, » dit un autre. « Monseigneur nous a recom-
mandé de bien garder les bœufs. » Pierrot alla un peu plus loin
et recommença ses tours. « Oh ! » dit l'un des hommes, « que
c'est beau! courons voir : six iront, et six resteront près des
bœufs. — Bah ! » dirent les autres, « allons-y tous, ce n'est pas
si loin. » Pierrot, voyant les bœufs sans gardiens, se mit à courir"
dans la campagne ; puis , par un détour adroit , il revint les
prendre.
« Pierrot », dit le seigneur, « tu es un franc voleur. Maintenant,
il s'agit d'une autre affaire : j'ai un oncle curé qui dit tous les
jours la messe à minuit ; il faut que tu le fasses mourir, et nous
partagerons la succession. — Monseigneur, je ne puis faire cela.
— Tu as bien volé mon cheval et mes six bœufs ; fais ce que je
te commande, ou tu seras pendu. »
Pierrot acheta des écrevisses, les mit dans une assiette sur
1 l'autel, puis il se cacha derrière l'autel. Quand le pauvre vieux
I curé vint pour dire la messe , Pierrot lui cria : « Payez votre
I . Evidemment cette « eau des piones » est de Vopium,
CosoviN, Contes, II, 18 .
274 LE FRANC VOLEUR
servante Marguerite, puis mettez la tête dans le sac qui est
au pied de l'autel, et vous irez droit en paradis. Ne voyez-vous
pas les anges qui vous tendent les bras ? » Le curé se mit la tête
dans le sac ; aussitôt Pierrot le saisit et le fit monter et descendre
l'escalier du clocher. « Hélas ! » disait le pauvre curé, « que de
peines pour arriver au paradis ! »
Quand il fut à moitié mort, Pierrot le porta dans son poulailler.
Le matin, Marguerite vint donner à manger aux poules. « Petits !
petits ! petits ! — Quoi ! Marguerite , » dit le pauvre homme ,
« es-tu donc aussi dans le paradis ? — Beau paradis vraiment ! »
dit Marguerite , « c'est le poulailler de vos poules ! » On mit le
curé au lit; trois jours après il mourut, et le seigneur partagea
sa succession avec Pierrot.
REMARQUES
Nous avons ici une version , altérée sur divers points , d'un conte très
répandu qui se retrouve sous une forme mieux conservée , par exemple dans le
no 192 de la collection Griram.
Indiquons d'abord les principaux traits de ce conte thuringien : Le « maître
voleur », revenu au pays, se présente hardiment chez le comte, son parrain.
Celui-ci lui déclare qu'il le fera pendre, s'il ne réussit pas dans trois épreuves.
D'abord, il faut voler le cheval du comte, gardé par des soldats. Le voleur,
déguisé en vieille, portant un baril de vin mêlé d'un narcotique, vient s'asseoir
en grelottant de froid à la porte de l'écurie. Les soldats lui disent d'approcher
du feu et lui demandent à boire. Le narcotique produit son effet , et , quand
les soldats sont tous endormis , le voleur déboucle la selle sur laquelle l'un
d'eux est assis, et l'accroche au moyen de cordes aux poteaux de l'écurie.
(Dans notre conte, on parle bien d'un domestique que le voleur a suspendu au
plafond ; mais on n'explique pas pourquoi ni comment. ) Ensuite il s'enfuit
avec le cheval, dont il a enveloppé les sabots de vieux chiffons. — La
seconde épreuve , qui ne se retrouve pas dans notre conte , consiste à voler
pendant la nuit un des draps du lit où couchent le comte et la comtesse,
et l'anneau nuptial de cette dernière. — Enfin, il est ordonné au maître voleur
de prendre dans l'église le curé et le bedeau. Le voleur se rend la nuit
au cimetière qui entoure l'égUse. Il a apporté un grand nombre d'écrevisses :
il leur fixe sur le dos de petites bougies allumées et les lâche à travers les
tombes, pour faire croire que les morts ressuscitent. (Dans notre conte, les
écrevisses que le voleur apporte dans l'église n'ont aucune signification. ) Puis,
déguisé en moine , il monte en chaire et se met à crier : « La fin du monde
est arrivée ; les morts se réveillent dans le cimetière. Je suis saint Pierre. Que
ceux qui veulent aller au ciel entrent dans mon sac. » Le curé et le bedeau ,
qui sont accourus à l'église, s'empressent d'entrer dans le sac. Alors le voleuf
LE FRANC VOLEUR 275
tire le sac hors de l'église, et, après l'avoir traîné à travers les rues du village,
il le pousse jusque dans le colombier du comte. (Il suffit de rapprocher cette der-
nière scène de la fin du Franc Voleur pour voir combien cette fin a été défigurée.)
Le conte allemand présente , on le voit , une forme bien conservée de
ce thème. Sur un point particulier, — celui où il est question des écrevisses, —
il est même, à notre connaissance, le seul, avec un conte lithuanien (Leskien,
no 37), qui fournisse l'explication du passage inintelligible de notre conte. Mais
il n'en faudrait pas conclure que le conte lorrain serait tout bonnement une
dérivation du conte allemand. Il a des épisodes qui n'existent pas dans ce
dernier, et ces épisodes, nous allons les rencontrer, parfois plus clairement
racontés, dans d'autres contes du même type.
*
* *
L'introduction du Franc Voleur, toute différente de celle du conte de la
collection Grimm, se retrouve dans un conte norvégien , un conte irlandais ,
un conte allemand de la Basse-Saxe , et dans deux contes toscans. Dans le
conte norvégien (Asbjœrnsen, II, p. 28}, un pauvre paysan , qui a trois fils,
leur dit un jour d'aller gagner leur vie où ils pourront. Il les accompagne
jusqu'à un endroit où le chemin se partage en trois , et les trois fils s'en vont
chacun de son côté. Le troisième devient voleur. — L'introduction du conte
irlandais (Kennedy, II, p. 38) est à peu près identique. — Dans le premier
conte toscan (Gubernatis, NovelUtte di Santo Stefano, n° 29), Jean et Jeanne
donnent à chacun de leurs trois fils cent écus. L'aîné s'en va par le monde
chercher fortune et perd tout. Le second , de mêrtie. Le troisième apprend le
métier de voleur. — Dans le conte saxon (Schambach et MùUer , p. 316), un
homme demande à ses trois fils quel métier ils veulent apprendre. L'aîné dit
qu'il veut être maçon ; le second , menuisier ; le troisième , voleur. Le père ne
voulant pas entendre parler de ce dernier métier , le jeune homme s'enfuit et
s'enrôle dans une bande de voleurs. — Dans le second conte toscan (Pitre,
Novelle popolari toscane, n° 41), il n'y a que deux frères, fils d'une pauvre
veuve. L'aîné devient forgeron ; le plus jeune tombe, comme Pierrot , au milieu
d'une bande de voleurs qui lui demandent la bourse ou la vie ; il se joint à eux.
L'épisode de la bourse , qui manque dans le conte de la collection Grimm ,
existe dans un conte de la Basse- Bretagne , un conte piémontais, un des
deux contes toscans et un conte du Tyrol italien. Bilz , le héros du conte
breton (Luzel, Veillées bretonms, p. 227), est envoyé par le chef des voleurs
prendre la bourse d'un riche fermier qui doit passer sur la route. Il rapporte
k bourse vide. Les voleurs font alors de Bilz leur cuisinier. Pendant qu'il
est seul au logis, il découvre le trésor des voleurs et l'emporte chez lui. — Dans
le conte toscan (Gubernatis, loc. cil.), Carlo doit arrêter une diligence et
prendre les quattrini (nom d'une petite monnaie, mis ici pour l'argent en
général). Il exécute sa consigne à la lettre ; il laisse de côté l'or et l'argent et
ne prend que les quattrini proprement dits. — Même passage dans le conte
piémontais (Gubernatis, Zoological Mylhology , 1. 1, p. 328) et dans le conte du
Tyrol italien, d'un autre type pour l'ensemble (Schneller, no 54), où se
276 LE FRANC VOLEUR
trouvent à la fois le passage de la bourse rapportée vide et celui des sous pris à
l'exclusion de l'or et de l'argent.
Dans le second conte toscan , c'est , comme dans notre conte , l'indiscrétion
de la mère du voleur qui fait que son véritable métier parvient à la connaissance
du roi.
Venons aux épreuves imposées au « franc voleur » .
La seconde de ces épreuves, — voler des bœufs que l'on conduit à la foire,
— manque, on l'a vu , dans le conte de la collection Grimm. Divers autres
contes étrangers vont nous en fournir des formes , pour la plupart plus nettes
que ne l'est celle du conte lorrain.
Ainsi, dans un conte islandais (Arnason, p. 609), le roi dit à 1' « homme
gris », qui lui a volé de ses béliers, qu'il lui pardonnera s'il parvient à voler un
bœuf que ses gens doivent mener dans la forêt. L'homme gris se pend,
en apparence , à un arbre sur le chemin par où l'on doit passer. Les gens , en
le voyant, se disent que le voilà mort et qu'il n'y a plus rien à craindre. A
peine se sont-ils éloignés que l'homme gris se décroche et va se pendre plus
loin. Grand étonnement des gens , qui veulent retourner sur leurs pas pour
s'assurer si c'est le même. Ils attachent le bœuf à un arbre et vont voir ce qu'il
en est. Aussitôt l'homme gris délie le bœuf et l'emmène. (Il est très probable
que , dans notre conte , alors qu'il n'avait pas encore subi d'altérations , les
conducteurs des bœufs étaient fort étonnés de voir, à deux endroits diffé-
rents , un homme , qui leur paraissait être le même , marcher sur les mains en
battant des pieds, et qu'ils rebroussaient chemin, laissant leurs bœufs atta-
chés, pour voir si l'homme qu'ils avaient rencontré le premier était toujours là.)
La ruse que le voleur emploie dans le conte islandais se retrouve dans les
contes norvégien, irlandais, saxon, ainsi que dans les deux contes toscans, et,
en outre, dans un conte allemand (Kuhn et Schwartz, p. 362) et dans un conte
russe (Gubernatis, Zoohgical MyÛJohgy, I, p. 33$)- Dans ce dernier, le voleur
ne se pend pas ; il se montre d'abord sur un arbre, puis sur un autre. ( Com-
parer le second conte toscan, assez peu clair en cet endroit.) — Le premier
conte toscan présente ici une altération : à la vue du même homme pendu en
deux endroits différents, les paysans qui mènent leurs bœufs à la foire prennent
peur et s'enfuient , laissant là leurs bêtes. Dans tous les autres contes mentionnés
plus haut, ils retournent sur leurs pas, sans emmener leurs bêtes avec eux , pour
vérifier un fait qui leur paraît étrange.
Un conte serbe ( Vouk , n" 46 ) a un épisode construit sur la même idée : Un
rusé filou voit un homme conduisant deux moutons : il se dit qu'il volera les
moutons. Pour y parvenir , il ôte un de ses souliers et le dépose sur la route où
l'homme doit passer. L'homme ramasse le soulier , puis le rejette en disant :
a A quoi bon un seul ? » Cependant le filou a couru en avant et déposé sur la
route le second soulier. L'homme, voyant que ce second soulier ferait la paire,
rebrousse chemin pour aller chercher l'autre , après avoir attaché ses moutons
à un arbre. Qpand il revient, les moutons ont disparu : le filou les a emmenés.
— Dans un conte indien du Bengale ( Lai Behari Day, n° 11), un voleur s'y
prend absolument de la môme façon pour voler une vache.
LE FRANC VOLEUR 277
Avec l'épisode du vol du cheval , nous retournons au conte de la collection
Griram. Cet épisode se retrouve, plus ou moins complet, dans les contes breton,
norvégien , irlandais, dans les contes allemands de la collection Schambach et
Mûller et de la collection Kuhn et Schwartz, dans le second conte toscan, et, de
plus, dans deux contes de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I , n» 32, et
Littérature orale, p. 121), dans un second conte irlandais (/?ayfl/ Hibernian
Taies, p. 36), dans un conte écossais (Campbell, variante du n» 40), dans deux
contes flamands (Wolf, Deutsche Marchen und Sagefi, n° 5; A. Lootens,
no 7), dans un conte basque ( Webster , p. 140), dans un conte catalan
(Rondallayre , III, p. 67), dans un conte italien des Abruzzes (Finamore,
no 24), dans un conte russe (Gubematis, Florilegio, p. 157), et dans un conte
serbe (Archiv fur slavische Philologie, 1, p. 283-284), où l'épreuve imposée
par l'empereur au voleur a pris des proportions épiques : il s'agit de voler
trois cents chevaux sur lesquels sont en selle trois cents cavaliers. (Dans
le second conte toscan, le héros doit voler les cent chevaux qui sont dans
l'écurie du roi. )
Le voleur , dans le premier conte flamand , se déguise en vieil ermite ; dans
le second conte toscan , en vieux frère quêteur ; dans le conte des Abruzzes ,
en moine , comme notre « franc voleur » s'habille en capucin.
L'idée de cet épisode ou du moins du moyen dont use le voleur pour s'em-
parer du cheval pourrait bien être un emprunt fait à un thème très voisin , le
thème de la fameuse histoire de voleurs qu'Hérodote entendit conter en
Egypte. On se rappelle cette histoire du trésor du roi Rhampsinite ( Hérodote,
II, 121) : Deux voleurs ont pénétré la nuit dans la chambre du trésor, sans
qu'on puisse découvrir comment ils y sont entrés ; quand ils y reviennent plus
tard, l'un d'eux est pris dans un piège, et l'autre lui coupe la tête, afin qu'il
ne soit pas reconnu. Le roi, très intrigué de l'aventure, fait suspendre à un
gibet le cadavre décapité , dans l'espoir que l'autre voleur , en le voyant , se
trahira par quelque signe d'étonnement , ou se fera prendre en cherchant à
enlever le corps de son camarade. Mais le voleur s'approche des gardes sous
un déguisement , les enivre et enlève le cadavre , laissant les soldats endormis.
— Nous renverrons, pour l'étude de ce thème, aux remarques de M. R. Kœhler
sur le no ly b de la collection de contes écossais de Campbell (dans la revue
Orient und Occident, II, p. 303) et à un travail de M. Schiefner, Ueber einige
inorgenlandische Fassungen der Rampsinitsage (Mélanges asiatiques, tirés du Bulle-
tin de l'Ac. des sciences de Saint-Pétersbourg, t. VI, p. 161). Aux formes
orientales du conte de Rhampsinite citées par M. Schiefner, on doit ajouter un
conte syriaque (Prym et Socin , no 42 ), un conte de l'île de Ceylan ( Orientalist
1884, p. 56), un conte kabyle (Rivière, p. 13).
Enfin , la troisième épreuve de notre conte figure dans les trois contes de
la Haute et de la Basse-Bretagne, dans les deux contes flamands, dans les
contes norvégien , basque , catalan , écossais , islandais, lithuanien, dans le
second conte toscan et dans le conte des Abruzzes, mais souvent sous une
forme plus ou moins altérée. Rappelons la forme véritable, que nous ofi'rent le
conte thuringien de la collection Grimm et d'autres contes indiqués ci-dessus :
Le voleur doit enlever de tel endroit une personne désignée çt l'apporter
278 LE FRANC VOLEUR
à celui qui lui a donné cet ordre. Il y réussit en se donnant pour un ange
(dans le conte thuringien, pour saint Pierre), qui portera au ciel quiconque
entrera dans son sac.
Dans la plupart des contes européens du type du Franc Voleur, la victime du
voleur est un prêtre, ordinairement un curé i. Dans le conte écossais, c'est
l'évêque anglican de Londres; dans deux contes russes (Schiefner, op. cit.,
p. 179), c'est un pope. — Dans le conte lithuanien, le curé est le frère du
seigneur, et celui-ci le désigne au voleur pour se venger des plaisanteries que le
curé a faites sur son compte , à l'occasion de ses mésaventures avec ce même
voleur. Il en est exactement de même dans un conte de la Haute-Bretagne
(Sébillot, Littérature orale, p. 126). Comparer un conte bas-breton (Luzel,
Veillées bretonnes, p. 256), et le second conte toscan. — Dans le conte catalan,
le personnage mis dans le sac est un usurier ; dans le conte islandais, ce sont un
roi et une reine. Ce dernier conte a quelque chose de particuher, et le passage
mérite d'être brièvement résumé : Le roi fera grâce à 1' « homme gris », si ce
dernier parvient à enlever de leur lit le roi lui-même et la reine. (Dans le conte
écossais, l'évêque de Londres défie également le voleur de le « voler » lui-
même, c'est-à-dire de l'enlever.) L'homme gris va, pendant la nuit, dans la
chapelle du château et sonne les cloches. Le roi et la reine se relèvent pour
voir ce que c'est. Alors l'homme gris leur apparaît tout brillant de lumière et
leur dit que leurs péchés leur seront pardonnes s'ils entrent dans un sac qui est
auprès de lui. Le roi et la reine, le prenant pour un ange, se fourrent dans le
sac. L'homme gris lie les cordons du sac , puis il dit qu'il n'est pas un ange ,
mais l'homme gris ; maintenant il a fait ce que le roi lui demandait : il l'a
enlevé de son lit , ainsi que la reine , et il se débarrassera d'eux si le roi ne
promet de lui accorder ce qu'il demandera. Le roi le promet , et l'homme gris
se fait donner par lui sa fille en mariage.
On a vu combien , dans le conte lorrain, cet épisode est altéré. Il l'est aussi
dans d'autres contes. Ainsi, dans le conte basque , le maire du village ordonne
au voleur de voler tout l'argent de son frère le prêtre , et non d'enlever le
prêtre de l'église ; dans le premier conte flamand , le voleur doit aussi voler
tout l'argent du curé, et c'est pour arriver à ses fins qu'il imagine de faire
l'ange et d'amener le curé à se mettre dans le sac , après s'être dépouillé de
toutes ses richesses terrestres ; dans le second conte flamand , son déguisement
a pour but de voler, selon l'ordre du baiUi , les ornements de l'église.
* *
Au milieu du xvie siècle, une version italienne du conte qui nous occupe a
été recueillie par Straparola. La voici en quelques mots : Le préteur de Pérousc
ordonne à Cassandrino de lui voler le lit sur lequel il couche , puis de lui voler
son cheval ( ici le voleur trouve le valet endormi sur le cheval ; il met la selle
sur quatre piquets) ; enfin de lui apporter dans un sac le recteur de l'église d'un
I. Dans un conte autrichien ( Vernaleken , n" 57), cet épisode est enckvé dans une histoire
différente ; dans un conte des Tsiganes slovaques {Journal Asiatique, 1885 , p. 514)1 »' ionae tout Je
récit à lui seul.
LE FRANC VOLEUR 279
village voisin. Pour faire ce dernier exploit , Cassandrino s'introduit, habillé
en ange, dans l'église en disant : « Si vous voulez aller dans la gloire , entrez
dans mon sac. » Le recteur s'empresse d'entrer dans le sac.
En Orient, un conte des Tartares de la Sibérie méridionale (Radloff,
t. IV, p. 193), qui appartient pour la plus grande partie au thème du trésor
de Rhampsinitc , a pour dénouement la troisième des épreuves imposées au
« franc voleur » : Le voleur du conte tartare joue toutes sortes de tours à un prince
et lui rapporte ensuite ce qu'il lui a volé. Le prince lui dit qu'il lui pardonne, et
que même il lui donnera son trône s'il lui apporte un prince de ses voisins , qui
a fait des gorges chaudes au sujet de toute cette histoire. ( Comparer le conte
lithuanien et les autres contes que nous en avons rapprochés pour un passage
analogue.) Le voleur se fait donner un chameau , à chaque poil duquel on a
attaché une clochette , une chèvre , également garnie de clochettes , un bâton
bigarré, et encore une autre chèvre. Il tue les deux chèvres, endosse la peau de
la première, fait avec la peau de la seconde un sac qu'il lie sur le dos du
chameau, et se met en route conduisant' sa bête, le bâton bigarré à la main.
Il arrive au bout d'un mois près de la maison du prince. Celui-ci , entendant le
son des mille clochettes , dit à sa femme : « Quel est ce bruit ? Est-ce une
guerre, ou la fin du monde, ou bien un malin esprit?» Quand le voleur est
auprès de la maison , il crie : « Regardez-moi ; je suis le malin esprit ; la fin
du monde est arrivée. » Le prince, épouvanté, tombe sans connaissance ; la
princesse aussi. Alors le voleur les met dans le sac de peau de chèvre , charge
le sac sur le chameau et le porte dans la maison de son prince, qui, en récom-
pense, lui donne sa fille en mariage et le fait prince à sa place. — Comparer un
autre conte recueilli également dans la Sibérie méridionale , chez les Kirghis,
mais moins bien conservé (Radloff, t. III, p. 342).
Le conte syriaque , mentionné ci-dessus , et qui a , pour l'ensemble , beau-
coup de rapport avec le conte tartare , renferme également l'épisode que nous
venons de résumer : Ajis, le voleur, a déjoué toutes les mesures du gouverneur
de Damas. Le gouverneur d'Alep écrit à ce dernier pour se moquer de lui.
Alors le gouverneur de Damas fait publier qu'il promet au voleur inconnu cent
bourses et la main de sa fille, s'il se présente devant lui. Ajis se présente. Le
gouverneur remplit sa promesse, puis il dit à Ajis d'enlever le gouverneur
d'Alep et de le lui apporter. Ajis se fait donner une massue, une peau de chèvre
et cent clochettes, qu'il attache aux poils de la chèvre. En cet équipage, il entre
à minuit dans la chambre du gouverneur d'Alep , et lui dit qu'il est l'ange de
la mort, et qu'il est venu pour chercher son âme. Le gouverneur d'Alep
demande un répit jusqu'à l'autre nuit. Alors il se couche dans un cercueil, et
Ajis le porte chez le gouverneur de Damas '.
I. Comp.irer un conte albanais (Dozon, n° 22, p. 175) : Un voleur reçoit d'un pacha l'ordre de lui
apporter le cadi enfermé dans un coffre. Il prend dus clochettes, et, s'itant introduit dan; le grenier au
dessus de la chambre où dort le cadi, il se met & agiter ses clochettes en disant : « Je suis l'ange
Gabriel, et je suis venu pour prendre ta vie, à moins que tu n'entres dani ce coffre, car «lors je n'ai
plus de pouvoir sur toi, »
28o LE FRANC VOLEUR
Un autre conte oriental, formant le douzième récit de la collection
kalmouke du Siddhi-Ki'ir, — dérivée , nous l'avons dit bien des fois, de récits
indiens , — présente la plus grande analogie avec la première des épreuves du
conte lorrain : Dans un certain pays vivait un homme qu'on appelait l'Avisé.
Le khan de ce pays le fait venir un jour et lui dit : « On t'appelle l'Avisé.
Pour justifier ton nom , vole-moi ce talisman auquel est attachée ma vie. Si tu
y réussis, je te ferai de beaux présents; si tu n'y réussis pas, je détruirai
ta maison et je te crèverai les yeux. » L'homme a beau protester que la chose
est impossible, il est obligé de promettre de tenter l'aventure telle nuit.
Cette nuit-là , le khan fixe le talisman à un pilier et s'assied tout auprès ; en
même temps, il ordonne à ses gens de faire bonne garde. L'homme avisé s'ap-
proche de ceux qui sont postés à la porte et les enivre avec de l'eau-de-vie de
riz. Quant aux autres gardes et au roi lui-même, il a la bonne chance de les
trouver tous endormis (il y a ici une altération), et il peut ainsi voler le talis-
man. — Un trait de ce conte kalmouk est à noter : L'homme avisé enlève
de dessus leurs selles , tout endormis, les gens du roi qui montaient la garde à
cheval, et les met à califourchon sur un pan de mur écroulé. Comparer le
conte de la collection Grimm et divers autres contes de ce type , où le
voleur fait en sorte que les gardes, s'ils se réveillent, puissent se croire tou-
jours à cheval.
Il existe un autre thème qui, à le considérer de près, offre beaucoup d'ana-
logie avec celui du Franc Voleur ; mais , avant de l'examiner rapidement , il est
bon d'indiquer un conte grec moderne d'Epire qui fait lien entre les deux
thèmes, et nous donne, si l'on peut parler ainsi, la forme héroïque, épique, de
celui que nous venons d'étudier, le merveilleux y entrant pour une certaine part.
Dans ce conte grec ( Hahn , n» 3 ), le roi ordonne au voleur de lui amener le
cheval ailé du drakos (sorte d'ogre), s'il ne veut être haché en morceaux; puis
de dérober au même drakos la couverture de son lit ; enfin de lui apporter le
drakos lui-même. (Ces trois entreprises correspondent, comme on voit, à
celles du conte thuringien.)
Dans les contes se rattachant à ce second thème dont no us avons à parler,
il n'y a plus de voleur. C'est , en général , à l'instigation de ses frères, jaloux
de la faveur dont il jouit auprès d'un roi, que le héros reçoit de ce roi l'ordre
de lui apporter les objets rares ou merveilleux d'un certain être plus ou moins
fantastique , et enfin cet être lui-même. On peut citer le conte silicien n» 83 de
la collection Gonzenbach. Dans ce conte , Caruseddu doit apporter au roi le
cheval qui parle, appartenant au dragu (ogre), la couverture à clochettes dor
du dragu et finalement le drc^u lui-même. M. Kœhler a étudié ce thème
à propos d'un conte des Avares du Caucase (Schiefner, n» 6), et nous en
avons dit un mot à l'occasion de notre n» 3 , /e Roi d'Angleterre et son Filleul.
Voir les remarques de ce n» 3 (I, p. 46 seq.).
Dans les contes de ce second type , les moyens que le héros emploie pour
s'emparer des objets et de leur possesseur diffèrent de ceux que met en œuvre
le « franc voleur » et les héros des contes du premier type. Nous ne connais-
sons comme exception qu'un conte grec d'Epire (Hahn, var. 2 du n» 3 ) ; là,
LE FRANC VOLEUR 28I
Zénios, qui a reçu l'ordre d'apporter au roi une /awie (ogresse), met des habits
tout garnis de clochettes (absolument comme le héros du conte tartare et
celui du conte syriaque), grimpe sur la cheminée et crie : « Je suis le Hadji
Broulis ', et je viens pour te faire mourir, si tu n'entres dans ce coffre. »
I . Hadji , « pèlerin , » nom d'honneur donné au musulman qui a fait le pèlerinage de la Mecque et
autres « saints lieux».
LXXI
LE ROI & SES FILS
Il était une fois un roi qui avait trois fils. Il avait beaucoup
d'affection pour les deux plus jeunes ; quant à l'aîné , il ne l'ai-
mait guère. Comme chacun des princes désirait hériter du
royaume, le roi les fit un jour venir devant lui ; il leur donna à
chacun cinquante mille francs et leur dit que celui qui lui appor-
terait la plus belle chose serait roi.
Le plus jeune s'embarqua sur mer et revint au bout de six mois
avec un beau coquillage doré qui fit grand plaisir au roi. Le
cadet rapporta une superbe tabatière en or , dont le roi fut encore
plus charmé.
L'aîné, lui, ne revenait pas. Il n'avait songé qu'à boire, à
manger et à se divertir , si bien qu'au bout d'un an presque tout
son argent se trouva dépensé. Il employa le peu qui lui restait à
acheter une petite voiture attelée d'un âne, avec laquelle il se mit
à parcourir le pays pour vendre des balais. « Combien les balais ? »
lui demandait-on. — « Je les vends tant. » Et, comme on se
récriait sur le prix, il disait : « Mes balais ne sont pas des balais
ordinaires. Ils ont la vertu de balayer tout seuls. » Il vendit ainsi
bon nombre de balais ; mais les acheteurs ne tardèrent pas à
s'apercevoir qu'il les avait attrapés ; ils coururent après lui et le
rouèrent de coups. Le prince, dégoûté du métier, vendit sa voi-
ture; puis, ayant mis une trentaine d'écus sous la queue de son
âne, il le mena à la foire pour le vendre, et attendit les chalands.
Vint à passer un riche seigneur, qui lui demanda combien
voulait de son âne. « J'en veux mille francs, » répondit le prince
LE ROI ET SES FILS 28?
— « Mille francs ! perds-tu la tête ? — Ah ! monseigneur, » dit
le prince , « vous ne savez pas ; mon âne fait de l'or. Voyez
plutôt, » En disant ces mots il donna à la bourrique un coup de
bâton , et les écus roulèrent par terre. « Suffit ! » dit le seigneur.
« Voici les mille francs. » Et il emmena l'âne. Mais l'âne ne fit
plus d'or , et le seigneur courut trouver le prince à son auberge,
a Ah ! coquin, » lui dit-il, « tu m'as volé ! Je vais te faire mettre
dans un sac et jeter à Feau. » Aussitôt fait que dit. On mit le
prince dans un sac et on prit le chemin de la rivière. Avant d'y
arriver, le seigneur et ses gens entrèrent dans une auberge pour
se rafraîchir, laissant le sac à la porte.
Le prince poussait de grands cris. Un berger qui passait avec
son troupeau lui demanda ce qu'il avait à crier et pourquoi il
était enfermé dans ce sac. « Ah ! » dit le prince, « c'est que le
seigneur veut me donner sa fille avec toute sa fortune , et moi ,
je n'en veux pas. — Eh bien ! » dit le berger, « mets-moi à
ta place. » Le prince ne se fit pas prier, et, après avoir mis le ber-
ger dans le sac, il partit avec le troupeau. Le seigneur, étant
sorti de l'auberge, fit jeter le sac dans la rivière.
Pendant ce temps, le prince avait conduit le troupeau dans
une prairie qui appartenait au seigneur. Il se mit à jouer du
flageolet pour faire danser les moutons. Le seigneur, qui passait
avec son fils, s'approcha pour voir qui jouait si bien, et, recon-
naissant le prince, il s'écria : « Comment! coquin, te voilà
encore ! — Oui, monseigneur, » répondit le prince ; « la mort n'a
pas prise sur moi. — Et d'où te viennent ces moutons ? — Je les
ai trouvés au fond de la rivière où vous m'avez jeté. — En reste-
t-il encore? — Oui, monseigneur. Voulez-vous les voir? —
Volontiers. »
Quand ils arrivèrent au bord de la rivière , le prince fit appro-
cher ses moutons tout près de l'eau , de façon que leur image s'y
reflétait. Le seigneur, voyant des moutons dans l'eau, ôta ses
habits et sauta dans la rivière. Comme il ne savait pas nager, l'eau
lui entrait dans la bouche en faisant glouglou glouglou. « Que dit
mon père ? » demanda le fils du seigneur, croyant qu'il parlait. —
« Il te dit de venir l'aider. » Aussitôt le jeune garçon se jeta dans
l'eau , et il y resta , ainsi que le seigneur. Alors le prince prit la
bourse du seigneur et vendit les moutons ; mais l'argent ne lui
dura guère ; il se trouva bientôt sans le sou.
284 LE ROI ET SES FILS
Pendant qu'il était à se désoler au bord d'un ruisseau , une fée
s'approcha et lui dit : « Qjn'as-tu donc à pleurer , mon ami ? —
Hélas ! » répondit le prince, « je n'ai plus rien pour vivre. —
Tiens, » dit la fée, « voici une baguette. Par la vertu de cette
baguette, tu auras tout ce qu'il te faudra. » Le prince prit
la baguette, et, en ayant frappé la terre, il vit paraître une table
bien servie. Il but et mangea tout son soûl ; puis il se mit en
route pour retourner chez son père.
Chemin faisant, il rencontra un aveugle qui jouait du violon ;
son violon était cassé en plus de dix endroits et n'avait qu'une
corde. « Oh ! » dit le prince , « voilà un beau violon 1 — Si
tu connaissais la vertu de mon violon , » dit l'aveugle , « tu n'en
ferais pas fi. Il ressuscite les morts. — Veux-tu me le vendre ? »
dit le prince. — « Volontiers, moyennant que tu me donnes
à dîner. » Le prince régala bien l'aveugle et emporta le violon,
a Mon père va être content, » pensait-il; « j'ai de belles choses à
lui montrer. C'est moi qui aurai la couronne. »
Arrivé à quelque distance du château de son père , le prince vit
un mendiant qui s'amusait avec un jeu de cartes si sale et si
graisseux qu'on en aurait fait la soupe à trente-six régiments.
« Que fais-tu là ? » lui dit le prince. — « Tu le vois, » répondit
le mendiant ; « je joue aux cartes. — Il est joli, ton jeu de cartes !
— Ne te moque pas, » dit le mendiant. « Il suffit de jeter ces
cartes en l'air pour Voir paraître plusieurs régiments d'infanterie
de marine, avec armes et bagages, tout prêts à faire feu. — Veux-
tu me vendre ton jeu de cartes ? — Volontiers, moyennant que tu
me donnes à dîner. — Soit, » dit le prince. Le mendiant
mangea comme quatre, puis il remit le jeu de cartes au prince.
Après avoir fait cette dernière emplette, le prince ne douta plus
que la couronne ne fût à lui, et il fit diligence pour se rendre au
palais, où il arriva à deux heures du matin. Un de ses frères se
releva pour lui ouvrir; mais son père ne demanda pas même à le
voir. Le lendemain pourtant il entra dans sa chambre et s'informa
de ce qu'il avait rapporté. « Mon père, » dit le prince, « regardez
sous mon oreiller. » A la vue du violon et des cartes, le roi haussa
les épaules. « Vraiment, » dit-il, « voilà de belles choses ! Je savais
bien qu'un mauvais sujet comme toi ne pouvait rien rapporter de
bon. Vive ton frère, qui m'a fait présent d'une tabatière en or!
C'est lui qui aura ma couronne. — Mon père, » dit le prince,
LE ROI ET SES FILS 285
« puisque vous voulez me faire une injustice , demain , à midi ,
je vous livrerai bataille. »
Le lendemain, le roi marcha contre son fils à la tête d'une
armée. Le prince n'avait pas un homme avec lui ; à midi moins
cinq minutes, il était encore seul. « Eh bien! » lui cria le
roi, « où sont tes soldats ? » Le prince jeta une carte en l'air, et
l'on vit paraître un régiment d'infanterie de marine, avec armes
et bagages, tout prêt à faire feu. Or les hommes de ce régiment
ne pouvaient être tués. Ils tombèrent sur les soldats du roi et les
exterminèrent ; le roi seul échappa. Il était dans une grande
colère. Son fils lui dit : « Ne vous fâchez pas. Si vous voulez, je
vais vous ressusciter tous vos hommes. — Bah ! » dit le roi, « tu
n'as pas ce pouvoir-là. » Le prince prit son violon, et il avait
à peine commencé à jouer que tous -les soldats du roi se trouvè-
rent sur pied , comme si de rien n'eût été. Le roi lui dit alors :
« C'est à toi , sans contredit , que doit revenir ma couronne. »
« Maintenant, dit le prince, voulez-vous que je vous donne
à dîner , à vous et à toute votre cour ? » Le roi accepta. En
entrant dans la salle du festin, il fut bien étonné de ne voir sur
la table que la nappe, et les autres invités ne l'étaient pas moins.
Qiiand tout le monde fut placé, le prince donna un coup de
baguette, et la table se trouva couverte d'excellents mets de
toute sorte et des meilleurs vins. On but, on mangea^ on se
réjouit, et le roi déclara qu'il donnait sa couronne à l'aîné de
ses fils.
REMARaUES
Ce conte présente un composé bizarre de deux thèmes que nous avons déjà
rencontrés isolément dans cette collection : le thème , ou plutôt un des thèmes
des Objets merveilleux (voir nos nos ji^ YHomnie de fer, et 42, Les trois Frères),
et le thème des Objets donnés par un fripon comme merveilleux (voir nos n°s 10 ,
René et son Seigneur, 20, Richedeau, et 49, Blancpied).
L'introduction est à peu près celle du conte allemand n" 63 de la collection
Grimm , très différent pour le reste , dans laquelle un roi promet sa couronne
après sa mort à celui de ses fils qui lui rapportera le plus beau tapis et , ensuite,
la phis belle bague. Cette même introduction se trouve encore dans un conte
recueilli au xviie siècle par M^c d'Aulnoy, la Chatte blanche, et qui est du
même genre que le conte allemand.
286 LE ROI ET SES FILS
En Orient , nous avons à citer un conte arabe de la même famille , le Prinu
Ahmed et la fée Pari-Banou, des Mille et une Nuits : là , le sultan dit à ses trois
fils d'aller voyager, chacun de son côté ; celui d'entre eux qui lui rapportera
la rareté la plus extraordinaire et la plus singulière obtiendra la main d'une
princesse, nièce du sultan. Comparer un conte serbe (Vouk, n° ii).
*
* *
Pour l'ensemble de notre conte , qui se rattache au thème des Objets
merveilleux, nous renverrons aux remarques de n°^ 31 et 42 , et aussi à celles
de notre no 18, la Bourse, le Sifflet et le Chapeau. Rappelons seulement
quelques récits orientaux : dans un conte persan, dans un conte kalmouk, dans
un conte indien , une coupe procure à volonté à boire et à manger ; dans
un conte arabe , un tambour de cuivre fait venir au secours de son possesseur
les chefs des génies et leurs légions ; dans une légende bouddhique , un tam-
bour magique , frappé d'un côté, met en fuite l'ennemi ; frappé de l'autre côté,
il fait paraître une armée entière. Dans cette dernière légende, c'est également
de plusieurs personnages, auxquels il a successivement affaire, que le héros
obtient les divers objets merveilleux.
Au sujet du violon qui ressuscite les morts, voir les remarques de nos n»' 51,
V Homme de fer, et $9, les Trois Charpentiers ; nous allons , du reste, le retrouver
tout à l'heure dans un conte flamand.
Un conte allemand (Proehle, I, n» 77) reproduit presque exactement un
passage du conte lorrain : Un jeune homme rencontre une fée et en reçoit une
baguette qui procure à boire et à manger, tant qu'on en veut. Par le moyen de
cette baguette , le jeune homme régale un vieux mendiant qui lui a demandé
un morceau de pain, et il reçoit du mendiant en récompense trois objets
merveilleux.
On peut encore rapprocher de notre conte un conte flamand ( Wolf, Deulsch
Micrchen und Sagen, n» 26) : Un roi donne un vaisseau à chacun de ses trois
fils, et ils partent en voyage. L'aîné arrive près d'une mine d'argent et en remplit
son vaisseau ; le second fait de même avec une mine d'or. Le plus jeune reçoit
d'une jeune fille une nappe qui se couvre de mets au commandement. Puis, de
la même manière que le héros du conte de la collection Grimm résumé dans les
remarques de notre no 42 (II, p. 87), il se met en possession de trois objets
merveilleux , notamment d'une canne qui fait paraître autant de cavaliers qu'on
le désire, quand on en ôte la pomme, et d'un violon qui fait tomber morts de
ravissement ceux qui l'entendent, et les ressuscite, si l'on joue sur la première
corde.
Le conte flamand, et aussi le conte allemand de la collection Grimm,
— d'accord tous deux avec la légende bouddhique rappelée ci-dessus, — nous
mettent sur la voie de la forme primitive d'un passage important du conte lor-
rain. Evidemment, dans la forme originale, le prince, après avoir reçu de la
fée la baguette merveilleuse, l'échangeait d'abord contre le jeu de cartes ; puis,
jetant une carte en l'air, il envoyait un régiment reprendre sa baguette. 11 faisait
de même pour avoir le violon.
LE ROI ET SES FILS 287
*
* *
Nous ne nous arrêterons qu'un instant sur les aventures du prince qui
se rapportent au thème des Objets donnés comme merveilleux par un fripon. Nous
avons étudié assez longuement ce thème dans les remarques de nos nos 10, 20
et 49. On se souvient que nous avons trouvé, indépendamment des récits
européens, de nombreuses formes orientales de ce thème : deux contes des
Tartares de la Sibérie méridionale , deux contes des Afghans du Bannu , trois
contes indiens , et aussi un conte kabyle et un conte malgache.
Relevons encore un petit détail : dans un conte allemand se rattachant à
cette famille (Prœhle, I, n» 63), le héros parvient à faire croire à des mar-
chands que certains balais sont d'un très grand prix.
LXXII
LA PILEUSE
Il était une fois un homme qui s'en allait tous les soirs veiller
chez les voisins, et laissait sa femme seule au logis. Un soir
que celle-ci était à filer, comme à l'ordinaire, elle vit entrer un
petit garçon rouge , qui s'approcha du feu en disant :
File, file, Méguechon,
Mé, je tisonnera le feuil ».
Le lendemain et les jours suivants, il revint encore. A la fin,
la femme, effrayée, dit à son mari : « Il vient tous les soirs
un petit garçon rouge qui tisonne pendant que je file. Je
n'ose plus rester seule. — Eh bien! » dit le mari, « tu iras ce
soir veiller chez le voisin ; moi, je filerai à ta place. »
Le soir venu , l'homme prit les habits de sa femme , fit un bon
feu, et se mit au rouet. Le follet ne tarda pas à arriver, et il dit
en s'approchant du feu :
Tourne, tourne, rien ne doveuilde;
Celle d'açau filot bi meuil *.
File, file, Marguerite,
Moi, je tisonnerai le feu.
Tourne, tourne, rien ne dévide ;
Celle d'hier filait bien mieux.
LA PILEUSE 289
Pendant qu'il tisonnait, l'homme l'empoigna et le jeta dans le
feu. Le follet s'enfuit en criant :
J'â chaou la patte et chaou le cû ;
Je ne repassera pu
Par la bourotte de l'hû '.
REMARQUES
Nous rapprocherons d'abord de ce petit conte un conte basque (Webster,
p. 55) : Il y avait une fois un homme et sa femme. La femme^ étant à filer un
soir, voit entrer une fée ; ils ne peuvent s'en débarrasser , et chaque soir ils lui
donnent à manger du jambon. La femme dit un jour à son mari qu'elle
voudrait bien mettre à la porte cette fée. L'homme lui dit d'aller se coucher. Il
endosse les habits de sa femme et se met à filer dans la cuisine. Arrive la fée
qui trouve, au bruit qu'il fait, que le rouet ne marche pas comme à l'ordinaire.
L'homme lui demandes! elle veut son souper. Il met du jambon dans la poêle,
et, quand tout est bien chaud, il le jette à la figure de la fée. Depuis ce temps
il ne vient plus de fée dans la maison , et peu à peu l'homme et la femme
perdent leur fortune.
Dans l'Anjou, on raconte une histoire de ce geme (Contes des pravinces
de France, n° 28) : Une fée vient chaque jour dans une chaumière caresser et
soigner un enfant nouveau-né, pendant que la mère, effrayée, est à filer près
du foyer. Le mari, ayant appris la chose, reste le lendemain à la maison, seul
avec le petit enfant ; il prend la quenouille de la femme et se met à filer. La
fée , à son arrivée , s'aperçoit qu'un homme a pris la place de la femme , et ,
tout en caressant l'enfant , elle se moque de la manière dont il file. Au moment
où elle se retire en s'envolant par la cheminée , le paysan remplit la pelle à feu
de charbons ardents et les lui lance dans les jambes. Depuis ce jour, la fée ne
revient plus.
Pour la couleur des habits du follet , voir les remarques de notre n» 68 , le
Sotrè.
I' J'ai chaud la patte et chaud le c. ;
Je ne repasserai plus
Par la chatière de la porte (huis).
(Bourotte, petite ouverture dans le genre d'une chatière.)
CosauiN, Ct>H/«, II. IQ
I
I LXXIII
LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR
Il était une fois des gens qui avaient autant d'enfants qu'il
y a de trous dans un tamis. Il leur vint encore un petit
garçon. Comme personne dans le village ne voulait être parrain,
le père s'en alla sur la grande route pour tâcher d'en trouver un.
A quelques pas de chez lui, il rencontra un homme qui lui
demanda où il allait. C'était le bon Dieu. « Je cherche un par-
rain pour mon enfant, » répondit-il. — « Si tu veux, » dit
l'homme, « je serai le parrain. Je reviendrai dans sept ans et je
prendrai l'enfant avec moi. » Le père accepta la proposition, et
l'homme donna tout l'argent qu'il fallait pour le baptême ; puis,
la cérémonie faite, il se remit en route.
Le petit garçon grandit , et ses parents l'aimaient encore mieux
que leurs autres enfants. Aussi , quand au bout des sept ans le par-
rain vint pour prendre son filleul , ils ne voulaient pas s'en
séparer. « Il n'y a pas encore sept ans, » disait le père. —
« Si fait, » dit le parrain, « il y a sept ans. » Et il prit l'enfant,
qu'il emporta sur son dos.
Chemin faisant, l'enfant vit par terre une belle plume. « Hé !
ma mule, hé! ma mule! » dit-il, « laisse-moi ramasser cette
plume M — Non, » dit le parrain. « Si tu la ramasses, elle
I. Bien que le récit ne le dise pas expressément, le parrain, que nous venons
de voir emporter l'enfant sur son dos , a pris la forme d'une mule. — La jeune
fille dont nous tenons ce conte interprétait dans un sens figuré ces mots :
« Hé ! ma mule, hé ! ma mule ! » Il est évident qu'il faut les prendre à la lettre.
Dans la plupart des contes de ce type , le héros est aidé dans ses entreprises par
un cheval merveilleux , et nous ajouterons que, dans un de ces contes, recueilli
en Basse-Bretagne, la Sainte- Vierge est envoyée par Dieu au jeune homme
sous la forme d'une jument blanche.
I
LA BELLE AUX CHEVEUX d'oR 29I
te fera bien du mal. » Mais le petit garçon ne voulut rien
entendre, et force fut au parrain de lui laisser ramasser la plume.
Il continuèrent leur route et arrivèrent chez un roi. Ce roi avait
de belles écuries et de laides écuries ; il avait de beaux chevaux
et de laids chevaux. L'enfant passa sa plume sur les laides écuries
du roi, et elles devinrent aussi belles que les belles écuries du
roi ; puis il la passa sur les laids chevaux du roi , et ils devinrent
aussi beaux que les beaux chevaux du roi. Le roi prit l'enfant en
amitié et le garda près de lui.
Les serviteurs du palais devinrent bientôt jaloux de l'affection
que le roi témoignait au jeune garçon. Ils allèrent un jour dire à
leur maître qu'il s'était vanté d'aller chercher l'oiseau de la
.plume. Le roi le fit appeler. « Mon ami , on m'a dit que tu t'es
vanté d'aller chercher l'oiseau de la plume. — Non, sire, je ne
m'en suis pas vanté. — Que tu t'en sois vanté ou non, mon ami,
si je ne l'ai pas demain pour les neuf heures du matin, tu seras
pendu. »
Le jeune garçon sortit bien triste. « Hé ! ma mule, hé ! ma
mule ! — Elle te fera bien du mal, cette plume ! » dit le parrain.
« Je t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons , viens avec
moi dans les champs , et le premier oiseau que nous trouverons
dans une roie ^, ce sera l'oiseau de la plume. » Ils s'en allèrent
donc dans les champs, et le premier oiseau qu'ils trouvèrent dans
une roie, ce fut l'oiseau de la plume.
Le jeune garçon s'empressa de porter l'oiseau au roi ; mais, au
bout de deux ou trois jours, l'oiseau mourut. Alors les serviteurs
dirent au roi que le jeune garçon s'était vanté de ressusciter
l'oiseau. Le roi le fit appeler. « Mon ami, on m'a dit que tu t'es
vanté de ressusciter l'oiseau. — Non, sire, je ne m'en suis
pas vanté. — Que tu t'en sois vanté ou non, mon ami, si
l'oiseau n'est pas ressuscité demain pour les neuf heures du
matin, tu seras pendu. »
« Hé! ma mule, hé! ma mule! — Elle te fera bien du mal,
cette plume ! Je t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons,
coupe-moi la tète. Tu y trouveras de l'eau, que tu donneras
à boire à l'oiseau, et aussitôt il reviendra à la vie. Puis tu me
rajusteras la tête sur les épaules, et il n'y paraîtra plus. » Le jeune
I . Roie, raie, sillon tracé par la charrue entre deux champs.
1()1 LA BELLE AUX CHEVEUX D'oR
garçon fit ce que son parrain lui conseillait , et , dès qu'il eut
versé l'eau dans le bec de l'oiseau, celui-ci fut ressuscité. Puis il
remit la tête sur les épaules du parrain, et il n'y parut plus.
Les serviteurs, de plus en plus jaloux, dirent au roi que le
jeune garçon s'était vanté d'aller chercher la Belle aux cheveux
d'or, qui demeurait de l'autre côté de la mer. Le roi fit venir le
jeune garçon. « Mon ami, on m'a dit que tu t'es vanté d'aller
chercher la Belle aux cheveux d'or, qui demeure de l'autre côté
de la mer. — Non, sire, je ne m'en suis pas vanté. Je n'ai jamais
entendu parler de la Belle aux cheveux d'or, et je ne sais pas
même où est la mer. — Que tu t'en sois vanté ou non, mon ami,
si la Belle aux cheveux d'or n'est pas ici demain pour les neuf
heures du matin, tu seras pendu. »
« Hé ! ma mule , hé ! ma mule ! — Elle te fera bien du mal ,
cette plume ! Je t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons,
viens avec moi. Nous emporterons un tambour, et, quand nous
aurons passé la mer, nous battrons la caisse dans le premier
village où nous entrerons, et la première jeune fille qui se mon-
trera, ce sera la Belle aux cheveux d'or. Je la rapporterai sur
mon dos. » Ils traversèrent donc la mer. Dans le premier village
où ils entrèrent, ils battirent la caisse, et la première jeune fille
qui se montra, ce fut la Belle aux cheveux d'or. Ils la prirent
avec eux et se remirent en route pour revenir chez le roi. Quand
ils furent sur la mer, la jeune fille jeta dedans son anneau
et sa clef.
Dès que le roi vit la Belle aux cheveux d'or, il voulut l'épouser;
mais elle déclara qu'elle ne voulait pas se marier, si son père et
sa mère n'étaient de la noce. Les serviteurs dirent alors au roi
que le jeune garçon s'était vanté d'aller chercher les parents de la
Belle aux cheveux d'or. Le roi fit appeler le jeune garçon. « Mon
ami, on m'a dit que tu t'es vanté d'aller chercher le père et la
mère de la Belle aux cheveux d'or. — Non, sire, je ne m'en suis
pas vanté. — Qjne tu t'en sois vanté ou non , mon ami , s'ils ne
sont pas ici demain pour les neuf heures du matin, tu seras
pendu. »
« Hé ! ma mule, hé ! ma mule ! — Elle te fera bien du mal,
cette plume ! Je t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons ,
viens avec moi. Nous emporterons encore un tambour; et, quand
nous aurons passé la mer , nous battrons la caisse dans le premier
I
LA BELLE AUX CHEVEUX D OR 295
village où nous entrerons, et le premier et la première qui se
montreront seront les parents de la Belle aux cheveux d'or. » Ils
traversèrent donc la mer. Dans le premier village où ils entrèrent,
ils battirent la caisse , et le premier et la première qui se mon-
trèrent, ce furent les parents de la Belle aux cheveux d'or.
Quand ses parents furent arrivés , la Belle aux cheveux d'or dit
qu'elle avait laissé tomber son anneau et sa clef dans la mer, et
qu'elle voulait les ravoir avant de se marier. Les serviteurs dirent
au roi que le jeune garçon s'était vanté de retirer du fond de
la mer l'anneau et la clef de la Belle aux cheveux d'or. Le roi le
fit appeler. « Mon ami, on m'a dit que tu t'es vanté de retirer
du fond de la mer l'anneau et la clef de la Belle aux cheveux d'or.
— Non, sire, je ne m'en suis pas vanté. — '■ Qiie tu t'en sois
vanté ou non, mon ami, si tu ne les as pas rapportés ici demain
pour les neuf heures du matin , tu seras pendu. »
« Hé ! ma mule , hé ! ma mule ! — Elle te fera bien du mal ,
cette plume ! Je t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons,
viens avec moi sur le bord de la mer. Le premier pêcheur que
nous verrons, nous lui demanderons son poisson, et, quand
on ouvrira le poisson, on trouvera dedans l'anneau et la clef. »
Tout arriva comme le parrain l'avait dit.
Alors la Belle aux cheveux d'or déclara qu'elle ne voulait pas se
marier avant que le jeune garçon ne fût pendu. Le roi dit à
celui-ci : « Tu m'as rendu bien des services ; je suis désolé de te
faire du mal ; mais il faut qu'aujourd'hui tu sois pendu. »
Le jeune garçon sortit en pleurant. « Hé! ma mule, hè !
ma mule! — Elle te fait bien du mal, cette plume ! Je t'avais
bien dit de ne pas la ramasser. Ecoute : quand tu seras sur
l'échafaud, au pied de la potence, il y aura sur la place quan-
tité de curieux. Demande au roi une prise de tabac : il ne te la
refusera pas. Puis jette le tabac sur les assistants, et tous tombe-
ront morts. »
Etant donc au pied de la potence, le jeune garçon demanda
au roi une prise de tabac. « Volontiers, mon ami, » dit le roi;
« tu m'as rendu bien des services ; je ne puis te refuser ce
que tu me demandes. » Alors le jeune garçon jeta le tabac sur
les gens qui se trouvaient là, à l'exception de la Belle aux
cheveux d'or, et tous tombèrent morts. Puis il descendit de
l'échafaud et se maria avec la Belle aux cheveux d'or.
294 LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR
Moi, j'étais à la cuisine avec un beau tablier blanc; mais j'ai
laissé tout brûler, et l'on m'a mise à la porte.
REMARQUES
Ce conte , altéré sur divers points , se rattache au même thème principal que
notre n" 3, le Roi d'Angleterre et son Filleul. Voir les remarques de ce n" 3.
Dans un conte breton (Luzel, Veillas bretonnes, p. 148), nous trouvons
réunis et comme juxtaposés plusieurs des traits distinctifs des deux contes.
L'introduction est celle du Roi d'Angleterre et son Filleul , puis vient bientôt
l'épisode de la plume , qui appartient proprement au thème de notre Belle aux
cheveux d'or et autres contes analogues. Voici le résumé de ce conte breton : Le
fils du roi de France, s'étant égaré à la chasse , arrive dans la maison d'un
charbonnier dont la femme est en couches ; il se propose pour être parrain de
l'enfant et laisse une lettre que son filleul doit lui rapporter à lui-même lors-
qu'il sera en état de la lire. Quand l'enfant se met en route pour Paris, son
père lui recommande de ne voyager ni avec un bossu , ni avec un boiteux , ni
avec un cacous (sorte de paria, de lépreux). Ayant rencontré d'abord un bossu,
puis le lendemain un boiteux , Petit-Louis rebrousse chemin. Le troisième
jour, en longeant un grand bois, il aperçoit sur un arbre une plume qui brille
comme le soleil. Malgré les avertissements de son vieux cheval, il ramasse la
plume ; puis il s'arrête pour boire à une fontaine. Pendant qu'il est penché , un
cacous le pousse dans l'eau, après lui avoir pris dans sa poche la lettre du parrain,
saute sur le cheval et part au galop. Le roi l'admet à sa cour , le croyant
son filleul. Petit-Louis arrive à son tour au palais, où il s'engage comme
valet d'écurie. Il retrouve son vieux cheval dans les écuries du palais. Tous les
soirs il se sert de sa plume merveilleuse pour s'éclairer pendant qu'il panse ses
chevaux. Le cacous, ayant remarqué cette lumière, va prévenir le roi, qui
surprend Petit-Louis et lui demande ce que c'est que cette plume. Petit-Louis
lui répond que c'est une plume de la queue du paon de la princesse aux
cheveux d'or, qui demeure dans un château d'argent. Le roi prend la plume, et
le cacous lui dit que Petit-Louis s'est vanté de pouvoir amener au roi la prin-
cesse aux cheveux d'or. Petit-Louis est obligé de tenter l'entreprise. Confor-
mément aux conseils de son vieux cheval, il emporte des provisions de
diverses sortes et rassasie, chemin faisant, différents animaux. (Ce trait des
animaux secourus et se montrant plus tard reconnaissants, qui figure d'or-
dinaire dans les contes de cette famille, a complètement disparu de notre
Belle aux cheveux d'or. On se rappelle qu'il existe, bien conservé, dans le
Roi d'Angleterre et son Filleul.) Arrivé au palais de la princesse aux cheveux
d'or, il se voit imposer par celle-ci diverses épreuves dont il vient à bout,
grâce à l'aide des animaux ses obligés. Enfin la princesse consent à suivre
Petit-Louis chez le roi, qui veut aussitôt l'épouser. Mais elle exige d'abord
qu'on lui apporte son château d'argent. Puis, — le château ayant été apporté
par Petit-Louis, à peu près par le moyen qu'emploie en pareille occasion le
héros de notre n» 3, — la princesse demande les |clefs de son château
LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR 295
qu'elle a jetées dans la mer. Le roi des poissons, par reconnaissance, les
procure à Petit-Louis. Enfin la princesse dit au roi qu'il devrait se rajeunir au
moyen de l'eau de la vie et de l'eau de la mort. C'est encore Petit-Louis qui
reçoit l'ordre d'aller chercher une fiole de chacune de ces eaux. Le vieux
cheval lui indique le moyen de se faire apporter les deux fioles par un corbeau.
Quand Petit-Louis rentre au palais, le roi demande aussitôt à être rajeuni. La
princesse verse sur lui quatre gouttes d'eau de la mort, et aussitôt le roi
meurt. Alors elle épouse Petit-Louis.
Cette fin du conte breton présente une lacune, l'eau de la vie n'y jouant
aucun rôle. Nous trouverons dans d'autres contes, que nous citerons tout à
l'heure, cette dernière partie plus complète.
* *
Parmi les contes du type de la Belle aux cheveux d'or, nous n'en connaissons
qu'un petit nombre qui, pour l'introduction, se rapprochent du conte lorrain.
Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, n» 13 bis), la ressemblance
est très grande : le parrain de l'enfant de pauvres gens est Jésus, et la marraine,
la « bonne Vierge ». — Dans un conte danois (Grundtvig, II, p. i), des
pauvres gens ne peuvent trouver un parrain pour leur dernier enfant. Un
mendiant, à qui ils ont fait l'aumône, s'offre à être parrain du petit garçon. On
l'accepte, et, quand il s'en va, la cérémonie faite, il donne aux parents une
petite clef, en leur disant de la garder soigneusement jusqu'à ce que l'enfant
ait quatorze ans. Avec cette clef, le jeune garçon ouvre la porte d'une belle
petite maison qui est tout d'un coup apparue devant la cabane de son père. Il
y trouve un petit cheval , sur lequel il va chercher fortune. ( Cette introduction
se rencontre, presque complètement semblable, dans le conte westphalien
no 126 de la collection Grimm. Du reste, le conte danois correspond presque
sur tous les points à ce conte westphalien , avec cette seule différence qu'il est
en général moins altéré). — Un conte portugais (Coelho, no 19) commence
presque identiquement comme notre conte ; seulement le parrain est saint
Antoine, et l'enfant est une fille. Arrivée à l'âge de treize ans, la jeune fîUe se
déguise en garçon, sur le conseil du parrain, et entre en qualité de page au ser-
vice d'une reine. Celle-ci, voyant ses avances repoussées par le beau page, dit
au roi, pour se venger, qu'Antonio (c'est le nom du prétendu jeune homme)
s'est vanté de pouvoir accomplir plusieurs tâches impossibles : trier en une
nuit un gros tas de graines mélangées ; retirer du fond de la mer l'anneau de la
reine ; retrouver la fille du roi depuis longtemps captive des Mores. Saint
Antoine vient en aide à sa filleule. (Il n'y a pas ici, pas plus que dans notre
conte, d'animaux reconnaissants.) Le passage relatif à la seconde tâche présente
beaucoup de rapport avec le conte lorrain : Saint Antoine dit au page d'aller
pêcher ; le premier poisson qu'il prendra , il l'ouvrira , et l'anneau sera dedans.
Nous avons dit plus haut, en note, qu'évidemment, dans notre conte,
le parrain avait pris la forme d'une mule. Un conte de la Basse-Bretagne,
intitulé Tn'gonl-à-Baris (Luzel, 4* rapport), auquel nous avons fait allusion dans
Il même note, a quelque chose d'analogue : Un enfant nouveau-né abandonné
est trouvé par Notre-Seigneur et saint Pierre, qui le confient à une nourrice. A
seize ans, il veut voyager, va à Paris et devient valet d'écurie chezUe roi. Ses
296 LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR
chevaux sont les plus beaux ; il est félicité par le roi. Les autres valets, envieux,
disent au roi que Trégont-à-Baris (ainsi se nomme le jeune garçon) s'est
vanté de pouvoir aller demander au soleil pourquoi il est si rouge quand il se
lève. Le roi ordonne au jeune garçon d'y aller. Trégont-à-Baris trouve à la porte
une belle jument blanche qui l'emporte et plus tard lui donne des conseils.
— Le conte entre ensuite dans le cycle d'aventures du conte hessois no 29 de
la collection Grimm , le Diable aux trois cheveux d'or, puis passe dans celui de
notre Belle aux cheveux d'or i. Quand, à la fin, Trégont-à-Baris épouse la
« princesse au château d'or » , on voit entrer, pendant le festin des noces , une
femme d'une merveilleuse beauté, qui dit qu'elle est la Vierge Marie, que Dieu
avait envoyée vers Trégont-à-Baris sous la forme d'une jument blanche.
*
♦ *
On a déjà remarqué, dans le premier conte breton dont il a été parlé ici,
le passage où il est question de la plume que le jeune homme ramasse
malgré les avertissements de son cheval. Ce passage, qui manque dans Trégont-
à-Baris , existe encore dans un troisième conte breton , intitulé la Princesse de
Trémènéiaour (Luzel, 4e rapport). Là, c'est une mèche de cheveux d'or, brillante
comme une flamme , que le héros ramasse , et cette mèche de cheveux , avec
laquelle il éclaire le soir son écurie , est cause que le roi lui ordonne d'aller
chercher la princesse de Tréménézaour, de qui viennent ces cheveux.
Dans un conte russe (Ralston, p. 287), un chasseur trouve dans une forêt
une plume d'or de 1' « oiseau de feu ». Malgré les avis de son cheval, il
ramasse cette plume et la porte au roi, qui l'envoie à la recherche de l'oiseau
lui-même. Il est probable que la suite des aventures se rapporte à notre thème ;
mais M. Ralston ne cite que ce passage. — Dans un conte des Tsiganes de la
Bukovine (Miklosisch, n» 9), le héros, Tropsen, dénoncé par ses méchants
frères, est également envoyé à la recherche de 1' « oiseau de la plume » ,
comme dit notre conte , puis d'une certaine jeune fille. Ici ce n'est pas sur
un chemin que Tropsen a ramassé la plume. Se trouvant avec ses frères chez
une vieille qui possède un oiseau d'or, il a pris , malgré son cheval, une plume
de cet oiseau ^. Ensuite, chez le comte au service duquel il entre comme
cocher, il attache chaque soir sa plume au mur de l'écurie, et elle éclaire
comme un cierge. (Dans le conte serbe n° 58 de la collection Jagitch, dans le
conte croate no 80 du premier volume de la collection Krauss, dans un conte
slovaque, p. 528 de la collection Leskien, le thème du séjour chez la vieille est
également combiné avec celui de la Belle aux cheveux d'or, et dans tous se
trouvent plusieurs objets lumineux, plumes, cheveux, fer à cheval, etc.,
ramassés par le héros.) — Un conte du « pays saxon » de Transylvanie
(Haltrich, no 10) a ceci de particulier que c'est sur le conseil de son cheval,
et non malgré ses avertissements, que le jeune garçon ramasse successivement
trois plumes, l'une de cuivre, la seconde d'argent et la troisième d'or. — Le
1. Cette même combinaison se retrouve dans un conte des Tartares de la Sibérie méridionale,
que nous donnerons plus loin.
2. Au sujet des aventures du héros et de ses frères chez la vieille , et du thème auquel elles se rap-
portent, voir les remarques de notre a" }, le Roi d'Angleterre et son Filleul (I, pp. 46-48).
LA BELLE AUX CHEVEUX D OR 297
conte danois déjà cité offre sur ce point un détail assez singulier : Le héros a
ramassé trois plumes d'or, malgré les observations de son cheval ; quand on
rapproche ces plumes, on voit la plus belle tête de femme qu'on puisse imaginer.
Le jeune homme entre au service d'un roi comme valet d'écurie. Tous les
soirs il s'enferme dans sa chambrette, que les plumes éclairent, et copie la
belle image. Comme il est défendu d'avoir de la lumière dans les chambres
auprès de l'écurie , le palefrenier en chef entre chez le jeune homme, qui a le
temps de cacher ses plumes ; mais le palefrenier s'empare de son dessin. Le roi
reconnaît ce dessin pour être le portrait de la plus belle princesse du monde,
dont il a fait périr le père après s'être emparé de son royaume. Elle a disparu ,
et les recherches du roi ont été inutiles. Il dit au jeune homme qu'il doit
savoir où elle est, puisqu'il a son portrait, et il lui ordonne de la lui amener.
— Dans la Basse-Bretagne, on a recueilli une forme curieuse de ce même
thème (A, Troude et G. Milin. Voir le conte intitulé la Pemique du roi
Forliinalus) : Jean , qui s'est mis en route sur son cheval , aperçoit un jour
deux corbeaux qui se battent. II voit tomber par terre un objet qu'ils ont lâché.
« Que peut être cela ? Il faut que je le sache. — Il vaudrait mieux poursuivre
ta route, » dit le cheval. Mais le jeune homme ne veut rien entendre ; il ramasse
l'objet et voit que c'est une perruque, sur laquelle est écrit en lettres d'or
que c'est la perruque du roi Fortunatus ; il la met dans sa poche. Il entre
comme garçon d'écurie chez le roi de Bretagne. La première nuit qu'il couche
au dessus de ses chevaux, il est réveillé par la clarté qui illumine sa chambre ;
il voit que c'est la perruque, qui brille comme le soleil. Désormais l'écurie est
mieux éclairée que le palais du roi. Au carnaval, Jean se déguise et met
sa perruque : la ville est éclairée partout où il passe. Le roi va pour le voir et
ne le reconnaît pas. A la fin, Jean lui dit qu'il est le garçon d'écurie. Le roi
s'empare de la perruque. Les autres garçons d'écurie, jaloux de Jean, vont dire
au roi que le jeune homme connaît le roi Fortunatus et qu'il a dit plusieurs fois
que , s'il avait voulu , il aurait obtenu de lui sa fille en mariage. Le roi ordonne
à Jean de lui aller chercher la fille du roi Fortunatus. — Dans un conte
roumain (Gubernatis, FhrUegio, p. 66), ce que le héros trouve, c'est une. corde
d'or, qui brille pendant la nuit et qui appartient à une belle jeune fille (altéra-
tion évidente de la mèche de cheveux ou de la plume). — Nous signalerons
encore un conte ou plutôt un lied populaire allemand (L. Bechstein, p. 102) :
Un père prend pour parrain de son petit garçon un bel enfant, qui est Notre-
Seigneur, et qui laisse comme cadeau à son filleul un cheval blanc. Devenu
grand , le filleul monte sur son cheval et s'en va courir le monde. Chemin fai-
sant, il voit par terre d'abord une plume de paon, puis une seconde, qu'il ne
ramasse ni l'une ni l'autre, sur le conseil du cheval. Il en ramasse une
troisième, et il est nommé roi dans une ville où il arrive. S'il n'avait pas
ramassé cette troisième plume, il en aurait trouvé une quatrième et serait
devenu empereur.
Le conte westphalien déjà mentionné présente ici une altération notable, sur
laquelle il convient d'insister , surtout à cause de l'interprétation que Guillaume
Grimm a donnée de ce passage. Le jeune garçon du conte allemand ramasse,
lui aussi , une plume. La suite de l'histoire ne montre en aucune façon quel
rôle a pu jouer cette plume, qui est ici une plume à écrire {Schriffedder ,
290 LA BELLE AUX CHEVEUX d'OR
en patois westphalien), Guillaume Grimm admet sans hésitation que cette
plume est un bâton runique (wenigstens ist die gefmidetie Schreihfeder gewiss ein
solcher [Runenstab]). S'il avait connu toutes les formes de cet épisode que nous
avons citées, il aurait assurément laissé en paix les runes et les bâtons
runiques. Nouvel exemple du danger des conclusions précipitées, surtout en des
matières où l'on doit toujours se demander si l'on possède la forme primitive
des thèmes sur lesquels on raisonne.
*
* *
Au sujet des entreprises imposées au héros, nous avons déjà dit plus haut
que, dans notre Belle aux cheveux d'or, un élément important a disparu : les ser-
vices rendus par le héros à des animaux, qui ensuite, par reconnaissance,
exécutent pour lui diverses tâches. La plupart des contes de ce type ont bien
conservé sur ce point la forme primitive. Voir les remarques de notre n» 3.
*
* *
Le dénouement de notre conte présente une altération, due évidemment
à quelque conteur facétieux. Nous allons jeter un coup d'œil sur les diverses
formes que prend ce dénouement dans les contes de cette famille.
Dans les uns figurent l'eau de la vie et l'eau de la mort , ou parfois l'eau de
la vie seule. Ainsi , dans le conte danois ci-dessus mentionné , le héros ayant
réussi à rapporter l'eau de la vie et l'eau de la mort demandées par la princesse
qu'il a amenée au roi, celle-ci veut s'assurer si ce sont les eaux véritables. Le roi
fait venir le jeune homme, sur lequel on essaie d'abord l'eau de la mort, puis
l'eau de la vie ; il meurt, puis ressuscite , plus beau qu'auparavant. Le roi veut
devenir plus beau, lui aussi ; il subit l'opération ; mais, dans l'espoir d'embellir
encore, il veut recommencer. Malheureusement pour lui, il ne reste plus d'eau de
la vie pour le ressusciter. La princesse épouse le jeune homme. — Comparer le
conte breton de Trégont-à-Barù , un conte tchèque de Bohême (Waldau,
p. 368), un conte italien (Comparetti, n° 16), etc., et aussi notre n° 3.
Dans notre Belle aux cheveux d'or, l'eau de la vie se retrouve bien, mais
simplement au milieu du récit, pour ressusciter 1' « oiseau de la plume ».
A quelques traits de cet épisode, — le parrain tué pour procurer l'eau de la vie,
puis ressuscité, — ne semblerait-il pas qu'il y a là un souvenir confus du
dénouement que nous venons d'indiquer?
Dans d'autres contes il n'est pas question d'eau de la vie ni d'eau de la mort.
Aussi le dénouement se trouve-t-il modifié, bien qu'il soit au fond le même
dans son idée mère. Dans des contes siciliens (Gonzenbach, nos 50 et 83 ; Pitre,
no 34), la princesse veut, avant d'épouser le roi, que le jeune homme entre dans
un four chauflfé pendant trois jours et trois nuits. Le cheval du jeune homme
dit à son maître de s'oindre de son écume (ou de sa sueur), et le jeune homme
sort du four sain et sauf et plus beau qu'il n'y est entré. Alors la princesse dit
au roi d'y entrer lui-même. Le roi demande au jeune homme ce qu'il a fait
pour ne pas être brûlé ; l'autre lui répond qu'il s'est oint avec de la graisse. Le
LA BELLE AUX CHEVEUX D OR 299
roi le croit, et, à peine est-il entré dans le four, qu'il est consumé par les
flammes, — Dans le conte breton la Perruque du roi Fortunaius, cité plus hauts
la princesse , qui s'est fait apporter par Jean son château , puis sa clef, déclare
qu'avant d'épouser le roi de Bretagne, elle veut que Jean soit brûlé vif sur la
place publique. Le cheval de Jean dit à celui-ci de bien l'étriller, de mettre dans
une bouteille la pousssière qui tombera, et de remplir d'eau la bouteille : Jean
demandera au roi qu'on fasse une sorte de niche au milieu du bûcher; quand
il y sera entré, il se lavera tout le corps avec l'eau de la bouteille. Jean se
conforme à ces instructions, et il sort du brasier deux fois plus beau qu'il
ne l'était auparavant. La princesse s'éprend d'amour pour lui et dit au roi : « Si
vous aviez été aussi beau garçon que Jean , vous seriez devenu le miroir de mes
yeux. — Et si je fais comme lui, ne deviendrai-je pas aussi beau ? — Je le crois. »
Le roi monte sur le bûcher, et il est consumé en moins de rien. — Dans un
conte espagnol ( Caballero , II, p. 27), se rattachant aussi à notre thème, la
princesse Bella-Flor, que José a été obligé d'enlever par ordre du roi, demande,
que José soit, non pas brûlé vif, mais frit dans de l'huile. Le cheval du jeune
homme, comme dans un des contes siciliens, lui dit de s'oindre de sa sueur.
(Comparer un conte italien de la Basilicate [Comparelti, no 14], où cette
forme de dénouement et la précédente sont assez gauchement combinées. )
Certains contes présentent ce second dénouement sous une autre forme.
Nous citerons, par exemple, le conte des Tsiganes de la Bukovine, indiqué
précédemment. Là, le héros, après avoir amené au comte son maître certaine
jeune fille, est obligé d'aller chercher le troupeau de chevaux de cette même
jeune fille, puis de traire les cavales et de se baigner dans le lait bouillant. Son
cheval merveilleux souffle sur le lait et le refroidit, et le jeune homme sort de
la chaudière plus beau qu'auparavant. Le comte y entre à son tour ; mais
le cheval y a soufflé du feu, et le comte périt. — Comparer parmi les contes
mentionnés plus haut le conte serbe , le conte croate , le conte slovaque , le
conte du « pays saxon » de Transylvanie, le conte roumain, et, en outre,
un conte valaque (Schott, no 17), qui a du rapport pour l'ensemble avec notre
Belle aux cheveux d'or.
Citons enfin, comme étant curieux, le dénouement d'un conte finnois, du
même type, mais assez écourté, que M. E. Beauvois a publié dans la Revue
orientale et américaine (tome IV, 1860, p. 386) : Après avoir réussi dans
les expéditions où il a été envoyé à l'instigation de l'ancien écuyer, dont il a
pris la place , le héros est accusé par ce dernier auprès du roi de vouloir s'em-
parer de la couronne. Conduit au supplice, il se sauve deux fois en obtenant du
roi, au pied de la potence, la permission de jouer d'une harpe ou d'un violon
qui forcent les assistants à danser et qu'il a reçus d'un certain diable en récom-
pense d'un service rendu (on se rappelle que le héros du conte lorrain obtient
aussi du roi une faveur au pied de la potence). La troisième fois, le roi
ne consent qu'à grand'peine à le laisser jouer d'une flûte, également reçue
du diable; pour ne pas être forcé de danser, il a eu soin de se faire attacher à
un arbre. Le diable arrive et demande au jeune homme pourquoi on veut
le pendre. Après en avoir été instruit , le diable saisit le gibet et le lance en l'air,
ainsi que l'arbre auquel le roi est attaché. Le peuple prend le jeune homme
300 LA BELLE AUX CHEVEUX D OR
pour roi. (Comparer, pour cette manière de se sauver du supplice, le no i lo de
la collection Grimm , le Juif dans les épines, cité dans les remarques de notre
n° 39, Jeati de la Noix, II, p. 68).
*
* *
Au milieu du xvie siècle , Straparola recueillait en Italie un conte analogue à.
tous ces contes (n° i de la traduction allemande des contes proprement dits, par
Valentin Schmidt) : Livoretto reçoit du sultan, son maître, à l'instigation des
autres serviteurs, l'ordre d'enlever la princesse Belisandra. Pendant son voyage,
d'après' le conseil de son cheval enchanté, il rend service à un poisson et à un
faucon. Il enlève la princesse ; mais celle-ci, avant d'épouser le roi, demande
que Livoretto lui rapporte d'abord son anneau, qu'elle a laissé tomber dans
une rivière, puis une fiole d'eau de la vie. Livoretto appelle le poisson et
le faucon , qui lui procurent l'anneau et l'eau de la vie. Alors Belisandra tue le
jeune homme et le coupe en morceaux qu'elle jette dans une chaudière, puis
elle les asperge d'eau de la vie, et aussitôt Livoretto se relève, plus beau
et mieux portant que jamais. Le vieux sultan prie la princesse de le
rajeunir de cette manière. Elle le tue , et le jette à la voirie. Ensuite elle épouse
Livoretto.
En Orient, nous avons A rapprocher de tous ces contes d'abord un conte des
Tartares de la Sibérie méridionale (Radloff, IV, p. 373) qui, pour le dénoue-
ment, se rattache au dernier groupe indiqué ci-dessus (contes tsigane, serbes,
etc.) : Le héros, pauvre orphelin, est entré au service d'un prince comme valet
d'écurie. Les autres valets, jaloux de lui parce que son cheval a meilleure mine
que les leurs, vont dire au prince que le nouveau valet s'est vanté de connaître
la fille du roi des péris. Aussitôt le prince ordonne à l'orphelin de la lui ame-
ner. Le jeune homme s'en va pleurer auprès de son cheval, qui lui donne
le moyen d'enlever la péri. Celle-ci, arrivée chez le prince, refuse de l'épouser
s'il ne lui rapporte son anneau qui est chez le « jeune homme qui fait marcher
le soleil ». L'orphelin, chargé de cette entreprise, en vient à bout ». Une fois
en possession de son anneau , la jeune fille déclare qu'elle n'épousera le prince
que s'il lui amène certain cheval. C'est encore l'orphelin qui l'amène. Alors la
jeune fille dit de faire chauffer de l'eau dans une grande chaudière. Elle épou-
sera le prince si celui-ci nage dedans. Le prince fait d'abord entrer dans
la chaudière l'orphelin , que son cheval préserve de tout mal. Il s'y hasarde
alors lui-même et meurt. L'orphelin épouse la fille du roi des péris.
Nous citerons encore un épisode enclavé dans un conte des Avares du
Caucase (Schiefncr, n° i), très voisin de notre no 19, le Petit Bossu (voir
les remarques de ce n» 19, I, p. 217). Cet épisode, sous certains rapports
moins complet que le conte tartare , contient le trait de la plume, qui manque
1 . Tout cet épisode , que nous avons déjà rencontré intercalé dans le conte breton de Tr/gonl-
à-Baris , ofTrc une grande ressemblance avec le n° 29 de la collection Grimm , le DiabU aux
trois cheveux d'or, et avec les autres contes européens de même type. Dans te conte tartare, dans le
conte breton , comme dans le conte allemand , le héros rencontre successivement sur son chemin des
gens qui le prient de demander au personnage mystérieux chez qui il va, la solution de telle ou
telle question. — Ce type de conte existe chez les Annamites (A. Laudes, n° 63}.
LA BELLE AUX CHEVEUX D OR 3OI
dans ce conte '. En voici l'analyse : Un prince s'est rendu maître d'un
cheval merveilleux. Comme il chevauche , après le coucher du soleil, vers
le royaume de son père, il voit tout à coup la nuit s'illuminer. Il regarde
et aperçoit au miHeu d'un steppe un objet tout brillant : c'est une plume d'or.
«Faut-il la ramasser ou non? » demande-t-il à son cheval. — « Si tu la
ramasses, » répond le cheval, « tu en souflfriras ; si tu ne la ramasses pas, tu
en souflfriras aussi. » (Comparer, pour ce passage, les contes serbe et valaque. )
Le prince ramasse la plume et la met à son chapeau. Il arrive près d'une ville
et s'étend par terre pour dormir , au milieu de la campagne , après avoir mis la
plume dans sa poche. Le lendemain matin, le roi du pays, qui, ainsi que
ses sujets, a été eflfrayé de voir la nuit aussi claire que le jour, envoie des
hommes armés à la découverte. Ces hommes rencontrent le prince et l'amènent
au roi. Celui-ci demande au jeune homme s'il connaît les causes du phéno-
mène qui a eu lieu pendant la nuit. Le prince tire la plume de sa poche et la
montre au roi, qui lui ordonne aussitôt d'aller -lui chercher l'être, quel
qu'il soit , de qui provient cette plume. Le prince apprend de son cheval que
la plume vient de la plus jeune fille du Roi de la mer : chaque jour, sous
forme de colombe , elle arrive avec ses deux sœurs sur un certain rivage pour
se baigner dans la mer. Il faudra , quand elle sera dans l'eau , s'emparer de ses
vêtements de plumes, et elle sera obligée de suivre le prince. (Voir les
remarques de notre n° 32, Chatte Blanche, II, p. 22.) Le prince s'empare ainsi
de la jeune fille et la conduit au roi ; mais elle déclare à celui-ci qu'elle
ne l'épousera que s'il redevient un jeune homme de vingt ans. « Comment
faire ? » demande le roi. La jeune fille lui dit de faire creuser un puits, profond
de cinquante aunes, de le remplir de lait de vaches rouges et de se baigner
dedans. Quand tout est prêt, comme le roi hésite à tenter l'expérience, elle se
fait amener un vieillard et une vieille femme, et les rajeunit en les plongeant
dans le puits. Alors le roi saute dans le puits , tombe au fond et périt.
Un passage du livre sanscrit la Sinhdsana-dvdtrinçikd (les « Trente-deux
récits du Trône ») offre quelque analogie avec le dénouement des contes
tsigane , serbes , avare, etc. (^hidische Studkn, t. XV, 1878, p. 364-365) : Une
princesse de race divine , qui règne dans une certaine ville , a promis d'épouser
celui qui se précipiterait , pour s'oflfrir en sacrifice , dans une chaudière remplie
d'huile bouillante. L'héroïque roi Vikramâditya saute sans hésiter dans la
chaudière. Tous les assistants poussent un cri d'horreur. Mais la princesse
arrive, asperge à'amrita (eau d'immortalité) le corps du roi, qui n'était plus
qu'une informe masse de chair, et VikramAditya ressuscite, plus beau qu'aupa-
ravant.
Qiiant au passage où les serviteurs, jaloux du héros, cherchent à le faire
envoyer par le roi en des expéditions périlleuses, — passage que nous venons
de rencontrer dans le conte tartare, — nous avons encore A citer un conte
I. D.ms un conte arabe Jcs Mille el une iViii'/i (t. XI, p. 17$, Je la traduction allemande dits
de Breslau), se trouve un passiige qui n'est pas sans analogie avec celui de la plume : Le plus jeune
des trois fils du sultan d'Yémen trouve un jour d.-ins une plaine un collier de perles et d'6meraudcs. Ce
collier ayant été remis au sultan, celui-ci déclare qu'il ne sera content que quand il aura « Voistau qui a
dû porter ce collier » ,
302 LA BELLE AUX CHEVEUX d'oR
oriental, un conte des peuplades sarikoïi de l'Asie centrale, et aussi un conte
berbère, d'Algérie.
Dans le conte berbère, extrait d'un manuscrit de la Bibliothèque Nationale et
donné par de Slane à la fin de sa traduction de VHlsloire des Berbères d'Ibn
Khaldoun (p. 540), un roi prend pour vizir un marchand, dont il fait son
favori. Les trois vizirs qui étaient en fonctions à l'arrivée de ce dernier sont
jaloux et vont dire au roi : « Le roi des Turcs a une fille belle comme la lune,
mais personne ne pourra l'amener que le nouveau vizir qui est venu avec toi. »
Dans le conte sarikoïi {Journal of the Asiatic Society of Bengal , vol. 45 ,
part. I, no 2, p. 183), un jeune homme a épousé la fille d'un roi. Q.uand
les gens viennent faire leurs compliments au roi, ils lui disent : « Puisse ta fille
être heureuse! Tu as été un bon roi, mais tu n'as pas eu un arbre de corail.
— Qui peut en trouver ? » dit le roi. — « Ton gendre en trouvera un. »
*
* *
Faisons remarquer, en terminant, que, dans un groupe de contes de cette
famille qui a été étudié dans la revue Germania (années 1866 et 1867) par
MM. Kœhler et Liebrecht , c'est un cheveu d'or tombé du bec d'un oiseau ,
en présence du roi, qui donne à celui-ci l'idée d'envoyer le jeune homme à la
recherche de la jeune fille aux cheveux d'or. Nous résumerons un conte de
ce groupe, tiré d'un livre qui a été publié à Bâle, en 1602, par un Juif, sous
le titre hébraïco-allemand de Maase Biich. Il s'agit , dans ce conte, d'un roi très
impie à qui les anciens du peuple viennent un jour conseiller de prendre
femme pour devenir meilleur. Le roi les renvoie à huit jours. Pendant ce
délai , un oiseau laisse tomber sur lui un long cheveu d'or. Le roi déclare
qu'il n'épousera que la femme de qui vient ce cheveu. Il y avait à la cour
un favori du roi , nommé Rabbi Chanina , qui connaissait soixante-dix langues
et le langage des animaux. Ses ennemis obtiennent du roi qu'il sera chargé
d'aller chercher cette femme. Chemin faisant , Rabbi Chanina vient en aide
à un corbeau, à un chien et à un poisson. Les trois animaux reconnaissants
accomplissent à sa place les tâches qui lui sont imposées par la princesse
aux cheveux d'or. Le corbeau va chercher une fiole d'eau du paradis et une
fiole d'eau de l'enfer ». Le poisson rapporte sur le rivage l'anneau de la prin-
cesse. Chanina s'apprête à saisir cet anneau, lorsqu'un sanglier se jette dessus,
l'avale et s'enfuit ; le chien tue le sangUer et retrouve l'anneau. Rabbi Chanina,
après avoir amené la princesse au roi, est assassiné par des envieux. La jeune
reine lui rend la vie en l'aspergeant d'eau du paradis. Le roi veut se faire ressus-
citer aussi. On le tue; mais la reine verse sur son corps de l'eau de l'enfer,
qui le réduit en cendres. « Vous voyez », dit-elle au peuple, « que c'était un
impie ; autrement il serait aussi ressuscité. » ^ elle épouse Chanina. — Com-
parer un conte tchèque de Bohême (Chodzko, p. 77) un conte allemand
(Prœhle, II, n° 18), un conte grec d'Epire (Hahn, no 37), résumé dans les
remarques de notre no 3. (Ces deux derniers contes présentent sous une forme
altérée le passage relatif à l'oiseau et au cheveu d'or). — Dans le célèbre conte
de Mme d'Aulnoy, de même titre que le nôtre , les cheveux de la princesse ne
sont plus qu'une métaphore.
t, L'eau du par.idis et l'eau de l'enfer se retrouvent dans un conte italien (Goraparetti, n» 16).
LA BELLE AUX CHEVEUX D OR 30$
Le conte avare cité plus haut fait lien entre ce groupe de contes et celui
auquel se rattache le conte lorrain. En effet , dans ce conte avare, figure la plume
lumimtise ramassée par le héros, trait spécial au second de ces deux groupes, et
cette plume , qui vient de l'enveloppe emplumée dont se revêt chaque jour une
jeune fille merveilleuse, tient la place du cheveu d'or, caractéristique du premier
groupe. — Le conte breton la Perruque du roi Fortunatus , cité également ci-
dessus , tient aussi des deux groupes : de l'un , par l'objet lumineux , ramassé
malgré les conseils du fidèle cheval ; de l'autre , par cette circonstance que cet
objet, que se disputent des oiseaux, se compose de cheveux. Dans la forme
primitive , il ne s'agissait certainement pas de la « perruque » du roi , père de
la princesse , mais d'une mèche de la chevelure de celle-ci , d'une mèche lumi-
neuse, comme celle de la « princesse de Tréménézaour », l'héroïne d'un
autre conte breton déjà mentionné.
En Orient, nous trouvons , réunis dans le cadre d'un même récit , le trait de
l'anneau retiré de l'eau par un animal reconnaissant, et celui du cheveu. Le
conte en question a été recueilli par M. Minaef chez les Kamaoniens, cette
peuplade voisine de l'Himalaya dont nous avons déjà parlé , et il a été traduit
en russe par cet orientaliste (no 3 de sa collection). Voici le passage : Une
péri, qui est devenue la femme d'un prince chassé du palais de son père, va un
jour se laver la tête dans un fleuve. A quelque distance de là se trouvait une
ville bâtie sur le bord de ce fleuve. Le fils du roi du pays , étant allé se baigner,
trouve dans l'eau un cheveu de la péri , long de quarante-quatre coudées. Il dit
à son père qu'il veut épouser la femme qui a de tels cheveux. Le roi envoie un
de ses serviteurs, qui parvient à enlever la péri. Le prince, mari de la péri, entre
au service de ce roi, ainsi qu'une grenouille et un serpent, ses obligés, qui, par
reconnaissance , l'accompagnent , la première sous forme de brahmane , l'autre
sous forme de barbier. Pour se débarrasser du prince , le roi, d'après le conseil
d'un des serviteurs, laisse tomber son anneau dans une rivière et ordonne
au jeune homme de le repêcher ; sinon il lui enverra une balle dans la
tête. Alors le barbier reprend sa forme de grenouille, plonge dans l'eau et
appelle les autres grenouilles, qui arrivent avec leur roi, ainsi que le roi
des poissons et ses sujets. Ils retrouvent l'anneau , et la grenouille le rapporte
au prince. Alors le roi veut se battre avec le jeune homme ; mais le serpent, qui
était devenu brahmane, dit à son bienfaiteur qu'il lui sauvera la vie à son tour ;
il pique le roi, qui meurt '.
Pour les autres contes, — tout différents des contes du type de la Belle aux
cheveux d'or, — où une boucle de cheveux flottant sur l'eau donne l'idée de
rechercher la femme à qui cette boucle appartient , nous renverrons à
notre travail sur le vieux conte égyptien des Deux Frères , donné à la suite de
notre introduction.
I. Une grande partie de ce conte kamaonien a beaucoup de rapport avec un conte persan du Toiii'
Nùineh (Tli. Benfey , introd. au Pantclxilanlra , p. 217), qui n'a pas l'épisode du cheveu.
LXXIV
LA PETITE SOURIS
Un jour, la petite souris était allée moissonner avec sa mère.
Celle-ci lui dit de retourner à la maison pour tremper la soupe.
Pendant que la petite souris y était occupée, elle tomba dans le
pot et s'y noya. Voilà sa mère bien désolée ; elle se met à pleurer.
La crémaillère lui dit : « Grande souris, pourquoi pleures-tu ?
— La petite souris est morte : voilà pourquoi je pleure. — Eh
bien ! » dit la crémaillère, « je m'en vais grincer des dents. »
Le balai dit à la crémaillère : « Pourquoi donc grinces-tu des
dents ? — La petite souris est morte , la grande la pleure : voilà
pourquoi je grince des dents. — Eh bien ! » dit le balai, « je
m'en vais me démancher. »
La porte dit au balai : « Pourquoi donc te démanches-tu ? —
La petite souris est morte, la grande la pleure, la crémaillère
grince des dents : voilà pourquoi je me démanche. — Eh bien ! »
dit la porte, « je m'en vais me démonter. »
Le fumier dit à la porte : « Pourquoi donc te démontes-tu ? —
La petite souris est morte, la grande la pleure, la crémaillère
grince des dents, le balai se démanche : voilà pourquoi je me
démonte. — Eh bien ! » dit le fumier, « je m'en vais m'étendre. »
La voiture dit au fumier : « Pourquoi t'étends-tu donc ?
— La petite souris est morte, la grande la pleure, la crémaillère
grince des dents, le balai se démanche, la porte se démonte :
voilà pourquoi je m'étends. — Eh bien! » dit la voiture,
« je m'en vais reculer jusqu'au bois. »
Les feuilles dirent à la voiture : « Pourquoi donc recules-tu
jusqu'au bois ? — La petite souris est morte, la grande la pleure,
LA PETITE SOURIS 305
la crémaillère grince des dents, le balai se démanche, la porte se
démonte, le fumier s'étend : voilà pourquoi je recule jusqu'au
bois. — Eh bien, » dirent les feuilles, « nous allons tomber. »
Le charme dit aux feuilles : « Pourquoi tombez-vous donc ? —
La petite souris est morte, la grande la pleure, la crémaillère
grince des dents, le balai se démanche, la porte se démonte, le
fumier s'étend, la voiture recule jusqu'au bois : voilà pourquoi
nous tombons. — Eh bien ! » dit le charme, « je m'en vais me
fendre. »
Les petits oiseaux dirent au charme : « Pourquoi te fends-tu
donc ? — La petite souris est morte, la grande la pleure, la cré-
maillère grince des dents, le balai se démanche, la porte se
démonte, la voiture recule jusqu'au bois, les feuilles tombent :
voilà pourquoi je me fends. — Eh bien ! » dirent les oiseaux,
« nous allons nous noyer dans la fontaine. »
Et ils se noyèrent tous dans la fontaine.
REMARQUES
Ce conte est une variante de notre no i8, Peuil et Punce (Pou et Puce).
Voir les remarques de ce conte. Aux rapprochements que nous y avons indiqués,
on peut ajouter un conte toscan (Pitre, Novelk popolari toscam, n» 50).
Parmi les contes mentionnés dans ces remarques, celui qui ressemble le
plus à la Petite Souris , par la série de personnages qu'il met en scène , est le
conte hessois (Grimm, n" 30). Voici ce qu'on pourrait appeler le couplet
final, dit par une jeune fille, qui de chagrin casse sa cruche à la fontaine :
« Petit pou s'est brûlé, — Petite puce pleure, — Petite porte crie, — Petit
balai balaie, — Petit chariot court, — Petit fumier brûle, — Petit arbre
se secoue. » « Eh bien ! dit la fontaine, je vais me mettre à couler. » Et elle
noie tout, jeune fille et le reste.
On le voit , malgré l'identité de titre entre notre Peut! et Punce et le Pou et
Puce allemand, ce dernier ressemble beaucoup plus à notre Petite Souris.
Divers traits particuliers de ce dernier conte se retrouvent, indépendamment
du conte hessois, dans des contes d'autres collections dont nous avons déjà
parlé dans les remarques de notre n" 18. La porte qui se démonte figure dans
les deux contes de la Haute-Bretagne , dans le conte messin, et aussi dans
le conte milanais et le conte vénitien. Dans le conte sicilien, le conte italien
d'Istric et le conte norvégien, la porte se met à s'ouvrir et à se fermer avec bruit.
20
3o6 Î.A PETITE SOURIS
(Comparer le volet qui bat, dâ.ns Peuil et Punce). — Dans le conte messin, le
fumier « se répand », comme dans la Petite Souris. On a vu que, dans le
conte hessois, il se meta «brûler». Dans Peuil et Punce, le fumier qui « danse »
est évidemment amené par le coq qui « chante ». — A la voiture qui recule
jusqu'au bois, correspondent le chariot qui s'enfuit, du conte d'Istrie, le chariot
qui court , du conte hessois, la charrette qui court les chemins, du second conte
de la Haute-Bretagne, le chariot qui s'en va sans les bœufs, du conte milanais.
— Enfin, si, dans le conte lorrain, les petits oiseaux vont se noyer dans la
fontaine , un ou plusieurs oiseaux s'arrachent les plumes dans le conte français
du Magasin Pittoresque, dans le conte italien d'Istrie, le conte toscan de
M. Pitre, le conte sicilien, le conte roumain, le conte norvégien, et un petit
oiseau se coupe le bec, dans le conte espagnol.
LXXV
LA BAGUETTE MERVEILLEUSE
Il était une fois un homme et une femme qui ne possédaient
rien au monde. Ils s'en allèrent dans un pays lointain. Le mari
obtint un terrain pour y bâtir, et, sans s'inquiéter comment il
pourrait payer les ouvriers, il fit commencer les travaux pour
la construction d'une belle maison. Quand la maison fut près
d'être terminée, il comprit son imprudence : les maçons et les
charpentiers devaient réclamer leur paiement dans trois jours ; il
ne savait plus que devenir. Il sortit désespéré.
Comme il marchait dans la campagne , il rencontra le démon
qui lui demanda pourquoi il était si triste. « Hélas ! » dit l'homme,
« j'ai fait bâtir une maison ; c'est dans trois jours que je dois
la payer, et je n'ai pas un sou. — Je puis te tirer d'affaire, » dit
le démon. « Si tu promets de me donner dans vingt ans ce que ta
femme porte, je te donne deux millions. » Le pauvre homme
signa l'engagement et reçut les deux millions. Quelque temps
après, sa femme accouchait d'un garçon ; on le baptisa en grande
cérémonie, et, comme il avait un gros B sur la gorge, on décida
qu'il s'appellerait Bénédicité.
Le petit garçon fut élevé avec tout le soin possible ; on lui
donna un précepteur quand il fut en âge d'étudier ; mais, depuis
s:i naissance, son père était toujours triste et chagrin. Bénédicité
s'en étonnait.
Un jour (il avait alors plus de dix-neuf ans), il dit à son pré-
cepteur : « D'où vient donc que mon père est toujours chagrin ?
— Si vous voulez le savoir, » répondit le précepteur, « priez
3o8 LA BAGUETTE MERVEILLEUSE
votre père de venir se promener avec vous au bois, et, une
fois là, demandez-lui la cause de sa tristesse. S'il refuse de vous
la dire , menacez-le de lui brûler la cervelle et de vous la brûler
ensuite. »
Le jeune homme suivit ce conseil. Il mit deux pistolets dans
ses poches et alla prier son père de venir au bois avec lui faire un
tour de promenade. Lorsqu'ils furent entrés dans le bois : « Mon
père, » dit Bénédicité, « je vous ai toujours vu triste. Je vous
supplie de m'en dire la cause. » Le père refusant de répondre
malgré toutes ses prières. Bénédicité prit ses pistolets. « Mal-
heureux! » s'écria le père, « que veux-tu faire ? — Vous brûler
la cervelle et me la brûler ensuite, si vous refusez de me confier
vos peines. — Eh bien ! » lui dit le père, « avant ta naissance je
t'ai promis au démon. Le délai expire dans trois jours. — N'est-
ce que cela ? » dit Bénédicité. « Je n'ai pas peur du diable.
Demain j'irai moi-même le trouver. » En l'entendant parler
ainsi, le père se sentit le cœur un peu soulagé.
Le lendemain donc. Bénédicité se mit en route. Lorsqu'il
se fut avancé dans la forêt loin comme d'ici à Brauvilliers ^ ,
il entendit la voix d'un ange qui l'appelait : « Bénédicité!
Bénédicité ! — Est-ce moi que vous appelez 1 — Oui , » dit
l'ange. « Tiens, voici une baguette au moyen de laquelle tu
pourras faire tout ce que tu voudras. »
Bénédicité prit la baguette, se remit en chemin, et, après une
longue marche, il arriva chez le démon. Celui-ci, le voyant
entrer, lui dit : « Ah ! te voilà, mon garçon ! J'étais en train de
cirer mes bottes pour t'aller chercher. — C'est peine inutile, »
répondit l'autre, « puisque me voilà. Mais j'ai faim ; donne-moi
à manger. »
On lui apporta du rôti et toutes sortes de bonnes choses. Quand
il eut bien mangé, il dit au démon : « Que vas-tu me donner à
faire? Je n'aime pas à rester les bras croisés. — Tu iras couper
du bois, ;; lui dit le démon. « Sais-tu comment on s'y prend ? —
Certainement. C'est le premier métier que mon père m'a appris. »
Le démon le conduisit dans une grande forêt. « Commence par
ce bout-ci, » lui dit-il. « Tu me feras de la charbonnette et
du gros bois. »
I . Village à trois lieues de Montiers.
LA BAGUETTE MERVEILLEUSE 309
Une fois le démon parti, Bénédicité arracha une racine et
donna dessus un coup de baguette ; aussitôt voilà toute la forêt
par terre. Puis il prit un charbon allumé, le frappa de sa baguette,
et voilà tout le bois en charbon. Après quoi il reprit le chemin de
la maison, où il fut presque aussitôt que le démon. « J'ai fini, »
lui dit-il. — « Quoi? tout est fait? — Oui; mais j'ai faim.
Donne-moi à manger. — Tu manges trop ; tu veux me ruiner.
— Si tu n'es pas content , rends-moi la signature de mon père ,
et je m'en irai. »
Le diable voulut voir comment le jeune homme avait travaillé.
Arrivé à l'endroit où était son bois, il fut bien en colère. « Com-
ment ! » cria-t-il, « voilà tout mon bois par terre ! Que vais-je
faire maintenant ? — Tu n'es pas content ? » dit Bénédicité.
« Rends-moi la signature de mon père, et je m'en irai. Sinon,
donne-moi de l'ouvrage. — J'ai deux étangs, » dit le diable ;
« dans l'un, il y a du poisson ; dans l'autre, il n'y a que de la
boue. Tu mettras ce dernier à sec ; l'autre, tu le laisseras comme
il est. »
Lorsque Bénédicité fut près des étangs, il donna un coup de
baguette sur celui où il voyait des poissons. Aussitôt l'étang
se trouva vidé et les poissons transportés dans Tétang boueux, où
ils ne tardèrent pas à pâmer. Quand le démon vit tout ce bel
ouvrage, il dit à Bénédicité : « Mais, malheureux, ce n'était pas
cet étang-là que je t'avais ordonné de vider. — Tu n'es pas con-
tent ? » répondit Bénédicité. « Rends-moi la signature de mon
père, et je te débarrasserai de ma présence. En attendant^ j'ai
faim, donne-moi à manger. — Tu veux me ruiner ! Nous ne
devions cuire que samedi prochain, et voilà qu'il faut cuire
aujourd'hui. Sais-tu cuire ? — Oui^ je sais tout faire. »
Bénédicité chauffa le four, puis se mit à pétrir. Pendant qu'il
travaillait à la pâte, cinq ou six petits diablotins vinrent gam-
bader autour de lui. « Bénédicité, fais-moi un gâteau à l'huile. —
Bénédicité, fais-moi un gâteau au saindoux. — Bénédicité, voici
des œufs pour me faire une galette. — Vous m'ennuyez tous, »
dit Bénédicité. Il en empoigna cinq et les jeta dans le four. Le
sixième , qui était le plus petit , s'échappa et alla dire à son père
comment Bénédicité avait traité ses frères. Le démon accourut
en criant : « Bénédicité ! Bénédicité ! à quoi penses-tu ? Tu
ne nous fais que du mal ! — Tu n'es pas content ? » dit le jeune
LA BAGUETTE MERVEILLEUSE
homme. « Rends-moi la signature de mon père, et je m'en irai.
— Tiens , la voilà. Va-t'en. »
Le jeune homme ne se le fit pas dire deux fois. Il arriva le soir
dans un village où il demanda un gîte pour la nuit. Il y avait dans
ce village un vieux château où personne n'osait entrer, parce
qu'il était, à ce qu'on racontait, hanté par des revenants.
Bénédicité s'offrit à y passer la nuit, mais après avoir eu soin de
faire dresser par un notaire un acte par lequel les maîtres du
château le lui cédaient en don et pur don, sans aucune réserve.
Cela fait, il se rendit au château. Il alluma un grand feu dans
la cuisine et s'assit au coin de la cheminée. Vers onze heures ou
minuit, douze diables entrèrent dans la cuisine et se mirent à
jouer et à sauter. Bénédicité prit sa baguette et en tua onze.
Il reconnut le douzième pour celui auquel il avait été vendu par
son père. « Je ne te fais rien à toi, » lui dit-il, « parce que j'ai
logé dans ta maison. Mais qu'es-tu venu faire ici ? » Le
diable répondit : « Nous gardons ici depuis cinquante ans un
trésor qui, au bout de cent ans, doit nous appartenir. C'est dans
ce trésor que j'ai pris l'argent que j'ai donné à ton père. »
Bénédicité se fit conduire dans la cave où était le trésor. Il
y avait un tonneau d'or et un tonneau d'argent enfouis dans la
terre. Le jeune homme, d'un coup de baguette, les fit sortir
aussitôt. Puis il ordonna au démon de les charger sur son dos et
de les remonter hors de la cave. Le démon eut beau dire qu'il
n'était pas assez fort, il fut obligé d'obéir, et, quand il fut arrivé
en haut avec les tonneaux, Bénédicité le tua comme les autres
d'un coup de baguette. Il revint ensuite chez ses parents avec le
trésor, et il épousa une jeune fille encore plus riche que lui.
Moi, j'ai fait la cuisine. J'ai laissé tout brûler et on m'a mis à
la porte avec un coup de pied dans le derrière.
REMARQUES
Un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, n" 29) offre beaucoup de
rapport avec notre conte : Un homme et une femme ont vendu leur petit
garçon au diable, qui doit venir le prendre quand l'enfant aura sept ans. Vers
cette époque, le petit garçon, ayant appris de ses parents le sort qui l'attend,
s'enfuit de la maison. Un jour il rencontre la sainte Vierge, qui lui donne une
petite baguette : tant qu'il aura cette baguette, le démon n'aura aucun pouvoir
sur lui, et le jeune garçon pourra commander à sa baguette de faire tout ce qu'il
LA BAGUETTE MERVEILLEUSE 3II
voudra. Il descend en enfer, et, grâce à la baguette, il se fait rendre par
les démons le contrat que son père a signé. — Suit l'histoire du château hanté
par des diables. Le petit garçon les roue de coups avec sa baguette et se fait
céder par eux tous les trésors du château.
Nous avons déjà rencontré , dans notre no 64 , Saint Etienne, une introduc-
tion du genre de celle du conte qui nous occupe. Voir les remarques de ce
conte (II, pp. 232, 233).
Il existe un grand nombre de contes dans lesquels un être malfaisant se fait
promettre, souvent par ruse, un enfant qui doit naître ou qui est déjà né.
Nous citerons , comme se rapprochant particulièrement du conte lorrain ,
plusieurs contes allemands (Grimm, no92, Wolf, p. 198, et aussi Grimm,
n° 31). Comparer les remarques de notre n° 32, Chatte Blanche (II, p. 13).
Le conte valaque, cité dans les remarques de notre n» 64, a un passage
qu'il faut relever ici. Pour obtenir de son père la révélation de la cause qui le
rend chagrin et sujet à des accès de violence , le jeune garçon le menace d'un
couteau j comme Bénédicité menace son père d'un pistolet, et cela, toujours
comme dans notre conte, sur le conseil de son maître d'école. (Comparer
le conte lithuanien no 22 de la collection Leskien.)
Dans un conte catalan (Rondallayre, II, p. 86), dont le commencement est
analogue à celui du conte lorrain, le jeune garçon joue, comme Bénédicité,
toutes sortes de mauvais tours aux diables, qui finissent par le prier de s'en
aller, en lui donnant, sur sa demande, un sac rempU d'âmes (sic).
*
* *
Dans la partie de notre conte où il est question du séjour du jeune homme
chez le diable, il s'est mêlé à ce thème des éléments provenant d'un autre
thème que nous avons déjà plusieurs fois rencontré dans notre collection,
le thème de l'Homme fort (voir nos nos 14^ le Fils du Diable; 46, Bénédicité ;
69, le Laboureur et son Falet). Le nom du héros est, du reste, le même dans notre
no 46 et dans le conte que nous étudions en ce moment '. Seulement le
Bénédicité de ce dernier conte fait au moyen d'une baguette merveilleuse
ce que l'autre fait grâce à sa force extraordinaire (la forêt abattue). L'appétit
prodigieux du héros est encore un emprunt fait — assez maladroitement — à
ce même thème.
Pour l'épisode du château hanté par les diables , voir les remarques de notre
no 67, Jean sans Peur (II, p. 262). Dans ce dernier conte, il n'est pas question
d'un trésor déterré dans le château sur l'indication des revenants ou des diables.
Ce trait , qui figure à peu près dans tous les contes du type de Jean sans Peur ,
se retrouve , on l'a vu , dans notre Baguette merveilleuse.
I . Ce nom de Be'ne'dicile se retrouve encore dans un conte de 1» Hautc-BrctAgne où « un fils ,
après diverses aventures, va chercher jusqu'en enfer quittance du pacte imprudent de son père ». (Voir
le résumé donné par M, Sébillot dans les Légendes de M. Luzel, I, p. 103.)
Les contes qui vont suivre seront donnés simplement en
résumé, les notes que nous avons conservées n'étant pas assez
détaillées pour que nous puissions les publier autrement.
LXXVI
LE LOUP & LES PETITS COCHONS
Il était une fois un loup et trois petits cochons. Un jour, le
plus gros des trois petits cochons dit au loup : « Demain, j'irai
avec toi à la foire. Tu viendras m' appeler à cinq heures du matin. »
Le lendemain, le petit cochon se lève avant cinq heures et s'en
va tout seul à la foire. Il y achète un petit baquet et file comme
l'éclair. En revenant, il aperçoit le loup; il se cache sous son
baquet, et le loup ne le voit pas.
Quelque temps après, il rencontre le loup, qui lui dit : « C'est
toi, cochon ? — Oui. — Pourquoi n'es-tu pas venu avec moi ? —
C'est que j'ai eu peur de toi. Mais je sais un beau poirier. A tel
moment voudrais-tu venir avec moi manger des poires ? —
Volontiers. » Le cochon court au poirier avant l'heure dite et
monte sur l'arbre. Arrive le loup : « Comment ! te voilà déjà en
haut ! M Quand il s'approche , le cochon lui jette un sac de
cendres dans les yeux et se sauve.
Le gros cochon dit ensuite au petit cochon et au moyen cochon
de venir l'aider à faire une petite cabane. Quand la cabane est
bâtie, il y entre et dit aux deux autres : « Je suis bien là-dedans ;
j'y reste. Si le loup vient, il ne pourra pas entrer. »
Le moyen cochon bâtit ensuite une cabane avec l'aide du petit
cochon et s'y installe.
Le petit cochon veut à son tour se faire une petite maison ;
mais les deux autres ne veulent pas l'aider. Le petit cochon s'en
514 LE LOUP ET LES PETITS COCHONS
va en pleurant. Il rencontre un forgeron , qui lui fait une maison
en fonte ^
Le loup arrive. « Eh ! gros cochon, ouvre-moi la porte ! —
Non. — Eh bien ! je renverserai ta maison. » Il renverse la mai-
son du gros cochon et le mange ; même chose se passe avec le
moyen cochon ; mais le loup ne peut renverser la maison de fonte
du petit cochon.
REMARQUES
Des récits analogues ont été recueillis dans la Haute-Bretagne, en Angleterre,
dans le Tyrol italien , dans le Mantouan , dans le pays vénitien , en Espagne.
Le conte qui, pour l'ensemble, se rapproche le plus du nôtre, est le conte
anglais (Halliwell, Nursery Rhymes), qui a été traduit par M. Brueyre dans ses
Contes populaires de îa Grande-Bretagne (p. 351 ). En voici l'analyse : Une vieille
truie envoie ses trois petits cochons chercher fortune. Le premier rencontre un
homme portant une botte de paille ; il se fait donner la botte de paille et s'en
construit une maison. Le loup arrive, et, comme le petit cochon ne veut pas le
laisser entrer, il lui dit qu'il renversera sa maison, ce qu'il fait, après quoi
il mange le petit cochon. Le second petit cochon se fait une maison avec une
botte de genêts ; même aventure lui arrive avec le loup. Le troisième se
bâtit , avec des briques qu'un homme lui a données , une maison solide , et le
loup ne peut la renverser. — Vient ensuite une seconde partie, qui correspond
à la première partie du conte lorrain : Le loup, voyant qu'il ne peut renverser
la maison du petit cochon, dit ù celui-ci qu'à tel endroit il y a un beau champ
de navets; il lui donne rendez-vous pour le lendemain à six heures du matin.
Le petit cochon se lève à cinq heures et va prendre les navets. Quand le loup
arrive pour chercher le petit cochon, ce dernier lui dit qu'il est de retour
et qu'il a rapporté une bonne potée de navets. Le loup lui propose alors
de venir le prendre le lendemain matin, à cinq heures , pour le conduire à un
beau pommier. Le petit cochon se lève à quatre heures ; mais la course est
longue, et, en revenant, il voit arriver le loup, qui lui demande où sont
les pommes. Le petit cochon lui en jette une bien loin, et, pendant que le loup
va la ramasser, il regagne son logis en toute hâte. Le lendemain, le loup
lui demande s'il veut venir avec lui ù la foire. Le petit cochon dit oui. Il
se lève avant l'heure convenue et achète à la foire une baratte. En revenant, il
aperçoit le loup ; il se cache bien vite dans la baratte et se laisse rouler jusqu'au
bas d'une colline. Le loup, effrayé à cette vue, s'enfuit. Quand il apprend que
le petit cochon l'a encore attrapé, il déclare qu'il descendra chez lui par la
cheminée et qu'il le mangera. Mais le petit cochon met sur le feu un grand
chaudron d'eau qu'il fait bouillir ; le loup tombe dedans et y périt. (Comparer
pour cette fin notre n° 66, la Bique et ses Petits.)
I. Il y a, dans le pays, un haat-fooraeau.
LE LOUP ET LES PETITS COCHONS 315
Dans le conte italien du Mantouan (Visentini, n» 31), une veuve, en mou-
rant, dit à ses trois filles d'aller trouver leurs oncles et de se faire bâtir par eux
une petite maison pour chacune. L'aînée demande à son oncle le fabricant de
paillassons de lui faire une maison de paillassons. La seconde se fait construire
par son oncle le menuisier une maison de bois. Enfin la dernière, Marietta, se
fait bâtir par son oncle le forgeron une maison de fer. Le loup vient successi-
vement enfoncer la porte des deux aînées, qui ne voulaient pas lui ouvrir, et
les mange. Mais il se casse l'épaule contre la porte de fer de Marietta. Il se la
fait raccommoder avec des clous par un forgeron et va dire à Marietta que,
si elle veut venir avec lui le lendemain matin, à neuf heures, ils iront
cueillir des pois dans un champ voisin. « Volontiers » , dit la jeune fille. Mais
elle se lève avant le jour, va cueillir les pois, et, quand le loup arrive, elle lui
montre les cosses qu'elle a jetées par la fenêtre. Le jour d'après, où elle doit aller
cueillir des lupins avec le loup, elle lui joue encore le même tour. Le troisième
jour, il est convenu qu'on ira ensemble dans un champ de citrouilles. Marietta
y arrive de très bonne heure; mais le loup s'est levé matin lui aussi.
Quand elle l'aperçoit, elle fait un trou dans une citrouille et s'y blottit. Le loup
prend justement cette citrouille et va la jeter par la fenêtre dans la maison de
Marietta. « Merci, » dit celle-ci, « j'étais dans la citrouille, et tu m'as portée à
la maison.» Alors le loup furieux veut descendre par la cheminée de Marietta;
mais il tombe dans un chaudron d'eau bouillante qu'elle a rais sur le feu,
*
Les quatre contes de ce genre qu'il nous reste à citer n'ont pas la seconde
partie des contes anglais et italien, qui correspond à la première partie de notre
conte.
Dans le conte du Tyrol italien (Schneller, n" 42), trois petites oies, revenant
de la foire et obligées dé passer la nuit dans un bois , se bâtissent chacune une
maison, pour se protéger contre le loup ; la première, une maison de paille, la
seconde, une maison de bois , et la dernière, une maison de fer. Le loup vient
près de la maison de paille et dit â l'oie de lui ouvrir; sinon, il renversera
sa maison L'oie n'ouvrant pas, le loup renverse la maison et avale l'oie. Il fait
de même pour la seconde, mais il ne peut renverser la maison de fer ; il
s'y casse une patte. Il s'en fait refaire une par le serrurier , puis il retourne
demander à l'oie d'ouvrir, pour qu'il se fasse cuire une soupe. L'oie lui répond
qu'elle va elle-même lui en faire cuire une. Elle fait bouillir de l'eau , dit au
loup d'ouvrir la gueule, et, par la fenêtre, elle lui verse l'eau bouillante dans
le gosier. Le loup meurt; l'oie lui ouvre le ventre et en retire ses deux
sœurs encore vivantes. — Le conte vénitien (Bernoni, Tradi\ioni, p. 65) est
presque identique à ce conte tyrolien ; seulement, pour renverser la maison des
petites oies, le loup recourt à une canonnade d'un certain genre , qu'on nous
dispensera de décrire '.
i. Si nous nous souvenons bien , le loup , dans le conte de Montiers, emploie un semblable moyen
pour renverser les maisons des petits cochons ; il y va mime d'un si grand rèle, i l'assaut de
la troisième, que son arriére-train se ditachc ; il «e le fait recoudre par une couturiire. ( Comparer le
passage du conte du Mantouan où le loup se fait raccommoder l'épaule avec des clous par un forgeron ,
çt aa$$i le passage correspondant du conte tyrolien. }
3l6 LE LOUP ET LES PETITS COCHONS
Dans le conte breton ( Sébillot, II , no 53), la plus grande des trois petites,
poules demande aux deux autres de l'aider à se faire une maison , après quoi
elle les aidera à son tour. Mais, quand elle est entrée dans sa petite maison, elle
dit à ses sœurs qu'elle y est trop bien pour en sortir. La moyenne poule se fait
aider par la petite et lui ferme ensuite au nez la porte de sa maison. La petite
poule, bien désolée, rencontre un maçon qui lui bâtit une maison solide, et, de
peur du loup, elle jette des épingles partout sur le toit. Le loup démolit la
maison des deux plus grandes poules et les mange ; mais il se pique si fort aux
épingles du toit de la petite poule, qu'il en meurt.
Le conte espagnol (Caballero, II, p. 53) a beaucoup de rapport avec ce
conte breton : Trois petites brebis se réunissent pour bâtir une petite mai-
son de branchages et d'herbe. Quand elle est finie, la plus grande se met
dedans, ferme la porte et laisse les autres dehors. Celles-ci bâtissent une autre
maison dans laquelle s'enferme la seconde. La petite, restée seule, abandonnée,
voit passer un maçon , qui , touché de ses pleurs , lui construit une maison
toute hérissée de pointes de fer, pour qu'elle soit à l'abri des attaques du
Carlanco (sorte de loup-garou). Le Carhnco vient, en effet, et dit à la plus
grande brebis de lui ouvrir ; sur son refus, il enfonce la porte de branchages et
mange la brebis. Il mange aussi la seconde. Mais quand il arrive à la maison
de la troisième et qu'il veut ouvrir la porte, il se jette contre les pointes, qui
lui entrent dans le corps, et il périt.
LXXVII
LE SECRET
Un homme a l'habitude de dire à sa femme, qui naturel-
lement se récrie : « Je te dis que tu me ferais bien pendre ! »
Un jour, il va acheter un porc, le tue et l'enterre dans la
forêt. Quand il rentre à la maison, sa femme lui dit : « Tu n'as
pas l'air gai. — Ah! » répond le mari, « si tu savais! J'ai
tué mon camarade et je l'ai enterré dans le bois. Surtout n'en dis
rien à personne. »
La femme s'en va chez la voisine, et à peine s'est-il passé un
quart d'heure qu'elle lui a conté toute l'affaire, en lui recom-
mandant bien de n'en point parler. La voisine jase à son tour,
et le bruit de l'assassinat parvient aux oreilles de la gendarmerie.
Le brigadier se présente chez l'homme et lui enjoint de le
conduire dans la forêt à la place où il a enterré le cadavre.
L'homme l'y conduit, et, au grand ébahissement du brigadier,
c'est un cochon que l'on déterre.
Rentré chez lui, l'homme dit h sa femme : « Quand je te
disais que tu me ferais bien pendre ! »
REMARQUES
Nous n'avons trouvé ce conte que dans trois collections de contes populaires
européens : dans la collection de contes siciliens publiée par M. Pitre (n"* 169 et
252); dans ks Contes de la Haute-Brelagtu, de M. Sébillot (II, n» 49), et dans
les contes allemands de la principauté de Waldeck, recueillis par M. Curtze
(p. 161).
3l8 LE SECRET
Le premier conte sicilien est celui qui se rapproche le plus du nôtre : Un
homme est persuadé que sa femme lui veut tout le bien du monde : elle lui fait
tant de caresses ! Il parle un jour à son compère du bonheur qu'il a d'avoir une
telle femme. Le compère, qui est un fin matois, dit que c'est en paroles qu'elle
l'aime, et qu'il faudrait la mettre à l'épreuve. Le mari, d'après les conseils
du compère, achète au marché une tête de bélier encore saignante, l'en-
veloppe dans un mouchoir et rentre chez lui, l'air tout troublé. Il dit à sa
femme qui regarde avec étonnement le mouchoir ensanglanté : « J'ai tué
un homme. » La femme va le dénoncer à la justice. Le juge arrive et demande
au mari où est la tête de celui qu'il a assassiné. « Je l'ai jetée dans le puits, »
dit le mari. On fait descendre un homme dans le puits ; il trouve la tête
et crie : « Mais elle a des cornes ! » Le juge reste stupéfait. Voilà comment le
mari fut édifié sur le bien que lui voulait sa femme.
Dans le conte breton, un homme, qui veut savoir si sa femme est bavarde ,
coupe la tête d'un ajonc (/a«, en patois) avec sa faucille, et dit à sa femme qu'il
a coupé la tête d'un Jean. La femme se laisse aller à parler de la chose à sa voi-
sine , qui va prévenir la gendarmerie. Le brigadier et ses hommes se rendent à
l'endroit où l'homme travaille, et celui-ci leur montre la tête du jan qu'il
a coupée.
Dans le conte allemand, ce conte n'est qu'une partie d'un ensemble : Un
père conseille à son fils de ne pas planter de sapin dans sa cour, de ne
point avoir de pigeons , et de ne pas raconter à sa femme tout ce qu'il a sur
le cœur. Le fils, après la mort du père, veut voir si celui-ci a eu raison de
lui faire ces recommandations. Il commence par planter un sapin dans sa
cour : la chèvre du voisin l'ayant fendu avec ses cornes, il la tue ; de là procès
et toute sorte de désagréments. De même, à l'occasion des pigeons, qu'il
laisse sortir en temps prohibé, ennuis et amendes. Ensuite notre homme
tue un coq et l'enterre dans son jardin au pied d'un pommier. Pendant la nuit,
il ne fait que soupirer. « Qja'as-tu donc ? » lui dit sa femme. — « J'ai tué
un homme et je l'ai enterré dans le jardin au pied du pommier. » Trois mois
après, il a, un jour, une dispute avec sa femme et veut la frapper ; celle-ci
sort de la maison en criant : « Coquin , sais-tu bien que tu as tué un homme et
que tu l'as enterré au pied du pommier ? » On arrête le mari, on le
conduit devant la justice. L'affaire s'explique, et l'homme dit qu'il voit main-
tenant que son père était bon prophète.
La conclusion du second conte siciUen montre que ce conte a dû, à l'origine,
offrir de l'analogie, pour la forme générale, avec le conte allemand. Après la
découverte de la tête de bélier , il se termine par ces conseils , mis dans la
bouche du mari, et non de son père : « Ne confiez pas de secret aux femmes ; ne
prenez pas de sbire pour compère ; ne louez pas de maison où il y ait une
treille. » La dernière recommandation est très faiblement justifiée dans le récit
tel qu'il existe actuellement. — Un conte napolitain, cité par M. Pitre
(IV, p. 124), a les trois recommandations suivantes : « Ne pas élever les
enfants des autres ; ne pas prendre de sbire pour compère ; ne pas confier ses
secrets à sa femme ; » mais , comme dans le conte allemand et dans presque
tous les contes que nous aurons encore à résumer, c'est un père qui a légué ces
conseils à son fils.
LE SECRET 319
Tous les contes qui vont suivre , — contes orientaux ou contes européens
provenant de la littérature du moyen âge et du xvie siècle, — présen-
teront, comme ce conte allemand, notre thème en combinaison avec d'autres
éléments , parmi lesquels il occupe la place prépondérante.
Prenons d'abord les contes qui , pour cette partie commune, se rapprochent
le plus du nôtre.
Dans un conte afghan du Bannu (Thorburn, p. 178), un père, sur
son lit de mort, donne à son fils les trois conseils suivants : Ne jamais confier
un secret à sa femme; ne pas se lier d'amitié avec un cipaye (soldat); ne
pas planter d'arbre épineux dans sa cour '■ Ces conseils paraissent si peu raison-
nables au jeune homme , qu'aussitôt il se fait ami d'un cipaye ; puis il plante
un arbre épineux dans sa cour ; enfin, après avoir tué une chèvre, il la
jette dans un puits desséché et dit à sa femme en grand secret qu'il a
tué quelqu'un. Aussitôt la femme va parler, en grand secret elle aussi, de
l'assassinat à sa voisine. Quelque temps se passe : l'arbre a grandi , le cipaye
est devenu officier de police, et l'histoire de l'assassinat est parvenue aux
oreilles du roi. L'officier de police est envoyé pour arrêter le prétendu
meurtrier, et il le trouve assis sous l'arbre épineux. Quand le' jeune homme se
lève pour suivre l'officier, son turban reste pris dans les épines de l'arbre,
et l'officier, au mépris de leur ancienne amitié , le traîne nu-tête devant le roi ,
sans lui laisser le temps de dégager son turban. Quand il entend porter contre
lui l'accusation d'assassinat , le jeune homme raconte au roi comment son père
lui avait donné trois conseils, et comment il en a reconnu finalement
la justesse. Le roi fait faire des recherches dans le puits : on trouve le squelette
de la chèvre, et l'innocence du jeune homme est reconnue.
Un conte indien , recueilli chez les Kamaoniens , au pied de l'Himalaya , est
plus compliqué , et le cadre général diffère ; mais notre conte y forme toujours
le noyau du récit (Minaef, no 28) : Un prince s'en va par le monde. Avant de
partir, il demande à sa femme ce qu'elle veut qu'il lui achète. « Achète-moi
quatre choses , » dit-elle. « La première , le mauvais du bon ; la seconde ,
le bon du mauvais ; la troisième, le chien de kotwal (officier de police) ; la
quatrième, l'âne sur le trône. — Fort bien, » dit le prince. Il marche, il marche,
et arrive à Delhi. La première chose qu'il fait, c'est d'envoyer chercher
le kotwal, auquel il donne une pièce d'or. Le kotwal lui procure une maison, et
chaque jour il reçoit du prince une pièce d'or. Bientôt le prince se lie avec une
pdthar (courtisane), à qui il donne beaucoup d'argent. — Un jour, le kot^^'al
dit au prince : « Mahâradja , il y a ici une princesse très belle , fille d'un pauvre
roi, et qui est à marier. Elle vous conviendrait admirablement. » Le prince la
voit; elle lui plaît et il l'épouse. S'en allant un jour à la chasse, il se dit
qu'il veut éprouver cette seconde femme. Il tue une chèvre sauvage et lui
coupe la tête ; puis il enveloppe cette tête dans un mouchoir et la rapporte
à la maison, où il la pend à un clou. Sa femme lui demandant ce que c'est ,
il répond que ce jour-là il n'a pas trouvé de gibier, mais qu'il a rencontré
un homme et lui a coupé la tête. Pendant les six jours suivants, il fait le même
t. Comparer le « sbire • Jcs contes sicilien et napolitain, et le • sapin » du conte allemand,
320 LE SECRET
manège. Sa femme, effrayée, se dit qu'un beau jour il la tuera aussi. Elle fait
appeler le kotwal et lui dit : « Tu m'avais dit que je serais mariée à
un homme très bon. Eh bien ! regarde : il a coupé la tête à sept hommes. »
Aussitôt le kotwal, qui recevait chaque jour du prince une pièce d'or, court
rapporter la chose au padishah. « Comment l'as-tu su ? » demande le
padishah. — « C'est sa femme qui me l'a dit. — Eh bien ! qu'on le pende. »
Alors le kotwal saisit le prince et le conduit chez le padishah, pour qu'il
soit pendu. La pâthar, l'ayant su, accourt et obtient du padishah que l'on fasse
une enquête. Finalement les mouchoirs sont apportés ; on les ouvre et on en
tire les sept têtes de chèvres. Le padishah demande au prince pourquoi il a agi
comme il l'a fait. Celui-ci répond : « Qjaand j'ai quitté mon pays pour aller
dans l'Hindostan, ma première femme m'a dit de lui rapporter quatre choses.
C'est pour avoir ces quatre choses que j'ai agi de la sorte, et je les ai toutes
maintenant. La première, le bon du mauvais, c'est la pâthar. Elle ne mérite
pas de confiance ; quiconque lui donne un païs peut aller chez elle ; mais elle a
cela de bon, qu'elle m'a sauvé. — La seconde chose, le mauvais du bon, c'est
la femme que j'ai épousée ici. Je lui ai dit de garder le secret, et elle en a fait
part au kotwal ; donc le mauvais du bon. — La troisième chose , le chien
de kotwal, c'est le kotwal lui-même. Je lui ai donné de trois à quatre cents
pièces d'or, et il s'est empressé de me mener à la potence : c'est pourquoi
il est le chien de kotwal. — La quatrième chose, l'dm sur le trône, c'est toi.
Tu as ordonné de me pendre sans avoir rien vu de tes yeux , uniquement sur la
parole du kotwal. » A ce discours le padishah reste fort confus, et il donne au
prince sa fille en mariage et la moitié de son royaume.
D'autres contes se distinguent du nôtre en ce que ce n'est pas un homme en
général que le héros dit avoir tué, mais tel homme, ce qui amène dans
le récit certaines modifications.
Ainsi , dans le dernier chapitre du Livre du Chevalier de la Tour Landry,
qui date probablement du temps de Louis XI, Caton donne, en mourant, à son
fils Catonnet trois conseils : d'abord, s'il avait assez de bien, de ne pas se mettre
« en subjection d'avoir office de son souverain seigneur » ; ensuite, de ne pas
racheter d'homme qui ait mérité la mort; en troisième lieu, d'« essayer sa
femme avant de lui découvrir nul grand conseil ». Catonnet, tout au rebours des
recommandations de son père, se met au service de l'empereur de Rome,
délivre un voleur qu'on allait pendre , et , après avoir envoyé dans le château
d'un ami le fils de l'empereur confié à sa garde, il dit à sa femme qu'il a tué le
jeune homme et qu'il a fait manger « en épices » son cœur à l'empereur et à
l'impératrice, La femme promet de se taire ; mais , le lendemain , elle confie
le secret à une damoiselle, laquelle court le rapporter à l'impératrice. Au
moment où Catonnet va être pendu, le fils de l'empereur arrive bride abattue et
le fait mettre en liberté.
M. Mussafia, dans les Comptes rendus de la classe philosophico-historique
de l'Académie de Vienne (t. LXIV, 1870, p. 614), cite une comédie de Hans
Sachs (xvie siècle), tout à fait du même genre : Pamphilus, maréchal de l'em-
pereur Vespasien, a, lui aussi, reçu de son père mourant trois conseils. Lui
aussi il fait disparaître pendant quelques jours Titus, le fils de l'empereur. Puis
LE SECRET 32I
il montre à sa femme un sac où est enfermé un veau égorgé , et lui dit qu'il y
a dans ce sac le corps de Titus , tué par lui dans un mouvement de colère.
Dans un conte de Straparola (xvie siècle), résumé par M. Mussafîa (loc. cit.,
p. 612), il s'agit également de trois conseils donnés à Salardo par son père mou-
rant, et notamment du conseil de ne pas confier de secret à sa femme. Pour
éprouver la valeur de ces conseils , Salardo , qui s'est mis au service du marquis
de Montferrat , prend le plus beau faucon du marquis et le cache ; puis il montre
à sa femme un autre faucon qu'il a tué , et lui dit que c'est celui du marquis : il
faut qu'elle l'apprête pour le dîner et qu'elle garde le secret. La femme lui
ayant fait des reproches au sujet de cette mauvaise action, il lui donne un soufflet.
Alors elle va l'accuser , et le marquis le condamne à mort. Mais il n'a pas de
peine à se justifier en faisant présenter au marquis par un fidèle serviteur le
faucon vivant.
En Orient , un conte syriaque provenant des Juifs du district de Salamâs , en
Perse, au nord-ouest du lac Ourmia(R. Duval, pp. 83-86-), présente beaucoup
de rapport avec le conte de Straparola : Un vizir est grand favori du sultan
son maître. Un jour, il voit le bouffon de la cour en train de faire trois
boules de terre ; il lui demande ce que cela signifie. Le bouffon lui répond :
« Une boule représente la tête de celui qui fait la joie du sultan; une autre, la
tête de celui qui abandonne parents et amis pour s'attacher à des étrangers ;
la troisième, la tête de celui qui dit à sa femme le secret de son cœur, »
Le vizir réfléchit à ces paroles, qui lui paraissent dites à son intention, et il veut
voir ce qu'elles peuvent avoir de sage. Le sultan a un cerf auquel il tient beau-
coup : le vizir dérobe ce cerf et le remet en garde à un serviteur. Puis il
fait tuer une chèvre et la fait mettre dans un sac , qu'on porte de sa part à sa
femme, en lui disant de le cacher. Quand il rentre à la maison, il dit à
sa femme : « Ce qu'il y a dans le sac, c'est le cerf du sultan ; je l'ai volé et tué ;
dans quelques jours nous le mangerons. » Peu après le vizir cherche querelle à
sa femme et la frappe. Aussitôt celle-ci court trouver le sultan, et lui dit que le
vizir a volé et tué le cerf. Le sultan, furieux, ordonne de couper la tête au \-izir.
Celui-ci obtient un répit d'une heure et fait ramener le cerf par le serviteur
à qui il l'avait confié. Puis, à la demande du sultan, il explique comment il a
voulu mettre à l'épreuve les trois paroles du bouffon : maintenant il a vu
ce que l'on gagne à quitter parents et amis pour s'attacher à des étrangers ; ce
que le sultan lui a voulu faire , à lui son favori , pour un cerf; enfin ce
qui arrive quand on révèle à sa femme le secret de son cœur.
Nous ne ferons que mentionner un conte kalmouk, altéré, dont
M. R. Kœhler a donné le résumé dans les Gœltingische Geklirte Anieigen
(1871 , t. I, p. 124 seq.), et nous arriverons à un conte évidemment indien,
qui a été inséré dans le Katidjonr thibétain ( Schiefner , hidische Eriahlimgm ,
dans les Mélanges asiatiques de l'Académie de Saint-Pétersbourg, t. VII, p. 701).
Voici, de ce conte, ce qui a du rapport avec les contes précédents :
Mahaushadha est devenu le premier ministre du roi Djanaka, dont il a épousé
la fille. Un jour, le roi demande à ses ministres à qui il faut confier un secret.
Mahaushadha répond qu'il ne faut confier un secret à personne, et à sa femme
moins encore qu';\ tout autre. « Je te le ferai voir, ô roi. » Q.uelque temps
après, le paon du roi s'étant échappé, Mahaushadha l'attrape et le cache ; puis il
Cosavis , Contes, II. *'
322 LE SECRET
en prend un autre semblable et l'apporte à la princesse, sa femme. « Tu sais, «
lui dit-il, « que le paon du roi s'est échappé du palais. Le voici ; fais-le moi
cuire, sans en rien dire à personne. » Plus tard, il trouve moyen d'exciter
la colère de sa femme , et celle-ci court aussitôt au palais raconter au roi son
père l'histoire du paon. Les vers que Mahaushadha prononce en allant au
supplice : « Le roi ne devient jamais un ami , le bourreau ne connaît plus per-
sonne, il ne faut pas confier un secret aux femmes, etc. », montrent que
ce conte indien est une forme écourtée des contes précédents, où l'on se
propose de justifier non pas un conseil, une maxime seulement, mais plusieurs.
Ce conte a pénétré chez les nègres de la Sénégambie (Bérenger-Féraud,
p. 1 1 ) : Un sage, nommé Cothi Barma , ayant eu un enfant , lui laisse croître
quatre touffes de cheveux , au lieu de lui raser la tête , comme cela se fait d'or-
dinaire chez les Ouolofs, et il dit à qui veut l'entendre : « Chacune de ces
touffes représente une vérité connue de moi seul et de ma femme. » Le
Daniel (chef), son ami, à qui il a rendu de grands services, lui demande sou-
vent quelles sont ces vérités , mais Cothi reste muet. Alors le Damel fait venir
la femme du sage, et, à la fin, celle-ci lui dit : « Mon mari prétend que
la première touffe signifie : Un roi n'est ni un protecteur ni un ami. La
seconde : Un enfant du premier lit n'est pas un fils , c'est une guerre intestine.
La troisième : Il faut aimer sa femme, mais ne pas lui dire son secret. La
quatrième : Un vieillard est nécessaire dans un pays ». » Le Damel est très
irrité de la première sentence, et il ordonne d'arrêter Cothi et de le
conduire au supplice. Q.uand les gens du pays voient le sage en prison, un
vieillard des plus influents va trouver le Damel et fait tant qu'il obtient sa
grâce. Mais Cothi était déjà arrivé au lieu où il devait être décapité, et déjà un
fils que sa femme avait eu d'un premier lit avait obtenu du bourreau l'autorisa-
tion de le dépouiller de ses vêtements, disant qu'ils devaient lui revenir en
héritage, et qu'il ne voulait pas qu'ils fussent tachés de sang. La grâce
accordée, le Damel fait des reproches pubhcs à Cothi, qui lui répond : « C'est
moi qui ai raison en tous points. La preuve qu'un roi n'est ni un ami ni
un protecteur , c'est que , dans un moment d'humeur , vous m'avez condamné
à mort. La preuve qu'un mari ne doit pas confier son secret à sa femme, c'est
que la mienne m'a trahi auprès de vous. La preuve qu'un enfant du premier
lit n'est pas un fils, mais une guerre intestine , c'est qu'au lieu de me pleurer,
mon fils m'a fait dépouiller de mes habits pour les avoir sans taches. Enfin, la
preuve qu'un vieillard est nécessaire à son pays, c'est que vous avez accordé
ma grâce à un vieillard, quand vous l'aviez refusée à tant d'autres solliciteurs. »
.1. Les touffes de cheveux du conte sènégambien rappellent les boules de terre du conte des Juifs de
Saiamîs,
Lxxviir
LA FILLE DU MARCHAND DE LYON
Il était une fois la fille d'un marchand de Lyon. Sa mère, qui
ne l'aime pas, ordonne un jour à un serviteur de la tuer et
de lui apporter son cœur tout vif. Le serviteur ne peut se décider
à exécuter cet ordre; il prend le cœur d'un chien et le porte
à sa maîtresse. La jeune fille s'enfuit dans la forêt et se cache
dans le creux d'un chêne.
Un jour qu'un comte est à la chasse dans cette forêt, ses
chiens s'arrêtent devant l'arbre et se mettent à aboyer. Le comte,
étant arrivé, se dit qu'il y a quelqu'un de caché dans Tarbre.
« Sors d'ici, créature! » dit-il, « sinon je te tue. » La jeune
fille sort de l'arbre, et le comte la recueille dans son château..
Bientôt il l'épouse, et elle lui donne un fils.
La mère du comte n'aime pas sa belle-fille. Un jour, la jeune
femme s'en va dans son carrosse faire des emplettes à la ville,
ayant avec elle son petit enfant. Le cocher et le laquais l'in-
sultent, sachant que la mère du comte la déteste. Ils prennent
l'enfant et le jettent sur la route, où il est écrasé.
La jeune femme saute en bas de la voiture, à demi morte, et se
réfugie dans un village. Elle prend des habits d'homme et se fait
appeler Petit-Jean.
[Ici nos notes sont tout à fait incomplètes. Dans une occasion
que nous ne pouvons préciser , le comte se trouve dans la même
maison que Petit-Jean, probablement dans une auberge où
ce dernier est en service. Petit-Jean est invité à conter une
histoire. Il fait alors le récit de tout ce qui lui est arrivé.
m
324 LA FILLE DU MARCHAND DE LYON
Le comte reconnaît sa femme et la ramène dans son château. Le
cocher et le laquais sont brûlés vifs. ]
REMARQUES
Ce conte se rattache, pour la première partie (jusqu'au déguisement de
la jeune femme), à un groupe de contes que M. Kœhler a étudié dans
ses remarques sur le conte sicilien n° 24 de la collection Gonzenbach. Il se
rapproche surtout, pour cette première partie, d'un conte du Tyrol italien
(Schneller, no 50), dont voici l'analyse : Une mère, jalouse de la beauté de sa
fille, charge un homme de la tuer et de lui apporter son cœur comme
signe de l'exécution de cet ordre. L'homme se laisse toucher par les pleurs de
la jeune fille, et apporte à la mère le cœur d'un chien. Au bout d'assez long-
temps , la jeune fille , s'imaginant que sa mère a regret de sa cruauté , revient
au pays. Sa mère ordonne de nouveau au même homme de la tuer et de
lui apporter ses mains. L'homme coupe les mains de la jeune fille, mais ne la
tue pas. Elle vit pendant longtemps dans une forêt , se réfugiant la nuit dans le
creux d'un vieux saule. Un jour que le fils du roi est à la chasse, il l'aperçoit et
croit d'abord que c'est un animal singuher; il la poursuit jusqu'à son arbre. Il
l'en fait sortir et l'emmène dans son château , où bientôt il l'épouse, malgré la
reine sa mère. Qiielque temps après il part pour la guerre, et, pendant son
absence, la jeune femme accouche de deux enfants. La reine-mère envoie dire
à son fils qu'elle est accouchée de petits chiens. Le prince répond qu'à son
retour il verra ce qu'il y aura à faire. La reine-mère envoie un second messager
pour faire savoir au prince qu'en présence de l'irritation du peuple, elle
est obligée de faire brûler sur la place pubhque la jeune reine et sa progéni-
ture. Mais la jeune reine a eu vent de ce dessein , et elle s'enfuit dans la
forêt avec ses enfants. Elle rencontre deux personnages à l'air vénérable, saint
Jean et saint Joseph , qui baptisent les enfants et donnent à la mère une belle
maison dans la forêt; puis la Sainte- Vierge lui dit de plonger ses moignons
dans une certaine fontaine , et il lui repousse des mains. Au bout de six ans , le
prince, étant à la chasse , s'égare dans la forêt et demande l'hospitalité dans la
maison. Sa femme se fait reconnaître, et désormais ils vivent heureux.
Ce type de conte, — qui se retrouve avec quelques modifications dans
le conte sicilien indiqué plus haut, dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle,
II, p. 124), dans un conte allemand (Prœhle, I, n° 36), dans un conte
lithuanien (Leskien, n» 46), dans un conte delà Haute-Bretagne (Sébillot,
I, n° 15), dans un conte normand (Fleury, p. 15 1), et, pour l'introduc-
tion, dans un conte serbe (Vouk, n» 33), — est apparenté avec une sorte de
légende, bien connue au moyen âge, et dont M. le comte de Puymaigre a étudié
un grand nombre de formes européennes dans son ouvrage intitulé Folklore
(Paris, 1885). La forme littéraire la plus ancienne de cette légende se trouve
dans un poème du moyen âge, le Roman de la Manekim, œuvre de Philippe de
LA FILLE DU MARCHAND DE LYON 325
Beaumanoir , le célèbre jurisconsulte du xiiie siècle. On a publié également un
« mystère » où ce roman est dramatisé. Voici, en quelques mots, le sujet de
cette histoire : Un roi de Hongrie , resté veuf, est supplié par ses barons de se
remarier. Il a promis à la défunte reine de n'épouser qu'une femme qui lui
ressemblerait ; ne trouvant cette ressemblance que dans sa fille nommée Joie ,
il veut l'épouser. Celle-ci, apprenant le dessein de son père, se coupe la main
gauche , qui tombe dans une rivière. Le roi , furieux , la condamne à être
brûlée vive. Un mannequin, — de là le titre du roman, — est mis à la place
de Joie, qu'on embarque. Elle aborde en Ecosse, où le roi du pays s'éprend
d'elle et l'épouse malgré sa mère. Au bout d'un an, il part pour une expédition
lointaine ; pendant son absence , Joie met au monde un beau petit prince.
La reine-mère intercepte la lettre qui annonce au roi cet heureux événement, et
lui en substitue une autre où l'on raconte que la jeune reine est accouchée
d'un monstre. Le roi ordonne d'attendre son retour avant ,de rien décider sur
le sort de Joie. A cette lettre, sa mère en substitue de nouveau une autre, où il
est enjoint au sénéchal de livrer Joie au bûcher. Cette fois encore la reine est
sauvée par un mannequin qu'on brûle à sa place, et elle s'embarque avec son
enfant. Le roi revient, découvre la vérité, fait enfermer sa mère et se met
en quête de sa femme. Au bout de sept ans, il la retrouve à Rome. Là est
aussi le roi de Hongrie, tourmenté par ses remords; il fait dans une église une
confession publique. Joie, témoin de son repentir, se fait connaître. On
retrouve dans une fontaine la main coupée, qui jadis a été avalée par un
esturgeon , et , grâce à une bénédiction du Pape , cette main va se rattacher au
bras de la reine.
Ce trait de la main coupée, qui se retrouve dans la plupart des versions
de cette légende, figure aussi dans les divers contes populaires énumérés plus
haut : dans tous , la méchante mère ordonne à ceux qu'elle envoie tuer sa fille
de lui apporter les mains de celle-ci , en signe d'exécution de ses ordres.
M. E. Legrand, dans ses Contes grecs (p. 24), donne la traduction d'une autre
légende de cette famille, extraite d'un Hvré de piété qui a été composé au xvue
siècle par un moine crétois et qui est encore très populaire en Grèce. Cette
forme grecque de la légende est plus voisine des contes cités au commencement
de ces remarques que la Manekine et les récits du môme groupe. Ainsi, nous y
trouvons une reine qui , jalouse de la beauté de sa belle-fille, ordonne à un
serviteur de la tuer et de lui apporter les mains de la princesse.
11 est intéressant de constater qu'un conte syriaque du type de notre
no 28, le Taureau d'or, et dans lequel un père veut également épouser sa fille
( voir le résumé de la première partie de ce conte syriaque dans les remarques
de notre n" 28, I, p. 279), a une seconde partie, du reste indépendante de la
première , qui présente une suite d'aventures non sans analogie avec les récits
précédents (c'est à peu près le thème de Geneviève de Brabant) : La jeune reine
Çabha a mis au monde deux enfants aux cheveux d'or et d'argent , un garçon
et une fille. Un jour que le prince est à la chasse, l'intendant fait d'odieuses
propositions à la reine, qui les repousse avec indignation. Alors l'intendant tue
le petit garçon et dit ensuite au prince que Çabha a cherché à le faire
tomber dans le péché et que, de dépit de voir sa résistance, elle a tué son
526 LA FILLE 1>U MARCHAND DE LYON
propre fils, pour lui attribuer ce meurtre '. Le prince ordonne de porter la
mère et les enfants dans la montagne, de les tuer et de lui apporter de
leur sang, pour qu'il le boive. Les serviteurs chargés de l'exécution de cet
ordre se contentent de les abandonner dans la montagne ; ils tuent un
oiseau et rapportent son sang au prince. Çabha, restée seule dans ce désert,
voit bientôt sa fille mourir; elle prend le corps de l'enfant et celui de son
frère assassiné et les lave dans une certaine fontaine avant de les ensevelir.
Alors , par la grâce de Dieu , ils reviennent à la vie. Dieu donne aussi à Çabha
un beau château. Plus tard, le prince passe du côté de ce château. Çabha dit à
son fils de l'inviter à entrer. Elle paraît, le visage voilé, devant le prince et lui
dit de rendre un jugement sur ce qu'elle va lui exposer. Elle lui raconte alors
toute son histoire, et le prince la reconnaît.
Un conte swahili de l'île de Zanzibar n'est pas non plus sans rapport avec
le thème de la « Jeune fille aux mains coupées » ; on y retrouve, disposés
et motivés d'une façon particulière, plusieurs des éléments importants de
ce thème : la main coupée, puis miraculeusement rétablie ; la jeune fille
trouvée dans la forêt par un prince qui l'épouse, et ensuite calomniée ; enfin la
reconnaissance des deux époux. Voici ce conte swahili (E. Steere, p. 393 ) : Un
père, en mourant, dit à son fils et à sa fille : « Que voulez-vous avoir,
ma bénédiction ou ma fortune ? — La fortune, » dit le fils. — « La béné-
diction, » dit la fille. La même chose se renouvelle à la mort de la mère 2. Le
fils prend tout le bien ; il enlève même à sa sœur deux objets qui la faisaient
vivre , et vient enfin chez elle pour couper une plante produisant des fruits ,
sa seule ressource. La jeune fille lui dit qu'avant de couper cette plante,
il faudra qu'il lui coupe la main. Il le fait. Alors elle s'en va dans la forêt
et monte sur un arbre. Ses larmes tombent sur un fils de roi, qui l'emmène
L't l'épouse. Le frère de la jeune femme, apprenant où elle est, va dire au roi,
père du prince, en l'absence de ce dernier, qu'elle a eu plusieurs maris et qu'elle
les a tous tués. On la conduit hors de la ville, avec son petit enfant. Quand le
prince est de retour, on lui dit que sa femme et son fils sont morts. La
jeune femme a l'occasion de rendre service à un serpent, qui lui conseille
de tremper son bras dans un certain lac, et la main repousse. Elle vit quelque
temps chez les parents du serpent. Comme elle désire retourner chez elle,
le serpent, son obligé, lui dit : « Demandez à mon père son anneau, et â ma
mère son coff"ret. » Les serpents sont très affligés de cette demande, mais ils
donnent néanmoins l'anneau et le cofi^ret. Par la vertu de l'anneau, qui fait
avoir tout ce que l'on désire, la jeune femme se procure une grande maison, à
1. Dans le conte italien du xvi" siècle, que nous avons analysé dans les remarques de notre
n" 28 (I, p. 278) et qui est très voisin du conte syriaque pour sa première partie, l'indigne père de
la jeune reine vient , sous un déguisement , tuer les enfants de celle-ci , pour lui faire attribuer
ce crime.
2. Il est curieux de retrouver à peu près ce début dans des contes écossais et irlandais: Au moment
où l'ainée de trois sœurs quitte la maison de sa mère, celle-ci lui demande si elle veut moitié
d'un gîteau avec sa bénédiction ou le tout avec sa malédiction. Elle préfère tout le gâteau. Même
demande est faite ensuite à chacune des deux autres filles , et la plus jeune, seule , préfère la
bénédiction. (Voir Campbell, n°» 13, 17; Kennedy, I, p. 54.) — Des contes portugais du Brésil
(Roméro, n<» 7, 20, 21 ) présentent un semblable passage.
LA FILLE DU MARCHAND DE LYON 327
côté de la ville de son mari. Le roi, le prince et leur suite viennent voir
la maison ; la jeune femme les reçoit et se fait reconnaître.
Cette dernière version de cette histoire, avec son serpent reconnaissant,
nous paraît avoir, sur certains points, un cachet plus primitif que les autres, une
forme plus voisine de la forme originale. Apporté évidemment par les Arabes
dans l'île de Zanzibar, ce conte, ainsi que la plupart des contes arabes, doit être
originaire de l'Inde.
* *
Pour la seconde partie de notre conte , — celle où l'héroïne se déguise et est
invitée à conter une histoire, en présence de son mari, qui ne l'a pas reconnue,
— nous avons à citer particulièrement un conte toscan (Nerucci, no 51). Ce
conte se rapproche, pour le commencement, du conte syriaque : tous les
malheurs dont Caterina est victime lui ont été suscités par son précepteur, dont
elle a repoussé les propositions infâmes ; c'est sur le rapport de cet homme que
le roi , père de Caterina , a ordonné à ses serviteurs de conduire celle-ci dans la
forêt pour la tuer et de lui rapporter sa langue ; c'est encore le précepteur qui ,
après le mariage de Caterina avec un prince, égorge leur enfant, pendant
l'absence du prince. — A partir de cet endroit , la ressemblance avec le conte
lorrain s'accentue : Caterina, désespérée, quitte sa maison, se déguise en
paysanne et s'engage comme servante dans une auberge. Il arrive qu'un jour le
prince, mari de Caterina, son père et le précepteur entrent ensemble dans
cette auberge, au retour d'une chasse. Le prince, qui est toujours triste depuis
la disparition de sa femme, dit qu'il aimerait à entendre un conte pour
se distraire. On demande à Caterina, que personne ne reconnaît sous ses habits
de paysanne, d'en conter un. Alors elle raconte l'histoire de la « malheureuse
Caterina ». Son père et son mari la reconnaissent, et le précepteur est brûlé vif.
En Orient, un conte arabe d'Egypte (Spitta-Bey, n° 6) offre une grande
ressemblance avec ce conte toscan et avec le nôtre : L'héroïne, restée seule au
pays pendant que ses parents font un pèlerinage, est en butte aux obsessions du
cadi qui, sans cesse repoussé, écrit au père, pour se venger , qu'elle se conduit
mal. Le père envoie son fils avec ordre d'emmener la jeune fille dans le désert,
de l'y égorger et de remplir de son sang un flacon. Le frère, au lieu de la tuer,
l'abandonne dans le désert, pensant qu'elle sera dévorée par les bêtes féroces, et
il remplit un flacon du sang d'une gazelle. La jeune fille monte sur un arbre ; un
fils de roi la voit, l'emmène et l'épouse. Il en a deux fils et une fille. Un jour,
elle part avec ses enfants pour aller visiter ses parents, accompagnée d'une
escorte, que commande le vizir. Celui-ci, pendant le voyage, fait des proposi-
tions criminelles à la jeune femme, et, pour briser sa résistance, tue succes-
sivement ses trois enfants. Elle trouve moyen de lui échapper. Elle rencontre un
garçon qui fait paître des moutons, change de vêtements avec lui, puis s'engage
comme valet chez un cafetier. De retour auprès du roi, le vizir lui dit que
sa bru est une ogresse qui a mangé ses enfants et s'est enfuie dans le
désert. Le roi se met immédiatement en route avec le vizir pour chercher
l'ogresse et la mettre à mort. D'un autre côté, le père de la jeune femme, ayant
appris que son fils ne l'avait pas tuée, dit au cadi qu'il est cause de sa fuite et
qu'ils se mettront tous les trois à sa recherche. Un soir, les deux compagnies
328 LA FILLE DU MARCHAND DE LYON
se rencontrent dans le café où sert la jeune femme. ». Le roi demandant si
quelqu'un veut raconter une histoire, le prétendu valet raconte la sienne. On
rend justice à son innocence, et le cadi ainsi que le vizir sont brûlés vifs.
I. Pour ce passage caractéristique, le conte toscan et le conte arabe se ressemblent, comme on voit,
complètement. En revanche, le conte lorrain a en commun avec le conte arabe le trait du dégui-
sement de la jeune femme en homme.
LXXIX
LE CORBEAU
Une femme veut à toute force acheter un corbeau. Son mari le
lui défend. Comme il est obligé de s'absenter et qu'il se défie
d'elle, il dit à un mendiant qu'il rencontre sur la route d'aller
demander l'hospitalité dans sa maison : « Tu verras si ma femme
a acheté quelque chose. »
Le mendiant va frapper à la porte et demande qu'on veuille
bien le recevoir. « Nous ne pouvons vous loger, » dit la femme.
— « Ah ! » dit le mendiant, « ayez pitié d'un pauvre homme
qui ne voit goutte et n'entend goutte. — Puisqu'il ne voit goutte
et n'entend goutte, » se dit la femme, « il ne me gênera pas. »
Et elle ouvre la porte au mendiant. Pendant qu'il est là , feignant
toujours d'être aveugle et sourd , elle achète le corbeau dont elle
avait envie ; puis elle se fait du gâteau et va chercher une bou-
teille de vin.
Tout à coup on frappe. La femme cache vite le corbeau sous
le lit, le gâteau sous la huche, et la bouteille derrière le seau.
« Qui est là? — C'est moi, » dit le mari. Elle lui apprête sa
soupe, et l'homme dit au mendiant de venir manger avec lui.
Pendant qu'ils sont à table, l'homme demande au mendiant
de lui raconter quelque chose. « Je ne sais rien. — Depuis
longtemps que vous voyagez, vous devez avoir vu bien des
choses. — Eh bien! » dit le mendiant, « je vais vous raconter ce
qui m'est arrivé un jour. J'ai vu un loup aussi noir que le corbeau
qui est sous votre lit ; j'ai vu une pierre aussi ronde que le gâteau
qui est sous votre huche, et j'ai saigné du sang aussi rouge que le
vin qui est derrière votre seau. »
LE CORBEAU
Le mari tire le corbeau de dessous le lit, le gâteau de dessous
la huche et la bouteille de derrière le seau.
REMARQUES
Un conte vénitien (Bernoni, I, n» 7) nous donne une forme bien complète
de ce conte : La femme d'un pêcheur est infidèle à son mari. Celui-ci partant pour
la pcche , elle en avertit son amant , qui lui envoie un lièvre, un fromage
et une bouteille de vin. Il arrive ensuite lui-même. Cependant une tempête s'est
élevée. Un vieux bonhomme vient demander l'hospitalité. La femme lui
dit d'entrer, mais d'être discret. Tout à coup on sonne à la porte. La femme
met le lièvre sur le manteau de la cheminée, le fromage sur la dalle du balcon,
la bouteille derrière la porte, et elle cache son amant sous le lit. Elle ouvre
alors à son mari, qui lui dit de lui préparer à souper. Il fait manger avec lui le
vieux bonhomme, en lui demandant de lui raconter un conte. « Je n'en
sais pas. — Alors racontez n'importe quoi. — Eh ! bien, je vais raconter une
chose qui m'est arrivée. Passant un jour dans un champ, j'ai vu une bête aussi
grande... Comment dire ?... aussi grande que le lièvre qui est sur le manteau
de la cheminée. » Le mari lève les yeux et voit le lièvre. « Je lui ai jeté
une pierre aussi grosse... que le fromage qui est sur le balcon. » Le mari
regarde et voit le fromage. « Il a coulé autant de sang et aussi noir. . . que le
vin qui est dans la bouteille derrière la porte. Ensuite la bête est morte , mais
elle faisait des yeux... des yeux comme l'homme qui est sous le lit. » Le
pêcheur prend un bâton et reconduit à grands coups le galant à la porte;
puis il corrige d'importance sa femme. Après quoi il invite le vieux bonhomme
à se régaler avec lui des victuailles qui avaient été préparées pour les autres.
Ce conte vénitien, — dont un autre conte italien, recueilli à Livournc
(G. Papanti, n" 2), reproduit les principaux traits, — se rattache à un thèmequi
se trouve parfois lié avec le thème de nos n°s 10, René et son Seigneur, et 20,
Richedeau. Le corbeau, dont il est parlé au commencement du conte lorrain, est
un débris, qui n'a plus de signification, de certaines variantes de ce même thème.
Dans ces variantes, en effet, le personnage qui correspond au mendiant donne le
corbeau pour un devin et lui fait dire, par des signes de tête, ce qui s'est passé
dans la maison où on l'a reçu, c'est-à-dire, en réalité, ce qu'il a vu lui-même.
Nous avons donné, dans les remarques de notre n» 20, Riclxdeau (I, p. 229),
une variante lorraine de ce type.
A ce propos, nous ferons remarquer qu'on a trouvé, en Orient, un conte
syriaque du nord de la Mésopotamie (Pryra et Socin, II, n" 71 , p. 293), qui,
dans sa forme assez fruste , peut être rapproché du conte vénitien et des contes
dont nous venons de dire un mot : Un renard rencontre un homme et lui dit :
« Veux-tu que nous nous jurions l'un à l'autre amitié de frères? » L'homme y
consent. Ils arrivent ensemble dans un village et entrent dans une maison , où
une femme aux paupières fardées vient justement de tirer son pain du four. Le
renard lui demande un morceau de pain ; elle le chasse. Puis elle émiette plu-
sieurs pains tout chauds et y mélange du beurre; cela fait, elle sort pour aller
LE CORBEAU 35I
chercher son amant. Pendant ce temps , le renard et son compagnon rentrent
dans la maison. Le renard dit à l'homme de se cacher dans un coffre à grain, et
lui-même s'en va dans son trou. La femme, étant revenue avec son amant, le
régale de pain beurré. Tout à coup on entend les pas du mari. La femme dit à
son amant de se cacher dans le coffre à grain. Il s'y fourre bien vite, et
s'y trouve, à sa grande surprise, avec le camarade du renard ; mais il n'ose pas
faire de bruit. Le mari demande à manger à sa femme ; elle lui donne du pain
dur. Sur ces entrefaites , arrive le renard , qui est sorti de son trou. Il demande
du pain à la femme qui le repousse encore une fois. Alors le renard dit au
mari : «Il y a ici du pain beurré, » Et il lui montre la place. « Pour qui ce pain
beurré? » dit le mari à la femme. — « Pour toi. — Pourquoi ne me l'as-tu pas
présenté ? — Je l'avais oublié. — Mensonge, » dit le renard, « c'était pour tes
amants qui sont dans le coffre à grain. » Le mari ouvre le coffre et y trouve les
deux hommes; il les tue et tue aussi sa femme. Puis il dit au renard de
manger avec lui le pain beurré.
*
Au xviie siècle, le Napolitain Basile insérait dans son Pentamerone (p9 20) un
conte qui resssemble beaucoup au nôtre ainsi qu'au conte vénitien : Cola Jacovo,
riche et avare, voit tous les jours arriver à l'heure du dîner un « compère »
qui se fait inviter. Croyant un jour que ce parasite a quitté le pays, il dit à sa
femme Masella que , pour célébrer cet heureux événement , il faut préparer un
bon dîner : elle apprête donc une anguille, fait un gâteau et achète une bouteille
du meilleur vin. Au moment où ils vont se mettre à table, on frappe, ei
Masella aperçoit par la fenêtre le compère. Vite elle met l'anguille dans le buf-
fet, la bouteille sous le lit, le gâteau entre les coussins, et Cola se cache
sous la table. Pendant ce temps, le compère, qui a tout vu par le trou de la ser-
rure, ne cesse de heurter. Quand Masella lui ouvre enfin, il se précipite dans
la chambre, l'air tout effaré, et Masella lui demandant ce qui lui est arrivé :
« Pendant que j'attendais devant la porte, » dit-il, « il m'est passé entre les
jambes un serpent aussi long que l'anguille que tu as mise dans le buffet. Tout
tremblant, j'ai ramassé une pierre aussi grosse que la bouteille qui est sous
le Ht, je l'ai jetée â la tête du serpent, et, en l'écrasant, j'en ai fait un gâteau
comme celui qui est là-bas entre les coussins. En mourant, le monstre me regar-
dait avec des yeux aussi fixes que le compère là sous la table, de sorte que mon
sang se glaçait dans mes veines. » A ce moment, Cola sort de dessous la table
et dit si vertement son fait au compère, que celui-ci s'en va tout penaud.
D'autres contes présentent la même idée sous une forme particulière.
Dans un conte portugais du Brésil (Roméro, n° 42), un homme est marié à
une femme très maniérée, qui affecte de ne jamais manger devant lui, pour lui
faire croire qu'elle vit de l'air du temps. Le mari ayant remarqué cette affec-
tation , lui dit un jour qu'il va faire un long voyage ; mais, au Ueu de partir, il
se cache derrière la cuisine. Dès que la femme se voit seule, elle dit à la
négresse de lui préparer un tapioca bien épais pour son déjeuner. Elle mange
332 LE CORBEAU
tout. Plus tard, elle fait tuer un chapon et se le fait mettre en ragoût, avec
force sauce. Elle n'en laisse rien. Plus tard encore, elle se fait accommoder des
pâtes de manioc très fines pour son goûter. Le soir , elle soupe d'autres pâtes
sèches et de café. Sur ces entrefaites, il tombe une forte averse. La négresse est
en train de desservir, quand rentre le maître de la maison. Sa femme lui dit :
« O mon mari, comment par cette pluie n'êtes-vous pas mouillé? » Le mari
répond : « Si la pluie avait été aussi épaisse que le tapioca que vous avez mangé
ce matin , j'aurais été aussi saucé que le chapon que vous avez mangé à dîner ;
mais, comme elle était aussi fine que les pâtes de votre goûter, je suis resté
aussi sec que les pâtes de votre souper. »
Un autre conte portugais, recueilli dans le Portugal même (Braga, n" 83),
ressemble beaucoup à ce conte brésilien. — Comparer un conte italien des
Abruzzes (Finamore, n» 52), assez altéré.
LXXX
JEAN LE PAUVRE & JEAN LE RICHE
Une veuve, qui a deux fils, a donné tout son bien au plus jeune,
qu'on appelle Jean le Riche. L'aîné, Jean le Pauvre, a femme et
enfants, et pas grand'chose pour les nourrir. Un jour qu'il n'a
plus de lard à mettre au pot, il dit en lui-même, comme s'il par-
lait à son frère : « Tu m'as volé, mais je t'attraperai. » Son frère
avait deux porcs; Jean trouve moyen d'en faire mourir un, puis
il se le fait donner par son frère.
Leur mère étant tombée malade, Jean le Riche fait dire à son.
frère de venir la voir. Jean le Pauvre y va. Il avait dans sa poche
une croûte de pain qui y était bien depuis sept ans ; il la donne
à la vieille femme ; la voilà qui étrangle , la voilà morte.
Jean le Pauvre dit à son frère : « Il faut lui mettre ses beaux
ornements, son beau bracelet pour l'enterrer. Tu m'as volé, »
disait-il en lui-même, « mais je t'attraperai. » Pendant la nuit, il
va déterrer la vieille femme et la porte chez son frère, près
de l'auge des chevaux. Le lendemain , Jean le Riche, effrayé, dit à
son frère : « Voilà notre mère revenue ; il faut que tu m'en
débarrasses. »
Jean le Pauvre promet de s'en charger si son frère lui donne de
l'argent. Il porte la vieille femme sur le mur d'un baron , auprès
d'ua poirier, et met à côté d'elle des poires et des pommes. Le
baron, étant venu à passer par là, aperçoit cette femme sur le
mur. « Comment ! » crie-t-il, « tu es bien effrontée de voler mes
fruits en ma présence ! » Il la jette-en bas du mur ; mais, quand
il la voit morte, il est bien effrayé. « Qu'est-ce qu'on va dire? »
Comme il a entendu parler de la misère de Jean le Pauvre , il
334
JEA\ LE PAUVRE ET JEAN LE RICHE
pense que pour quelque argent celui-ci le sortira d'embarras. Il
fait donc venir Jean le Pauvre, lui raconte l'histoire et lui
demande s'il voudrait le débarrasser de cette femme. Jean le
Pauvre se fait donner quatre-vingt mille francs; puis, à minuit,
il prend la vieille femme et la porte devant la maison d'un curé.
Il se met à crier d'une voix lamentable : « Confession, Monsieur
le curé, confession pour l'amour de Dieu ! » Le curé finit par se
lever, et il trouve la femme morte. « Qu'allons-nous faire de
cette femme ? » dit-il à sa servante Marguerite. — « Tirez-la bien
vite dans la maison, » dit Marguerite; « je connais un homme
très pauvre qui nous en débarrassera volontiers. »
Le lendemain soir, le curé fait donc venir Jean le Pauvre, lui
raconte la chose, et lui demande s'il voudrait le débarrasser de
cette femme morte. « Je ferai bien cela pour vous, » dit Jean le
Pauvre. Il se fait donner dix-sept mille francs ; puis il achète un
âne, lie la vieille femme dessus, et conduit l'âne au marché.
Arrivé là , il le laisse aller tout seul , et l'âne s'en va droit au
milieu d'un étalage de poteries. Les poteries sont cassées; la
marchande, furieuse, lance une pierre à la vieille femme ; puis,
croyant l'avoir tuée, elle est bien désolée.
(La fin nous manque.)
REMARQ.UES
Nous rapprocherons de ce conte d'abord un conte portugais (Braga, n° 109).
Il s'agit là aussi de deux frères, l'un riche et l'autre pauvre. Ils sont brouillés
depuis le partage de l'héritage paternel , dont l'aîné s'est attribué la plus grosse
part. Le pauvre a beaucoup d'enfants, l'autre n'en a point. Un jour, un bou-
villon appartenant au riche tombe dans un ravin et se tue. Les fils du pauvre
l'en retirent et portent la viande chez leurs parents. La femtne du riche, qui
déteste son beau-frère , se doute de la chose ; pour savoir ce qu'il en est , elle
s'enferme dans une caisse que le riche va porter chez son frère , en le priant de
la lui garder quelque temps. A peine s'est-il retiré, que les fils du pauvre
se mettent à rire et à plaisanter, à propos de l'histoire du bouvillon. En les
entendant, la femme frémit de colère dans la caisse. A ce bruit, les jeunes
gens se disent qu'il y a des rats dans la caisse , et ils y versent de l'eau bouillante
par un trou qui avait été ménagé pour laisser respirer la femme. Le riche,
ayant repris la caisse, trouve sa femme morte, le visage tout noir. Il croit
qu'elle est morte « excommuniée », en punition de ce qu'elle a calomnié son
frère. La veille de l'enterrement, on dépose le corps dans une église. Le
pauvre va, pendant la nuit, le dépouiller de ses bijoux, et le dresse debout
JEAN LE PAUVRE ET JEAN LE RICHE 53$
contre l'autel. Le lendemain, frayeur générale. Quand elle est enterrée, le
pauvre va la déterrer, prend les bijoux dont on l'avait encore ornée, et trouve
moyen de la substituer , dans un sac , à un porc que des étudiants ont volé. Les
étudiants, ayant ouvert le sac, veulent se débarrasser de 1' « excommuniée». Ils la
mettent debout contre une porte , et les gens de la maison la rouent de coups ,
croyant que c'est un voleur. Puis, s'imaginant l'avoir tuée, ils l'attachent sur un
âne. Bref, après d'autres aventures, le riche, pour délivrer l'âme de sa femme,
rend à son frère les biens qu'il lui a pris, et lui donne en outre beaucoup d'ar-
gent.
Dans un conte écossais ( Campbell ,n° 15), où il y a également deux frères,
un riche et un pauvre, le pauvre a pris à son service un garçon pour l'aider
dans son travail. Maître et serviteur n'ayant rien à manger que du pain sec , le
garçon émet l'avis qu'il faudrait voler une vache au riche. La chose est exécutée.
Le riche , se doutant que ce sont eux qui ont fait le coup et voulant s'en assu-
rer , met sa belle-mère dans un coffre avec quelques provisions de pain et
de fromage , et demande à son frère de lui garder ce coffre. La vieille femme a
la consigne d'écouter tout ce qui se dira , et d'observer par un trou du coffre
tout ce qui se passera. Le garçon trouve le moyen, pendant la nuit, de l'étouffer
en la bourrant de fromage. (Ce passage est assez obscur.) Quand le riche
reprend son coffre , il trouve dedans sa belle-mère morte. On enterre la vieille
femme. Pendant la nuit , le garçon va la déterrer pour prendre la bonne toile
qui l'enveloppe , et il porte le corps dans la maison du riche ; il l'assied auprès
de la cheminée, les pincettes entre les genoux. Grand émoi le lendemain dans la
maison. Le riche va raconter la chose à son frère. « Ce n'est pas étonnant, »
dit le garçon ; « si elle revient , c'est que tu n'as pas assez dépensé pour
ses funérailles. » On fait de grandes emplettes, dont la moitié reste chez le
pauvre, et on enterre de nouveau la vieille. Pendant la nuit, le garçon va
encore la déterrer, prend toute la bonne toile et va porter la vieille dans la cui-
sine du riche, où il la met debout, auprès de la table. Nouvelle frayeur et
même refrain de la part du garçon. Le riche lui dit d'acheter lui-môme ce qu'il
faudra. Après l'enterrement , le garçon va pour la troisième fois déterrer la
vieille ; il la porte dans l'écurie du riche et l'attache sur le dos d'un poulain d'un
an. Le lendemain, quand le riche fait sortir la jument, le poulain suit avec la
vieille sur son dos. Désespéré , le riche dit au garçon de dépenser tout ce qu'il
voudra pour les funérailles, pourvu qu'on ne revoie plus la vieille. Le garçon
fait faire un enterrement magnifique , et , finalement , le frère pauvre se trouve
aussi riche que l'autre.
Dans un conte souabe (Meier, n" 66), un pasteur, qui soupçonne son sacris-
tain de lui avoir volé un cochon , le prie , comme dans les deux contes précé-
dents , de lui garder quelques jours un certain coffre , dans lequel est cachée sa
belle-mère. Le sacristain , s'apercevant de la présence de celle-ci , introduit
dans le coffre par une fente un morceau de soufre allumé. Il s'attendait ;\ ce que
la bonne femme appellerait au secours ; mais elle est aussitôt asphyxiée. Quand
le pasteur reprend son coffre , il trouve morte la vieille. Il fait venir le sacris-
tain et lui dit que sa belle-mère est morte subitement et qu'il craint qu'on ne
lui reproche de ne pas avoir appelé de médecin. Bref, il le prie de l'enterrer
secrètement. Le sacristain, au lieu de l'enterrer, la porte dans le grenier
336 JEAN LE PAUVRE ET JEAN LE RICHE
du pasteur, où une servante la trouve le lendemain, à sa grande terreur. Le sacris-
tain dit qu'évidemment la vieille était une sorcière, puisqu'elle est revenue. Le
pasteur le supplie de l'enterrer une seconde fois, lui offrant cent florins de
récompense. Le sacristain porte le corps dans la forêt et le met dans la caisse
d'un marchand ambulant qui dormait ; puis , quand le bonhomme se réveille ,
il l'engage à aller offrir sa marchandise au pasteur. Le marchand le fait ; en
ouvrant sa caisse , il y trouve le corps de la vieille femme. Il pousse les hauts
cris, et le pasteur est obligé de lui donner deux cents florins, et deux cents
florins également au sacristain, qui, cette fois, enterre bien et dûment la vieille '.
On aura été frappé de la ressemblance que le conte lorrain offre avec le conte
arabe du Petit Bossu, dans les Mille et une Nuits. La différence entre la marche des
deux récits, c'est que, dans le conte arabe, le corps du petit bossu est porté de
maison en maison par différentes personnes, qui successivement croient l'avoir tué,
tandis que, dans le conte lorrain, c'est le même individu qui porte le corps de la
vieille femme de place en place, à la demande, il est vrai , des diverses personnes
chez lesquelles il l'a subrepticement déposé. — Dans le conte écossais, c'est,
comme dans le conte lorrain, le même homme qui prend et reprend le cadavre ;
mais c'est toujours dans la même maison qu'il le rapporte. Il n'y a donc plus
guère , en réalité , dans ce conte écossais , de lien avec les Mille et une Nuits.
Presque tous les contes que nous allons avoir encore à mentionner sont
construits sur le même plan général que le conte arabe. Le principal est un
vieux fabliau qui , sous différentes formes, la Longue nuit, le Sacristain de Cluny,
etc., appartient à la classe trop nombreuse des fabliaux «anticléricaux », si l'on
peut appliquer au moyen âge cette expression de notre temps. (Voir Histoire
littéraire de la France, t. XXIII, p. 141.) — Ce fabhau revit actuellement dans
un conte norvégien ( Asjbœrnsen, Taies of the Fjeld, p. 184), et aussi dans un
conte sicilien (Pitre, n» 165 ) et dans un conte] italien des Abruzzes (Finaraore,
no 9). On remarquera que, dans ces deux derniers contes, c'est, comme dans
le nôtre, la même personne que chacun appelle successivement pour se débar-
rasser du cadavre ; mais , dans le conte sicilien , la personne en question n'est
pas celle qui a été cause de la mort. — Un conte du Tyrol italien ( Schneller ,
no 38 ) présente la même histoire , mais fort habilement débarrassée de sa teinte
« anticléricale 2. »
I. Nous résumerons ici l'introduction de ce conte souabe, à cause de sa ressemblance avec un corne
que nous avons entendu à Montiers, mais dont nous n'avons pas dénotes. Voici cette introduction : Les
gens d'un village ont coutume , toutes les fois qu'ils tuent un porc , d'en donner un morceau au p.is -
teur. Celui-ci, au moment de faire tuer, lui aussi, un porc qu'il a engraissé, se dit que , s'il rend i
chaque paysan un morceau en reconnaissance de ce qu'il a reçu , tout le cochon y passera. Il parle de
son embarras au sacristain, qui lui donne l'avis suivant : quand le cochon sera tué , le pasteur le pendra
devant sa maison et l'y laissera toute la journée ; i la nuit , il le fera subitement disparaître , et le len-
demain , il dira que le cochon a été volé. Le pasteur trouve l'idée bonne et la met à exécution ; mais, la
nuit venue, il ne trouve réellement plus son cochon : le sacristain est venu en tapinois l'enlever et l'a
emporté chez lui. Le pasteur, fort ennuyé, se rend chez le sacristain, et lui dit qu'on lui a volé son
cochon. « Oui, oui, » dit l'autre, « c'est bien là ce qu'il faut dire : les gens le croiront. » Le pasteur a
beau protester que c'est vrai, le sacristain lui répète : « Mais je connais bien l'affaire; c'est moi qui vous
ai donné le conseil. » — Ce petit conte se trouve également dans les Contes portugais de M. Coelho,
n° 62, et, dans V Elite des contes du sieur d'Ouville , livre imprimé en 1680.
i. Dans ce conte se retrouve l'épisode de l'âne et des poteries cassées.
JEAN LE PAUVRE ET JEAN LE RICHE 337
Les contes suivants , qui ressemblent beaucoup, pour le plan, au Petit Bossu,
ne se rapprochent plus du fabliau du moyen âge ; ce sont : un conte de la
Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 36) ', un conte du « pays saxon » de Transyl-
vanie ( Haltrich , n" 61 , p. 292) , un conte roumain , également de Transylvanie
(dans la revue Ausîand, 1856, p. 716), un conte hongrois (G. von Gaal,
p. 283).
Il a été recueilli, dans l'Extrême-Orient, un conte, qui, sur certains points, se
rapproche plus du conte lorrain que le conte arabe, et sur d'autres s'en écarte
davantage. C'est un conte annamite, faisant partie de la collection de M. A.
Landes (no 80) : A la suite d'aventures plus ou moins grotesques, quatre
bonzes ont été tués à la fois auprès d'une auberge. La vieille qui tient l'au-
berge craint d'être impliquée dans une affaire d'homicide, et veut se débar-
rasser des cadavres. Elle en cache trois et en fait enterrer un, comme étant
le corps d'un sien neveu , par un bonze qui passe et à qui elle donne bien
à boire. Le bonze, étant de retour à l'auberge, voit, à sa grande stupéfaction,
un cadavre tout pareil à celui qu'il vient d'enterrer. La vieille lui dit qu'il n'y a
là rien d'étonnant : son neveu l'aimait tant, qu'il ne veut pas la quitter; il
faudra l'enterrer plus profondément. Le bonze emporte le corps, et la même
aventure se renouvelle avec le troisième et le quatrième cadavres, que la vieille
tire successivement de leur cachette. Comme notre homme reprend une dernière
fois le chemin de l'auberge, il voit, en passant sur un pont, un bonze accroupi,
bien vivant celui-là. « Voilà tout un jour que je t'enterre, » dit-il, « et tu
reviens te faire enterrer encore ! » Et il le pousse dans le fleuve.
Ce conte annamite se retrouve presque identiquement dans un vieux fabliau
allemand. L'introduction seule diffère, en ce qu'elle fait jouer à des moines, qui
remplacent ici les bonzes, un rôle non plus simplement ridicule, mais odieux,
comme cela a lieu dans les fabliaux dont nous parlions tout à l'heure. Voici, en
quelques mots, ce fabliau allemand (Von der Hagen, Gesammtabentetier, no 62 ) :
Une femme, avec l'aide de son mari, se débarrasse successivement de trois mau-
vais moines, en les amenant à se cacher dans une cuve remplie d'eau bouillante.
Le mari fait jeter dans le Rhin, l'un après l'autre , les trois corps par un écolier
ivre, en lui reprochant , la seconde et la troisième fois, de n'avoir pas fait ce à
quoi il s'est engagé moyennant salaire. Après avoir jeté le dernier cadavre à
l'eau, l'écolier voit un moine parfaitement vivant. Croyant que c'est toujours le
même qui est revenu pour le contrarier , il l'empoigne et le jette dans le Rhin.
— Comparer un conte sicilien (Pitre, n° 164).
I. Entre autres épisodes, dans ce conte comme dans le nôtre, le corps d'une vieille femme est
apporté devant la maison d'un curé , que l'on réveille sous prétexte de confession à entendre. Le com-
mencement de ce conte est l'épisode altéré de U prétendue voleuse do fruits.
Cosai;iN , Coules, II.
LXXXI
LE JEUNE HOMME AU COCHON
Un garçon, qui demeure avec sa mère, se dit un jour qu'il
veut tâcher de gagner quelque argent. Il s'en va à la foire et
achète un porc pour cinquante écus. En revenant chez lui, il passe
dans une forêt où habitent des ermites. L'un d'eux lui marchande
son porc et le lui achète pour cent écus ; il le paiera , dit-il , dans
quinze jours.
Quand le garçon rentre au logis, sa mère lui reproche son
imprudence. « Je sais où demeurent ces gens-là, » dit le garçon.
« S'ils ne me donnent pas mon argent, ils auront affaire à moi. »
Les quinze jours se passent. Ne vo3'ant venir personne, le
garçon s'habille en fille et s'en va au bois, un panier au bras. Il
cueille des fleurs, qu'il met dans son panier. « Que faites-vous,
mademoiselle ? » lui dit un des ermites. — « Je cueille des fleurs
pectorales pour donner du soulagement aux malades. » L'ermite
prie la prétendue fille de venir voir son frère , qui est malade
depuis longtemps. C'était justement « le maître » , celui ili qui le
garçon avait vendu son porc.
Arrivé dans la chambre, le garçon dit aux ermites : « Allez
chercher les herbes que je vais vous indiquer. Je lui ferai prendre
un bain. » Les ermites une fois partis, il tire un bâton de dessous
ses habits et se met à battre le malade en criant : « Paie-moi
mes cent écus. — J'ai là cinquante écus, » dit le malade,
« prenez-les. — Si vous ne m'apportez pas le reste dans huit
jours, vous verrez. » Les autres reviennent et trouvent le malade
à la mort. « Qu' est-il donc arrivé ? — C'est le marchand de
LE JEUNE HOMME AU COCHON 339
cochons. Payez-le, sans quoi il m'achèvera. — Attendons qu'il
revienne , » disent les autres ; « nous lui apprendrons à vivre. »
Au bout de huit jours, le garçon revient, vêtu d'une soutane.
« Vous êtes Monsieur le curé ? — Non; je suis médecin, je guéris
toutes les maladies. — J'ai mon frère qui est bien malade ; il est
tombé du grenier, il est près de mourir. — Je le guérirai. » Le
soi-disant docteur envoie l'un allumer du feu, l'autre chercher de
l'eau. Pendant ce temps, il roue de coups le malade, qui lui
donne cinquante écus « pour ses peines » ; puis il détale. Le
malade supplie ses frères d'aller porter ses cent écus au marchand
de cochons ; mais les autres refusent. « Il nous le paiera. S'il
revient, il ne nous échappera pas. «
Le garçon revient une troisième fois, déguisé en prêtre, un
livre sous le bras. On le prie d'administrer le malade. Il le bat
une troisième fois comme plâtre et s'esquive après avoir encore
reçu cinquante écus « pour ses peines ».
Alors deux des frères du malade se décident à lui porter les
cent écus. Le garçon les retient chez lui et les fait coucher dans
la chambre haute ; mais ils sont pris d'une telle peur que, pen-
dant la nuit, ils attachent ensemble deux draps de lit, descen-
dent par la fenêtre et décampent au plus vite.
REMARQUES
Ce conte se retrouve en Provence, en Toscane, à Rome, en Sicile, eu Cata-
logne, en Norvège.
Voici d'abord le conte romain (miss Buslt, p. 336 ) : Le portier d'un couvent,
voyant passer un paysan avec un porc, veut lui jouer un tour. Il l'interpelle
et lui parle de son porc comme d'un âne. Le paysan répond que le frère por-
tier se trompe , et que c'est un porc qu'il conduit. On appelle le père gardien
pour trancher la question : s'il donne raison au frère portier , celui-ci gardera
l'animal. Le père gardien, qui est de connivence avec le portier, déclare
que l'animal est un âne, et le paysan est obligé de laisser son porc au
couvent ». Pour se venger, il s'habille en fille, et, le soir, par un violent
orage, il se présente à la porte du couvent, implorant un asile. Après bien des
pourparlers, on le laisse entrer. Pendant la nuit, il prend un bâton et en donne
fort et ferme au père gardien , en lui disant : « Ah I vous croyez que je ne dis-
tingue pas un âne d'un cochon! » Puis il s'esquive. Le lendemain, il revient ,
habillé en médecin , demandant si personne n'a besoin de ses soins. Le frère
i. Comparer, pour cette introduction, un conte indien du Panlchalanlra (III, 5 ), et les remarques
de M. Benfey(§ 146).
340 LE JEUNE HOMME AU COCHON
portier l'introduit auprès du père gardien, qui est tout moulu des coups reçus la
veille. Le prétendu médecin envoie les frères chercher dans les champs une cer-
taine herbe , et , quand ils sont tous partis , il tombe à coups de bâton sur le
père gardien , en lui répétant : « Ah ! vous croyez que je ne sais pas distinguer
un âne d'un cochon ! » Et il disparaît. Au retour des frères, le père gardien leur
dit qu'ils sont justement punis : ils ont eu tort de prendre le cochon de cet
homme , bien qu'ils n'aient regardé la chose que comme une plaisanterie. On
rend le cochon au paysan , et , en outre , on lui donne un âne pour le dédom-
mager.
Le conte provençal (^Armana prouvençau, 1880, p. 74) est à peu près iden-
tique à ce conte romain ; mais , de plus , il a une fin qu'il faut rapprocher de
celle de notre conte : Après avoir rendu à Jean sa vache , le prieur du couvent
trouve dur, non pas d'avoir été bâtonné, — c'était, dit-il, de 1' « onguent de
Tu las mérité », — mais d'avoir à laisser à Jean les cent écus que celui-ci s'est fait
donner. Il envoie donc le jardinier du couvent porter un petit cadeau à Jean, en
signe d'amitié, et lui redemander les cent écus. Le jardinier part avec son petit
garçon ; il arrive chez Jean , qui les invite à souper. Pendant qu'ils mangent ,
l'enfant voit tout à coup une femme pendue au plafond (c'est une femme de
paille que Jean a pendue au fond de la cuisine en prévision de l'arrivée de quel-
qu'un du couvent). Jean dit à ses hôtes de ne pas faire attention : c'est sa
vieille mère , qu'il a pendue parce qu'il lui arrivait souvent au lit certain accident.
Le jardinier et son fils, effrayés, se gardent bien de réclamer l'argent, et, la nuit ,
s'imaginant , par suite d'une ruse de Jean , qu'il leur est arrivé , à eux aussi , un
semblable accident pendant leur sommeil , ils s'enfuient par la fenêtre.
Dans le conte toscan (Vitré , Novelle popolari toscane, n" 59), nous retrouvons
à peu près cette même dernière partie : là ce sont deux moines , les plus braves
du couvent, qui ont été envoyés porter de l'argent au jeune homme. Le conte
toscan commence aussi par le mauvais tour joué au jeune homme, à qui deux
moines disent successivement que son cochon est un mouton. Vient ensuite,
entre autres , l'épisode du prétendu médecin. Chaque fois qu'il bâtonne les deux
moines, le jeune homme leur répète : « Est-ce un cochon ou un mouton? »
Dans le conte catalan (Rondallayre, III, p. 93), un jeune homme assez
simple est envoyé par sa mère vendre un cochon. Des voleurs s'emparent du
cochon par le même moyen que les moines des contes précédents (ils disent que
c'est un bœuf). Le jeune homme, fortement grondé par sa mère, se déguise en
fille et s'en va près du château des voleurs. Le capitaine fait entrer la prétendue
jeune fille, et la mène dans sa chambre; alors le jeune homme tire un bâton de
dessous ses habits et rosse le capitaine en lui disant : « Etait-ce un cochon ou
un bœuf? » Après quoi il se fait donner trois cents livres. Sa mère lui dit
qu'elle en veut encore trois cents. Il s'habille en médecin, et, le jour suivant,
s'en va au château. On le conduit auprès du malade ; il envoie les voleurs les
uns d'un côté, les autres de l'autre. Quand il est seul, il prend un gourdin et bat
le capitaine de toutes ses forces. Il se fait encore donner trois cents livres. Sa
mère en veut encore autant. Le jeune homme, par un stratagème, attire tous
les voleurs hors du château ; puis il pénètre auprès du capitaine , qu'il bâtonne
pour la troisième fois et qu'il force à lui donner trois cents livres. Le capitaine,
craignant de le voir revenir, lui fait rendre son cochon.
LE JEUNE HOMME AU COCHON 341
Le conte sicilien no 82 de la collection Gonzenbach se rapproche de ce conte
catalan : Le capitaine d'une bande de voleurs a volé à Peppe , qui passe pour
niais, une poule que celui-ci allait vendre. Peppe, pour se venger, lui joue, par
quatre fois , de mauvais tours. Il s'habille notamment en fille et en médecin, et
ces deux épisodes ont beaucoup de ressemblance avec les épisodes correspondants
du conte catalan.
Dans un autre conte sicilien (Pitre, n» 152), un pauvre cordonnier, qui
a vendu son cochon à un père gardien et qui n'a reçu pour prix que des coups
de bâton, se venge également en lui jouant toutes sortes de tours. Des épisodes
analogues à ceux du conte lorrain, nous ne retrouvons ici que l'épisode du
médecin. A la fin, le père gardien envoie un frère porter de l'argent au cordon-
nier pour qu'il laisse le couvent tranquihe. Le cordonnier fait loger le frère
dans une chambre haute ; mais, comme les ermites de notre conte, le frère est
pris d'une telle peur qu'il s'enfuit dans la nuit.
Dans le conte norvégien ( Asbjœrnsen, Taies of th'e Fjeld, p. 259), un vieil
avare a attrapé un jeune garçon en lui achetant son cochon pour un prix déri-
soire. Le garçon trouve moyen de le rouer de coups en diverses occasions , et
lui dit, après chaque bastonnade : « C'est moi le garçon qui a vendu le cochon. »
Dans ce conte, comme dans le précédent , il n'y a que l'épisode du médecin qui
se rapporte directement aux épisodes de notre conte.
M. R. Kœhler (^ZeilscJirift fur romanische Philologie, t. VI) rapproche des
contes de cette famille un poème du moyen âge, le Roman de Trubert, de
Douin de Lavesne. Ce poème a été analysé dans V Histoire littéraire de la France
(t. XIX, p. 734 seq.). Parmi ses épisodes, un seul peut être comparé aux
contes résumés ci-dessus : Un garnement, nommé Trubert, joue des tours
pendables à un duc, et finit par le bâtonner, après avoir eu l'adresse de l'atta-
cher à un arbre. Le duc ayant été rapporté dans son château en fort piteux
état , on décide qu'il faut appeler des médecins de Montpellier. Tr.ubert se
déguise en médecin , se présente au château et dit qu'il a un onguent admi-
rable ; mais , pour qu'il puisse bien appliquer cet onguent, il faut qu'on le laisse
seul, enfermé avec le malade. « Peut-être l'entendrez-vous crier; mais qu'on se
garde bien de vouloir pénétrer dans la chambre, car, avant de le guérir , je dois
le faire beaucoup souff"rir. » On le fait entrer dans la chambre et on le laisse
seul : alors il fustige le duc, qui crie et appelle en vain. Quand le malheureux
est tombé en pâmoison , Trubert sort en disant que le duc est endormi, et qu'il
faut se garder de le réveiller. — Comme dans les contes populaires actuels ,
Trubert, avant de se retirer, a eu soin de se faire nommer au duc, afin que
celui-ci reconnût bien en lui un infatigable persécuteur.
Ce poème du moyen âge n'a pas d'autres points de ressemblance avec le
conte lorrain et les contes similaires. Le cadre est tout différent : dans ces
contes, en effet, le héros a été attrapé et se venge ; dans le vieux poème français,
c'est lui qui , d'un bout à l'autre, est l'attrapeur.
LXXXII
VICTOR LA FLEUR '
Victor La Fleur est le fils d'un riche marchand de Londres qui,
devenu vieux, lui a dit de continuer son négoce. Un jour que le
jeune homme est à Lyon, il voit une jeune fille très belle; il s'in-
forme de sa famille, et on lui dit qu'elle est la fille d'un vieux
savetier. Il va trouver le bonhomme, sous prétexte de lui com-
mander une paire de bottes, et lui demande sa fille en mariage.
Le savetier a beau lui dire qu'il est trop riche pour elle; Victor
La Fleur veut absolument l'épouser, et le mariage se fait.
Quelque temps après, des arrangements de famille appellent le
jeune homme à Londres. Pendant qu'il est absent, sa femme
meurt. A son retour , il lui fait élever un superbe tombeau dans
l'église, et tous les jours, à la même heure, il va pleurer auprès
de ce tombeau.
Un jour, une belle dame blanche lui apparaît et lui donne une
petite boîte contenant une pommade dont il devra frotter le
cadavre de sa femme. Il le fait, et elle revient à la vie.
Des affaires l'ayant obligé de partir ensuite pour un pays éloi-
gné, vient à passer à Lyon un régiment de dragons. Le colonel
voit la jeune femme et lui propose de l'épouser. Elle finit par y
consentir. Quand Victor La Fleur est de retour, il demande à son
beau-père où est sa femme. Le savetier lui répond qu'elle est
remariée.
I . Nous avons supprimé le fragment publié dans la Rotnania sous le même
numéro 82 {Les Devinettes du Prince de France'), qui, au jugement de M. Gaston
Paris , provenait du livre populaire de Jeun de Paris. Le conte qui le remplace
est inédit.
VICTOR LA FLEUR 343
Victor La Fleur se rend en Afrique, où les dragons sont en gar-
nison, et s'enrôle dans le régiment ; il se fait aimer de ses cama-
rades et de ses chefs.
Un jour de grande revue , sa femme le reconnaît. Elle demande
au colonel de le faire monter en grade, espérant qu'il changera de
régiment, mais il reste toujours dans ce régiment de dragons.
Voyant qu'elle ne peut se débarrasser de lui , elle fait préparer un
grand festin, auquel Victor La Fleur est invité. Le cuisinier a
reçu Pordre de glisser un couvert dans la poche du jeune homme.
A la fin du souper, le cuisinier vient dire qu'il lui manque un
couvert. Chacun proteste, et La Fleur plus que personne, mais
on trouve le couvert sur lui, et il est condamné à être fusillé.
Il dit alors à un vieux soldat, nommé La Ramée, son com-
pagnon et son ami : « C'est toi qui me feras mourir. Tâche de ne
pas être ivre, et vise bien au cœur. Voici ma malle et mes effets;
tu y trouveras une petite boîte de pommade. Aussitôt que je serai
mort, tu me frotteras avec cette pommade, et je reviendrai à la
vie. » Le lendemain , La Ramée, qui n'est pas ivre, vise bien au
cœur. Il fouille dans la malle de La Fleur , et, comme il y trouve
de l'or et de l'argent, il va se divertir pendant huit jours, puis il
est mis pour neuf jours à la salle de police. Quand il en sort, il
se rappelle qu'il a oublié la recommandation de son ami. Il va au
cercueil, l'ouvre et recule devant la mauvaise odeur, mais il
revient bientôt avec une brosse et la pommade ; il frotte le cadavre,
qui se dresse sur ses pieds en disant : « Ah! te voilà donc,
La Ramée ! » La Fleur donne de l'argent à La Ramée en le priant
de garder le secret et s'embarque pour Paris, où il entre dans la
garde du roi; il devient vite sergent, puis adjudant. Un jour que
la princesse fait la revue, elle remarque La Fleuret prie son père
de le nommer officier, puis capitaine, commandant, colonel,
général, maréchal de France, et enfin de le lui donner pour mari.
Le roi y consent.
Quand La Fleur a épousé la princesse , il dit au roi qu'il dési-
rerait passer en revue les régiments d'Afrique. Le roi l'y ayant
autorisé, La Fleur passe d'abord en revue son ancien régiment.
Arrivé près de La Ramée, il lui dit : « Comment ? La Ramée, tu
n'as pas encore de grade , pas encore de décorations ? » Il le décore
de sa propre main. Puis il dit au colonel : « Est-ce que vous
n'avez pas de femme ? — Non, mon maréchal. — Vous en avez
344 VICTOR LA FLEUR
une ! » Il l'envoie chercher; elle refuse d'abord de venir; à la fin
pourtant elle arrive. Alors La Fleur lui reproche sa conduite, fait
dégrader le colonel et nomme La Ramée colonel à sa place. Au
bout d'un an, voyant que La Ramée n'est pas fait pour comman-
der, il le prend pour aide de camp et le marie avec une sœur de
la princesse.
REMARQUES
Des contes analogues ont été recueillis dans la Haute et la Basse-Bretagne,
dans les Abruzzes et en Catalogne. On peut aussi rapprocher de ces divers
récits un conte allemand de la collection Grimm.
Le conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, n" 3) est celui qui ressemble
le plus au nôtre : Un jeune homme , appelé La Rose , se marie ; deux mois
après, sa femme tombe malade et meurt. La Rose, très affligé, va tous les
soirs pleurer sur la tombe. Un soir, un fantôme lui apparaît et lui dit d'ouvrir le
cercueil ; en même temps , il lui donne une petite boîte d'argent , contenant
une rose : d'après son conseil , le jeune homme passe trois fois cette rose sous
le nez de sa femme, et celle-ci se réveille. Quelque temps après, le jeune
homme est obligé d'aller à Paris voir un sien frère. A son arrivée , il le trouve
gravement malade, et, comme il est occupé à le soigner, il ne pense pas à
écrire à sa femme, ainsi qu'il le lui avait promis. La femme s'inquiète et finit
par le croire mort. Un capitaine des dragons verts écrit une fausse lettre lui
annonçant le décès de son mari , et bientôt il épouse la prétendue veuve. —
Quand La Rose voit son frère hors de danger, il retourne au pays et apprend
que sa femme s'est remariée. Il se rend dans la ville où sont les dragons
verts et s'engage dans le régiment; on l'emploie aux écritures. Le capitaine
l'ayant pris pour secrétaire, sa femme le reconnaît, et lui-même la reconnaît
aussi ; mais ni l'un ni l'autre ne disent rien. La Rose est invité à dîner par le
capitaine, et , pendant le repas, on lui glisse dans la poche un couvert d'argent ;
ensuite il est fouillé et condamné à mort comme voleur. Dans sa prison il
donne de l'argent à un vieux soldat nommé La Chique, et lui indique le moyen
de le ressusciter, comme il a ressuscité sa femme. Après l'exécution , La Chique
dépense l'argent et ne songe qu'ensuite à remplir sa promesse. La Rose revient
à la vie. — Plus tard il délivre une princesse qui apparaît toutes les nuits
changée en bête, dans une chapelle, et qui fait périr tous les factionnaires. Il
l'épouse et devient roi '. Parcourant le royaume pour inspecter ses régiments,
il arrive dans la ville où les dragons verts tiennent garnison. A la revue, il dit
qu'il manque un homme. On amène La Chique, qui était au violon. La Rose
lui donne les épaulettes du capitaine et fait brûler celui-ci avec sa femme.
I. Cet épisode des apparitions de la princesse forme, i. lui seul , le thème des contes suivants : deux
contes allemands (Wolf, p. 258 ; Curtze , p. 168) ; un conte danois (Grundtvig, I , p. 148); un conte
wende de la Lusace ( Veckenstedt , p. 338, n» 5 ) ; un conte russe (Ralston, p. 274); un conte
hongrois (Gaal-Stier, n" i}).
VICTOR LA FLEUR 345
Dans le conte bas-breton (Luzel, Légendes, II, p. 309),* qui a la même
suite d'aventures, avec quelques lacunes et altérations (ainsi, la femme du
héros ne meurt pas, et c'est à La Chique qu'une vieille indique une herbe au
moyen de laquelle il ressuscite son camarade), nous trouvons un trait qui
manquait dans le conte précédent et qui existe dans le conte catalan et dans le
premier conte abruzzien , comme dans le nôtre : la femme que le héros épouse
est d'une condition inférieure.
Les deux contes des Abruzzes (Finamore , nos 42 et 70) présentent d'une
façon particulière l'épisode de la résurrection de la jeune femme. Dans le
premier, le mari, veillant dans l'église auprès du cercueil, voit deux serpents,
dont l'un meurt, puis est ressuscité par l'autre au moyen d'une certaine herbe.
Dans le second, le mari tue un petit lézard qui s'approche du cercueil, et le
lézard est ressuscité par sa mère, à l'aide d'une rose. > — Dans le conte catalan
(Maspons , p. 24) , figure aussi un serpent, mais qui joue à peu près le rôle de
la « dame blanche » du conte lorrain , en guidant le jeune homme vers l'autel ,
sur lequel est déposée la rose merveilleuse.
Dans ces trois contes, l'herbe ou la rose servent non seulement à ressusciter
le jeune homme, mais encore à guérir ensuite une princesse ou , dans le conte
catalan , un roi.
*
* *
Ces trois mêmes contes ont ceci de commun que le héros n'épouse pas
la fille du roi ; il demande simplement à ce dernier de lui déléguer le pouvoir de
châtier les coupables. Il est plus que probable que l'on a voulu adoucir le trait,
étrange en effet, de la bigamie du héros. Dans notre conte et dans les contes
bretons, il semblerait qu'il y ait au fond cette idée qu'en ressuscitant, les per-
sonnages entrent dans une vie nouvelle où ils oublient toutes les obligations de
la vie précédente. C'est la réflexion que fait Guillaume Grimm (III, p. 27) à
propos du conte allemand que nous avons mentionné plus haut.
Dans ce conte allemand (Grimm, n° 16), un brave soldat a épousé une
princesse qui lui a fait promettre que, si elle vient à mourir avant lui, il se fera
enterrer vivant avec elle ; elle fera de même s'il meurt le premier. Quelque temps
après, elle meurt, et le jeune homme est enfermé dans le caveau funéraire.
Voyant un serpent , s'approcher de la morte, il le tue ; mais bientôt arrive un
second serpent, apportant trois feuilles vertes qui rendent la vie au premier. Le
jeune homme ressuscite sa fenmie par le même moyen, et confie les feuilles à
la garde d'un fidèle serviteur. Depuis sa résurrection, la jeune femme paraît toute
changée dans ses sentiments à l'égard de son mari. Un jour même, naviguant
avec lui sur la mer, elle le jette par dessus bord , pendant son sommeil , avec
l'aide du capitaine, pour lequel elle a conçu une passion coupable. Mais le servi-
1. Nous .-ivons déjà dit un mot de ce thème dans les remarques de notre n» 5, ht Fili du Piclieur (I,
p. 80). Depuis lors , nous avons trouvé un conte annamite de ce type (A. Landes, n" Si) • Un homme
ayant tué un petit tigre , la tigressc prend quelques tcuilies d'un certain arbre , les miche et les crache
sur son petit, lequel ressuscite aussitôt. L'homme, qui a assisté il cette scène du haut d'un arbre,
ramasse le reste des feuilles et fait ensuite de grandes merveilles en ressuscitant les gens.
346 VICTOR LA FLEUR
teur retire son maître de l'eau et le ressuscite à l'aide des feuilles du serpent.
La vérité se découvre, et la princesse est punie de mort.
La même idée générale se retrouve en Orient , dans un conte annamite
(A. Landes, n" 84) : Deux époux se sont juré que, lorsque l'un deux viendrait
à mourir, l'autre conserverait son corps jusqu'à ce qu'il ressuscitât, et qu'il ne
se remarierait pas. La femme étant morte, le mari tient sa promesse; mais
bientôt interviennent les habitants du village , craignant que , si on laisse
longtemps la femme sans l'enterrer , elle ne devienne un esprit malfaisant qui
hanterait le pays. Le mari fait mettre le cercueil sur un radeau et s'y embarque
aussi. Le radeau flotte jusqu'au « paradis occidental », où le Bouddha, touché
de compassion, ressuscite la femme. Pendant que les deux époux s'en retournent,
ramenés vers leur pays par un crocodile, passe un bateau chinois , dont les
matelots enlèvent la femme. Le mari poursuit le bateau, monté sur le croco-
dile ; mais, du haut de ce bateau , la femme lui dit qu'elle a épousé le capitaine
et qu'il peut prendre une autre femme. Le mari va retrouver le Bouddha, et la
femme est punie.
*
* *
Notre conte ne motive le mariage du héros avec la princesse que par une
fantaisie de cette dernière. Il y a là certainement une altération. Les contes
bretons, on l'a vu, motivent ce mariage par l'histoire des apparitions de la
princesse et de sa délivrance. Il nous semble que, dans la forme primitive, la
cause devait être plutôt la guérison ou la résurrection de la princesse , obtenue ,
comme dans les contes abruzziens et catalan, par le moyen déjà employé dans
la première partie du récit (herbe ou fleur merveilleuse).
LXXXIII
LA FLAVE DU ROUGE COUCHOT'
Voulez- vous que je vous raconte la flave du Rouge Couchot ?
— Volontiers. — Il ne faut pas dire : Volontiers. — Com-
ment ? — Il ne faut pas dire : Comment? — Mais... — Il ne
faut pas dire : Mais.
(Ix même jeu se poursuit aussi longtemps quon le peut , et , quand
les auditeurs, impatientés^ demandent si on ne leur racontera pas enfin
cette u flave du Rouge Couchot, » on termine ainsi :)
Eh bien ! la voilà, la flave du Rouge Couchot.
REMARQUES
Cette facétie se retrouve , à peu de chose près, et sous le même titre : Die
MceJir vom rothen Hahn (le conte du Coq rouge), dans le « pays saxon » de
Transylvanie (Haltrich, n" 69). — On raconte de la même façon, dans le pays
messin (Mélusine, III, p. 168), la Fiauve du Roche Pohé (le conte du Cochon
rouge), et en Croatie (Krauss, I, n» 62) , V Histoire de l'Ours noir.
I. Le conte du Coq rouge.
LXXXIV
LES DEUX PERDRIX
Un curé, ayant reçu en cadeau deux perdrix, invita un certain
monsieur à venir les manger avec lui. Le convive arriva pendant
que le curé disait sa messe. « Que voulez-vous, monsieur ? » lui
demanda la servante. — « Je viens dîner avec Monsieur le Curé,
qui m'a invité à manger des perdrix. — Monsieur le Curé dit
sa messe. Asseyez-vous en l'attendant. » Et la servante retourna à
la cuisine.
De temps en temps, elle goûtait pour voir si les perdrix étaient
cuites à point; elle goûta tant et si bien que les perdrix y pas-
sèrent. Elle alla trouver le convive, qui attendait toujours. « Vous
ne savez pas? » lui dit-elle, « Monsieur le Curé a une singulière
habitude : quand il invite quelqu'un à dîner, il lui coupe les deux
oreilles. Ecoutez, vous allez l'entendre repasser son rasoir. »
En effet, en ce moment le curé venait de rentrer; il était allé
prendre son rasoir, et il était en train de le repasser pour décou-
per les perdrix. « Sauvez-vous, » dit la servante à l'invité, qui ne
se le fit pas dire deux fois.
A peine était-il parti , que le curé vint voir à la cuisine si tout
était prêt. « Où sont les perdrix? » demanda-t-il. — « Ah!
Monsieur le Curé, c'est votre monsieur qui vient de les emporter
toutes les deux. Courez après lui ; vous pourrez encore le rattra-
per. »
I . Dans la Roniania , nous n'avions pas donné ce conte , craignant qu'il ne
vînt de quelque livre ou almanach. Mais, comme les rapprochements à faire
sont curieux, nous nous décidons à le publier.
LES DEUX PERDRIX J49
Le curé sortit en criant : « Hé ! monsieur, donnez-m'en au
moins une! » L'homme, croyant qu'il en voulait à ses oreilles,
lui dit , toujours courant : « Vous n'aurez ni l'une ni l'autre. »
REMARQUES
Trois contes, recueillis à Balzac, canton d'Angoulôme (J. Chapelot, p. 12),
dans la Haute-Bretagne (Sébillot, Littérature orale, p. 137), et dans l'île por-
tugaise de San-Miguel, l'une des Açores (Braga, n» 117), sont presque iden-
tiques au nôtre. Ils mettent tous en scène un curé, et tous présentent l'équivoque
entre les perdrix et les oreilles. — Dans le conte breton, légèrement altéré, c'est
le « recteur » , comme dans notre conte , qui poursuit le prétendu voleur, en
lui criant : « Donne-m'en au moins une, » pendant que l'autre répond : « Non,
non, vous n'aurez ni l'une ni l'autre. » — Dans les deuîî autres contes, le
curé a été invité par un brave homme ; c'est la femme de celui-ci qui mange
les perdrix, et c'est l'homme qui crie dans le conte « balzatois » : « Moussieu
le Kiuré , mais donné m'en donc ine au moins ! » ou , dans le conte portugais :
« Seigneur abbé , au moins laissez-m'en une » ; et le curé qui répond : « T'en
auras pas du tout ; je n'en ai pas trop de deux », ou : « Ni une ni deux. »
Dans un conte allemand, qui a été emprunté par les frères Grimm à un
livre imprimé en l'an 1700 à Salzbourg (^Gretheî V Avisée, n° 77 de la collection
Grimm), il n'est plus question d'un curé, et les perdrix sont remplacées par
deux poulets. — Les perdrix reparaissent dans un livre français imprimé en
1680, r Elite des contes du sieur d'Ouville. Le conte est intitulé : D'utie servante qui
mangea deux perdrix, dont par une subtilité elle s'excusa. A la fin de l'histoire,
le bourgeois de Paris crie à son ami le procureur du Châtelet : « Compère , et
pour le moins baillez-m'en une » ; à quoi le procureur répond : « Parbleu ! je
serais bien sot ; tu n'as que faire de rire, tu n'en auras point. » — En 1 5 r9,
le moine franciscain Jean Pauli insérait , dans son recueil d'anecdotes , SchimpJ
und Ernst (Plaisanteries et Choses sérieuses), cette histoire d'une servante gour-
mande qui mange les deux poulets dont son maître veut régaler un hôte (n° 292
de l'édition modernisée, publiée en 1870 i Heilbronn par K. Simrock). — Vers
la même époque, Hans Sachs, d'après Guillaume Grimm, traitait aussi le même
sujet.
Enfin, au moyen âge, nous trouvons deux fabliaux, l'un français, l'autre
allemand, où les rôles sont distribués de la même façon que dans le conte
« balzatois » et dans le conte portugais. Dans le fabliau français, le Dit des
perdrii (Barbazan, éd. de Méon, III, p. 181), les personnages sont un vilain,
sa femme et un chapelain , invité à manger deux perdrix que le vilain a prises ;
dans le fabliau allemand (Von der Hagen, n» 30), un chevalier, sa femme et un
curé , que le chevalier a convié à manger deux lièvres.
A l'occasion du conte de la collection Grimm, dont il signale la ressem-
blance avec le fabliau français, M. Edélcstand du Méril, dans ses Etudes sur
3S0 LES DEUX PERDRIX
quelques points d'archéologie et d'histoire littéraire (Paris, 1862, p. 473), dit que
Désaugiers a fait sur ce même sujet un vaudeville, le Dîner de Madelon.
En Orient, nous rencontrons deux contes présentant la même idée principale
que les contes européens que nous venons d'étudier.
Le premier est un conte de l'île de Ceylan {Orientalist , année 1884, p. 38) :
Un homme fort simple, marié à une femme très rusée, s'imagine, par suite de
diverses circonstances, qu'il est redevable à un prêtre bouddhiste d'un gain
considérable qu'il a fait ; il dit à sa femme qu'il va aller inviter ce prêtre à dîner,
pour lui donner ensuite le tiers de l'aubaine. Sa femme cherche à le détourner
de cette idée; peine inutile. Il s'en va trouver le prêtre, qui ne comprend rien
à ses remerciements, et il l'oblige à le suivre. Quand ils sont en vue de la
maison de l'homme , celui-ci , apercevant sa femme , dit au prêtre qu'il court
voir si tout est prêt. Il demande tout bas à sa femme si on a apporté telle chose
pour le repas , et , sur sa réponse négative , il s'éloigne pour l'aller chercher. Le
prêtre, qui avait déjà des inquiétudes, voit ses soupçons confirmés par ce
manège. Il demande à la femme ce que son mari lui a dit à l'oreille. Elle
répond : « Il est allé chercher un pilon à riz pour vous en donner sur la tête. »
Aussitôt le prêtre s'enfuit à toutes jambes. L'homme étant rentré : « Pourquoi, »
dit-il , « le prêtre se sauve-t-il ainsi ? — Je n'en sais rien , » répond la femme ;
« seulement il m'a dit de vous prier de le suivre avec un pilon à riz. » L'homme
va bien vite prendre un pilon et se met à courir de toutes ses forces à la pour-
suite du prêtre en criant : « Arrêtez un peu , arrêtez un peu , seigneur ! » Mais
le prêtre n'en court que plus fort.
C'est dans le sud de l'Inde qu'a été recueilli l'autre conte (Natêsa Sastrî,
n» II) : Un brahmane très charitable a une femme très méchante. Un jour, il
reçoit la visite d'un brahmane de ses amis et l'invite i dîner. Il dit à sa femme
de préparer le repas un peu plus tôt que d'ordinaire, et s'en va se baigner
dans le fleuve. Pendant son absence , l'hôte , qui est assis sous la vérandah de
la maison, voit avec surprise la femme déposer en grande cérémonie un gros
pilon contre la muraille et lui rendre toutes sortes d'hommages. Il demande ce
que cela veut dire. La femme répond que c'est ce qu'on appelle le « culte du
pilon » : chaque jour, son mari prend ce pilon et en casse la tête d'un homme
en l'honneur d'une déesse qu'il vénère. L'hôte est très effrayé, et, quand la
femme, feignant d'avoir pitié de lui, l'engage à s'enfuir par la porte de derrière,
il décampe au plus vite. Le brahmane étant de retour, il demande où est son
ami. « Votre ami ! » s'écrie-t-elle d'un ton indigné ; « quel animal ! Il a voulu
se faire donner ce pilon, qui vient de mes parents, et, quand j'ai refusé, il est
parti tout courant par la porte de derrière. » L'honnête brahmane, aimant
mieux perdre un pilon qu'un ami , prend le pilon et se met à courir après son
hôte, en criant : « Arrêtez, et prenez le pilon! — Allez où il vous plaira,
vous et votre pilon , » dit l'autre ; « vous ne me reprendrez plus chez vous. »
SUPPLÉMENT AUX REMARaUES
No I. — JEAN DE L'OURS. -
T. I, p. 9. — On peut rapprocher du nom de Jean de la'^Metile celui de Meule
de Moulin que nous rencontrons , associé aux noms de Tord-Chêne et de Décotte-
Montagne , dans un conte de la Haute-Bretagne ÇSéhUlot, Littérature orale,
p. 86).
P. 23. — Nous avons indiqué le conte allemand n» 71 de la collection Grimm
comme spécimen du type de conte où des personnages doués de qualités
merveilleuses, force , finesse d'ouïe, etc. , se mettent à la suite du héros et l'ai-
dent à mener à bonne fin des entreprises à première vue impossibles , imposées
à quiconque veut épouser une certaine princesse. Un conte annamite (A. Landes,
no 78) se rapproche beaucoup de ce conte, ainsi que d'un autre conte alle-
mand (Grimm, no 164). Dans ce conte annamite, auquel il faut joindre la
variante no 102, nous retrouvons en partie les mêmes personnages : ainsi, dans
le conte annamite no 78, l'homme qui entend ce qui se dit partout corres-
pond à r « écouteur » du conte allemand no 164; l'homme qui est à l'épreuve
du froid et du chaud, à l'homme qui gèle au soleil et qui a chaud dans la glace,
du même conte allemand.
No IIL — LE ROI D'ANGLETERRE ET SON FILLEUL.
1 , p. 48. — Aux contes orientaux qui présentent le passage où le héros nour-
rit divers animaux mourant de faim, il faut ajouter un conte arabe des Mille et
une Nuits, cité dans notre second volume, p. 243, et aussi un conte kabyle.
Dans ce dernier conte (A. Hanoieau, p. 282), qui, comme les autres contes
kabyles, est venu évidemment de l'Inde par l'intermédiaire des Arabes, un
prince veut aller conquérir la main de la fille du roi des chrétiens. Il part avec
un esclave, cent chameaux et des bœufs. Arrivé dans un pays désert, il ren-
contre des oiseaux qui n'ont pas à manger ; il tue des bcrufs et leur en distri-
352 SUPPLÉMENT AUX REMARQUES
bue la chair. Qjiand les oiseaux sont rassasiés, ils disent au prince de leur
demander ce qu'il voudra. « Je désire que vous me donniez un peu de vos
plumes. — Cela est facile. Quand tu auras besoin de nous, tu les feras brûler
dans le feu. » Même aventure arrive au prince avec des sangliers, qui lui don-
nent de leurs soies ; avec des fourmis , qui lui donnent quelque chose de leurs
petites pattes, et enfin avec des abeilles, qui lui donnent quelque chose de leurs
petites ailes. Plus tard, quand le roi, père de la princesse, impose au jeune homme
plusieurs épreuves , les animaux reconnaissants viennent en aide à leur bienfai-
teur. Ainsi , les sangliers labourent pour lui tout un champ dans l'espace d'une
nuit; les fourmis trient un mélange d'orge et d'autres graines ; les abeilles lui
indiquent où est la princesse , qu'il faut reconnaître parmi les femmes de ses
quatre-vingt-dix-neuf frères.
No V. — LES FILS DU PÊCHEUR.
I, p. 70. — Nous avons fait remarquer, — ce qui , du reste, saute aux yeux,
— que les « fils du pêcheur » sont de véritables incarnations du poisson mer-
veilleux. Cette même idée se retrouve , sous une forme étrange, dans un conte
annamite (A. Landes, n«> 78) :
Un homme n'a pas d'enfants. Il est très cruel (selon les idées bouddhiques)
et prend le poisson en empoisonnant les eaux. Au confluent de deux rivières,
il y avait une énorme anguille. L'homme veut aller la prendre. Comme il va
se mettre en route, un bonze cherche à le détourner de son dessein, et, ne
pouvant y réussir , lui dit : « C'est assez ! puisque vous ne voulez pas faire le
bien et épargner la vie de cette créature qui ne fait de mal à personne , faites-
moi donner à manger, et je partirai. » L'homme fait servir au bonze des ali-
ments rituels (aliments végétaux, cuits sans sel ni assaisonnements). Le bonze
part ensuite , et l'homme jette du poison à l'anguille, qui vient morte à la sur-
face de l'eau. « Quand on l'ouvrit, continue le récit annamite, on lui trouva dans
le ventre les aliments rituels , et l'on comprit que c'était cette anguille qui s'était
manifestée sous la figure du bonze. L'homme ayant mangé la chair de l'an-
guille , sa femme devint enceinte , et ils eurent un fils qu'ils aimaient comme
l'or et le diamant. Quand il fut devenu grand, il se mit à jouer, à se griser, et
fit si bien qu'il dépensa toute la fortune de la maison. Le père et la mère mou-
rurent ruinés. Alors le fils dit : « Quand on a fait le mal, le mal vous
est rendu, » et il disparut, laissant au village le soin d'enterrer ses parents. Cet
enfant, — conclut le conte, — était certainement l'anguille, qui s'était incamée
en lui pour se venger de son meurtrier. »
I, p. 73, note I. — Dans un conte annamite (A. Landes, n» loi), se
trouve également l'histoire de l'oiseau merveilleux : celui qui en mangera la
chair deviendra roi.
SUPPLÉMENT AUX REMARQ.UES 353
No VII. — LES DEUX SOLDATS DE 1689.
Deux contes sont à joindre aux récits orientaux que nous avons résumés ,
I, pp. 90-94.
Le premier est un conte annamite, un peu altéré (A. Landes, n» 105 ) : Un
voyageur, pressé par la soif, se fait descendre dans un puits par son compagnon
de route. Celui-ci l'y abandonne. Etant parvenu à en sortir, Tarn (c'est le nom
du voyageur) s'égare et arrive à une pagode, où il demande l'hospitalité. Le
gardien lui dit : « Restez, si vous voulez ; mais il y a ici quatre esprits de per-
sonnes laissées sans sépulture, qui apparaissent à la troisième veille et dévo-
rent tout étranger. » L'homme demande qu'on lui indique un trou pour se
cacher. « Voilà, » lui dit le gardien, « le trou dans lequel habitent ces démons;
c'est derrière l'entrée que vous serez le plus en sûreté. » A la troisième veille ,
les quatre âmes en peine reviennent d'une expédition. Sans voir Tarn, elles s'ar-
rêtent près de l'entrée de leur trou. La première dit : « A gauche, derrière cette
pagode, sont enfouies dix jarres d'argent, et à droite dix jarres d'or. Et vous
autres , savez-vous quelque chose de nouveau ? » La seconde dit : « Je connais
quelque chose à l'aide de quoi on pourrait nous détruire. C'est une pierre de
tortue (5/6-). Si quelqu'un s'empare de cette pierre, qui est à côté de la caverne,
il pourra nous faire périr. » A ces mots , Tam se précipite pour s'emparer de
la pierre. Les mauvais esprits essaient de se jeter sur lui pour le dévorer, mais
il tient déjà la pierre et les fait périr. Il déterre ensuite le trésor, et se trouve
riche. Q.uant à son compagnon , il a été rencontré par les mauvais esprits, qui
l'ont dévoré.
Le second conte, un conte indien du Pandjab (Steel et Temple, p. 294 seq.), est
mieux conservé : Un jeune prince est poussé dans un puits par ses six frères , qui
voyagent avec lui. Il entend, pendant la nuit, la conversation des habitants de
ce puits, un démon borgne, un pigeon et un serpent. Le serpent dit qu'il a
sous lui les trésors de sept rois. Le démon raconte qu'il a rendu malade la fille
du roi ; le pigeon , qu'il peut la guérir : il suffirait qu'on fit manger de sa fiente
à la princesse. Le jour venu, les trois êtres mystérieux disparaissent. Le prince
est retiré du puits par un chamelier qui passe. Il guérit la princesse et déterre
les trésors. Le roi lui donne la main de sa fille et moitié du royaume. Les
frères du jeune homme, qui se trouvent aux noces, ayant appris ses aventures,
s'en vont au puits et y descendent. Mais le pigeon, s'étant aperçu que sa fiente
a été enlevée, dit à ses compagnons de voir s'il n'y aurait pas là quelque voleur.
Les six frères sont découverts , et le démon les dévore.
No Vm. — LE TAILLEUR ET LE GÉANT.
I, p. 100. — Un conte du sud de l'Inde (Natôsa Sastrî, n° 9) a deux épi-
sodes que nous avons déjà rencontrés dans le conte mongol du Siddhi Kûr : Un
brahmane a pris une seconde femme, au grand chagrin de la première. Cette
nouvelle venue étant allée faire ses couches chez sa mère , le brahmane part
CosauiN , Contes, II. 23
3)4 SUPPLÉMENT AUX REMARaUES
un jour pour lui rendre visite, emportant des gâteaux qu'il doit lui oflFrir de la
part de sa première femme. Après un jour de marche, il se couche sur le bord
d'un étang et s'endort. Une troupe de cent voleurs , qui ont enlevé une prin-
cesse endormie et l'emportent dans son lit, viennent justement boire à cet
étang ; ils trouvent les gâteaux , les mangent et tombent tous raides morts : les
gâteaux avaient été empoisonnés par la femme du brahmane à l'intention de
sa rivale. A son réveil , le brahmane coupe la tête aux cent voleurs et se fait
passer pour le libérateur de la princesse. Le roi la lui donne en mariage. —
Bientôt le peuple vient demander au roi d'envoyer son valeureux gendre com-
battre une lionne terrible à laquelle il faut livrer tous les huit jours une victime
humaine. Le brahmane est obligé de soutenir sa réputation ; il se fait hisser
sur un gros arbre avec toutes sortes d'armes. Voyant la lionne approcher , il
est pris d'un tel tremblement que le sabre qu'il tient lui échappe de la main et
va tomber juste dans la gueule de la lionne : voilà la bête tuée et le brahmane
de nouveau couvert de gloire. — Plus tard , le brahmane doit faire campagne
contre un puissant empereur. Le roi lui donne un cheval fougueux, sur lequel
le brahmane se fait attacher , de peur de tomber ; mais aussitôt le cheval , qui
n'a jamais été monté, s'emporte et court au triple galop vers une rivière der-
rière laquelle est campé l'ennemi. La rivière traversée, le brahmane s'accroche
à un arbre miné par l'eau ; l'arbre est déraciné et le brahmane le traîne à sa
suite. Les cordes qui l'attachent s'étant renflées dans l'eau et le faisant beau-
coup souffrir , il ne cesse de crier : Appa ! ayya ! ( Ah ! hélas ! ) Or , l'empereur
ennemi s'appelle justement Appayya ; ses soldats croient entendre un défi adressé
A leur souverain par le guerrier qui fond sur eux, brandissant un arbre entier.
Tout fuit , et le brahmane fait sa rentrée en triomphateur.
Un conte de l'île de Ceylan (Ormitalist, II, 1885 , p. 102), qui ressemble
beaucoup à ce conte indien, a un commencement un peu différent. C'est pour
se débarrasser, non d'une rivale, mais de son mari lui-même, qui l'exaspère par
sa sottise, que la femme donne à celui-ci des gâteaux empoisonnés. (Com-
parer le conte indien de Cachemire et le conte mongol , résumés danc wus
remarques, I, pp. 100 et 102.) Ces gâteaux sont mangés par un éléphant qui
faisait la terreur du pays. Vient ensuite un épisode correspondant à celui de la
lionne (ici c'est un tigre), et enfin celui de l'arbre déraciné. Ce dernier épisode,
où le héros crie Appoi 1 comme le héros du conte du sud de l'Inde crie Appa !
ayya l montre bien l'étroite parenté qui existe entre les deux contes ; mais,
dans le conte singhalais , cette exclamation ne donne lieu à aucune équivoque.
No X. — RENÉ ET SON SEIGNEUR.
A tous les contes orientaux, et notamment aux contes indiens, que nous
avons analysés, I, pp. 1 14-120, nous pouvons ajouter un conte de l'île de
Ceylan (Om«/a/t5/, II, 1885, P- 33) • Un jeune homme, appelé Loku-Appu, a
emprunté de l'argent à des joueurs de tamtam , avec la ferme intention de ne
jamais le leur rendre. Les voyant un jour de loin se diriger vers sa maison , il
SUPPLÉMENT AUX REMARQUES 355
fait la leçon à une vieille femme et à une jeune fille, et attend ses créanciers en
affectant d'être très occupé à tailler un gros bâton. Les créanciers arrivent; il
les prie de s'asseoir, et presque aussitôt il frappe de son bâton la vieille
femme, et la pousse dans une chambre voisine. Q.uelques instants après, il
appelle pour avoir du bétel , et , au lieu de la vieille , c'est une jeune fille qui
sort de la chambre. Voilà les créanciers fort étonnés ; Loku-Appu leur dit que
son bâton a la vertu de changer les vieilles femmes en jeunes filles. Les créan-
ciers veulent à toute force posséder ce bâton merveilleux , et , comme Loku-
Appu refuse de s'en défaire, ils s'en emparent. De retour chez eux, ils essaient
le bâton sur des vieilles femmes, qu'ils parviennent bien à assommer, mais non
à rajeunir. Ils retournent furieux chez Loku-Appu ; celui-ci dit qu'ils ont pris le
bâton par le mauvais bout. La fois d'ensuite , ils emploient le bon bout ; mais
le résultat est le même. Déterminés à se venger, ils saisissent Loku-Appu , qu'ils
enferment dans un sac pour aller le jeter à la rivière. Pendant qu'ils l'y por-
tent , ils entendent battre le tamtam ; il déposent le sac et vont voir de quoi il
s'agit. Pendant leur absence , un Musulman , marchand d'étoffes , qui passe
par là , entend Loku-Appu crier dans son sac : « Hélas ! hélas 1 comment
pourrai-je gouverner un royaume, moi qui ne sais ni lire ni écrire? » Il s'ap-
proche , et , Loku-Appu lui ayant raconté qu'on l'emmène de force pour le faire
roi, il lui demande la faveur de se mettre dans le sac à sa place. Les créanciers,
à leur retour, jettent le sac dans la rivière, et sont bien étonnés ensuite de voir
Loku-Appu en train de laver des étoffes dans cette même rivière. Loku-Appu
leur dit qu'il a trouvé toutes ces étoffes au fond de l'eau et que, comme il y
avait un peu de boue dessus, il les nettoie. Les créanciers, voulant avoir pareille
aubaine, se font mettre dans des sacs par Loku-Appu et jeter à la rivière.
No XI. — LA BOURSE, LE SIFFLET ET LE CHAPEAU.
I, p. 125. — Nous ajouterons aux contes de cette famille dont l'introduction
est analogue à celle du nôtre, un conte russe (Gubernatis, Florilegio , p. 75).
Là, trois frères, déserteurs, arrivent dans une forêt et passent la nuit dans une
cabane, où habite un vieillard ; ils montent la garde, chacun à son tour. Le
vieillard, content d'eux , donne au premier un manteau qui rend invisible ; au
second , une tabatière d'où sort toute une armée ; au troisième , une bourse qui
se rempht d'elle-même. Suivent les aventures du plus jeune avec une femme
qui est invincible au jeu de cartes, et l'histoire des pommes qui font pousser des
cornes.
No XII. — LE PRINCE ET SON CHEVAL.
I, p. 154. — Nous avons dit un mot, d'après Mêlusine, d'un conte des sau-
vages du Brésil. Au moment où nous corrigions les épreuves de cette partie
de notre travail , nous n'avions que depuis peu de temps entre les mains la col-
lection de contes portugais du Brésil, publiée tout nouvellement par M. Roméro,
356 SUPPLÉMENT AUX REMARQ.UES
et nous n'avions pas vu que les contes dont parle Mélusine avaient été joints à
cette collection. Vérification faite (Roméro, p. 198), la ressemblance signalée
est très faible : En s'enfuyant de chez l'ogresse, le héros, sur le conseil de la
fille de celle-ci , ordonne à certains paniers, qu'elle lui a fait faire, de se trans-
former en gibier de toute sorte. L'ogresse s'arrête à manger toutes ces bêtes. La
suite de ce conte très fruste n'a aucun rapport avec le thème indiqué par
Mèlusitie.
No XV. — LES DONS DES TROIS ANIMAUX.
Parmi les contes orientaux que nous avons cités (I, pp. 173-177) comme
renfermant le thème, plus ou moins bien conservé, de l'être mystérieux qui
cache son dîne, sa vie, pour la mettre en sûreté, nous avons donné , p 175, le
résumé d'un conte indien du Kamaon. Nous ferons remarquer ici que ce conte
kamaonien offre une grande ressemblance avec le conte indien du Deccan dont
un fragment a été donné, même page. La principale différence est que le héros
est le fils et non le neveu de la princesse qui a été enlevée par le magicien. De
plus, c'est dans d'autres conditions que le jeune prince parvient à s'emparer du
perroquet dans lequel est l'âme du magicien.
Tout l'ensemble de ces deux contes du Kamaon et du Deccan se retrouve, —
chose à noter, — dans un conte allemand du Holstein (Mùllenhoff, p. 404),
dans un conte allemand de la principauté de Waldeck (Curtze, p. 129) et dans
un conte norvégien (Asbjœrnsen, II, no 6). Là aussi, une princesse est retenue
captive par un magicien ; là aussi , tous les beaux-frères de cette princesse , six
princes, sont métamorphosés par le magicien (en pierres, comme dans le conte
du Deccan) ; là aussi, un seul homme de la famille , — le fiancé de la prin-
cesse, au lieu de son fils ou de son neveu , — a échappé à ce malheur, parce
qu'il est resté à la maison, et c'est cet unique survivant qui délivre la princesse.
Notons encore , en passant , que la « sirène » du conte bas-breton , cité
pp. 171-172, se retrouve dans un conte espagnol (^BibUotem de las tradkiones
populares espaholas , I, 1884, p. 183).
No XVII. — L'OISEAU DE VÉRITÉ.
La collection LalBehari Day renferme un conte indien du Bengale (no 19),
qui , sans être bien complet , est mieux conservé que les deux autres contes
indiens donnés dans nos remarques (I , pp. 195-196).
Ainsi, d'abord, nous y retrouvons l'introduction caractéristique des contes
de ce type : Un jour, une belle jeune fille, dont la mère est une pauvre vieille ,
va faire ses ablutions dans un étang avec trois amies, filles, la première, du
ministre du roi ; la seconde , d'un riche marchand , et la dernière , du prêtre
SUPPLÉMENT AUX REMARQUES 357
royal. Pendant qu'elles se baignent, la fille du ministre dit aux autres :
« L'homme qui m'épousera sera un heureux homme : il n'aura jamais à
m'acheter d'habits ; le vêtement que j'ai une fois mis, ne s'use jamais ni ne se
salit. » La fille du marchand dit que le combustible dont elle se sert pour faire
la cuisine ne se réduit jamais en cendres, et dure toujours. La fille du prêtre, à
son tour, dit que, lorsqu'elle fait cuire du riz, ce riz ne s'épuise pas, et qu'il
en reste toujours dans le pot la môme quantité. Enfin la fille de la pauvre
vieille dit que, si elle se marie, elle aura des jumeaux, un fils et une fille. La
fille sera divinement belle, et le fils aura la lune sur son front et des étoiles sur
la paume de ses mains. Un roi a entendu cette conversation , et , comme ses
six « reines » ne lui ont pas donné d'enfants, il épouse la fille de la vieille.
Ce sont , comme dans les autres contes indiens , les six « reines » qui veulent
supprimer les enfants de leur rivale. Elles leur font substituer par la sage-
femme deux petits chiens. Le roi , furieux contre sa « septième reine » , la fait
dépouiller de ses beaux vêtements et revêtir d'habits de cuir et il l'envoie sur la
place du marché pour y être employée à écarter les corbeaux. Les enfants sont
recueillis par un potier et sa femme, après des incidents merveilleux. Devenu
grand , le jeune garçon rencontre un jour le roi à la chasse, et celui-ci remarque
la lune sur son front. Il en parle aux six reines, qui envoient la sage-femme à la
découverte. La sage-femme entre dans la maison où le frère et la sœur habitent
seuls après la mort de leurs parents adoptifs, et se donne à la jeune fille pour
sa tante. Après lui avoir fait de grands compliments de sa beauté, elle lui dit
qu'il ne lui manque, pour la rehausser, que la fleur nommée kataki , laquelle
se trouve au delà de Tocéan, gardée par sept cents rdkshasas , et elle engage la
jeune fille à prier son frère de la lui aller chercher.
Les aventures du jeune homme à la recherche de la fleur ressemblent beau-
coup à un épisode d'autres contes indiens, résumé dans les remarques de notre
no 15 , les Dons des trois Animaux (I, pp. 176-177). C'est la princesse, ramenée
par le jeune homme du pays des rdkshasas, qui révèle au roi l'histoire de la per-
fidie des six reines et tout le reste.
N° XIX. — LE PETIT BOSSU.
I, p. 214. — Au sujet du flageolet qui force à danser, nous avons rappelé
le conte allemand n" no de la collection Grimm, le Juif dans les épities. On a
recueilli chez les Kabyles un conte analogue (Rivière, p. 91). Dans l'un et
dans l'autre, le héros est conduit devant le juge par ceux qu'il a forcés à dan-
ser, et il l'oblige à danser lui-même.
I , p. 215. — Nous avons dit que l'épisode du batelier qui, depuis des siècles,
transporte les voyageurs de l'autre côté du fleuve , appartient en réalité A un
conte d'un autre type , dont un spécimen bien connu est un conte allemand,
le Diable aux trois cheveux d'or (Grimm , n" 29). Il est intéressant de constater
que cet épisode se retrouve dans un conte annamite (A. Landes, n» 63) , qui
correspond au conte de la collection Grimm et aux contes analogues.
3)8 SUPPLÉMENT AUX REMARQ.UES
Dans un conte tchèque de ce type (Chodzko , p. 31), le héros qui doit rap-
porter à un roi trois cheveux d'or du « vieillard qui voit tout » (le soleil), arrive
à une mer. Un vieux batelier, qui depuis des années passe les voyageurs ,
apprenant où il va, lui dit : « Si tu me promets de demander au vieillard qu'
voit tout quand j'aurai un remplaçant pour me délivrer de mes peines , je te
passerai dans mon bateau. » — Dans le conte annamite, le pauvre homme qui
s'en va trouver 1' « Empereur Céleste » arrive sur le bord de la mer. Un ba ba
(espèce de tortue de mer) sort de l'eau et lui demande : « Où voulez-vous
aller? » Le voyageur lui raconte son histoire. « Je vous passerai dans l'île, »
dit le ba ba, « mais vous demanderez pour moi une explication. Voilà mille ans
que je fais pénitence, et je reste toujours ce que je suis , sans changer d'être. »
Le pauvre consent à ce qui lui est demandé ; il monte sur le dos du ba ba, et
celui-ci le porte dans l'île.
Chose curieuse, dans une variante « veliko-russe » (Chodzko, p. 40), il n'y
a pas de batelier, mais une baleine, couchée à la surface de l'eau et servant de
passerelle d'un bord à l'autre. C'est presque le conte annamite.
No XXL — LA BICHE BLANCHE.
I, p. 235. — Nous avons cité divers contes, et notamment un conte indien,
dans lesquels une épingle , enfoncée dans la tête de l'héroïne , la transforme en
oiseau .
Dans un conte recueilli dans la région de l'Abyssinie , croyons-nous (Léo
Reinisch , Die Nuba Spi-ache , Vienne, 1879 , I, p. 221 ) , un magicien enfonce
des aiguilles enchantées dans la tête de sept frères, et ils sont changés en
taureaux. Leur sœur les conduit au pâturage. Des hommes les tuent. La jeune
fille rassemble leurs os et les enterre , et à cet endroit croissent sept palmiers.
No XXIL — JEANNE ET BRIMBORIAU.
I , p. 240. — Le conte de l'île de Ceylan , que nous avons rapproché des
contes européens de « l'Homme qui revient du Paradis », se retrouve presque
identiquement dans le sud de l'Inde (Natêsa Sastrî, no 12); mais la forme
singhalaise est meilleure.
I, pp. 244-245. — Nous avons cité un passage d'un conte du Cambodge.
Il sera intéressant, croyons-nous , de signaler l'existence en Europe d'un conte
qui ressemble beaucoup à un autre passage de ce même conte oriental.
Dans le récit cambodgien , une femme voudrait se débarrasser de son mari
pour en prendre un autre. Un jour , le mari , occupé à la récolte des ignames
dans la forêt , va se reposer durant la chaleur dans le temple d'un génie. Pré-
cisément pendant ce temps arrive la femme , apportant des offrandes au génie
SUPPLÉMENT AUX REMARQ.UES 359
pour lui demander la mort de son mari. Celui-ci, ayant entendu sa prière, se
cache derrière l'idole, et, déguisant sa voix, il ordonne à la femme d'acheter
une poule couveuse et ses œufs et de servir ce mets à son mari, qui en mourra.
La femme se retire et va exécuter cet ordre. Le soir, le mari mange tout ce qui
lui est servi et feint de tomber gravement malade. Alors la femme fait entrer
son amant, que le mari trouve moyen de faire périr. — Dans un conte du
Tyrol italien (Schneller, n" 58), une femme voudrait rendre son mari aveugle
pour être plus libre. Elle lui dit un jour qu'elle va se confesser. Le mari , qui
se méfie d'elle, lui parle d'un certain prêtre, très habile, dit-il, dans toute
sorte de sciences occultes, qui se tient à tel endroit dans le creux d'un chêne.
Elle s'y rend : c'est le mari lui-même qui s'est mis dans le chêne. Elle demande
au prétendu magicien comment elle pourrait rendre son mari aveugle. Il
répond qu'il faut lui faire cuire chaque jour une poule. De retour au logis, elle
raconte que le prêtre lui a dit qu'elle devait montrer plus d'égards à son mari,
le bien soigner, et chaque jour elle lui fait manger une. poule. L'homme fait
semblant de perdre peu à peu la vue, et , quand elle le croit tout à fait aveugle,
elle appelle son amant, que le mari fait périr. (Comparer Prœhle, L no 51,
et Braga, n" 113.) — Le Panlchatatitra indien (liv. III, i6e récit) nous
ofl're à peu près les même traits : Une femme apporte des offrandes à une déesse
et lui demande le moyen de rendre son mari aveugle ; le mari , caché derrière
la statue , répond qu'il faut lui donner tous les jours des gâteaux et des frian-
dises ; plus tard il feint d'être aveugle et finalement bâtonne si bien l'amant de
sa femme que celui-ci en meurt.
No XXUI. — LE POIRIER D'OR.
Pour l'arbre qui pousse à l'endroit où l'on a mis les os du mouton, compa-
rer le conte de la région de l'Abyssinie, cité dans le supplément aux remarques
de notre n° 21 , la Biche Uattche.
Nous avons fait remarquer que le thème de Cendn'Uon se combine souvent
avec le thème propre du Poirier d'or, et nous avons cité, à ce propos
(I, pp. 2S3-254), un conte indien, dont malheureusement nous ne possédons
qu'une analyse incomplète. Il a été publié tout récemment un conte annamite
(A. Landes , no 22 ), qui présente la même combinaison.
L'introduction de ce conte annamite est altérée, mais nous y retrouvons l'ani-
mal mystérieux qui, même après avoir été tué , vient au secours de l'héroïne :
Un mari et sa femme ont chacun une fille ; celle du mari s'appelle Cam ; celle
de la femme, Tam. Comme elles sont de même taille et qu'on ne sait laquelle est
l'aînée , leurs parents les envoient à la pêche : celle qui prendra le plus de pois-
sons sera l'aînée. C'est Cam, la fille du mari, qui en prend le plus, mais l'autre
lui dérobe sa pêche. Un génie, voyant la jeune fille pleurer, lui demande s'il
ne lui reste plus rien. Elle répond qu'elle n'a plus qu'un seul poisson. Alors le
génie lui dit de le mettre dans un puits et de le nourrir. Mais, un jour, la fille
de la marâtre appelle le poisson, le prend et le fait cuire.
360 SUPPLÉMENT AUX REMARQ.UES
A son retour, Cam , ne trouvant plus son poisson , se met à pleurer. Le coq
lui dit : « O I o ! o ! donne-moi trois grains de riz , je te montrerai ses arêtes. »
Cam ramasse les arêtes. Le génie lui dit de les mettre dans quatre petits pots ,
aux quatre coins de son lit : au bout de trois mois et dix jours, elle y trouvera
tout ce qu'elle désirera i. Elle y trouve des habits et une paire de souliers.
Ici nous entrons tout à fait dans le thème de Cendrillon : Cam s'en va
s'habiller dans les champs; mais ses souliers viennent à être mouillés , et elle
les fait sécher. Un corbeau enlève un de ces souliers et va le porter dans le
palais du prince héritier. Celui-ci fait proclamer qu'il prendra pour femme celle
qui pourra chausser le soulier 2. La marâtre ne permet pas à Cam de se
rendre au palais ; mais elle y conduit sa fille à elle , sans succès. Cam se plaint
et demande à tenter l'aventure. Alors la marâtre mêle des haricots et du
sésame , et lui dit que , lorsqu'elle les aura triés , elle pourra y aller. Le génie
envoie une bande de pigeons pour l'aider 3. Enfin Cam va au palais , elle essaie
le soulier, et le prince l'épouse.
Vient ensuite, après que Cam a été tuée par la malice de sa belle-sœur , une
série de transformations dont nous avons parlé dans le second Appendice à
notre introduction (I, pp. LXii-Lxm) et un dénouement dont nous avons dit
un mot dans cette introduction même (I, p. xxxix), mais que, vu son intérêt,
nous donnerons ici in extenso : « Lorsque Tam vit revenir sa sœur , elle feignit
une grande joie : « Où avez vous été si longtemps ? Comment faites-vous pour
être si jolie? Dites-le moi, que je fasse comme vous. — Si vous voulez être
aussi jolie que moi, faites bouillir de l'eau et jetez-vous dedans. » Tam la crut ;
elle se jeta dans de l'eau bouillante et mourut. Cam fit saler sa chair et l'envoya
à la marâtre. Celle-ci crut que c'était du porc et se mit à manger. Un corbeau
perché sur un arbre cria : (. Le corbeau vorace mange la chair de son enfant et
fait craquer ses os. » La mère de Tam , entendant ce corbeau , se mit en colère
et lui dit : « C'est ma fille qui m'a envoyé de la viande ; pourquoi dis-tu que
je mange la chair de ma fille? » Mais, quand elle eut fini la provision , elle
trouva la tête de Tam, et sut ainsi qu'elle était morte. »
Dans un conte sicilien (Gonzenbach , n" 48) , une marâtre a fait disparaître sa
belle-fille, mariée à un roi, et lui a substitué sa fille à elle. La tromperie étant
découverte , le roi fait hacher en mille morceaux la fille de la marâtre et la fait
saler dans un baril, en ayant soin de faire mettre la tête au fond. Puis il
envoie le baril à la marâtre en lui faisant dire que c'est du thon que lui envoie
sa fille. La marâtre ouvre le baril et commence à manger. Le chat lui dit :
« Donne-moi quelque chose, et je t'aiderai à pleurer. » Mais elle le chasse.
Qiiand elle arrive au fond du baril et qu'elle voit la tête de sa fille, de désespoir
elle se casse la tête contre un mur. Et le chat se met à chanter : « Tu n'as
rien voulu me donner ; je ne t'aiderai pas à pleurer. »
1. Dans un conte serbe (Vouk, u» 32), par exemple, Cendrillon recueille les os de la v.iche mystc-
rieuse, comme celle-ci lui a dit de le faire, et, à la place où elles les a enterrés, elle trouve tout ce
qu'elle peut désirer. Voir notre tome I, p. 252, note 2.
2. Dans la légende égyptienne de Rhodopis (Strabon, liv. xvii ; Elien, Var. , 1. xiii), pendant que
l'héroïne se baigne avec ses suivantes, un aigle enlève un de ses souliers et le laisse tomber dans le jar-
din du roi Psammétichus, à Memphis. Le roi, étonné de la petitesse de ce soulier, fait chercher partout
celle i qui il appartient, et , l'ayant trouvée, il l'épouse.
3. Comparer , par exemple, le conte allemand de Cendrillon { Grimm, n» 21 ).
SUPPLÉMENT AUX REMARQ.UES 361
Ce même passage se retrouve, plus ou moins bien conservé, dans d'autres
contes siciliens (Gonzenbach, nos jj^ j^^ 4g j Pitre, n» 59) et dans un
conte islandais (Arnason , p. 24?) ».
Dans une légende historique , rattachée au nom d'une reine Marguerite de
Danemark (MùUenhoff, p. 18), le fils de cette reine, envoyé à Oldenbourg
pour encaisser de l'argent, est saisi par les cordonniers du pays, qui le hachent
menu , le salent et le renvoient ainsi à sa mère.
Un conte kabyle (Rivière, p. 55), qui se rattache au même thème que
le conte sicilien cité tout à l'heure , se termine de la même façon : Après que
la fille de la marâtre a été tuée, on la fait cuire et on l'envoie à sa mère et à sa
sœur. Le chat intervient dans le conte kabyle comme dans le conte sicilien. « Si
tu me donnes ce morceau , » dit-il, « je pleurerai d'un œil. »
Enfin, dans un conte indien (miss Stokes, no 2), une reine qui a maltraité
et tué les enfants de son mari est brûlée vive, et ses os sont envoyés à sa
mère.
No XXIX. — LA POUILLOTTE ET LE COUCHERILLOT.
Dans un conte portugais du Brésil ( Roméro , p. 163 ) , un singe a eu le bout
de la queue coupé par la roue d'un chariot. Un chat s'empare de ce bout de
queue. Pour le rendre au singe , il lui demande du lait ; le singe s'adresse à la
vache, qui veut de l'herbe ; puis à la vieille, qui veut des souliers ; au cordon-
nier, qui veut des soies ; au cochon , qui veut de la pluie (sic). La fin de la
série est absurde.
Ce conte brésilien est à citer en ce qu'il ressemble à la fois , pour la première
partie de la série de personnages mis en action , à notre conte de Montiers et
à la variante de Seine-et-Marne que nous avons donnée. Ainsi, nous y trouvons
le chat demandant du lait et la vache de l'herbe, comme dans la variante ; la
femme demandant des souliers, comme dans le conte de Montiers ; le cordon-
nier demandant des soies, comme dans l'un et l'autre.
Le début du conte brésilien a beaucoup de rapport avec celui d'un conte
anglais, mentionné dans nos remarques (Halliwell, n" 81), où le chat ne veut
rendre à la souris sa queue, que si elle va lui chercher du lait.
No XXXIL — CHATTE BLANCHE.
II, pp. 16-23. — Nous avons eu à étudier, à l'occasion d'un épisode de ce
conte , un thème que l'on peut appeler le thème des Jetitus filles oiseaux. Aux
contes orientaux que nous avons cités, nous ajouterons un conte annamite
(A. Landes, n» 53 ) : Dans un certain pays se trouvait une fontaine où venaient
I . Il n'est pas inutile de constater que ce conte islandais est une combinaison du thime de Ctndrill«n
et de celui du Poirier d'or, comme le conte annamite.
362 SUPPLÉMENT AUX REMARaUES
se baigner les fées (mot-à-mot les dames génies). Un jour, un bûcheron emporte
les vêtements de l'une d'elles qui était restée dans l'eau plus longtemps que les
autres ; il refuse de les lui rendre , et elle devient sa femme. L'homme cache
les vêtements au fond du grenier à riz. La fée vit pendant quelques années avec
l'homme, et ils ont déjà un enfant, quand elle trouve les vêtements. Elle s'en
revêt, ôtant seulement son peigne, qu'elle attache au collet de son fils.
« Reste ici , » lui dit-elle ; « ta mère est une fée, ton père est un mortel ; il ne
leur est pas permis de vivre longtemps unis. » Et elle s'envole. — L'homme ,
inconsolable, prend son fils et se rend à la fontaine ; mais il ne voit plus la fée
descendre s'y baigner ; seulement des ser\'antes viennent y puiser de l'eau.
L'homme ayant soif, leur demande à boire et leur conte ses malheurs. Pendant
qu'il leur parle, le petit garçon laisse tomber le peigne dans une des jarres '.
— Q.uand les servantes versent l'eau , on trouve le peigne au fond de la jarre.
La fée interroge les servantes , et , après avoir entendu leur récit , elle charme
un mouchoir, qu'elle leur remet en leur ordonnant de retourner à la fontaine,
et , si l'homme y est encore , de lui dire de mettre ce mouchoir en guise de
turban et de les suivre. Les servantes le ramènent. Les deux époux restent
quelque temps réunis ; mais, un jour, la fée dit à l'homme de retourner sur la
terre : plus tard, elle demandera au Bouddha de retourner vivre avec lui. On
le descend avec son fils , assis sur un tambour au bout d'une corde ; mais, par
suite d'un malentendu, la corde est coupée , et ils tombent dans la mer, où ils
périssent.
II, 23. — Pour l'épisode des tâches imposées au héros, voir le conte
kabyle résumé dans le supplément aux remarques de notre n" 3 .
No XLVIII. — LA SALADE BLANCHE ET LA SALADE NOIRE.
II, pp. 121-123. — Le conte annamite suivant (A. Landes, no 72) est à
joindre aux contes orientaux cités :
De deux sœurs, l'aînée est riche ; la cadette, pauvre. Cette dernière va, un
jour, demander du riz à l'autre, qui répond par un refus. La pauvre femme
s'étant mise à glaner des patates dans un champ, un serpent entre dans son
panier ; elle lui fait cette prière : « Mes enfants et moi, nous souffrons de la
faim ; si vous voulez vous donner à nous comme nourriture, restez couché dans
le panier, afin que je vous emporte à la maison pour vous faire cuire. » Le
serpent reste couché , la femme le fait cuire, et il se trouve transformé en un
lingot d'or. La famille devient donc riche ; on arrange la maison et on invite la
sœur aînée. Celle-ci demande à sa sœur d'où lui est venue cette fortune. L'ayant
appris , elle se rend dans les champs et se met à glaner comme une pauvresse. Un
serpent entre dans son panier ; elle lui fait la même demande que sa sœur et le
rapporte à la maison. Mais le serpent se multiplie en une foule d'autres serpents
qui remplissent toute la maison , et la méchante femme meurt de leurs piqûres.
I. Comparer le dr.imo birman cité, II , pp. 19-20. Le conte annamite est altéré : cet épisode du
peigne devrait se passer dans le pays de la fée, où le héros finit par arriver.
SUPPLÉMENT AUX REMARQUES $65
II, p. 121. — Dans Mèlusine (I, col. 43), se trouve un conte créole du
même genre que le conte kariaine de Birmanie : les aventures successives de
deux petites filles, l'une bonne, l'autre méchante, chez une vieille « Maman
Diable ». Entre autres choses, cette dernière demande à l'enfant, après le bain,
de la bien fi-otter, et l'enfant voit que le dos de « Maman Diable » est couvert
de couteaux et de morceaux de verre cassé. Ce passage rappelle celui du conte
kariaine où, en examinant la tête de la géante, la petite fille la voit remplie de
serpents verts et de mille-pieds. Comparer un conte serbe (Vouk, no 36), cité
dans nos remarques.
No LX. — LE SORCIER.
II, p. 193. — Nous avons résumé un conte annamite, traduit par M. Abcl des
Michels. La collection A. Landes renferme (no 79 ) un conte du même pays, qui
ne diffère de ce conte que par une introduction où est expliquée l'origine de la
réputation du prétendu devin. Cette introduction a un grand rapport avec celle
du conte indien du Kamaon (II, p. 193) : Un homme est paresseux et men-
teur. Sa femme, un jour, l'envoie chercher du travail, mais il revient sans avoir
rien fait que de couper un bambou. Avant de rentrer à la maison, il s'arrête
derrière le mur. Justement , à ce moment, la femme, qui vient d'acheter cinq
gâteaux , en donne trois à ses enfants , en leur disant de serrer les autres dans
la jarre à riz, pour leur père. Celui-ci, ayant entendu la chose , entre , quelques
instants après, son bambou à la main. « Femme, » dit-il, « j'ai acquis le pou-
voir de découvrir les objets cachés ; voici avec quoi je les sens. Si tu as quelque
chose de caché, je vais le trouver. » Sa femme lui ayant dit de chercher les
deux gâteaux, il les trouve tout de suite dans la jarre à riz. — La femme va se
vanter auprès de ses voisines de ce que son mari est devenu si habile. On le
charge de retrouver des petits cochons perdus. Le hasard a voulu qu'il les ait
aperçus dans un buisson ; il les ramène en un instant. Puis , comme il a épié
les parents de sa femme , il devine du premier coup où ceux-ci ont caché de l'ar-
gent. — Vient enfin l'histoire de la tortue d'or, comme dans le conte résumé
dans nos remarques.
No LXII. — L'HOMME AU POIS.
II , p. 212. — Nous avons donné le résumé d'un conte indien de Lucknow.
Voici celui d'un autre conte indien analogue, recueilli dans le Pandjab (Steel
et Temple , n» 2 ) :
Un rat a trouvé une racine bien sèche ; ii l'offre à un homme qui ne peut réus-
sir à allumer son feu. L'homme, en récompense, lui donne un morceau de
pâte. Le rat fait cadeau de cette pâte ;\ un potier dont les enfants crient la
364 SUPPLÉMENT AUX REMARQ.UES
faim , et il en reçoit un pot. Il donne ce pot à des pâtres qui n'ont que leurs
souliers pour recueillir le lait, quand ils veulent traire leurs buffles; il leur
demande un buffle en récompense et finit par l'obtenir. Vient à passer une
mariée, que l'on porte en palanquin. Les porteurs se plaignant de ne pas avoir
de viande à manger, il leur donne son buffle; puis il demande qu'on lui donne
la mariée. Les porteurs, craignant une mauvaise affaire, s'esquivent. Le rat
emmène chez lui la mariée et l'envoie à la ville vendre des prunes sauvages. La
princesse (car c'est une princesse) est reconnue par la reine sa mère, qui la
retient. Le rat étant venu réclamer sa femme, on le fait asseoir sur une chaise
où l'on a mis du fer rouge ; il y laisse sa queue et une partie de sa peau , et il
s'enfuit en jurant qu'il ne fera plus jamais de marché avec personne.
Un conte portugais du Brésil (Roméro, p. 162) présente une forme écourtée
de ce thème.
Enfin , ce même thème nous paraît se retrouver , mais tout à fait défiguré ,
dans un conte nago, recueilli chez les nègres de la Côte-des-Esclaves par
un missionnaire, M. l'abbé Bouche (Mèlusine, II, col. 123): La tortue,
ayant demandé une jeune fille en mariage, se voit éconduite. Elle rencontre,
un jour, la jeune fille qui cherche des anacardes (sorte de fruit) et qui n'en
trouve point. La tortue en cueille et les laisse sur le chemin. La fille passe par
là, voit les anacardes et les ramasse. La tortue la laisse faire. Mais, lorsque la fille
a employé les fruits, la tortue lui dit : « Rends-moi mes anacardes. — Je m'en
suis servie. — Peu importe : je veux mes anacardes. — Prends l'esclave.
— Non. — Prends l'enfant. — Non. — Prends la brebis. — Je ne la veux pas^.
— Prends ce que tu voudras dans la maison. » La tortue refuse toutes les
offres et se met à chanter : « L'esclave!... fi de l'esclave! je n'en veux pas.
L'enfant... fi de l'enfant! je n'en veux pas, La brebis !... fi de la brebis! Je veux
la fille. » Et on est obligé de lui donner la fille.
Puisque nous revenons sur les remarques de VHomnw au pois, nous ajouterons
encore que l'on a recueilli , chez les Tziganes de Transylvanie, un conte du
même genre que le conte lorrain, mais écourté (Wlislocki, p. 15) : Le héros, un
pauvre tzigane, va mendier chez une veuve qui, impatientée de son importu-
nilé, lui jette un grain de blé. Le grain de blé, confié au propriétaire d'une autre
maison , est mangé par une poule, etc. Finalement le tzigane se met en pos-
session d'un cheval. Il prête ce cheval au roi, qui passe par là et dont le cheval
est malade. Arrivé dans la ville du roi, le tzigane trouve son cheval mort, et le
roi lui donne, en dédommagement , beaucoup d'argent.
No LXX. — LE FRANC VOLEUR.
II, p. 277. — Pour l'épisode du vol du cheval il faut ajouter aux contes
cités un conte indien du Bengale (Lai Behari Day , p. 179) : Un roi, voulant
découvrir quel est l'audacieux qui a volé , pendant la nuit , une chaîne d'or au
cou de la reine, ordonne de promener par toute la ville un chameau chargé de
sacs d'of. Il espère que le voleur se fera prendre en essayant de s'emparer du
SUPPLÉMENT AUX REMARQ.UES 365
chameau et de sa charge. Pendant deux jours et deux nuits , rien n'arrive. La
troisième nuit, le conducteur du chameau voit un religieux mendiant assis
auprès d'un feu et qui l'engage à fumer une pipe avec lui. Le conducteur met
pied à terre, attache le chameau à un arbre et commence à fumer. Mais le pré-
tendu religieux a mêlé au tabac des drogues enivrantes. Le conducteur tombe
bientôt dans un profond sommeil, et le voleur peut emmener le chameau.
Ce « religieux mendiant » rappelle le « capucin >i du conte lorrain.
No LXXIIL — LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR.
II, 298-299. — Un conte arabe du Caire (Spitta-Bey, no 4, p. 54 seq.) nous
montre l'existence, en Orient, d'une des formes caractéristiques de dénouement
des contes de cette famille :
Un roi veut se débarrasser de Mohammed, le fils du pêcheur. D'après le con-
seil de son vizir , il ordonne au jeune homme d'aller lui chercher la fille du sultan
de la Terre verte, qu'il veut épouser. Un poisson reconnaissant dit à Mohammed
de demander au roi de lui donner d'abord une dababyjeh (sorte de bateau) d'or.
La dahabyjeh étant prête, le poisson montre le chemin à Mohammed. Quand il
est arrivé à la Terre verte, tout le monde vient voir la dahabyjeh d'or. La prin-
cesse veut aussi la visiter ; mais à peine est-elle entrée dans la cabine , que le
jeune homme met le bâtiment en marche et enlève ainsi la princesse ». Alors
celle-ci tire sa bague de son doigt et la jette dans la mer, où le poisson la saisit
et la garde dans sa bouche. Quand le roi veut faire célébrer son mariage avec
la princesse , elle demande qu'on lui rapporte d'abord son anneau. Mohammed
est chargé de l'affaire, et rapporte l'anneau, que le poisson lui a donné. Alors
la princesse dit au roi qu'il y a dans son pays un usage, quand une jeune fille
est pour se marier : « On creuse un canal du palais jusqu'au fleuve, on le rem-
plit de bûches et on y met le feu ; le fiancé se jette dans le feu et y marche jus-
qu'à ce qu'il se trouve dans le fleuve ; il y prend un bain et revient" chez
sa fiancée; voilà la cérémonie du contrat de mariage dans mon pays. » Le roi
fait creuser le canal et allumer le feu. On y fait d'abord entrer Mohammed, pour
voir s'il en sortira sain et sauf. Le poisson a dit à Mohammed ce qu'il fallait
faire. Le jeune homme se jette donc dans le feu, en se bouchant les oreilles et
en disant : « Au nom de Dieu le clément , le miséricordieux » , et il sort de la
fournaise plus beau qu'il n'y est entré. Le roi et le vizir se jettent alors dans le
feu , et sont réduits en cendres. Mohammed épouse la princesse et monte sur
le trône.
I. Pour ce mode d'enlivement , comparer, par exemple, le conte serbe n" 12 Je la collection Vouk
et aussi le conte allemand n° 6 de la collection Grimm.
INDEX BIBLIOGRAPHIQUE '
Archivfur slavische Philologie (Berlin, années 1876 et suivantes).
Arnason. — Icelandic Legctids, collecled by Jôn. Arnason. Translatée! by
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^Asbjœrnsen. Talés from the Fjeld. — Taies from the Fjeld. A Second
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AusLAND. — Dos Aiisland. Eine Wochensclnift fur Kunde des geistigef und
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B
Bahar-Danush. — Bahar-Danush, or Garden of Knowledge, translatcd from the
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Baring-Gould. — Appcndix on Household-Stories , by S. Baring-Gold , à la fin
de Notes on the Folk Lore, de W. Henderson (voir à ce nom).
Basile. — Voir au mot Pentamerone.
Beauvois. — Contes populaires de la Norvège , de la Finlande et de la Bourgogne,
avec des introductions par E. Beauvois (Paris, 1862).
I . Les noms en lettres capitales sont ceux auxquels nous renvoyons dans notre introduction et dans
nos remarques. — Divers livres et revues, dont nous avons donni les titres suffisamment complets à
l'endroit nicme où ils ont été cites, Défigurent pas dans cet Index.
368 INDEX BIBLIOGRAPHIQ.UE
*^ Bechstein. — Deutsches Marchenbuch. Herausgegeben von Ludwig Bechstein
(24. Ausgabe. Leipzig, 1868).
"^ Benfey. — Voir au mot Pantschatantra.
Bérenger-Féraud. — Contes de la Sénégambie, recueillis par Bérenger-Féraud
(Paris, 1886).
Bernoni, I. — Fiabe popolari veneiiane, raccolte da D. G. Bernoni (Venezia,
1873).
— II. — Tradi^ioni popolari vene:(iane, raccolte da D. G. Bernoni
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TABLE DES MATIÈRES
Pages
XXXI. L'Homme de fer i
XXXII. Chatte Blanche 9
(Voir le Supplément aux remarques, t. H, p. 561.)
XXXIII. La Maison de la forêt 29
XXXIV. Poutin et Poutot ., 32
XXXV. Marie de la Chaume du Bois 42
XXXVI. Jean et Pierre 47
XXXVII. La Reine des Poissons 56
XXXVin. Le Bénitier d'or 60
XXXIX. Jean de la Noix 64
Variante 67
XL. La Pantoufle de la Princesse 69
XLI. Le Pendu 76
XLII. Les Trois Frères 79
XLUI. Le petit Berger 86
XLIV. La Princesse d'Angleterre 98
XLV. Le Chat et ses Compagnons 102
XL VI. Bénédicité 107
Variante 109
XLVII. La Chèvre .". 11$
XL VIII. La Salade blanche et la Salade noire 118
(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 362.)
XLIX. Blancpied 1 24
L. Fortuné 1 28
LI. La Princesse et les trois Frères 132
LU. La Canne de cinq cents livres 135
Variante 1 138
Variante II 140
LUI. Le petit Poucet 1 47
Variante 1 : Le petit Chaperon bleu 148
Variante II 1 50
LIV. Le Loup et le Renard 1 56
Variante 159
LV. Léopold 164
376 TABLE DES MATIÈRES
Pages
LVI. Le Pois de Rome - 168
LVII. Le Papillon blanc lyj
LVIIL Jean Bête 177
Fartantes I-III 178
LIX. Les trois Charpentiers 184
LX. Le Sorcier 187
(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 363.)
LXL La Pomme d'or 198
LXII. L'Homme au pois 202
(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 363.)
LXIII. Le Lqup blanc 215
LXIV. Saint Etienne 231
Fartante 232
LXV. Firosette 234
LXVI. La Bique et ses Petits 247
Fartante 248
LXVIL Jean sans Peur 253
LXVIII. Le Sotré 264
LXIX. Le Laboureur et son Valet 266
LXX. Le Franc Voleur 271
(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 364.)
LXXI. Le Roi et ses Fils 282
LXXII. La Pileuse 288
LXXIII. La Belle aux cheveux d'or 290
(Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 36;.)
LXXIV. La petite Souris 304
LXXV. La Baguette merveilleuse 307
CONTES DONNÉS EN RÉSUMÉ.
LXXVL Le Loup et les petits Cochons 313
LXXVII. Le Secret 317
LXXVIIL La Fille du Marchand de Lyon 325
LXXIX. Le Corbeau 3 29
LXXX. Jean le Pauvre et Jean le Riche 333
LXXXL Le Jeune Homme au Cochon 338
LXXXIl. Victor La Fleur 342
LXXXIII. La Flave du Rouge Couchot 347
LXXXIV. Les deux Perdrix 348
Supplément aux remarques 351
Index. BiBLioGRAPHiauE 367
M&COK, IMP. ET LITH. ritOTAT FRÈRES.
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